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jeudi 29 octobre 2020

Hasting, clef de l'Angleterre

Esprit particulièrement brillant, Guillaume, duc de Normandie, réussit là où Philippe II, Napoléon et Hitler échouèrent après lui en 1066, sa victoire à Hastings lui ouvrit les portes de l'Angleterre.

Cette chronique fait trop souvent la part belle aux gros volumes universitaires, qui peuvent frustrer plus d'un de nos lecteurs dont la liste des ouvrages à lire ne cesse de s'allonger. Or, les éditions Tallandier viennent d'inaugurer une collection qui répond aux exigences d'un travail sérieux sans décourager le lecteur réticent à accumuler les « pavés », puisque les titres proposés font moins de 200 pages. Cette collection intitulée « L'Histoire en batailles », peut être aussi considérée comme une belle réponse aux sarcasmes dont l'historiographie politique a longtemps été la victime, face à une école des Annales heureusement en voie de disparition.

Les batailles d'Hastings (14 octobre 1066) et de Wagram (5-6 juillet 1809) inaugurent donc cette initiative qui annonce d'autres titres.

Nous laisserons de côté Wagram, pour porter un regard sur la bataille d'Hastings, qui voit s'affronter deux chefs politiques et militaires, Guillaume de Normandie et Harold d'Angleterre, pour la conquête de la couronne anglaise. En cette moitié du XIe siècle, marquée par le système féodal, les possessions territoriales du duc de Normandie, désormais roi d'Angleterre, sont dix fois plus étendues que celles du roi de France et les « chevaliers normands invincibles » dominent l'Europe du nord au sud où s affrontent chrétiens et musulmans. Ils créent le royaume de Sicile, qui englobe toute une partie de la botte italienne et contre lequel les Byzantins n'hésiteront pas à enrôler les vaincus de Hastings, ce royaume normand constituant une menace pour le vieil empire d'Orient. C'est dire le retentissement de cette bataille, qui ne fut pas aisément gagnée par le duc Guillaume. À vrai dire, sa victoire se joua à très peu de choses.

À travers un plan concis et ramassé, le livre de Pierre Bouet nous donne toutes les clés pour comprendre les facettes du conflit. Le lecteur sera surpris par l'extraordinaire logistique mise en place par Guillaume dans sa conquête. Faut-il rappeler que ce qu'il fit en 1066, ni Philippe II d'Espagne avec son invincible armada, ni Napoléon avec la Grande armée réunie au camp de Boulogne, ni Hitler ne le réussirent. Guillaume, admirablement bien entouré, fit traverser la Manche à quelque 15 000 soldats, plus de 3 000 chevaux et des tonnes d'armes et de vivres. Les ports de Normandie travaillèrent sans relâche pour construire les navires et les structures indispensables à l’embarquement des chevaux, tout comme d'autres ports alliés au duc par un réseau complexe de liens de vassalité. C'est d'ailleurs ce qui distingue le camp normand du camp anglais - outre l'admirable dévotion à leur duc des troupes normandes. Guillaume rassemble à ses côtés de nombreux princes qui ne sont pas directement concernés par la cause, quand Harold en fait une question « nationale » dont l'écho retentira jusqu'au mur commémorant le débarquement en 1944.

Une des originalités de ce conflit est qu'il fut intégralement reproduit par la tapisserie de Bayeux, document unique en son genre et secours pour l'historien en quête d'iconographie. Le livre fait ainsi la part belle aux images les plus éclairantes, permettant parfois de résoudre des énigmes auxquelles les sources écrites ne répondent pas. L’auteur décrit enfin les deux admirables personnages qui se font face dans cette lutte de pouvoir, qui fut aussi une lutte juridique : « La bataille d'Hastings n’a nullement opposé, comme la propagande normande ou anglaise a voulu la présenter, un prince légitime, d'une part, et un adversaire considéré comme un usurpateur, d'autre part. Elle a mis aux prises deux prétendants à la couronne d'Angleterre, qui avaient des droits, effectivement reconnus par l'autre pouvoir. (À Hastings se trouvaient face à face un roi légitime et un prétendant aussi légitime à désirer le sacre royal). Il revenait à Dieu de choisir entre ces deux champions. » Après la mort d'Harold, tué par une flèche à Hastings, Guillaume fut couronné roi d'Angleterre, le 25 décembre 1066, dans l'abbaye de Westminster.

Christophe Mahieu monde&vie 2 avril 2011 n°841

Pierre Bouet, Hastings 14 octobre 1066, Tallandier, Coll. L'histoire en bataille, 186 pages av. index et biblio, 16,90 €.

Dans la même collection. Arnaud Blin, Wagram, 5-6 juillet 1809

mardi 10 mars 2020

Des Normands à la conquête du soleil

Des Normands à la recherche du soleil 1.jpeg
Peu de peuples ont eu un destin aussi riche que les Normands. À ceux qui auraient encore besoin d'en être convaincus, je conseille de plonger dans le livre de Pierre Aube, Les empires normands d'Orient. Un livre dédié à la mémoire de Jacques Benoist-Méchin. Au courage intellectuel que révèle une telle dédicace l'auteur ajoute une belle maîtrise de conteur : il a su donner à son récit le souffle épique de ces chansons de geste qu'il a largement utilisées, comme sources documentaires, pour le plus grand bonheur de ses lecteurs.
A furore Normannorum libéra nos DomineLibère nous, Seigneur, de la fureur des Normands »)... En adressant cette supplique au ciel, les litanies des moines essayent d'exorciser la menace que font peser sur leurs têtes, au IXe siècle, les raids vikings. Ces saintes gens en rajoutent un peu dans le tableau horrifïque qu'ils nous ont laissé des incursions des « hommes du Nord » (Normands), mais il est vrai que les guerriers Scandinaves ont la main lourde.
Des Normands à la recherche du soleil.jpegCependant ces pillards rêvent de se transformer en gentlemen farmers. Lorsque le Norvégien Rollon, dynamique chef de bande, eut bien fait peur au roi des Francs Charles le Simple, il lui fit transmettre par l'archevêque de Rouen ses exigences, pour prix d'un retour au calme « Donne-lui une région d'où il tire nourriture et vêtement, jusqu'à ce que la terre que tu lui donnes soit remplie de richesses et rende en ravitaillement, en hommes et en animaux les fruits correspondant aux saisons ». Le roi accorda la terre, et sa fille en prime. Ainsi naquit le duché de Normandie. En ce duché, efficacement organisé et contrôlé par l'autorité ducale, les descendants des Vikings ont parfaitement appliqué le précepte « Croissez et multipliez ». Au point que dans nombre de familles d'une prolifique petite aristocratie, les cadets se sentirent vite à l'étroit. Leur besoin d'air, exalté par un sang resté généreux, les poussa à chercher l'aventure au loin. Y compris en Orient, où le pèlerinage à Jérusalem justifiait une sainte escapade. Et pouvait offrir l'occasion de beaux coups d'épée, comme le constatèrent une  quarantaine de chevaliers normands revenant, en 1016, des Lieux Saints.
Les pèlerins, arrivés devant Salerne, virent cette belle cité assiégée par les musulmans. Les Normands se lancèrent de bon cœur contre les Infidèles. Ebahis, car peu habitués à se heurter en ces parages à une telle fougue guerrière, les Sarrasins préférèrent décamper. L'affaire fit grand bruit. Le prince de Salerne, ravi, voulut prendre à sa solde ces valeureux. Mais ceux-ci avaient agi, raconte le chroniqueur Aimé du Mont-Cassin, « non pour prix de monnaie, mais parce qu'ils ne pouvaient soutenir tant de superbe des Sarrasins ». Ils n'en promirent pas moins de dire autour d'eux, une fois revenus en Normandie, qu'on recruterait volontiers, en Italie du sud, des descendants de Vikings...
Cela fit parfaitement l'affaire de quelques Normands aventureux (pardon pour le pléonasme !), dont un certain Rainolf, arrivé avec sa seule épée pour bagage, et qui se retrouva vite à la tête du comté d'Aversa. Sans scrupule excessif, il bâtit sa fortune en se louant au plus offrant, en servant successivement le duc de Naples, le prince de Capoue, le prince de Salerne... selon le sens du vent. Un si bel exemple fut suivi par les fils d'un petit hobereau du Cotentin, Tancrède de Hauteville. Les aînés, Guillaume Bras de Fer et Dreux, vinrent se mettre au service de Rainolf d'Aversa. Avant de s'installer, rapidement, à leur compte. Après quelques années de rudes batailles, Dreux pouvait s'intituler fièrement comte de Pouille. Sa réussite attirait à lui de nouveaux immigrants normands. Mais, lorsqu'il vit arriver son demi-frère Robert, il le pria d'aller chercher fortune ailleurs.
ROBERT GUISCARD, « LA TERREUR DU MONDE »
Le nouvel arrivant n'était pas homme à jouer longtemps les mercenaires besogneux. Après beaucoup d'insistance, il obtint de Dreux la mission de conquérir la Calabre sur les Byzantins. Rude affaire. Mais Robert était « merveilleusement doué du côté du corps et de l'esprit », avoue Anne Comnène, la propre fille de l'empereur byzantin. Le Normand avait besoin de moyens. Il les trouva en épousant unelointaine parente richement dotée. Il y gagna le surnom de Guiscard (« le rusé »), dont il fut fier toute sa vie. Ce rusé savait aussi avoir la main rude et la Calabre fut soumise sans ménagements. À la mort de son frère Onfroi, qui avait succédé à Dreux, assassiné par des comploteurs grecs, Robert prit le titre de comte de Pouille.
Fin politique, il savait qu'un pouvoir a besoin, pour durer, de se voir reconnaître une légitimité. Or la papauté cherchait un bras, contre l'empire germanique, les Byzantins, l'Islam... Les Normands jouèrent la carte que leur offrait la géopolitique une alliance en bonne et due forme fut conclue entre le pape Nicolas II et Robert Guiscard, qui voyait ainsi reconnu son nouveau titre de duc de Pouille, de Calabre et de Sicile. Certes, la Sicile était aux mains des musulmans. Mais c'était là, dans l'esprit de Guiscard, chose toute provisoire. Les divisions et rivalités entre les émirs occupant la Sicile servirent le Normand. Et, surtout, il put enrôler la jeune fougue du dernier des nombreux fils de Tancrède de Haute-ville, Roger, fraîchement arrivé. Le jeune homme fit vite ses preuves, avec brio. En mai 1061, il débarquait en Sicile, aux côtés de Guiscard, à la tête de deux mille hommes. Messine tomba. Mais il fallut de longues années d'âpre lutte pour que s'impose l'ordre normand. La chute de Palerme, en 1072, marqua une étape décisive. Dès lors, Guiscard et Roger se partagèrent par moitié la Sicile.
ROGER DE SICILE, « LE GRAND COMTE »
La grande île était, à vrai dire, surtout l'affaire de Roger. Robert Guiscard avait en effet des préoccupations
plus grandioses. Après avoir mis fin, en s'emparant de Bari (1071), à cinq siècles de présence grecque en Italie du sud, il rêvait de porter le fer jusqu'à Constantinople. Fascinant projet, compromis à plusieurs reprises par les révoltes de vassaux félons, en Pouille et en Calabre, que Guiscard noya dans le sang, activement secondé par Sykel-gaite, sa seconde épouse, véritable amazone qui, fidèle à la tradition du courage des femmes vikings, chevauchait à ses côtés.
Enfin, en 1081, Guiscard débarqua en Illyrie. Le 18 octobre, ses Normands se heurtèrent à une imposante armée byzantine. Au moment où, cédant sous le nombre, les Normands fléchissaient, la duchesse Sykelgaite se jeta dans la mêlée. Comment ne pas faire des prodiges sous les yeux d'une pareille femme ? Les Normands forcèrent le destin et l'armée byzantine se débanda. Le rêve devenait réalité la voie de Constantinople était ouverte. C'était compter sans la subtile diplomatie byzantine, qui convainquit l'empereur germanique Henri IV de faire une descente en Italie contre le pape haï, Grégoire VII, l'allié des Normands. L'occasion était belle pour tous les orgueilleux barons qui, en Italie du Sud, supportaient mal la lourde tutelle de Guiscard. Ils se précipitèrent, une fois de plus, dans la rébellion.
Revenu à bride abattue en Italie, Robert châtia férocement les félons et reprit Rome aux Impériaux. Pendant une longue semaine, les Normands lâchés dans la Ville éternelle pillèrent, brûlèrent et violèrent. Définitivement compromis par ces encombrants alliés, Grégoire VII ne s'en remit pas.
Guiscard, lui, était vite reparti en Albanie, à la poursuite de son rêve impérial. La mort le rattrapa sur l'île de Céphalonie, en juillet 1085. D ne régnerait jamais sur l'empire grec. Mais il avait fondé un empire normand.
Cet empire eut pour centre la Sicile. Par la guérilla, par la construction de solides châteaux forts, Roger grignota le terrain encore tenu par les musulmans. Ceux-ci perdirent leur dernière ville en février 1091. Mais, dès 1086, la prise de Syracuse avait sonné le glas de l'Islam en Italie du Sud. En mai 1091, Roger prenait le contrôle de Malte poste avancé idéal en direction de l'Afrique.
Ces spectaculaires succès étaient le fruit d'une politique intelligente Roger s'attachait ses fidèles par des honneurs et de l'argent (et non par de la terre, pour éviter la constitution de fiefs) il montrait générosité et tolérance à l'égard des musulmans vaincus, qui pouvaient garder leurs traditions et leur religion, de même que les chrétiens de rite byzantin. Sûr de la fidélité des diverses communautés siciliennes, Roger put extorquer au pape un privilège étonnant paré du titre de légat pontifical, il avait la haute main sur l'Eglise de Sicile.
Une active politique économique redonnait par ailleurs à la Sicile son rôle de grenier à blé de Rome, tandis que Messine, fortifiée et dotée de docks et de magasins, devenait une plaque tournante commerciale entre Orient et Occident.
À sa mort, Roger laissait une principauté prospère et bien organisée. Son fils, Roger II, en fit un royaume. Chroniqueurs et mosaïques nous montrent quel homme ce fut : « Tout en lui dénonçait ses origines normandes, écrit Pierre Aube. Son visage, d'une inquiétante dureté, terrorisait son entourage. Sa parole puissante, mais brève et impérieuse, invitait à un obéissance immédiate et sans défaillance ». Tous ceux qui voulurent se dresser contre lui eurent à s'en mordre les doigts. Y compris le pape Honorius II, qui avait voulu stopper par les armes l'ambition du Normand. Mal lui en prit vaincu et piteux, il dut reconnaître  Roger II comme duc de Sicile, de Pouille et de Calabre (car Roger avait recueilli l'héritage de Guiscard). Un tel ensemble justifiait une couronne royale le 25 décembre 1130, entouré de ses barons et de ses évêques, Roger II fut couronné à Palerme. Les fêtes furent fastueuses. Impassible, le petit-fils de Tancrède de Hauteville savourait le triomphe des fils du Nord.
Sous sa poigne, le nouveau royaume devint vite « une pièce essentielle de l'équilibre européen ». Le nouveau roi développa une administration efficace, une riche agriculture, un artisanat de luxe (création d'un atelier d'Etat pour travailler la soie, ce qui assurait au royaume normand le monopole de ce produit en Occident). Par le mécénat en faveur des artistes et des lettrés, Roger II, qui parlait parfaitement le grec, se rangeait parmi les souverains « éclairés ». Belle revanche pour le descendant de pseudo « barbares ». C'est cette noble tradition que devait recueillir un jour Frédéric II de Hohenstaufen, fils de Constance, dernière représentante de la lignée des Hauteville...
Et, pendant que se bâtissait la Sicile normande, Bohémond, fils de Guiscard, parti à la croisade, devenait, à la pointe de l'épée, prince d'Antioche. Ces Normands étaient décidément de rudes lascars.
Pierre Vial Le Choc du Mois Mars 1992 N°50
Pierre Aube, Les empires normands d'Orient, Perrin, 344 p.

samedi 24 novembre 2012

Le génocide des Saxons par le boucher Charlemagne

Extrait du livre Les Vikings (L'épopée des Rois de la Mer )
de Jean Mabire édition L'ancre de Marine

Dix ans après le massacre des païens saxons par Charlemagne, les moines subissent à Lindisfarne la fureur des Normands.
Le sang appelle le sang.
Ils sont quatre mille cinq cents guerriers saxons vaincus, entravés comme des bêtes fauves.
Les soldats francs viennent de les rassembler dans l'immense clairière de Sachsenheim. Sur toutes les lisières de la forêt ténébreuse, veillent des hommes d'armes, engoncés dans leurs broignes de cuir aux anneaux de fer.
Des croix s'écartèlent sur les boucliers de bois clouté.
D'autres croix frissonnent sur les étendards, rouges comme le feu ou bleus comme la nuit. Ceux qui viennent de remporter la bataille, non loin de la bourgade de Verden, sur les rives de l'Aller, au sud de Brême, en pleine terre rebelle, servent le futur empereur d'Occident – que les clercs vont appeler Charlemagne.
En cette année 782, se poursuit la guerre inexpiable des Francs et des Saxons, la lutte de la croix du Christ contre le marteau de Thor.
Les chrétiens de Karl der Grosse ont vaincu les païens de Widukind.
Ceux qui croient en Jésus fils de Dieu tiennent à leur merci ceux qui nomment Dieu le secret des bois.
Les Saxons vaincus n'ont qu'un choix, le baptême ou le massacre.
Sur leur nuque roide : l'eau du Ciel ou le fil de l'épée.
Autour des captifs, se préparent ceux qui vont maintenant accomplir le geste décisif.
Les soldats et les moines s'impatientent. Depuis des semaines que dure cette campagne épuisante dans les pays du Nord, ils attendent ce moment.
L'heure de la vérité est venue. Les soldats ricanent. Les moines psalmodient.
Immense murmure qui couvre soudain le chant des oiseaux tournant sous les nuages sombres du crépuscule.
De longues minutes s'écoulent. Interminables. Les Francs grondent d'impatience et de colère.
Les Saxons les défient du regard et se taisent. Leur silence semble déjà une réponse : 
• Nous resterons fidèles à la foi de nos pères.
Déçus, les moines se regroupent autour de leur évêque. Ils n'auront personne à baptiser aujourd'hui. Ils entonnent à pleine gorge un cantique :
Gloria in excelsis Deo
Les voix des tonsurés s'affermissent. Ils se serrent l'un contre l'autre, dans leurs longues robes de bure marron. Le prélat brandit une croix d'or qui étincelle de tout l'éclat de ses joyaux. Gloire à Dieu au plus haut des cieux !
Et in terra pax hominibus bonae voluntatis.
Paix aux hommes de bonne volonté ! Mais les païens ne sont pas de cette race qui accepte de plier le genou et de courber la tête pour recevoir l'eau divine du Seigneur devenu homme. Ils s'obstinent à adorer les dieux des sources et des arbres. Et ils saluent ce cavalier borgne qui chevauche les soirs d'orage sur un cheval à huit pattes galopant dans les nuages et les éclairs : Odin.

Quatre mille cinq cents têtes de païens tranchées net.
Les Saxons refusent la parole du Dieu unique. Alors, ils subiront la loi du roi des Francs. Les soldats s'avancent. Les moines forcent encore leur chant :
Per Christum dominum nostrum
Un geste du chef vainqueur lance les bourreaux à la besogne. Un ordre :
Au nom du Père ...
Tranchée net, la première tête roule aux pieds de l'évêque. Cette terre de Sachsenheim ne sera pas arrosée par l'eau de la rédemption, mais par le sang du paganisme.
Et du Fils ...
Sifflement de l'épée dans l'air devenu soudain silencieux entre deux cantiques. Dans un grand battement d'ailes les oiseaux s'abattent sur la cime des chênes.
Et du Saint – Esprit !
Une troisième tête tombe dans l'herbe haute qui s'emperle de grosses gouttes rouges. Les Saxons regardent les trois corps étendus que n'agite plus aucun frémissement.
• Ce soir, lance un prisonnier, ils participeront au festin des guerriers dans le Valhalla du dieu Odin.
         
Le chant des moines a repris. Comme un grondement de tonnerre, il emplit maintenant toute la clairière. Les soldats se mettent aussi à chanter, entrecoupant les pieux versets de terribles « Han ! » de bûcherons chaque fois qu'une épée s'abat sur une nuque païenne.
Gloria et honor Patri et Filio et Spiritui sancto in saecula saeculorum !
Tranchez les têtes, glaives du Christ ! Tranchez quatre mille cinq cents têtes de païens. Tranchez-les ces têtes dures qui ne veulent pas comprendre que les dieux de leurs ancêtres sont devenus maudits sur le sol où vivent leurs enfants.
Alleluia ! Alleluia ! Alleluia !
Dans la nuit, à la lueur des torches, les soldats du roi Charles vont longtemps poursuivre leur terrible besogne. Le fer a raison de ceux qui refusent la croix.

Bénies soient les armes qui assurent la victoire de la vraie foi. A l'aube, la forêt est redevenue silencieuse. Les soldats et les moines peuvent reprendre leur marche. Verden brûle avec des flammes immenses et de lourds panaches de fumée que chasse un vent froid venu de la mer du Nord.
Soudain, dans le ciel, on croit entendre le galop d'un cheval.
Le chef Widukind se réfugie dans le libre pays du Nord
Vaincu par Charlemagne, Widukind réussit à s'enfuir. Il chevauche à bride abattue à travers les bois et les landes de son pays dévasté et vaincu.
Il franchit l'Elbe, arrive en Nordalbingie, relance son coursier fourbu, traverse l'Eider.
Voici enfin le chef saxon au pays du roi danois Godfred. Il va même épouser la sœur de son hôte.
Dans le Jutland entre deux mers, les marais et les tourbières, les hêtres et les étangs défendent les approches de la presqu'île sacrée où reste inconnue la loi de Rome.
Là vivent les libres païens du Nord. A tous, Widukind va dire et redire le sanglant baptême subi par les guerriers de son peuple :
• Tous les miens ont été exterminés jusqu'au dernier captif.
Quatre mille cinq cents nobles guerriers ont péri.
Les vieillards, les femmes, les enfants, tous ceux qui ne portaient pas d'armes, ont été déportés en terre étrangère où les attendent la misère et le mépris.
Et le chef saxon répète :
• Les Francs nomment leur crime : la foi du fer de Dieu.
Partis du Rhin vers les infinis rivages sablonneux et les sombres forêts du pays saxon, les soldats et les moines du roi Charles vont imposer leur ordre implacable.
Celui qui règne à Aix-la-Chapelle prétend n'être que le représentant sur cette terre du Dieu tout-puissant et éternel qui règne dans les nuées invisibles.
C'est au nom du Christ de Jérusalem et de son vicaire de Rome qu'un terrible capitulaire vient imposer sa loi au pays des vaincus : 
« Tout Saxon non baptisé qui cherchera à se dissimuler parmi ses compatriotes et refusera de se faire administrer le baptême sera mis à mort. »
« Quiconque refusera de respecter le saint jeûne du Carême et mangera alors de la chair sera mis à mort. »
« Quiconque livrera aux flammes le corps d'un défunt suivant le rite païen, et réduira ses os en cendres sera mis à mort. »
Et se succèdent les articles dans une interminable litanie, où reviennent sans cesse les mêmes mots : « sera mis à mort ».
Tout le pays entre la Weser et l'Elbe connaît le feu du ciel et le fer du roi. La paix de la mort règne en pays saxon.
Pour plus de deux siècles et demi la fureur des Normands.
Chez les païens qui ont donné asile à Widukind, le récit des massacres et des exils frappe les imaginations populaires. De veilles haines s'attisent comme cendres sous la brise. Au fer de Dieu doit répondre le fer d'Odin. Un mot jaillit, s'enfle, emporte tout dans un ouragan de feu : Vengeance !
Depuis la nuit des temps, de blonds géants aux yeux clairs, venus de cette « terre d'Hyperborée » où les Anciens plaçaient la demeure des dieux solaires, déferlent sur l'Occident conquis par les guerriers du pays de l'ambre et du bronze. Cimbres, Teutons, Vandales, Burgondes, Lombards, Angles ou Jutes, ils ont fait crouler l'empire romain et trembler le monde chrétien. Maintenant, les Vikings vont prendre la grande relève du sang. Ce sera la dernière vague du monde norois.
La plus terrible et la plus fantastique. Pendant plus de deux siècles, les hommes du Nord, les Northmen ou Normands, vont faire payer aux abbayes et aux cités d'Occident le crime de Charlemagne.
Terrible retour de l'Histoire. Les païens ont été vaincus dans la forêt ; c'est sur la mer que d'autre païens vont venger leurs frères.
Les Saxons et les Frisons semblent tous soumis à un joug implacable ; mais déjà les Danois, les Norvégiens et les Suédois forgent leurs armes pour d'autres combats.
Vague après vague, les Vikings vont s'abattre sur le monde chrétien terrifié.
C'est un nouveau cantique que vont désormais chanter les clercs et les nonnes  
A furore Normannorum
Libera nos, Domine !

Mais le ciel se tait. Pendant des années et des années, les rivages du monde chrétien n'entendront que le fracas des flots qui se brisent, le cri des Normands qui se lancent, l'épée haute, dans l'écume, le choc du fer qui tranche, égorge et achève.
Toute une jeunesse impatiente va déferler du Nord et imposer une seule loi : celle des héros aventureux et solitaires, dont le domaine n'aura plus désormais que la seule limite de leur force.
Voici le prodigieux printemps des peuples avides d'espace et de butin.
Ceux qui partent en expéditions vikings sont les meilleurs de leur lignée, les plus braves guerriers et les plus hardis marins.
Ils sont les fils de la tempête et du carnage.
Ils sont de la race des aigles et des loups.
Leurs raids évoquent le vol de rapaces ou la meute de carnassiers.
Soudain, le monde appartient à leur épée et jamais ce monde n'aura été si beau, sous le grand tournant du soleil.        
Les Vikings ne représentent pas la masse de leurs peuples. En Scandinavie – dans les premières décennies de la grande aventure, du moins – restent les vieillards, les femmes et les enfants, les légistes, les marchands et les paysans.
Ceux qui partent ne sont que l'écume bouillonnante.
Ecume blanche comme neige qui va devenir rouge comme sang.
Jean Mabire

Le génocide de Verden :    
Revenons un peu sur ce qui motiva son peu glorieux – mais étonnant – surnom de “Tueur de Saxons” : l’attaque et la prise d’Eresburg, furent suivies de la destruction de l’Arbre Sacré Irminsul le jour de la grande fête de l’équinoxe en 772 aux Externsteine.  
La destruction d'Irminsul par Charlemagne   
Elle s’ensuivit, dit-on, de la conversion de la “noblesse” saxonne (choisie parmi les plus Kollabo) qui favorisa l’annexion de leur pays au royaume des Francs. Mais, Widukind (Witikind ou Weking) et les paysans fidèles à leur Foi maternelle s’y opposèrent. Une répression de la “révolte” (la Résistance) eut lieu en 779/ 780.
782 : après l’anéantissement d’une armée franque dans le Sündtal, eut lieu à Verden dans la forêt de Teutoburg (le Bourg ou “château-fort” de la Teuta/ Tribu ou des Teutons, ce qui est la même chose) – forêt située entre Detmold et Paderborn, au peu au nord de Cologne – le “Massacre” de 4.500 de ses frères Saxons livrés par la dite “noblesse”.
Lorsque le "glorieux Saint" Charlemagne s’aperçut qu'avec les Arabes cela ne serait pas aussi simple qu’avec les Saxons, il s'enfuit de l'Espagne sous domination musulmane et pris le chemin du retour. Sur ce chemin se trouvait un peuple qui n'était ni "Infidèle" arabe, ni "païen" Saxon, mais christianissime Basque, chrétien depuis plusieurs siècles. Cela n'empêcha pas l'imperator christianisateur de se comporter en hôte mal élevé et d'abandonner Roland le valeureux guerrier massacré par les Basques.
Citation des basques :
"Un cri ébranla les montagnes des Escaldounacs, et l'Etchéco-Jauna dit : Qu'est-ce cela?...Qu'avaient-ils à faire en nos montagnes, ces fils du Nord? Pourquoi sont-ils venus troubler notre paix ?...Fuyez, fuyez ceux qui ont encore conservé des forces et un cheval! Fuis, roi Charlemagne, avec tes plumes noires et ton manteau vermeille. Ton neveu, ton plus brave, ton cher Roland gît étendu là-bas. Sa bravoure ne lui a servi de rien. Et maintenant Escaldounacs, laissons les roches, descendons vite lançant des flèches sur les fugitifs...
.http://konigsberg.centerblog.net/1904-le-genocide-des-germains-par-le-boucher-charlemagne

lundi 18 janvier 2010

An Mil : Féodalité, Église et chevalerie

La prodigieuse aventure européenne a son origine dans les remous qui ont agité l'Europe et les pourtours de la Méditerranée autour de l'An Mil (Xe-XIe siècles de notre ère). André Larané.
États européens en gestation
Après l'extinction de l'empire romain et de la culture hellénistique, le monde méditerranéen s'était divisé entre trois empires très différents et opposés les uns aux autres :
– l'empire byzantin, resté très proche du modèle antique,
– l'empire arabo-musulman, en rupture avec le passé chrétien de l'Occident,
– l'empire de Charlemagne, vague réminiscence de l'empire romain, marqué par ses racines germaniques et coupé de l'Orient antique du fait de l'invasion arabe.
Après la mort de Charlemagne, l'empire carolingien sombre très vite dans le chaos. Ses héritiers, divisés et dénués de pouvoir, se montrent inaptes à unir les forces de l'empire pour faire face à une deuxième vague d'invasions barbares.
Les Normands (ou Vikings) sèment la terreur le long des grands fleuves.
Les Sarrasins s'établissent en Sicile et en Provence. Ils poussent des razzias jusqu'à Rome, détruite en 946, et dans... les Vosges. Les Magyars venus de l'Est chevauchent jusqu'à Nîmes.
Les rois et les empereurs, faute de pouvoir être partout à la fois, délèguent à leurs compagnons (en latin comitis, dont nous avons fait comtes) la surveillance d'une portion du territoire. En échange de ce service, les nobles peuvent jouir des revenus des terres qu'ils ont reçues en dépôt.
Pour les convaincre de les accompagner à la guerre en cas de besoin, les rois et empereurs carolingiens leur donnent l'assurance que les droits de leurs fils sur leurs terres seraient préservés au cas où ils viendraient à mourir à la guerre. En particulier, le roi Charles le Chauve garantit à ses seigneurs la faculté de léguer leurs terres à leur héritier par le capitulaire de Quierzy-sur-Oise du 16 juin 877.
C'est ainsi qu'émerge une noblesse héréditaire dont la puissance est liée à la richesse terrienne et dont la légitimité repose sur les liens de confiance (feudus en latin, dont nous avons fait féodal) entre supérieur (suzerain) et inférieur (vassal). C'est le triomphe de la féodalité, c'est-à-dire d'un ordre social fondé sur les liens d'homme à homme (et non pas comme dans l'Antiquité ou dans d'autres régions du monde sur l'obéissance à un chef tout-puissant). Énergique et bien armée, protégée derrière de robustes châteaux forts, la noblesse féodale a finalement raison des envahisseurs. Les Vikings s'installent dans l'estuaire de la Seine en 911 et s'assagissent. Les Hongrois sont arrêtés au Lechfeld en 955 et se stabilisent en Pannonie, dans la plaine du Danube. Les Sarrasins, enfin, sont expulsés de leur repaire de Fraxinetum (La Garde-Freinet), près de Saint-Tropez, en 972.
La lutte contre les envahisseurs et l'arrêt définitif des invasions débouchent sur des coalitions de grands féodaux. De celles-ci vont sortir des embryons d'États qui vont faire la grandeur de la civilisation européenne.
La naissance de l'Allemagne peut être datée de 911 avec l'élection du roi Conrad 1er de Franconie ; celle de la France, de 987 avec l'élection, ici aussi, d'un souverain national, Hugues Capet. L'Angleterre forge son identité définitive après la conquête normande et l'accession au trône de Guillaume le Bâtard, en 1066.
Plus à l'est, le premier roi de Hongrie, Étienne, est couronné par le pape le 15 août 1001 ; un premier État russe émerge timidement autour de Kiev avec l'avènement du grand-prince Iaroslav le Sage, en 1019 ; Boleslav le Grand devient roi de Pologne en 1024... Le christianisme pénètre jusqu'au Danemark, avec la conversion du roi Harald-à-la-Dent-Bleue en 966.
La chrétienté s'affirme
Dans les dernières décennies de l'époque carolingienne, la papauté et le clergé séculier (curés et évêques) sont des objets de scandale.
Un observateur superficiel aurait pu y voir le signe d'un déclin irréversible. Pourtant, après l'An Mil, en l'espace d'un siècle - le XIe -, l'Église catholique va se réformer hardiment sous l'impulsion des abbés de Cluny et des papes, de Grégoire VII à Innocent III.
Des moines avides de culture redécouvrent la science antique à travers des traductions de l'arabe, à l'image de l'illustre Gerbert d'Aurillac, qui devient pape sous le nom de Sylvestre II.
Aux XIIe et XIIIe siècles naissent les premières Universités, vouées avant toute chose à l'étude de la théologie et des textes anciens.
L'Église intervient dans le droit civil en sacralisant le mariage (c'est aux alentours de l'An Mil qu'il est classé parmi les sept sacrements chrétiens) et surtout en interdisant les unions forcées.
Les femmes ne peuvent plus être mariées sans leur accord explicite et public. C'est un changement d'une profonde signification : il consacre la primauté de l'individu sur le groupe ou le clan.
À partir du moment où chacun, homme ou femme, devient libre de choisir son conjoint, il apprend à raisonner, décider et agir par lui-même.
On peut dire que c'est à partir de là que la chrétienté occidentale commence à se démarquer des autres cultures et à prendre son essor.
D'autre part, à l'opposé de la plupart des autres cultures où les pères reçoivent une «dot» lorsqu'ils livrent leur fille en mariage, le Moyen Âge développe l'usage d'une dot ou d'un trousseau que la future mariée, à l'inverse, apporte avec elle. Cette dot assure à la femme un certain ascendant sur son conjoint.
L'Église s'immisce aussi dans les liens de vassalité. Elle introduit dans les hommages de vassal à suzerain un serment sur la Bible et des obligations morales. La féodalité devient partie prenante de la chrétienté occidentale.
Émergence de la chevalerie
Au temps de Charlemagne et des Carolingiens, les nobles et leurs vassaux pratiquaient la guerre à cheval. Ils bénéficiaient d'une innovation technique : l'étrier emprunté aux barbares Avars vers le VIIe siècle. Cet équipement nouveau donne aux guerriers à cheval une plus grande stabilité et leur permet de frapper leur adversaire avec la lance à l'horizontale. Désormais, grâce à l'étrier, c'est à ces guerriers à cheval, ou «chevaliers», que revient la prépondérance dans les combats. D'origine paysanne aussi bien que noble, les chevaliers sont des hommes avant tout assez aisés pour s'offrir le luxe d'un cheval et d'une armure. Ils vivent dans les villes comme dans les campagnes. Ils partagent leur temps entre la guerre, la chasse et les tournois, ces derniers étant parfois plus meurtriers que la guerre elle-même.
Dès l'An Mil, en France puis dans le reste de l'Europe occidentale, noblesse et chevalerie en viennent rapidement à se confondre. Les nobles adoptent les pratiques guerrières des chevaliers et bon nombre de chevaliers se hissent dans la noblesse. Celle-ci devient héréditaire et prend la forme d'un groupe social fermé. Les seigneurs, par leurs exactions continuelles, empêchent tout fils de paysan d'y accéder et la solidarité familiale préserve tout fils de chevalier d'en être exclu.
L'entrée dans la chevalerie se fait dans la quatorzième année au cours d'une cérémonie appelée «adoubement». Le postulant se voit remettre par son père ou son oncle l'épée et le baudrier (protection de la poitrine en cuir ou en métal), symboles de sa vocation. Puis il reçoit un coup au visage, la «paumée», souvenir d'un ancien rituel de passage. Enfin, il se livre à quelques exercices par lesquels il démontre son aptitude au combat.
L'Église ne tarde pas à s'immiscer dans ce rituel profane en introduisant bénédiction et nuit de prières. Par cette christianisation de l'adoubement, elle met au pas les chevaliers et leur transmet ses idéaux de paix et un certain code de l'honneur. Ainsi les chevaliers s'engagent-ils dans la défense de «la veuve et de l'orphelin».
L'Église encourage aussi les «trêves de Dieu», c'est-à-dire les pauses dans les guerres privées qui mettent régulièrement à feu et à sang les campagnes. Non sans succès, elle atténue ainsi la violence des guerres féodales. L'appel à la croisade, pour secourir les chrétiens d'Orient menacés par l'offensive turque et délivrer le tombeau du Christ, achève de transformer la soldatesque en une milice plus ou moins dévouée à l'Église.
Voici quelques passages d'un serment de paix établi par l'évêque de Beauvais, Guérin, en 1023-1025, à l'usage des chevaliers :
Je n'envahirai une église d'aucune façon...
Je n'attaquerai pas le clerc ou le moine s'ils ne portent pas les armes du monde, ni celui qui marche avec eux sans lance ni bouclier...
Je ne prendrai pas le boeuf, la vache, le porc, le mouton, l'agneau, la chèvre, l'âne, le fagot qu'il porte, la jument et son poulain non dressé. Je ne saisirai pas le paysan ni la paysanne, les sergents ou les marchands; je ne leur prendrai pas leurs deniers, je ne les contraindrai pas à la rançon; je ne les ruinerai pas, en leur prenant leur avoir sous le prétexte de la guerre de leur seigneur, et je ne les fouetterai pas pour leur enlever leur subsistance...
Je n'incendierai ni n'abattrai les maisons, à moins que je n'y trouve un chevalier, mon ennemi, ou un voleur; à moins aussi qu'elles ne soient jointes à un château qui soit bien un château...
Je n'attaquerai pas les femmes nobles, ni ceux qui circuleront avec elles, en l'absence de leur mari, à moins que je ne les trouve commettant quelque méfait contre moi de leur propre mouvement; j'observerai la même attitude envers les veuves et les moniales...(*).
Le roi de France Saint Louis apparaît au XIIIe siècle, le siècle chrétien par excellence, comme un chevalier modèle, courageux à la guerre, conciliant avec ses ennemis, compatissant envers les humbles, loyal envers ses vassaux... Les codes moraux de la chevalerie, notamment le code de l'honneur et le respect de la parole donnée, ont imprégné les sociétés occidentales jusqu'au XXe siècle, inspirant à la plupart des Européens un respect quasi-inné pour les institutions sociales et les lois.
L'intériorisation de ces codes moraux a favorisé le développement d'une économie marchande fondée sur la confiance. Elle a contribué à l'épanouissement de la civilisation occidentale, européenne et chrétienne. Sans cette intériorisation, l'ordre social n'aurait pu être maintenu que sous la menace et la contrainte, à un coût très élevé et avec peu de résultats (comme c'est le cas aujourd'hui dans beaucoup de territoires d'Amérique latine, du Moyen-Orient et d'Afrique).
Avènement de la laïcité
Malgré son appétit de réformes, la papauté doit très vite reconnaître des limites à ses interventions politiques. L'empereur et le pape s'opposent au cours de la Querelle des Investitures sur la question de savoir à qui revient le droit de nommer les évêques, voire de désigner le pape. Avec, à la clé, les ressources financières colossales dont dispose le clergé (donations des fidèles, dîme,...).
La querelle se solde par un partage des responsabilités entre le pouvoir séculier (l'empereur) et le pouvoir spirituel (l'Église). C'est l'origine de la laïcité, une invention médiévale qui permettra aux Européens de développer leurs talents sans rendre de comptes aux censeurs de l'Église.
La chrétienté occidentale au XIIIe siècle
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L'Europe actuelle et une bonne partie de nos moeurs et de nos institutions ont été forgées au coeur du Moyen Âge, dans une époque assombrie par les disettes, les maladies et l'insécurité mais éclairée par la foi et la confiance en l'avenir...
Bibliographie
Parmi les livres essentiels sur les origines de l'Europe et l'An Mil, on peut lire avec profit L'An Mil de Georges Duby (Folio-Histoire, Gallimard/Julliard, 1980). C'est en fait un recueil de chroniques de l'époque, classées par thèmes et commentées par l'historien.
À noter l'essai décapant de Jacques Le Goff : L'Europe est-elle née au Moyen Âge ? (Seuil 2003) et le beau livre de Pierre Riché sur Les Grandeurs de l'an mille (Bartillat, 2001) et les fortes personnalités de cette époque. -
Élection et hérédité
L'élection est la règle dans la plupart des communautés médiévales, que ce soit dans les corporations marchandes, dans les villages ou encore chez les guerriers. Les souverains eux-mêmes sont souvent cooptés ou élus par leurs pairs en fonction de leur aptitude au commandement (c'est en particulier le cas des premiers Capétiens, des Carolingiens et des empereurs d'Allemagne).
L'élection est également la règle dans l'Église, qu'il s'agisse du pape, des évêques ou des abbés. C'est aux monastères qu'il revient en particulier d'avoir inventé la règle démocratique : «Un homme, une voix». Autant dire que le suffrage universel n'a pas jailli du néant au XIXe siècle mais puise ses racines dans les temps les plus «obscurs» du Moyen Âge.
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vendredi 4 décembre 2009

29 février 888 Eudes, premier roi français

Le 29 février 888, Eudes, comte de Paris, est élu roi par ses pairs, les Grands de Francie occidentale. Le même jour, il est sacré à Compiègne par l'archevêque de Sens, Gautier.
Cette élection doit beaucoup à l'incapacité des rois carolingiens à faire face aux attaques normandes. Elle porte un coup sévère à l'empire fondé par Charlemagne de part et d'autre du Rhin et prépare l'avènement d'une dynastie proprement «française».
L'autorité du nouveau souverain s'étend sur les territoires occupés par les Francs et situés à l'Ouest de la Meuse, soit à peu près le nord de l'actuelle France. Notons toutefois qu'elle reste purement nominale... André Larané.
L'empire carolingien après Charlemagne
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Cette carte montre l'empire carolingien à la mort de Charlemagne et les grands ensembles territoriaux qui vont naître de son partage entre les trois petits-fils du grand empereur : France, Allemagne,...
Trouble-fête vikings
Peu après la mort du grand Charlemagne, des bandes de Normands ou Vikings commencent à remonter les fleuves en quête de butin et d'esclaves. Certains, sous la conduite d'un certain Ragnar, atteignent Paris en 845. Charles le Chauve, petit-fils de l'empereur et roi de Francie occidentale (la France actuelle), achète leur départ pour 7.000 livres d'argent... Il va de soi que cette attitude multiplie les convoitises.
De 852 à 862, les Normands assaillent les vallées fluviales de la Seine à la Loire. Charles le Chauve tente de leur barrer la route en construisant des ponts fortifiés sur la Seine et la Marne. Mais, en 866, les mêmes s'associent aux Bretons pour attaquer Le Mans. En guise de riposte, le roi carolingien invite les cités à relever leurs remparts en ruines depuis plusieurs siècles et tente une nouvelle fois d'acheter le départ des intrus.
Après la mort de Charles le Chauve, en 877, lui succèdent très brièvement son fils Louis II le Bègue puis son petit-fils Louis III (qui réussit le 3 août 881 à infliger une sévère défaite aux Normands à Saucourt-en-Vimeu, près de la Somme), enfin le frère cadet du précédent, Carloman. Après quoi, la Francie occidentale est réunie à la Francie orientale (l'Allemagne actuelle) par un arrière-petit-fils de Charlemagne, Charles le Gros.
Sous son règne, Paris, une nouvelle fois attaquée par les Normands, est défendue avec brio par l'évêque Josselin et le comte de Paris, Eudes. Ce dernier est le fils d'un soldat de fortune, Robert le Fort, qui s'est lui-même illustré dans la lutte contre les envahisseurs, sur la Loire. Ses descendants seront longtemps qualifiés de Robertiens en son honneur (avant que cette appellation ne soit supplantée par celle de Capétiens).
En dépit des efforts d'Eudes et des autres barons du royaume, Charles le Gros choisit de traiter avec les Normands. Il leur rachète Paris pour 700 livres et leur permet qui plus est de piller la Bourgogne ! Indignés par la couardise du roi, les principaux seigneurs allemands de Souabe et de Franconie le déposent au profit d'un cousin, le margrave Arnoul de Carinthie, en novembre 887, à la Diète de Tibur. En Francie occidentale (la France actuelle), les Grands sont sur le point de le déposer à leur tour quand il meurt opportunément le 13 janvier 888.
Eudes contre Charles
Qu'à cela ne tienne. Les barons d'Occident, comme leurs homologues d'outre-Rhin l'année précédente, se refusent à porter sur le trône l'héritier carolingien en titre, le fils posthume de Louis le Bègue, un enfant de 8 ans, Charles ! Ils lui préfèrent l'un des leurs, Eudes, comte de Paris.
Dès son sacre, le roi Eudes reprend la lutte contre les Normands et vainc ceux-ci à Montfaucon, en Argonne, le 24 juin 888. Mais les Normands reviennent en force et Eudes se résout à faire comme ses prédécesseurs, autrement dit à acheter leur départ !
Comme un malheur ne vient jamais seul, Eudes doit combattre aussi le jeune Charles qui revendique sa place au soleil. En 893, il profite d'une expédition d'Eudes en Aquitaine pour se faire couronner par l'archevêque Foulques à Saint-Rémi de Reims. Après plusieurs années de guerres, Eudes et son rival concluent un arrangement.
Le carolingien Charles III le Simple, ainsi surnommé en raison de son honnêteté, qualité alors aussi rare qu'aujourd'hui, obtient un trône avec une autorité limitée au territoire situé entre la Seine et la Meuse. Mais à la mort d'Eudes, le 1er janvier 898, il réunifie la Francie occidentale, de l'Atlantique au Rhin tout en coopérant, contraint et forcé, avec le puissant comte de Paris, Robert, qui n'est autre que le frère de l'ancien roi, Eudes.
Charles III le Simple et Robert négocient en 911 le traité de Saint-Clair-sur-Epte par lequel les Normands de Rollon acquièrent le droit de s'établir aux bouches de la Seine (la future Normandie). La collaboration entre le Carolingien et le Robertien ne dure pas...
Suite à un soulèvement des barons, Charles est renversé et, le 29 juin 922, le deuxième fils de Robert le Fort est sacré roi de Francie occidentale à Reims par l'archevêque de Sens, Gautier, selon un rituel inauguré par Pépin le Bref... Mais Robert 1er ne va régner qu'un an. Il est tué le 15 juin 923 à Soissons dans une bataille contre Charles le Simple. Celui-ci n'en est pas moins vaincu grâce à la hardiesse du fils de Robert, le futur Hugues le Grand. Attiré dans un traquenard par le comte Herbert de Vermandois, Charles meurt en prison à Péronne le 7 octobre 929.
Hugues, prudent autant que Grand
Instruit par l'expérience, Hugues, fils de Robert, refuse prudemment la couronne. Il fait élire Raoul de Bourgogne, le mari de sa soeur Emma, puis à nouveau un Carolingien, Louis IV d'Outremer, fils de Charles le Simple, élevé par sa mère en Angleterre, d'où son surnom. Louis IV, sacré roi en 936, à 15 ans, concède à son protecteur le titre pompeux de duc des Francs (Francorum dux) et lui rétrocède ses possessions de Francie occidentale, ne conservant que les territoires entre Rhin et Meuse.
Mais les deux hommes ne tardent pas à se combattre. Hugues, surpris par l'énergie de Louis, n'hésite pas à rendre hommage au roi de Germanie Otton 1er. Il laisse tomber le roi Louis IV aux mains des Normands et ne consent à le délivrer qu'après s'être fait livrer la ville de Laon, dernière possession carolingienne en Francie occidentale. Les Hongrois profitent de cette lutte stérile pour ravager la Champagne et la Bourgogne.
Louis IV meurt prématurément d'une chute de cheval le 10 octobre 954, à 33 ans. Son fils Lothaire (13 ans) est sacré à Saint-Rémi de Reims par l'archevêque Artaud le 12 novembre 954. Comme son père et Raoul de Bourgogne, il doit son trône à Hugues.
Le comte de Paris est à cause de cela justement surnommé le «faiseur de rois» ou Hugues le Grand. On l'appelle aussi Le Blanc (à cause de son teint pâle) ou l'Abbé à cause des nombreuses abbayes dont il est l'abbé laïque.
Hugues le Grand meurt deux ans après, le 17 juin 956. Mais sa diplomatie prudente et déterminée aura préparé l'accession au trône de son propre fils. Celui-ci sera élu roi, le 1er juillet 987, sous le nom de Hugues 1er, dit Capet.
La couronne restera sans interruption dans la famille jusqu'au renversement de Louis XVI, le 10 août 1792 (aux Capétiens directs succèderont les branches cadettes des Valois, des Bourbons et des Orléans).
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