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lundi 20 novembre 2023

Pascal Dayez-Burgeon : « L’histoire byzantine est longue, complexe et multinationale » [interview]

 

byznace

14/05/2017 –07H45 Paris (Breizh-info.com) – Pascal Dayez-Burgeon vient d’écrire un livre très intéressant intitulé « Byzance la secrète », paru aux éditions Perrin.

Il s’agit d’une synthèse des moments essentiels de l’histoire byzantine à travers 18 chapitres.  En voici la présentation :

Byzance, à en croire la Désencylopédie en ligne qui parodie ironiquement Wikipédia, « est un truc que personne ne connaît, dont personne n’a rien à faire, et qui a pour principale propriété d’être incroyablement compliqué et ennuyeux ». C’est évidemment une plaisanterie, mais qui correspond à ce que beaucoup pensent sans oser se l’avouer. L’objectif de cet essai vise donc à porter un autre regard sur Byzance et à souligner la modernité d’un empire qui, pendant un millénaire, a fait face à des défis qui sont toujours les nôtres : le despotisme, le fanatisme religieux, la guerre ou le rapport complexe entre l’Orient et l’Occident. A ce titre, l’auteur a  choisi de se concentrer sur les moments essentiels de l’histoire de Byzance, en mettant en lumière ses principaux enjeux et en dénonçant ses principaux clichés : non, Istanbul n’est pas le nom turc de Constantinople, non, Théodora n’était pas une simple montreuse d’ours et non, Byzance ne rime pas forcément avec exubérance, décadence et manigances.

Byzance la secrète – Pascal Dayez-Burgeon – Perrin – 21€

byzance

Nous nous sommes entretenus avec l’auteur sur son ouvrage – qui évoque un nom et une histoire qui finalement, sont méconnus du grand public.

Breizh-info.com : Tout d’abord, pourquoi avoir affublé Byzance de l’adjectif « la secrète » ?

Pascal Dayez-Burgeon : Parce qu’il s’agit d’une histoire fort mal connue et qui, compte tenu des sources souvent lacunaires que nous en avons, recèle encore bien des secrets. Qui était Théodora, par exemple l’épouse de Justinien, une courtisane comme le prétend la légende ou plutôt une Grace Kelly, la fille d’un parvenu qui a mis Justinien en contact avec les réseaux mafieux de Constantinople et ses fonds occultes ?

Breizh-info.com : On apprend dans votre ouvrage qu’Istanbul n’est pas le nom turc de Byzance. Expliquez-nous l’origine de cette méprise ?

Pascal Dayez-Burgeon : Les Turcs, originairement nomades, n’avaient pas pour habitude de rebaptiser les villes dont ils s’emparaient. Officiellement, Constantinople a gardé ce nom jusqu’en 1927, date à laquelle Mustafa Kemal Atatürk lui a substitué l’appellation populaire de Istanbul qui dérive de la locution grecque Eis tên polin qui veut dire en Ville ou la Ville.

Breizh-info.com : Byzance, Constantinople, est aussi le symbole de la conquête d’une partie de l’Europe par l’empire ottoman..pouvez vous revenir sur la chute de cette civilisation, et les raisons de sa chute ?

Pascal Dayez-Burgeon : Multiséculaire, l’empire romain, dont le centre a été déplacé de Rome à Constantinople en 330 – d’où l’appellation de byzantin, a été détruit par les croisés en 1204. De 1261 à 1453, les croisés ayant été éliminés, l’empire a refait un tour de piste, mais très affaibli. Les envahisseurs ottomans s’en sont donc emparés morceau après morceau. En somme, après la conquête de Constantinople en 1453, on peut dire que les Ottomans ont reconstitué l’empire byzantin à leur profit. D’où leur ambition de conquérir Rome et l’Europe. DAESH prétend aujourd’hui nourrir les mêmes ambitions

Breizh-info.com : Qui furent les personnages marquant de Byzance, dans l’histoire ?

Pascal Dayez-Burgeon : Ses grands empereurs bien sûr, Constantin, son fondateur, Justinien, qui a fait construire Sainte Sophie, Héraclius qui a défait les Perses, ou encore Alexis Ier comnène qui a accueilli somptueusement les croisés au début du XIè siècle, mais aussi les intellectuels et les savants comme Anthémius de Tralles, qui a construit sainte Sophie, ou Michel Psellos (XIème), encyclopédiste et pré-humaniste, ou encore Bessarion (XVès) qui a fondé la bibliothèque Marciana de Venise.

N’oublions pas non plus tous les artistes anonymes à qui l’on doit mosaïques et icônes.

Breizh-info.com : Pourquoi son histoire reste-t-elle finalement peu connue des Européens ?

Pascal Dayez-Burgeon : L’histoire byzantine est longue, complexe et multinationale : on y accepte toutes les langues, toutes les cultures , toutes les ethnies. Depuis le XIXè et la montée des Etats-nations puis  du nationalisme, Byzance est donc très mal vue. Elle est pourtant un modèle d’avenir.

Breizh-info.com : Quels sont les ouvrages que vous lisez en ce moment et que vous recommanderiez à nos lecteurs ?

Pascal Dayez-Burgeon : Les religions, la parole et la violence de Claude Hagège, cet extraordinaire linguiste qui a encore beaucoup à nous apprendre : notre histoire est aussi une question de langues et la domination de l’anglais est loin d’être jouée

Breizh-info.com : Question hors sujet : que vous inspire la situation en Corée du Nord – un pays que vous avez étudié en profondeur – à l’heure actuelle ?

La Corée du Nord vit depuis 70 ans de l’instabilité dont elle menace cette région du monde essentielle qu’est le nord-est asiatique, à la frontière entre Chine, Russie, Etats-Unis et Japon. l’intention que semble avoir M. Trump d’accroître cette instabilité ne peut qu’inquiéter si elle se confirme.

Propos recueillis par Yann Vallerie

Crédit photos : DR
[cc] Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2017/05/14/69425/pascal-dayez-burgeon-byzance-secrete/

mardi 27 juillet 2021

14 avril 972 : empire d'Occident, empire d'Orient

 • En épousant à Rome, le 14 avril 972, la princesse grecque Théophano, Othon Il peut espérer unir, réunir, deux empires qui représentent l'un et l'autre la tradition romaine. Une tradition qui continue, cinq siècles après la décomposition de l'empire romain, à faire flamboyer l'imaginaire des peuples européens.

L'empire, disparu d'Occident à partir de 476, a survécu dans le cadré de l'empire byzantin. l'empereur régnant à Constantinople s'intitule « empereur des Romains » et les Byzantins, pourtant héritiers directs de la culture hellénique, se désignent fièrement eux-mêmes, en grec, par le nom de «Romaioi» (quand l'Islam à submergé, au VIIe siècle, les territoires byzantins d'Asie et d'Afrique, les musulmans ont adopté le terme de Roumis pour désigner leurs ennemis originaires d'Europe).

Les Byzantins affirment leur qualité d'héritiers et continuateurs de Rome à travers des symboles (l'aigle) et une titulature : le souverain byzantin revendique le titre d'« empereur des Romains » et dénie à tout autre que lui le droit de porter ce titre. C'est pourquoi Charlemagne, couronné empereur d'Occident en 800 et donc restaurateur de la dignité impériale en Europe de l'Ouest, se contente, par souci diplomatique, de prendre dans sa correspondance officielle avec Byzance le titre d« 'empereur Auguste »... Ses successeurs font de même et lorsque l'un d'entre eux, Louis Il, enfreint la règle et se prétend "empereur des Romains", il suscite force protestations venant de Constantinople.

Après la décadence de l'empire carolingien, au cours du IXe siècle, l'institution impériale ne renaît en Occident qu'en 962 lorsque le roi de Germanie Othon 1er, fils d'Henri 1er l'Oiseleur, est couronné empereur à Rome par le pape Jean XII. Othon bénéficie d'une grande popularité grâce à sa victoire du lechfeld (955) sur les Hongrois, nomades pillards venus d'Asie et qui ont agressé pendant des décennies l'Europe occidentale. Othon le libérateur, incarnant l'identité germanique, rassemble sous son autorité l'Allemagne et l'Italie du Nord, tout en se faisant le tuteur d'une papauté affaiblie par la médiocrité morale de plusieurs pontifes successifs (ainsi Jean XII « se fait remarquer, note Marcel Pacaut dans son Histoire de la papauté, par son amour de l'argent et ses aventures galantes »).

Héritier du titre impérial à la mort de son père (973) Othon Il « n'en avait hérité ni l'énergie, ni la perspicacité, ni l'aptitude à dominer les événements » (Robert Folz, La naissance du Saint-Empire). Mais il subissait, beaucoup plus que lui, la fascination de l'idée romaine de l'Empire. Il n'hésita pas à prendre le titre d« 'empereur Auguste des Romains », ce qui était une façon de s'affirmer le véritable successeur des Césars. Mais aussi, du coup, un défi à Constantinople. Hanté par la nécessité de contrôler l'ensemble de l'Italie, Othon Il voulait reprendre le sud de la péninsule, exposée aux incursions des Arabes venus d'une Sicile qu'ils occupaient depuis 827. Défait par eux en 982, Othon Il préparait la revanche lorsqu'il mourut l'année suivante. Sa veuve Théophano assuma la régence au nom du jeune Othon III.

Nièce de l'empereur byzantin Jean Tzimiscès, Théophano se révéla une femme de grande énergie. Elle donna à son fils une formation soignée, tant sur le plan politique que culturel. A travers elle le monde romano-germanique et le monde grec pouvaient se rejoindre. Ce grand projet devant être réduit à néant, en 1054, par le schisme marquant le divorce définitif entre l'Eglise latine et l'Eglise grecque.

P. V National Hebdo semaine du 10 au 16 avril 1997

vendredi 18 octobre 2019

AINSI MEURENT LES EMPIRES

Dans La Fin des empires, vingt spécialistes réunis sous la direction de Patrice Gueniffey et Thierry Lentz analysent comment, de l’Antiquité à nos jours, les empires ont toujours péri, mais aussi comment ils ont ressuscité sous d’autres formes. Une passionnante synthèse.
 Un peu plus de dix ans seront nécessaires au roi de Macédoine, Alexandre III, après qu’il eut soumis la Grèce, pour conquérir l’Asie mineure, l’Egypte et l’Empire perse, étendant son emprise de la Mésopotamie aux frontières de l’Inde. Mais, peu d’années après sa mort, ses successeurs se déchireront et l’empire d’Alexandre s’effondrera. Vingt-deux siècles plus tard, à l’est de l’Europe, l’Empire soviétique prendra la suite de l’Empire russe, né peut-être quand Ivan IV le Terrible, dans une symbolique empruntant à Rome et à Byzance, prit le titre de « tsar de toutes les Russies ». Il ne faudra cependant qu’un an et demi, entre la déclaration d’indépendance de la Lituanie, le 11 mars 1990, et la démission de Mikhaïl Gorbatchev, le 25 décembre 1991, pour que disparaisse cet empire qui avait Moscou pour capitale.
Deux millénaires séparent Alexandre le Grand et Gorbatchev. De l’Antiquité à nos jours, d’autres empires sont nés, ont atteint leur apogée, puis ont disparu. C’est cette fascinante litanie de puissances englouties par l’Histoire qu’égrène un livre collectif réalisé sous la direction de Patrice Gueniffey et Thierry Lentz, deux spécialistes de Napoléon. Vingt historiens – dont Claude Mossé, Jean-Louis Voisin, Sylvain Gouguenheim, Jean Meyer, Bartolomé Bennassar, Jean-Paul Bled, Arnaud Teyssier ou Lorraine de Meaux – y analysent la chute de ces constructions politiques que furent l’Empire romain d’Occident et la Perse sassanide, l’Empire carolingien et Constantinople, l’Empire aztèque et l’Empire espagnol, le Saint Empire romain germanique et le Grand Empire de Napoléon, l’Empire chinois et l’Empire ottoman, l’Autriche-Hongrie et le Troisième Reich, l’Empire britannique et l’Empire colonial français.
 « Tout empire périra », observait naguère le grand historien Jean-Baptiste Duroselle. D’un cas à l’autre, les causes diffèrent : trop grande disparité des populations conquises, paupérisation économique, épuisement politique ou militaire, crises de succession intérieures, rivalités extérieures. Les circonstances varient tout autant : longue agonie pour l’Empire byzantin, maladie de langueur pour le Saint Empire romain germanique et pour l’Empire ottoman, défaite militaire pour l’empire des Habsbourg, apocalypse sous les bombes pour le Reich hitlérien. Ajoutons que la durée de vie des empires « décourage toute comparaison », comme le reconnaissent Gueniffey et Lentz dans leur avant-propos : quelques années pour Alexandre le Grand et Napoléon, un siècle pour les Empires inca et aztèque, quatre siècles pour les Empires arabes, cinq siècles pour Rome, huit siècles pour le Saint Empire romain germanique, mille ans pour l’Empire byzantin.
A raison de ces dissemblances, est-il possible d’établir une théorie du phénomène impérial ? Rappelant, dans leur passionnante préface, que Montesquieu, Gibbon ou Toynbee s’y sont essayés, les deux directeurs de l’ouvrage esquissent à leur tour une réflexion à ce sujet. Mais pour souligner un paradoxe : si les empires sont mortels, tel le phénix, ils ressuscitent toujours. Parce qu’ils incarnent un mythe dont les hommes ont besoin. Les deux autres formes politiques qui ont existé dans le passé sont la cité ou l’Etat-nation. La première, limitée par sa taille, ne correspond plus aux exigences du monde moderne. Le second est d’origine européenne, or les Européens, après les excès du siècle des nationalités (le XIXe siècle) et les tragédies du XXe siècle, se sont détournés de l’Etat-nation, aspirant, à travers l’Union européenne, à dépasser les frontières afin de renouer avec la paix, à vivre sous un pouvoir lointain, par-là même respectueux des particularismes. La deuxième moitié du XXe siècle, en Europe, a vu par conséquent un regain de l’idée impériale. Pour autant, Patrice Gueniffey et Thiery Lentz rappellent que les rois de France, rejetant la tutelle de l’empereur comme du pape, imposèrent jadis le modèle de la nation, modèle qui triomphe à travers les Etats qui, aujourd’hui, décident de l’avenir du monde : les Etats-Unis, la Russie, la Chine, l’Iran, Israël, et… l’Allemagne. L’Allemagne qui est en train de saper l’Europe, si bien que, au XXIe siècle, les rêves d’empire se sont déjà évanouis sur le Vieux Continent. Conclusion : l’histoire continue.
Jean Sévillia
La Fin des empires, sous la direction de Patrice Gueniffey et Thierry Lentz, Perrin/Le Figaro Histoire, 474 p., 22 €.
Sources :  (Edition du  vendredi 12 février 2016)

lundi 13 mai 2013

11 mai 330 Naissance de la future Constantinople

Le 11 mai 330, l'empereur Constantin donne une nouvelle capitale à l'empire romain sous le nom officiel de «Nouvelle Rome». Cette cité prendra le nom de l'empereur après la mort de celui-ci. C'est sous ce nom, Constantinopolis ou Constantinople, qu'elle restera dans l'Histoire.
Jean-François Zilberman
Trop vaste empire
L'empire romain avait atteint ses plus grandes dimensions au siècle précédent. Il était devenu ingouvernable et résistait mal à la pression des Barbares.
En 293, l'empereur Dioclétien déplace le siège du gouvernement dans quatre villes proches des frontières les plus exposées (Milan, Nicomédie, Sirmium et Trèves). Il instaure un gouvernement collégial pour mieux tenir les frontières mais sa tentative fait long feu. Son successeur Constantin 1er s'établit à Nicomédie (aujourd'hui Izmit, au fond du golfe du même nom, sur la mer de Marmara) après avoir rétabli à son profit l'unité de l'empire.
Constantin cherche un site propice à une nouvelle capitale et en 324, jette son dévolu sur la ville de Byzance. Le choix est judicieux. Byzance a été fondée 1000 ans plus tôt, en 667 avant notre ère, par des colons venus de Mégare, sur les détroits qui séparent l'Europe de l'Asie.
La ville est située sur un promontoire à l'entrée du Bosphore. Cet étroit chenal ouvre sur la mer Noire (le Pont-Euxin en grec ancien), au nord, et sur la mer de Marmara, au sud.
Cette mer fermée débouche elle-même sur la mer Égée et la Méditerranée par le détroit des Dardanelles (l'Hellespont des Grecs anciens).
La nouvelle capitale surplombe la mer de Marmara et le Bosphore.
Elle est délimitée à l'est par un estuaire étroit qui remonte vers le nord et auquel sa beauté a valu d'être appelé la Corne d'Or (aujourd'hui, les bords de l'estuaire sont devenus une zone insalubre).
Contantinople commande les passages entre l'Europe et l'Asie. Elle est également proche des frontières du Danube et de l'Euphrate. Elle est enfin située au coeur des terres de vieille civilisation hellénique.
Comme il en est allé de Rome à ses lointaines origines, le périmètre de la ville a été d'abord délimité par un sillon tracé à la charrue. Puis, des dizaines de milliers de terrassiers se sont mis à l'oeuvre.
Dédicace
L'inauguration solennelle (ou «dédicace») est empreinte de rites païens, avec un sacrifice à la Fortune et une dédicace du philosophe néoplatonicien Sopâtros. Mais Constantinople naît à l'époque où le christianisme s'impose dans l'empire romain et, à la différence de Rome, elle sera dépourvue de temples païens et presque exclusivement chrétienne.
Les habitants reçoivent les mêmes privilèges que les Romains, notamment l'exemption de l'impôt et les distributions gratuites de froment. Un Sénat est constitué à l'image du Sénat romain. Des patriciens romains et grecs bénéficient de palais. Constantin lui-même réside dans la nouvelle capitale jusqu'à sa mort en 337.
Un empire de mille ans
Mêlant avec bonheur les cultures hellénique et latine, la ville se développe très vite et surpasse Rome. En 395, avec la scission de l'empire romain entre un empire d'Orient et un empire d'Occident, elle devient la capitale de l'Orient. Sa population atteint un million d'habitants à son apogée deux siècles plus tard, sous le règne de l'empereur Justinien.
Le 27 décembre 537, celui-ci dote la ville de son joyau : la basilique Sainte Sophie (Haghia Sofia ou Sainte Sagesse comme l'appellent encore les Turcs).
Avec l'empereur Héraclius, Constantinople abandonnera ses références latines et deviendra exclusivement grecque. L'empire prendra alors l'appellation de byzantin, en référence au nom grec de la ville.
Après plus de mille ans d'existence (un record !), l'empire byzantin cèdera le pas à l'empire ottoman. Constantinople en deviendra la capitale sous le nouveau nom d'Istamboul.
De Byzance à Istamboul
Après la prise de la ville par les Turcs en 1453, la cité devient la capitale de l'empire ottoman et la résidence officielle du calife musulman. Dans l'usage courant, elle prend alors le nom d'Istanbul (ou Istamboul en français). Selon une thèse très répandue, ce serait une déformation populaire de l'expression qu'employaient les Grecs pour dire : (je vais) eis tin Polin (à la Ville).
Selon une autre thèse, ce nom viendrait d'une altération populaire progressive de «Konstinoupolis» en Konstantinopol (comme Sevastopolis est devenue Sébastopol) puis Stantinopol. Comme la phonétique turque ne peut prononcer un st sans le faire précéder d'un i (ainsi stylo devenant istilo), on a donc eu Istantinopol puis, la paresse aidant, Istantpol, Istanbul (Istamboul en français littéraire).
D'après une aimable contribution de Jean-Marc Meyer, byzantiniste
http://www.herodote.net

vendredi 11 janvier 2013

L’Empire byzantin face à l’invasion arabe (632-718)

Lorsque l’Empire romain d’Occident disparaît avec la déposition du dernier empereur Romulus Augustule en 476, la quasi-indifférence générale règne dans l’Empire romain d’Orient, où siège désormais l’unique empereur romain à Constantinople. Le problème barbare semble en voie de solution, et l’empereur Anastase (491-518) laisse un Trésor plein ; mais ce répit est de courte durée. A l’éphémère reconquête justinienne (527-565) succèdent de nouvelles grandes invasions qui vont mettre l’existence de l’Empire en péril.
La dernière tentative de tenir le limès danubien échoue avec l’empereur Maurice (582-602). En quelques décennies, les Balkans sont submergés par les barbares tandis que l’Empire lutte en Orient contre les Perses sassanides. En 626, Constantinople est assiégée des deux côtés : par les Avars du côté occidental, et par les Perses venus de l’autre côté du Bosphore !
L’empereur Héraclius parvient à repousser les envahisseurs et remporte contre les Perses une victoire décisive à Ninive (627). Néanmoins, l’Empire alors très affaibli est devenu une proie idéale pour de nouveaux assaillants. L’invasion arabe est la plus grave que l’Empire va connaître jusqu’à celle des Turcs à partir du XIe siècle. L’Empire byzantin aurait très bien pu disparaître dès le haut Moyen Âge.
I. La conquête arabe
Dès la mort de Mahomet en 632, les musulmans se lancent à l’assaut des grandes puissances voisines : l’Empire byzantin et l’Empire perse sassanide. L’expansion est d’une très grande rapidité, et les villes byzantines tombent les unes après les autres : Damas (635-636), Qinjasrîn (637), Jérusalem (638), Césarée (640). Héraclius réagit en envoyant une armée à la rencontre des envahisseurs, laquelle essuie une lourde défaite à Yarmurk, près d’un des affluents du Jourdain (636).
La conquête de l’Égypte se fait sans que les conquérants arabes ne rencontrent de grandes résistances : la cité d’Héliopolis est perdue en 640, Tripoli en 644, Alexandrie est définitivement conquise en 646. L’Égypte constituait alors le « grenier à blé » de l’Empire, cependant, la perte de cette province ne semble pas avoir entraîné de famine grâce à l’approvisionnement venant d’Asie mineure et de Thrace, et à l’action des pouvoirs publics soucieux de maintenir la stabilité du prix du pain.
La conquête est ralentie par les troubles agitant alors le monde musulman : la fitna. Le dernier des quatre califes rashidun, Ali, est renversé par Mu’awiya, gouverneur de Damas en 661. C’est à cette occasion que les trois groupes religieux islamiques rivaux se forment : les sunnites (partisans de Mu’awiya), les shi’îtes (partisans d’Ali), et les kharidjites (anciens partisans d’Ali déçus par sa tentative de conciliation avec Mu’awiya).
Mu’awiya inaugure la dynastie des califes omeyyades, qui perdure jusqu’en 750, et relance la politique d’expansion militaire. Contrairement aux décennies précédentes, l’avancée se fait plus lente. La résistance est plus farouche en Asie mineure et les reliefs freinent la progression des troupes. A l’Ouest, l’Afrique du Nord est progressivement conquise de 660 à 709 (Carthage tombe en 698). Pour rappel, c’est en 711 que les musulmans traversent le détroit de Gibraltar à bord des navires chrétiens du comte Julien…
Le calife comprend l’intérêt de se doter d’une flotte, puisque les musulmans font désormais face à la mer à l’Ouest de l’Afrique et en Asie mineure (les îles). Déjà en 655, sous Ali, une flotte byzantine fut défaite au large de Lycie, ce qui permis la conquête d’une série d’îles, dont Chypre, Rhodes et Cos. Ces îles servent de bases de ravitaillement pour le premier siège de Constantinople qui est lancé par Mu’awiya en 674. Ce siège dure 4 ans et se termine par une victoire byzantine grâce à une arme nouvelle : le feu grégeois. Le reste de la flotte musulmane regagnant ses bases est en grande partie détruite par une tempête. Les musulmans vont mettre une génération pour reconstituer leur armée. Mu’awiya est même obligé de payer un tribut annuel de 3000 pièces d’or, 50 prisonniers byzantins et 50 étalons.
II. Les causes de l’échec byzantin
Comment se fait-il que le puissant Empire byzantin ait si mal résisté aux assauts musulmans ? Les historiens s’accordent pour dire que les Arabes ne possédaient pas un armement supérieur ou une supériorité numérique significative. Ce sont d’autres facteurs qui expliquent les succès musulmans.
En premier lieu, comme cela a été dit, les Byzantins et les Perses ont amenuisé leurs forces dans une longue guerre de cinquante ans, qui s’est terminée en 629 avec les accords d’Arabissos : les deux Empires était largement affaiblis et incapables d’affronter une grande invasion. Ensuite, les Byzantins ont tout misé sur la résistance des villes, les Arabes n’ayant pas développé de technique de siège. La consigne, après la défaite de Yarmuk, était d’éviter le combat, Byzance ne possédant plus une armée capable d’affronter l’ennemi en rase campagne. Or, la plupart des villes se sont rendues, ne voyant pas les troupes impériales venir à leur secours et préférant négocier des conditions de reddition favorables. Les divisions religieuses byzantines (l’hérésie monophysite) expliquent aussi en partie la reddition des villes mais sont loin d’en être la cause principale. Il y a enfin l’enthousiasme religieux des combattants musulmans, et l’effet de surprise (ces populations n’avaient jamais constitué un réel danger) : le réseau de forteresses aux frontières était insuffisamment dense.
III. Le second siège de Constantinople (717-718)
Feu grégeois
Le feu grégeois, élaboré vers 670 par les Byzantins, consistait à jeter sur la mer un mélange inflammable pour incendier les bateaux adverses (illustration du XIe siècle, Chronique de Jean Skylitzès).
En 717, profitant de troubles intérieurs byzantins, le commandant arabe Masmalah regroupe une énorme flotte et forme une gigantesque armée pour partir à nouveau à l’assaut de la capitale byzantine et annexer la « Romanie ». Une première escarmouche permet à la flotte de l’empereur Léon III de détruire quelques navires ennemis grâce au feu grégeois ; cette victoire remonte le moral de la population et des troupes mais surtout elle permet à la ville de ne pas se retrouver en état de blocus (problème des vivres). L’Empire byzantin bénéficie du soutien des Chrétiens d’Orient sous domination musulmane : les rameurs égyptiens font défection, refusant de combattre (plus de 70 ans après la conquête de l’Égypte) ! Les musulmans se sont ainsi vus privés d’une partie de leur flotte.
Des renforts arabes sont repoussés en Bithynie. Après un an de siège, minés par la famine, en proie à un hiver particulièrement rude (chevaux et chameaux meurent), les Arabes doivent se retirer. L’évacuation a lieu le 15 août 718, jour de la Fête de la Vierge. Comme en 678 une énorme tempête anéantit les restes de la flotte en déroute ! Jusqu’alors menacé dans son existence même, 718 marque la libération de l’Empire de l’emprise musulmane.
En revanche, cette victoire ne rassure pas pour autant les habitants de l’Empire qui pensent alors que Dieu les a abandonné. Même les lettrés n’ont pas conscience de ce tournant et continuent à se considérer en infériorité nette. Une colère divine semble s’être abattue sur l’Empire et les angoisses restent présentes ; ce qui va faire le terreau de la crise iconoclaste (725-843).
Jusqu’aux environs de 740, l’Anatolie continue d’être régulièrement razziée. Ce n’est qu’en 740 que pour la première fois une importante armée musulmane est défaite à Akroïnon, au coeur de l’Anatolie. Cette date marque le début de la grande reconquête byzantine qui va s’étaler sur deux siècles : en 975, Jean Tzimiskès arrivera à 150 km de Jérusalem !
Bibliographie :
CHEYNET, Jean-Claude. Byzance. L’Empire romain d’Orient. Armand Colin, 2001.
DUCELLIER, Alain ; KAPLAN, Michel. Byzance. IVe-XVe siècle. Hachette, 2006.
SÉNAC, Philippe. Le monde musulman des origines au XIe siècle. Armand Colin, 2002.

mardi 29 mai 2012

29 mai 1453 : chute de Constantinople, tueries, viols et sacrilèges. La fin d’un monde

Le 29 mai 1453, l’Empire romain d’Orient (« empire byzantin ») s’effondrait avec la chute de Constantinople, accompagnée de massacres des civils, tueries, viols et sacrilèges commis par les sectateurs de Mahomet.
« Durant toute cette journée, les Turcs firent, par toute la cité, un grand carnage de chrétiens. Le sang coulait sur la terre comme s’il en pleuvait et formait de vrais ruisseaux. … Georges Phrantzes dit aussi que, ‘en certains endroits, le sol disparaissait sous les cadavres et que l’on ne pouvait passer par les rues’.
‘… Ils volent, dérobent, tuent,… font captifs femmes, enfants, vieillards, jeunes gens, moines, hommes de tous âges, de toutes conditions’.
… Ils prenaient les trésors et les vases sacrés, dépeçaient les reliques et les jetaient au vent; ils exhibaient dans les rues puis dans leurs camps, le soir, des crucifix montrant le Christ coiffé de l’un de leurs bonnets rouges. De Sainte-Sophie, ils firent d’abord une écurie. Un nombre incalculable de manuscrits précieux, ouvrages des auteurs grecs ou latins de l’Antiquité, furent brûlés ou déchirés.
Les religieuses, violées par les équipages des galères, étaient vendues aux enchères. … ‘Cette cohue de toutes les nations, ces brutes effrénées, se ruaient dans les maisons, arrachaient les femmes, les traînaient, les déchiraient ou les forçaient, les déshonoraient, les violentaient de cent façons aux yeux de tous dans les carrefours’.
Pendant trois jours, ce fut aussi une terrible chasse et un immense marché aux esclaves. … Aucune bataille, aucune conquête n’avait jamais donné en si peu de temps autant de captifs. Ils furent vendus et revendus par la soldatesque puis par les mercantis de toutes sortes, séparés les uns des autres, promis aux travaux misérables jusqu’aux plus lointaines provinces du monde musulman.
… Mehmet avait ordonné que les familles des dignitaires grecs soient réduites à la plus dure et à la plus humiliante des servitudes. Il s’était fait réserver les filles les plus belles et les plus jeunes adolescents et il fit don de quarante très jeunes gens et de quarante vierges au pacha de Babylone. D’autres enfants grecs furent envoyés jusqu’à Tunis et à Grenade.
… Les habitants de Constantinople échappés aux massacres et à l’esclavage avaient fui. Ce n’était plus qu’une ville en grande partie dévastée et vide d’hommes.
… La chute de l’Empire byzantin marquait la fin d’un monde et jetait à bas l’héritage de l’antique Rome ».
Rappelons que Mehmet II (Mohamed II) ne rêva « que d’entrer en maître dans cette Constantinople chrétienne, qu’il voulait capitale de l’Islam. Ce jeune homme cultivé,… ami des arts et des lettres, avait fait massacrer ses frères en bas âge et faisait, à chaque campagne, scier en deux ou empaler les chefs ennemis prisonniers« .
Source : Jacques Heers, Chute et mort de Constantinople, Perrin, Collection Tempus, Paris 2007, p. 239, 252-259.
Un livre que l’on peut acquérir en ligne sur la Librairie française, ici.

Il y a aussi, Constantinople, la perle du Bosphore, de Jean Castrillo

mercredi 4 avril 2012

7 octobre 1571 : Bataille de Lépante (3ème partie)


Désastre de Varna et réorganisation de la Hongrie par Janos Hunyadi
Pourtant une opération de cette ampleur s’avère nécessaire. Sans plus aucune bande hussite dans le dos, les Hongrois vont l’organiser, sous la houlette de leur nouveau roi polono-lithuanien, Vladislav Ier Jagellon (en hongrois : Ulàszlo Ier),un jeune homme de 16 ans, qui n’a pas l’aval des héritiers de Sigismond... Vladislav veut conjurer le danger turc qui menace en permanence les provinces méridionales slaves du royaume hongrois. Il attaque. Il arrive avec ses armées sur les côtes de la Mer Noire, à Varna en Bulgarie. Nouvelle défaite : l’armée hongroise, composée de magnats, de nobles et de féodaux, est écrasée le 10 novembre 1444 ; le jeune Vladislav Ier, âgé de 20 ans, tombe les armes à la main face aux armées du sultan. Un nouveau martyr sacrifié pour la défense de l’Europe. Il avait été trop impétueux, aveuglé par son idéalisme et sa jeunesse.
Il avait commis la même erreur que le Sire de Boucicaut à Nicopolis en 1396. Et pire : la flotte vénitienne de l’Amiral Lorédan, qui devait embarquer les croisés à Varna pour les amener à Constantinople avant l’arrivée des troupes ottomanes, s’était attardée. Manque de coordination chez les Européens ! L’arrière-garde hongroise, commandée par un petit hobereau transylvanien, Janos Hunyadi, est également détruite mais Hunyadi s’échappe. Vu ses mérites et ses succès en Serbie moravienne lors des campagnes de 1442-1444, il est nommé “Gubernator” de Hongrie en attendant la majorité du futur roi Ladislas V, un Habsbourg, protégé par le nouvel empereur germanique Frédéric III, père de Maximilien Ier, le grand-père de Charles-Quint. Hunyadi est un excellent chef de guerre, dont Sigismond admirait les talents. Et un bon administrateur politique, qui va transformer la Hongrie en un État militaire efficace, débarrassé des pesanteurs du système féodal. Il veut faire des Hongrois, considérés encore comme des “sauvages” dans le reste de l’Europe, les “athletae Christi”, les défenseurs et les protecteurs de la chrétienté.
La Hongrie est décrite aussitôt comme le rempart, la muraille, la forteresse de l’Europe. Hunyadi se rend compte que le système féodal traditionnel, basé sur les humeurs des barons, ne permet pas l’entretien d’une armée permanente, capable de barrer la route aux Turcs. Il faut une armée nombreuse, populaire, bien entraînée, correctement payée, levée dans les masses paysannes, auxquelles il faut accorder des droits et des protections. Le pape lui envoie pour adjoint un prédicateur farouche, qui sait enflammer les esprits et faire accepter les réformes indispensables : le Franciscain Giovanni di Capistrano. Sans l’aide de Venise, qui a signé la paix avec le Sultan le 25 février 1446, Hunyadi forme ses troupes et passe à l’attaque en 1456, 3 ans après la chute de Constantinople, enlève Belgrade et conjure le danger turc pour 70 ans ! Mais une peste ôte la vie du “Gubernator” et du fougeux franciscain. Les 6 années et quelques mois du pouvoir tenu par Hunyadi et di Capistrano ont fait de la Hongrie un État pré-moderne, une nation en armes, que contesteront encore les “magnats”, au risque d’en détruire la pugnacité face aux Ottomans.
Skanderbeg et Alphonse d’Aragon tiennent l’Albanie
La Morée grecque (le sud du Péloponnèse actuel) était devenue le principal môle de résistance byzantin mais la défaite hongroise de Varna n’avait laissé aucun espoir aux Byzantins, malgré le passage au catholicisme romain de l’empereur Jean VIII lors du Concile de Ferrara et malgré l’Union de Florence de 1439, mettant théoriquement fin au schisme. L’Église grecque n’acceptera pas cette Union, jettant par là même les bases de dissensions civiles graves, qui mineront encore davantage l’empire moribond et encerclé. Mourad ravage la Morée en 1446, y installe un gouverneur pantin à sa dévotion. Les Hongrois ne sont pas encore battus et il reste les Albanais de Skanderbeg, nom turc et nom de guerre de Georges Castriota ou Kastriotis. Contrairement aux Hongrois et à leur jeune roi polonais, le chef albanais — ancien janissaire formé par les Turcs à la suite de l’enlèvement forcé des meilleurs garçons des Balkans pour les dresser à la chose militaire — n’est pas vaincu en 1444 ; avant le désastre de Varna en novembre, il avait écrasé une armée turque le 29 juin 1444, récoltant l’admiration de l’Europe entière : celle du Pape Eugène IV, pontife pugnace et dépourvu des naïvetés ou de l’avidité habituelles des hommes d’église, celle de Philippe le Bon, qui concocte des projets de Croisade et celle, bien sûr du jeune Vladislav de Hongrie. Skanderbeg est à l’époque l’un des espoirs de l’Europe combattante.
Si les Albanais avaient pu être présents à Varna, sans doute l’Europe aurait-elle vaincu. Mais Skanderbeg veut faire alliance avec le Roi de Naples, Alphonse d’Aragon et former un bloc hispano-italo-albanais capable de verrouiller la Méditerranée et l’Adriatique. Ce projet contrarie Venise qui s’y opposera, voulant garder seule le passage hautement stratégique que représente le Canal d’Otrante. L’hostilité de Venise donne un répit au Sultan : Skanderbeg, Alphonse d’Aragon et le Serbe Georges Brankovic tournent leurs forces contre Venise et l’affrontent pendant 2 ans, en 1447 et 1448. Il naîtra de cette guerre une méfiance entre Aragonais (puis Espagnols au XVIe siècle) et Vénitiens qui durera jusqu’à Lépante. Hongrois, Serbes de Brankovic et Albanais de Skanderbeg, allié aux Aragonais, Napolitains et Siciliens d’Alphonse d’Aragon constituent un bloc solide, qui barre aux Turcs la route de l’Adriatique et du Canal d’Otrante, voie maritime fort étroite entre les péninsules balkanique et italique. Cette alliance mobilise de nombreuses forces ottomanes : celles-ci tiennent les Hongrois en échec en 1448 dans la plaine du Kosovo, à l’endroit même où Lazare avait été vaincu. En 1450, les tentatives turques d’enlever la forteresse de Croïa en Albanie se soldent par un cuisant échec : Skanderbeg est victorieux. Cette pression hungaro-albanaise a réussi à donner du répit à Constantinople et a protégé l’Italie et Venise, malgré elle.
La chute de Constantinople, de la Morée et de Trébizonde : fin de la civilisation byzantine
Les querelles religieuses ne cessent plus de miner Byzance et la Morée. Certains Grecs préfèrent le “turban du sultan” aux “chapeaux des cardinaux” romains. Le 12 décembre 1452, le nouveau Basileus Constantin XI Dragasès impose par une grand messe tenue à Sainte Sophie l’Union avec l’église de Rome. Cette Union suscite la furie des prêtres grecs hostiles à toute réconciliation avec Rome. Face à la situation, Mehmed II, fin stratège, attaque en Albanie pour empêcher Skanderbeg et Alphonse d’Aragon de porter secours à Constantinople. Les Albanais sont vainqueurs, à la veille de la chute de la ville. De mars à août 1452, Mehmed II fait construire la forteresse de Rouméli-Hissar à l’endroit où le Bosphore est le plus étroit, permettant ainsi aux canons turcs d’empêcher tout trafic et donc tout secours naval sur la voie d’eau. Deux navires vénitiens, apportant du blé de la Mer Noire, sont coulés devant Rouméli-Hissar. Tous les liens avec le littoral de la Mer Noire sont rompus. La ville est isolée. Louis Bréhier nous rappelle que le siège commence dès février 1453 par l’occupation de toutes les places grecques défendant l’accès à la ville. Les banlieues sont ravagées et l’investissement proprement dit débute entre le 2 et le 6 avril 1453. Les Ottomans de Mehmet II le Conquérant prennent Constantinople le 29 mai 1453. Le Basileus meurt les armes à la main. Un chroniqueur demeuré inconnu écrit :
« L’empereur grec se défendit bravement et résista aux païens, tant et si bien, qu’ils le laissèrent. Et c’est en ce lieu qu’il fut tué. Un janissaire lui trancha la tête, alors qu’il était déjà mort, l’emmena et la porta aux pieds du sultan et dit : ‘Heureux seigneur, tu vois là la tête du pire de tes ennemis’. Le sultan demanda alors à un prisonnier, un ami de l’empereur grec nommé Andreas, de qui était cette tête. Andreas répondit : ‘C’est la tête de notre empereur, de notre seigneur’ ».
La ville est livrée au pillage, d’atroces massacres ont lieu, le Sultan entre dans Sainte Sophie et foule le maître-autel aux pieds. Après Byzance, la Morée tombe aux mains de Mehmed II, à l’exception de la place de Monemvasia qui restera vénitienne jusqu’en 1540. L’État de Trébizonde suit en 1461, malgré son alliance avec Ouzoun-Hassan, chef de la Horde turque du Mouton Blanc, qui a épousé la sœur du Basileus de Trébizonde, Theodora Comnène. Mais les troupes d’Ouzoun-Hassan sont battues par les Ottomans et contraintes d’accepter une paix fort humiliante. David, dernier empereur de Trébizonde, est exilé. Theodora ne désarme pas : elle enjoint en 1467 David et les siens d’envoyer un de leurs fils à la cour des Moutons Blancs, pour qu’avec leur appui il redevienne Basileus de Trébizonde. Mehmed II l’apprend et, furieux, ramène la famille exilée à Constantinople, veut les obliger à se convertir ; devant leur refus, il fait décapiter David et ses 7 fils. Louis Bréhier écrit, pour terminer son livre magnifique sur l’histoire byzantine : « Par l’héroïsme avec lequel il accepta le martyr, le dernier Basileus de Trébizonde se montra digne du dernier Basileus de Constantinople ». La civilisation byzantine venait d’expirer sans plus aucun espoir de renaissance. Les Turcs ottomans sont désormais face aux forces disparates de la Rome d’Occident, divisée en puissances antagonistes. Ils espèrent pouvoir appliquer à leur profit le plan de reconquête mis en œuvre par Justinien, 900 ans auparavant.
Mehmet II continue à accroître sa puissance : de 1456, année où les Hongrois de Hunyadi reprennent Belgrade, à 1480, il avance ses pions dans les Balkans et, de 1463 à 1479, il entre en guerre avec Venise, qui n’avait pas voulu faire cause commune avec les Albanais de Skanderbeg et Alphonse d’Aragon. Le Sultan profite de toutes les dissensions entre puissances chrétiennes, selon des stratégies éprouvées depuis les tout premiers succès des Osmanlis d’Othman et d’Orhan. Les Turcs chassent ensuite les Génois de la Mer Noire : le ressort principal du commerce médiéval se voit ainsi brisé. On avait coutume de dire à l’époque : “Amène n’importe quelle marchandise dans la Mer Noire (ou en Crimée) et tu es sûr qu’elle sera vendue”. En effet, les caravanes mongoles venaient les y chercher et les amenaient vers les camps de yourtes des grands khans, vers la Perse, l’Inde et la Chine.
La double chute de Constantinople et de Trébizonde, avant la découverte de l’Amérique et le contournement de l’Afrique par les Portugais, isole l’Europe, la coupe des immensités asiatiques et des débouchés qu’elles autorisent, la condamne à n’être plus qu’un petit promontoire acculé à un océan immense ne menant apparemment nulle part, sauf pour quelques pêcheurs de morues, scandinaves ou normands, initiés aux vieilles routes vikings menant au Groenland et au Labrador. La Hongrie, elle, résiste, forme un verrou et protège le cœur germanique et alpin de l’Europe. Le Sultan ne peut pas menacer Vienne, tant que les Hongrois tiennent Belgrade. En 1472, Venise, alliée au Pape et au Royaume de Naples, lance une vigoureuse contre-offensive : la flotte de la Sérénissime, commandée par Pietro Mocenigo, et celle du Saint Siège, commandée par le Cardinal Caraffa, attaque Satalia et Smyrne, qui est pillée. Les Européens restent maîtres de la mer et, sur terre, règne le statu quo, grâce à la bonne organisation des défenses hongroises.
Premier siège de Rhodes et prise d’Otrante
Le dernier quart du XVe siècle n’est pas aussi glorieux pour les Ottomans. Ceux-ci décident toutefois de 2 coups de force en 1480. En mars, Mehmed II attaque Rhodes parce que les Chevaliers, par leur présence et par leurs initiatives, lui contestent la maîtrise de la mer. Le siège dure plusieurs mois, mais c’est l’échec. Les Chevaliers résistent. Rhodes tient. L’Europe garde son bastion et sa base dans le bassin oriental de la Méditerranée. En août, 90 galères turques, flanquées de 20 navires de transport, attaquent le port d’Otrante, en Apulie, dans le talon de la botte italique, là où l’Adriatique est la plus étroite, une largeur de 75 km. à peine. Après 2 semaines de siège, la ville tombe, le 11 août. Ses défenseurs ont été héroïques mais trop peu nombreux pour faire face à une armée ottomane que les sources estiment entre 18.000 et 100.000 hommes. De plus, la garnison d’Otrante ne disposait pas d’artillerie. Malgré sa faiblesse, elle avait refusé la reddition immédiate. Elle est livrée au pillage et au massacre. L’archevêque Stefano Pendinelli est massacré sur le maître-autel de la cathédrale. Après la ville, les campagnes environnantes subissent un sort tout aussi cruel.
Les Ottomans disposent d’une tête de pont en Italie et cherchent très vraisemblablement à prendre la “pomme rouge”, c’est-à-dire Rome, de façon à ce que Mehmed II soit l’héritier des 2 empires romains, ce qui était son rêve. En même temps qu’elle constitue une tête de pont sur le sol italien, Otrante verrouille l’Adriatique et permet de tenir Venise en échec, de la couper de ses possessions dans le bassin oriental de la Méditerranée. Mais l’Apulie, à l’époque, est possession aragonaise : l’honneur hispanique est donc bafoué. Mehmet II vient, en violant le sol italien, de se donner des ennemis implacables : les Aragonais, qui, bientôt alliés aux Castillans, vont lutter sans relâche contre les flottes turques, jusqu’à Lépante. Sitôt la chute d’Otrante connue, le fils du roi Ferdinand, Alphonse, Duc de Calabre, marche à la tête d’une armée vers Otrante, bien décidé à bloquer les Ottomans, qui promettent, pour le printemps, l’arrivée d’une nouvelle armée de 120.000 hommes, prête à conquérir, annoncent-ils, toute la péninsule italique.
L’inquiétude est à son comble en Italie. La zizanie règne cependant entre les nombreux états et villes-États d’Italie. Aucune décision claire et tranchée n’émane de cette cacophonie d’intérêts contradictoires et de jalousies mutuelles. Seul le Pape promet argent et renfort. Finalement, les secours ne viendront que d’Espagne, mandés par les Rois catholiques, Ferdinand et Isabelle. Mais le 3 mai 1481, avant le choc entre les 2 armées, Mehmet II meurt inopinément. Le Duc de Calabre reprend la ville et tous les prisonniers turcs, qu’il y faits, sont envoyés aux galères. Pour la première fois, des musulmans rameront sur les galères européennes. En 1489, Venise prend possession de Chypre, dont la chute, quelques mois avant Lépante, provoquera une volonté de résistance et conduira à l’émergence de la “Sainte Ligue” de 1571.
Nous arrivons au XVIe siècle. Le décor est déjà planté. Le binôme Aragon-Castille, présent en Italie du Sud et en Sicile, est bien décidé à ne plus tolérer d’opérations ottomanes en Apulie ou en Sicile, a fortiori dans le bassin occidental de la Méditerranée. Venise entre en guerre avec les Turcs en 1499 et subit plusieurs revers, à La Sapienza (au sud de la Grèce actuelle) et dans la Baie de Navarin. Ensuite, lors de la première bataille de Lépante, le 25 août 1499, la flotte vénitienne est une nouvelle fois battue. En 1500, nouveaux revers en Grèce. Venise doit faire appel à l’Espagne qui affronte les Turcs pour la première fois dans une opération navale d’envergure : la flotte du Capitaine-Général Gonzalo de Cordova entre en action à l’automne 1500 et taille quelques solides croupières aux Turcs. Mais, en fin de compte, les Ottomans sont victorieux : lorsque la paix est signée en août 1503, Venise doit renoncer à toutes ses places fortes grecques. Les Ottomans possèdent désormais une flotte capable de damer le pion aux Européens, de leur contester au moins l’accès à la Méditerranée orientale. La France promet des secours mais ne les envoie pas. Seule l’Espagne est décidée à en découdre avec les Turcs. Mais elle doit avoir les mains libres en Méditerranée occidentale et la débarrasser des pirates barbaresques.
L’Espagne passe à l’attaque en Afrique du Nord
La future alliance de Lépante se dessine déjà à l’horizon, bien qu’elle connaîtra bon nombre de lézardes au cours des 7 premières décennies du XVIe siècle, dues à l’incapacité congénitale des Européens à faire front commun sur le long terme contre un ennemi, qui, lui, a de la suite dans les idées, une stratégie unitaire et un plan sur le très long terme. À l’époque seuls les Espagnols et les Chevaliers de Rhodes conçoivent une stratégie de même ampleur. Au moment même où les Vénitiens sont contraints d’accepter les conditions du sultan et d’évacuer la plupart de leurs bases grecques, les Chevaliers de Rhodes passent à l’attaque et détruisent une flotte turque en août 1503, qui avait harcelé les côtes de l’île que contrôlait leur Ordre de Saint-Jean. Pour affronter les Ottomans sur la ligne Otrante/Malte et leur barrer la route de la Méditerranée occidentale, les Espagnols doivent préalablement liquider les flottes barbaresques qui écument le bassin occidental, razzient les côtes espagnoles, italiennes et provençales, ainsi que les Baléares.
Une fois le danger français éliminé en Italie en 1504, les Ibériques passent à l’offensive en Afrique du Nord, sous l’impulsion d’un Cardinal qui, assurément, préfère réfléchir aux meilleures stratégies navales qu’aux arcanes fumeuses de la théologie : il s’appelle Francisco Ximenes de Cisneros et est devenu Cardinal en 1507, par la grâce du pape Jules II, pontife guerrier et protecteur des arts et de Michel-Ange. Deux ans après sa nomination comme primat d’Espagne, Francisco Ximenes de Cisneros décide une offensive de grande envergure en direction de l’Afrique du Nord, dont les pirates ne cessent de menacer les côtes espagnoles et italiennes. Le 18 mai 1509, les troupes hispaniques, menées par le Cardinal en personne, prennent la ville d’Oran, qui, depuis, en dépit de toutes les vicissitudes de l’histoire, revient de droit à l’Espagne. Peut-être qu’un jour le drapeau “sang et or” flottera-t-il à nouveau sur la ville ? Prions pour qu’alors, ce soit pour l’éternité. L’armée espagnole ne prend pas seulement Oran, elle prend aussi Bougie, après un débarquement dirigé par Pedro Navarro, et enlève ensuite Tripoli en Libye, où elle installe une base qui demeurera inexpugnable pendant quelques décennies. Elle ne peut pas aller plus loin, malheureusement. Elle ne parvient pas à prendre pied à Djerba, au large de la Tunisie. Elle doit lever le siège et une tempête détruit une bonne partie de ses navires. Le Roi Ferdinand décide d’arrêter les opérations en septembre 1511.
Les Chevaliers de Rhodes prouvent qu’ils détiennent à l’époque la meilleure intelligence géopolitique des enjeux. En 1510, ils détruisent une flotte égyptienne à proximité d’Alexandrette. Immédiatement après leur victoire sur mer, les Chevaliers débarquent dans le port et détruisent tous les chantiers navals qui s’y trouvent parce qu’ils travaillaient à armer une flotte mamelouk, destinée à lutter contre les Portugais en Mer Rouge. Le contournement du bloc musulman par les Portugais était l’entreprise stratégique de longue haleine la plus audacieuse de l’Europe à l’époque. Elle avait commencé par les conquêtes de Henri le Navigateur au XVe siècle, par la maîtrise de Madère, des Açores et des Iles du Cap Vert. Les Portugais étaient maintenant bien présents dans l’Océan Indien. Il ne fallait pas que leur présence y soit mise en danger. Les Chevaliers y ont veillé en 1510. Aussitôt, bien évidemment, les Turcs prennent conscience du danger mortel que représente leur présence à Rhodes. Ils savent désormais qu’il est impératif pour eux de prendre l’île.
Sélim Ier s’empare de la Syrie et de l’Égypte
En 1515, une flotte espagnole commandée par Don Luis de Requesens bat une flotte barbaresque à proximité de l’île de Pantelleria. En 1516, les Espagnols débarquent près d’Alger dans l’espoir de prendre la ville et d’éliminer ainsi la principale base de la piraterie nord-africaine. Aroudj Barberousse, principal capitaine des Barbaresques, les bat sur terre et l’escadre est détruite par une tempête. Sélim Ier, devenu Sultan à Constantinople en 1512, est, de fait, coincé entre un Occident européen désuni, dont la principale puissance est désormais l’Espagne, qui passe à l’offensive, et un Orient perse, hostile aux Ottomans, parce qu’ils leur barrent la route vers la Méditerranée. Par la force des choses, par les lois de la géographie, Sélim est devenu, en dépit de ses origines et de ses références turques, l’héritier du territoire de Byzance, faute d’être l’héritier de son esprit grec et orthodoxe. En tant que tel, il affronte un ouest et un est, qui sont, peu ou prou, les mêmes que ceux qu’affrontait Justinien, géographiquement parlant du moins.
3 faiblesses marquent son empire si on le compare justement à celui de Justinien : il ne franchit pas la ligne Otrante / Malte ; il n’a aucune base d’appui sur le continent africain ; sa frontière orientale reste très vulnérable, face à une Perse qui renait alors de ses cendres sous l’impulsion du fondateur de la dynastie séfévide, Shah Ismail I. Celui-ci s’empare en effet de l’Azerbaïdjan en 1501 et de Bagdad en 1509. Sur mer, le danger vénitien semble conjuré depuis la victoire ottomane de 1503, mais l’Espagne, maîtresse du Royaume de Naples, de la Sicile et de la Sardaigne, se montre très offensive en Méditerranée occidentale. Si elle s’assure une domination non partagée dans cette partie de la Grande Bleue, elle disposera de bases solides pour passer à l’offensive en Méditerranée orientale, où l’Égypte des Mamelouks, en pleine déliquescence, est le maillon faible du monde musulman voire une proie potentielle pour une croisade arc-boutée sur Chypre et Rhodes.
Sélim Ier n’a pas beaucoup de choix : il doit trancher, il doit faire la guerre. Et il la veut. Il accuse les Égyptiens de favoriser les desseins des Perses, en laissant des troupes perses passer en Anatolie, via les terres de la Haute Mésopotamie que contrôlent les Mamelouks. En 1516 et en 1517, à la suite de campagnes rondement menées et avec l’appui d’une puissante artillerie dont ne disposent pas les Égyptiens, Sélim Ier s’empare de la Syrie, de la Palestine et de l’Égypte, qui sont absorbées dans l’empire ottoman. Le Caire fut pillé de fond en comble et Touman, le successeur de Kansouh, Sultan d’Égypte, qui avait tenté de barrer la route aux Ottomans victorieux est pendu le 13 avril 1517, après la décollation de 3 à 4.000 Mamelouks, dont une soixantaine d’émirs. L’ancienne élite est exterminée sans pitié et remplacée par une nouvelle élite entièrement ottomanisée.
Les Barberousse s’emparent de l’Afrique du Nord par le fer et par le feu
Sélim Ier, par des campagnes éclairs, s’est donné des atouts géopolitiques majeurs : la frontière orientale est sécurisée ; l’Anatolie ne peut plus être envahie par le sud ; toute la côte orientale de la Méditerranée est sous domination ottomane et potentiellement fermée au commerce des villes italiennes ; la puissance ottomane a pris pied en Afrique, de la Mer Rouge à la Cyrénaïque. Le Sultan peut faire sa jonction historique avec les Barbaresques et absorber dans l’orbe ottomane presque tous les territoires nord-africains que Justinien avait conquis en commençant par s’attaquer à la puissance maritime des Vandales, établis sur le territorie de la Tunisie actuelle. Justinien avait reconquis le sud de l’Espagne contre les Wisigoths : avec l’aide des Maures d’Afrique du Nord, des pirates des côtes algériennes et des Morisques demeurés en Espagne après 1492, il compte bien, lui aussi, s’y établir. Par tous les moyens, y compris les moins délicats.
Les Barberousse, une famille d’origine albanaise résidant au départ à Mytilène, une île de l’Égée, vont passer du bassin oriental au bassin occidental de la Méditerranée, conquérir sans ménagement l’Afrique du Nord, y introduire des armées de janissaires ottomans et y affronter les Espagnols. Virtuellement, par l’intermédiaire de cette famille, les Ottomans s’emparent du Maghreb, sauf du Maroc. En 1516, les Barberousse prennent Alger, qui est soumise au pillage et au viol. On n’est pas plus tendre avec les musulmans d’Alger qu’on ne l’a été avec les chrétiens d’Otrante en 1480 !
En 1517, c’est au tour de Tlemcen de subir un sort aussi peu enviable. Les 7 fils du roi local sont égorgés et leurs corps pendus aux remparts de la ville. Les Espagnols les vengeront l’année suivante : Aroudj, poursuivi, est rattrapé, tué et décapité. L’Oranie et les confins du Maroc échappent à l’emprise des Barberousse et de l’empire ottoman. En revanche, les Espagnols ne prennent pas Alger. Kheir-ed-Din Barberousse, le dernier survivant de sa phratrie, défend la ville avec succès en 1518. En maîtrisant Alger et bientôt l’ensemble de la Tunisie, en pacifiant par le fer et par le feu la Kabylie, en soumettant la population autochtone à une régime d’une sévérité inouïe, Kheir ed-Din reconstitue, en quelque sorte, le royaume maritime et corsaire du chef vandale Genséric, et s’attaque aux côtes de la Sicile et de l’Italie.
En 1519, ils écument le littoral de la Provence. Ils ne trouvent pas d’adversaire à leur taille. Les Musulmans sont maîtres du bassin occidental avant même d’être les maîtres incontestés du bassin oriental. En effet, Rhodes tient toujours, alors que Kheir ed-Din, à Alger, dame le pion aux Espagnols qui ne peuvent pas encore aligner un capitaine aussi intrépide. Sauf peut-être cet Andrea Doria qui, en 1519, protège avec succès, pour le compte du roi de France, les côtes provençales. Il refera parler de lui. En attendant, l’oumma dispose de meilleurs pions en Méditerranée occidentale, avec les corsaires barbaresques, qu’en Méditerranée orientale, parce que les Chevaliers de Rhodes y sont toujours présents, alors que la plus grande puissance musulmane est maîtresse de toutes les terres de l’Orient méditerranéen.
Soliman Ier le Magnifique s’empare de Rhodes
En attendant, fort des succès de Kheir ed-Din dans le bassin occidental, le nouveau Sultan, Soliman Ier, bientôt surnommé le “Magnifique”, décide, à son tour, de passer à l’offensive : en 1521, il s’empare de Belgrade, démantelant du même coup le système de défense hongrois dans les Balkans. La frontière méridionale de la Hongrie est “démembrée” pour reprendre le vocabulaire de Richelieu et de Vauban. La voie est ouverte pour une invasion future. Elle ne tardera pas. Soliman Ier ne règle pas tout de suite le compte de ses ennemis hongrois. En juin 1522, il fait débarquer 300.000 hommes à Rhodes, avec la ferme intention de détruire la base des Chevaliers, afin d’être enfin maître de la Méditerranée orientale. Le siège va durer 6 mois. L’île de Rhodes a grosso modo la forme d’une ellipse, disposée selon un axe nord-est / sud-ouest. La ville de Rhodes, et donc sa principale forteresse, se trouve sur la pointe nord-est de l’île. Le 26 juin 1522, face aux troupes innombrables de Soliman, il y a seulement 700 chevaliers, 500 archers crétois et 1.500 mercenaires d’origines diverses, auxquels se joignent bien entendu tous les habitants chrétiens de l’île, mobilisés jusqu’au dernier homme. Cette maigre garnison a toutefois l’avantage d’être à l’abri de murs réputés imprenables et d’être dotée de réserves de munitions, d’eau et de nourriture suffisantes. Le principal danger qui guettait les défenseurs étaient les sapes des Ottomans, cherchant par tous les moyens à ébranler les murailles de Rhodes, sans devoir donner un assaut qui coûterait horriblement cher.
En effet, en septembre déjà, les Chevaliers doivent constater que les Turcs ont creusé une cinquantaine de tunnels sous les murailles de la forteresse. Sous la direction d’un ingénieur militaire italien, Gabriele Tadini, les assiégés parviennent très souvent à les détecter et les mettre hors d’usage. Mais Tadini ne pouvait pas espérer gagner à tous les coups. En septembre, une mine ottomane explose sous la section tenue par les Chevaliers anglais, provoquant une brèche de 30 pieds (de 9 à 10 m.), dans laquelle tentent immédiatement de s’engouffrer les premières troupes de Soliman. 2 heures de combats au corps à corps s’ensuivent : les Chevaliers tiennent, les Ottomans doivent se retirer. Ce sera quasiment le seul combat sur les remparts de Rhodes. Seul l’épuisement des réserves fera fléchir les Chevaliers. Le lendemain du jour de Noël, le Grand Maître Philippe de Villiers de l’Isle Adam accepte la capitulation et invite le Sultan à Rhodes même pour négocier les termes de la reddition. Devant les portes de la ville, Soliman Ier congédie ses gardes en leur disant : “Ma sécurité est garantie par la parole du Grand Maître des Hospitaliers, ce qui est finalement plus sûr que toutes les armées du monde”.
Le 1er janvier 1523, les Chevaliers quittent Rhodes pour la Crète : Soliman Ier, dans un geste de magnanimité, leur a laissé la vie sauve et ne les a pas réduits à l’esclavage. La chute de Rhodes est ressentie comme une épouvantable catastrophe : en effet, Rhodes se trouve à mi-chemin entre Constantinople et Le Caire, selon l’axe nord-sud, à mi-chemin entre la Grèce et la Syrie, selon l’axe ouest-est. Pour l’historien anglais Barnaby Rogerson : “Rhodes exerce une pression, comme celle d’un pouce, sur les 2 artères des communications ottomanes”, du moins depuis la double conquête de la Syrie et de l’Égypte. Pour Soliman Ier, en effet, la présence des Chevaliers était devenue intolérable, une question de survie, à laquelle il ne pouvait pas ne pas répondre. Mais la question que tous se posent en Europe est la suivante : où Soliman Ier va-t-il attaquer la prochaine fois ? Quels coups terribles va-t-il bientôt infliger à la chrétienté européenne, déchirée par le conflit qui oppose Charles-Quint à François Ier pour la maîtrise du Milanais, de la plaine du Pô et de la fenêtre sur l’Adriatique qu’elle offre ?

dimanche 20 novembre 2011

Desouche Histoire : L’Empire byzantin face à l’invasion arabe (632-718)

Section du mur de Théodose II
Section restaurée du mur de Théodose II (Constantinople).
Lorsque l’Empire romain d’Occident disparaît avec la déposition du dernier empereur Romulus Augustule en 476, la quasi-indifférence générale règne dans l’Empire romain d’Orient, où siège désormais l’unique empereur romain à Constantinople. Le problème barbare semble en voie de solution, et l’empereur Anastase (491-518) laisse un Trésor plein ; mais ce répit est de courte durée. A l’éphémère reconquête justinienne (527-565) succèdent de nouvelles grandes invasions qui vont mettre l’existence de l’Empire en péril.
La dernière tentative de tenir le limès danubien échoue avec l’empereur Maurice (582-602). En quelques décennies, les Balkans sont submergés par les barbares tandis que l’Empire lutte en Orient contre les Perses sassanides. En 626, Constantinople est assiégée des deux côtés : par les Avars du côté occidental, et par les Perses venus de l’autre côté du Bosphore !
L’empereur Héraclius parvient à repousser les envahisseurs et remporte contre les Perses une victoire décisive à Ninive (627). Néanmoins, l’Empire alors très affaibli est devenu une proie idéale pour de nouveaux assaillants. L’invasion arabe est la plus grave que l’Empire va connaître jusqu’à celle des Turcs à partir du XIe siècle. L’Empire byzantin aurait très bien pu disparaître dès le haut Moyen Âge.
I. La conquête arabe
Dès la mort de Mahomet en 632, les musulmans se lancent à l’assaut des grandes puissances voisines : l’Empire byzantin et l’Empire perse sassanide. L’expansion est d’une très grande rapidité, et les villes byzantines tombent les unes après les autres : Damas (635-636), Qinjasrîn (637), Jérusalem (638), Césarée (640). Héraclius réagit en envoyant une armée à la rencontre des envahisseurs, laquelle essuie une lourde défaite à Yarmurk, près d’un des affluents du Jourdain (636).
La conquête de l’Égypte se fait sans que les conquérants arabes ne rencontrent de grandes résistances : la cité d’Héliopolis est perdue en 640, Tripoli en 644, Alexandrie est définitivement conquise en 646. L’Égypte constituait alors le « grenier à blé » de l’Empire, cependant, la perte de cette province ne semble pas avoir entraîné de famine grâce à l’approvisionnement venant d’Asie mineure et de Thrace, et à l’action des pouvoirs publics soucieux de maintenir la stabilité du prix du pain.
La conquête est ralentie par les troubles agitant alors le monde musulman : la fitna. Le dernier des quatre califes rashidun, Ali, est renversé par Mu’awiya, gouverneur de Damas en 661. C’est à cette occasion que les trois groupes religieux islamiques rivaux se forment : les sunnites (partisans de Mu’awiya), les shi’îtes (partisans d’Ali), et les kharidjites (anciens partisans d’Ali déçus par sa tentative de conciliation avec Mu’awiya).
Mu’awiya inaugure la dynastie des califes omeyyades, qui perdure jusqu’en 750, et relance la politique d’expansion militaire. Contrairement aux décennies précédentes, l’avancée se fait plus lente. La résistance est plus farouche en Asie mineure et les reliefs freinent la progression des troupes. A l’Ouest, l’Afrique du Nord est progressivement conquise de 660 à 709 (Carthage tombe en 698). Pour rappel, c’est en 711 que les musulmans traversent le détroit de Gibraltar à bord des navires chrétiens du comte Julien…
Le calife comprend l’intérêt de se doter d’une flotte, puisque les musulmans font désormais face à la mer à l’Ouest de l’Afrique et en Asie mineure (les îles). Déjà en 655, sous Ali, une flotte byzantine fut défaite au large de Lycie, ce qui permis la conquête d’une série d’îles, dont Chypre, Rhodes et Cos. Ces îles servent de bases de ravitaillement pour le premier siège de Constantinople qui est lancé par Mu’awiya en 674. Ce siège dure 4 ans et se termine par une victoire byzantine grâce à une arme nouvelle : le feu grégeois. Le reste de la flotte musulmane regagnant ses bases est en grande partie détruite par une tempête. Les musulmans vont mettre une génération pour reconstituer leur armée. Mu’awiya est même obligé de payer un tribut annuel de 3000 pièces d’or, 50 prisonniers byzantins et 50 étalons.
II. Les causes de l’échec byzantin
Comment se fait-il que le puissant Empire byzantin ait si mal résisté aux assauts musulmans ? Les historiens s’accordent pour dire que les Arabes ne possédaient pas un armement supérieur ou une supériorité numérique significative. Ce sont d’autres facteurs qui expliquent les succès musulmans.
En premier lieu, comme cela a été dit, les Byzantins et les Perses ont amenuisé leurs forces dans une longue guerre de cinquante ans, qui s’est terminée en 629 avec les accords d’Arabissos : les deux Empires était largement affaiblis et incapables d’affronter une grande invasion. Ensuite, les Byzantins ont tout misé sur la résistance des villes, les Arabes n’ayant pas développé de technique de siège. La consigne, après la défaite de Yarmuk, était d’éviter le combat, Byzance ne possédant plus une armée capable d’affronter l’ennemi en rase campagne. Or, la plupart des villes se sont rendues, ne voyant pas les troupes impériales venir à leur secours et préférant négocier des conditions de reddition favorables. Les divisions religieuses byzantines (l’hérésie monophysite) expliquent aussi en partie la reddition des villes mais sont loin d’en être la cause principale. Il y a enfin l’enthousiasme religieux des combattants musulmans, et l’effet de surprise (ces populations n’avaient jamais constitué un réel danger) : le réseau de forteresses aux frontières était insuffisamment dense.
III. Le second siège de Constantinople (717-718)
Feu grégeois
Le feu grégeois, élaboré vers 670 par les Byzantins, consistait à jeter sur la mer un mélange inflammable pour incendier les bateaux adverses (illustration du XIe siècle, Chronique de Jean Skylitzès).
En 717, profitant de troubles intérieurs byzantins, le commandant arabe Masmalah regroupe une énorme flotte et forme une gigantesque armée pour partir à nouveau à l’assaut de la capitale byzantine et annexer la “Romanie”. Une première escarmouche permet à la flotte de l’empereur Léon III de détruire quelques navires ennemis grâce au feu grégeois ; cette victoire remonte le moral de la population et des troupes mais surtout elle permet à la ville de ne pas se retrouver en état de blocus (problème des vivres). L’Empire byzantin bénéficie du soutien des Chrétiens d’Orient sous domination musulmane : les rameurs égyptiens font défection, refusant de combattre (plus de 70 ans après la conquête de l’Égypte) ! Les musulmans se sont ainsi vus privés d’une partie de leur flotte.
Des renforts arabes sont repoussés en Bithynie. Après un an de siège, minés par la famine, en proie à un hiver particulièrement rude (chevaux et chameaux meurent), les Arabes doivent se retirer. L’évacuation a lieu le 15 août 718, jour de la Fête de la Vierge. Comme en 678 une énorme tempête anéantit les restes de la flotte en déroute ! Jusqu’alors menacé dans son existence même, 718 marque la libération de l’Empire de l’emprise musulmane.
En revanche, cette victoire ne rassure pas pour autant les habitants de l’Empire qui pensent alors que Dieu les a abandonné. Même les lettrés n’ont pas conscience de ce tournant et continuent à se considérer en infériorité nette. Une colère divine semble s’être abattue sur l’Empire et les angoisses restent présentes ; ce qui va faire le terreau de la crise iconoclaste (725-843).
Jusqu’aux environs de 740, l’Anatolie continue d’être régulièrement razziée. Ce n’est qu’en 740 que pour la première fois une importante armée musulmane est défaite à Akroïnon, au coeur de l’Anatolie. Cette date marque le début de la grande reconquête byzantine qui va s’étaler sur deux siècles : en 975, Jean Tzimiskès arrivera à 150 km de Jérusalem !
- Les musulmans vus par l’évêque Théodore
Théodore Abu Qurra, évêque de Harran (v. 750-v. 825), est un théologien chrétien de langue arabe qui mena une guerre “intellectuelle” contre l’Islam en mettant en évidence les incohérences de la doctrine islamique. La Patrologie Grecque de Théodore, d’où est issu l’extrait ci-dessous, fait partie de cette “littérature de combat” qui se développe dans les premiers temps de l’Islam.
(Théodore a fini par admettre que lorsque les Juifs ont fait crucifier Jésus, celui-ci était consentant à son supplice, en sorte que, selon le musulman, les Juifs ont rendu service aux Chrétiens)…
« THÉODORE : Réponds-moi encore : lorsque vous faîtes une expédition en territoire romain, si l’un d’entre vous est tué en ces lieux, ne va-t-il pas au paradis, selon votre doctrine ?
LE BARBARE :
A coup sûr.
THÉODORE :
Si maintenant tu pars en expédition pour le territoire romain avec ton fils et ton propre frère, et que quelqu’un tue ton fils, vas-tu aller te venger de celui qui l’a tué, comme d’un ennemi, ou bien vas-tu l’honorer comme un bienfaiteur, l’embrasser et lui donner le baiser amical ?
LE BARBARE :
Je le tuerais plutôt mille fois et le couperais en morceaux, si je le pouvais.
THÉODORE :
Et comment peux-tu donc juger juste de tuer celui qui a procuré à ton fils ou à ton frère un tel salut et une telle béatitude ? Dis-moi encore autre chose : suppose que tu aies à l’oeil une blessure qui te fasse souffrir mille morts et qu’un de tes ennemis, voulant t’infliger un coup fatal et te faire perdre la vie au plus vite, saisisse l’occasion et t’inflige ce coup non en un autre endroit du corps, mais précisément sur ton œil meurtri afin, comme je l’ai déjà dit, de te faire perdre au plus vite la vie. Mais suppose encore qu’à la suite de cela sortent de ton œil blessé du pus, des sanies et des humeurs corrompues si bien que, délivré de ta maladie à la suite de ce coup, tu retrouves la parfaite santé : alors, considères-tu l’ennemi qui t’a donné le coup comme un ami et un bienfaiteur et vas-tu, en prenant en considération non son intention primitive, mais ce qui est advenu inopinément, sans qu’il le voulût, l’embrasser et le récompenser ?
LE BARBARE :
Je me vengerais plutôt sur sa personne, si j’en avais le pouvoir, et je le torturerais comme le plus acharné de mes ennemis.
THÉODORE :
Eh bien, considère de la même manière les bienfaits que les Juifs nous ont faits malgré nous ! »
Théodore Abu Qurra. Patrologie Grecque de Migne.
Bibliographie :
CHEYNET, Jean-Claude. Byzance. L’Empire romain d’Orient. Armand Colin, 2001.
DUCELLIER, Alain ; KAPLAN, Michel. Byzance. IVe-XVe siècle. Hachette, 2006.
SÉNAC, Philippe. Le monde musulman des origines au XIe siècle. Armand Colin, 2002.

mercredi 21 septembre 2011

Les Turcs ottomans à l'assaut de l'Europe

Qui sont ces Turcs qui, à partir de la fin du XIe siècle, se sont attaqués d'abord aux provinces byzantines d'Asie Mineure puis, à la fin du XIIIe siècle, à la partie européenne de l'Empire byzantin avant d'entreprendre la conquête des Balkans, non sans avoir auparavant encerclé le réduit byzantin dont le point fort était la capitale de l'empire, Constantinople qui tomba finalement entre leurs mains en 1453 ? Constantinople n'était pour eux qu'une étape car, au lendemain de sa conquête, ces mêmes Turcs lancent attaques sur attaques en direction de l'Europe centro-danubienne, mettant par deux fois le siège devant Vienne, une première fois en 1529, une seconde – la dernière – en 1683. Qui sont donc vraiment ces Turcs ?   

Les Turcs ne sont pas des Européens
La langue qu'ils parlent n'est pas une langue indo-européenne ; c'est une langue agglutinante qui appartient à la famille des langues altaïques. Les Turcs sont originaires de Haute Asie tout comme leurs cousins Mongols. Lorsque les Turcs ont fait leur apparition en Europe, une Europe alors totalement chrétienne et imprégnée de culture gréco-romaine, ils l'ont fait en tant que conquérants. D'autres peuples, quantitativement moins nombreux il est vrai, plus ou moins apparentés aux Turcs comme les Bulgares, ou cousins lointains comme les Magyars avaient, les premiers au VIIIe siècle, les seconds à l'extrême fin du IXe siècle, été tentés par l'aventure européenne, mais bien vite, ces Bulgares et ces Magyars (Hongrois) se sont intégrés à l'Europe, ont adopté les structures politiques et sociales de l'Europe d'alors et se sont convertis au christianisme. Les Turcs en revanche, eux, n'ont nullement cherché à s'intégrer à l'Europe ; ils ont cherché avant tout à étendre leur domination sur l'Europe et à s'emparer de ses richesses. Musulmans, ils ont cherché non pas à "islamiser" les peuples qu'ils ont soumis – certains d'entre eux se sont ralliés à un islam de surface comme les Albanais et une partie des Bosniaques, davantage par intérêt que par conviction – mais à transformer ces peuples en sujets, plus ou moins durement traités selon les lieux ou selon les époques. 
  De la conquête des Balkans...
La conquête de l'Europe par les Turcs a réellement commencé à la fin du XIV siècle, même si, depuis la fin du XIIIe siècle, il y avait eu des actions ponctuelles le long des côtes grecques. Profitant de l'affaiblissement de l'Empire byzantin qui constituait en Europe orientale la seule force capable de leur résister, les Turcs ottomans, à partir de l'empire que leur chef Othoman (1288-1366) avait constitué en Asie Mineure, ont entrepris dans un premier temps le "grignotage" de l'Empire byzantin. L'état de faiblesse de Byzance était tel que l'un des empereurs, l'usurpateur Jean VI Cantacuzène, n'hésita pas en 1346 à donner sa fille en mariage au sultan turc, à lui céder la base de Gallipoli rien que pour obtenir son aide contre son rival Jean V. Avec Gallipoli, les Turcs s'installaient pour la première fois sur le sol européen. À partir de ce point d'appui, ils vont rapidement s'attaquer aux provinces européennes de l'Empire byzantin et aux États balkaniques récemment constitués, la Serbie qui avait connu un essor rapide sous Étienne IX Douchan (1333-1355) – le Charlemagne serbe – et la Bulgarie qui, après des heures glorieuses à l'époque du "Second Empire bulgare" se trouvait en pleine décadence. Au nord-est de la Bulgarie, les provinces danubiennes, la Valachie fondée en 1247 et la Moldavie fondée en 1352, étaient encore fragiles et insuffisamment organisées pour faire barrage à des conquérants tels que les Turcs.
Les premières victimes de l'expansionnisme turc furent les Serbes et les Bulgares. Le sultan Murad I (1359-1389) enleva d'abord aux Bulgares une partie de la Thrace et de la Macédoine et établit en 1365 sa capitale à Andrinople. Puis en 1371, il conquiert sans coup férir la Serbie du Sud. De là, poussant plus au nord, il occupe Nich et enlève Sofia aux Bulgares. La Bulgarie se trouva pratiquement aux mains des Turcs. Seules résistaient encore les principautés rivales du nord de la Serbie. Leur destin pour plusieurs siècles allait se jouer le 15 juin 1389 – selon le calendrier orthodoxe, c'est-à-dire le 28 juin d'après le calendrier latin –, lors de la bataille des Champs des merles – Kosovo Polje – à mi-distance entre Pristina et Mitrovica. La bataille longtemps indécise se termine par la victoire des Turcs conduits par le fils de Murad, Bayazid (Bajazet). Des milliers de soldats serbes y laissèrent leur vie ; quant aux prisonniers, ils allèrent en grande partie alimenter les marchés d'esclaves. Le roi serbe Lazare et les nobles de son entourage furent conduits devant Bayazid qui les fit décapiter. Après sa victoire, Bayazid dirigea ses armées vers le nord à travers la Bulgarie déjà soumise, en direction du bas Danube. Le prince de Valachie, Mircea, malgré l'aide de l'empereur Sigismond, roi de Hongrie, ne put les arrêter ; il dut accepter de payer tribut aux Turcs, ce qui lui permit de conserver l'autonomie politique et religieuse de sa principauté.

Un peu plus tard, en 1396, inquiet de la menace ottomane, l'empereur Sigismond prit la tête d'une véritable "croisade" avec des contingents allemands, hongrois et valaques auxquels s'ajoutaient les 10.000 hommes de Jean sans Peur, le fils du duc de Bourgogne. L'objectif était de libérer les Balkans. La croisade s'acheva le 28 septembre 1396 par un échec cuisant à Nicopolis (Nikopol). L'espoir de libérer les Balkans avait vécu.
... à celle de la Grèce
Maître incontesté des Balkans, Bayazid s'attaque dès lors à la Grèce et aux établissements vénitiens de Méditerranée orientale. En 1395 déjà, il avait fait une rapide incursion dans le Péloponnèse où il s'empara de plusieurs forteresses. Deux ans plus tard, les Turcs reparaissaient en Grèce et occupaient même Athènes pendant quelques mois, tandis que Bayazid avec le gros de ses troupes tentait en vain de s'emparer de Constantinople, puis en 1446 se répandirent en Morée. En se retirant, ils emmenèrent soixante mille captifs qui furent vendus comme esclaves et obligèrent le despote – le gouverneur byzantin – de cette province à payer un tribut annuel. L'Empire byzantin dont le territoire se réduisait comme une peau de chagrin vivait ses dernières heures et se trouvait bien seul pour résister.
Le 29 mai 1453, le fils de Murad II, Mohamet II, s'empara après un long siège de Constantinople. Le dernier empereur était mort au milieu de ses soldats en défendant sa capitale. Pendant trois jours, la ville fut livrée aux soldats turcs qui pillèrent, violèrent, incendièrent et massacrèrent impunément. Les églises et les couvents furent profanés et la basilique Sainte-Sophie, après avoir été dépouillée de ses trésors, fut transformée en mosquée. Quant aux habitants grecs de la ville, ceux qui avaient échappé à la mort furent ou bien vendus comme esclaves, ou bien déportés en Asie Mineure. En quelques semaines, la ville chrétienne et grecque qu'avait été depuis plus de dix siècles Constantinople fut transformée en une ville musulmane et turque.
L'Empire romain d'Orient avait cessé d'exister ; les Turcs étaient maîtres des Balkans et contrôlaient l'Asie Mineure ainsi que les Détroits, tout comme ils étaient en train de se rendre maître de la péninsule grecque : Athènes fut occupée en 1458, Mistra en 1460 et la Morée l'année suivante. Seules quelques îles de la Méditerranée orientale restèrent aux mains des princes chrétiens, Rhodes jusqu'en 1522, Chypre jusqu'en 1571 et la Crète tenue par les Vénitiens jusqu'en 1669.

Vers la Bulgarie, la Hongrie, la Bohême et la Pologne
Non contents d'avoir soumis l'Europe balkanique et la Grèce, et de s'être assurés le contrôle de la Méditerranée orientale, les Turcs se sont lancés à partir du milieu du XVe siècle à l'assaut des pays du Moyen Danube. Face à la menace ottomane, l'Europe chrétienne a réagi modestement et tardivement. Outre la croisade malheureuse de l'empereur Sigismond et de Jean sans Peur en 1396, rares furent les autres tentatives pour contrer les Ottomans malgré les appels incessants de la Papauté. Certes en 1444, le Hongrois Janos (Jean) Hunyadi, gouverneur de Transylvanie, tenta de libérer la Bulgarie : son intervention se solda par un échec devant Varna ; le roi de Hongrie Vladislas qui avait participé à l'entreprise y trouva la mort ainsi que le légat de pape, Césarini. Hunyadi, devenu régent de Hongrie en 1446, ne renonça pas ; après avoir subi un nouvel échec en Serbie cette fois, il s'efforça de renforcer le système de défense au sud et à l'est de la Hongrie désormais directement menacée. À la demande du pape Calixte III représenté sur place par son légat Jean de Capistran, Jean Hunyade mit sur pied une nouvelle croisade mais, avant même que son armée fût prête, les Turcs qui avaient maintenant le champ libre depuis la prise de Constantinople, vinrent mettre le siège devant Belgrade en juillet 1456. Belgrade était l'une des pièces maîtresses de la défense de la Hongrie. Malgré des assauts répétés, les Turcs échouèrent. Leur dernier assaut le 6 août fut un échec total. Les Hongrois contre-attaquèrent et repoussèrent les Turcs jusqu'aux portes de la Bulgarie. Le danger ottoman était ainsi écarté mais dans les jours qui suivirent la bataille de Belgrade, Jean Hunyade et le légat Jean de Capistran succombèrent à leurs blessures. La victoire de Belgrade, le premier succès chrétien face aux Turcs depuis bien longtemps, eut un grand retentissement en Occident. Le pape décida que dorénavant, en souvenir de ce glorieux événement, on sonnerait chaque jour l'angélus à midi dans toutes les églises du monde chrétien. Le fils de Janos Hunyadi, Mathias Corvin, devenu roi de Hongrie en 1458, mena la vie dure aux Turcs. Il leur reprit la Bosnie en 1463, la Moldavie et la Valachie en 1467, la Serbie en 1482. Ces succès, hélas, furent sans lendemain. Après la mort de Mathias en 1490, la menace ottomane reparut et les territoires libérés par le roi de Hongrie furent réintégrés les uns après les autres dans l'Empire ottoman. Au début du XVIe siècle, l'avènement de Soliman le Magnifique (1520-1566) marqua la reprise des offensives turques, à la fois en Europe centrale et dans tout le Bassin méditerranéen. Les États directement menacés, la Pologne, la Hongrie et la Bohême, étaient des puissances secondaires. Les rois Jagellon de Pologne n'osaient rien faire qui puisse indisposer les Turcs ; leurs cousins Jagellon qui régnaient en Bohême et en Hongrie, Vladislas II (1490-1516) et Louis II (1516-1526), malgré leur bonne volonté, n'étaient pas de taille à lutter efficacement contre les Turcs. Deux grandes puissances en avaient les moyens, la France et la monarchie des Habsbourg sur laquelle régnait Charles Quint, sur les "Espagnes" depuis 1516 et sur le Saint Empire depuis 1519. La France en guerre contre les Habsbourg joua la carte ottomane sous François Ier et, en 1535, une alliance officielle fut même conclue avec Soliman le Magnifique. Désormais, les Habsbourg, seuls ou presque, vont se trouver à l'avant-garde de la défense de la chrétienté occidentale face aux Ottomans.
Face aux Ottomans : Charles Quint et les Habsbourg
Les choses ont commencé plutôt mal. Au début de 1526, Soliman le Magnifique lança ses armées à l'assaut de la Hongrie. Le roi Louis II, malgré les appels à l'aide, se trouve seul. La victoire des Turcs à Mohacs le 29 août 1526 au cours de laquelle le roi Louis II mourut à la tête de ses troupes, eut un retentissement considérable. D'autant plus que Soliman le Magnifique n'en resta pas là ; il se lança dans une expédition dévastatrice à travers la Hongrie, et occupa pour un temps Buda.
Non sans réticences, les Diètes de Bohême, de Croatie et de Hongrie désignèrent, pour succéder à Louis II, son beau-frère Ferdinand de Habsbourg, le frère de Charles Quint, estimant que celui-ci, grâce au potentiel de forces que représentait le Saint Empire, était le seul à pouvoir arrêter les Turcs dans l'immédiat, à les refouler par la suite. Les Turcs se montrèrent également très menaçants en Méditerranée occidentale grâce à leurs alliés barbaresques qui, depuis l'Afrique du Nord, menaçaient les côtes d'Espagne et d'Italie. Charles Quint s'efforça de les contenir et son fils Philippe II utilisa les talents de Don Juan d'Autriche pour les refouler. La victoire de Don Juan à Lépante le 7 octobre 1571 affaiblit pour un temps la puissance navale ottomane mais cette "victoire de la croix sur le croissant" n'empêcha pas les Turcs de conserver une position dominante en Méditerranée orientale jusqu'au XIXe siècle.

Depuis la plaine hongroise qui fut jusqu'en 1686 leur base avancée en Europe, les Turcs lancèrent à plusieurs reprises des attaques en direction de l'Autriche. En 1529, après avoir repris Buda que Ferdinand de Habsbourg avait libéré deux ans auparavant, ils parurent devant Vienne le 22 septembre. Les assiégés résistèrent et parvinrent le 14 octobre à repousser l'assaut donné par les Turcs à travers une brèche dans le Kärntner Tor. Le lendemain, le siège était levé. Par la suite, Ferdinand conclut une trêve avec le sultan dont il se reconnaissait vassal pour la "Hongrie royale", c'est-à-dire les régions occidentales et septentrionales du royaume, le centre du pays restant aux mains des Turcs. Quant à la Transylvanie, elle devenait une principauté indépendante de fait, dont les princes, théoriquement vassaux des Habsbourg, pratiquèrent à l'égard des Turcs une politique faite d'un savant dosage d'alliance, de neutralité et de soumission, avec le double objectif d'échapper à l'occupation ottomane et de conserver leur indépendance par rapport aux Habsbourg. La trêve fut confirmée en 1547 ; elle assura un demi-siècle de paix précaire en Hongrie. La guerre reprit en 1591 sans résultat décisif ; le traité de Zsitvatorik qui y mit fin en 1616 maintint le statu quo territorial mais libéra la "Hongrie royale" de ses liens de vassalité à l'égard du sultan.
Les relations entre les Turcs et les populations soumises
En cette fin du XVIe siècle, la puissance ottomane était à son apogée. Les Turcs, minoritaires dans la population, exerçaient leur domination sur des millions de chrétiens, orthodoxes pour la plupart, protestants et catholiques en Hongrie. Pour tenir ces populations considérées a priori comme hostiles, les autorités ottomanes ont installé dans les villes et dans les principaux points stratégiques des garnisons turques et parfois même des colons comme en Bulgarie, afin de mieux surveiller les populations soumises. La ville chrétienne occupée, ce sont d'abord une garnison, une administration et également des signes extérieurs indiquant la présence turque, la ou les mosquées avec le minaret, symbole de l'islam victorieux, les établissements de bains, les souks, notamment dans les Balkans.
Comment sont traitées les populations chrétiennes soumises et qui sont majoritaires en nombre ? En fait, la situation varie d'un pays à l'autre, d'une époque à l'autre. Tout dépend du bon vouloir du gouverneur local, le pacha, tout dépend de la docilité ou de l'esprit de résistance des populations. Il est évident qu'une première image vient à l'esprit, celle du sac de Constantinople et du massacre d'une partie de ses habitants dans les jours qui ont suivi la prise de la ville. Il s'agit ici bien sûr d'un cas extrême, destiné à frapper les esprits et à servir d'exemple. La réalité quotidienne est plus nuancée, heureusement ! Il y a d'abord le cas particulier des Albanais qui, malgré un sursaut de résistance au milieu du XVe siècle à l'initiative de Skanderbeg, se soumirent assez facilement : une majorité d'entre eux se convertit à l'islam, d'autres se réfugièrent en Calabre et en Sicile. Dès lors, l'Albanie fournit au sultan des fonctionnaires, des officiers et de nombreux soldats. Une partie des Bosniaques a choisi aussi de se convertir à l'islam en raison parfois des abus de l'Église orthodoxe à leur égard. Autres peuples relativement privilégiés, les Roumains des principautés danubiennes, vassaux certes du sultan mais qui conservèrent leurs princes, et qui purent pratiquer en toute liberté leur religion orthodoxe. Cette situation relativement favorable a perduré jusqu'à la fin du XVIIe siècle et a favorisé un essor artistique et culturel notable avec la construction de nombreuses églises et monastères et la création d'écoles et d'académies. La situation se détériora à partir de la fin du XVIIe siècle car l'Empire ottoman était alors sur la défensive face aux Habsbourg et aux ambitions de la Russie.
Très différente fut la situation des Bulgares, des Serbes, des Grecs et des Macédoniens, durement traités et étroitement surveillés par les colons turcs implantés sur leur territoire. La terre devint la propriété exclusive du sultan qui en laissait une jouissance toujours révocable aux paysans indigènes moyennant de lourdes redevances. À ces redevances en argent ou en valeur s'ajoutait la devchurmé, à laquelle on procédait en principe chaque année, en réalité plus rarement et en fonction des besoins ; c'était la "cueillette" des jeunes garçons destinés à entrer dans le corps des janissaires après avoir été arrachés à leur famille. Ils formèrent ainsi une troupe d'élite, la garde prétorienne du sultan, le fer de lance des nouvelles conquêtes mais aussi l'instrument de nombreux complots. La Hongrie ottomane, celle des plaines centrales, fut traitée selon ce modèle. Quant à la question religieuse, elle varie d'un pays à l'autre. Les églises orthodoxes furent souvent le bastion de la résistance notamment en Serbie et en Bulgarie.

L'État y contrôlait très sévèrement les évêques et souvent envoyait en Serbie des évêques grecs jugés plus souples. Mais c'est à l'échelon des villages que le clergé orthodoxe joua son rôle de gardien des traditions nationales, ce qui valut souvent aux popes d'être les premiers visés par les autorités au moindre signe d'agitation. Les élites grecques, parfois, n'hésitèrent pas à se mettre au service des Turcs.
Le déclin ottoman

Les premiers signes du déclin de l'Empire ottoman apparaissent en 1664 lorsque les armées de l'empereur Léopold I (1658-1705) triomphent des Turcs à la bataille de Szent-Gottard. Faute d'argent et à cause des guerres en cours contre Louis XIV, l'empereur ne put exploiter cette victoire et dut signer avec le sultan la "paix ignominieuse" de Vasvar, provoquant ainsi la protestation d'une partie de l'aristocratie hongroise et des troubles en Hongrie royale qui furent largement exploités par les agents de Louis XIV. Pour conserver leur position en Hongrie, les Turcs s'allièrent au chef des insurgés hongrois Imre (Emeric) Thököly et pour le soutenir, en mars 1683, ils lancèrent une offensive en direction de Vienne. Une nouvelle fois, Vienne, la "pomme d'or" dont les Turcs convoitaient les richesses, fut assiégée. À l'appel du pape Innocent XI, tous les princes du Saint Empire, catholiques et protestants confondus, le roi de Pologne Jean Sobieski, mirent sur pied une véritable "armée européenne" que le duc de Lorraine Charles V conduisit à la victoire, le 12 septembre 1683, sur les pentes du Kahlenberg devant Vienne. Seul, Louis XIV avait refusé de participer à cette "croisade", interdisant même aux volontaires français de s'y joindre. La victoire du Kahlenberg marque le début du reflux ottoman. Léopold I confia au duc de Lorraine et au prince Eugène de Savoie le soin de poursuivre les Turcs et de les chasser de Hongrie. Successivement, Eztergom, Vac, Visegrad furent libérées. Puis le 2 septembre 1686 ce fut au tour de Buda, le "bouclier de l'islam", après 119 ans d'occupation turque. Au cours des années suivantes les victoires du prince Eugène, notamment celle de Zenta en 1697, permirent l'expulsion définitive des Turcs du territoire hongrois, ce qui fut officialisé par les traités de Karlovitz (Karlovici) en 1699 et de Passarovitz en 1718.
Le réveil agité des Balkans

L'Empire ottoman était maintenant sur la défensive. À la fin du XVIIIe siècle et surtout au cours du XIXe siècle, on assiste à un réveil des peuples balkaniques. Les Grecs, les Serbes, les Roumains, les Bulgares et enfin les Albanais se constituent en États indépendants face à un Empire ottoman en pleine décadence. Mais le tracé des frontières entre les nouveaux États, rendu compliqué par l'enchevêtrement des populations, a suscité des tensions, des rivalités, voire des guerres souvent encouragées de l'extérieur par les grandes puissances. On parle désormais de "poudrière des Balkans". Les Balkans en effet deviennent un enjeu majeur dans la lutte d'influence à laquelle se livrent les deux grandes puissances voisines et rivales, la Russie et l'Autriche-Hongrie, mais aussi l'Allemagne et le Royaume-Uni. Et ce n'est pas tout à fait le fruit du hasard si c'est à Sarajevo, au carrefour du monde chrétien et de l'islam, que va débuter en 1914 la "guerre civile européenne" le dernier cadeau empoisonné offert par les Turcs à l'Europe.
Henri BOGDAN
Professeur émérite d'histoire à l'Université de Marne la Vallée

Source du texte : CLIO.FR