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vendredi 1 octobre 2021

Salamine (480 av. J.-C.) : la menace perse tenue en échec

 

Salamine (480 av. J.-C.) : la menace perse tenue en échec

29 septembre 480 av. J-C. Dix ans après Marathon, la bataille navale de Salamine marque un tournant dans l’affrontement avec l’Orient achéménide. Suivie de Platées et du cap Mycale, cette victoire garantit le maintien de l’indépendance des cités grecques. Pour le plus grand bénéfice d’Athènes…

« Ô Salamine ! Nom fatal et détesté ! Athènes ! Athènes ! Que ton souvenir me coût de pleurs. »

Nous sommes en 472 av. J.-C. Dans les gradins du théâtre de Dionysos, le public athénien s’enivre de la déploration lyrique du funeste messager qui, dans Les Perses d’Eschyle, doit faire à la mère de Xerxès le tragique récit de la défaite infligée aux Achéménides. Sur les pentes de l’Acropole, incendiée à l’époque par les Barbares, tous entretiennent la mémoire de l’exploit qui, quelques années plus tôt, a posé les fondations de la puissance maritime de la cité.

Conjurer les mauvais augures…

Septembre 480 av. J.-C. Depuis trois mois déjà, des myriades de Perses ont franchi l’Hellespont sous la conduite du Grand Roi. Soucieux de venger l’humiliation infligée à Marathon à son père Darius, Xerxès vise sans doute également à obtenir un certain nombre d’allégeances dans une péninsule finalement bien périphérique au regard de l’immense Empire dont il maîtrise les destinées. La rapidité de la progression de ses troupes innombrables, entravée seulement par l’héroïque résistance de Léonidas aux Thermopyles, sème l’effroi à Athènes, à laquelle Delphes a rendu un oracle effrayant. « Fuis aux extrémités de la terre […] ; il livrera à l’ardeur du feu bien des temples des dieux qui dès maintenant ruissellent de sueur et tremblent de peur » (Hérodote, Histoires, VII, 140).

Tandis que les alliés déjà songent à se retrancher dans le Péloponnèse que protège l’isthme de Corinthe, au risque d’abandonner la Béotie et l’Attique aux Barbares, Thémistocle tente de convaincre ses concitoyens que « le rempart de bois, seul à être inexpugnable », également évoqué par la Pythie, n’est autre que la flotte, dont il a doté la cité quelques années auparavant. En effet, en 483 av. J.-C., pour lutter contre la cité rivale d’Egine, il a réussi à imposer que les bénéfices tirés de l’exploitation des mines servent à la construction de 200 trières (1). Une mesure qui complétait l’aménagement du port du Pirée. Devant les résistances des Athéniens, Thémistocle use de subterfuges pour les convaincre de livrer bataille sur mer, en faisant croire notamment à la disparition du serpent sacré de l’Acropole. Si quelques irréductibles refusent de quitter la cité que les Perses parviennent à investir, les femmes et les enfants sont finalement évacués, tandis que les hommes rejoignent les navires.

Située à l’ouest du Pirée, Salamine est une île du golfe Saronique fermant la baie d’Eleusis. C’est là que mouille la flotte de 300 trières (dont près de 200 athéniennes), placée sous le commandement du chef de la coalition grecque, le Spartiate Eurybiade. Ancrés à Phalère, les Perses disposent d’une incontestable supériorité numérique : 1 200 navires selon Eschyle, un peu plus de 600 pour ceux qui considèrent que Xerxès a déjà subi de lourdes pertes, quelques jours plus tôt, lors d’une tempête au large du cap Artémision.

« Ce n’est pas en fuyant qu’ils chantent le péan, ces Grecs ! »

Thémistocle veut livrer bataille, convaincu que l’ennemi peinera à manœuvrer dans la passe étroite, laissant ainsi aux Athéniens une chance de l’emporter. En butte aux réticences des chefs des forces helléniques, il va pousser Xerxès à s’engager le premier : il lui envoie un messager, le prévenant que les Grecs s’apprêtent à fuir à la nuit tombée. Confiant, le Grand Roi n’y voit pas malice et mobilise toute la nuit durant sa flotte pour garder « les issues et les passes grondantes ». Pour briller aux yeux du Grand Roi, qui s’est installé sur le mont Aigaléos, les Perses s’engagent même imprudemment dans le goulet d’étranglement, là où le détroit séparant les rives de l’Attique des côtes de Salamine est encore rétréci par une île.

« Mais quand le jour aux blancs coursiers épand sa clarté sur la terre, voici que, sonore, une clameur s’élève du côté des Grecs, modulée comme un hymne, cependant que l’écho des rochers de l’île en répète l’éclat. Ce n’est pas en fuyant qu’ils chantent le péan, ces Grecs ! A ce moment au combat ils s’avancent, pleins de valeureuse assurance. Le son de la trompette embrasait tout le front ! Aussitôt le fracas de la rame bruyante frappe d’un même ensemble en cadence le flot… On entend l’innombrable clameur : ‘Allez, enfants des Grecs, libérez la patrie ! Délivrez vos enfants et toutes vos compagnes, et les temples des dieux, les tombeaux des aïeux ! C’est la lutte suprême !’ »
(Eschyle, Les Perses, 353-432).

Les sources divergent quant à la disposition des flottes et au déroulement de la bataille. On prête parfois aux Grecs une tactique de diekplous (percée), une manœuvre de combat naval consistant à foncer à travers les lignes adverses pour briser les rames des navires ennemis, puis à effectuer un demi-tour brutal et revenir les éperonner. Sans doute l’affrontement s’est-il déroulé dans la plus grande confusion, en se démultipliant en une série de combats singuliers entre navires, et en autant d’abordages effectués par les épibates, les hoplites embarqués sur les trières. Dans l’après-midi, alors que depuis des heures déjà le combat, d’une rare violence, fait rage, un vent contraire aux Perses favorise les Grecs. Aristide, l’un des héros de Marathon, peut même débarquer sur l’îlot de Psyttalie et massacrer les troupes d’élite adverses qui y avaient été stationnées pour achever les naufragés grecs. Mais ce ne sont pas eux qui noircissent désormais les eaux de la baie : ce sont les corps des Barbares qui recouvrent les ondes, achevés à coups de rames comme « des thons pris dans un filet ».

La victoire est sans appel et le bruit court que repousse déjà l’olivier sacré que les Perses sacrilèges avaient coupé sur l’Acropole. Alors que les Grecs déplorent la perte de 40 navires, Xerxès en a perdu 200 : sa flotte est cette fois en partie détruite. Après avoir fait exécuter les triérarques (2) défaits, il repart pour l’Asie Mineure. Salamine ne marque pas pour autant la fin de la guerre : une armée est maintenue en Thessalie et reprend l’offensive au printemps suivant, avant d’être cette fois définitivement battue, sur terre à Platées, et sur mer au cap Mycale, en 479. Mais l’écho moral et politique de la bataille est considérable pour les Athéniens, qui se considèrent comme les artisans de ce nouvel exploit. De nouvelles fortifications sont édifiées, dans la cité comme au Pirée qui, réunis quelques années plus tard par les Longs Murs, formeront un ensemble inexpugnable.

Naissance de la thalassocratie athénienne

Dès 478-477, sous couvert de prévenir tout retour des Perses et de libérer les cités ioniennes de la domination barbare, les Athéniens prennent la tête de la ligue de Délos qui va devenir l’instrument politique et naval de la thalassocratie athénienne. Les cités qui ne pourront plus ou ne voudront plus fournir les bateaux et les équipages nécessaires pour patrouiller en mer Égée préfèreront bientôt payer un tribut et laisser ainsi à Athènes la direction effective des opérations.

Salamine marque aussi un changement dans l’évolution intérieure de la cité, en donnant une nouvelle place aux intérêts du dèmos (peuple) urbain. Jusqu’alors en effet, seules les classes les plus élevées du système mis en place par le législateur Clisthène participaient réellement à la vie politique, sous l’égide de la traditionnelle aristocratie foncière. En bas de l’échelle sociale, les thètes (3) ne pouvaient se procurer l’équipement de l’hoplite. Leur visibilité politique était alors inversement proportionnelle à la part qu’ils prenaient dans la défense de la cité. Mais c’est en leur sein désormais que vont être recrutés les rameurs (environ 200 par trière). Comme les marathonomaques au début du Ve siècle av. J.-C., ils vont pouvoir imposer leurs intérêts à l’Ecclesia, pousser toujours davantage la cité à investir les mers et permettre la naissance d’un véritable Empire.

« La foule des marins, à qui l’on devait la victoire de Salamine et, par celle-ci, l’hégémonie acquise grâce à la puissance maritime, donna plus de force à la démocratie » (Aristote, Politique, V, 4, 1304a). Une démocratie qui ne tardera pas à devenir l’instrument de l’impérialisme athénien.

Mathilde T.

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire, Hors-Série n°7 « La puissance et la mer », Automne-Hiver 2013, pp. 7-8.

Notes

  • Trière : galère de combat antique.
  • Triérarque : commandant d’une trière.
  • Thètes : citoyens les plus pauvres.

Photo : Mémorial des combattants de Salamine, Grèce. © photo_stella.

https://institut-iliade.com/salamine-480-av-j-c-la-menace-perse-tenue-en-echec/

jeudi 6 septembre 2012

Les origines du système régimentaire

"Groupe les hommes, Agamemnon, par pays et par clan, pour que le clan serve d’appui au clan, le pays au pays. Si tu agis ainsi et si les Achéens te suivent, tu sauras qui, des chefs et des hommes, est un brave ou un lâche, puisqu’ils iront par groupes à la bataille ; tu sauras enfin si ce sont les dieux qui doivent t’empêcher d’enlever la ville, ou les hommes par lâcheté et ignorance de la guerre". (Iliade. II, 362-368)

La cohésion unique en son genre qui existait entre les individus dans une phalange compte pour beaucoup dans la réussite des hoplites grecs qui contraste, en particulier, avec le cas des troupes étrangères. Bien que divisés par des rivalités entre cités, gravement inférieurs en nombre, rassemblés à la hâte et victimes d'une grave trahison, les Grecs attaqués pendant les Guerres Médiques mirent en déroute les envahisseurs orientaux dans presque toutes les batailles terrestres où ils les affrontèrent. Outre la présence des généraux grecs sur le champ de bataille, l'élément clé fut sans doute la camaraderie qui régnait dans les rangs grecs, la confiance qui venait des liens entre les hoplites dans la phalange, ce qui put permettre à Léonidas, à la veille d'un anéantissement certain, quand Xerxès lui dit de rendre les armes, de répliquer simplement au nom de ses hommes : "Viens les prendre". (Plutarque Mor. 225 D 11).
La confiance dans son chef et dans ses armes, et aussi l'amour de la patrie et l'expérience des batailles passées peuvent, ensemble expliquer pourquoi une armée une fois engagée opère avec succès sur le champ de bataille. Mais cela explique-t-il entièrement pourquoi des individus acceptent de soutenir la vue du combat et d'avancer, dans les dernières secondes, contre les lances de l'ennemi ? Beaucoup d'hoplites grecs, il est vrai, ont pu se trouver en état d'ébriété, mais l'usage de la boisson était moins nécessaire pour convaincre un hoplite de charger que pour aider son cœur à supporter cette perspective. Je suggère que les soldats de la cité affrontaient la charge de l'ennemi à cause de leur général et à cause des hommes placés à leurs côtés, de leur volonté de les protéger des coups de pointe de l'ennemi, de la honte qu'ils auraient eu de se conduire en couards devant eux. L'idéal de l'homme brave, à leurs yeux, était le héros du vieux poème de Callinos (I, 20-22) :
"S'il vit, voyant partout croître sa renommée,
Rempart de son pays, mortel égal aux dieux,
On le contemple seul, il vaut seul une armée."
(Traduction de Firmin Didot).
Après des entretiens approfondis avec des combattants américains, des chercheurs conclurent, après la Seconde Guerre Mondiale, que la raison pour laquelle les hommes combattaient venait d'une "adaptation pratique au combat comportant une faible part d'idéalisme ou d'héroïsme, dans laquelle les éléments qui se rapprochent le plus du stéréotype conventionnel de l'héroïsme du soldat passent par l'étroite solidarité du groupe confronté au combat." (Stouffer p. 112). En bon français : les hommes disent qu'ils se battent pour protéger leurs camarades à côté d'eux. S'il en est ainsi, nous ne devons pas être surpris, par exemple, de ce qu'Alcibiade, le général athénien novateur, n'ait pas pu fondre en une seule armée deux phalanges distinctes à Lampsaque, en 409. Des hommes que n'unissait aucun lien de sang et qui n'avaient pas d'expérience commune du combat n'étaient guère disposés à s'unir en formation dans les rangs serrés de la phalange : "Les soldats du premier contingent", dit Xénophon (Hell. I, 2, 15), "ne voulaient pas être mêlés avec ceux de Thrasyllos ; ils n'avaient jamais été vaincus, disaient-ils, les autres étaient arrivés après une défaite." Dans son récit de ses combats pendant la guerre du Pacifique, William Manchester écrivait (p. 391) : "Ces hommes dans le rang étaient ma famille, ma maison. Ils étaient plus proches de moi que je ne puis le dire, plus proches qu'aucun ami ne l'avait jamais été ou ne le serait jamais. Ils ne m'avaient jamais laissé tomber, et je ne pouvais pas leur faire ça. Je devais être avec eux au lieu de les laisser mourir et de rester en vie en sachant que j'aurais peut-être pu les sauver. Les hommes, je le sais aujourd'hui, ne combattent pas pour un drapeau, un pays, pour le corps des Marines ou pour la gloire ou pour quelque autre abstraction. Ils combattent l'un pour l'autre."Il y avait deux facteurs propres à la seule bataille dans la Grèce classique qui tendaient à créer des liens exceptionnels parmi les soldats, au point qu'il n'est nullement exagéré de dire que ces relations entre les hoplites de la phalange étaient plus fortes que toutes celles que connurent jamais des fantassins dans la longue histoire de la guerre terrestre en Occident. D'abord, l'armement et la tactique de la phalange antique étaient de manière idéale en phase avec les idées de loyauté et d'amitié. Combattre ensemble en colonne au lieu de se déployer en ligne avait pour résultat que tous les hommes se trouvaient physiquement très proches les uns des autres. Un moment de bravoure d'un soldat ou une défaillance qui le faisait se conduire en lâche étaient visibles de tous ceux qui combattaient en rangs et en colonne derrière lui, devant lui et à côté de lui :
"Mais fiers, unis, serrés, les guerriers généreux
Meurent en petit nombre, et leur mâle constance
Sauve encore les soldats qui marchent après eux."
(Tyrtée II, 11-13).
Mais si les hommes tremblent, c'en est fini de la vaillance de toute l'armée :
"Comment dire l'affront, le remords, la misère,
Qui sont du vil guerrier le cortège odieux ?"
(Tyrtée II, 15-16).
De même, comme le remarquait Thucydide, la nature de l'équipement de l'hoplite, en particulier le bouclier, rendait obligatoire que chacun devînt dépendant de l'homme à sa droite pour la protection de son côté droit, Les soldats n'étaient pas seulement mis en rangs serrés avant la bataille, mais on attendait aussi d'eux qu'ils demeurent dans cette position en formation compacte une fois la bataille commencée. A la vérité, on devait souvent, en fait, se toucher, se heurter, se faire trébucher, se pousser dans cette masse d'hommes, puisque chacun cherchait une protection qui le garde pendant toute la bataille, puisque chaque hoplite cherchait moins à voir ou à entendre ses amis qu'à "sentir" ceux qui étaient à ses côtés. Plutarque (Mor. 220 A 2) nous rappelle que les hoplites portaient leur casque et leur cuirasse pour eux-mêmes, mais qu'ils portaient "le bouclier pour la protection commune de la ligne tout entière." Tout homme qui échouait à tenir la place qu'on lui avait assignée, et donc à offrir une protection à l'homme qui était à sa gauche, était bientôt découvert et démasqué comme lâche.
Importait aussi l'absence, dans l'infanterie lourde, de toute spécialisation au combat. Tous étaient armés à l'identique, avec une lance et un bouclier, et il n'existait donc aucune possibilité de ressentiment contre les plus talentueux ou les plus favorisés à qui l'on donnait comme dans la bataille moderne des tâches ou des armes spéciales avec un plus grand prestige et une moindre exposition dans le combat. Dans la bataille grecque, il n'y avait pas de mitrailleurs, d'observateurs, de pointeurs, d'opérateurs radio, de fusiliers, de spécialistes du lance-flammes, ni aucun membre des innombrables autres catégories de soldats de l'armée de terre à l'époque moderne. Au contraire la conscience que tous les hommes de la classe des hoplites avaient un armement uniforme éliminait la rivalité et la jalousie en donnant à chacun un étonnant sentiment de supériorité, en tant que groupe, sur ceux qui n'appartenaient pas à la phalange — les tirailleurs à l'équipement léger dont l'infériorité était évidente, qui souvent n'avaient pas de terre et à qui manquait l'armure lourde.
La nature particulière de l'espace et du temps sur le champ de bataille grec garantissaient que les hommes dans le rang n'auraient ni le désir ni la possibilité de se séparer une fois commencé l'affrontement avec l'ennemi. A la différence des batailles des époques ultérieures où le combat pouvait continuer sur des kilomètres d'étendue sous forme d'engagements isolés et d'escarmouches, où l'on pouvait jeter des réserves qui, étant elles-mêmes composées d'étrangers, ne savaient rien du combat qu'avaient livré leurs camarades des heures ou même des jours plus tôt, et où les hommes pouvaient rompre pour se former en petits groupes afin d'y trouver une plus grande sécurité aussi bien pendant une progression que lors d'une retraite, les hoplites, eux affrontaient toujours l'ennemi en tant que groupe, au même moment et à peu près au même endroit. Bien que cela eût pour résultat une concentration brutale de la tuerie dans un espace étroit, l'on comprenait néanmoins toujours que la victoire ou la défaite était due uniquement aux hommes que l'on avait à ses côtés et se décidait dans le choc au corps à corps, facteur qui encourageait une unité exceptionnelle entre les hommes formant la phalange. A la vérité, Kellet, lorsqu'il jetait un regard rétrospectif sur la bataille aux XIXème et XXème siècles dans son étude sur les motivations au combat, remarquait (p. 137) que les formations en ordre serré, comme le rang ou le carré, possédaient de puissantes propriétés coercitives à la fois sociales et physiques : les hommes se faisaient mutuellement confiance pour tenir bon parce que, s'ils ne le faisaient pas, les conséquences pouvaient être terribles.
Et peut-être n'a-t-il jamais existé aucune formation dont l'ordre soit aussi rigoureusement "serré" que celui de la phalange grecque. Nous pouvons comprendre pourquoi les dernières paroles que Thémistocle est censé avoir adressées à ses hommes avant la bataille de Salamine contre les Perses devinrent si populaires chez les Athéniens des époques postérieures. L'on rapporte qu'il avait vu se battre des coqs de combat et que, s'efforçant d'inciter ses hommes à avancer, il s'inspira de cette scène : "Ces animaux », dit-il, « ce n'est ni pour leur patrie, ni pour les dieux de leurs pères, ni en vérité pour leurs héros ancestraux qu'ils souffrent, ni pour la gloire, ni pour la liberté, ni pour leurs enfants, mais chacun pour n'être pas battu par un autre et céder devant lui." (Elien Var. Hist. II, 28).
Le second point et le plus important, est la nature particulière des liens entre les hommes de la phalange. A la différence de la plupart des armées modernes, les liens entre les hoplites n'avaient pas leur origine dans le service militaire ou les semaines d'entraînement partagé dans un camp. Ils étaient l'extension naturelle d'amitiés et de parentés anciennes du temps de paix. Autant que nous le sachions, dans presque toutes les cités les hoplites étaient déployés dans leur phalange par tribu et, très vraisemblablement, ils connaissaient fort bien les hommes de leur ville ou de leur dème. Qu'ils se soient fréquentés dans les associations politiques, religieuses et rituelles ou même soient parents, renforçait encore ces liens qui les unissaient quand ils combattaient côte à côte dans la phalange. Chaque subdivision de la phalange combattait pour protéger des hommes qui se connaissaient depuis l'enfance : il était, par conséquent peu probable qu'ils jettent leur bouclier et mettent ainsi en danger des amis et des parents.
De nombreux témoignages explicites des textes grecs montrent que les contingents constituant la phalange étaient mis en ligne d'après le critère de l'appartenance à une tribu et que, d'autre part, les hommes connaissaient bien les soldats du rang qui venaient de leur propre communauté (cf. e. g. Lysias XVI, 15, XIII, 69 ; Thucydide VI, 98, 4, VI, 101, 5 ; Aristote Ath. 42). Nous ne serons donc pas dans l'erreur en supposant que, chaque fois que la phalange marchait au combat, les hommes connaissaient exactement la place qui leur était assignée dans la formation aussi bien que leurs parents et amis qui servaient devant eux, derrière eux et à côté d'eux. Par exemple, Cimon, à son retour d'exil, rejoignit ses camarades athéniens quelques instants avant la bataille de Tanagra. Il prit immédiatement sa place parmi les hommes de sa tribu, des hommes qui apparemment l'attendaient en tenant prêtes ses armes et son armure (Plutarque Cim. 17 ; Frontin Strat. 4, 1). Même après une absence prolongée, il savait exactement où se ranger dans la phalange. Oman écrit (t. II, p. 256) à propos de l'organisation similaire de la phalange suisse : "Il n'était pas nécessaire de gaspiller des jours aux tâches fastidieuses d'organisation quand chaque homme avait sa place parmi ses parents et ses voisins sous la flamme de sa ville, de sa vallée ou de sa confrérie."
Selon Plutarque (Arist. 5), Aristide et Thémistocle combattirent tout près l'un de l'autre au centre, soumis à une forte pression, de la ligne de bataille athénienne qui soutint le choc de l'attaque perse à Marathon. Ce voisinage dans une grande bataille eut lieu, nous dit-il, parce qu'ils appartenaient respectivement aux tribus Léontis et Antiochis d'où venaient les deux contingents composant le milieu de la phalange athénienne. Les personnages de haut rang combattaient comme des hoplites ordinaires aux côtés d'hommes qu'ils connaissaient depuis des années. Et il semble que ce soit vrai aussi en dehors d'Athènes. Lorsque les Athéniens s'emparèrent des registres militaires des Syracusains en Sicile, en 415, ils furent ainsi en mesure de connaître l'effectif et la nature des forces ennemies puisque leurs listes d'hoplites étaient établies par appartenance à une tribu. L'importance de ces associations en tribus dans la plupart des cités grecques est également évidente d'après les listes des pertes que nous possédons sur des inscriptions et les références, dans la littérature grecque, aux morts des batailles. Par exemple, l'on dit qu'Epaminondas fut réticent à reformer sa phalange thébaine après une bataille qui avait coûté cher en vies humaines parce qu'il craignait que ses hommes ne perdent courage en s'apercevant d'assez grands vides dans les rangs (Polyen Strat. II, 3, 11). C'était, semble-t-il, l'habitude que les colonnes décimées ne soient pas reconstituées aussitôt. Au lieu de quoi, les hommes avançaient d'un cran pour prendre la place des disparus, très vraisemblablement des amis ou des parents dont tout le monde à l'entour remarquait la perte. Comme, à l'époque classique, les armées n'étaient pas nombreuses d'après les critères modernes, il est vraisemblable que chaque homme connaissait les membres du contingent de sa tribu, sinon tous les membres de la phalange. Xénophon (Hell. VII, 4, 24) relate la triste histoire des Spartiates à qui leurs adversaires Arcadiens avaient infligé un revers : les vaincus furent encore plus abattus après la défaite "en entendant les noms des morts, gens de valeur, et la plupart des plus considérés." Apparemment, la plupart des Spartiates de la phalange connaissaient tous les hommes qui étaient tombés. Nous entendons parler ailleurs de pertes particulièrement sévères dans une tribu particulière (cf. e. g. Lysias XVI, 15), ce qui donne à penser que ses membres devaient se trouver en un point de la ligne de bataille où se produisit un effondrement localisé ou qui fut simplement submergé par une concentration d'effectifs supérieure.Les états des pertes que l'on relevait, à l'ordinaire, par tribu indiquent qu'après la bataille, c'était la responsabilité de chaque tribu de ramasser ses morts et d'en envoyer le chiffre à la cité. A Athènes et dans d'autres cités grecques, Mantinée, Corinthe, Argos, nous avons des inscriptions sur pierre portant la liste des morts par tribu (cf. e. g. IG II 2 929, 931, 943; Pausanias I, 32, 3; cf. aussi Pritchett t. IV, p. 138-243). Il est vraisemblable que les hommes dont on avait enregistré le nom pour la postérité selon leur appartenance à une tribu combattaient également, à l'intérieur de la phalange, dans les contingents de ces tribus.
L'on peut trouver des preuves de la camaraderie entre les hommes d'une tribu et même entre ceux d'un même dème dans quelques passages des orateurs attiques. Un discours attribué au grand orateur athénien Lysias (XX, 23) suggère que les hommes du même dème témoignaient du nombre de batailles où un homme de leur localité avait réellement combattu. Ces hommes avaient une curiosité pour les actions de leurs concitoyens. Dans un autre discours (XVI, 14), Lysias dit clairement que ceux qui appartenaient à un même dème se rassemblaient avant de partir en campagne. Isée, autre orateur attique et qui fut le maître de Démosthène, semble aussi confirmer cette même image qui veut que ceux de la phalange aient connu non seulement les hommes de leur tribu qui combattaient à côté d'eux pendant le déroulement de la bataille, mais aussi leurs voisins dans tous les rangs. L'homme qu'il fait parler (II, 42) rappelle à son auditoire qu'il a combattu avec les gens de sa tribu et son dème. De Théophraste (25, 6) vient l'histoire bien connue du lâche qui appelle les hommes de sa tribu et de son dème pour qu'ils voient comment il a ramené un blessé au camp: il connaissait, semble-t-il, ces hommes intimement et attachait un grand prix à leurs louanges. A Sparte, ceux qui partageaient le repas commun étaient sans doute aussi rangés côte à côte dans la phalange de façon que leurs liens du temps de paix se retrouvent aussi dans la bataille (Plutarque Lyc. 12, 3 ; Polyen Strat. II, 3, 11 ; Xénophon Cyr. II, 1, 28). Et à Leuctres, Sphodrias ainsi que son jeune fils tombèrent ensemble dans le massacre général sur l'aile droite, autour du roi Cléombrotos (Xénophon Hell. VI, 4, 14), ce qui indique une fois de plus que les proches parents combattaient côte à côte. Des siècles plus tard, Onasandre, du Ier siècle ap. J. C., jetait un regard rétrospectif sur l'histoire de la guerre en Grèce et concluait (24) que les hommes se battent mieux quand ils sont rangés "les frères près des frères, les amis près des amis, les amants près des bien-aimés."
Ces liens extraordinairement forts entre les hoplites constituaient simplement les relations normales de presque tous les combattants dans les phalanges de la plupart des cités grecques. Ils ne présupposent pas d'entraînement spécialisé exceptionnel ou d'effort concerté pour former un corps d'élite. A l'occasion, nous entendons parler de corps triés sur le volet à Syracuse, à Thèbes et dans diverses cités du Péloponnèse, et nous pouvons seulement présumer que le moral et les liens de ces hommes étaient encore plus exceptionnels (cf. e. g. Pritchett t. II, p. 221-224). Dans toute la Grèce, il est prouvé que les amitiés homosexuelles étaient un facteur qui contribuait au moral d'une unité. A Sparte, par exemple, la séparation des sexes à un jeune âge ainsi que les attitudes propres aux autres Grecs sur le rôle des femmes avaient pour résultat des relations homosexuelles circonscrites à la vie dans les camps. Sans nul doute, des liens si forts persistaient jusque sur le champ de bataille et doivent contribuer à expliquer l'héroïsme spartiate, tout particulièrement dans les glorieuses défaites qui vont des Thermopyles, en 480, à Leuctres, en 371, où des hommes préférèrent l'anéantissement à la honte de la fuite. Pourtant, l'on ne trouve pas l'exemple le plus extrême chez les Doriens, mais plutôt à Thèbes : le Bataillon Sacré composé de 150 couples homosexuels, chose inconnue même à Sparte, combattit héroïquement pendant 50 ans environ dans les batailles les plus terribles que livra la cité et fut exterminé jusqu'au dernier homme à Chéronée, en 338. Philippe fut frappé par le spectacle de ces amas de cadavres entassés deux par deux (Plutarque Pél.18-19, Mor. 761 a-d ; Xénophon Symp. 8, 32).
L'égale tension régnant parmi les amis et les parents à l'intérieur de la phalange grecque venait d'une fierté que tous les hommes partageaient en affrontant ensemble le danger. La bataille livrée dans ces conditions éliminait les troupes des unités de l'arrière qui n'entrent jamais dans le déroulement du combat — ces "combattants" que les soldats, de nos jours, regardent souvent de haut et qui sont la source de dissensions permanentes dans l'ensemble de l'armée. "Les règles pour être un homme sont ici explicites", écrit Stouffer (p.135). "Le soldat de l'arrière suscite l'hostilité et le dédain parce qu'il fait un usage abusif de l'autorité personnelle que donne l'armée et ne parvient pas à faire partie de la communauté et à partager ses sentiments." Ce lien forgé par les combats livrés ensemble est une évidence même aujourd'hui. Des années après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les vétérans américains des divisions cuirassées de la Troisième Armée pouvaient encore rappeler avec une fierté non déguisée : "J'ai roulé avec Patton." Leur état d'esprit ressemble d'une manière obsédante à celui des vieux hoplites athéniens vétérans de la charge au pas de course (c'était une nouveauté) de Marathon. Bien plus tard, pour rappeler à un public plus jeune l'expérience de cette bataille légendaire à laquelle ils avaient pris part, il leur suffisait de dire simplement : "Nous avons courru."
Victor Davis Hanson http://www.theatrum-belli.com
In Le modèle occidental de la guerre

lundi 4 octobre 2010

Les guerres médiques

À l'aube du Ve siècle avant notre ère, dans un monde égéen peu peuplé, sous pression des “Barbares” aux frontières de l'Hellade, les Grecs avaient une faible conscience de leur identité. Tout allait changer avec les guerres médiques et la menace d'une invasion ressentie comme celle de l'Asie.

Jusqu'alors, le Barbare était avant tout l'étranger qui ne parlait pas la langue d'Ho­mère. Sa prononciation « lourde et empâ­tée », comme la caractérisera Strabon au Ier siècle encore, suscite les moqueries. Le mot même de “Barbare” retranscrit les onoma­topées ou le bredouillis incompréhensible que les Hellènes entendaient dans la bouche du voyageur accueilli suivant les règles d'hos­pitalité, mais qui était radicalement étranger à leur univers. Si le fait linguistique était la manifestation immédiatement perceptible d'une différence, ce sont les liens du sang, de la religion, des coutumes de la terre qui fon­daient le sentiment d'appartenance.

Sentiment encore faible. Il n'interdisait pas les querelles entre les cités soucieuses de leur autonomie. Ce n'est pas en vain que l'on a pu parler de culture “agonale”, c'est-à-dire bel­liqueuse, pour les Grecs. Une vision helléno­centrée du monde, avec Delphes pour centre ou pour “nombril”, rejetait les Barbares, qu'ils soient égyptiens, carthaginois ou perses, vers des marges géographiques que seuls les voyageurs, ou encore des esprits aty­piques comme Hérodote, étaient en mesure de connaître. Pourtant, la trop grande proxi­mité du puissant empire perse à la lisière du monde grec allait radicalement modifier la perception des Barbares et, en retour, l'image que les Grecs se faisaient d'eux-mêmes.

La prise de conscience d'une menace repré­sentée par les hordes du Grand Roi fut cepen­dant tardive. Sur la rive asiatique de la mer Égée, l'Ionie, peuplée de Grecs, avait été bruta­lement conquise au milieu du VIe siècle par le souverain achéménide Darius Ier, et intégrée à un ensemble politique oriental qui s'étendait jusqu'à l'Indus. Des maîtres perses et mèdes furent imposés aux Grecs ioniens, qui devaient compter avec une forte présence étrangère sur leur territoire. Il faut préciser que les Perses et les Mèdes d'alors, mêlés aux populations dis­parates de la Babylonie, n'avaient plus guère de parenté avec les conquérants indo-européens arrivés dans ces régions plus de mille ans aupa­ravant. Le fossé ethnique se doublait d'une forte opposition politique, dans la mesure où l'occupant favorisait le régime des tyrans. Mais lorsqu'en -499 les cités d'Ionie se révoltèrent, seules Athènes et Érétrie répondirent à l'appel et se portèrent à leur secours. La menace n'était pas encore ressentie comme assez pressante pour que les Grecs dans leur ensemble, et en tant que tels, en mesurent l'ampleur.

En 492 avant notre ère, 2 ans après la des­truction de Milet, la traversée du Bosphore par les troupes perses que menait Mardonios, gendre du Grand Roi, précisa tout à coup l’imminence du danger. Quelques cités, soucieuses de leur autonomie, préférèrent pourtant s'accommoder d'une tutelle étrangère et même profiter de la situation pour asseoir un pouvoir jusque-là contesté. Il est vrai qu'allaient s'affronter un puissant État centralisé et une poussière de communautés de type rural, plus habituées aux querelles de voisinage qu'à la résistance à une invasion étrangère ! « Qui serait donc capable de tenir tête à ce large flux humain ? Autant vouloir par de puissantes digues contenir l'invincible houle des mers ! » écrira Eschyle (Les Perses, - 472). L'armée barbare semblait irrésistible. Mais lorsque les émissaires achéménides vinrent exiger d'Athènes « la terre et l'eau », c'est-à-dire la soumission de la cité, ils furent, simplement, mis à mort.

Après avoir incendié Naxos ou encore Érétrie, dont les populations furent réduites en esclavage, les Perses débarquèrent alors à Marathon en -490. Contre toute attente, Athéniens et les Platéens, leurs voisins, forts de la cohésion de leur phalange, sortir vainqueurs d'une bataille où l'infanterie barbare l'emportait pourtant par le nombre. Ils s'offrirent même le luxe de rentrer à Athènes au pas cadencé pour protéger la cité d'un éventuel débarquement. Dès lors, les Athéniens pouvaient se flatter, comme l'explique Hérodote, « d'avoir été les premiers de tous Grecs à affronter l'ennemi, les premiers à supporter la vue du vêtement mède et des hommes ainsi vêtus, alors que les Grecs prenaient peur rien qu'à entendre le nom des Mèdes ».

Dix ans plus tard, l'ambitieux Xerxès, successeur de Darius, décida d'une seconde expédition, préparée méthodiquement et sans commune mesure avec la précédente. Hérodote a dépeint une armée immense qui défila pendant 7 jours et 7 nuits devant son chef ! Conscients qu'il ne s'agissait cette fois non plus de représailles mais d'une véritable invasion, les Grecs s’organisèrent sous le commandement de Sparte et cela en dépit des oracles défavorable de Delphes.

La Grèce était menacée d'anéantissement. L’Achéménide voulait la réduire par la force et la noyer dans la masse des peuples déjà sous tutelle. La deuxième guerre médique commença en -480. À la tête d'une immense armée bigarrée, Xerxès passa l'Hellespont. Par la Thrace, la Macédoine et l'Épire, il des­cendit vers la Grèce centrale. Malgré l'hé­roique résistance des Spartiates de Léonidas, le défilé stratégique des Thermopyles fut franchi. Les Athéniens durent se réfugier sur leur flotte et quitter leur cité. Eux qui se consi­déraient comme les véritables fils de Gaïa – la Terre divinisée –, enracinés au plus profond du sol de leur patrie, ils laissèrent leurs terres aux mains de l'ennemi. Mais c'était pour prendre une éclatante revanche sur mer, à Salamine, sous le commandement de Thé­mistocle. Cette première victoire précédait celle du Spartiate Pausanias, l'année suivante, sur terre, à Platée.

Ces victoires et d'autres encore précipitè­rent la déroute des Perses et la libération des cités grecques d'Asie Mineure, regroupées dans la ligue de Délos par Athènes en -478. Après de nouvelles victoires navales, le Grand Roi dut reconnaître l'indépendance des villes d'Ionie. Et c'est naturellement dans la bouche des Athé­niens, jurant de ne jamais trahir leurs alliés au profit des Perses, qu'Hérodote place la première recon­naissance explicite de la « grécité ». Après avoir évoqué les temples saccagés et les dieux profanés par les Barbares, qui appellent ven­geance, « il y a le monde grec uni par la langue et par le sang, les sanctuaires et les sacrifices qui nous sont communs, nos mœurs qui sont les mêmes… » (Enquête, livre VIII).

L'Hellade était sauvée et tous avaient conscience que seule l'alliance des cités avait permis de repousser l'envahisseur. Forts de leur victoire, les Grecs ne cessent alors de la raconter, d'exalter leur glorieuse résistance et de définir ce qui les distingue radicalement de vaincus qui restent néanmoins mena­çants. Tous se reconnaissent dans une cer­taine façon de combattre. La phalange hoplitique, symbole de la cohésion de la cité, constituée de citoyens soldats luttant pour leur patrie, apparaît comme l'antithèse des armées barbares désordonnées, composées d'esclaves tributaires du Grand Roi, issues des différentes peuplades soumises aux Achémé­nides. L'iconographie grecque ne manque pas de les représenter au moment où ils s'apprê­tent à fuir et tombent à terre, blessés, souli­gnant toujours le caractère exotique de leurs traits et de leur accoutrement. La pureté de la flotte grecque est également magnifiée, notamment par Eschyle. Au martèlement des rames frappant l'eau en cadence et le chant de guerre entonné d'une seule voix, le poète oppose le bruissement confus qui montent des navires barbares à Salamine.

L'absence d'ordre, la démesure, les com­portements excessifs deviennent d'ailleurs les caractéristiques des Barbares. Incapables de se contrôler et de reconnaître les limites fixées à l'homme, ils per­turbent l'équilibre du monde et ne peuvent que susci­ter la colère des dieux. Exemple de l'hubris [perte du sens de la mesure] barbare, Xerxès en per­sonne. À la mer, coupable d'avoir démantelé un pont que ses soldats venaient d'achever, il ordonna d'administrer 300 coups de fouet et de marquer les flots au fer rouge, comme il l'aurait fait avec un esclave. De façon plus générale, face à une forme organi­sée et méthodique de domination qui les menaçaient, les Grecs ont, par contraste, fait de la liberté le trait caractéristique de leur civilisation.

Les contours de l'identité grecque se sont ainsi précisés dans l'adversité et la résistance commune. L'hellénisme peut désormais être perçu comme un destin historique qu'il s'agit de graver dans la pierre et dont il faut conser­ver la mémoire : avec la dîme du butin, un trépied d'or fut offert à Delphes, sur une colonne portant les noms des cités qui avaient combattu à Platée, et des fêtes pan­helléniques de la liberté furent organisées tous les 4 ans sur le site de cette bataille. La mémoire historique des Grecs, qui se limi­tait jusqu'ici aux récits homériques, s'enrichit d'une référence majeure et fédératrice à laquelle on recourra toujours. L'Iliade, pre­mière épopée panhellénique, fut même réin­terprétée et inscrite dans la longue série des conflits qui menèrent à l'invasion de Xerxès, tandis que la génération de Marathon était considérée comme l'égale des héros du cycle troyen. Sans doute les fils de Priam parlaient­-ils la même langue et rendaient hommage aux mêmes dieux que les Achéens, mais ils comptaient des Barbares dans leur armée. La division du monde et de son histoire, « depuis que la mer a séparé l'Europe de l'Asie » en 2 blocs distincts, radicalement opposés, imposa une telle relecture.

S'il est vrai que la force de cette mémoire partagée, et sans cesse chantée par les poètes, fut mise à mal par l'atomisation des cités, la lutte contre les Perses n'en est pas moins à l'ori­gine d'une prise de conscience identitaire. Elle est également la source de couples symbo­liques qui n'ont cessé de marquer les construc­tions historiques et politiques à venir : Europe et Asie, civilisation et barbarie.

► Emma Demeester, NRH n°7, été 2003. http://vouloir.hautetfort.com

◘ Chronologie :

  • 546-540 : Conquête de l'Asie mineure et des cités d'lonie par Darius Ier.

  • 499-494 : Révolte de l'lonie contre les Perses.

  • 490 : Première guerre médique : victoire athénienne de Marathon.

  • 486 : Avènement de Xerxès Ier.

  • 480-479 : Deuxième guerre médique.

  • 480 : Sacrifice des Spartiates aux Thermo­pyles. Sac d'Athènes. Victoire navale des Athéniens à Salamine.

  • 479 : Victoire de Platée, libération de la Grèce. Victoire navale de Mycale, libération de l'lonie.

  • 478 : Révolte et libération des Grecs d'Asie Mineure.