Affichage des articles dont le libellé est Terre sainte. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Terre sainte. Afficher tous les articles

vendredi 26 juin 2015

Ces belles pages d’Histoire que Najat Valaud-Belkacem veut cacher à nos enfants

Dans Rivarol du 15 mai, Elisabeth B., proviseur honoraire, s'entretenant avec Jean-Philippe Robiquet, a clairement démontré que le ministre de l'Éducation dite nationale, la colérique Najat Valaud-Belkacem, organise, par sa nouvelle réforme des collèges, la liquidation des derniers savoirs. Cette réforme, contestée aujourd'hui jusque dans le camp socialiste, est en effet une nouvelle provocation dans le but d'amener les petits Français, déjà pas mal perturbés avec la théorie du genre, à ne plus rien savoir de ce qui enthousiasmait les générations précédentes et leur faisait aimer résolument la France.
À travers ces nouveaux programmes qui donnent en classe de cinquième le statut de matière obligatoire à l'islam et celui de matière facultative à la chrétienté, que retiendront les enfants d'aujourd'hui et de demain de ces hauts faits présidant au baptême de Clovis et à la fondation de la France qui réalisèrent, grâce à la belle Clotilde, l'alliance de l'Église du Christ et du roi très chrétien afin de triompher, dans l'ordre, de la barbarie ? Que sauront-ils de Charlemagne, empereur d'Occident, petit-fils de Charles Martel, lequel avait arrêté les musulmans à Poitiers en 732 ? Et du même Charlemagne qui s'attira l'hommage du calife de Bagdad Haroun al-Rachid et s'imposa ainsi comme le protecteur du Saint-Sépulcre, donc des communautés chrétiennes d'Orient ?
Exeunt les croisades ?
Quant aux Croisades, cette magnifique aventure spirituelle, qui n'avait rien d'une « guerre sainte», il est à craindre que, vues presque exclusivement du côté musulman, elles soient présentées comme des guerres d'intolérance et de conquêtes. Comment les professeurs pourront-ils faire sentir ce bel élan de foi et d'enthousiasme qui, au cri de « Dieu le veut ! », souleva les seigneurs les plus avides et les plus turbulents, les amena à mettre leur individualisme au service du Christ dans une France brûlant de ferveur chrétienne, où la rayonnante abbaye de Cluny rappelait à tous que la Cité de Dieu dépassait les barrières féodales et que le service du suzerain était comme le premier degré d'un ordre supérieur dont le Christ était la clef de voûte ? Qui parlera encore à nos enfants du champenois Odon de Lagery (1042- 1099), pape sous le nom d'Urbain II (1088-1099), qui prit l'initiative de la première Croisade, après que les Seldjoukides — des Turcs récemment islamisés ! — eurent occupé les Lieux saints et terrorisé l'empereur chrétien de Constantinople, lequel ne cessait de lancer des appels au secours à l'Occident ?
Des foules de seigneurs répondirent à l'appel lancé au Puy le 15 août 1095 par le pape Urbain II et renouvelé au concile de Clermont le 27 novembre de la même année, exhortant les barons turbulents à unir et à canaliser leurs énergies pour délivrer la Terre sainte et mériter ainsi leur salut. Un excellent dérivatif s'offrait à l'ardeur impétueuse des seigneurs. L'honneur chevaleresque n'avait de sens qu'intégré dans le patrimoine civilisateur...
Les footballeurs ont remplacé les croisés
Le premier à s'enrôler fut l’évêque du Puy, Adhémar de Monteil, d'une noble lignée de la vallée du Rhône : le pape le nomma chef spirituel de la Croisade et en fit son légat auprès de l'armée qui se constituait. Le comte de Toulouse, Raymond IV de Saint-Gilles, manifesta aussi un zèle brûlant, ainsi que Robert, comte de Flandre, Hugues, comte de Vermandois, frère du roi de France Philippe Ier, Guillaume VI, comte d'Auvergne, Gaston IV, vicomte de Béarn, Roger II, comte de Foix, Guillaume IV, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, Bohémond de Tarente — un Normand de Sicile —, Robert Courte-Heuse, duc de Normandie, fils de Guillaume le Conquérant, roi d'Angleterre en 1066 et décédé en 1087 Et, bien sûr, le plus célèbre, Godefroy de Bouillon (1058-1100), duc de Basse-Lotharingie, héritier du Brabant, terre d'Empire, par sa mère, mais fils du comte de Boulogne en terre capétienne. Tous ces noms de valeureux soldats du Christ, les enfants de la génération qui fut en cinquième dans les collèges catholiques des années 1950-1955, en savaient la liste par cœur et en admiraient les images. Maintenant les enfants devront se contenter de collectionner des images de joueurs de football…
Il y eut se contenter de collectionner des images de joueurs de football...
Il y eut aussi la croisade des classes populaires menée par Pierre l'Ermite — un moine d’Amiens vêtu d'une tunique de laine et d'un manteau de bure. Leur cohue mal organisée entraînée par un pauvre chevalier, Gautier-Sans-Avoir, partit sans attendre le signal de l'évêque du Puy et ce fut un épouvantable désastre. Tous furent décimés par la faim et se firent massacrer par les Turcs dès octobre 1096. Il ne resta plus que des monceaux d'ossements sur la route de Constantinople à Nicée. Quelle émotion pour nos jeunes sensibilités d'écoliers d'alors !
L'expédition dirigée par les seigneurs, préparée soigneusement, partit par quatre itinéraires différents devant se rejoindre à Constantinople. Tous ces pèlerins — car c'était essentiellement un pèlerinage, bien qu'armé ! — manifestaient une abnégation absolue. La croisade éteignait, au moins au départ, les inimitiés personnelles et ranimait la notion de fraternité des baptisés. La confiance en la cause sainte devait suffire à tout : on se précipitait au combat, on ne reculait pas sans déshonneur, il fallait vaincre ou perdre la vie. Le salut éternel éclipsait toute autre considération.
L'empereur Alexis Comnène et sa fille Anne, plus byzantins que jamais, leur réservèrent un accueil plutôt mitigé, mais l'essentiel était plus loin, en Asie mineure ; le 19 juin 1097, les croisés prenaient Nicée, puis le 1er juillet Dorylée, s'ouvrant ainsi la route de la Syrie. Il fallait avancer malgré la faim et la chaleur : en juin 1098, ils prirent, après un long siège et dans d'effroyables conditions, la ville d'Antioche.
Pendant ce temps, dans le royaume de France, des prières et des processions étaient prescrites et, dans les châteaux, les femmes montraient une énergie sans pareille. Que le mari ne s'avise pas de rentrer avant d'avoir accompli son vœu ! Étienne-Henri, comte de Blois, terrorisé lors du siège d'Antioche, osa déserter son épouse Adèle, en digne fille de Guillaume le Conquérant, l'accueillit fort mal et le força à repartir pour l'Orient ; quelques mois plus tard il y mourut prisonnier. Et les écoliers de 1950 continuaient de prier pour le repos de son âme !
Mais entre-temps, et sans ce pauvre poltron, le vœu avait été accompli car, surmontant toutes les souffrances, toutes les velléités d'anarchie, comme aussi la mauvaise volonté de l'empereur byzantin, les 12 000 hommes restés plus ou moins sains et saufs sur les 150 000 partis quatre ans plus tôt de l'Europe entière, avaient réussi à étonner le monde entier en prenant Jérusalem le 15 juillet 1099 ! Nous aussi, écoliers du vingtième siècle, nous en restions époustouflés !
Le contraire d’une « guerre de religion »
Il serait dramatique que nos enfants gardent l'impression que ces héros et ces saints agirent par haine des musulmans. Jamais les auteurs de récits contemporains ne parlaient de lutter contre une autre religion. On ne faisait nullement mention de musulmans ni de Mahomet ; en fait les croisés, en 1095 ignoraient tout de l'islam. Les ennemis étaient dits "infidèles" ou "Turcs" et Sarrasins", ou plus souvent "Assyriens", "Mèdes", "Perses", "Babyloniens", "Sumériens", etc. Les Francs découvraient tout et, quelque peu effarés devant la multitude de peuples rencontrés, ils ne pensaient même pas que ces peuples pussent être liés par une même religion(1). Ils menaient donc tout le contraire d'une « guerre de religion » : ils ne combattaient que pour l'honneur de Jésus-Christ et pour garder la liberté de prier et de séjourner sur les lieux mêmes où il donna sa vie par amour pour nous.
Dans une vision musulmane obligatoire, ces nuances échapperont aux professeurs, de même que ceux-ci auront le plus grand mal à se défaire de l'idée que les Croisades eussent des raisons "économiques ». Quel intérêt auraient eu des seigneurs déjà si riches de fiefs et de châteaux en France à s'ouvrir d'autres conquêtes vraiment aléatoires en Orient ? Beaucoup s'y appauvrirent. Quant aux marchands italiens, ils n'intervinrent que plus tard. Bien établis à Constantinople ou au Caire, Jérusalem et la Terre sainte ne leur offraient que de bien maigres débouchés.
Les "bénéfices" se situèrent sur le plan spirituel et culturel. Le roi de France apparut, plus que l'empereur ou tout autre souverain d'Occident, comme le champion de la chrétienté, en tous cas gardien des Lieux saints : une autre raison pour s'affirmer « roi très chrétien » !
Une nouvelle France en Terre Sainte ?
Et nous assistions, émerveillés, à la naissance d'une nouvelle France à Jérusalem ! Car beaucoup de croisés restèrent sur place une fois leur vœu accompli : il fallait protéger durablement les Lieux saints, garantir le maintien d'une force capable d'assurer la liberté des chrétiens. Pour ces nobles gaillards flamands, bourguignons languedociens, rien de plus digne que de se muer en bâtisseurs et en administrateurs ! Très vite, autour de Jérusalem et des principautés d'Édesse, d'Antioche et de Tripoli, des villes se créèrent avec leurs franchises, leurs marchés, leurs corps de métiers. De la Mésopotamie à la Méditerranée, de l'Euphrate au Jourdain se dressaient les mêmes forteresses qu'en France, les mêmes églises, les mêmes hospices. Une civilisation originale commençait de naître, sans heurter les mœurs du pays, car les élites locales étaient appelées à l'administration. Que de liens d'estime se tissèrent alors entre Français et Orientaux ! Les Francs adoptaient de nouveaux modes de vie, apprenaient les langues du lieu, s'initiaient à la médecine, aux mathématiques arabes, à la fabrication du papier... Le commerce se développa prodigieusement avec la métropole fruits exotiques, parfums enivrants, étoffes précieuses. ..
L'entreprise était d'autant plus méritoire, et exaltante à nos yeux d'écoliers de naguère, qu'elle s'accomplissait sous la menace permanente d'invasions musulmanes et au rythme de fantastiques chevauchées, mais, pendant plus d'un siècle, les rois (Baudouin Ier, Baudouin II, Foulques Ier, Baudouin III, Amaury Ier, Baudouin IV, le « roi lépreux », mort à vingt-quatre ans !) allaient, imitant admirablement les Capétiens, jouer avec finesse des désaccords entre les Infidèles. Comme récrivait le duc de Levis-Mirepoix, « il n'est pas d'exemple plus pathétique, resserré en moins de deux siècles, dans le décor prestigieux des croisades de ce que le génie français a produit de merveilles ou précipité de désastres selon qu'il a ordonné en vue du bien commun ou abandonné à leurs caprices ses affirmations individuelles(2) ». Car ce royaume de Terre sainte était fait de main d'homme et, malgré l'intervention de saint Louis, ne put résister aux discordes entre ses chefs.
Ce n'est pourtant pas l'histoire d'un échec. À sa force morale encore agrandie par sa captivité après la défaite de Mansourah (1250), le saint roi manifesta une intelligence politique remarquable puisqu'il tenta une alliance qui eût peut-être changé la face du monde, avec les Mongols(3), prêts à aider les chrétiens à reprendre Jérusalem aux mamelouks ! Mais il dut rentrer à Paris et sa politique ne fut hélas pas poursuivie... Néanmoins séjournant quatre ans en Syrie (1250-1254), le saint roi sut établir la concorde et l'unité. Les musulmans eux-mêmes, frappés de sa loyauté, l'appelaient le « sultan juste » , ils avaient recours à son arbitrage, voire à sa protection contre les musulmans les plus fanatisés. Et le même roi, mourant en 1270 sur le sol tunisien, n'affirmait-il pas la vocation de la France héritière des Césars chrétiens de combattre la piraterie en Méditerranée ? Le souvenir de saint Louis n'a cessé d'entretenir dans ce Proche-Orient devenu aujourd'hui une poudrière, une chrétienté qui se souvient de la France comme de sa protectrice naturelle et comme d'un modèle de concorde entre les populations. Que d'horizons ouverts à une diplomatie française digne de ce nom si nos gouvernants en avaient la volonté !
La chrétienté : un détail de l’Histoire ?
Il découle de tout cela que les collégiens d'aujourd'hui élevés en « citoyens du monde » n'auront plus la chance de s'émouvoir à de grands récits de si hauts faits, et que vouloir faire de renseignement de l'islam une priorité obligatoire et se contenter de reconnaître un statut secondaire et facultatif à l'enseignement de la chrétienté comme si elle n'était qu'un "détail" de l'Histoire, c'est s'obstiner à perpétuer de graves et fort dangereuses incompréhensions entre les deux croyances, car là connaissance de la chrétienté et de son expérience des infidèles est indispensable à la connaissance de l'islam lui-même. C'est dans la mesure où la chrétienté, débarrassée de l'idéologie laïciste issue de la Révolution et de la croyance en l'égalité de toutes les religions issue du concile Vatican II, reconnaîtra que l'islam n'est qu'une vague copie de croyances chrétiennes et juives, — assaisonnées souvent de beaucoup de haine envers la seule vraie civilisation, la civilisation chrétienne — que l'on retrouvera la manière sage, forte, juste et charitable de traiter les musulmans, — âmes à convertir —, avant qu'ils nous maltraitent
Michel FROMENTOUX. Rivarol du 28 5 2015
1) - Comme nous le disait l'historien Jacques Heers, lors d'un entretien pour L'Action Française 2000 du S août 1999.
2) - Duc de Lévis Mirepoix : Grandeur et misère de l'individualisme fiançais. Ed La Palatine, 1957.
3) - René Grousset : L'épopée des croisades. Ed. Perrin, 1995.

lundi 13 août 2012

Croisade et Djihâd : Le problème de la guerre dans le christianisme et l’islam

"Dieu le veut !"

C'est par ce cri enthousiaste que, selon les chroniqueurs, les chevaliers présents à Clermont en novembre 1095 répondirent à l'appel d'Urbain II qui leur prescrivait, "pour la rémission de leurs péchés", d'aller combattre les infidèles et leur arracher par la force des armes le Saint Sépulcre, le tombeau du Christ, entre leurs mains depuis 638. Cet appel allait conduire à deux siècles de conflits effectifs en Terre sainte (1096-1291), avec leur cortège de massacres, de captivités et de souffrances diverses, mais plus encore à plusieurs siècles d'idéologie guerrière résultant de la formation d'un concept qui choque aujourd'hui les consciences chrétiennes : la notion de croisade, de guerre sainte.
Cette notion n'est pas née brusquement dans l'esprit d'Urbain II. Elle est l'aboutissement d'une lente évolution qui conduisit les chrétiens de la non violence primitive à la guerre sacralisée contre les "infidèles", les musulmans ; mieux vaudrait d'ailleurs parler de révolution, tant la métamorphose fut ici radicale. Mais elle s'accomplit en plus de 1000 ans, et non sans déchirements.
L'islam, pour sa part, ne connut pas semblables tiraillements. La notion de "guerre pour la foi" y fut acceptée dès l'origine et on peut même considérer qu'à l'époque de la première croisade l'élan primitif du djihâd s'était quelque peu affaibli. Ainsi, paradoxalement, c'est la croisade qui en rejoignant le djihâd né bien avant elle, 370 ans plus tôt, contribua à le relancer en terre d'islam. Les braises n'en sont pas encore éteintes aujourd'hui. Raison de plus pour tenter de comprendre l'origine et l'évolution de ces deux notions concurrentes.
Jésus, Mahomet et la guerre
Même si Jésus ne fut pas le "doux rêveur parcourant les collines de Galilée" qu'imaginait Ernest Renan, il est établi que son message et son attitude furent, tout au long de sa vie, conformes à une exigence rigoureuse : celle d'une absolue non violence. Il affirme en effet que son royaume n'est pas de ce monde, et qu'on le gagne par la soumission aux autorités (alors païennes !), par l'amour de ses ennemis, même au prix du martyre ; il ajoute que quiconque prendra l'épée périra par l'épée : c'est ainsi qu'il refuse d'entraîner dans un coup de force les milliers de pèlerins qui, rassemblées à Jérusalem pour célébrer la Pâque, voient en lui le "roi qui vient" et veulent le porter au pouvoir. Refusant de mêler la foi au politique, il se retire alors à Béthanie, décevant ainsi ses partisans qui l'abandonnent ; arrêté par les soldats romains, il refuse de se défendre, interdit à ses disciples de le faire, et se laisse crucifier, priant même pour les bourreaux qui le clouent sur la croix. Il y a donc chez Jésus un double refus : celui du pouvoir politique, celui de l'usage des armes et de la violence. Rien de tel chez Mahomet qui, dès l'origine, se manifeste à la fois comme prophète de Dieu et chef de guerre avant de devenir chef d'état ; Mahomet n'établit jamais de distinction entre action religieuse et action politique, et n'éprouve aucune réticence à l'usage de la force armée contre ses ennemis, confondus avec les ennemis de la foi. Il prend part à plusieurs combats, les armes à la main, et dirige la plupart des batailles livrées selon ses directives par ses adeptes contre les tribus juives des alentours, puis contre les tribus arabes païennes. Il ne recule pas non plus devant l'assassinat politique, faisant ainsi "liquider" ses adversaires (par exemple les poètes arabes qui l'avaient dénigré dans leurs œuvres). L'usage des armes pour le triomphe de sa cause lui paraît donc tout à fait légitime, tout comme le butin, prise de guerre ; après la victoire, sur ordre du Prophète, ses guerriers tuent les hommes, prennent femmes et enfants comme esclaves et se partagent les biens des vaincus; une révélation coranique vient même établir les règles du partage : le Prophète, outre sa part individuelle, recevra deux dixièmes du butin total qu'il répartira ensuite à parts égales, un tiers pour lui-même, un tiers pour sa famille, un tiers pour les pauvres et orphelins. C'est dire que la guerre ne pose aucun problème de conscience au Prophète; il n'hésite d'ailleurs pas à promettre le paradis aux guerriers de l'islam qui viendraient à mourir dans le djihâd, la lutte armée contre les infidèles. Tabari rapporte à ce sujet cette anecdote : avant le combat de Bedr, Mahomet exortait ses soldats, en leur disant que, pour gagner le Paradis, il ne leur fallait que le martyre. Entendant cela, Omaïr, qui mangeait une poignée de dattes, les jeta en disant : "S'il en est ainsi, j'ai assez d'une date jusqu'à ce que j'entre au Paradis" ; il se lança dans la bataille, tua plusieurs ennemis et trouva la mort lui-même. On le voit, les idées de guerre sainte et de Paradis promis à ceux qui mourraient en combattant les infidèles sont bien présentes dès les origines même de l'islam.
Quant à la signification du djihâd, il convient d'éviter quelques confusions. La première consisterait à considérer le djihâd sous son seul aspect de lutte armée contre les infidèles. Il convient de rappeler que le mot lui-même désigne tout effort mené par le croyant dans la voie d'Allah, et en particulier tout effort de l'être intérieur pour le plier aux lois de Dieu. La seconde serait, à l'inverse, de privilégier à l'excès cette signification et d'oublier que cet effort implique également la lutte armée pour le triomphe de la voie d'Allah. Les premières conquêtes de l'islam, de l'Indus à l'Atlantique et du Sahara à la Provence, furent l'expression même de ce djihâd. Non pas pour convertir, soulignons-le : la révélation coranique interdit l'usage de la contrainte en matière de religion. Il ne s'agit donc pas de vaincre pour convertir de force les infidèles, mais de gagner à l'islam la souveraineté sur les terres qui doivent lui revenir. Le monde entier, en effet, appartient de droit à Dieu, mais il est de fait partagé en territoire de l'islam, où la loi coranique s'exerce librement, et en territoire de la guerre, provisoirement aux mains des infidèles ; c'est là que le djihâd doit normalement s'exercer afin que s'y impose à son tour, pour le plus grand bien de tous, la loi de Dieu. Le djihâd, ainsi compris, n'exclut donc pas la tolérance, bien au contraire : on peut licitement tuer, détruire, brûler dans le territoire de la guerre ; mais dans le territoire de l'islam, les adeptes des religions monothéistes révélées (juifs et chrétiens) sont protégés ; s'ils acceptent les lois des vainqueurs et s'y conforment, ils conservent le droit, moyennant tribut, de pratiquer leur religion sans toutefois se livrer au prosélytisme. Seuls les païens, polythéistes, doivent choisir entre la conversion et la mort.
Cette attitude tolérante de l'islam médiéval doit être soulignée; elle ne fut pas toujours bien perçue ni bien comprise par les chrétiens du Moyen-Age ; en revanche, ceux-ci soulignèrent, dès le VIIIe et IXe siècle, particulièrement en Orient (qui, notons-le dès à présent, n'a jamais admis la notion de guerre sainte ni de croisade), le caractère guerrier de l'islam. Ils l'opposaient au pacifisme chrétien en s'appuyant bien plus sur la doctrine primitive des deux religions et sur les attitudes diamétralement opposées de leurs deux fondateurs que sur le comportement réel des chrétiens et des musulmans dans la guerre, réalité "incontournable" pour les uns comme pour les autres. Seule diffère l'attitude doctrinale des deux religions devant ce difficile problème de la guerre.
L'Eglise primitive et la guerre
A l'imitation de Jésus, les chrétiens des premiers temps refusaient l'usage de la violence et des armes ; en même temps, ils se voulaient obéissants et soumis aux autorités légales (l'Empire romain païen). Ces deux exigences morales entraient parfois en conflit, surmonté selon le principe énoncé par les Apôtres : "Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes". L'espérance eschatologique, très vivace dans les premiers siècles, accentuait cette attitude : ce monde mauvais, souvent dirigé par les forces du Mal (celles de Satan, le Prince des Ténèbres, et de son acolyte, l'Antéchrist était destiné à périr à la fin des temps que l'on croyait proche ; il fallait donc s'attacher au monde d'En-Haut et à ses valeurs, et se détacher du monde terrestre, soumis au péché et voué à la destruction. Cette attitude radicale conduisait beaucoup de chrétiens à accepter le martyre de la main des persécuteurs romains qui voulaient les contraindre à sacrifier aux idoles, à adorer les images de l'empereur ou à s'enrôler dans les armées impériales. Au IIIe siècle encore, Origène en Orient, Tertullien en Occident, Hippolyte à Rome, témoignent du refus quasi général des chrétiens de servir l'Empire par les armes, comme soldats. Ils veulent cependant être des citoyens fidèles de Rome qu'ils servent d'une autre manière, plus efficace leurs yeux : ils prient le vrai Dieu pour le salut de l'empereur et la protection de l'Empire romain comme les prêtres païens, exemptés (eux !) du service militaire... mais inefficaces, car ils prient des idoles sans aucun pouvoir. A la fin du IIIe siècle et au début du IVe, on connait encore d'assez nombreux cas de martyrs chrétiens persécutés et tués pour avoir refusé l'usage des armes ; soldats (pacifiques) de Dieu ou du Christ (milites Christi) se disent dans l'impossibilité morale de devenir les soldats de l'empereur (milites). Dans ce refus du service militaire il est évidemment difficile faire la part de ce qui revient au rejet de l'usage des armes ("Tu ne tueras point") et au refus de sacrifier aux idoles et d'adorer les images impériales, actes souvent liés à l'enrôlement. On ne peut toutefois pas nier le caractère foncièrement pacifiste du christianisme des premiers siècles et son acceptation du martyre plutôt que de l'usage de la violence. Au début du IVe siècle encore, Lactante, le futur précepteur des enfants de Constantin, peut écrire que "si un catéchumène ou un fidèle veut se faire soldat, il faut le renvoyer, car il a méprisé Dieu". Il est d'ailleurs tout à fait remarquable et paradoxal que la plupart des futurs "patrons" de la chevalerie et des guerriers, ceux que l'on nomme les "saints militaires", furent précisément béatifiés pour avoir accepté le martyre en refusant de devenir ou de rester soldats. Ce phénomène témoigne à sa manière du renversement total de la doctrine chrétienne à l'égard de la guerre entre le IVe et le XIe siècle.
L'Eglise et la guerre sous l'Empire romain chrétien
On s'est beaucoup interrogé sur la sincérité de la conversion de Constantin. Sincère ou non, il n'en a pas moins favorisé les chrétiens, déjà nombreux dans l'Empire, et fait du christianisme une religio licita (édit de tolérance de Milan, 313). Désormais favorisés, les chrétiens deviennent majoritaires car les conversions se multiplient. On peut bientôt parler d'un "Empire romain chrétien" dans la mesure où les postes importants sont désormais réservés aux chrétiens. Dès 380, Théodose fait du christianisme la religion officielle de l'Empire. Ce fait a, pour le sujet qui nous occupe, une double conséquence. La première est que les chrétiens sont désormais appelés par l'Eglise à défendre par les armes un Empire romain considéré comme voulu de Dieu, dirigé par lui. Dès 314, le concile d'Arles excommunie ceux qui persistent dans leur refus de porter les armes en temps de paix. Qu'en était-il en temps de guerre ? Il semble qu'une partie au moins des chrétiens ont prolongé l'attitude ancienne liée au refus de tuer ; mais peu à peu s'impose une nouvelle conception, défendue par saint Augustin: la guerre, dans certaines conditions, peut être considérée comme "juste" ; un moindre mal, en somme. Les chrétiens "ordinaires" (les fidèles, les laïcs) sont donc tenus d'y participer. La deuxième conséquence renforce la première: les conversions massives au christianisme, désormais religion d'état, diminuent à l'évidence le niveau de sincérité et de piété des chrétiens qui ne trouvent plus d'obstacles à leur profession de foi, mais y ont au contraire intérêt. Les plus zèles cherchent alors une nouvelle forme de combat spirituel, substitution au martyre : le désert, la solitude, l'abstinence, le célibat, sous les formes diverses de l'érémitisme et du monachisme. Désormais, ce sont les prêtres et les moines qui se considèrent comme l'élite des fidèles, seuls chargés des obligations morales que s'imposaient jadis les fidèles ordinaires. En particulier, pour ce qui nous concerne ici, ils doivent s'abstenir de verser le sang et rejeter l'usage des armes. Ils livrent aux forces du Mal un combat spirituel, par la prière, par les sacrements, par la liturgie : eux seuls, désormais, sont désignés par l'expression qui jadis s'appliquait à tous les chrétiens : milites Dei, milites Christi. Les autres livrent pour leur part un autre combat, plus terrestre: combattre par l'épée pour préserver la justice. Saint Augustin, dans ses multiples écrits, esquisse ce qui deviendra plus tard, aux XIIe et XIIIe siècles, la théorie de la guerre juste dont il ne faut qu'énoncer les principes. Pour lui, la guerre demeure un mal, surtout à cause des motivations mauvaises des hommes. Elle peut cependant constituer un moindre mal et servir la justice ; il faut pour cela que soient réunies plusieurs conditions : elle ne doit pas être entreprise pour motifs personnels, ni menée avec des sentiments de haine ; ses mobiles doivent être de rétablir la paix et la justice : par exemple défendre la patrie envahie ou menacée par des ennemis, rétablir le droit bafoué, rependre des terres ou des biens injustement spoliés, ou punir des malfaiteurs. Enfin, elle doit être menée à l'initiative des autorités légitimes, en l'occurrence l'empereur, pour le bien commun. Contre ceux qui doutent de la légitimité du principe même de la guerre, saint Augustin invoque les Ecritures (Ancien Testament) : Dieu lui-même n'a-t-il pas voulu, ordonné, dirigé certaines guerres (les "guerres de l'Eternel") pour châtier les Cananéens impies et idolâtres et réaliser du même coup la promesse faite à Abraham de donner à sa postérité la terre de Canaan ? Le principe même de la guerre n'est donc pas en soi à rejeter ; lorsqu'elle est ordonnée par Dieu, la guerre peut même être sainte puisqu'elle émane de l'autorité suprême. Certes, maintenant, ces conditions ne sont plus réunies car l'Empire romain n'est pas une théocratie, comme l'était alors le peuple d'Israël commandé directement par Dieu. Toutefois, l'empereur (chrétien) représente ici bas l'autorité légitime voulue par Dieu. Il semble donc bien que la notion de guerre juste qui se dégage des écrits de saint Augustin dérive de la notion de guerre sainte ou de guerre "sacrée" issue des écrits bibliques. Seule est véritablement sacrée, légitime et bonne, la guerre ordonnée directement par Dieu, comme le furent jadis les guerres de l'Eternel. Celles qu'ordonnent, pour des motifs moraux, les autorités terrestres légitimes n'ont pas de caractère véritablement sacré, mais elles peuvent cependant être considérées comme justes aux conditions déjà exprimées.
 La guerre à l'époque féodale
La chute de l'Empire romain et la formation des royautés barbares obscurcit la notion de guerre juste tout en renforçant le caractère guerrier du christianisme. En effet, les nouveaux rois, germains pour la plupart, conservent de leurs origines, malgré leur conversion au christianisme, une mentalité guerrière, une mystique de la violence sacrée d'origine païenne. De plus, la plupart de ces rois (Wisigoths, Ostrogoths, Burgondes) et leur entourage sont chrétiens de tendance arienne, ne reconnaissant pas la nature divine du Christ. Le clergé catholique (et l'évêque de Rome en particulier) soutient donc le roi franc Clovis, devenu catholique sous l'influence de sa femme, Clotilde. Les victoires de Clovis sur les Alamans, les Burgondes, les Wisigoths, renforcent le pouvoir des Francs et ne laissent subsister l'arianisme qu'en Espagne, bientôt envahie par les musulmans (711). A l'unité de l'Empire chrétien se substitue désormais une multitude de royaumes eux aussi chrétiens mais rivaux, souvent ennemis. L'autorité légitime ordonnant la guerre juste se trouve donc elle aussi multiple, ambiguë, tout comme les mobiles de conflits. Le rêve de l'unité impériale reconstituée sous Charlemagne se révèle éphémère : dès son successeur, Louis le Pieux, les conflits dynastiques se muent en guerre civile, et l'Empire se scinde en nations qui sont à l'origine des grands États de l'actuelle Europe. Les invasions sarrasines, hongroises et surtout normandes (les Vikings) ravagent peut-être moins l'Europe qu'on ne l'a cru jadis : elles n'en accroissent pas moins l'insécurité, banalisant l'idée de violence guerrière. Certes, on ne croit plus guère de nos jours que les châteaux forts et le régime "féodal" découlent de la nécessaire protection contre les envahisseurs. La féodalité qui s'installe sur les débris de l'Empire carolingien répond à des nécessités sociales et économiques plus profondes, qu'imposent l'immensité de l'Empire carolingien et les carences de l'administration de l'époque. De nombreux historiens, de nos jours, se demandent même si le régime seigneurial qui s'établit au cours du Xe siècle, malgré ses lacunes et ses tares, n'était pas tout compte fait le moins mauvais des régimes alors possibles. L'exploitation des terres et des hommes par les seigneurs (châtelains, sires) fut sans doute assez rude, mais moins qu'on ne l'a longtemps cru. Preuve en est qu'à l'apogée de l'époque féodale (XIe-XIIe siècles) correspond tout à la fois la fin des invasions, les progrès de la culture, l'essor démographique, le début du développement des villes et le renouveau du commerce en Méditerranée d'abord, puis en Flandre, en Allemagne, en Champagne. Bref, à l'essor de l'Occident. La Reconquista et les croisades sont aussi, dans une certaine mesure, des manifestations de cette expansion européenne, la première de l'histoire.
 Croisade et "Reconquista" : l'expansion européenne
Malgré leurs traits communs, il faut d'ailleurs distinguer, par certains aspects, la Reconquista de la croisade. En Espagne, l'invasion arabo-berbère avait contourné par l'est les Pyrénées, pour déborder assez largement en France méridionale, laissant subsister dans les régions montagneuses de Cantabrie, des Asturies et des Pyrénées des zones où s'étaient réfugiées les populations chrétiennes issues de l'Espagne wisigothique. Là, la résistance s'organise et la Reconquista commence dès le IXe siècle. Elle présente avant tout des traits de reconquête du territoire "national", même si les aspects religieux interfèrent parfois dans la propagande ou les motivations. Les premières interventions "étrangères" (de France) sont le fait de princes et de guerriers qui vont combattre aux côtés de parents ou d'alliés, parfois pour gagner des terres. L'aspect de guerre religieuse est encore minime ou nul, l'aspect de guerre sainte ou de croisade viendra plus tard, à la fin du XIe siècle, voire après 1100. Tout au plus s'agit-il auparavant d'une guerre "juste" selon les définitions de saint Augustin ou d'Isidore de Séville. Toutefois, tout comme les campagnes menées par Charlemagne outre Pyrénées (sac de Pampelune, défaite de Roncevaux) ou par quelques princes français contre le Sarrasins de Languedoc, d'Aquitaine ou de Provence (Guillaume de Toulouse, Guillaume d'Arles), ces guerres de "libération" marquent les esprits et les premières chansons de geste qui en résultent, composées très probablement bien avant celles qui nous ont été conservées, popularisent les héros de la lutte contre les Sarrasins (Roland, Olivier, Guillaume d'Orange, Vivien, Girard de Roussillon). Dans cette société féodale, le personnage central est le chevalier ; sa fonction guerrière indispensable mais encore suspecte aux yeux d'une Eglise dominée par les moines (il copule et verse le sang !), se voit ainsi valorisée par une connotation religieuse. On a probablement sous-estimé la fonction idéologique des chansons de geste (plus tard des romans) qui sont au cœur même de la culture chevaleresque. Elles ont façonné les esprits, créé l'idéal chevaleresque et diffusé (et peut-être même suscité) l'idée de croisade en Occident.
Valorisation et sacralisation de la guerre en Occident
D'autres éléments contribuent à la valorisation, voire à la sacralisation de la fonction guerrière ou, du moins, de certaines guerres et de certains guerriers. Les uns sont d'ordre politique, d'autres d'ordre social, d'autres, enfin, d'ordre religieux. La société féodale qui s'établit en Europe après l'Empire carolingien voit la formation des principautés (IXe siècle), puis des seigneuries ou châtellenies, plus ou moins autonomes ou indépendantes du pouvoir central affaibli (surtout en France du Sud). La terre, alors, constitue la principale richesse, sinon la seule. L'Eglise, par les donations qu'elle suscite demeure, malgré les spoliations et sécularisations nombreuses, le plus grand propriétaire terrien ; évêchés, abbayes, églises locales sont à la fois des puissances spirituelles respectées et des seigneuries temporelles enviées, convoitées. L'empereur jadis, puis les rois, sont les défenseurs institutionnels des églises, de leurs personnels et de leurs biens. Les serments du couronnement ou du sacre rappellent d'ailleurs aux rois, puis aux princes (qui adoptent aussi la cérémonie du couronnement au XIe siècle) leurs devoirs de protection des églises, des clercs, des "désarmés". Mais les rois sont loin, ou impuissants, et les conflits multiples entre voisins menacent aussi les seigneuries ecclésiastiques. Pour se défendre, les églises font appel à des avoués (ou défenseurs d'églises), recrutent des guerriers, les "soldats d'églises" (milites ecclesiae). Le combat que mènent ces guerriers pour la défense des intérêts ecclésiastiques apparait éminemment légitime à l'Eglise qui utilise pour les cérémonies d'investiture de ces avoués ou pour les "adoubements" de ces milites ecclesiae des formules de bénédiction issues des liturgies de couronnement, faisant ainsi glisser sur certains chevaliers l'idéologie royale de protection des églises et des faibles, valorisant ainsi leur fonction guerrière. Ces protecteurs bénéficient aussi des prières des communautés religieuses qu'ils défendent, sont enterrés dans l'église, loués et honorés par les moines et les ecclésiastiques. Leur dimension spirituelle s'accroît, malgré le tabou du sang qui les macule encore. Mais ces défenseurs ne remplissent pas toujours fidèlement leur rôle ; l’Église souffre des déprédations des chevaliers pillards et des guerres privées souvent entreprises ses dépens. Là où l'autorité royale ou princière est défaillante, elle tente de pallier ces lacunes en arrachant, par la menace de l'excommunication, le serment des chevaliers de ne pas attaquer les ses et les faibles (inermes), et tente aussi de limiter les guerres privées en les interdisant lors des fêtes religieuses ainsi que dans la période hebdomadaire qui va du jeudi soir au lundi matin, en souvenir de la passion du Christ. Ces institution de paix ("paix de Dieu", "trêve de Dieu") occupent une place importante dans les conciles et les assemblées de paix qui naissent à la fin du Xe siècle et se multiplient au cours des XIe et XIIe siècles, soulignant ainsi à la fois l'urgence du problème de la violence en terre chrétienne, et la difficulté trouver une solution. Le concile de Narbonne (1054) affirme que le chrétien qui verse le sang d'un chrétien répand le sang du Christ ; qu'en est-il du sang des infidèles ?
La lutte contre les infidèles et la sacralisation de la guerre pour l'Eglise
Menacés dans Rome même et dans sa région par les incursions des Sarrasins (pillage de Rome et de l'église Saint Pierre en 846), les papes doivent faire appel aux guerriers francs pour les repousser. En 847, Léon IV promet l'entrée au Paradis pour tous ceux qui viendraient à mourir "pour la de la foi, le salut de la Patrie et la défense des chrétiens" ; un peu plus tard, menacé à son tour, VIII promet l'indulgence de leurs péchés et l’entrée dans la vie éternelle à ceux qui tomberaient en combattant les infidèles. Certes, il s'agit là de cas isolés à propos d'une guerre purement défensive destinée à sauvegarder Rome, siège de la Papauté et tête de l'Eglise d'Occident, des pillages des infidèles. Mais il faut souligner d'une part que l'appel au combat émane d'un pape et que celui-ci n'hésite pas à promettre, au nom de saint Pierre, des récompenses spirituelles aux guerriers morts dans ces combats pour Rome. Les martyrs ne sont plus ici, comme jadis, ceux qui se laissent tuer par les païens, mais ceux qui meurent en les combattant. Par "païens", il faut d'ailleurs ici entendre les musulmans, assimilés pour l'occasion aux païens de l'Antiquité. Désormais, dans les textes latins comme dans les épopées en langue romane, les musulmans seront constamment nommés ainsi, ce qui facilite grandement la démonisation de l'adversaire et identifie le combat des chrétiens contre les musulmans à l'antique combat de la vraie foi contre le paganisme et l'idolâtrie. C'est aussi pour cette raison que l'islam, radicalement monothéiste, est constamment décrit sous les traits de l'idolâtrie polythéiste, aussi bien dans les traités de théologie que dans les chroniques de croisade et les chansons de geste, au moins jusqu'à la fin du XIIe siècle. Foucher de Chartres et Raoul de Caen, chroniqueurs de la première croisade, n'hésitent pas à décrire avec grand luxe de détails la statue d'or et d'argent de Mahomet qui, selon eux, se trouvait dans le temple du Seigneur à Jérusalem, et à affirmer que les musulmans adorent divers dieux, Appolin, Tervagant, Cahus, et surtout Mahomet. Cette caricature de l'islam est sans doute due à l'ignorance, mais plus encore à la malveillance intentionnelle : il s'agit de sacraliser la guerre contre l'infidèle en soulignant son immoralité, ses méfaits et surtout son idolâtrie. Les guerriers chrétiens sont ainsi identifiés aux héros de la foi des origines du christianisme, luttant contre les idoles au péril de leur vie (les croisés sont d'ailleurs nommés milites Christi, athletae Christi, mots qui désignaient jadis les martyrs) ; ils sont aussi bien assimilés aux héros de la conquête de la Terre Promise, les Hébreux des guerres de Yahvé. La démonisation de l'adversaire s'accompagne d'une sacralisation de la guerre menée contre les infidèles.
Guerre pour la chrétienté ?
Contre les infidèles ou pour l'Eglise et la chrétienté confondue avec la Papauté ? Les deux, sans doute; remarquons cependant que dès 1053 le pape Léon IX, pour défendre son domaine de Rome contre les visées des Normands d'Italie du Sud (des chrétiens !), recrute dans toute la chrétienté des guerriers dont il fait des soldats de saint Pierre (milites sancti Petri) et les assure de récompenses spirituelles comparables à celles de Léon IV ou de Jean VIII. Avant le combat, il les absout de leurs péchés et leur promet le Paradis s'ils viennent à mourir. Ils moururent en effet, exterminés par les Normands sur le champ de bataille, et le pape affirme alors qu'ils sont désormais en compagnie des martyrs, dans le sein d'Abraham. Vingt ans plus tard, le pape Grégoire VII, grand champion de la théocratie romaine, envoie sa bannière au chevalier Erlembaud, l'un des chefs de la pataria en lutte contre le clergé simoniaque de Milan. Il l'appelle "vaillant miles Christi" et le range au nombre des martyrs de la foi lorsqu'il tombe au combat contre ses adversaires, ennemis du pape, mais chrétiens et partisans du clergé de Milan. Il est même béatifié par Urbain II, le pape de la croisade. Ces divers épisodes (il y en a beaucoup d’autres) montrent bien que la sacralisation de certaines guerres et de certains guerriers n'est pas seulement liée à la lutte contre les musulmans : elle s'attache à ceux qui combattent pour l'Eglise romaine contre ses ennemis, qu'ils soient païens musulmans, hérétiques, schismatiques, ou même chrétiens orthodoxes, mais adversaires de la papauté, dont le prestige s'accroît. Au XIe siècle la réforme grégorienne a affermi l'autorité de Rome en Occident. Purifiée par la réforme, libéré en partie de l'emprise des laïcs, l'Eglise adopte de en plus une structure monarchique. L'évêque de Rome, le pape, y règne désormais de façon incontestée. Il apparaît aux yeux de beaucoup de chrétiens comme le véritable chef de la chrétienté, une notion qui, d'ailleurs, naît à cette époque même et se confond avec l'Europe occidentale. Dès lors, les critères de la guerre juste esquissés par saint Augustin redeviennent lisibles. Mais à l'autorité de l'empereur tend à se substituer celle du pape, tenant de Dieu. Du même coup, la guerre juste, à nouveau, se colore des teintes de la guerre sainte et rejoint la notion de djihâd, avec des nuances portantes toutefois, qu'il convient de préciser.
Croisade et pèlerinage
Lorsqu'Urbain II prêche la croisade, il l'assortit privilèges qui sont ceux du pèlerinage : la remissio peccatorum, le pardon des péchés par l'accomplissement de cette œuvre pénitentielle qui se substitue à toute autre forme de pénitence imposée par l'Eglise. La croisade est donc bien un pèlerinage. De nombreux historiens insistent beaucoup aujourd'hui sur cet aspect, avec J. Richard, J. Riley-Smith et M. Bull. Le vocabulaire des chroniques et des chartes en témoigne, ainsi que les liturgies accomplies à l'arrivée, et le désir réaffirmé de la grosse majorité des croisés d'aller jusqu'à Jérusalem quoiqu'il en coûte, au moment où les chefs semblent vouloir demeurer à Antioche et "consolider" les territoires acquis. Un pèlerinage, certes, mais un pèlerinage armé, et pas seulement des pèlerins accompagnés de guerriers pour les protéger, comme on en vit en 1065. Un pèlerinage, certes, par le fait même que le but de l'expédition c'est Jérusalem et les lieux saints, le Sépulcre, le tombeau du Christ. Comment pourrait-il en être autrement ? Un pèlerinage libératoire, car le pape, sur la foi peut-être de rapports alarmistes, avait laissé entendre dans son discours que les pèlerins étaient désormais molestés par les Turcs, et que la voie salvatrice des pèlerinages vers Jérusalem était coupée. Ce n'était vrai qu'à demi : l'invasion turque en Syrie du Nord et en Anatolie après Mantzikert (1071) avait en effet rendu pour un temps impraticable la voie terrestre, de Constantinople à Antioche, de loin la plus fréquentée depuis l'an Mil et la conversion des Hongrois au christianisme.
Croisade et reconquête
Mais la croisade n'est pas seulement un pèlerinage armé : c'est aussi une campagne militaire de reconquête. Urbain II prêche à des chevaliers et leur assigne un but: reprendre aux infidèles Jérusalem et les lieux saints. L'empereur Alexis, menacé à Constantinople même vers 1087, avait lui-même souhaité l'appui de guerriers mercenaires venus d'Occident. Les Francs, les Normands surtout, avaient la réputation d'être d'excellents mercenaires, et Byzance y avait recours depuis longtemps. Au concile de Plaisance (mars 1095), il est probable que des envoyés d'Alexis ont à nouveau exprimé ce désir... au pape. Reprenant l'idée déjà exprimé par Grégoire VII d'une expédition militaire dirigée par la Papauté et venant au secours, dans un esprit de concorde fraternelle, aux chrétiens grecs de Constantinople, Urbain II exorte les chevaliers d'Occident à secourir leurs frères menacés. Il espère ainsi, sans doute, un rapprochement et une réunion des deux Eglises que le schisme de 1054 vient de séparer ; la fissure est réelle mais pas irrémédiable. L'aide à l'Orient pourra ramener l'unité. Mais le pape sait bien que les Grecs n'ont pas bonne réputation en Occident. Une opération de secours n'aurait eu qu'un succès limité. Au contraire, la mention de Jérusalem est éminemment mobilisatrice. Trop, peut-être : le succès semble avoir dépassé les espérances, et ce sont des armées nombreuses qui s'ébranlent nullement les quelques troupes de mercenaire que souhaitait Alexis. Car Jérusalem, c'est la ville sainte qui connut la prédication et la Passion du Christ, le lieu de son tombeau, l'héritage du Seigneur tombé aux mains des infidèles depuis longtemps, certes (638)... mais le temps ne fait rien à l'affaire et ne transforme pas une spoliation en légitimité. D'autant que, nous l'avons dit, les ragots rapportent que les infidèles (les "païens") pratiquer leur culte abominable dans les lieux saints mêmes. Il faut donc, en une guerre éminemment juste, restituer cette terre au Seigneur, le rétablir sur son héritage, restaurer le droit et venger le Seigneur par amour pour Lui en aventure. Restaurer son honneur. L'éthique féodale déteint ici sur la religiosité.
Croisade et prophétie
Pèlerinage à cause de Jérusalem, guerre juste à cause de la reconquête d'Antioche (où pour la première fois on donna jadis aux disciples leur nom de chrétiens), puis de Jérusalem et des terres qui furent le berceau du christianisme, la croisade apparaît également comme une guerre sainte, parce qu'elle est prêchée par l'autorité religieuse qui s'impose alors en Occident (la Papauté) et s'assortie de privilèges religieux qui présents dès l’origine de manière peut-être informelle, se codifient peu à peu au cours du XIIe siècle : vœu, prise de croix, indulgences, protection accordée par l'Eglise à la famille et aux biens des croisés et, probablement aussi dès l'origine, au moins dans la conscience des laïcs, promesse du Paradis à ceux qui viendraient à mourir en chemin (comme les pèlerins) et plus encore en combattant les infidèles. Par là-même les croisés sont assimilés aux Hébreux de la Bible dans leur conquête de la Terre Promise et aux martyrs chrétiens des premiers temps, périssant de la main des païens. 
A ces diverses assimilations qui sanctifient et sacralisent le combat des croisés il faut ajouter l'aspect eschatologique jadis signalé, peut-être avec excès, par P. Alphandéry mais trop négligé aujourd'hui malgré les travaux récents de R. Landes, et sur laquelle j'ai également attiré l'attention. Car les hommes de cette époque vivaient dans la crainte mais plus encore dans l'espérance de la fin des temps, synonyme, pour eux, de la fin d'un monde de misères et de souffrances, mais aussi de l'apparition de la Nouvelle Terre, du Royaume de Dieu, la Nouvelle Jérusalem, patrie des élus, règne de Dieu, du Christ, dans la justice, la paix et la félicité. Les moines, mais aussi les clercs, les ermites, les croyants qui les écoutaient, en scrutaient les signes annonciateurs. Ils en trouvaient toujours quelques-uns, dans le ciel ou sur la terre. Les chroniques et les annales en mentionnent beaucoup, peu avant la croisade.
Or, cette fin du monde devait être précédée d'un grand combat "cosmique", celui des forces du Bien rangées derrière le Christ, affrontant les forces du Mal, celles de Satan, dirigées par l'Antéchrist annoncé par saint Paul et l'Apocalypse de saint Jean. On a la preuve que les premiers croisés, surtout ceux de Volkmar, et plus encore d'Emich de Leiningen, suscités par la prédication de quelques "inspirés" comme Pierre l'Ermite (dont on ignore hélas le message, mais qui jouissait d'un immense prestige), attendaient une parution imminente de l'Antéchrist dont ils voulaient "hâter" la venue en convertissant de force les juifs d'Allemagne ou, à défaut, en les massacrant.
L'apparition de l'Antéchrist, en effet, devait s'accompagner de la conversion massive des juifs au christianisme. Certes, cet aspect eschatologique n'apparaît guère dans les récits du discours papal transmis de façons diverses par les chroniqueurs. On ne le retrouve que chez Guibert de Nogent. Guibert l'a-t-il ajouté de son cru ? On peut croire plutôt que les chroniqueurs, qui écrivent tous après 1106, ont atténué ou gommé ces aspects lorsqu'ils ont constaté que la prise de Jérusalem n'avait pas entraîné le bouleversement cosmique escompté et que les temps de la fin n'étaient pas encore là. Cet aspect eschatologique accentue évidemment le caractère sacral de la première croisade. Les croisés, les "Francs", sont acteurs de l'histoire sainte. Gesta Dei per Francos, écrit Guibert.
Croisade et "djihâd"
Au moment où Urbain II prêche la croisade, la notion de djihâd s'est considérablement diluée dans le monde musulman. Elle s'était déjà bien affaiblie en Espagne, à l'époque des royaumes de taifas, aux Xe et XIe siècles, au grand scandale des musulmans rigoristes du Maghreb, les Almoravides, qui débarquent en Al Andalus à l'appel du dernier roi Ziride, rétablissent un islam pur et dur et mènent à nouveau le djihâd. Les troupes de Youssouf battent sévèrement le roi de Castille Alphonse VI à la bataille de Zallâqa (1086), menaçant d'anéantir d'un seul coup les progrès de la Reconquista chrétienne. En 1095, la situation des royaumes chrétiens s'est à nouveau améliorée et la Reconquista reprend, mais la crainte de l'Occident semble avoir été forte d'une reprise des invasions musulmanes. En Orient, on constate une crainte comparable au même moment ; Urbain II s'en fait l'écho. Les Turcs seldjoukides, après avoir sévèrement battu les troupes byzantines à Mantzikert (1071), prennent Antioche en 1085 et menacent les côtes de la mer Egée ; là encore, on le sait, la situation des chrétiens s'améliore par suite des divisions entre musulmans sunnites (Turcs) et chi'ites (Fatimides d'Egypte). La notion de djihâd, un moment remise à l'honneur, s'affaiblit à nouveau et les musulmans semblent se satisfaire du statu quo territorial. C'est la croisade qui réveille cette notion : dès 1106, un traité composé à Damas prêche à nouveau le djihâd ; mais les divisions sont trop fortes, et c'est seulement sous Saladin (fin du XII' siècle) et avec l'unité des musulmans, réalisée par la force des armes, que renait l'idée de djihâd dont Saladin se veut le champion, à la fois par sincérité de croyant et par opportunisme politique. L'idée de croisade, au contraire, progresse en Occident. Elle se cristallise d'abord autour de la notion de libération des lieux saints, avant de s'étendre à celle de lutte de la chrétienté contre l'islam, puis de s'élargir encore aux luttes de l'Eglise contre ses adversaires. Lorsqu'il s'attaque à l'Egypte, saint Louis vise avant tout d'abattre la principale puissance musulmane capable de reprendre durablement Jérusalem. Lorsqu'il débarque en Tunisie et meurt en 1270, c'est parce qu'il croit (à tort) que la force principale des musulmans se trouve là. Mais entre temps l'idée de croisade s'est élargie à toutes les entreprises guerrières menées à l'initiative de la Papauté et récompensées par des privilèges spirituels garantis par elle. C'est le cas des croisades contre les païens de Baltique, auxquelles prend part l'ordre des chevaliers Teutoniques, mais aussi des croisades contre les hérétiques (albigeois, dès 1209), des entreprises pontificales contre les empereurs allemands, des guerres pour la Sicile etc.
Parallèlement, des critiques se font jour contre l'idée même de croisade. La connaissance de l'islam progresse dès la deuxième moitié du XIIe siècle (Pierre le Vénérable) et l'on vient à concevoir qu'il vaudrait mieux convertir les musulmans que de les tuer. Dès le milieu du XIIe siècle, Isaac de l'Etoile, pourtant disciple de Bernard de Clairvaux, critique les ordres religieux militaires (Templiers) que louait Bernard. Il blâme sévèrement ces "martyrs d'un nouveau genre" qui prétendent gagner leur couronne en combattant les armes à la main alors que les anciens martyrs se faisaient tuer sans se défendre. Au siècle suivant, saint François d'Assise participe à la croisade, mais veut convertir par la parole et la douceur évangélique. Raymond Lulle préconise la croisade pour contenir la puissance adverse, mais aussi la prédication pour convertir les musulmans.
Comme le djihâd, rappelons-le, la croisade n'avait pas pour fonction de convertir ni de contraindre, mais d'étendre l'autorité du "vrai Dieu" sur la terre. A la différence du djihâd, la croisade avait principalement pour but la délivrance des lieux les plus saints du christianisme et la reconquête de territoires qui furent le berceau même de la nouvelle religion. On peut croire que le djihâd aurait été prêché avec plus de force si Médine ou La Mecque étaient tombées aux mains des chrétiens ! Comme le djihâd, la croisade était une guerre sacralisée, prêchée au nom de Dieu et assortie de privilèges et de récompenses spirituelles : l'entrée au Paradis pour ceux qui mouraient au combat contre l'infidèle. Mais alors que le djihâd constitue l'une des doctrines originelles de l'islam dès son apparition à l'époque même du Prophète, Mahomet, la croisade résulte au contraire d'une véritable révolution doctrinale ; le fait de tuer un ennemi au combat, même dans une guerre légitime et en service commandé, donnait encore lieu à pénitence au Xe siècle (Burchard de Worms). Avec la croisade, c'est l'expédition guerrière elle même, destinée à tuer les infidèles et à les chasser de Jérusalem, qui fait office de pénitence. Saint Bernard marque le terme ultime de cette évolution lorsqu'il rassure les Templiers, ces croisés permanents : s'ils sont tués au combat, ils gagnent le Paradis car ils meurent pour Dieu ; lorsqu'ils tuent en combattant l'infidèle, ils n'encourent aucun risque pour le salut de leur âme car, ce faisant, ils ne commettent pas un homicide, mais un "malicide". Ainsi, tournant le dos au pacifisme de Jésus et du christianisme originel, la doctrine de la croisade emprunte ses traits à la guerre sainte de l'Ancien Testament et à la sacralisation progressive de la guerre et des guerriers qui s'accomplit en Occident au cours de onze siècles d'histoire.
Jean FLORI http://www.theatrum-belli.com
Historien médiéviste, directeur de recherche au CNRS (Centre d'études supérieures de civilisation médiévale de Poitiers). Spécialiste des XIe et XIIe siècles et des idéologies guerrières.

dimanche 15 juillet 2012

15 juillet 1410 Les Teutoniques défaits à Tannenberg

Le 15 juillet 1410, une coalition de Polonais et de Lituaniens écrase à Tannenberg, en Prusse orientale, les chevaliers Teutoniques, des moines-soldats allemands de brutale réputation.
Les Polonais désignent cette bataille mémorable sous le nom de victoire de Grunwald. Ils y voient l'origine de l'unité de la Nation polonaise...
Gustav-Adolf Kiebeler.
L'Ordre teutonique (XIIe-XVe siècles)
Cliquez pour agrandir
L'Ordre teutonique, XIIIe-XVe siècles (droits réservés : Alain Houot) L'Ordre teutonique a joué un rôle majeur dans l'expansion germanique à l'est de l'Europe, en terre slave, à la fin du Moyen Âge. Il est aussi à l'origine de l'Etat prussien.
Un Ordre conquérant
L'ordre Teutonique - d'un vieux mot qui signifie allemand - a été fondé par des chevaliers allemands en 1198 en Terre sainte, à Acre, sous le nom d'Ordre des chevaliers Teutoniques de l'Hôpital Sainte-Marie de Jérusalem. Ses moines-soldats sont reconnaissables à leur grand manteau blanc orné d'une croix noire.
Exclusivement composé de chevaliers allemands désireux de se vouer à la lutte contre les infidèles, l'ordre étend très vite des ramifications vers l'Europe centrale encore peuplée de païens. Il fonde la ville de Kronstadt en Transylvanie (aujourd'hui Brasov, en Roumanie).
En 1226, il est appelé à la rescousse par le duc polonais Conrad de Mazovie, la région de Varsovie. Les terres du duc viennent d'être envahies par un peuple encore païen des bords de la mer Baltique, les «Pruzzen» ou «Borussiens». Frédéric II de Hohenstaufen, l'empereur qui règne alors en Allemagne, octroie à l'ordre Teutonique tous les privilèges des princes d'Empire en vue de l'encourager à combattre et «évangéliser» les Borussiens.
Les moines-soldats accomplissent leur mission avec une extrême brutalité, en exterminant plutôt qu'en convertissant les populations borussiennes et en implantant des colons allemands qui ne tardent pas à adopter le nom de leurs prédécesseurs. C'est ainsi que la région prend le nom de Prusse. Cette colonisation militaire participe au «Drang nach Osten».
Le Drang nach Osten
Le «Drang nach Osten» (en français, poussée vers l'est) désigne la poussée germanique vers l'Est.
Cette colonisation agraire s'amorce au XIe siècle, à l'initiative de moines cisterciens et prémontrés issus de Bourgogne qui traversent les terres allemandes pour s'établir au-delà de l'Elbe, dans des étendues sauvages encore peuplées de Slaves plus ou moins païens.
Les défrichements des moines de Citeaux ne tardent pas à attirer des paysans allemands. Dans les années 1220 arrivent des moines-chevaliers de Terre Sainte, chevaliers Teutoniques et chevaliers Porte-Glaives, qui donnent un tour autrement plus brutal à la colonisation allemande.
La poussée germanique se heurte rapidement aux Slaves lorsque ceux-ci entrent dans la chrétienté et se dotent de structures étatiques. Le mouvement s'interrompt au début du XVe siècle avec la défaite des chevaliers Teutoniques face aux Polonais et Lituaniens.
Un demi-millénaire plus tard, à la suite de deux guerres mondiales, le mouvement s'inverse et les Slaves repoussent les Allemands à l'ouest de la ligne Oder-Neisse, du nom des deux cours d'eau qui marquent depuis 1945 la frontière entre l'Allemagne et la Pologne.
Pour consolider leur progression, les chevaliers Teutoniques construisent de puissantes forteresses dans les territoires nouvellement conquis, comme Köenigsberg (aujourd'hui Kaliningrad, en Russie). Dans le même temps, ils fusionnent avec un autre ordre allemand en guerre contre les Baltes : les chevaliers Porte-Glaive. Les régions de Courlande et de Livonie, à l'est de la Prusse, entrent à leur tour dans la zone d'expansion des chevaliers Teutoniques.
Les moines-soldats essuient toutefois un premier échec cinglant en 1242, sur les glaces du lac Peïpous, à la limite de l'Estonie actuelle, face à l'armée du prince russe Alexandre Nevski. Ils ne tenteront pas de pousser plus avant la colonisation allemande.
Puissance et décadence
Quand les derniers croisés évacuent la Terre sainte en 1291, le grand maître de l'ordre Teutonique quitte Acre, en Palestine, pour la forteresse de Marienburg, en Prusse (aujourd'hui Malbork, en Pologne), dont il fait en1309 sa capitale.
Désormais sans attache en Palestine, l'ordre Teutonique s'affirme comme une grande puissance séculière, rivale de la Pologne catholique et de la Lituanie païenne. Il est placé sous l'autorité du grand maître, un personnage richissime et prestigieux, désigné à vie, avec rang de prince d'Empire.
Le siècle suivant voit le début de son déclin, en raison tout à la fois de la Grande Peste de 1348, qui décime les populations européennes, et de la consolidation du royaume de Pologne, de langue slave. En Prusse même, dans les terres administrées par l'ordre, les Allemands de la noblesse comme de la bourgeoisie supportent mal la tutelle des chevaliers Teutoniques et n'hésitent pas à prendre parti pour le roi de Pologne et le grand-duc de Lituanie dans leurs querelles avec l'ordre.
Les Lituaniens païens, sous la direction du grand-prince Gédymin, repoussent les Russes loin vers l'Est et résistent avec succès aux Teutoniques. Ils forment autour de leur capitale Vilnius le plus puissant État d'Europe orientale... et le seul du continent à n'être pas chrétien !
Tous unis contre les Teutoniques
La situation se corse quand, en 1386, le grand-duc de Lituanie Ladislas II Jagellon (36 ans), petit-fils de Gédymin, épouse Hedwige d'Anjou, fille et héritière du roi de Pologne Louis 1er d'Anjou. Il se convertit au catholicisme et devient du même coup roi de Pologne mais il doit céder à son cousin Withold le titre de grand-duc de Lituanie.
Désireux d'en finir avec ses voisins et ennemis, le nouveau souverain polonais réunit sous son commandement Polonais et Lituaniens et marche sur Marienburg. Les Chevaliers Teutoniques tentent de les contenir en se massant derrière la rivière Drewencz. Les troupes polonaises et lituaniennes, complétées par des contingents russes et tartares franchissent celle-ci au lieu-dit Tannenberg (aujourd'hui Grunwald, en Pologne).
Les effectifs sont considérables pour l'époque : plus de 20.000 hommes du côté germanique, près de 40.000 du côté polono-lituanien.
Dès le début de l'affrontement, les Teutoniques prennent l'initiative et réussissent à fractionner les troupes ennemies. Mais celles-ci, fortes de leur avantage numérique, finissent par se regrouper et encercler les chevaliers. Le grand maître Ulrich von Jungingen meurt les armes à la main. Dès lors, les Chevaliers Teutoniques se débandent. Leur défaite est consommée.
Là-dessus, les vainqueurs entreprennent le siège de Marienburg, où se sont réfugiés quelques milliers de chevaliers rescapés de la bataille. Mais ils échouent à prendre la forteresse et le roi de Pologne finit par conclure l'année suivante, avec l'Ordre Teutonique, le traité de Thorn (aujourd'hui Torun, en Pologne). Les moines-soldats conservent la Prusse orientale et leurs deux forteresses de Marienburg et Köenigsberg. Un demi-siècle plus tard, à nouveau vaincus par les Polonais, ils passeront sous la suzeraineté du roi de Pologne.
Vers l'Allemagne moderne
En 1511, Albert de Brandebourg (Albrecht von Brandenburg), de la famille des Hohenzollern, est élu grand maître de l'ordreTeutonique. Quelques années plus tard survient le différend entre le moine Martin Luther et la papauté. L'Allemagne est sens dessus dessous !...
Albrecht von Brandenburg prend le parti de Luther et adhère à la Réforme luthérienne (le protestantisme). En 1525, sur une suggestion de Luther, il transforme l'État de Prusse administré par l'ordre Teutonique (Ordensstaat Preußen) en un duché héréditaire (Herzogtum Preußen).
Cette première sécularisation donne des idées à de nombreux évêques, surtout en Allemagne du nord. À l'imitation du grand maître de l'ordre Teutonique, ils transforment leur principauté ecclésiastique (geistliche Fürstentümer) en principauté séculière et se rallient à la Réforme, ce qui leur vaut de devenir à leur tour de puissants seigneurs.
Le nouveau duché de Prusse orientale étant situé hors des limites du Saint Empire romain germanique, Albert de Brandebourg le place sous la suzeraineté du roi de Pologne et non de l'empereur d'Allemagne. L'un de ses lointains descendants prend prétexte de cette particularité pour se faire désigner roi en Prusse. De ce royaume est issu l'Allemagne actuelle.
Survivance
L'ordre Teutonique a survécu à la «trahison» du grand maître Albert. Il s'est reformé à l'intérieur de l'Empire allemand où il possédait de nombreux biens... Ainsi à Wetzlar, où - lisez Werther de Goethe - le père de Lotte était fonctionnaire au service de l'ordre.
En 1809, l'empereur Napoléon 1er a liquidé la branche allemande de l'ordre. Celui-ci ne survit plus aujourd'hui qu'en Autriche... en n'ayant conservé de son trouble passé que sa vocation caritative et hospitalière.  
http://www.herodote.net

jeudi 29 décembre 2011

Pro Patria mori : mourir pour la Patrie (partie 1/2)

Pro Patria mori : mourir pour la Patrie (partie 1/2)

Il est impossible de séparer fortement de l'idée de la royauté fondée sur la politia ou de celle de l'État en tant que corpus morale, politicum, mysticum une autre notion qui apparut indépendamment des doctrines organiques et corporatistes - bien que simultanément avec elles : le regnum [royaume] en tant que patria, en tant qu'objet d'un attachement politique et d'un sentiment semi-religieux. 

La Patria, si souvent dans l’Antiquité classique agrégat de toutes les valeurs morales, éthiques, religieuses et politiques auxquelles un homme pouvait tenir au point de vivre et de mourir pour elles, était une entité politique pratiquement périmée au début du Moyen Âge. Pendant l'époque féodale, quand les liens entre seigneur et vassal déterminaient la vie politique et l'emportaient sur la plupart des autres liens politiques, l'ancienne idée de patria s'était presque entièrement effacée ou désintégrée. Cela ne veut pas dire que le mot patria ait entièrement disparu du vocabulaire latin médiéval. Bien qu'il ne corresponde guère aux conditions effectives de vie et qu'il ne concorde que très mal avec la réalité politique, le terme se rencontre assez fréquemment dans les œuvres des poètes et des savants médiévaux qui s'inspiraient de Virgile, d'Horace, et d'autres auteurs classiques.
Le mot patria existait aussi dans la langue de tous les jours. Dans un sens étroit et purement local, il s’appliquait au hameau, au village, à la ville ou à la province natale, désignant le pays français ou le Heimat allemand, le foyer ou le lieu de naissance de quelqu’un, et c’est dans ce sens qu’il était utilisé, par exemple dans le langage légal anglais : per patriam se defendere était une tactique de défense par laquelle le défendeur se soumettait au jugement de la communauté dans laquelle il vivait. Les literati, certes, pouvaient continuer à exalter la mort d’un homme pro patria ; mais la mort, pour cette unité politique étroite que recouvrait de fait le mot patria, n’avait – au-delà de la défense naturelle de la maison ou du foyer – aucune conséquence politique ; faute du contexte politico-philosophique plus large – à quelques exceptions près – une telle mort n’aurait été perçue que comme un sacrifice privé, plutôt que public. Les guerres n’étaient après tout pas normalement faites par les citoyens, mais par une armée de vassaux féodaux et de chevaliers convoqués pour défendre leur seigneur et ses objectifs politiques ou ses intérêts personnels. La mort d'un homme lige pour son seigneur personnel, bien sûr, se plaçait très haut dans l’échelle des sacrifices dus à la loyauté, et les sagas médiévales glorifient abondamment les victimes de la fidelitas et de la fides. Mais ces guerriers s’immolaient pro domino [pour leur seigneur] et non pro patria, et le glissement général du centre de la vie politique n'en est que mieux mis en lumière lorsque les juristes du début du XIIIe siècle déclarèrent : "Le devoir de défendre la patria était supérieur aux obligations féodales du vassal envers son seigneur..."
Il y eut cependant un domaine dans lequel le terme de patria conserva en quelque sorte son sens original plein et ses anciennes valeurs affectives même si ce ne fut que par transfert et sous une forme transcendantalisée : à savoir dans la langue de l'Église. Le chrétien, selon l'enseignement de l'Église primitive et des Pères, était devenu le citoyen d'un autre monde. Sa véritable patria était le Royaume des Cieux, la cité céleste de Jérusalem. Le retour final à cette "mère patrie" spirituelle et éternelle était, selon les Épîtres des Apôtres, l'objet du désir naturel de l'âme chrétienne errant sur cette terre. Ce n'était pas seulement une métaphore poétique, mais un mot prononcé dans l'esprit de l'épître aux Hébreux (II, 13-14) lorsque, dans l'exequies, le prêtre implore Dieu d'ordonner aux anges saints de recevoir l'âme du défunt et de la conduire ad patriam Paradisi. La communauté des bienheureux et des saints était, après tout, l'assemblée civique de la patria céleste que l'âme désirait rejoindre. Pour cette communis patria dans les cieux, les martyrs avaient versé leur sang. Par conséquent, le martyr chrétien qui s'était immolé pour la politia invisible et était mort pour son seigneur divin pro fide devait rester - et cela, en fait, jusqu'au XXe siècle - le modèle authentique de l'abnégation civique. La doctrine chrétienne, en transposant la notion politique de polis à l'autre monde, et en l'élargissant en même temps à son regnum coelorum [règne des cieux] ne se contentait pas d'engranger fidèlement et de préserver les idées politiques du monde de l'Antiquité ; mais, comme en bien d'autres occasions, elle préparait de nouvelles idées pour le jour où le monde séculier commencerait à retrouver ses anciennes valeurs caractéristiques.
D'emblée, donc, il faudrait au moins envisager la possibilité que – avant que ne ce soit fait sentir le plein effet des doctrines juridiques et humanistes – le nouveau concept territorial de la patria ne se soit peut-être pas développé comme une descendance resécularisée de la tradition chrétienne, et que le nouveau patriotisme n’ait pas aussi prospéré à partir des valeurs éthiques transposées de la patria céleste aux "politia" terrestres. En fait, quelques changements intéressant ce problème se sont produits à la suite des croisades. Sur le modèle des impôts levés pour les croisades "pour la défense (ou les besoins) de la Terre Sainte" (pro defensione [necessitate] Terrae Sanctae), des impôts furent introduits dans les royaumes occidenux "pour la défense (ou les besoins) du royaume" (pro defensione [necessitate] regni). Ce qui était bon pour le regnum Christi regis, Jérusalem et la Terre sainte, l'était aussi pour le regnum regis Siciliae, Angliae ou Francorum. Si un impôt spécial et extraordinaire se justifiait en cas d'urgence à Jérusalem, il semblait tout aussi justifiable - en particulier à l'époque des croisades purement politiques et séculières du XIIIe siècle - de faire face de la même façon aux urgences des royaumes terrestres. Dès le milieu du XIIIe siècle, cependant, et en particulier en France, on trouve un élément émotionnel intégré au travail prosaïque de la taxation : les impôts étaient alors souvent levés ad defensionem (tuitionem) patriae ou, selon l'expression de Philippe IV de France, ad defensionem natalis patriae, "pour la défense de la patrie natale".
Cette nouvelle terminologie n'était pas le fruit d'une quelconque imagination calculatrice chez des nationalistes français, mais une application du langage du droit à des fins nationales. Le mot patria était utilisé en droit canon, et il était aussi très fréquent en droit romain. Les glossateurs ne tardèrent pas à en faire la remarque et à l'utiliser abondamment. Dans leurs discussions sur l'idée de bellum iustum, la « guerre juste », les canonistes avaient toujours fait remarquer, et même depuis la fin du XIIe siècle, que la guerre était justifiée dans un cas "de nécessité urgente et inévitable" pour la défense de la patria tout comme pour la défense de la loi et de l'Église, et ils avaient souvent donné comme exemple d'une telle necessitas les guerres menées par les chrétiens orientaux contre les infidèles en Terre sainte. Ils s'accordaient avec les civilistes, qui soutenaient que, dans un cas d'urgence, l'empereur avait le droit de lever de nouveaux impôts pour la défense de la patria et qui suivaient le modèle du Digeste quand ils parlaient de la "douce" ou "très douce mère patrie". À l'origine, les juristes, parlaient de la patria en termes généraux, sans spécifier le sens du mot, et nous montrerons bientôt comment ils en vinrent, petit à petit, à s'exprimer avec une plus grande précision. Il est indubitable, cependant, que, dans le cas de la France à l'époque de Philippe le Bel, le mot patria en était effectivement arrivé à signifier tout le royaume, et qu'à cette époque la monarchie territoriale - peut-être même peut-on dire nationale - de la France était assez forte et suffisamment développée pour se proclamer la communis patria de tous ses sujets et pour exiger des services extraordinaires au nom de la mère patrie.
C’est à peu près à la même période qu’une telle terminologie se développa en Angleterre dans la littérature ainsi que dans le langage juridique.
Bracton, s'appuyant sur des textes juridiques de la première moitié du siècle, utilisait comme s'il allait de soi le mot patria. Par exemple, il faisait une distinction entre les services dus au seigneur féodal et les services dus au roi ad patriae defensionem et hostium depressionem [l'écrasement de, ennemis], distinction qui reflétait également le dilemme entre les obligations féodales et publiques. Par ailleurs, à propos de l'Essoign - c'est-à-dire les motifs d'excuse valables pour défaut de présence à un tribunal Bracton déclarait qu'une excuse valable était le service dans l'armée royale mais il admettait également comme autre motif d'excuse le servitium regis normal, le servitium regis aeterni outre-mer - fait qui démontre une fois de plus que la défense de la Terra sancta et la défense de la patria étaient sur le même plan dans la langue des juristes et au tribunal.
Peut-être est-ce ici le lieu de rappeler qu'en France la "terre sainte"de la Terra Sancta outre-mer et la "terre sainte" de la dulce France n'étaient pas du tout des notions incomparables et incompatibles, et que l'une comme l'autre étaient porteuses de valeurs émotionnelles. Le royaume de France, Francia, dont le nom même suggérait à ses enfants qu'il était le pays des hommes libres (Franci), était considéré comme le pays d'un nouveau peuple élu. Pline, en une occasion, avait glorifié l'Italie comme étant une "terre sacrée pour les dieux" (Haec est Italia dis sacra). La France apparaissait à son tour comme une Francia Deo Sacra, un regnum benedictum a Deo ; Dieu l'entourait d'un amour particulier ; le Christ lui accordait le privilège d'une prééminence spéciale ; là résidait le Saint-Esprit ; et, pour son sol sacré, cela valait la peine et c'était même doux de faire le sacrifice suprême. Défendre et protéger le sol de France avait donc, par conséquent, des connotations semi-religieuses tout comme la défense et la protection du sol sacré de la Terre sainte elle-même.
Il est devenu habituel, déjà avant les croisades, d'accorder une certaine glorification religieuse au chevalier qui sacrifiait sa vie au service de l'Église et pour la cause de Dieu. Grâce aux croisades, cependant, la possibilité d'acquérir cette glorification fut étendue de la chevalerie aux masses, et le privilège de devenir soldat martyr s'étendit à des classes qui, normalement, n'auraient pas dû combattre du tout. Un croisé qui combattait les Infidèles pour la foi chrétienne et mourait pour la cause de la Terre sainte au service du Christ-Roi pouvait à juste titre, selon la croyance générale, s’attendre à entrer immédiatement au paradis céleste et à recevoir, en récompense de son immolation, la couronne du martyr dans la vie de l’au-delà :
Celui qui s’embarque pour la Terre sainte,
Celui qui meurt dans cette campagne,
Entrera dans le bonheur céleste,
Et avec les saints il résidera.
La question de savoir si la confiance dans les récompenses de l'autre ni- onde, dont témoigne le chant des croisés, était fondée sur le plan du dogme, ou si c'était au contraire une interprétation erronée des décrets du pape (qui accordaient aux croisés, non pas la rémission de leurs péchés, mais la rémission de ces châtiments que la discipline de l'Église aurait pu leur imposer), n'avait alors guère d'importance, et elle n'en a pas non plus ici. La croyance au droit supposé du croisé au paradis était partagée par tous ; et Dante en était encore persuadé : il rencontra son aïeul Cacciaguida, tué à la Sainte Croisade, au Champ de Mars, où les martyrs et les champions de Dieu ont leur place, et il lui fait dire : "Je suis venu du martyre à cette paix" (Venni dal martiro a questa pace).
Certes, de la même façon, on pouvait présenter sous des couleurs séduisantes la mort d'un vassal pour son seigneur féodal, particulièrement au cours d'une bataille pour la foi chrétienne. À un concile à Limoges, en 1031, où se discutait une trêve de Dieu, le vassal d'un duc s'entendit dire : "Pour votre seigneur, vous devez accepter la mort... et pour cette loyauté vous deviendrez un martyr de Dieu." En d'autres termes, le vassal qui se sacrifiait pour son seigneur, alors que celui-ci défendait une cause sainte, était comparable au martyr chrétien qui se sacrifiait pour son Seigneur et Maître divin, pour le Christ. Dans le même esprit, l'archevêque de Reims, Turpin, disait aux guerriers francs, dans La Chanson de Roland :
Pur nostre rei devum nus ben murir.
Chrestientet aidez a sustenir !...
Asoldrai vos pur voz anmis guarir.
Se vos murez, esterez seinz martirs,
Sieges avez el greignor pareïs.
Puisque, dans la geste de Charlemagne, les guerriers combattaient les Sarrasins en Espagne, ils étaient considérés comme des croisés et jouissaient des privilèges qui, à l'époque du poète, étaient normalement l'apanage des croisés. Cependant, la mort de ces croisés "français" en guerre contre les Sarrasins était en même temps une mort pour leur seigneur suprême, pour Charlemagne, li empereres Carles de Frances dulce ; et ce fait, pour un lecteur français du XIIe siècle, donnait immanquablement un parfum national au martyre des guerriers tués au combat.
Toutes proportions gardées, on peut dire que l’Historia Regum Britanniae de Geoffrey de Monmouth représentait pour les Anglais ce que La Chanson de Roland représentait pour les Français. Pour Geoffrey de Monmouth, patria désignait clairement "la monarchie de l'île entière" (totius insulae monarchia), que le roi Arthur - après l'avoir obtenue par droit d'héritage - devait défendre contre les infidèles : Saxons, Écossais et Pictes. Une fois, lors d'une attaque saxonne contre la patria britannique, le roi Arthur réunit ses armées et fit un bref discours à ses soldats pour exalter sa propre loyauté en contraste avec la déloyauté des Saxons, qui avaient rompu la trêve. La principale harangue, cependant, fut une fois de plus faite par un évêque, saint Dubrick de Caerleon, qui exhorta les soldats à être de vaillants défenseurs de pietas et patria pour l'amour de leurs concitoyens :
"Combattez pour votre patria, et souffrez même la mort pour elle, si un tel sort vous était imposé. La Mort elle-même est une Victoire, et un moyen de sauver l'âme. Car, celui qui souffre la mort pour ses frères s'offre comme hostie vivante à Dieu et, de toute évidence, il suit le Christ, qui pour ses frères a daigné sacrifier sa vie (Jean, I, in, 16). Si, par conséquent, l'un d'entre vous est vaincu par la mort dans cette guerre, que cette mort soit pénitence et absolution pour tous ses péchés."
Le discours de l'évêque de Caerleon, comme celui de l'archevêque de Reims Turpin dans La Chanson de Roland, était peut-être modelé sur les sermons des prédicateurs de la croisade, à ceci près que les récompenses spirituelles - absolution et salut de l'âme - promises aux victimes des "guerres saintes" étaient attribuées ici aux martyrs mourant pour leur patria. Que les guerriers gallois du roi Arthur soient morts pour la foi chrétienne également, puisqu'ils se battaient contre les Saxons païens, et qu'ils soient aussi morts pour leur seigneur et roi, est parfaitement exact. Néanmoins, la mort pro fide, pour la foi et la loyauté, est éclipsée par l'idée qu'ils sont morts pro patria, c'est-à-dire pro totius insulae monarchia - ou bien elle s'y trouve intégrée. De plus, leur mort était interprétée comme un sacrifice volontaire pro fratribus, et l'auteur la comparait au sacrifice volontaire du Christ pour ses frères. Par là même, la mort pro patria était vue comme une œuvre de caritas plutôt que de fides, bien que cette dernière notion ne doive pas être exclue.
On avait déjà, auparavant, en rapport avec les croisades, fait vibrer la corde de l'amour fraternel. Le pape Urbain II, par exemple, dans une lettre aux Espagnols qui défendaient Tarragone contre les Sarrasins, déclarait :
"Aucun de ceux qui seront tués dans cette campagne pour l'amour de Dieu et pour celui de ses frères ne doit douter qu'il recevra la rémission de ses péchés et la béatitude éternelle par la miséricorde de Dieu."
Et un peu plus tard, Yves de Chartres rassembla dans ses ouvrages fondamentaux, le Decretum et le Panormia, des passages pertinents tirés des Pères et de lettres pontificales, où une récompense divine était promise à ceux qui mourraient "pour la vérité de la foi, le salut de la patria, et la défense des chrétiens", passages qui passèrent rapidement dans le Décret de Gratien et exercèrent une influence permanente.
Ce n'est pourtant qu'au XIIIe siècle que la vertu chrétienne de caritas devint indubitablement politique, et qu'elle se mit à être utilisée constamment, et employée pour justifier et sanctifier, sur un plan éthique, moral, la mort pour la "mère patrie" politique.
Amor patriae in radice charitatis fundatur. L'amour de la mère patrie a son fondement dans la racine d'une charité qui met, non pas les affaires privées avant celles de la communauté, mais les affaires de la communauté avant les affaires privées... À juste titre, la vertu de charité a préséance sur toutes les autres vertus, parce que le mérite de toute vertu dépend de la vertu de charité. Par conséquent, l'amor patriae mérite une place d'honneur, au-dessus de toutes les autres vertus.
De la sorte, une doctrine théologique de l'amor patriae se mit à faire autorité; car ces mots passaient pour exprimer l'opinion de saint Thomas d'Aquin, bien qu'ils fussent en fait de Ptolémée de Lucques, le continuateur du De regimine principum de saint Thomas d'Aquin. Dans sa discussion sur patria, Ptolémée suivait, dans ses grandes lignes, les réflexions de saint Augustin quant à la supériorité de la patrie céleste sur la patrie terrestre ; mais il citait aussi les paroles de Cicéron, selon lesquelles parents, enfants, famille et membres d'un foyer peuvent nous être chers, mais la « patrie englobait caritate tous ces liens». Avec Cicéron, il s'exclamait : "Quel citoyen hésiterait à accueillir la mort avec joie si cette mort devait profiter à la patrie ?" C'étaient là les arguments et les citations qu'utilisaient habituellement les hommes de loi, et Ptolémée avait lui-même une grande expérience du maniement du droit canon au moins.
Tout le problème de la patria, rendu plus aigu, non seulement par les deux droits, mais aussi par l'intensification de l'étude d'Aristote et par l'interprétation à la fois pratique et politique de ses écrits, fut discuté avec plus d'ardeur qu'il ne l'avait jamais été auparavant au Moyen Âge. Saint Thomas lui-même le traita assez fréquemment. Il exigeait lui aussi que le citoyen vertueux s’exposât au danger de la mort pour la protection de la communauté, et il soutenait que la vertu de pietas, souvent difficile de la caritas, était la puissance motrice de l’amour et du respect aussi bien des parents que de la patrie. Plus tard, dans ce même siècle, Henri de Gand, le Doctor solemnis qui enseignait à Paris, fut amené à discuter des problèmes connexes. Prenant pour point de départ le retrait des chrétiens d'Acre et la chute de la cité en 1291, il tentait de préciser en quelles circonstances un soldat devait soit sacrifier sa vie, soit tourner bride et s'enfuir. Henri refusait avec force tout sacrifice volontaire pour des raisons, égoïstes (gloriole, témérité, injustice et autres) et affirmait clairement que la fuite et la conservation de soi-même pouvaient peut-être souvent être plus utiles et recommandables - sauf dans le cas d'un prêtre qui n'avait pas le droit de fuir si sa présence s'avérait indispensable au salut des âmes ou pour les soins aux malades.
D'un autre côté, cependant, Henri louait la grandeur du sacrifice du soldat, s'il était inspiré par l'amour. Il citait le Cantique de Salomon (VIII, 6) - "Car l'amour est aussi fort que la mort" - pour démontrer que le sacrifice d'un soldat pour ses amis était une œuvre de charité et de foi. Il défendait le bellum iustum, la guerre juste, pour la protection de la patria et pour les spiritualia. Pour donner plus de poids à ses arguments, Henri citait des maximes des auteurs anciens. Il citait Végèce, il citait Cicéron, pour démontrer qu'aucun homme ne devait aimer sa propre personne et sa propre vie plus que la respublica ; il soutenait avec Platon (par l'intermédiaire du De officiis de Cicéron) que l'homme n'est pas né seulement pour lui-même ; et il acceptait la profession de foi de Cicéron, selon laquelle Patria mihi vita mea carior est ("La patrie m'est plus chère que ma vie"). En dépit de ces emprunts à l'Antiquité, Henri de Gand centrait son raisonnement sur l'argumentation chrétienne traditionnelle. La mort pour la défense de la patrie paraissait, pour lui aussi, être principalement une œuvre de caritas, et Henri donnait, en somme, une bénédiction finale au pro patria mori en comparant - comme Geoffrey de Monmouth - le sacrifice d'un citoyen pour ses frères et sa communauté au sacrifice suprême accompli par le Christ pour le salut de l'homme et de l'humanité. Et voilà comment, au XIIIe siècle, la couronne du martyr commença à ceindre la tête des victimes de guerre de l'État séculier.
Dans l'argumentation d'Henri de Gand, on décèle une note humaniste. Elle est encore plus forte chez Dante, pour qui ceux qui donnent leur vie pour le salut de la patria, à l'instar des Decii romains, apparaissent comme "les victimes les plus sacrées", accomplissant "ce sacrifice ineffable" dont on louait Caton comme un modèle exemplaire : illud inenarrabile sacrificium. Pugna pro patria - "Combattez pour la patrie" - passait pour être la devise de Caton, car on la trouvait sous cette forme dans les Distiques qui lui étaient attribués à tort. Juristes et literatii aimaient faire référence à cette maxime, à l'appliquer, la commenter, et ainsi à développer une éthique de l'idée de patria sur le modèle du païen commettant le suicide.
Le droit romain, bien entendu, était rempli d'éthique patriotique. Les juristes ne pouvaient pas manquer de tomber, dans les Institutes, sur ce passage où il est affirmé que "ceux qui sont tombés [dans la bataille] pour la respublica vivront éternellement per gloriam", et de commenter ce passage dans lequel la renommée ou la gloire éternelles prennent de façon si frappante la place de la béatitude éternelle ou lui sont associées. Ils ne pouvaient pas non plus manquer de rencontrer dans le Digeste cette loi formulée par un jurisconsulte du temps d'Hadrien, qui déclarait que, pour l’amour de la patria, un fils pouvait tuer son père et un père son fils. Les juristes médiévaux, dans leur interprétation de cette loi, soulignaient qu'une action considérée comme un parricide était un acte louable quand elle était commise au nom de la patria seulement, toutefois, si elle était commise en légitime défense. Ils ne se grisaient pas de l'idée de massacre patriotique comme le faisaient à l'occasion des humanistes - par exemple Coluccio Salutati, qui s'exclamait :
"Tu ne sais pas combien est doux l'amor patriae ; si cela était utile à la protection et à l'agrandissement (sic!) de la patrie, il ne semblerait ni fâcheux, ni difficile, ni criminel de fendre d'une hache la tête de son père, d'écraser ses frères, d'arracher par le glaive le fœtus du ventre de sa propre femme."
Ce type de folie sanguinaire d'intellectuel et de patriotisme de bureau exacerbé n'était pas, dans l'ensemble, du goût de juristes à l'imagination plus sobre, qui auraient contredit Salutati sur presque tous les points. Cependant, des atrocités justifiées au nom de Dieu et de la patria ont toujours existé et existeront toujours. Balde pouvait parfaitement soutenir qu'un soldat tuant un ennemi au nom de la patria accomplissait une œuvre divine, pas moins, car il offrait un sacrifice au Créateur. Et cela était fait au nom de la caritas - non plus, certes, la vertu évangélique de la Charité, expression d'un amour fraternel actif, mais sa contrepartie séculière : une publica caritas, comme l'appelait Balde, pour la protection de la naturalis patria.
La laïcisation présentait aussi d'autres facettes. Certes, les croisés combattant pour la Terre sainte et les guerriers combattant pro patria étaient sur un pied d'égalité ; mais les critères de la Terre sainte n'étaient transposables aux royaumes laïcs que jusqu'à un certain point. D'autres normes furent fournies par Rome ; car ce qui était vrai pour Rome allait se révéler vrai aussi pour les monarchies nationales naissantes ; les idéologies de la Rome impériale furent transposées aux royaumes de France et de Sicile, d'Angleterre et d'Espagne, et leur devinrent applicables.
Le Digeste faisait une distinction entre deux patriae : la cité personnelle d'un homme, celle où il vivait - patria sua ou propria, et la Cité de Rome : la communis patria. C'est-à-dire que chaque individu avait sa propre terre maternelle locale, mais tous les sujets de l'Empire reconnaissaient Rome comme leur "mère patrie commune". L'idée de Rome comme communis patria changea rapidement de sens. Pour le canoniste du début du XIIIe siècle la communis patria évoquait peut-être la Rome des Apôtres, ou l'Église en tant qu'incarnation virtuelle de l'imperium Romanum, ou ni l'une ni l’autre, quand il prenait le contre-pied du Digeste : "Aujourd'hui, il n'en est pas ainsi, car tous ne sont pas soumis à l'empereur, mais soumis à l'Église." Les légistes utilisèrent le symbole de Rome en tant que communis patria à d'autres fins : ils le transférèrent aux différentes monarchies. Que la ville capitale, Paris par exemple, puisse être assimilée à la communis patria, parce que Paris - la Rome de la France, en quelque sorte, tout comme Avignon était devenue la Rome de l'Église - était "la cité la plus excellente et la plus commune à tous en France", n'est qu'un aspect de cette évolution. Beaucoup plus significatif est le fait que le concept d'une cité comme patria céda alors le pas à celui d'une patria royaume ou monarchie. Le royaume de France lui-même, c'est-à-dire la monarchie territoriale que représentait le roi ou la Couronne, prit la place de Rome dans l'opposition avec la patria locale de quelqu'un : la France devint alors la communis patria de tous les Français ; "Tout comme Rome est la communis patria, de même la Couronne du royaume est la communis patria", écrivit un juriste français aux environs de 1270, dans son résumé des opinions des doctores legum. L'idée de la souveraineté de Rome passa aux monarchies nationales et l'idée de loyauté à Rome et à l'Empire universel s'effaça à leur profit. En d'autres termes, la loyauté de la nouvelle patria limitée territorialement, la mère patrie commune à tous les sujets de la Couronne, remplaça les liens supranationaux d'un Empire universel fictif. En accord avec le droit, on admettait que seul le Prince pouvait déclarer et mener une juste guerre, mais on ajoutait : "du moins si la patria n'a aucun supérieur", et de la prémisse ou du fait "qu'aujourd'hui l'empire est en morceaux", on concluait que chaque Prince est in patria sua imperator. Il est évident que l'assimilation de Rome-communis patria au royaume national-communis patria s'accorde avec les tendances générales de l'époque - avec les nouvelles théories sur des rois ne reconnaissant pas de supérieur, et des rois empereurs dans leur royaume. Et c’est aussi à ce faisceau d'idées qu'appartient le code de morale patriotique qui fur alors constitué et qui est resté dans les conventions jusqu’à nos jours : "C'est justice de défendre la mère patrie et ses frères", car la cause de la mère patrie serait toujours la juste cause ; "la vertu exige que l'on vive pour la patria et que l'on procrée des enfants pour la patria" ou "nous devons aimer le Prince et la respublica plus que notre père", et autres maximes similaires.
Il serait erroné de trop prêter l'oreille, dans cette symphonie de théologie, de philosophie scolastique et de droit, à la voix de l'humanisme, ou de sous-estimer l'influence de la littérature classique sur le développement des idéologies occidentales de la patria. Rien ne serait plus facile que de citer de nombreux passages pertinents pris dans les écrits de Pétrarque, Boccace, Salutati, Bruni et autres, et de montrer comment les idées chrétiennes laïcisées decaritas et de martyr furent dès lors renforcées par les notions classiques de héros et d'amor patriae. Mais il serait superflu d'ajouter encore d'autres sources pour prouver ce qui saute aux yeux : que l'humanisme a eu des effets faciles à distinguer sur le culte de la patria et sur l'autoglorification nationale, et que l'héroïsation du guerrier mort pour la patrie a été l'œuvre des humanistes. Il n'y a aucun doute : l’amor patriae romain, ressuscité, cultivé et glorifié avec tant de passion par les humanistes, a formé l'esprit laïc moderne.
L'influence humaniste, cependant, ne se fit sentir qu'après - et non avant - que l'idée de patria eut pris forme et eut été érigée en éthique tant par la théologie que par la jurisprudence. La vision originelle, quasi religieuse, de la mort pro patria comme un martyre, découlait évidemment de l'enseignement de l'Église, de l'adaptation de formes ecclésiastiques aux corps politiques séculiers. On puisa à cette source de façon constante, en particulier en France où les principaux hommes politiques commencèrent à utiliser la puissance du sentiment religieux de façon systématique, et à subordonner aux objectifs ouvertement politiques du nouveau corpus mysticum la monarchie territoriale nationale. Il est très intéressant de remarquer le peu d'importance et la quasi-absence (exception faite du droit romain et d'Aristote) de l'influence humaniste pendant la première grande manifestation d'un patriotisme monolithique qui suivit dans le sillage des "croisades" menées par le roi Philippe IV contre le pape Boniface VIII et les Templiers.
Cette lutte montre, pour la première fois, le nouveau patriotisme à l'œuvre. Tous les raisonnements – plus ou moins circonstanciels – que théologiens et juristes avaient auparavant avancés pour justifier par des considérations religieuses ou juridiques l’amour de toute patria et la mort pour elle, furent, à cette occasion, en quelque sorte rassemblés, résumés et placés, comme système cohérent et idéologie logique, au service d’une patria bien définie : la monarchie nationale de France. L’intention ici n’est pas de ressasser les détails bien connus d'un processus bien connu. Un document intéressant, cependant, découvert seulement ces dernières années démontre peut-être comment des courants venant de tant de sources différentes ont pu confluer et peut en même temps illustrer certains facteur nouveaux qui éclairent la présente enquête.
PROPAGANDE PATRIOTIQUE
En 1302, après que la bulle Unam Sanctam eut été lancée contre les gouvernements séculiers en général, et contre la France en particulier, après la convocation par Philippe IV du premier Parlement des trois états de France pour renforcer sa position contre le pape par une manifestation publique émanant du royaume entier, et après la défaite désastreuse subie par le roi à Courtrai (le 11 juillet 1302) au cours de sa catastrophique campagne contre les artisans et les paysans de Flandre, un clerc français inconnu prêcha un sermon à l'occasion du départ en guerre d'une armée royale. Le sermon visait peut-être à intensifier la propagande politique que le roi faisait alors. Philippe ordonna des prières dans tout le pays ; il fit, d'une façon somme toute moderne, un appel général à l'amor patriae de tous ses sujets ; il leva de nouveaux fonds pour la continuation de la guerre, et demanda un soutien financier à tous (y compris au clergé), "pour la défense de la patrie natale". Que le terme patria ne désigne pas ici hameau, village ou province natale est non seulement sous-entendu, mais cette fois-ci déclaré aussi expressis verbis par l'un des éminents conseillers juridiques de la Couronne, Guillaume de Nogaret. Il affirma à plusieurs reprises que lui, Nogaret, était prêt, comme tout autre, à défendre, en même temps que la foi catholique et l'unité de l'Église, "son roi et sa terre natale, le royaume de France", et que, personnellement, en tant que chevalier, il n'hésiterait pas à mourir pour défendre patriam meam regnum Franciae expliquant une fois - comme d'autres juristes - que pour la défense de la patrie, c'était un acte méritoire plutôt qu'un crime pour un homme de tuer son propre père. Sans aller jusqu'à de telles extrémités, les évêques français, suivant en cela les doctrines des canonistes, se sentaient néanmoins obligés d'admettre, dans une lettre au Saint-Siège, que les privilèges et immunités ecclésiastiques devaient être suspendus quand toutes les forces de la France étaient mobilisées ad defensionem regni et patriae. En fait, un autre grand juriste français, Guillaume Durand, évêque de Mende, avait discuté, dans son Speculum iuris, quelque 20 ans auparavant, des mesures extraordinaires qu’un roi était en droit de prendre pro defensione patriae et coronae – juxtaposition assez fréquente de "patrie" et de "Couronne" qui faisait de patria le synonyme de tout le royaume, ou du corps politique que gouvernait la "Couronne" ou son détenteur.
C'est dans le cadre de cette action de propagande générale - unissant le roi, les légistes et les évêques hésitants - que se place le sermon du clerc français inconnu de 1302. Il prêcha sur Maccabées, 1, III, 19-22 :
"Eux, ils marchent contre nous dans l'abondance de l'orgueil et de la violence.
Nous, nous nous battons pour nos âmes et nos lois ; et le Seigneur lui-même les écrasera devant nous."
C'était un texte qui convenait tout à fait à une proclamation patriotique, et il avait déjà été choisi par d'autres, un texte qui, à n'importe quel siècle, pouvait fournir une devise idéale pour justifier toute guerre sur le mode de l'autojustification.
Pour prouver le bon droit des Français et la justesse de la cause pour laquelle ils combattaient, le prédicateur commença par exalter le caractère de sainteté des nobiles et sancti reges Francorum. Les rois français, dit-il, étaient saints :
1. de par la parfaite pureté du sang royal qui était saint puisque la pureté elle-même était une sorte de sainteté (puritas quae est sanctitas quaedam) ;
2. de par la protection qu'ils accordaient à la sainteté en considération de l'Église ;
3. de par la propagation de la sainteté qu'ils accomplissaient en engendrant de nouveaux saints, c'est-à-dire des rois saints, et enfin
4. de par les miracles qu'ils accomplissaient.
Ces arguments étaient courants et constamment répétés dans ces années où naissait en France un culte de la dynastie, où les sancti praedecessores du roi étaient invoqués avec la même aisance que celle avec laquelle on rappelait, dans les milieux Hohenstaufen, les divi praedecessores de l'empereur. Que les reges christianissimi français fussent les protecteurs héréditaires particuliers de l'Église était une prétention ancienne qui, pour des raisons évidentes, devait être répétée dans une campagne qui prétendait protéger Église et la vraie foi contre le pape. Le miracle royal de la guérison des écrouelles, la "maladie du roi", était un thème familier pour les prédicateurs et les orateurs, pour prouver la supériorité générale du roi des Français sur les autres rois, et sa souveraineté spirituelle dans son royaume. Seule l'affirmation déclarant que les sancti reges Francorum "engendraient des saints" aussi semble pousser un peu plus loin qu'à l’ordinaire quelques idées essentiellement familières à l'époque ; peut-être est-elle inspiré de Virgile, qui qualifia le jeune Troyen Ascagne, fils d’Énée, de "fils de dieux et père de futurs dieux" ; ce vers avait été efficace dans l’Antiquité et il était maintenant appliqué, de façon assez pertinente, aux membres de la dynastie française qui, selon des légendes populaires, pouvaient prétendre à une origine troyenne et faire remonter leur arbre généalogique jusqu'au roi Priam.
De la sainteté de la dynastie, le prédicateur pouvait aisément déduire a fortiori que la cause de "rois saints" ne pouvait être que la cause de la justice même. Naturellement, les Flamands se battaient pour une cause injuste, puisque les Français se battaient pour la juste cause - cum autem nos bellemus pro iustitia, illi pro iniustitia. Cependant, il fallait presque féliciter ces méchants Flamands puisque, grâce à cette guerre menée contre eux par un roi qui était un saint, ils avaient une bonne chance d'être, en quelque sorte, "libérés" de leur injustice. Il valait mieux être conquis par le saint roi de France que par quelque méchante philosophie de la vie ou par le Mal lui-même - cette idée, reflétant les doctrines de la philosophie scolastique, faisait fort commodément des Flamands des "infidèles" politiques et moraux et transformait la guerre en une croisade pour la justice.
De plus, le prédicateur soutenait que la paix du roi - corollaire nécessaire de la justice du roi - était la paix, non seulement du royaume de France, mais aussi celle de l'Église et de la Science, de la Vertu et de la Justice, et que la paix du royaume permettrait la concentration des forces dans l'intérêt de la Terre sainte. Mettre l'accent sur la mission culturelle et éducative de la France était devenu une mode, à la fois agressive et politiquement importante, à une époque où même les étrangers reconnaissaient à la France le mérite d'avoir presque monopolisé le studium [le pouvoir intellectuel], tout comme l'Italie abritait le sacerdotium et l'Allemagne l'imperium. De plus, l'utilisation des difficultés de la Terre sainte comme levier de politique étrangère et intérieure était un stratagème constamment utilisé par la France dans la deuxième moitié du XIIIe siècle - et par d'autres pays tout autant. Finalement, toujours souligner fortement que les problèmes de la France et de l'Église n'étaient qu'une seule et même question était une méthode de propagande politique des plus efficaces au temps de Philippe le Bel : pax regis ; pax vestra [la paix du roi, c'est votre paix] ; salus regis, salus vestra était la dominante sur laquelle on jouait pour nationaliser le cierge et "gallicaniser" l'Église de France. Il était donc facile pour le prédicateur de conclure sans détour :
"Celui qui fait la guerre au roi [de France] œuvre contre l'Église entière contre la doctrine catholique, contre la Sainteté et la Justice, et contre la Terre sainte."
On a réussi ici à rendre égal à n'importe quoi chacun des éléments : guerre pour le roi, guerre pour la France, guerre pour la justice, guerre pour la culture et l'éducation, guerre pour l'Église, guerre pour la foi chrétienne - c'étaient là des arguments en corrélation, solidaires, placés sur le même dénominateur commun. Il n'est donc guère surprenant de trouver un autre prédicateur, au même moment, qui prêche que, « à proprement parler, aucun royaume ne devrait être appelé regnum Franciae sauf le Royaume du Christ et des élus », projetant ainsi le royaume saint de ce monde dans l'autre monde, comme modèle du regnum coelorum. Il nous semble déjà entendre la pucelle de Domrémy, vêtue de son armure, dire : "Ceux qui font la guerre au royaume saint de France, font la guerre au Roi Jésus."
Même ce volumineux bagage d'idées politico-morales mélangées de valeurs religieuses pouvait s'accroître, car le prédicateur pouvait intégrer à son discours un autre argument. Comme on pouvait le prévoir, il exigeait de ses compatriotes l'acceptation du sacrifice de leur vie, si nécessaire, pour le roi saint de France. Il n'exigeait pas cela au nom des anciens liens féodaux entre seigneur et vassal, mais au nom de la "raison naturelle" et du concept organique de l'État. La raison naturelle, soutenait le prédicateur, veut que tous les membres du corps soient non seulement commandés par la tête et la servent, mais aussi qu'ils soient prêts à s'exposer au danger pour elle. La tête du royaume est le roi. Par conséquent, toute partie du royaume qui attaque le roi attaque la tête, et risque de détruire le corps entier, et finalement lui-même. Combattre pour le corps politique de la France signifiait, en même temps, combattre pour la cause de la justice incarnée par le roi saint. Par conséquent, à ceux qui se faisaient tuer sur le champ de bataille pour cette juste cause, il était promis des récompenses spirituelles similaires à celles qui étaient accordées aux croisés :
Puisque la sorte de mort la plus noble est la passion pour la justice, il n'y a aucun doute que ceux qui mourront pour la justice du roi, et du royaume de France, seront couronnés par Dieu en tant que martyrs.
En d'autres termes, la mort sur le champ de bataille pour le corpus mysticum politique, conduit par un roi qui était saint et par conséquent le défenseur de la justice devenait officiellement le "martyre". Elle égalait le sacrifice suprême des martyrs canonisés pour le corpus mysticum de l'Église, dont le Christ avait donné l’exemple, était le prix à payer pour la palme et la couronne du martyr national, même si "justice" signifiait purement et simplement ce qui était opportun, selon la raison naturelle, pour le corps politique de la France et pour son chef, le roi saint. Sous le manteau de la justice, l’idée de "raison d'État" commençait à poindre.
Dans tout cela, comme d'ailleurs d'un bout à l'autre de son sermon, le prédicateur ne se faisait que l'écho des pensées que d'autres avaient exprimée; eux aussi, y compris le roi et ses conseillers. Quisque teneatur patriam suam defendere, "chacun sera tenu de défendre sa patrie", déclarait Guillaume de Nogaret, déclaration qui s'accordait avec l'opinion juridique et avec les coutumes de France aux alentours de 1300. Depuis la bataille de Bouvines en 1214, des contingents armés de citoyens faisaient toujours partie des armées royales. À côté du tiers état, d'ailleurs, les clercs aussi se classaient comme "membres" du corps politique national de la France, et, tout comme les citoyens ordinaires, ils devaient contribuer financièrement au moins, à la charge de la défense de la patria française et, avec elle, du corpus mysticum gallican. Philippe menaça même de confisquer, en 1302, les biens de ceux qui refusaient de respecter l'embargo royal et de contribuer, ainsi à la défense du royaume, car ces "déserteurs de la défense de la patrie" étaient indignes de jouir de revenus et de profits qui résultaient des efforts de tous, et des charges dont les autres avaient endossé les responsabilités. Le concept organico-corporationnel, qui se dessinait à l'arrière-plan du décret de Philippe, fut affirmé avec la plus grande précision dans un traité de 1296, qui prétendait être une réponse à une lettre pontificale au sujet de l'imposition du clergé. Le traité lui-même fut, selon toute apparence, composé par un des juristes royaux, probablement Pierre Flotte, qui déclara sans ambages :
"La partie qui ne s'harmonise pas avec l'ensemble auquel elle appartient est dépravée, le membre qui refuse de soutenir son propre corps est inutile et quasi paralytique ; qu'il soit laïc ou ecclésiastique, noble ou de basse naissance, quiconque refuse de venir à l'aide de sa tête et de son corps, c'est-à-dire du seigneur roi et du royaume [de France], et enfin de lui-même, prouve qu'il n'est qu'une partie désobéissante et un membre inutile et quasi paralytique."
Le juriste royal stigmatisait ainsi la "dysharmonie avec le corps politique de la France" comme presque un crime de laesa maiestas [lèse-majesté], que, selon cette interprétation, le pontife romain avait tenté de faire commettre au clergé gallican. Pour contrer ces tentatives, le juriste français exploitait de façon draconienne la nature organique du royaume français. Le clergé gallican qui, avec les laïcs français, formait "l’Eglise gallicane" était présenté comme partie intégrante du corps de la patria – membres du corps politique français, quelle qu'ait pu être par ailleurs la place des ecclésiastiques dans le corps mystique de l'Église universelle. En ramenant ainsi les ecclésiastiques gallicans au statut de citoyens français, l'auteur réussissait à transcender, politiquement du moins, le dualisme clercs-laïcs, non par le corpus mysticum de l'Église, mais par le corpus politicum mystique de la patria française. Le corpus mysticum patriae recouvrait le corpus mysticum ecclesiae.
Ernst KANTOROWICZ  http://www.theatrum-belli.com
SUITE : PARTIE 2