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lundi 4 janvier 2021

Jung : l'homme à la recherche de son âme

 Françoise Bonardel vient de publier un magistral Jung et la gnose. Une occasion pour Monde&Vie de présenter ce personnage hors norme, qui n'est certes pas un théologien estampillé, mais qui impose son expérience originale de l'âme humaine, en attente d'une foi.

Qui est Carl-Gustav Jung dans l'histoire de la psychanalyse...

Vous parlez de psychanalyse. Jung préfère parler de psychologie analytique. Mais vous avez raison en ce sens que Carl-Gustav Jung a entretenu des relations suivies avec Freud entre 1906 et 1913. Il avait fait des études de psychiatrie, exerçant ensuite à Zurich, en toute indépendance par rapport à Freud, qui vit et travaille à Vienne. Il serait donc faux - j'insiste sur ce fait - de considérer le premier comme l'élève du second, même si Jung estime que les recherches de Freud sur l'inconscient sont fondamentales. Il a beaucoup médité sur ce que dit le Maître de Vienne, par exemple dans l’interprétation des rêves, et il reconnaît lui-même l'existence d'un inconscient, mais il s'est formé indépendamment de Freud.

Jung n'est pas d'accord avec Freud ?

Il n'a pas la même conception de la vie de l'inconscient, qu'il se refuse de réduire à l'inconscient personnel, et que l’on ne doit pas décrire comme le fait Freud en considérant qu’il est seulement le réservoir des pulsions et le lieu du refoulé dont les manifestations renvoient à des traumatismes infantiles. Jung ne pense pas que les rapports entre le conscient et l'inconscient soient toujours régis par des pulsions inconscientes d'ordre sexuel. Il a fait sur ce point ses propres expériences cliniques. Il a pratiqué une méthode des associations qui consiste à repérer l’existence de complexes psychiques à travers le délais de réaction à certains mots. Très vite, et en tout cas au moment de sa thèse, à travers une cousine qui se dit somnambule et médium (les faits seront ensuite contestés) il a l'intuition que derrière les phénomènes occultes, c'est la vie de l'inconscient qui se manifeste. En 1902, il publie Psychologie et pathologie des phénomènes dits occultes. Sa thèse est simple ce qu’on appelle « phénomène occulte » est le témoignage de la vie de l'inconscient, qui délivre un savoir qui n’est pas de même nature que le savoir ordinaire, un savoir porteur de sens et d'orientation. Il parle déjà de « gnose » pour désigner ce type de savoir. Ce qui l'intéresse ce ne sont pas les « esprits » en tant que tels mais plutôt l’étincelle de conscience qui permet à l'homme de se transformer lui-même afin de changer le monde. Son objectif est double selon lui, en suivant cette piste, on peut accéder non seulement aux racines névrotiques de la conscience, mais à des zones de la psyché qui délivrent ce genre de savoir.

Pour donner une suite à cette recherche, dans les années 1905, il se passionne pour la mythologie, toutes les mythologies, d'Orient et d'Occident. Ces travaux donneront naissance à un second livre : Métamorphose et symbole de la libido (1911-1912). Freud au départ l’encourage dans cette direction, mais très vite il prend ses distances, car Jung trouve dans les mythologies des messages d'un inconscient qui n est pas forcément l'inconscient personnel et qu'il nommera ensuite « inconscient collectif ». On ne peut pas, estime Jung, se contenter d'une lecture positiviste de l'inconscient. Les mythologies portent des « images primordiales » - des archétypes dira-t-il plus tard - qui se manifestent de manière comparable dans des contextes culturels différents. La sexualité est un thème récurrent parmi ces images archétypiques, mais Jung considère que ce dont parlent alors les mythologies ne saurait être réduit au désir et à l'acte sexuels. Quand ils parlent de sexe, les scénarii mythologiques évoquent le plus souvent autre chose qui renvoie à l'union sacrée (hieros gamos), à la mort et à la régénération de l'initié. Freud suit les recherches de celui qu'il considère comme son disciple et l’héritier, et il est horrifié. Il vit cette trahison du principe explicatif sexuel comme un véritable parricide à son endroit, alors même d'ailleurs que Jung est toujours resté très respectueux et que ce sont simplement deux chemins qui se séparent.

Comment Jung va-t-il vivre après cette rupture ?

En 1913, il traverse une crise personnelle profonde, qu'il nommera « confrontation avec l'inconscient ». Il a 39 ans, il est marié - avec Emma Rauschenbach - père de cinq enfants, il a une clientèle importante et a déjà fait plusieurs voyages aux États-Unis. Tout lui réussit, mais il traverse cependant ce qu'il a plus tard nommé la « crise du midi de la vie ». Il connaît une situation de quasi-bigamie avec Toni Wolff, avec laquelle il poursuivra une liaison de quarante ans. Son objectif est alors de travailler sur les matériaux psychiques qui se présentent à lui afin de « transmuter » les contenus inconscients qui l’assaillent et qui vont devenir la matière première à mettre en œuvre, comme le faisaient les anciens alchimistes. Ce n’est toutefois qu’en 1929 qu'il découvrira véritablement l’alchimie. C'est également durant cette période où il commence à rédiger Le Livre Rouge, et aussi les Sept sermons aux morts qui en font partie, qu'il retrouve quelques-unes des intuitions fondamentales de la gnose. Attention ! Il ne s'agit pas d'une simple réplique de ce que les Pères de l'Église ont appelé une hérésie. Vivant alors une sorte d'acédie gravissime au cours de laquelle il craint de devenir fou, et connaissant un ébranlement des fondements mêmes de sa personnalité, il cherche en lui un fondement solide alors même que, comme dans le Faust de Goethe, tous les savoirs lui semblent vains. Ses lectures anciennes sur la gnose le rassurent un peu. À travers les écrits gnostiques alors connus, comme à travers le mystère de Mithra, il tente de redécouvrir un savoir de l'intériorité. Pour ces gens (comme pour lui après sa fameuse nekya) le monde est un cachot irrespirable. Il cherche l’expérience primordiale qui donne un accès direct à l'inconscient - dans son aspect sombre et dans son aspect lumineux. Il ne le cache pas : « Quand j'ai commencé à lire les gnostiques j'ai cru que c'était des fous ». Mais son expérience personnelle qui le fait descendre dans les profondeurs inconscientes jusqu’aux portes de la folie, lui permet de comprendre les mystiques païens, de comprendre saint Paul sur le chemin de Damas. Ce qui le préoccupe, c'est que, au-delà de son collapsus personnel, il y a une mémoire de l'humanité porteuse d'un message qu'il fallait prendre en compte.

Au fond Jung cherche à se passer du christianisme ?

Dans une lecture superficielle certains ont pu penser cela. Mais c'est tout le contraire. Il s’agit pour Jung, fils de pasteur et nous y reviendrons grand admirateur du catholicisme traditionnel, de redonner au christianisme une vigueur qu'il a perdue parce que la foi s'étiole et que les hommes d’aujourd'hui sont souvent sevrés d'une expérience personnelle du divin. Cette expérience psychologique dramatique, la nekya, le remet sur le chemin de l’expérience du divin. Il ne s'agit pas pour lui d'accumuler les connaissances, mais d'avoir une connaissance qui oriente, qui donne du sens qui sauve. À travers la prise de conscience de l'inanité des savoirs, il a été mis sur le chemin d'une gnose au sens large du terme. Il a compris que rien n'avait de sens en ce monde s'il n’était pas une voie d'accès au plérôme.

Jung est-il gnostique ?

L'intérêt de Jung pour la gnose n’est pas historique mais psychologique. Son approche n'est pas antichrétienne. Il considère, à travers sa propre expérience, que la gnose est porteuse de ce dont les hommes ont besoin. Il y a une différenciation à faire, j'y insiste au passage, entre gnose et gnosticisme. Le gnosticisme est un système de pensée dualiste. Jung contrairement au gnosticisme, n’a jamais fait du mal une entité substantielle. Cela étant, il insiste néanmoins sur sa réalité, non réductible à la fameuse « privation de bien ». Il y a une nocivité effective du mal. Jung voit les hommes comme des êtres en souffrance, qui attendent la parole qui va leur révéler l’existence du plérôme. Tout commence pour lui avec son propre père, qui est Pasteur. Il est très tôt choqué par la détresse de son père, qui accomplit son ministère avec exactitude, mais sans que sa vie en soit transformée. On dirait aujourd'hui que ce père pasteur, c'est un « fonctionnaire de Dieu », selon l’expression de Drewermann, un être bon mais froid. Jung considère qu'il lui appartient, à lui son fils, de trouver la voie, à la place de ce père qu'il compare souvent au roi malade de la légende du Graal. De ce point de vue, même si Jung a travaillé sur les mythologies orientales, il estime que l'Occident est son destin (parce qu'il est le fils de son père) et que dans ce destin, il y a la confrontation à la figure du Christ, qui pour lui est un archétype majeur de la figure du Soi réalisée grâce à l'intégration, par le conscient, des contenus inconscients. Du point de vue de la psychologie analytique, Jung considère que l'on ne peut pas faire comme si le christianisme n’existait pas.

Parle-t-il du christianisme ou du protestantisme ?

Jung a des jugements sévères sur le protestantisme, qui a ravagé ce qui est d'ordre symbolique dans la culture chrétienne. Lui qui travaille avec les images, trouve bien davantage dans le catholicisme. Par exemple, il est enthousiaste au moment - 1950 je crois - de la proclamation du dogme de l’Assomption de la Vierge Marie. Il conduit toute une méditation sur le féminin, sur laquelle je n’ai malheureusement pas le temps d'insister ici, qui lui fait comprendre le culte marial comme un archétype. Vous serez peut-être insatisfait de cette référence à l'archétype mais Jung n'a cessé de préciser qu'il n'était ni métaphysicien ni théologien et je résumerais ainsi sa position : « Je ne raisonne pas en tant qu'homme de foi, mais j'affirme que mes recherches montrent que la psyché humaine porte l'image de Dieu, une image numineuse, qui porte un sens et une orientation, capable de bouleverser une vie humaine ».

Et sa conclusion ?

« Je ne suis pas plus athée que croyant. La psychologie analytique ne se donne aucun droit de trancher sur l’existence de Dieu, mais de recueillir les étincelles de lumière et de permettre à l'homme de retrouver son âme ». Je pense quant à moi - vous pouvez ne pas être d’accord sur ce point - que pour accueillir ces chercheurs d’âme l'institution chrétienne doit se réformer pour garder vivant tout ce qu'il y a d’essentiel dans la christianité.

✍︎ Françoise Bonardel, Jung et la gnose éd. Pierre-Guillaume de Roux, 29 €.

Propos recueillis par l’abbé G. de Tanoüarn monde&vie 21 juin 2018 n°957

jeudi 3 décembre 2020

Un philosophe à la française

  


Paris, 1638 - Paris, 1715, les dates de naissance et de mort de Nicolas Malebranche sont les mêmes que celles du Roi soleil. Nous évoquerons Louis XIV à la rentrée. Je suis heureux, pour lors, de vous parler un peu de Malebranche, qui est un roi parmi les philosophes, et de vous exhorter à le lire.

Malebranche était prêtre, membre de Oratoire de France, récemment fondé par le cardinal de Bérulle et qui donna à l’Église tant d'individus remarquables, les Richard Simon, Massillon, Gratry, Laberthonnière etc. tous à l'avant garde de leur temps. Malebranche faisait des études à la Sorbonne. Sans conviction. Et puis, il s'est passionné pour Descartes, après avoir acheté L’Homme, un ouvrage aperçu à la devanture d'un libraire. 

Cela a constitué pour lui un véritable coup de foudre et on peut dire que la lecture de l'ensemble de l'œuvre de Descartes l'a mis en route. Son premier ouvrage important s'intitule La recherche de la vérité. L’objet principal de cet ouvrage n’est pas la vérité (quel philosophe peut se targuer de la posséder tout entière ?) mais plutôt les moyens dont l'homme dispose pour la connaître. Nous sommes à l'époque du rationalisme triomphant, avec Spinoza et Leibniz. Chose curieuse et peu aperçue des professionnels de la philosophie, Malebranche, imprégné d'un véritable enthousiasme pour la raison, ne donna jamais dans le rationalisme. Ainsi sa Recherche de la vérité, gros livre intimidant, est constituée de toutes sortes d'escapades, dans lesquelles il emmène son lecteur grâce à un français flamboyant et jamais jargonnant : « Il est vrai que j'ai dit beaucoup de choses qui ne paraissent point tant appartenir au sujet que je traite (les mouvements de l'âme). Je l'avoue mais je ne prétends point m’obliger à rien, lorsque je me fais un ordre. Je me fais un ordre pour me conduire mais je ne prétends qu'il m’est permis de tourner la tète lorsque je marche, si je trouve quelque chose qui mérite d'être considéré. Je prétends même qu'il m’est permis de me reposer en quelques lieux à l’écart, pourvu que je ne perde point de vue le chemin que je dois suivre. Ceux qui ne veulent point se délasser avec moi peuvent passer outre, ils n’ont qu’à tourner la page. Mais s'ils se fâchent qu'ils sachent qu'il y a bien des gens qui trouvent que ces lieux que je choisis pour me reposer leur font trouver le chemin plus doux et plus agréable » (Pléiade p. 485). Voilà une magnifique déclaration d'esprit français ! Voilà un philosophe qui prend d'avance partie contre tous ces systèmes qui nous empêchent de seulement « tourner la tête », qui nous interdisent toute création et toute récréation, qui cultivent le sérieux, conformément à la raison peut-être mais contre la vie de l'esprit, sa richesse, sa liberté et ses attentions successives. La recherche de la vérité est un livre magnifique - un des plus beau qui ait été écrit - sur la vie de l’esprit, mais il va en tous sens, dominé toutefois par une exigence constante : l'évidence. Malebranche est le philosophe de l'évidence. « N'admettons dans notre esprit pour vrai que ce qui nous paraît dans l évidence que demande la Règle » (Pléiade p. 40).

Cette évidence se donne à la méditation, qui commence par la connaissance de soi. Il faut cultiver « l’attention de l’esprit qui est la prière naturelle que nous faisons à la vérité intérieure pour qu’elle se découvre à nous » (Pléiade p. 1132). Malebranche fait sienne la formule du cardinal de Bérulle : « L'homme est un néant capable de Dieu ». Voilà l'évidence dans sa plus simple expression. Voilà l'objet de notre attention.

Dans ses Méditations sur l'humilité, le texte le plus religieux qu'il ait écrit, Malebranche commence : « L’homme n’est qu'un pur néant par lui-même : il n’est que parce que Dieu veut qu 'il soit et si Dieu cessait seulement de vouloir que l'homme fût, l'homme ne serait plus ». Et il continue au chapitre II : « L'homme n’est que faiblesse et qu'impuissance par lui-même. Il ne peut vouloir le bien en général que par l’impression continuelle de Dieu, qui le tourne et qui le pousse sans cesse vers lui ». Enfin au chapitre III : « L'homme n est que ténèbres par lui-même. Ce n’est point l'homme qui produit en lui les idées par lesquelles il aperçoit toutes choses, car il n’est pas à lui-même sa lumière. Et la philosophie m’apprenant que les objets ne peuvent pas former dans l’esprit les idées qui les représentent, il faut reconnaître qu'il n'y a que Dieu qui puisse nous éclairer. C'est le grand soleil qui pénètre tout, et qui remplit tout de sa lumière ».

En même temps qu'il affirme le Néant de l'homme, Malebranche s'émerveille de la toute proximité de Dieu au sein même de ce néant. C'est peut-être en cela qu'il est non seulement moderne mais post-moderne. « Cette présence claire, intime, nécessaire de Dieu, je veux dire de l'être sans restriction particulière, de l'être infini, de l'être en général, à l'esprit de l'homme, agit sur lui plus fortement que la présence de tous les objets finis » (p. 353). Tout le malheur de l'homme, pour Malebranche, est que dans son néant ressenti, il ne sache pas simplement « consulter l’Être éternel ». Seul le Verbe de Dieu fait homme, lui prête les mots qui l'en rendent capable, car il est la Raison universelle donnée aux hommes.

Abbé G. de Tanoüarn monde&vie 23 juillet 2015 n°911

lundi 26 décembre 2011

Histoire à l'endroit : La 11e heure du 11e jour du 11e mois de l'an 1918

Le 11 novembre 1918, à 11 heures, clairons sonnent le Cessez-le-feu. Ainsi s'achève la Grande Guerre.
« 10 h 45. Une salve de 150 s'abat sur Dom-le-Mesnil. 10 h 57. Les mitrailleuses tirent des deux côtés. 11 heures. Là-bas, au bout de la passerelle, un clairon invisible a sonné. Cessez le feu !
Levez-vous ! Au drapeau ! Et, soudain, de la terre de France, des corps invisibles qui se sont blottis dans son sein pour échapper à la mort, monte une vibrante Marseillaise, saluée en face par les cris des Allemands qui sortent de leurs abris et agitent leurs armes. C'était la fin. »  
Cette évocation des derniers combats livrés le 11 novembre 1918, devant Dom-le-Mesnil, par les poilus des 415e et 142e régiments d'infanterie contre les Maikâfer de la Garde prussienne, est extraite d'un livre(1) publié en 1932 par le général Maxime Weygand, l'un des négociateurs de l'armistice.  
Cet armistice, les Allemands l'ont demandé, dès le 6 octobre, au Président américain Woodrow wilson, ouvrant des négociations au bout lesquelles les plénipotentiaires allemands - le sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères, Mathias Erzberger, le comte Oberndorff, le général von Winterfeldt et le capitaine de vaisseau Vanselow - se présentent, le 7 novembre, par la route de Haudroy, aux avant-postes français.
Ils y arrivent à 20h20, avec plusieurs heures de retard sur l'horaire prévu, en raison du mauvais état des routes, encombrées par les troupes qui refluent et coupées par des centaines d'arbres que leurs propres troupes ont abattus pour couvrir leur retraite.
À Spa, les voitures officielles ont même été accidentées : la voiture de tête est rentrée dans un mur et la suivante l'a percutée, sans toutefois faire de blessés.
Un clairon français sonnant le Cessez-le-feu, debout sur le marchepied de la voiture de tête, un officier français, le capitaine Lhuillier, accompagne les parlementaires allemands jusqu'à La Capelle, où les attend le commandant de Bourbon-Busset, chef du 2e bureau de la 1ere Armée, qui les conduira jusqu'au maréchal Foch, commandant en chef des armées alliées.
Dans la nuit du 7 au 8 novembre, ils gagnent en voiture, puis en train, une clairière des bois de Rethondes, près de Compiègne (ils ne connaîtront pas leur destination). C'est là qu'à neuf heures du matin, ils rencontrent, dans un autre train, le maréchal Foch, le général Weygand et, du côté britannique, l'amiral Sir Rosslyn Wemyss et le contre-amiral Hope. Les plénipotentiaires des deux camps s'installent dans « un wagon-restaurant dont les deux salles ont été réunies en une seule, une large table en occupe le centre », où l'État-Major à coutume de travailler, relate Weygand.
Foch est confiant. « Les clauses militaires de la convention qu'il a mission d'imposer ont été, dans l'ensemble, établies par lui. Il sait que, si l'ennemi les accepte, leur application donnera aux Gouvernements alliés le pouvoir de conclure la paix qu'ils voudront, ou de reprendre, en cas de nécessité, les hostilités dans des conditions, militaires extraordinairement améliorées par la possession de têtes de ponts sur le Rhin. Si l'ennemi refuse de signer, dans six jours une puissante offensive sera déchaînée sur le front de Lorraine où il n'est plus en état d'amener des forces à la rescousse ; une nouvelle et importante victoire est certaine. »
Le plus haut degré de pathétique
L'Allemagne, en effet, est à bout : les mutineries, commencées au port de Kiel, s'étendent, des troubles ont lieu à Berlin, des Conseils d'ouvriers et de soldats se forment dans l'armée, on réclame l'abdication du Kaiser Guillaume II. Sur le front, les régiments poursuivent la lutte avec des effectifs dérisoires.
Les clauses principales de l'armistice sont lues aux Allemands. Le capitaine von Helldoff, qui accompagne leur délégation comme secrétaire, pleure. Le visage du général von Winterfeldt, « très pâle, est empreint d'une douloureuse expression ».« La scène atteint dans sa simplicité le plus haut degré de pathétique ; le moment est poignant. », écrit Weygand.
Les parlementaires allemands, qui disposent de 72 heures pour accepter ou refuser ces conditions, demandent vainement une suspension immédiate et provisoire des hostilités. Au cours des trois jours suivants, ils tentent sans grand succès d'obtenir des adoucissements des conditions, en faisant valoir notamment la gravité des troubles intérieurs en Allemagne et la menace d'une révolution bolchevique, qui pourrait toucher les alliés par contagion et empêcher l'Allemagne de leur fournir les réparations qu'ils réclameront.
Cependant, le 9 novembre, les événements se précipitent : le chancelier Max von Baden prononce l'abdication de l'Empereur Guillaume II, et tandis que le président du parti majoritaire, Friedrich Ebert, devient chancelier, la République allemande est proclamée au Reichstag.
Le 11 novembre, à Rethondes, les dernières discussions s'ouvrent à 2h 15. À 5 h 10, l'armistice est signé : il prendra effet à 11 heures.
Dans la matinée, partout sur le front, les agents de liaison courent prévenir les chefs d'unité - certains d'entre eux compteront parmi les derniers tués de la Grande Guerre. Devant Dom-le-Mesnil, la fusillade et le marmitage continuent à faire rage. Envoyé cherché par le capitaine Lebreton, le soldat Delaluque, du 415e RI, se prépare, comme d'autres clairons tout au long du front, à sonner le Cessez-le-feu.
« L'officier lève lentement la main, raconte Patrick de Gmeline dans son livre Le 11 novembre 1918 (2). Delaluque assure l'instrument dans sa main et se prépare. Il appréhende de se lever, de sortir au milieu de cette mitraille. Que va-t-il se passer lorsqu'il va émerger de son trou ?
11 heures, allez-y !
Alors Delaluque sort, se rétablit, se dresse, lentement, face aux lignes allemandes. Il embouche son clairon, aspire, emplit ses poumons, gonfle les joues et lance les notes du Cessez-le-feu. Il lui semble qu'elles couvrent toutes les explosions, les claquements, les détonations, qu'elles les éteignent. Tout autour de lui, des silhouettes se dressent, émergent de la terre dévastée. »
À la même heure, à Paris, les cloches de toutes les églises se sont mises à sonner, à toute volée.
Hervé Bizien monde & vie. 19 novembre 2011
1. Général Weygand, Le 11 novembre, Flammarion, 1932
2. Patrick de Gmeline, Le 11 novembre 1918, Presses de la Cité, 1998

vendredi 14 octobre 2011

Charles Maurras, un itinéraire du félibrige à la monarchie


Au cœur des plus vifs combats politiques, Charles Maurras, né en 1868 à Martigues, demeura amoureux de sa ville natale. Sa réflexion sur les libertés locales orienta sa réflexion politique vers la monarchie.
Quand on prononce le nom de Maurras, surgit en général l'image d'un penseur politique durci au feu des polémique, d'un dialecticien redoutable qui appuyait ses développements sur une logique droite et sobre comme ces cyprès qui faisaient s'écrier Mistral : « Eh ! bien, Provençaux cet arbre, Dieu l'a fait exprès pour vous. ».
Mais Charles Maurras ne fut pas seulement cela : c'était un poète et un amoureux de la littérature - il suffit, pour le vérifier, de relire Les Amants de Venise -, d'autant plus imprégné de culture grecque et latine qu'il tenait à cette double civilisation par toutes ses fibres intellectuelles et par toute sa sensibilité méditerranéenne - « Je suis Romain, par tout le positif de mon être... »
Ce poète-là trouva des accents magnifiques et délicats pour chanter les « trente beautés » de son pays natal (Li Trento bèuta dou Martegue) :
« La première beauté de mon Martigues, c'est l'Étang de Berre, qui, le matin, blanchit et qui le soir s'azuré, quand je regarde de ma maison : l'Étang qui, de ses mille langues vertes, lèche amoureusement le sable des calanques et ronge les rochers où l'on pêche le rouget.
« La seconde, c'est l'étang de Garante, qui le rejoint à la grand'mer. Les tartanes et les autres barques y font gonfler leurs larges voiles aux angelots joufflus.
« La troisième, ce sont nos collines nues, qui se gonflent comme mamelles et qu'embaume l'arôme chaud des thyms, des fenouils, des romarins et des sarriettes.
« La quatrième, ses champs de pierres plantés d'oliviers, où vient l'odeur du sel, dans la brise.
« La cinquième, cette petite chapelle de la Bonne Mère, si haut perchée, sur laquelle un boulet anglais est venu s'aplatir, - qui sait quand ? - et que les ex-voto des pauvres gens étoilent comme des fleurs d'amour.
« La sixième, nous avons le mistral pour balayeur municipal. »
Faute de place, nous laisserons à nos lecteurs le soin de découvrir les autres dans l'œuvre du Martégal. Amoureux de sa Provence, Maurras a appartenu au félibrige, un mouvement culturel fondé en 1854 par sept poètes - Frédéric Mistral, Joseph Roumanille, Théodore Aubanel, Jean Brunet, Paul Giéra, Alphonse Tavan et Anselme Mathieu -, pour travailler à la renaissance du provençal. Mirèio (Mireille), publié par Mistral en 1859, valut à celui-ci d'être qualifié par Lamartine, à qui l'œuvre était dédiée, de « vrai poète homérique ». L'influence du félibrige sur le penseur monarchiste fut telle que même le chant de guerre des camelots du roi, La France bouge, est tiré d'une chanson écrite en 1870 par le félibre Paul Arène pour ses soldats provençaux, Le Midi bouge :
« Une ! Deux !
Le Midi bouge,
Tout est rouge :
Une ! Deux !
Nous nous foutons bien d'eux. »
Nation, région, famille ne font qu'un
Il ne faut pas non plus oublier qu'après une période de nihilisme, sans doute liée à la perte de l'ouïe et à celle de la foi qu'il ne devait retrouver qu'à son dernier soupir, le jeune Maurras fut félibre avant de devenir monarchiste. L'amour de la patrie provençale le conduisit à celui de la France et au nationalisme, la nation lui apparaissant comme « le plus vaste des cercles de communauté sociale qui, au temporel, soit solide et complet ». Et, poursuivant sa réflexion, il en conclut finalement à la nécessité de restaurer une monarchie traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire et… décentralisée, le régime monarchique étant seul assez fort pour restaurer les libertés françaises, sans risquer de désunir l'ensemble.
Pour Maurras, « qui veut réaliser le programme nationaliste doit commencer par une ébauche de fédération. » La nation ne saurait donc étouffer les particularismes locaux : il exècre « ce débordement d'un État centralisé et centralisateur [qui] nous inspire une horreur véritable : nous ne concevons pas de pire ennemi. »
Mais il avertit à l'inverse : « Certains nationalistes confondaient fédéralisme avec séparatisme, qui signifie tout le contraire. »
Paul Bourget, à la même époque, professe de même que « nation, région, famille ne font qu'un. Ce qui enrichit ou appauvrit l'un, enrichit ou appauvrit l'autre. »
Dans le « discours préliminaire » à la réédition en 1924 de sa célèbre Enquête sur la monarchie, publiée pour la première fois en 1900, Maurras écrit : « C'est par la conscience et l'amour de nos plus humbles commencements engagés dans la paroisse, la petite ville, le quartier de la grande ville, que peuvent et doivent renaître la conscience et l'amour du composé national entier. Le patriotisme à la Déroulède doit être étoffé d'un patriotisme à la Barres. D'heureux progrès ont été faits en France sous les yeux de notre génération dans le sens de cette reviviscence. Le patriotisme français se perdait dans l'abstraction juridique et la bureaucratie chère aux démocraties. Mistral et le félibrige, les barrésiens de l'Est, ceux de l'Ouest, notamment le groupe breton avec Le Goffic et ses amis, ont retrouvé la substance concrète qui fait l'aliment et le stimulant de toute dialectique nationale lorsque, partie d'un point quelconque du temps ou de l'espace, de l'histoire ou du territoire, elle aboutit à la capitale, à l'État. »
L'autorité en haut, les libertés en bas - et en bonne place, les libertés locales. Il n'est plus question ici de poésie, mais de politique et de « décentralisation » - un « très méchant mot » pour désigner « une très belle chose ». Peut-être eût-il été plus poétique en provençal ?
Hervé Bizien monde & vie . 17 septembre 2011

jeudi 15 octobre 2009

La République contre l'Église

Au commencement furent les Lumières. Non que le christianisme n'ait connu d'adversaires avant le XVIIIe siècle : comme l'écrit Jean de Viguerie dans son livre Christianisme et Révolution, « Des athées, des rationalistes, le monde en avait toujours vu, mais en très petit nombre et de petit public. » Mais la nouveauté est ailleurs : « Il s'agit maintenant des plus grands noms de la littérature : Voltaire, Diderot, Grimm, Marmontel, La Harpe, pour ne citer que ceux-là. Les écrivains antireligieux sont les auteurs à succès. Les adversaires du christianisme sont les maîtres de l'opinion publique. »

Ils triomphent dans les salons, ont le soutien des élites et même, contre les défenseurs de l'Église et de la monarchie, celui des autorités : de 1750 à 1763, la librairie, chargée de délivrer les permissions d'imprimer, est gouvernée par Malesherbes avec, écrit Rousseau, « autant de lumières que de douceur, pour la plus grande satisfaction des gens de lettres » « Écrasons l'infâme », s'exclame Voltaire en désignant le catholicisme ; et des romans comme La Religieuse de Diderot n'ont pas grand-chose à envier au Da Vinci code en fait d'hostilité envers l'Église. Ces attaques font mouche et se diffusent des salons à l'opinion. Elles déboucheront, quelques années plus tard, sur la persécution révolutionnaire, la constitution civile du clergé, les massacres et déportations de prêtres, les condamnations de religieuses ou de fidèles, la déchristianisation et les fermetures d'églises, les mariages ou les « déprêtrisations », les guerres de Vendée et leur cortège d'horreurs... Si la persécution se calme après le 9 thermidor et la chute de Robespierre, elle reprend après le coup d'État de fructidor. La haine du Christ et de l'Église n'est pas un effet de la Révolution, elle en est le moteur. C'est pour abattre l'autel que l'on fit tomber le trône.
Bonaparte ramène la paix religieuse, Napoléon conclut avec Pie VII le concordat de 1801, la Restauration honore l'Église, mais l'anticléricalisme prend sa revanche en 1830 : les insurgés mettent à sac l'archevêché de Paris, Notre-Dame et plusieurs maisons de congrégations. Le départ de Charles X et l'accession au trône de Louis-Philippe ne désarment pas les ennemis du catholicisme : même en province, les processions sont lapidées. En 1831 Saint-Germain-l'Auxerrois, l'archevêché et plusieurs églises parisiennes sont encore saccagés.
Des faits similaires se reproduiront pendant la Commune, pendant laquelle les communards tenteront d'incendier Notre-Dame et fusilleront plusieurs prêtres, dont l'archevêque de Paris, Mgr Darboy. Mais le temps des grandes insurrections touche à sa fin. Avec la IIIe République, la Révolution triomphe et s'institutionnalise. L'anticatholicisme accède au pouvoir.

25 ans de persécution aux débuts de la IIIe République
« Et d'un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des lumières qui ne se rallumeront plus », s'écriait le radical René Viviani après l'adoption de la loi de séparation de l'Église et de l'État, en 1905. La IIIe République n'avait cependant pas attendu Émile Combes, ni Aristide Briand, pour être anticléricale : elle l'était dès l'origine et Jean Sévillia, dans son livre Quand les catholiques étaient hors-la-loi, rappelle à juste titre le mot d'ordre lancé par Gambetta dès 1877 : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! ». Dès 1869, dans son programme de Belleville, le meneur républicain, alors député d'opposition, annonce le programme en effet : suppression du budget des cultes, séparation des Églises et de l'État, instruction primaire gratuite, laïque et obligataore ... En 1878, il y ajoute la dispersion des congrégations, l'application au clergé de toutes les lois civiles, la rupture avec le Vatican... « Ce projet correspond exactement à celui qui sera mis en œuvre, d'étape en étape, jusqu'en 1905 », remarque Jean Sévillia. Cependant, tandis que les anticléricaux s'emparent du pouvoir, le catholicisme connaît en France un renouveau spectaculaire. « Un catholicisme puissant, un anticléricalisme croissant : tout est en place pour la guerre des deux France », constate encore Jean Sévillia. Dans cette guerre, la franc-maçonnerie joue un rôle de premier plan. Son but pourrait être défini par celui que se fixe alors Jules Ferry : « organiser l'humanité sans Dieu et sans rois ». D'autres réseaux œuvrent dans le même sens : la Ligue de l'enseignement, la libre-pensée, les protestants libéraux. La bataille s'installe très vite sur le front de l'enseignement, qu'il convient de contrôler pour décatholiciser et républicaniser les jeunes esprits.
En 1880 le gouvernement Freycinet publie deux décrets contraignant l'ensemble des congrégations à présenter une demande d'autorisation et liquidant les établissements des jésuites, qui sont expulsés de leur maison mère fin juin, non sans que des coups soient échangés entre la foule catholique et la police : premières escarmouches d'un combat qui va durer un quart de siècle. En octobre, Ferry, devenu président du conseil, décide de sévir contre les autres congrégations non autorisées.
Entre le 16 octobre et le 9 novembre 1880, 261 couvents sont fermés par la force publique, 6 000 religieux expulsés.
L'affaire rebondit à l'aube du XXe siècle, avec la loi de 1901 sur les associations, très anticléricale, qui prévoit la confiscation des biens des congrégations non autorisées. Vers la même époque, en juin 1902, Emile Combes, ancien séminariste violemment anticatholique, devient président du conseil. Entre 1900 et 1903, date à laquelle sont examinées par les chambres les demandes d'autorisation des congrégations, pas moins de 430 congrégations sont interdites. Les expulsions donnent lieu à de nouveaux affrontements entre fidèles et forces de l'ordre, tandis que les organisations anticléricales et maçonniques se déchaînent, attaquant les églises ou les processions. En juillet 1904 une nouvelle loi interdit tout enseignement aux congrégations. Combes se vante d'avoir fait fermer 14 000 écoles catholiques depuis 1902. Un mois plus tard commence l'affaire des fiches : on apprend que le général André, ministre de la Guerre, a fait appel au Grand Orient de France pour établir des fiches sur les opinions politiques et religieuses des officiers. L'avancement de ces derniers est favorisé ou bloqué en fonction des appréciations portées par les francs-maçons, qui réalisent un véritable travail de délation. Le scandale est tel qu'en janvier 1905, Combes est contraint de démissionner. Deux mois plus tard, Aristide Briand n'en présente pas moins à la Chambre un projet de séparation des Églises et de l'État. Votée en décembre de la même année, la loi prévoit de dresser un « inventaire descriptif et estimatif » des biens ecclésiastiques, objets du culte compris, provoquant la colère des catholiques lorsqu'une circulaire du ministère des Finances ordonne l'ouverture des tabernacles dans les églises. Partout à travers la France, les fidèles s'opposent aux profanations. En Haute-Loire, dans le Nord, des catholiques sont rués par les gendarmes. Pie X, de son côté, qualifie dans une encyclique la séparation de l'Église et de l'État de « très pernicieuse erreur » et considère la loi « comme profondément injurieuse vis-à-vis de Dieu ».
Jean-Pierre Nomen monde & vie du 25 avril 2009
(avec l'aimable autorisation de monde & vie)

mardi 13 octobre 2009

Henri BLÉHAUT : « L'évolution a forcément procédé par des sauts »

Le Dr Henri Bléhaut, qui collabora avec le professeur Lejeune, s'intéresse lui aussi depuis longtemps aux mystères de l'évolution. Il explique ici ce que la génétique nous en révèle. Il est directeur de la recherche à la Fondation Jérôme Lejeune

M & V : La thèse du professeur Lejeune au sujet de l'évolution était celle d'une évolution par sauts qualitatifs brusques. On voit bien ce qu'il en est pour l'homme, mais si l'on considère l'ensemble des espèces, est-il concevable que de tels sauts, qui sont des événements très rares, puissent concerner l'ensemble des espèces? L'évolution a-t-elle pu procéder de cette façon ?
Docteur Henri Bléhaut : L'ensemble de l'évolution a forcément procédé par des sauts, des accidents. Il existe entre chaque espèce des différences de nombre de chromosomes. Or ; le changement de nombres de chromosomes résulte d'un accident chromosomique. Par conséquent, l'évolution n'a pas pu être progressive. A l'époque de Darwin, la notion de chromosomes n'existait pas et même les notions d'hérédité des lois de Mendel n'étaient pas encore connues, c'est pourquoi il a pensé à la possibilité d'une évolution progressive. Il n'en va plus de même depuis la découverte des chromosomes. Au sein d'une espèce, il existe, certes, une sélection des plus performants, il est même tout à fait possible qu'il y ait une sélection de couleurs ou de plumages - mais on reste dans une même espèce. En revanche, la spéciation, le changement d'espèce, est forcément accidentel : c'est un changement de nombre de chromosomes, qui ne peut pas être progressif. Les chromosomes vont par paires et l'on ne peut pas en changer un morceau, ce n'est pas comme ça que ça se passe.

M & V : Pour en revenir à l'homme, nous sommes des homo sapiens sapiens, mais il a existé d'autres types d'hominidés. Dans quelle mesure s'agissait-il d'êtres humains ?
Dr H. B. : Il est difficile de le préciser, d'autant plus que nous ne connaissons pas, par exemple, le nombre de chromosomes de l'australopithèque - comme Lucy, qui vivait voilà deux millions d'années. La définition qui a été donnée à l'homme, c'était finalement qu'il marche sur ses deux pieds : le redressement complet. L'australopithèque, qui était un hominidé, appartenait-il à la branche "homme" ou à la branche "primate" ? Les généticiens pensent que les singes ne sont pas nos ancêtres. Il existe un ancêtre commun à la branche singe et à la branche homme, c'est-à-dire à l'ensemble des primates, et cet ancêtre a disparu. Lucy, en revanche, est beaucoup plus proche de nous. On peut penser qu'elle possédait comme nous 46 chromosomes, alors que les grands singes en ont 48. Peut-être est-elle mon arrière grand-mère ? Je ne saurais l'affirmer.
Quand l'homme est apparu, et quelle que soit la manière dont il est apparu, il s'est produit un accident chromosomique ; et si l'ancêtre commun avait 48 chromosomes, cet accident chromosomique en a réduit le nombre à 46 chez un individu. Comme vous l'avez souligné c'est un accident majeur et si exceptionnel qu'on ne l'a même jamais vu. Or, s'il est arrivé à un individu, il aura fallu, pour qu'il fasse souche, que le même accident soit arrivé à peu près au même moment à un autre individu du sexe opposé, dans le même groupe ethnique - et les groupes ethniques, à cette époque, ne comptaient pas plus de 50 individus. Il est très étonnant, et même invraisemblable, que le même accident ait pu se produire deux fois au même moment. Ce que je vous dis là est vrai pour toute spéciation, aussi bien pour la naissance de l'homme que pour celles du zèbre et du cloporte : à chaque fois que se crée une nouvelle espèce, c'est le même mystère. Ce sont des énigmes très compliquées à résoudre et l'on se rend bien compte qu'il est statistiquement impossible que cela tienne au hasard. La tentation d'expliquer ces accidents par le hasard - qui, dans une certaine mesure, n'est qu'une manière biaisée de nier l'existence de Dieu est anti-scientifique. Un bon scientifique se demandera : quel phénomène naturel peut-il expliquer que de tels accidents chromosomiques arrivent de temps à autre ? Je suis en effet convaincu qu'il existe à cela une explication scientifique.

M & V : Le professeur Lejeune avait émis une hypothèse sur les vrais jumeaux ...
Dr H. B. : Oui. Il estimait très peu probable que dans une toute petite tribu, un accident chromosomique majeur ait pu se produire à la fois chez un petit garçon et chez une petite fille. Il avait donc émis l'hypothèse d'un accident génétique sur une grossesse gémellaire de vrais jumeaux. Le changement de nombre de chromosomes, à ce moment-là, devait se retrouver chez les deux jumeaux. Le problème, c'est qu'ils devaient être de sexes différents. Jérôme Lejeune pensait donc que l'un d'entre eux était un garçon, XY, et l'autre un "Turner", XO. En effet, les jumeaux monozygotes sont issus du clivage d'un seul œuf en deux embryons. Il arrive qu'à partir d'un œuf mâle porteur de 46 chromosomes dont un X et un Y, le chromosome X se perde lors de la séparation. On a donc bien deux jumeaux : un garçon XY et une fille ne possédant que 45 chromosomes, XO. Elle se portera très bien - vous en avez certainement déjà croisé dans la rue - mais ces jeunes femmes sont en général stériles. Toutefois on connaît quelques cas ; de "Turner" qui ont eu des enfants. A partir de là, on pourrait imaginer la naissance d'une nouvelle espèce par une gémellité très particulière. C'est ce que Jérôme Lejeune appelait l'hypothèse du monogénisme.

M & V : En admettant que l'apparition des Australopithèques se soit passée de cette façon, et que Lucy soit notre arrière-grand-mère, aurait-il fallu d'autres évolutions du même type pour en arriver à l'homo sapiens ?
Dr H. B. : Bien qu'il existe sans doute des différences assez importantes sur le plan chromosomique entre Lucy et nous, l'évolution est plus facilement imaginable dès lors que nous avons le même nombre de chromosomes. Cependant, même ce qui concerne l'homo sapiens reste mystérieux. Ainsi existe-t-il deux homo sapiens : homo sapiens sapiens, et homo sapiens neanderthalis, qui était sans doute relativement proche de nous, de sorte qu'il aurait pu y avoir une reproduction croisée avec l'homo sapiens sapiens. Il avait un cerveau nettement plus gros que le nôtre. Les raisons de sa disparition, voilà environ 30 000 ans, restent obscures : selon une hypothèse, il aurait été pacifique et l'homo sapiens sapiens, beaucoup plus agressif, l'aurait éliminé ; mais il a pu y avoir des croisements et nous avons peut-être quelques gènes d'homo sapiens neanderthalis dans notre patrimoine génétique.

Propos recueillis par Hervé Bizien monde et vie. 25 avril 2009
(avec l'aimable autorisation de monde et vie)