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samedi 17 février 2024

Aux origines de la Reconquista (Xe-XIe)

 Vers l’an mil a lieu une mutation d’une grande importance en Espagne : alors qu’al-Andalus (l’Espagne musulmane) entre dans une crise profonde qui conduit à son éclatement au cours du XIe siècle, l’Occident connaît un formidable essor démographique et économique, s’accompagnant d’une grande ferveur religieuse. La Chrétienté “se barde de fer” selon la formule de Munier-Jolain, historien du XIXe siècle.

Avant le XIe siècle, il est inexact de parler de Reconquista et d’ailleurs les territoires reconquis jusqu’à cette date sont négligeables. Ce ne’st qu’après le double “électrochoc” du sac de St-Jacques-de-Compostelle et du sac du Saint-Sépulcre, que l’idée d’une reconquête légitime de l’Espagne fait son chemin jusqu’à devenir un projet dynastique pour les souverains chrétiens espagnols. A cet égard, le royaume d’Aragon joue un rôle d’impulsion mais c’est le royaume de Castille qui s’étend le plus rapidement à l’Ouest de la péninsule. Le XIe siècle voit d’ailleurs la reconquête symbolique de Tolède, l’ancienne capitale des Wisigoths.

I. Les événements déclencheurs

Les raids musulmans de l’an mil

A la fin du Xe siècle, al-Mansûr (« le Victorieux »), vizir du calife de Cordoue Hisham II, mène une série d’expéditions vers les territoires chrétiens du Nord. En 983, la ville de Simancas est détruite et les habitants, réduits en esclavage, sont envoyés à Cordoue. En 985, la ville de Barcelone est prise et mise à sac. Mais l’événement qui va frapper profondément toute la Chrétienté est l’expédition de 997 contre le sanctuaire de Saint-Jacques-de-Compostelle. Avec une gigantesque armée, al-Mansûr assiège la ville, puis la prend et l’incendie. La basilique est rasée et les cloches ramenées à Cordoue. C’est un véritable traumatisme qui secoue monde chrétien. En Orient, un peu plus de 10 ans plus tard (en 1009), le calife fatimide al-Hakim rase le Saint-Sépulcre (remarquez la synchronicité des événements).

L’éclatement d’al-Andalus en taifas

Alors que vers l’an mil l’Occident chrétien entre dans une phase d’essor démographique et économique, l’Espagne musulmane, après la mort d’al-Mansûr (1002), connaît de graves troubles politiques, économiques et surtout ethniques. Al-Andalus est alors une véritable mosaïque de peuples entre les Arabes, les Berbères et les Hispaniques arabisés. L’affaiblissement du pouvoir central, les haines inter-ethniques et les difficultés économiques provoquent la dislocation de l’Espagne musulmane en de multiples principautés appelées taifas et la fin du califat omeyyade (1031).

Cette division politique ne peut que profiter aux Chrétiens, les taifas contrôlés par différents groupes ethniques entrant en concurrence pour tenter d’imposer leur hégémonie.

L’apparition d’un front

Jusqu’au Xe siècle, les royaumes chrétiens du Nord sont séparés des territoires musulmans par une sorte de vaste no man’s land que ni Cordoue, ni les Chrétiens ne contrôlent vraiment. Avec le roi de Navarre Sancho III (début du XIe), l’espace qui sépare l’Aragon et la région musulmane de Huesca se rétrécit considérablement. Ce point qui peut paraître anecdotique est fondamental : un front (au sens militaire du terme) apparaît entre deux mondes culturels diamétralement opposés.

Le vocabulaire employé par les textes latins traduit ce changement de la perception de la « frontière » : jusque vers l’an mil, les souverains utilisent le mot Extrematura (« marche ultime ou extrême ») pour désigner les bornes du Sud de leurs domaines. Vers le milieu du XIe siècle, et pour la première fois dans les documents parvenus jusqu’à nos jours, apparaît le terme de « frontière » dans le testament dressé par le roi Ramiro Ier en 1059. Le mot est réemployé 3 ans plus tard dans un texte concernant Falces (Ribagorce) où le roi précise comment l’on doit se comporter en tant que guerrier en terre de « frontière ».

II. Les débuts de la Reconquista

La naissance de l’idéologie

C’est au XIe siècle que naît l’idéologie de la Reconquista. En 1063, le pape Alexandre II décide d’accorder la rémission de leurs péchés à tous ceux qui iraient combattre les Sarrasins d’Espagne. La guerre contre les musulmans devient une « guerre sainte » (au sens « sanctifiant » du terme). Le roi d’Aragon Sancho Ramirez bénéficie de l’appui du souverain pontife et se rend à Rome en 1068, où il place son royaume sous la dépendance du pape, l’Espagne étant considérée comme ayant autrefois appartenu au patrimoine de saint Pierre. En échange, le roi se voit qualifié par les actes de chancellerie de rex Hispanie, titre prestigieux dont bénéficiera aussi son fils Pedro Ier. Sancho Ramirez et le pape continuent à entretenir des relations privilégiées par la suite.

La prise de Barbastro et la réaction musulmane

La première grande victoire remportée par les Chrétiens est la prise de Barbastro après 40 jours de siège, près de Huesca, en juillet 1064. L’opération réunit Ermengol III, comte d’Urgel, des chevaliers normands placés sous le commandement de Robert Crispin et peut-être le duc d’Aquitaine (sa participation longtemps admise est en réalité peu probable). La chute de la cité est alors un choc psychologique pour les musulmans d’al-Andalus.

La réaction ne tarde pas : dès 1064, le souverain du taifa de Saragosse, al-Muqtadir, attaque la haute vallée du Duero puis massacre des Chrétiens dans sa cité de Saragosse l’année suivante. Il lance également un appel au djihad à tous les musulmans d’al-Andalus. Il récupère Barbastro et le comte d’Urgel trouve la mort dans un combat.

La Reconquista jusqu’à Tolède (1085)

En 1069, Al-Muqtadir conclut un traité avec le roi de Navarre Sancho de Peñalén en échange du versement d’un tribut de 12 000 monnaies d’or. Le roi de Navarre s’engage à adresser une ambassade au roi d’Aragon Sancho Ramirez pour lui demander de cesser les hostilités, sans quoi il s’engagerait à combattre aux côtés d’al-Muqtadir. Le traité est renouvelé en 1073.

L’assassinat en juin 1076 de Sancho de Peñalén met fin aux difficultés rencontrées par le roi d’Aragon. Le mois suivant l’assassinat, Sancho Ramirez s’empare de Pampelune et d’Estella. En 1082, al-Muqtadir meurt, facilitant la reconquête. En 1083, le roi d’Aragon capture Graus, remporte la bataille de Pisa contre les musulmans (au sud de Naval), et reprend Secastilla.

Du côté de la Castille, le roi Alphonse VI parvient en 1069 à faire payer un tribut au souverain du taifa de Séville, Abbad III, puis, soutenu par la papauté, met le siège devant Tolède. Après 11 ans de guerre, l’ancienne capitale des Wisigoths capitule en 1085. En 1090, Sancho Ramirez accourt à l’aide d’Alphonse VI pour repousser victorieusement les Almoravides décidés à reprendre la ville.

Sources :
LALIENA, Carlos ; SÉNAC, Philippe. Musulmans et chrétiens dans le haut Moyen Âge : aux origines de la reconquête aragonaise. Minerve, 1991.
MENJOT, Denis. Les Espagnes médiévales, 409-1474. Hachette supérieur, 1996.
SÉNAC, Philippe. Al-Mansûr. Perrin, 2005.

https://www.fdesouche.com/2011/03/27/desouche-histoire-aux-origines-de-la-reconquista-xe-xie/

samedi 28 janvier 2023

La « Reconquista », pour Dieu et l’Espagne

 

Mauricette Vial-Andru, ancienne enseignante de Français et d’Histoire, écrit d’excellents livres pour la jeunesse, romans historiques et d’aventures, vies de saints, tous permettant un bel apostolat auprès des enfants et adolescents. Aux éditions Saint Jude, elle signe les ouvrages de remarquables collections dont les noms sont significatifs : « Vive le Christ Roi », consacrée au Mexique, et « Pour Dieu l’Espagne », consacrée de façon explicite aux grands moments de l’histoire de l’Espagne catholique. Ces récits courts mais haletants, tous à recommander et de grande qualité, sont parfaitement adaptés aux jeunes lecteurs.

Arrêtons-nous sur le volume dédié à la Reconquista. Il résume les principaux événements de cette formidable épopée, présente les martyrs de Cordoue, rappelle le rôle du Cid Campeador et le souvenir de Saint-Jacques de Compostelle, souligne comment Dominguo (le futur saint Dominique) s’occupe des réfugiés chrétiens après la défaite à Alarcos, décrit la bataille de Las Navas de Tolosa, date-clé de la Reconquista. Il est aussi question de saints qui ont joué des rôles importants en cette époque bouleversée, tels saint Pierre Nolasque  qui a consacré toute sa fortune au rachat des captifs enlevés sur mer par les sarrasins ou saint Raymond Nonnat qui se livre aux musulmans pour obtenir la libération de plusieurs captifs. Mais aussi bien sûr saint Ferdinand de Castille et saint Vincent Ferrier (qui obtient la conversion de nombre de Maures).

Les livres de la collection « Pour Dieu et l’Espagne » étant vendus à petit prix, n’hésitez pas à en acheter plusieurs pour les mettre sous le sapin. Vous ferez sans nul doute des heureux !

La « Reconquista », Mauricette Vial-Andru, éditions Saint Jude, collection « Pour Dieu et l’Espagne », 85 pages, 5 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/la-reconquista-pour-dieu-et-lespagne/167786/

dimanche 15 mai 2022

Il y a 13 siècles, le premier épisode de la Reconquista ibérique

 
Il y a 13 siècles, le premier épisode de la Reconquista ibérique

Vu sur Iliade

Magnifié par la tradition catholique – qui rend grâce à la Vierge de la victoire chrétienne – ou contesté par certains historiens critiques demeurés réticents à admettre le « récit national » fondé sur la lutte contre l’envahisseur musulman, le combat de Covadonga demeure l’événement fondateur d’une reconquête qui ne se conclura que près de huit siècles plus tard avec la prise de Grenade.

Les informations fournies par les chroniques du IXème siècle permettent de reconstituer les circonstances de l’affrontement et d’évaluer son importance. Noble wisigoth, Pelayo s’est replié dans les zones montagneuses du nord après la défaite du roi Roderic, tué en 711 lors de la bataille du Guadalete. Quand un gouverneur musulman du nom de Munuza s’est installé à Gijon, il a été envoyé comme otage à Cordoue pour garantir la tranquillité de la région. La tradition veut également que Munuza ait voulu épouser la sœur de Pelayo, hostile à cette union. Durant l’été 717, ce dernier parvient à s’enfuir de Cordoue et s’impose à la fin de l’année suivante comme chef de la résistance asturienne… On a longtemps cru qu’il s’était mis à la tête du parti goth réfugié dans les Asturies mais le grand médiéviste Claudio Sanchez Albornoz a montré qu’il s’est surtout appuyé sur les populations autochtones, rebelles à l’autorité des nouveaux maîtres de l’Espagne.

L’existence de cette dissidence locale conduit le gouverneur Anbasa à envoyer vers les Asturies une expédition commandée par Alqama et accompagnée par l’archevêque de Tolède Oppas, rallié à un clan wisigoth prêt à composer avec l’envahisseur et chargé de prêcher la soumission aux rebelles. L’offensive musulmane semble victorieuse mais, le 28 mai 722, Alqama tombe dans une embuscade meurtrière à Covadonga, dans le réduit montagneux des Picos de Europa. Un glissement de terrain survenu peu après pour compléter la défaite musulmane aurait donné une dimension miraculeuse à l’événement dont l’importance stratégique apparaît bien faible mais qui représente en revanche sur le plan moral, un tournant décisif. Alqama est tué, Oppas est fait prisonnier et Munuza est contraint d’évacuer la région, non sans subir une nouvelle attaque au cours de sa retraite.

Pelayo quitte dès lors son refuge montagnard pour s’installer à Cangas de Onis, la première « capitale » du futur royaume asturien, et fait alliance avec Pedro, le duc wisigoth de Cantabrie. Quand il meurt en 737, c’est son fils Fafila qui lui succède mais il est tué deux ans plus tard lors d’une chasse à l’ours. C’est alors qu’Alphonse, fils du duc Pedro et gendre de Pelayo, le remplace et repousse en 740 une nouvelle expédition musulmane. Il ne s’agit encore que d’une dissidence montagnarde localisée qui ne retient guère l’attention des maîtres de  Cordoue, mais la victoire de Covadonga va prendre au fil du temps, dans la mémoire asturo-léonaise puis castillane, la dimension d’un mythe fondateur de la future Reconquête…

Philippe Conrad

 

mardi 16 novembre 2021

Don Diego Lopez de Haro à la bataille de Las Navas de Tolosa (16 juillet 1212)

 

Don Diego Lopez de Haro à la bataille de Las Navas de Tolosa (16 juillet 1212)

Batailles mémorables de l’histoire de l’Europe. Sixième partie.
Las Navas de Tolosa est à la fois un symbole de ce que peuvent accomplir les Européens lorsqu’ils sont unis et illustre « l’Inattendu » en histoire.

Après cinq siècles de paix romaine et trois siècles de pouvoir wisigoth, la péninsule ibérique est progressivement conquise à partir de la fin du VIIe siècle par les musulmans. Profitant en partie des dissensions qui règnent alors parmi les héritiers du royaume wisigoth, les musulmans vont étendre rapidement leur emprise à la majeure partie de la péninsule, jusqu’aux royaumes du Nord comme l’Asturie où se réfugie Don Pelayo, héros mythique qui va donner le premier signal de la « Reconquista ».

Contexte et personnages

Cette reconquête connaît un tournant majeur à la fin du XIe siècle avec la disparition du califat de Cordoue, victime de ses difficultés internes, et la montée en puissance du royaume de Castille. Cette accélération du renouveau chrétien dans la péninsule suscite cependant une réaction chez les Arabo–berbères sous la forme des invasions almoravides (deuxième moitié du XIe siècle) puis almohades (première moitié du XIIe siècle) qui vont revitaliser vigoureusement l’islam andalou.

L’offensive des Almohades oblige les royaumes chrétiens à s’unir sous l’égide d’Alphonse VIII, souverain du royaume de Castille. En outre, afin de calmer les dissensions et à la demande de l’archevêque de Tolède (chroniqueur de la bataille de Las Navas), le pape Innocent III promulgue une bulle pontificale : tous les participants à la croisade contre Al Andalus (l’Espagne musulmane) bénéficieront de la rémission de leurs péchés s’ils viennent à mourir durant les combats.

Les contingents européens se regroupent à Tolède, ancienne capitale du royaume wisigoth et à ce titre, lieu de pouvoir politique et religieux de première importance. Au printemps 1212, les combattants de la péninsule mais aussi de toute l’Europe répondent à l’appel de la croisade : chevaliers d’Aragon, du Leon et de Navarre sous la conduite de leurs rois respectifs, chevaliers du Portugal, milices communales de Castille, ordres chevaliers tel celui de Calatrava mais aussi Templiers et Hospitaliers, chevaliers lombards, allemands et français, l’ensemble guidé par de nombreux prélats comme l’archevêque de Narbonne, celui de Bordeaux, l’évêque de Nantes et bien entendu l’archevêque de Tolède, monseigneur Jimenéz de Rada.

Le chemin jusqu’au lieu de la bataille n’est pas sans contraintes : la coalition des croisés trouve sur son chemin les places fortes de Malagon et de Calatrava et en profite pour les reprendre aux musulmans. Toutefois, la décision des chefs de l’expédition de laisser la garnison de Calatrava quitter saine et sauve la forteresse décide la majeure partie des chevaliers français à quitter la coalition et à repartir vers le nord. En outre, si la valeur morale de l’armée chrétienne est forte en raison de la motivation religieuse que lui confère la bénédiction papale, elle est marquée par un caractère très composite, avec à sa tête plusieurs monarques, pas toujours en bons termes les uns avec les autres. Militairement, elle peut compter sur sa cavalerie lourde et sur l’infanterie des milices communales bien entraînées car aguerries par des années de combats aux frontières d’Al Andalus.

L’armée musulmane est également très disparate, mais elle intègre des troupes andalouses rompues elles aussi aux combats avec les troupes chrétiennes. Elle associe une cavalerie légère et mobile (équipée d’arcs et de piques) à une infanterie bien armée et bien protégée (elle a d’ailleurs, au cours du temps, largement intégré l’usage de l’équipement européen et notamment la cotte de maille).

Cette armée est commandée par le calife Al Nasir, fils du vainqueur d’Alarcos, défaite chrétienne retentissante ayant eu lieu dix-sept ans plus tôt. Il est venu depuis Marrakech avec une armée qu’il a juré de mener jusqu’à Rome. Après avoir regroupé et préparé ses troupes à Séville jusqu’au printemps 1212, le calife s’est lui aussi dirigé vers le nord, choisissant d’attendre ses ennemis sur les contreforts de la Sierra Morena à 180 km au sud de Tolède. Pour accéder à lui, les chrétiens vont devoir emprunter la voie exiguë d’un défilé, celui de la Losa, à travers la meseta.

Or, Al Nasir a pris soin de faire garder ce défilé par suffisamment d’hommes pour dissuader toute tentative d’approche. Les chrétiens doivent se décider car il est impensable que leur armée reste durablement sur les contreforts, loin de leurs bases de ravitaillement. Grâce à un passage que les musulmans ont omis de protéger, Alphonse VIII et ses alliés surmontent cet obstacle et se retrouvent le 14 juillet en position face aux lignes almohades. Mais la bataille n’aura lieu que le 16 juillet…

L’influente famille de Haro est attachée aux trônes de Castille et du Leon mais Don Diego Lopez (1162–1214) aura une vie mouvementée qui le conduira à s’exiler plusieurs fois de Castille. Il réussit pourtant à se constituer un large fief, qui sera la base du pouvoir de la famille de Haro au XIIIe siècle.

Grand d’Espagne, Diego Lopez fait partie de l’armée d’Alphonse VIII qui lui a confié la charge de diriger l’avant-garde de ses propres troupes. Il a d’autant plus de motivation à participer à cette bataille qu’il a connu en 1195 la défaite d’Alarcos lors de laquelle il contribua à protéger la retraite des troupes castillanes.

Cette fois, il est à la pointe du déploiement, commandant la première ligne chrétienne qui est chargée de disloquer les deux premières lignes almohades, permettant à Alphonse VIII d’emporter la décision grâce au choc de sa cavalerie lourde, gardée en réserve.

Al Nasir compte d’ailleurs sur ce déroulement, car il est persuadé que les troupes chrétiennes vont s’épuiser à tenter d’enfoncer ses lignes dont les deux premières (infanterie andalouse puis infanterie almohade) sont de toute manière vouées à être sacrifiées. Dans le même temps, ses archers situés en surplomb de l’ennemi doivent faire pleuvoir la mort pendant que sa cavalerie légère berbère harcèle les flancs adverses ; ses troupes d’élite, notamment la cavalerie lourde andalouse située en troisième position, auront ainsi tout loisir d’écraser les croisés qui auront réussi à parvenir jusqu’à elles. On peut donc supposer que les troupes de pointe du dispositif chrétien ont peu de chance de survivre au choc de la bataille.

La bataille

Bien qu’en infériorité numérique, dans une proportion estimée à un contre deux, l’armée chrétienne compte malgré tout sur le choc d’un assaut frontal et l’attaque de sa cavalerie sur les flancs pour forcer les troupes musulmanes au recul puis à la déroute. La première charge de cavalerie, menée par Don Diego de Haro disperse effectivement la première ligne ennemie et, bientôt rejointe par les ordres militaires de Calatrava, du Temple, de l’Hospital ainsi que par les milices communales, tente d’atteindre le cœur du dispositif adverse. Mais l’infanterie almohade, en rangs compacts, tient bon et le harcèlement constant des archers et des cavaliers berbères sur leur flanc force les troupes chrétiennes à reculer progressivement.

Si Lopez de Haro a pu survivre à la bataille, c’est parce qu’il faut compter sur la haute valeur combative de ce chevalier et de ses troupes, dont la ténacité donna le temps au souverain castillan Alphonse VIII de décider l’ultime assaut de sa réserve de cavalerie pour inverser l’issue défavorable qui menaçait d’emporter le camp chrétien. Cette charge n’est pas décisive à elle seule mais incite les souverains aragonais (Pierre II) et navarrais (Sanche VII) à lancer eux aussi une charge similaire respectivement sur les flancs gauche et droit du corps de bataille musulman. Face à eux, la cavalerie légère musulmane lâche enfin pied, emportant bientôt dans sa fuite toutes les troupes du calife menacées à leur tour d’encerclement. Seule la garde du calife se fait massacrer sur place, pour laisser le temps à Al Nasir de s’enfuir vers Séville. Les chrétiens ne laissent aucune chance aux musulmans de reprendre la main et engagent une poursuite sans pitié des fuyards à l’issue de laquelle ils peuvent enfin savourer leur victoire.

Ce qu’il faut retenir

Plusieurs leçons peuvent être tirées de cet épisode majeur de la Reconquista :

  • C’est d’abord le courage de la chevalerie chrétienne, héritière du royaume wisigoth ou franque, qui, malgré son infériorité numérique et sur un terrain choisi par leur adversaire, se rue à l’assaut des rangs musulmans, confiants dans leur probable victoire. Cette stratégie du choc appartient à une certaine conception européenne de la guerre où l’on cherche à emporter la décision finale au moyen d’une action décisive.
  • Ensuite, Las Navas de Tolosa est un symbole de ce que peuvent accomplir les Européens lorsqu’ils sont unis. Cette union repose sur le caractère fédérateur de l’appel à la guerre sainte et de l’œuvre réconciliatrice de l’archevêque de Tolède qui rassemble les souverains des principautés ibériques
  • Enfin, Las Navas de Tolosa illustre « l’Inattendu » en histoire. Si la décision des croisés de risquer le tout pour le tout apparaît parfaitement déraisonnable d’un strict point de vue rationnel, elle a créé la surprise qui a sans doute pris les musulmans suffisamment au dépourvu pour leur faire perdre confiance dans leurs chances de victoire et provoquer chez eux un mouvement de panique irrépressible.

Nicolas L. — Promotion Marc Aurèle

Illustration : La batalla de las Navas de Tolosa, huile sur toile de Francisco de Paula Van Halen, 1864. Coll. Musée du Prado. Domaine public.

https://institut-iliade.com/don-diego-lopez-de-haro-a-la-bataille-de-las-navas-de-tolosa-16-juillet-1212/

vendredi 13 mars 2020

Reconquista Sous le signe des cinq flèches

Sous le signe des cinq flèches.jpeg
On a beaucoup parlé, cette année, de Christophe Colomb. En oubliant que 1992 est, aussi, le cinq centième anniversaire d'un événement capital dans l'histoire de l'Europe : l'expulsion de l'Islam hors de la terre d'Espagne. Protecteurs de Christophe Colomb, Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon, les « Rois Catholiques », ont mis fin à huit siècles de Reconquista en s'emparant de Grenade.
Cette libération du dernier territoire espagnol tenu par les musulmans a eu, pour les contemporains, une signification beaucoup plus grande que la découverte - la redécouverte, plutôt de ce que l'on n'appelait encore pas l’Amérique. Elle marque l’affirmation de la Castille, dont la montée en puissance s'est faite, au fil des siècles médiévaux, par la lutte contre les Maures.
Guerriers et paysans
Les musulmans, dont beaucoup étaient des Berbères, se sont installés en 771 dans la plus grande partie de la péninsule ibérique, sur les ruines du royaume wisigothique. Mais ils ont vu se dresser très vite, face à eux, les principautés qui, dans le Nord, organisaient la résistance chrétienne. Progressivement, à partir de leurs réduits septentrionaux, les chrétiens ont édifié les royaumes de Léon, de Navarre et d'Aragon. Puis la Castille, appuyée sur ces forteresses (castillos) dont elle tire son nom, est devenue le fer de lance de la Reconquête. On y conduit, de pair, repeuplement et colonisation des terres récupérées sur l'Islam. Ici, la vie est rude. Il faut toujours garder l'arme à portée de main. La charrue et l'épée sont inséparables et les colons perpétuent la vieille tradition européenne du guerrier paysan. À ces colons, on leur offre des avantages et des garanties (fueros) l'homme qui accepte de vivre dangereusement, en s'installant en Castille, sera libre et recevra de la terre - à condition de la mettre en valeur et de la défendre contre le Maure. Dans une Europe où le servage est très répandu, la Castille est la patrie de paysans libres et propriétaires. « Au milieu du XIVe siècle, note Joseph Pérez, il y avait encore en Castille six cent cinquante neuf behetrias, c'est-à-dire six cent cinquante-neuf villages qui avaient le droit de choisir leur seigneur et d'en changer si le premier ne leur convenait pas. Dans les villes : c'est la même chose les habitants s'administrent librement ; les décisions concernant les divers aspects de la vie municipale sont prises en commun au cours d'assemblées générales qui réunissent l'ensemble de la population (concejos abiertos). C'est là qu'on désigne les nouveaux magistrats de la cité, qu'on demande des comptes aux anciens, qu'on discute de l'opportunité de paver une rue, construire un pont, créer un marché, et que l'on vote les impôts nécessaires à ces réalisations. » Les seigneurs partagent la rude existence des paysans combattants de la base et une fraternité d'armes, une solidarité nouée sur les champs de bataille unissent ces hommes pour qui gagner sa vie a un sens fort - puisqu'il s'agit de lutter pour survivre. Et l'avenir appartient aux audacieux : quand on est simple soldat donc fantassin - prendre un cheval à l'ennemi vous permet, au soir de la bataille, d'être intégré dans la chevalerie. On est donc en présence d'une élite au vrai sens du terme, c'est-à-dire qui est ouverte et se renouvelle grâce à cette institution typiquement castillane qu'est la chevalerie populaire (caballeros villanos), qui reste ainsi fidèle aux origines de la chevalerie européenne. Il faut voir là un des fondements de la solidité castillane : c'est de la communauté populaire que sort l'aristocratie des hidalgos. De plus, grâce à la Reconquête, le pouvoir royal dispose de terres à distribuer. Il est donc beaucoup moins dépendant de la haute noblesse que dans d'autres pays d'Europe. Dans la Manche et en Estrémadure, les moins guerriers des ordres militaires (Saint-Jacques, Calatreva, Alcantara) sont à la tête de vastes domaines, taillés dans cette prise de guerre qu'est la terre libérée de l'Islam.
Au plan économique, la Reconquête a favorisé l'essor de la transhumance : l'élevage d'immenses troupeaux de moutons est organisé dans le cadre de la Mesta, vaste association d'éleveurs dont les membres (qui s'appellent « frères » entre eux) alimentent une active exportation de la laine, d'excellente qualité.
Au XVe siècle, la péninsule ibérique est divisée politiquement, en cinq États : la Couronne de Castille (355 000 km2 et 4 200 000 habitants), la Couronne d'Aragon (110 000 km2 et 850 000 habitants), le Portugal (88 000 km2 et 1 000 000 d'habitants), la Navarre (11 700 km2 et Ï20 000 habitants) et Grenade, dernier bastion musulman (30 000 km2 et 300 000 habitants). Au vu des chiffres, on comprend que l'union de la Castille (60 % de la superficie et 65 % de la population de la péninsule) et de l'Aragon apparaisse comme le meilleur gage d'une marche vers l'unité de l'Espagne.
Une telle perspective s'offre en 1469 avec le mariage de Ferdinand, héritier de l'Aragon, et d'Isabelle, demi-sœur du roi régnant en Castille, Henri IV. Les jeunes époux princiers ont 17 et 18 ans. Ils unissent leurs symboles respectifs - le joug et le nœud gordien pour Ferdinand, le faisceau de flèches pour Isabelle. Un emblème que porteront avec fierté, au XXe siècle, les militants phalangistes de José Antonio Primo de Rivera.
À la mort d'Henri IV, en décembre 1474, Isabelle se fait proclamer très vite reine de Castille, en plaçant tout le monde devant le fait accompli. Y compris son époux Ferdinand parti en Aragon prêter main-forte à son père contre des fauteurs de troubles et qui se retrouve dans la position de prince consort. Ce qui ne le satisfait pas. En fait, Isabelle va, à l'issue d'un accord (« concorde de Ségovie ») l'associer au pouvoir. Une formule durable est ainsi trouvée, qui fera le succès du règne des rois catholiques : Isabelle et Ferdinand sont deux souverains, l'une de Castille et l'autre d'Aragon, mais qui agissent en étroite union, de telle sorte que leur couple paraît incarner une seule volonté politique.
Il fallait bien cela pour venir à bout d'une véritable guerre civile, déclenchée en Castille par une partie de la haute noblesse qui prétend, au nom de la défense des droits à la couronne de Jeanne, nièce d'Isabelle, s'opposer à celle-ci. Avec l'appui du Portugal. Après quatre ans de lutte, cette noblesse est matée. Les souverains, tout en lui confirmant son assise et ses influences économiques et sociales, lui ôtent son pouvoir politique. Cette mesure s'inscrit dans le programme d'Isabelle et Ferdinand construire un État fort, dirigé effectivement par l'autorité royale.
Pour ce faire, les rois catholiques s'appuient systématiquement sur des couches sociales nouvelles, fournies par une petite noblesse et des classes moyennes qui misent sur une formation universitaire donnant compétence juridique et administrative. Ces letrados font penser aux « légistes » sur lesquels s'était appuyé en France, un siècle et demi plus tôt, un Philippe le Bel. Autre outil au service des rois la Santa Hermandad, gendarmerie rurale chargée de lutter contre l'insécurité des campagnes et qui va mettre, en fait, une armée permanente à la disposition du pouvoir central pour que soit respecté l'État sur tout le territoire.
De telles mesures coûtent cher. La Hermandad, d'utilité publique évidente, permet aux rois catholiques de faire accepter le principe d'impôts directs, levés en se passant de l'autorisation des Cortès, traditionnellement obligatoire pour toute levée d'argent. On retrouve ici un mécanisme comparable à celui que connaît, à la même époque, la France de Charles VII et de Louis XI impôt permanent et armée permanente vont de pair et constituent les deux fondements d'un pouvoir royal fort.
L’unité spirituelle
Même le clergé, pourtant très attaché à ses revenus, accepte de verser d'importants subsides à la monarchie lorsque celle-ci s'engage dans la guerre de Grenade. Quel clerc, en effet, pourrait décemment refuser d'apporter sa pierre à l'œuvre sainte qu'est l'achèvement de la Reconquête ? D'autant que cette guerre est longue - dix ans - et âpre. « Nous avons donné l'ordre, dit un texte de 1484, de détruire tous les blés fauchés et de brûler ceux qui n'étaient pas encore fauchés, y compris les grains que l'on venait de battre sur les aires en outre, on a coupé la plus grande partie des vergers et des vignes de la région et incendié plusieurs localités. » Comme aux temps héroïques de la Reconquête, les rois annoncent que les soldats qui se sont distingués sur le champ de bataille seront anoblis, la valeur militaire méritant honneurs et richesses. Nombreux seront les bénéficiaires. Quand, le 2 janvier 1492, l'étendard portant les armes de Castille est hissé sur l'Alhambra de Grenade, l'armée castillane est devenue la première d'Europe ce qu'elle restera pendant cent cinquante ans, jusqu'à Rocroi.
Unité politique et unité de foi ce programme des rois catholiques implique la conversion, ou l'expulsion, des non-chrétiens. Ce qui explique les mesures prises contre les juifs. L'Espagne médiévale a garanti aux juifs un statut leur assurant tribunaux et écoles spécifiques, synagogues et rabbins, alors même que dans les autres pays les juifs étaient expulsés. Mais un net antisémitisme est répandu dans les milieux populaires espagnols : « Protégés par les Grands, remarque Joseph Pérez, les juifs sont détestés par le peuple qui voit en eux avant tout les collecteurs d'impôts, instruments et bénéficiaires de l'oppression fiscale, des accapareurs qui font monter les prix en période de disette, des usuriers enfin qui exploitent durement les pauvres gens, le tout aggravé par le sentiment de supériorité que l'oligarchie juive manifestait en toute circonstance et qu'elle tirait de sa fortune, de ses succès et de son influence auprès des rois et des nobles. »
Certes, beaucoup de juifs se convertissaient (le grand-père de Thérèse d'Avila était l'un de ces conversos). Ce qui leur permettait d'accéder à de hautes fonctions : un ancien rabbin pouvait devenir évêque catholique de Burgos. Le propre confesseur de la reine Isabelle, Talavera, était un converso... Mais l'opinion populaire suspectait les conversos d'être restés secrètement fidèles au judaïsme. Ce double jeu a été attesté pour certains comme le père Zapata, prieur d'ur couvent près de Tolède. D'où la mise en place, en 1480, de l'Inquisition chargée de dépister les faux convertis à l'instigation des rois. Mais cela parait insuffisant pour assurer l'unité spirituelle en Espagne : le 31 mars 1492 soit trois mois après la prise de Grenade, les rois catholiques signent le décret d'expulsion des juifs.
Des esprits chagrins ont ravivé le souvenir de ce décret lorsqu'il a été question, récemment, d'envisager la canonisation d'Isabelle la Catholique.
Pierre Vial Le Choc du Mois Septembre 1992 N°56

Joseph Pérez, Isabelle et Ferdinand rois catholiques d'Espagne, Fayard, 486 p.

lundi 18 mars 2019

Andalousie la fin d'un mythe

Numériser.jpegLe mythe d'Al Andalous, l’Andalousie califale des derniers Omeyyades, sert souvent d'exemple à la convivialité des cultures. Comme si l'islam de ces années-là pouvait être donnée en modèle au XXIe siècle. Rafaël Sanchez Saus nous montre une réalité historique bien différente du mythe.
C’est un ouvrage monumental que nous offre l'historien espagnol Rafaël Sanchez Saus, une histoire des chrétiens dans Al Andalous, sous-titré éloquemment « De la soumission à l'anéantissement ». Ce livre, paru en 2016, a constitué un véritable succès de librairie dans son pays d'origine. Sa traduction est une opportunité pour les non-hispanophones dont je fais partie. On découvre la très longue histoire de l'Espagne musulmane, peut-être une Espagne plus tolérante que ne l'a été la domination sunnite en Afrique du nord, mais une Espagne clairement sous la botte d'un conquérant qui, au fil des siècles lui impose sa religion. Durant le VIIIe siècle, on ne compte que 10 % de musulmans, des Arabes mais aussi, en majorité, des Berbères, et aussi des muledis (c'est-à-dire des chrétiens wisigoths convertis). Durant les derniers siècles du Royaume de Grenade, la minorité chrétienne est résiduelle. Beaucoup de chrétiens ont émigré, quelques-uns se sont battus et ont été exterminés. La plupart se sont soumis, ils sont tombés dans la dhimmitude, ce statut machiavélique de « protégés de l'islam ».
Après la mort de leur roi sur le champ de bataille, lors de la conquête militaire de l'Andalousie, il faudra attendre, vers 850 la conversion d'Omar ben Hafsun, un ancien muledis, ex-bandit de grands chemins, qui, au temps de sa splendeur militaire, échoua à reprendre Cordoue, mais réussit à créer une principauté chrétienne qui vécut un demi-siècle, Bobastro, dans les Montagnes andalouses. Le personnage avait conscience du rouleau compresseur dont il avait défié l'hégémonie. Il se convertit au christianisme et prit le nom de Samuel, comme pour s'identifier au prophète qui sacra le roi d'Israël. Sa petite fille, Argentéa, mourut martyre, dans d'atroces souffrances devenue religieuse, elle allait chaque jour rendre visite aux prisonniers chrétiens, on s'enquit de sa famille et elle paya pour Omar, le renégat, elle fut elle-même considérée comme apostate, étant, par son grand-père d'origine musulmane. Voilà une histoire moins consensuelle que celle que l'on nous conte habituellement.
La liberté religieuse était absente en cette terre d'islam. Des chrétiens ont tenu à montrer cette tyrannie religieuse, en tentant d'entrer en dialogue avec tel immam ou telle autorité musulmane. Leurs questions étaient mal reçues, au point que plusieurs de ces courageux chrétiens, canonisés peu après, saint Euloge, saint Sanche, saint Léandre, avaient trouvé la mort simplement en demandant aux musulmans des comptes sur leur foi musulmane. Le caractère suicidaire d'une telle démarche marquait bien l’oppression à laquelle les chrétiens, se considérant comme chez eux puisqu'ils étaient les premiers occupants, se trouvaient soumis.
Le droit des femmes
Très significatif du décalage entre le discours dominant et les faits historiques, ce que l'on nous raconte de la condition des femmes dans Al Andalous. Les épouses étaient enfermées au gynécée, avec interdiction d'en sortir autrement que couvertes jusqu'aux yeux. Al Andalous ne présentait aucune différence sur le statut des épouses par rapport aux autres pays musulmans. Au XIIe siècle, le grand Averroès, lecteur d'Aristote pouvait écrire tranquillement dans une célèbre maxime « Il n'y a parmi nous aucune femme douée de vertu morale. Son existence se déroule comme celle des plantes. ». Averroès était cadi. Il faisait appliquer le droit musulman, non sans raideur, on le conçoit avec de tels principes. Sur la liberté de la femme, il y avait, c'est vrai une particularité dans al Andalous, comme d'ailleurs dans tous les pays musulmans, c'était le trafic d'esclaves. Les femmes les plus libres étaient les esclaves, élevées pour le plaisir des hommes et qui vivaient dans des harems, les yawari. Celles-là pouvaient se mettre en valeur et jouer avec l'amour qu'elles inspiraient à leurs maîtres pour améliorer leur condition. Mais elles restaient des esclaves sans aucun droit ou bien, affranchies, devenaient des épouses soumises.
Dans cette terre soi-disant idyllique mais esclavagiste, la pression religieuse est allée croissante au fil des années. Parmi les chrétiens, il n'y avait pas que des héros, c'est évident. D faut aussi parler des chefs de communauté qui s'accommodaient de leur statut de dhimmi et rendaient obligatoire dans la communauté chrétienne le respect des mets dits purs et impurs, la circoncision et la conception adoptianiste d'un Christ qui, à l'image de Mohammed, serait juste prophète un homme comme les autres, présenté comme adopté par Dieu. Très affaiblies au moment de la Reconquista, les communautés chrétiennes d'Al Andalous n'ont pas résisté à la chrétienté latine et leurs rites liturgiques propres, leurs us et coutumes ont disparu totalement dans l'ardeur de la Reconquête. Il faut dire qu'à Elvira (Grenade) ils n'étaient plus qu'une poignée.
- Rafaël Sanchez Saus, Les chrétiens dans Al Andalous, De la soumission à l'anéantissement, éd. du Rocher 520 pp. 242 €
Joël Prieur monde&vie 28 février 2019

mardi 26 février 2019

Passé-Présent n°228 : Les Chrétiens dans l’Al-Andalus – De la soumission à l’anéantissement

L’invasion arabo-musulmane dans l’Espagne wisigothique débute au 8è siècle et installera l’islam sur les terres ibériques pendant près de 800 ans (711-1492)
L’éradication progressive de la population chrétienne d’Al-Andalus (terme désignant les territoires de l’Espagne et du sud de la France sous domination musulmane) sera effective au fur et à mesure des conquêtes sur les wisigoths, eux-mêmes fragilisés par des crises démographique (épidémies de peste), politique (querelles de succession), économique (sécheresses successives).
A l’exception du nord-ouest du pays préservée de l’invasion, les conquérants feront de l’Espagne une terre de razzia et la population soumise à la terreur devra choisir entre l’humiliation, l’esclavage, la déportation ou la conversion à l’islam.
Cependant, révoltes et soulèvements d’une part, divisions au sein de l’espace musulman d’autre part, permettront aux chrétiens, bénéficiant parfois de renforts venus de France, de se relever en regagnant les territoires de la péninsule précédemment cédés.
Dans son ouvrage, qui se termine au 13è siècle au moment de la grande « reconquista », le Professeur Sanchez Saus remet en cause le modèle de tolérance et du « vivre ensemble » que représenterait Al-Andalus selon les tenants de l’historiographie actuelle, apportant des éléments à la difficile coexistence pacifique entre communautés musulmane, chrétienne ou juive.
Toujours au programme de Passé-Présent : Anne Sicard retrace l’historique de la conquête d’une route mythique : le passage du Nord-Ouest du continent américain. (1ère partie)
Cette route maritime de l’Arctique, au nord du Canada, qui permettra de relier les océans Atlantique et Pacifique, restera inviolée jusqu’au début du 20è siècle et coûtera la vie à de nombreux navigateurs.
Parmi les tentatives des plus célèbres de ces marins, Anne Sicard cite l’explorateur vénitien Jean Cabot (qui disparaîtra en mer en 1498), les britanniques Martin Frobisher (1576/1578), Humphrey Gilbert (1583), John Davis (1585). A partir de 1607, Henry Hudson effectuera quatre voyages à la recherche du passage, souvent arrêté par les glaces, il finira abandonné à bord d’une chaloupe par ses hommes. Lui succèdera l’expérimenté William Baffin qui ne trouvera pas davantage la bonne route (1615) tout comme Henry Ellis (1646/1647) ni même, au siècle suivant, James Cook qui franchira cependant le détroit de Béring avant de renoncer malgré une forte récompense promise à qui découvrirait cette inaccessible voie maritime.
Comme Cook, William Bligh, Alexander Mackenzie et George Vancouver pensent que ce fameux passage est un mythe.
Au 19è siècle, W.E. Parry, arrêté lui aussi par les glaces, devra hiverner et son nom s’ajoutera à ceux de ses malheureux devanciers. John Franklin et la totalité des marins composant son équipage trouveront la mort en tentant une nouvelle fois l’exploration vers l’improbable passage (1847/1848).

mercredi 26 septembre 2018

La petite histoire : La prise de Grenade et la fin de la Reconquista

Le 2 janvier 1492, la ville de Grenade, dernier bastion musulman en Espagne, est livrée au roi Ferdinand d’Aragon et à la reine Isabelle de Castille après des mois de siège. La prise de la ville met fin à plus de sept siècles de présence musulmane en péninsule ibérique ainsi qu’à la Reconquista, faisant de cette année 1492 une année glorieuse marquant le début du siècle d’or espagnol. Retour sur un épisode décisif de l’histoire européenne. 

dimanche 27 août 2017

Histoire & Actualité • Regards sur les rapports Islam-Europe depuis treize siècles [2]

On sait que, sous diverses formes et une plus ou moins grande extension, la domination de l’Islam sur l’Espagne a duré presque huit siècles. Jusqu’à ce que la prise de Grenade, en 1492, achève la Reconquista. 
Publié le 12.06.2009 - Actualisé (extraits) le 27.08.2017
L'expulsion des Morisques d'Espagne
Cet article évoque un exemple historique : l'expulsion des Morisques d'Espagne, qui fut promulguée par Philippe III d'Espagne, le 22 septembre 1609. Plus d’un siècle après la chute de Grenade.
Et l'on verra que, sur deux points tout à fait majeurs, parler de l'Espagne de 1609 revient, sous plusieurs aspects, à parler de la France d’aujourd'hui, tant sont grandes, au point d'en être surprenantes, les ressemblances entre les deux situations*. 
Les Morisques d'Espagne étaient ces descendants des populations d'origine musulmane converties au Christianisme par le décret des Rois catholiques du 14 février 1502. Parmi eux, il y avait des Arabes, des Berbères, mais également une grande majorité d'Espagnols qui s'étaient convertis depuis des siècles à l'Islam.
Plus d'un siècle après leur conversion forcée au Christianisme, et bien que devenus, à force de métissage, physiquement indiscernables des « vieux chrétiens », une grande partie des Morisques se maintenait comme un groupe social cloisonné du reste de la société espagnole en dépit de la perte de l'usage de la langue arabe au bénéfice du castillan et de sa connaissance très pauvre des rites de l'Islam, religion que beaucoup continuaient toutefois à pratiquer en secret.   
En 1568-1571 eut lieu la Rébellion des Alpujarras, menée par les Morisques de Grenade (le dernier territoire à avoir été reconquis par les Espagnols, en 1492, ce qui mit un terme aux presque huit siècles de Reconquista). L'opinion selon laquelle cette minorité religieuse constituait un véritable problème de sécurité nationale gagna alors, régulièrement, du terrain. [Illustration : femme morisque de Grenade]. Les morisques étaient couramment soupçonnés de complicité avec les Turcs, les pirates barbaresques qui pillaient périodiquement le littoral espagnol, ou même avec les Français. Mais surtout l'année 1604 marqua le début d'une récession économique dans la péninsule, conséquence d'une première baisse dans l'arrivée des ressources du Nouveau Monde. La dégradation des conditions de vie des Chrétiens les mena à considérer avec défiance celles des Morisques.
C’est là un premier élément de ressemblance frappant entre les deux époques et les deux pays : la crise économique .
La répartition des Morisques à l'intérieur de l'Espagne était assez irrégulière : si leur présence était négligeable en Castille et dans tout le nord/nord-ouest, ainsi qu'en Catalogne, ils représentaient environ le cinquième de la population de l'Aragon, le tiers de la population du royaume de Valence, et plus de 55% dans le royaume de Grenade. Selon les estimations, leur nombre pouvait s'élever - au minimum - à environ 325 000 membres et - au maximum - jusqu'à un million, sur un total d'approximativement 8,5 millions d'habitants. Mais il faut noter que leur taux de croissance démographique était nettement supérieur à celui des Chrétiens.
Mais voici le deuxième élément de ressemblance frappante entre l'Espagne de 1609 et la France de 2017 : contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'expulsion des Morisques ne faisait pas du tout l'unanimité dans l'opinion publique de l'époque. En clair, il y avait des partisans (et nombreux, et farouches) de la présence de ces populations en Espagne. Et pour quelle(s) raison(s) ? Tout simplement parce que - pour ne parler que d'elles - les noblesses aragonaises et valenciennes profitaient de cet état de fait, particulièrement en termes de main-d'œuvre sur leurs terres. La classe paysanne, cependant, voyait les morisques d'un mauvais œil et les considérait comme des rivaux. Ne retrouve-t-on pas là nos patrons véreux d'aujourd'hui, qui ont fait le choix de compromettre l'avenir économique du pays, dans le but d'augmenter leurs profits immédiats, grâce à une main d'œuvre bon marché (ce que nous traduisons par chair à profit…), plutôt que d'investir dans la Recherche et préparer l'avenir par les investissements ?... Et, parallèlement, le petit peuple qui voit d'un mauvais œil ces concurrents sur un marché du travail qui se rétrécit ? (Voir les récentes manifestations ouvrières en Angleterre pour le travail anglais aux anglais...) 
Jusqu'en 1608 la politique menée envers les Morisques avait été celle de la conversion, bien qu'il y ait eu quelques tentatives de politiques plus radicales de la part de Charles Ier (c'est-à-dire Charles Quint, le même roi étant Charles Premier d'Espagne et Charles V, empereur d'Allemagne) et de son fils Philippe II, respectivement en 1526 et 1582. Ce n'est cependant qu'à partir de 1608 que le Conseil d'État commença à envisager sérieusement le choix de l'expulsion, pour la recommander au souverain l'année suivante.
Le déroulement de l'expulsion dans l'ensemble des royaumes espagnols se prolongea jusqu'en 1614. Le nombre de personnes ainsi concernées varie, comme nous l'avons vu plus haut, entre 300 000 (fourchette basse) et 1.000.000 (fourchette haute).          
Il fut décidé de commencer par Valence (ci-contre), la zone la plus concernée par la mesure. Les préparatifs furent menés dans le plus grand secret. À partir du mois de septembre des régiments d'infanterie, les tercios, venus d'Italie prirent position dans le nord et le sud du royaume de Valence et le 22 du même mois le vice-roi ordonna la publication du décret. (Ceux dont parlera Hugo : « la redoutable infanterie espagnole » - Ci-contre, gravure d'époque de Vicente Carducho, Musée du Prado. On y voit bien la présence des troupes, à droite..) 
L'aristocratie valencienne se réunit avec des représentants du gouvernement pour protester contre l'expulsion qui supposait une diminution significative de ses revenus, mais l'opposition faiblit avec la promesse de récupérer une part des propriétés terriennes des Morisques. On permit à ces derniers de prendre tout ce qu'ils pouvaient emporter, mais leurs maisons et terrains furent octroyés à leurs seigneurs, sous peine de mort en cas d'incendie ou de destruction avant le transfert des biens.         
À partir du 30 septembre, ils furent menés aux différents ports du royaume, où on les obligea même à payer le trajet. Les premiers Morisques furent transportés vers Oran et les ports de l'Oranie, où ils furent quelquefois fort mal reçus et parfois même attaqués par les autochtones. Ceci causa de grandes craintes parmi la population morisque n'ayant pas encore été déportée, et le 20 octobre se produisit un soulèvement contre l'expulsion. Les rebelles furent vaincus en novembre et l'expulsion des Morisques valenciens fut menée à terme.
Au début de 1610 eut lieu l'expulsion des Morisques aragonais, suivie en septembre par celle des catalans....
On remarquera que nous nous bornons, ici, à rappeler un fait historique, et que notre but n'est pas de porter un jugement de valeur. Nous nous contentons de constater, à travers cet exemple, que si et quand un gouvernement, un Etat, un pays, décide, pour telle ou telle raison, d'expulser, il peut le faire, et que cela s'est vu dans l'histoire.... C'est une question de volonté politique. (A suivre)      
* Cette comparaison presque absolue que l’on peut faire, sur deux points essentiels, entre la situation de l’Espagne d’alors et celle de la France d’aujourd’hui peut d'ailleurs s'étendre aussi, plus généralement, à l’Europe ; et, plus généralement encore, à l’ensemble du monde blanc...    

vendredi 7 décembre 2012

Aux origines de la Reconquista (Xe-XIe)

Vers l’an mil a lieu une mutation d’une grande importance en Espagne : alors qu’al-Andalus (l’Espagne musulmane) entre dans une crise profonde qui conduit à son éclatement au cours du XIe siècle, l’Occident connaît un formidable essor démographique et économique, s’accompagnant d’une grande ferveur religieuse. La Chrétienté « se barde de fer » selon la formule de Munier-Jolain, historien du XIXe siècle.
Avant le XIe siècle, il est inexact de parler de Reconquista et d’ailleurs les territoires reconquis jusqu’à cette date sont négligeables. Ce ne’st qu’après le double « électrochoc » du sac de St-Jacques-de-Compostelle et du sac du Saint-Sépulcre, que l’idée d’une reconquête légitime de l’Espagne fait son chemin jusqu’à devenir un projet dynastique pour les souverains chrétiens espagnols. A cet égard, le royaume d’Aragon joue un rôle d’impulsion mais c’est le royaume de Castille qui s’étend le plus rapidement à l’Ouest de la péninsule. Le XIe siècle voit d’ailleurs la reconquête symbolique de Tolède, l’ancienne capitale des Wisigoths.
I. Les événements déclencheurs
Espagne chrétienne de l'an mil
L’Espagne chrétienne vers l’an mil. Cliquez pour grossir.
● Les raids musulmans de l’an mil
Al-Mansûr
Al-Mansûr par
Francisco Zubaran (XVIIe).
A la fin du Xe siècle, al-Mansûr (« le Victorieux »), vizir du calife de Cordoue Hisham II, mène une série d’expéditions vers les territoires chrétiens du Nord. En 983, la ville de Simancas est détruite et les habitants, réduits en esclavage, sont envoyés à Cordoue. En 985, la ville de Barcelone est prise et mise à sac. Mais l’événement qui va frapper profondément toute la Chrétienté est l’expédition de 997 contre le sanctuaire de Saint-Jacques-de-Compostelle. Avec une gigantesque armée, al-Mansûr assiège la ville, puis la prend et l’incendie. La basilique est rasée et les cloches ramenées à Cordoue. C’est un véritable traumatisme qui secoue monde chrétien. En Orient, un peu plus de 10 ans plus tard (en 1009), le calife fatimide al-Hakim rase le Saint-Sépulcre (remarquez la synchronicité des événements).
● L’éclatement d’al-Andalus en taifas
Alors que vers l’an mil l’Occident chrétien entre dans une phase d’essor démographique et économique, l’Espagne musulmane, après la mort d’al-Mansûr (1002), connaît de graves troubles politiques, économiques et surtout ethniques. Al-Andalus est alors une véritable mosaïque de peuples entre les Arabes, les Berbères et les Hispaniques arabisés. L’affaiblissement du pouvoir central, les haines inter-ethniques et les difficultés économiques provoquent la dislocation de l’Espagne musulmane en de multiples principautés appelées taifas et la fin du califat omeyyade (1031).
Cette division politique ne peut que profiter aux Chrétiens, les taifas contrôlés par différents groupes ethniques entrant en concurrence pour tenter d’imposer leur hégémonie.
● L’apparition d’un front
Jusqu’au Xe siècle, les royaumes chrétiens du Nord sont séparés des territoires musulmans par une sorte de vaste no man’s land que ni Cordoue, ni les Chrétiens ne contrôlent vraiment. Avec le roi de Navarre Sancho III (début du XIe), l’espace qui sépare l’Aragon et la région musulmane de Huesca se rétrécit considérablement. Ce point qui peut paraître anecdotique est fondamental : un front (au sens militaire du terme) apparaît entre deux mondes culturels diamétralement opposés.
Le vocabulaire employé par les textes latins traduit ce changement de la perception de la « frontière » : jusque vers l’an mil, les souverains utilisent le mot Extrematura (« marche ultime ou extrême ») pour désigner les bornes du Sud de leurs domaines. Vers le milieu du XIe siècle, et pour la première fois dans les documents parvenus jusqu’à nos jours, apparaît le terme de « frontière » dans le testament dressé par le roi Ramiro Ier en 1059. Le mot est réemployé 3 ans plus tard dans un texte concernant Falces (Ribagorce) où le roi précise comment l’on doit se comporter en tant que guerrier en terre de « frontière ».
II. Les débuts de la Reconquista
● La naissance de l’idéologie
Sancho Ramirez
Sancho Ramirez.
C’est au XIe siècle que naît l’idéologie de la Reconquista. En 1063, le pape Alexandre II décide d’accorder la rémission de leurs péchés à tous ceux qui iraient combattre les Sarrasins d’Espagne. La guerre contre les musulmans devient une « guerre sainte » (au sens « sanctifiant » du terme). Le roi d’Aragon Sancho Ramirez bénéficie de l’appui du souverain pontife et se rend à Rome en 1068, où il place son royaume sous la dépendance du pape, l’Espagne étant considérée comme ayant autrefois appartenu au patrimoine de saint Pierre. En échange, le roi se voit qualifié par les actes de chancellerie de rex Hispanie, titre prestigieux dont bénéficiera aussi son fils Pedro Ier. Sancho Ramirez et le pape continuent à entretenir des relations privilégiées par la suite.
● La prise de Barbastro et la réaction musulmane
La première grande victoire remportée par les Chrétiens est la prise de Barbastro après 40 jours de siège, près de Huesca, en juillet 1064. L’opération réunit Ermengol III, comte d’Urgel, des chevaliers normands placés sous le commandement de Robert Crispin et peut-être le duc d’Aquitaine (sa participation longtemps admise est en réalité peu probable). La chute de la cité est alors un choc psychologique pour les musulmans d’al-Andalus.
La réaction ne tarde pas : dès 1064, le souverain du taifa de Saragosse, al-Muqtadir, attaque la haute vallée du Duero puis massacre des Chrétiens dans sa cité de Saragosse l’année suivante. Il lance également un appel au djihad à tous les musulmans d’al-Andalus. Il récupère Barbastro et le comte d’Urgel trouve la mort dans un combat.
● La Reconquista jusqu’à Tolède (1085)
En 1069, Al-Muqtadir conclut un traité avec le roi de Navarre Sancho de Peñalén en échange du versement d’un tribut de 12 000 monnaies d’or. Le roi de Navarre s’engage à adresser une ambassade au roi d’Aragon Sancho Ramirez pour lui demander de cesser les hostilités, sans quoi il s’engagerait à combattre aux côtés d’al-Muqtadir. Le traité est renouvelé en 1073.
L’assassinat en juin 1076 de Sancho de Peñalén met fin aux difficultés rencontrées par le roi d’Aragon. Le mois suivant l’assassinat, Sancho Ramirez s’empare de Pampelune et d’Estella. En 1082, al-Muqtadir meurt, facilitant la reconquête. En 1083, le roi d’Aragon capture Graus, remporte la bataille de Pisa contre les musulmans (au sud de Naval), et reprend Secastilla.
Du côté de la Castille, le roi Alphonse VI parvient en 1069 à faire payer un tribut au souverain du taifa de Séville, Abbad III, puis, soutenu par la papauté, met le siège devant Tolède. Après 11 ans de guerre, l’ancienne capitale des Wisigoths capitule en 1085. En 1090, Sancho Ramirez accourt à l’aide d’Alphonse VI pour repousser victorieusement les Almoravides décidés à reprendre la ville.
Muraille de Tolède - porte d'Alcantara
Muraille de Tolède, porte près du pont d’Alcantara.
Bibliographie :
LALIENA, Carlos ; SÉNAC, Philippe. Musulmans et chrétiens dans le haut Moyen Âge : aux origines de la reconquête aragonaise. Minerve, 1991.
MENJOT, Denis. Les Espagnes médiévales, 409-1474. Hachette supérieur, 1996.
SÉNAC, Philippe. Al-Mansûr. Perrin, 2005.

dimanche 4 décembre 2011

Une croisade contre les chrétiens d’Orient et L’Europe, c’est Byzance ?

Malgré la victorieuse défense de Constantinople contre les Arabes par Léon III et sa contre-offensive, continuée par Constantin V, dans tout le Moyen-Orient, l’empire restait d’autant plus fragile que Ravenne, conquise par les Lombards, lui avait échappé, sans parler des incursions bulgares.
La querelle iconoclaste avait laissé des traces durables : déçus que la nouvelle reconnaissance des images n’ait pas été accompagnée de vengeance, les anti-iconoclastes se révoltèrent, avec l’appui du pape, contre leur patriarche Photius, fort modéré et grand savant, mais parvenu au trône patriarcal par des méthodes douteuses, et qui n’hésita pas à entrer en voie de schisme (869-879), première fissure préludant, de fort loin, au grand schisme d’Orient.
Dans l’intervalle, sous la dynastie macédonienne qui réussit à se maintenir, par des successions régulières, pendant deux siècles, l’empire byzantin allait connaître sa plus belle période, malgré des guerres continuelles, notamment contre les Arabes et les Bulgares.
L’union religieuse avec Rome avait toujours été fragile, nous l’avons vu. La déchirure était d’autant plus sensible que les empereurs byzantins considérèrent comme une offense personnelle et un geste d’hostilité le couronnement de Charlemagne comme empereur d’Occident par le pape, le jour de Noël de l’an 800.
La rupture définitive intervint peu avant la fin de la dynastie macédonienne, en 1054 (il y aura neuf cent cinquante ans l’an prochain) quand le patriarche Michel Cérulaire décida de ne plus reconnaître l’autorité de Rome.
Les années suivantes furent catastrophiques pour Byzance : une attaque des Seldjoukides écrasa et fit prisonnier l’empereur Romain Diogène (1071), et s’assura d’une grande partie de l’Asie Mineure, ce qui provoqua une longue période d’anarchie jusqu’à l’avènement de la dynastie Comnène, qui refit de Byzance une grande puissance, malgré la perte de l’Italie du Sud et de la Dalmatie. Mais si les musulmans reculent définitivement en Espagne où les rois d’Aragon et de Castille mènent la « Reconquista » et provisoirement au Proche-Orient, conquis par les Croisés (bien qu’en 1158-1160 Manuel Ier ait réussi, malgré l’opposition du royaume latin de Jérusalem, à rétablir sa souveraineté sur Antioche), les Croisades ne sont pas dans l’ensemble favorables à Byzance, qui, comme schismatique, n’a en Occident que des ennemis ; les voies commerciales vers l’Orient ne passent plus obligatoirement par elle, mais bien par la Syrie ; bientôt l’empire perdra une bonne partie de son étendue, Chypre allant aux Lusignan, un nouvel empire bulgare, aussi hostile que le premier, se créant avec Jean Asên Ier.
Devenu, déjà, « l’homme malade », l’empire byzantin semblait promis au premier qui oserait s’y attaquer. Ce fut non pas un souverain d’Europe, mais le doge de Venise, Enrico Dandolo, qui réussit, sous prétexte de rétablir un empereur déposé, à détourner la quatrième Croisade contre Constantinople. La ville fut prise et affreusement saccagée(1) (13 avril 1204), une grande partie du butin étant rapportée à Venise, qui s’octroya également les principaux ports, la plupart des îles et une partie du territoire même de Constantinople.
Mais l’empire était si décomposé que la prise de la capitale n’impliquait pas la domination de l’ensemble du territoire : on vit une grande partie de celui-ci se constituer en royaumes indépendants, tandis que Baudouin de Flandres était élu empereur et faisait du territoire byzantin subsistant une mosaïque de principautés attribuées à des Croisés (Thessalonique, l’Achaïe, etc.). Cette situation ne devait guère durer qu’un an, en raison d’une invasion bulgare dont les ambitions étaient attisées par l’évidente faiblesse de ce qui restait de Byzance.
On put cependant croire un instant à la reconstitution de l’unité de l’Eglise, quand le clergé de Constantinople écrivit au pape Innocent III pour lui proposer sa soumission, sous des conditions fort anodines : le pape, malheureusement, crut ne pas devoir répondre et le clergé imposa un empereur, Théodore Lascaris, qui sut rétablir la situation, malgré la rivalité qui l’opposa à l’empire « latin » et à des concurrents, Michel puis Théodore Ange et, surtout, au tsar de Bulgarie Jean Asên II, qui l’écrasa en 1230 à Klokonitsa.

L’Europe, c’est Byzance ?

Constantinople ne s’étant pas défendue en 1261, la ville ne fut reprise par les Grecs que par surprise. Michel VIII Paléologue fut la souche d’une dynastie qui dura près de deux siècles.

Si le règne de Michel fut un succès bien temporaire, le déclin définitif de Byzance commença dès sa mort, en raison de la lutte qu’il fallut mener sur deux fronts, le premier à l’ouest, contre les « Latins », le second à l’est, contre les Ottomans, ou Osmanslis, à l’origine petite tribu turque d’Anatolie qui a réussi, profitant de circonstances favorables, à se constituer un domaine couvrant tout l’ouest de l’Asie mineure et une grande partie des Balkans, et aussi en conséquence des luttes pour le trône impérial et des luttes religieuses internes, plaies presque permanentes de l’Empire d’Orient, dès sa création...

Les empereurs sont alors tentés par la réconciliation avec Rome, le schisme apparaissant - sans doute à juste titre - comme une des causes essentielles de la décadence apparemment irrésistible de l’Empire. Des croisades pour desserrer le joug ottoman sont projetées et continueront de l’être, jusqu’au XVIe siècle et au-delà, dans tous les traités entre souverains chrétiens, mais elles relèvent plus de conventions que d’un véritable souci de combattre les Turcs.

Le pape, qui, lui aussi, voit, en cette période des XIVe et XVe siècles, son autorité contestée en Occident, n’est pas en mesure de les organiser, d’autant qu’il se heurte à l’aveuglement et à l’égoïsme féroce des républiques marchandes, Gênes et Venise, qui ne voient pas le danger turc et préfèrent assurer leur domination commerciale ; d’ailleurs, leurs exactions passées leur ont valu, de la part des Grecs byzantins, une haine inexpiable. Aussi quand, en 1439, l’empereur, le patriarche et une partie des évêques tentent une réconciliation avec Rome, c’est avec une incroyable violence que le peuple et la majorité du clergé s’y opposeront, tandis que la croisade, cependant organisée pour venir au secours de Constantinople, était écrasée en 1544 à Varna.

Non seulement la défaite des Serbes par les Ottomans à Kosovo en 1389 ne délivre pas Constantinople de la menace turque, mais elle place la ville et ce qui reste de l’empire à l’intérieur d’une tenaille ottomane. Celle-ci dut s’ouvrir quand les Mongols de Tamerlan battirent le sultan Bajazet à Angora en 1402, mais seulement pour vingt ans. Dès 1422, les Turcs étaient à nouveau sous les murs de Constantinople.

En 1451, Mahomet II décide que Constantinople sera sa capitale et il mettra tous les moyens pour y parvenir.

Contrairement à une légende tenace, non seulement les défenseurs de la ville ne perdirent pas leur temps à disserter sur le sexe des anges, mais ils organisèrent une défense désespérée, malgré l’absence quasi totale de tout secours venu d’Occident. Cette défense dura sept semaines mais dut céder devant un ennemi vingt fois supérieur en nombre et mieux pourvu d’artillerie. Dans le dernier combat, l’empereur, Constantin XI Dragagète, se fit courageusement tuer. Huit ans plus tard, les derniers débris de l’empire romain d’Orient tombaient aux mains des Turcs. Si la Grèce et la principauté de Serbie devaient obtenir leur indépendance en 1830 et les peuples des Balkans successivement jusqu’en 1912, Constantinople est toujours turque.

Les sultans ottomans installèrent leur capitale, véritable tête de pont en Europe, d’où ils lancèrent d’innombrables attaques contre les pays chrétiens, conquérant au passage Rhodes, Chypre et la Crète. Leur expansion fut ralentie par la victoire de Lépante en 1571 (gagnée après que le peuple catholique tout entier se fut mis en prière, récitant sans relâche le saint Rosaire), mais, un peu plus d’un siècle plus tard, ils arrivèrent sous les murs de Vienne d’où ils furent repoussés, définitivement, espérait-on.

Définitivement ? Aujourd’hui les Européens sont prêts à toutes les concessions, y compris à renier leurs origines chrétiennes, pour obtenir que la Turquie adhère à l’Union européenne. Or, en raison de sa natalité galopante, ce pays sera bientôt, s’il y adhère, le pays le plus peuplé, donc le plus représenté, de cette Union, c’est-à-dire que tôt ou tard la Turquie islamique dominera l’Europe d’origine chrétienne.

On pourrait penser que cette attitude des gouvernements européens provenait de leur soumission excessive aux désirs des Etats-Unis qui avaient promis, en récompense du soutien turc dans la guerre du Golfe de 1991, de conduire l’Europe à accepter cette adhésion. Il semble qu’il n’en soit rien, puisque les Etats-Unis n’ont pas obtenu le même soutien en 2003 et sont dorénavant beaucoup moins favorables aux souhaits des Turcs. Doit-on en conclure que l’objectif des gouvernements européens est, en fait, moins de complaire aux Etats-Unis que de détruire définitivement, par invasion intérieure, la chrétienté européenne ? On pourrait le croire quand on constate que certains seraient également favorables à l’adhésion d’Israël et des pays musulmans du Maghreb...

Tout cela fait que la date du 29 mai a, dans notre histoire, une importance considérable. Or, il n’en a été fait nulle commémoration, du moins en France, par les organismes habituellement chargés des commémorations.

Ils ne peuvent pourtant pas arguer que la prise de Constantinople par les Turcs ne concerne pas la France puisque, l’an prochain, la prise de la même ville par les Croisés en 1204 sera le prétexte de grandes commémorations.

Il est vrai que cela permettra de présenter les chrétiens croisés comme des barbares et des vandales comparés aux adeptes de l’islam, religion de paix, d’amour et de tolérance...
par Anne Merlin-Chazelas Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 296 du 19 juin 2003 et 297 du 28 juin 2003
(1) Il ne faut pas s’étonner de ces actions entre chrétiens : elles furent fréquentes, et l’on vit même, plus de trois siècles plus tard (1526-1527), l’empereur Charles Quint laisser ses lansquenets mettre à sac Rome et l’occuper près de deux ans, obligeant le pape Clément VII à se réfugier au Château Saint-Ange.