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jeudi 14 octobre 2021

Les grands capitaines, d’Alexandre le Grand à Giap (Arnaud Blin)

 

Arnaud Blin est un spécialiste de l’histoire de la guerre et de la stratégie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet.

Si l’on considère que la guerre est un art, les quinze chefs de guerre dont ce livre dresse le portrait ont porté celui-ci à son apogée, chacun usant de moyens et de techniques propres à son environnement culturel, avec un style et une touche personnels qui font toute la singularité de leur génie individuel.

Invariablement, le grand capitaine est un homme curieux, attiré par la nouveauté et prêt à essayer des techniques originales. Mais l’intelligence l’emporte sur le reste et ses innovations sont guidées par l’expérience et son jugement personnel : il innove pour progresser et pour se ménager un avantage, pas pour la satisfaction d’inventer. Dans la mesure où la guerre évolue, ce trait de caractère lui permet aussi de s’arroger l’initiative dans la manière dont la guerre change, et donc de mieux en contrôler les paramètres. L’initiative, il se l’octroie et la maintient en anticipant les desseins de son adversaire mieux que celui-ci ne devine les siens.

A la guerre, l’individu en haut de la pyramide est plus important que la pyramide elle-même. Ce constat, amplement étayé par des siècles de confrontations armées, est illustré dans ce livre par les parcours militaires extraordinaires d’Alexandre le Grand, Hannibal, Jules César, Saladin, Gengis Khan, Sobodeï, Tamerlan, Jan Zizka, Turenne, Malborough, Nader Shah, Frédéric le Grand, Napoléon Bonaparte, Gueorgui Joukov et Vo Nguyên Giap.

Il est cependant difficile d’essayer de dégager les principes généraux dont tous les grands capitaines auraient le secret. Napoléon avait identifié quelques principes directeurs que l’on retrouverait chez les grands chefs de guerre : « Les principes de César ont été les mêmes que ceux d’Alexandre le Grand et d’Hannibal : tenir ses forces réunies, n’être vulnérable sur aucun point; se porter avec rapidité sur les points importants, s’en rapporter aux moyens moraux, à la réputation de ses armes, à la crainte qu’il inspirait, et aussi aux moyens politiques pour maintenir dans la fidélité ses alliés, dans l’obéissance les peuples conquis; se donner toutes les chances possibles pour s’assurer la victoire sur le champ de bataille; pour cela faire, y réunir toutes ses troupes. »

Les grands capitaines, Arnaud Blin, éditions Perrin, 432 pages, 24 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/les-grands-capitaines-dalexandre-le-grand-a-giap-arnaud-blin/91584/

samedi 3 avril 2021

Indochine. L’occasion manquée

 

( Carte de l’Indochine coloniale, tirée du blog : blog.voyagesmillebornes.com )

Aujourd’hui, le général Giap est mort. Le dernier des grands capitaines qui firent la guerre d’Indochine a quitté cette terre. Ils étaient une compagnie de preux, De Lattre, Leclerc, Salan, Bigeard, Saint-Marc, Guillaume. Face à eux, l’histoire a retenu deux Vietnamiens, Ho Chi Minh et Giap. Mais elle en a oublié d’autres. Elle a oublié les héros du Bawouan (Bataillon de parachutistes vietnamiens), les volontaires Hmongs,  les supplétifs de l’Annam et du Tonkin, et les PIM, prisonniers internés militaires. Bon gré mal gré, ces Vietnamiens se sont battus avec la France. Ils furent la preuve que nous ne menions pas, en Extrême Orient, une guerre coloniale comme les autres.

Le Maréchal De Lattre disait que la France n’avait pas mené une entreprise militaire aussi désintéressée depuis les croisades. Il y aurait à y redire. Mais dans la bouche de ce grand connétable, c’était la stricte vérité. Ardent défenseur de l’autonomie de l’empire du Vietnam, pour lequel il avait obtenu le droit de constituer des forces armées autonomes, il avait compris que pour maintenir la France en Extrême-Orient et pour refouler le communisme, il fallait respecter la noblesse des peuples vietnamiens. Cela, les gouvernants de Paris voulaient l’ignorer.

Le protectorat en Indochine entretenait un semblant de souveraineté dans les différentes composantes vietnamiennes qui rendait possible une évolution comparable à celle d’un Commonwealth extrême-oriental à la française. C’était ce que souhaitaient un nombre important de Vietnamiens non-communistes.

Mais comme souvent, l’opportunisme politique, principe de réalité à courte vue, jeta par terre ce que les principes de droiture du bon gouvernement rendaient possible sur le long terme. L’empereur Bao Dai, empereur au seul Tonkin, utilisé par la France comme paravent contre les groupes nationalistes, s’illustra, dès le début des années 1930, par sa volonté réformatrice et modernisatrice d’un Vietnam autonome mais associé à la France. L’erreur de Paris fut de traiter sur un pied d’égalité dans le mépris, les simples colonies et ces Etats de haute civilisation qui constituaient l’Indochine.

Le diplomate et historien Jacques de Folin écrivait ainsi dans son histoire de la guerre d’Indochine que Georges Bidault, en 1946, avait refusé de s’appuyer sur l’empereur Bao Dai, alors aux mains du Viet Minh, car il s’agissait d’un souverain régnant… Pourtant, celui-ci proposait d’unir loyalistes francophiles et nationalistes dans une association à l’Union française, contre les communistes.

Bao Dai fut l’un des rares qui eut à cœur d’unifier les composantes territoriales de l’Indochine dans le respect des différents peuples, afin d’en faire un vaste empire du Vietnam. Il fut l’un des rares à avoir compris que si les traditions ancestrales devaient être conservées, il fallait les assouplir, par exemple en ne laissant au mandarinat qu’un poids symbolique. Il fut l’un des rares à vouloir s’appuyer sur les apports de la France, comme la codification des lois ou les institutions bancaires et administratives modernes, tout en les utilisant dans un cadre vietnamien. Sans doute voyait-il trop loin pour ses maîtres français et trop bien pour ses ennemis communistes. « C’est avoir tord, que d’avoir raison avant les autres » faisait dire Marguerite Yourcenar à l’empereur Hadrien.

Mais lorsqu’en 1947 il ne fut plus possible de reculer devant l’évidence. Lorsqu’il fallut mener contre les communistes une guerre sans merci, la France fut bien aise de s’appuyer sur l’empereur. A partir de 1951, hélas un peu tard, elle fut bien heureuse de pouvoir s’appuyer sur l’armée vietnamienne. Elle profitait ainsi du sentiment anticommuniste de bon nombre de Vietnamiens. Elle profitait également de la francophilie d’une large part de l’élite, formée dans ses lycées. En somme, elle récoltait les fruits de son action coloniale.

Mais les planteurs croyaient n’avoir rien à changer dans leurs pratiques de mépris. Le commandement concevait les Vietnamiens engagés comme de simples supplétifs. Le gouvernement ne voyait en l’empereur qu’un pion sur l’échiquier politique. A n’avoir pas voulu respecter ses partisans et amis, la France a perdu l’Indochine.

En perdant l’Indochine contre un ennemi qui  n’avait que mépris pour la vie de ses propres hommes et de ses adversaires, elle porte une large part de responsabilité dans le martyr des Hmongs, dans la longue nuit que traversent les chrétiens du Vietnam, dans l’exil de tant et tant de Vietnamiens fidèles à la France, dont certains étaient encore en camp d’internement il y a à peine deux ou trois ans. Elle porte enfin le poids de l’éclatement d’une structure politique intégrant le Cambodge, le Laos, l’Annam, le Tonkin, la Cochinchine, et qui aurait pu perdurer entre Cambodge, Laos et empire du Vietnam sous le nom de l’Indochine. Les héros de Dien Bien Phu se sont-ils vraiment sacrifiés pour la liberté ; ou sont-ils morts pour rien ?

Il ne faut pas regretter le passé défunt. Mais on peut se souvenir, à l’occasion de la mort d’un grand chef de guerre, de la mémoire de ses adversaires, qui furent les amis de la France, et des Français courageux.

Aujourd’hui, si le Vietnam est toujours une dictature communiste, il a pansé une large part de ses blessures, et la francophilie n’y est pas tout à fait éteinte. En souvenir de l’histoire commune, n’y aurait-il pas encore une carte à jouer pour la France en Extrême-Orient ? Si notre pays est devenu une puissance occidentale de second ordre, n’est-ce pas plutôt faute d’ambitions que faute de moyens ?

Avec le Vietnam, civilisation raffinée, il y a encore un avenir à tisser. Giap fit envoyer un émissaire de l’ambassade du Vietnam à Paris auprès de la dépouille mortelle du général Salan au Val de Grâce, en 1984, en hommage pour l’ennemi respecté. En 1997, le gouvernement du Vietnam fit déposer une couronne de fleurs sur la tombe de l’empereur Bao Dai, au cimetière de Passy.

Et si nous aussi, ce soir, alors que vient de mourir son grand chef, nous offrions à la belle Indochine notre respectueux hommage ?

https://gabrielprivat78.wordpress.com/2013/10/04/indochine-loccasion-manquee/

lundi 16 novembre 2020

Giap, serviteur de Moloch

 

« Les Français m'en ont fait voir de toutes les couleurs. Ils se démenaient autrement plus que les Américains. Ils étaient rudement plus forts. » L'homme qui a décerné ce bel hommage aux soldats français qu'il a combattus sans pitié, est mort le 4 octobre dernier à Hanoï, à l'âge de 102 ans.

Võ Nguyên Giap est né en 1911 à An-Xa, dans le Nord-Annam, non pas fils de paysan comme le veut la légende, mais de mandarin. Entré au collège de Hué, capitale de l'Annam, puis au lycée de Hanoï, il embrasse dès cette époque la cause de l'indépendance et organise des grèves étudiantes. À 19 ans, il adhère au parti communiste, qu'il ne quittera plus. Cet engagement politique lui vaut d'être emprisonné pendant trois ans. Libéré, il rejoint Hanoï, où il est hébergé par un professeur, Dang Thaï-Mai, futur dirigeant vietminh, dont il épousera la fille.

Lui-même devient professeur d'histoire. En 1939, cependant, le parti communiste est interdit Giap se réfugie en Chine, où il rencontre le futur président Hô Chi Minh, mais sa femme est arrêtée et meurt en prison deux ans plus tard, ce qui lui inspirera une haine farouche de la France et du capitalisme. En 1944, à la demande du Comité central du parti communiste, il rentre au Tonkin pour y animer la lutte contre les Français, avec le soutien des Japonais.

C'est à cette époque, écrit Hélie Denoix de Saint Marc dans Les Champs de braises que le « petit professeur d'histoire au chapeau mou » commence « sa fabuleuse aventure avec une poignée d'intellectuels annamites et quelques irréductibles » avec lesquels il organise des groupes de guérilla. Cette aventure le conduira à vaincre d'abord l'armée française, puis l'armée américaine malgré les moyens considérables déployés par cette dernière.

Mettant à profit la défaite du Japon face aux Américains et l'effacement de la France, le vietminh prend le contrôle en août 1945 d'une partie du territoire vietnamien. S'ensuit un bras de fer qui conduit, le 6 mars 1946, à la signature d'une convention avec la France, aux termes de laquelle cette dernière entérine le principe de la liberté du Vietnam au sein de l'Union française. À cette occasion, Giap rencontre le général Raoul Salan et les deux hommes sympathisent si bien qu'après la mort du « Mandarin » - comme on surnommait le futur patron de l'OAS -, en 1984, Giap enverra un officiel vietnamien saluer sa dépouille.

La convention ayant débouché sur un accord en avril 1946, Salan et Giap se retrouvent à la conférence de Da Lat, en avril-mai, puis en juillet à la conférence de Fontainebleau, qui se termine sur un désaccord. En décembre 1946 commence la guerre d'Indochine, avec l'entrée des vietminh à Hanoï et le massacre des Français dans cette ville.

La mort du maréchal de Lattre le délivre d'un redoutable adversaire

Entretemps, le professeur vietnamien a été nommé, au sein du cabinet d'Ho Chi Minh, d'abord ministre de « l'ordre révolutionnaire » - il pratique alors une épuration sanglante au sein des milieux « nationalistes » non marxistes -, puis ministre de la Défense et généralissime.

Par deux fois, il inflige aux Français de lourdes défaites : une première fois en 1950, au Tonkin, sur la sinistre Route coloniale 4 (RC4), où il parvient à empêcher le repli de la garnison de Cao Bang en détruisant les deux colonnes françaises des colonels Charton et Le Page. Le vietminh fait 3000 prisonniers, dont deux tiers ne reviendront jamais des camps. Une deuxième fois, lors de la bataille de Dien-Bien-Phu, qui se déroule du 13 mars au 7 mai 1954. La chute du camp retranché se solde par l'évacuation par les Français du nord Vietnam au lendemain des accords de Genève.

Entretemps, cependant, Giap a essuyé lui aussi de cuisants revers, à Vinh Yen, Dong Trieu, Ninh Binh, Nghia Lo, infligés par le maréchal de Lattre de Tassigny et le général Salan. La mort du maréchal, le 11 janvier 1952, le délivre d'un redoutable adversaire.

Un général dépensant sans compter la vie de ses hommes

Les Français furent finalement battus par le nombre, les Vietnamiens bénéficiant du soutien logistique et militaire de la Chine communiste. La stratégie de Giap fut extrêmement coûteuse en vies humaines. Hélie Denoix de Saint Marc la résume en évoquant la bataille de Nghia Lo, à laquelle il participa : « Durant d'interminables heures, enterrés, nous avons subi les assauts des bo-doïs qui avançaient au coude à coude, en rangs serrés. Giap n’économisait jamais les vies humaines de son camp. Il profitait du nombre. En 1946, Hô Chi Minh avait prévenu le ministre français des Colonies, Marius Moutet : "Cette affaire peut se régler en trois mois ou en trente ans. Si vous nous acculez à la guerre, vous me tuerez dix hommes quand je vous en tuerai un. À ce prix, c'est encore moi qui gagne..." »

Il n'eut pas plus pitié de ses adversaires que de ses hommes, comme ont pu en témoigner les prisonniers rescapés des camps, ainsi que les survivants des massacres dont furent victimes les populations alliées après l'évacuation du Tonkin par les Français. Ces derniers partis, une autre guerre commencera au sud Vietnam, à l'issue de laquelle les Américains subiront eux aussi une lourde défaite. La chute de Saigon, le 30 avril 1975, a laissé dans l'histoire un souvenir particulièrement sinistre.

Hélie de Saint-Marc a tiré la conclusion de tant de souffrances : « La culture asiatique a constitué un catalyseur monstrueux pour le bacille de Lénine. La discipline et la cruauté de l'Asie ont apporté une dimension redoutable au communisme. En deux générations, le communisme asiatique (…) a broyé plusieurs dizaines de millions d'hommes et de femmes, engloutis sans un remords par un Moloch sans tête et sans âme. » Giap avait été l'un des serviteurs de Moloch.

Hervé Bizien monde&vie 22 octobre 2013 n°882

mercredi 27 juin 2012

Le lavage de cerveau dans les camps Viêts Minh

Le lavage de cerveau dans les camps

« J’ai eu l’occasion de comparer les méthodes des Nazis et des Viêts. Juifs, Tziganes, Résistants de tous bords, s’ils nous réduisaient en une sous-humanité, les nazis ne cherchaient pas à nous convertir. Par la faim, les privations, les Viêts nous amenaient au même état que les nazis, mais ils exigeaient en plus que nous adhérions à leur système, en reniant toutes nos valeurs, notre foi en la justice, en notre pays. »
Colonel Eric WEINBERGER,
ancien déporté à Buchenwald et prisonnier du Vietminh
Chronique de l'horreur et du goulag
« Les mensonges écrits avec de l’encre ne sauraient obscurcir la vérité écrite avec du sang ».
Lu Xuan
écrivain chinois.
Introduction
A l’instar de ce qui se passa dans tous les pays communistes, URSS et Chine en particulier, le lavage de cerveau fut pratiqué dans la plupart des camps de prisonniers du Viet Minh. Les modalités en varièrent en fonction des zones géographiques, des périodes de la guerre, et de la nature de la population carcérale : européens, maghrébins, africains, asiatiques.

Il eut sur les détenus un impact psychologique certain et causa la mort d’un grand nombre d’entre eux.
Il découle des principes fondamentaux du marxisme léninisme qui cherche à imposer aux « masses» une pensée unique. Et, selon le général Giap, le commandant en chef de l’Armée populaire de la République démocratique du Vietnam, c’est un procédé d’action à l’intention du peuple et de l’ennemi, considéré comme l’instrument du « prosélytisme populaire du communisme ».

Pour en comprendre les mécanismes, il faut d’abord remonter aux sources du marxisme-léninisme ferment de la « rééducation permanente » pratiquée au détriment de tout captif. Sa culpabilité est établie à priori et proclamée comme postulat de base, puisqu’il est entre les mains de la Révolution.

Il y a lieu ensuite de décrire la manière dont elle fut mise en œuvre au sein du Viet Minh par le Dich Van, organisme chargé de l’action psychologique à l’égard de l’ennemi.

De là découle le processus de son adaptation à la mentalité des prisonniers, sous une forme insidieuse, et cynique, en exploitant le meilleur et le pire de l’être humain, ses angoisses et ses espoirs, son isolement et son délabrement physique et moral.
La doctrine : de Marx à Ho chi minh
Le lavage de cerveau et les hommes qui le mirent en œuvre furent imprégnés des doctrines du marxisme-léninisme et de l’internationalisme prolétarien. Ces hommes furent Ho-Chi-Minh, Pham-Van-Dong, Le-Duc-Tho, Le-Duan, et Vo-Nguyen-Giap.

Ces personnages jouèrent un rôle clé dans la création en 1930 puis l’évolution du parti Communiste Indochinois, le LAO-DONG rattaché au Komintern. Il donna naissance à une organisation patriotique, le « Vietnam doc lap dong minh hoï » dont la branche militaire devint le Viet-Minh, qui canalisa et absorba tous les mouvements patriotiques à son profit.
S’inspirant des écrits de Mao-Tsé-Tung, « le grand frère chinois », Giap élabora les règles de la prise en main et de l’exploitation des masses par la propagande. Il définit le lavage de cerveau comme le prosélytisme, populaire du communisme, susceptible de retourner le peuple pour l’amener à détruire l’ordre ancien et à créer un monde nouveau.

Pour pratiquer cette stratégie d’enrôlement des masses, il faut recruter des cadres entreprenants, intègres et convaincus, les can-bôs.

Toujours sous l’influence du « Grand timonier » (Mao), il crée en particulier le DICH-VAN chargé de l’action et du prosélytisme à l’égard de l’ennemi,qui se consacrera particulièrement aux prisonniers de toutes races et nationalités issus du CEFEO (Corps Expéditionnaire Français d’Extrème Orient), et aux déserteurs provenant aussi de celui-ci.    
Ses principes d’action étaient tirés du Petit Livre Rouge de Mao où était écrit : convaincre progressivement une population neutre en recourant à un mélange de terrorisme sélectif, d’intimidation, de persuasion et d’agitation massive.

L’ensemble des règles et théories découle des œuvres des penseurs initiaux du matérialisme dialectique et du déterminisme historique, en un mot du bolchevisme inspiré par le stalinisme triomphant.

En effet le PCI (Parti Communiste Indochinois), transformé en Parti du Travail, inscrit dans ses statuts dès 1951 : « Le parti du travail reconnaît la théorie de Marx, Engels, Lénine, Staline et les idées de Mao-Tsé-Tung, adaptées à la Révolution vietnamienne, comme fondement théorique de sa pensée, et comme l’aiguille aimantée qui indique la direction de toutes ses activités ».

Découlant de tout cela, l’émulation socialiste et le stakhanovisme appelant chacun à se dépasser pour accéder au camp de la paix, provoqueront la mort de nombreux prisonniers, hantés par la promesse et le mirage d’une libération inconditionnelle, présentée comme l’ultime récompense de leur conversion et des efforts faits par eux pour devenir des hommes nouveaux.

En 1950, après la défaite de Tchang-Kaï-Shek, réfugié à Formose, la Chine de Mao (qui désormais borde le Tonkin), reconnaît le régime d’Ho-Chi-Minh, et va lui fournir une aide substantielle, en particulier des conseillers en rééducation. Fort de cette assistance nouvelle, Giap intensifie avec succès ses actions contre le CEFEO, qui se vide peu à peu de son sang.

Le nombre des militaires du CEFEO, capturés, répartis dans une centaine de lieux de détention, s’élèvera à 37979 dont 28% seulement survivront, soit 10754. Leur mortalité sera donc supérieure à celle des camps de déportations nazis considérés déjà comme la honte de l’humanité.

Le niveau des effectifs dans les camps ne cessa de fondre en dépit de la constante arrivée de nouveaux captifs qui ne parvenait pas à compenser la forte mortalité journalière.

L’organisation des camps fut la tâche du « Bureau central des prisonniers de guerre »,département ministériel (Khu) intégré au Ministère de la Défense, et chargé de tirer le meilleur parti de ces « otages », qualifiés « d’hôtes forcés de l’accueillant peuple vietnamien ».

Un journaliste français, Léo Figuières, membre du Bureau Central du PCF (Parti Communiste Français), envoyé au Tonkin en octobre 1950, conseilla de sauvegarder ce patrimoine humain pour l’utiliser le jour venu comme monnaie d’échange et favoriser ainsi des contacts susceptibles d’ouvrir la voie à des pourparlers de paix. Il proposa aussi de l’inoculer la doctrine Marxiste au Corps Expéditionnaire par petites doses savamment calculées sous la forme de prisonniers convertis au combat pour la paix et libéré de façon "inconditionelle".

Le Dich Van

« N’est pas révolutionnaire qui a pitié de quelque chose dans le monde ».
Catéchisme du révolutionnaire de Nétchaïev

En charge de l’Action psychologique à l’encontre de l’ennemi, au sein de son dispositif, le Dich Van met en œuvre les actions de formation et de rééducation, ainsi que celles de la persuasion morale auprès des prisonniers de guerre (appelés thu-binh), en appliquant un principe simple : exclure tout esprit d’humanité.

Cette doctrine, conforme aux règles élaborées par Giap, fut mise au point avec la participation déterminante du PCF, qui envoya de nombreuses délégations au Tonkin et y maintient des permanents. Il sugerra les données de l'endoctrinement et de la persuasion, les notions d'homme nouveau et de combattant de la paix devant aboutir aux libérations inconditionnelles.

Maurice Thorez était conscient du bénéfice à en tirer. Il délégua en permanence dans le maquis un certain André, qui y joua un rôle modérateur. La liaison avec le Lao-Dong fut maintenue par de nombreuses délégations parmi lesquelles doit être citée l’Union des femmes françaises, qui garda un contact étroit avec le Viet Minh à Prague.

La ligne politique du Tong Bô
(Bureau politique du Lao Dong, le parti communiste indochinois)

Elle fut définie entre 1950 et 1952, avec la participation des conseillers français et chinois. Elle retint trois idées majeures : la clémence du Président Ho-Chi-Minh, le combat pour la paix et le rapatriement du Corps Expéditionnaire. Ceci impliquait l’usage constant de l’autocritique et le principe de la responsabilité collective, la hiérarchie et le groupe faisant confiance aux prisonniers, au lieu de les châtier pour leurs crimes.

En contrepartie, toute tentative de fuite (évasion) étant considérée comme une trahison de cette confiance et une désertion déshonorante du camp de la paix, méritait un châtiment exemplaire : la peine de mort. Il fut appliqué au commandant de Cointet et au lieutenant Chaminade fusillés à Tuyen-Quang en 1951,après l’échec de leur évasion.

Dès lors étaient crées les conditions de la dépersonnalisation de l’individu qui, privé de ses repères, était amené à s’identifier à la masse, et à porter ses jugements en fonction des tendances de celle-ci,évidemment manipulée par le Can Bô. Le groupe secrettait ainsi sa propre police interne entraînant, sans déviance possible, l’individu sur la voie du combat pour la paix dont dépendait la fin du conflit, c’est-à-dire le rapatriement si ardemment souhaité. Entre temps pouvait survenir pour les plus méritants une libération inconditionnelle anticipée.

Les esprits déboussolés devenaient hallucinés par le mirage de la libération condition de leur survie.

S’inspirant des expériences soviétiques et chinoises, le Tong-Bô définit les normes établissant la durée de rééducation nécessaire à l’obtention d’un résultat tangible à l’action entreprise : 12 à 18 mois pour un homme du rang : 18 à 24 pour un sous-officier ; deux à trois ans pour un officier. Quant aux « réfractaires », dits « irréductibles », ils étaient inutiles et dangereux, et devaient être impitoyablement éliminés.

L’effarante mortalité contraignit le Dich-Van à revoir à la baisse ces normes, car elles dépassaient largement l’espérance de vie du prisonnier moyen : six à neuf mois pour un européen !

Nul n’a le droit de juger les réactions des gens à ce traitement s’il ne l’a lui-même subi, et connu les horreurs de la vie carcérale où, selon J.J. Beucler : « La pénurie, le climat et la désespérance suffirent à détruire les corps les plus robuste et les âmes les mieux trempées ».

Tout au long du conflit, des prisonniers de tous grades et nationalités furent donc libérés individuellement ou collectivement, dans les lieux les plus divers et des conditions toujours différentes.
La suite ici http://www.anapi.asso.fr

dimanche 10 juillet 2011

7 mai 1954 : la chute de Diên Biên Phu


Libres propos de José Castano
« Le Soldat n’est pas un homme de violence. Il porte les armes et risque sa vie pour des fautes qui ne sont pas les siennes. Son mérite est d’aller sans faillir au bout de sa parole tout en sachant qu’il est voué à l’oubli » (Antoine de Saint Exupery)
Diên Biên Phu, le « grand chef lieu d’administration frontalière » est habité par les Meos, rudes montagnards qui cultivent le pavot et font commerce de l’opium et par les Thaïs qui travaillent les rizières de la vallée et font du petit élevage. Cette localité, à la frontière du Laos, est reliée au reste du pays par la route provinciale 41 qui va jusqu’à Hanoï située à 250 kms et vers la Chine. C’est une cuvette de 16kms sur 9 entourée de collines de 400 à 550 mètres de hauteur et traversée par la rivière Nam Youm.
Au début de l’été 1953, l’Indochine entre dans sa 8ème année de guerre. Le Vietminh, très mobile, se meut avec facilité sur un terrain qu’il connaît parfaitement. Son corps de bataille est de surcroît numériquement très supérieur à celui du corps expéditionnaire français et bénéficie, en outre, de l’aide sans réserve de la Chine libérée de son action en Corée depuis la signature de l’armistice, le 27 juillet 1953. C’est dans ce contexte, que le 7 mai 1953, le Général Navarre se voit confier le commandement en chef en Indochine en remplacement du général Salan. Navarre avait un grand principe : « On ne peut vaincre qu’en attaquant » et il décidera de créer à Diên Biên Phu une base aéroterrestre pour couper au vietminh la route du Laos et protéger ainsi ce pays devenu indépendant.
Quand les responsables français décident d’investir, la cuvette de Dien Bien Phu, ils savent pourtant que des forces régulières vietminh importantes de la division 316 du régiment 148 et du bataillon 910 occupent solidement la région depuis octobre 1952. Qu’à cela ne tienne ! L’endroit paraît idéal au commandant en chef ! Il est un point de passage obligé pour le vietminh qui ne pourra que très difficilement le contourner… De plus, il bénéficie d’un aérodrome aménagé durant la deuxième guerre mondiale par les Japonais tandis que le fond de la cuvette est une véritable plaine de plus de 100km² qui permettra l’emploi des blindés. Par ailleurs, le commandement français considérait en cet automne 1953 que le vietminh, vu l’éloignement de ses bases, à 500 kms de Diên Biên Phu, ne pourrait entretenir dans le secteur que deux divisions maximum… Il en conclut donc qu’il ne pourrait mener que de brefs combats en ne disposant, en outre, que d’une artillerie limitée qu’il sera aisé de détruire par les canons du colonel Piroth, qui s’était porté garant.
L’occupation de la cuvette fut fixée le 20 novembre 1953. Elle fut baptisée « opération Castor ». Ce sera le plus important largage de parachutistes de toute l’histoire de la guerre d’Indochine. Vers 11 h du matin, les deux premiers bataillons sont largués : Le 6ème Bataillon de Parachutistes Coloniaux du Commandant Bigeard et le 2ème Bataillon du 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes du Commandant Brechignac. Puis arriveront : le 1er Bataillon de Parachutistes Coloniaux, deux batteries de 75 sans recul du 35ème RALP, une compagnie de mortiers de 120 et une antenne chirurgicale. Le lendemain, les légionnaires du 1er Bataillon Etranger de Parachutistes sauteront ainsi que le 8ème Bataillon de Parachutistes Coloniaux, des éléments du génie et le PC de l’opération (général Gilles, lieutenant-colonel Langlais avec 25 hommes). Le 22 novembre, le 5ème Bataillon de Parachutistes Vietnamiens est largué à son tour. Au soir du 22 novembre 1953, il y aura 4195 hommes dans la célèbre cuvette.
Durant près de quatre mois, les soldats français vont aménager la cuvette en camp retranché. Les petites collines entourant le camp prennent le nom de Gabrielle, Béatrice, Dominique, Eliane, Anne-Marie, Huguette, Claudine, Françoise, Liliane, Junon, Epervier et enfin Isabelle.
L’offensive vietminh débute dans la soirée du 13 mars 1954 par une intense préparation d’artillerie (près de 9000 coups) visant particulièrement Béatrice et Gabrielle. Le combat du tigre contre l’éléphant commençait : Le tigre tapi dans la jungle allait harceler l’éléphant figé qui, peu à peu, se videra de son sang et mourra d’épuisement.
Le point d’appui Béatrice est écrasé par les obus de canons et de mortiers lourds. Pendant plusieurs heures il reçoit des milliers d’obus. Les abris, n’étant pas conçus pour résister à des projectiles de gros calibre, furent pulvérisés. La surprise est totale dans le camp français. Malgré un combat acharné et sanglant, au prix de lourdes pertes de part et d’autre, Béatrice, tenu par la 3/13ème Demi-Brigade de la Légion étrangère, commandée par le Commandant Pégot, fut enlevée par les Viets en quelques heures. Un malheureux concours de circonstance favorisa cette rapide victoire vietminh : les quatre officiers dont le lieutenant-colonel Gaucher, responsables de la défense de Béatrice furent tués dès la première heure par deux obus qui explosèrent dans leur abri. En une nuit, c’est une unité d’élite de la Légion qui est supprimée. Nul n’a imaginé un tel déluge d’artillerie. La contre batterie française se révèle inefficace. Le Viêt-Minh utilisant une énorme capacité en bras, a pu creuser des tunnels en travers des collines, hisser ses obusiers et s’offrir plusieurs emplacements de tir sur la garnison sans être vu. Des terrasses furent aménagées et dès que les canons avaient fini de tirer, ils regagnaient leur abri. De ce fait jamais l’artillerie française ne fut en mesure de faire taire les canons Viêt-Minh, pas plus que les chasseurs-bombardier de l’aéronavale.
Dans la soirée du 14 mars, Gabrielle, défendue par le 5/7 Régiment de Tirailleurs Algériens, subit un intense et meurtrier pilonnage d’artillerie. A 5h, le 15 mars, le vietminh submerge la position, dont les défenseurs ont été tués ou blessés. L’artillerie ennemie –que l’on disait inefficace- fait des ravages parmi les défenseurs sans que l’on puisse espérer la réduire au silence. Conscient de cet échec et de sa responsabilité, le Colonel Piroth, responsable de l’artillerie française se suicidera dans la nuit du 15 au 16 mars en dégoupillant une grenade.
Cependant, la piste d’aviation, bien que pilonnée quotidiennement -mais aussitôt remise en état- permettait l’arrivée régulière des renforts. Ce pilonnage s’intensifiant, les atterrissages de jour devinrent impossibles et les appareils durent se poser de nuit dans les pires conditions. Bientôt il fallut renoncer complètement et les assiégés se retrouvèrent, dès lors, isolés du reste du monde. A noter que le 28 mars, l’avion devant évacuer les blessés de la cuvette, endommagé au sol, ne put décoller. L’infirmière convoyeuse de l’équipage, Geneviève de Galard, était à bord. Elle restera jusqu’à la fin parmi les combattants.
Le général vietminh Giap, afin de s’infiltrer plus facilement dans les défenses françaises, fit alors intervenir des milliers de coolies dans le creusement d’un réseau de tranchées, véritable fromage de gruyère, menant aux divers points d’appui. Le 30 mars, après une préparation d’artillerie très intense et l’infiltration des viets par ces tranchées, Dominique 2 et Eliane1 furent prises. Cependant, les parachutages français continuaient encore dans la plus grande confusion. La superficie de la base aéroterrestre ayant été réduite et les liaisons avec les points d’appui encore tenus par les soldats français devenant impossibles, ces « volontaires du ciel » exposés aux feux directs de l’ennemi, connaissaient des fortunes diverses. Certains atterrissaient directement chez l’ennemi, d’autres étaient morts en touchant le sol, d’autres étaient perdus… tandis que le ravitaillement parachuté faisait la joie du vietminh en améliorant son quotidien.
Du 9 au 11 avril, une nouvelle unité de légion, le 2ème Bataillon Etranger de Parachutistes, est largué dans des conditions déplorables et engage aussitôt une contre-attaque sur la face est. Il est en partie décimé. Les rescapés fusionnent alors avec les restes du 1er BEP reformant une unité sous les ordres du Commandant Guiraud. Le 4 mai, ont lieu les derniers parachutages d’hommes provenant du 1er Bataillon de Parachutistes Coloniaux tandis que les Viets intensifient encore leurs bombardements faisant intervenir les fameuses orgues de Staline, aux impacts meurtrier en rafales, provoquant d’énormes dégâts dans les abris minés par les pluies quotidiennes d’Avril. La cuvette disparaît dans des nuages de boue soulevée par les obus.
Dans la soirée du 6 mai, c’est le déchaînement de l’artillerie viet et de toutes les armes dont elle dispose. Dans le camp agonisant, c’est l’apocalypse. Tout ce qui est inflammable prend feu ; les abris s’effondrent, les tranchées s’écroulent, la terre se soulève. La mort frappe sans interruption. A 23h, les taupes vietminh, après avoir creusé un tunnel de 47 mètres de long, déposent sous Eliane2 une charge d’une tonne de TNT puis se ruent à l’assaut. La résistance des défenseurs est héroïque ; ils refusent de se rendre et luttent jusqu’à la mort. Une poignée de survivants arriveront à se replier sur Eliane4 afin de poursuivre le combat. A l’aube du 7 mai, Dominique et Eliane sont tombées. Les tranchées sont jonchées de cadavres et de blessés des deux camps. Alors que le Colonel de Castries vient d’être promu général, à 10h du matin, les Viets finissent d’investir les Eliane. Du côté Français, il n’y a plus ni munitions, ni réserve d’hommes mais les sacrifices continuent…
Le Général Cogny adresse un dernier message au Général De Castries, souhaitant qu’il n’y ait ni drapeau blanc, ni capitulation. « Il faut laisser le feu mourir de lui-même pour ne pas abîmer ce qui a été fait » précise-t-il. L’ordre de cessez-le-feu tombe à 17h. Après destruction de tout le matériel et de tout le ravitaillement, le PC de Diên Biên Phu adresse son ultime message à Hanoi à 17h50 : « On fait tout sauter. Adieu ! » Quelques minutes plus tard, les viets font irruption dans le PC du général De Castries. Un drapeau rouge à étoile d’or est planté sur le PC français. Diên Biên Phu est tombé mais n’a pas capitulé.
Durant cette bataille, le corps expéditionnaire Français comptera 3000 tués et un nombre très important de blessés. 10300 seront faits prisonniers mais les effroyables conditions de détention des camps Vietminh sont telles que seulement 3300 d’entre eux reviendront de captivité. Le 21 juillet 1954, les accords de Genève mettront fin à cette guerre.
« Le Courage est un embrasement de l’être qui trempe les Armées. Il est la première des vertus, quelle que soit la beauté des noms dont elles se parent. Un soldat sans Courage est un Chrétien sans foi. Le Courage est ce qu’il y a de plus sacré dans une Armée. Nul n’a le droit de troubler ses sources limpides et fécondes.  » NPI