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dimanche 26 novembre 2023

Montesquieu importe cette vieille théorie du racisme scientifique qu'est la Théorie des climats

 

Montesquieu importe cette vieille théorie du racisme scientifique qu'est la Théorie des climats

En ressortant cette très vieille théorie raciste qu'est la "Théorie des climats", Montesquieu ouvre la porte à toutes les thèses expliquant le racisme par la science des 19e et 20e siècle. Dans l'Histoire européenne du racisme, l'introduction de cette théorie quasiment inconnue est un élément clé qui sera complété par les écrits des "Philosophes des Lumières".

Malheureusement, ce qui n'est qu'une divagation de pseudo philosophes sera mis en pratique au début de la Troisième République radicale-socialiste pour justifier la colonisation (Voir le discours de Jules Ferry)... et plus tard par le National-socialisme avec ses thèses racistes pour supprimer tout les "Sous-hommes".

Ceux qui refusent la parenté entre les théories racistes nées au siècle des Lumières et le passage à l'acte par le National-socialisme s'aveuglent et font du négationnisme.

Préambule

Montesquieu esprit très engagé de son époque, n’hésitait pas à rechercher dans le passé les origines de telle ou telle pratique. Cela l’a conduit à accréditer d’incroyables fantaisies ! Parmi celles-ci, la théorie des climats, qui passe pour être une de ses idées les plus célèbres, esquissée dans les « Lettres persanes » et soulignée dans « De l'esprit des lois ».

Modèle d’obscurantisme, Cette théorie, qui nous vient de la plus ancienne Antiquité sans trop savoir d’où, est la première explication scientifique du racisme.

Formalisée par le géographe d’Alexandrie Claude Ptolémée vers 150, elle servit de socle aux nombreux géographes musulmans qui n’apportèrent guère de modifications en presque 1600 ans… quand en 1748, Montesquieu la reprit à son compte.

Montesquieu, brillant philosophe des Lumières, Co-rédacteur de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, propagandiste du raciste et surtout « Père moderne du racisme scientifique ». Qui l’eut cru !

Il ne faut pas oublier que Montesquieu reste à l'origine du principe de distinction des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, base de toute démocratie moderne. Retenons cela, mais n’oublions pas le reste qui eut des conséquences horribles au XXe siècle ; à commencer par la justification raciste du colonialisme par Jules Ferry dans son discours devant la Chambre du 28 juillet 1885 qui fut suivi par l’approbation de l’ensemble de la Gauche française (alors que la Droite préféra mettre toute l’énergie de la Nation à reconquérir l’Alsace et la Lorraine).

Bien plus terrible, cette théorie et plus généralement les écrits de l'ensemble des "Philosophes des Lumières" servira de fondement aux théories nazies. (Voir sur ce sujet le livre de Xavier Martin "Naissance du sous-homme au coeur des Lumières") 

La théorie des climats

Selon cette théorie, la Terre est composée de sept climats, zones latitudinales étagées de l’équateur au pôle. Un huitième climat fut ajouté au sud par le géographe musulman Al-Idrisi, peu avant 1165, dans le livre connu en Occident sous le nom de « petit Idrisi ». Chaque climat est soigneusement définit par le rythme des saisons, la longueur des jours, et surtout par les effets de la chaleur ou du froid sur la nature et le comportement des hommes qui y vivent. Une subdivision en dix bandes allant du nord au sud permet de définir au total soixante-dix climats.

Dès l’origine, cette croyance alimenta l’idée d’une inégalité des races. Selon cette théorie des climats, la latitude à laquelle vivent les hommes serait à l’origine de la différence entre eux. Tout s’expliquerait par la position du Soleil à midi ! Reprenant l’héritage de l’Astrologie perse, les savants et géographes musulmans du Moyen-âge ajouteront la position de la Lune et des astres connus comme causes d’inégalité. Tous les habitants d’une même bande du globe, le climat, hériteraient ainsi de qualités et de tares ; qu’ils vivent au sud de l’Inde ou en haute vallée du Nil.

La théorie des climats constitue ainsi la première explication scientifique du racisme ; ce dernier étant défini comme la « théorie de la hiérarchie des races » (petit Robert).

Portrait de Montesquieu

Portrait de Montesquieu

Les écrits de Montesquieu

Montesquieu croit que le climat pourrait influencer substantiellement la nature de l'homme et de sa société. Il va jusqu'à affirmer que certains climats sont supérieurs à d'autres, le climat tempéré de France étant l'idéal. Il soutient que les peuples vivant dans les pays chauds ont tendance à s'énerver alors que ceux dans les pays du nord sont rigides. En 1748, dans l’Esprit des lois, il écrit :

« Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont ; ceux des pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens. (...) nous sentons bien que les peuples du nord, transportés dans les pays du midi, n'y ont pas fait d'aussi belles actions que leurs compatriotes qui, combattant dans leur propre climat, y jouissent de tout leur courage. (...) Vous trouverez dans les climats du nord des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de sincérité et de franchise. Approchez des pays du midi vous croirez vous éloigner de la morale même ; des passions plus vives multiplient les crimes (...) La chaleur du climat peut être si excessive que le corps y sera absolument sans force. Pour lors l'abattement passera à l'esprit même : aucune curiosité, aucune noble entreprise, aucun sentiment généreux ; les inclinations y seront toutes passives ; la paresse y sera le bonheur ». (Livre XIV, chap. II)

Par son approche plus scientifique que dogmatique du fait politique, certains voient dans ces écrits de Montesquieu le point de départ des sciences sociales modernes ! Un comble !

C’est dans le livre XV de l’esprit des lois, intitulé « Comment les lois de l’esclavage civil ont du rapport avec la nature du climat », que Montesquieu commence à développer sa théorie sociologique des climats. Bien qu’il soit, par principe, contre l’esclavage, il justifie par sa théorie des climats l’usage de celui-ci.

Dans le chapitre VII, il écrit : « Il y a des pays où la chaleur énerve le corps et affaiblit si fort le courage, que les hommes ne sont portés à un devoir pénible que par crainte du châtiment : l’esclavage y choque donc moins la raison. Aristote veut dire qu’il y a des esclaves par nature ; et ce qu’il dit ne le prouve guère. Je crois que, s’il y en a de tels, ce sont ceux dont je viens de parler. Mais, comme tous les hommes naissent égaux, il faut dire que l’esclavage est contre la nature, quoique, dans certains pays il soit fondé sur la raison naturelle ; et il faut bien distinguer ces pays d’avec ceux où les raisons naturelles même les rejettent, comme les pays d’Europe où il a été si heureusement aboli ». Pour Montesquieu, le climat chaud des pays du sud fait que les peuples qui y vivent sont naturellement fait pour l’esclavage contrairement aux autres pays comme l’Europe où l’esclavage est à proscrire.

Une théorie vielle comme le monde

Certain dictionnaire attribue à Montesquieu la fondation de la théorie des climats. Cette théorie des climats n’est pas nouvelle à l’époque des Lumières. Elle nous est connue par la « Géographie » de Claude Ptolémée (aussi appelée « Cosmographie » depuis la renaissance). Il s’agit essentiellement d’une compilation des connaissances sur la géographie du Monde réalisée vers l’an 150 par ce géographe et mathématicien grec vivant à Alexandrie d’Egypte. L’ancienneté de cette théorie, solidement ancrée, reste indéterminée et semble provenir du monde perse.

La « Géographie » de Claude Ptolémée fut connue, dans l’Antiquité tardive, tant dans le monde grec que latin. Elle servit de base à la description du monde habité du mathématicien Pappus d’Alexandrie vers 300 ; citée par Ammien Marcellin (militaire et historien né à Antioche vers 330) ; puis par l’écrivain latin et moine Cassiodore (vers 480 – vers 575). Ensuite, sa trace en fut perdue.

La diffusion par les géographes musulmans

Le monde musulman prend connaissance de cette théorie et de l’œuvre de Claude Ptolémée par la traduction qu’en a fait Hunayn ibn Ishak (809 – 873) ; chrétien et traducteur arabe de la « maison de la sagesse » (école fondée à Bagdad en 832). Sa traduction pris le nom d’Almageste, « La très grande » qui est l’arabisation de l’appellation courante grecque de l’ouvrage de Claude Ptolémée : « Grande composition ».

Elle nous est connue au travers d’une adaptation réalisée avant 847 par le mathématicien al-Kuhwarizmi.

Les géographes musulmans commentèrent cette adaptation jusqu’au-delà du XIIIe siècle (notamment en vérifiant les calculs astronomiques servant à calculer la latitude des nombreux lieux cités) et en reprirent la théorie des climats chère à Claude Ptolémée et aux Perses.

Vers 1150, l’espagnol Azuhri, plus connu sous le pseudonyme de « l’anonyme d’Almeria » fut dans ce cas.

Dans « Les négriers en terres d’islam » (Collection Tempus), Jacques Heers cite de nombreux géographes et historiens musulmans reprenant cette théorie. Ainsi, en 1050 – 1060, l’historien Saïd ben Ahmad Saïd, énumérant sept grandes familles de peuples correspondant chacune à un climat, parle des pays des noirs en ces termes : « L’air est brûlant et le climat extérieur subtil. Ainsi le tempérament des Sûdans devient-il ardent et leurs humeurs s’échauffent ; c’est pourquoi ils sont noirs de couleur et leur cheveux crépus. Pour cette raison sont anéantis tout équilibre des jugements et toute sûreté d’appréciation. En eux c’est la légèreté qui l’emporte et la stupidité et l’ignorance qui dominent ». La position du Soleil au zénith de ce climat permet-elle d’en déduire de telles conclusions ?

Passionné d’astrologie, le monde arabo-musulman va introduire d’autres variables pour expliquer les pseudo différences raciales entre les humains. Ainsi, certains auteurs y virent l’action de la Lune et des astres. Dans le Maghreb, climat relativement tempéré, l’effet de la Lune aurait fait que les gens soient devenus des commerçants des plus prospères. Un autre climat serait sous l’effet de Mars et du Scorpion ; pour cette raison le comportement des habitants y serait plus proche de celui des bêtes que de celui des hommes !

Le Monde connu des musulmans

Le Monde connu des musulmans

Le rôle majeur du géographe Al-Idrisi dans la diffusion de la théorie des climats

On sait peu de choses sur la vie d’al-Idrîsî : Il serait né au Maroc vers 1100 (à Ceuta) au sein d’une famille noble arabe installée en Espagne et aurait fait ses études à Cordoue, alors important centre culturel de la péninsule ibérique. Il possèderait un peu de latin et parlerait grec.

Ayant fait une gigantesque compilation des connaissances médicales des auteurs antiques, Al-Idrîsî connaissait bien les plantes, les poisons et les poudres dont il savait les qualités spécifiques, pharmacologiques et aphrodisiaques, ce qui lui permit de rédiger des livres de médecine qui feront qu’il sera connu en Occident à partir du dix septième siècle.

C’est en 1139 qu’il s’installe à Palerme, appelé par Roger II*, et entreprend, sous la direction du roi, un travail d’enquête et de compilation géographique qui va durer dix-huit ans.

De son point de vue, la dynastie normande* des Hauteville, à laquelle appartient le roi, est appelée par Dieu à prolonger celle des califes* abbassides*. Palerme est vouée à prendre le relais de Bagdad et devenir le pôle savant d’un monde arabe sans frontière. C’est donc naturellement en arabe qu’Al-Idrîsî écrira son livre, à la gloire de Roger II, souverain sage et serviteur du savoir, et de la Sicile, terre riche et pacifiée.

De ses travaux sortiront deux ouvrages. Le premier, commencé en 1154, six mois avant la mort du roi Roger II et achevé sous Guillaume Ier, probablement vers 1157, intitulé « l’Agrément de celui qui est passionné par les pérégrinations à travers les régions » reprend les sept climats de Claude Ptolémée ; Ils y sont largement décrits et parfaitement identifiés.

A la fin de sa vie, la sphère d’influence et commerciale du monde musulman s’étant étendue vers le sud en Afrique, il ajoutera un huitième climat au sud de l’équateur dans son livre, qui fait la synthèse du premier, « Le jardin des joies et la délectation des cœurs ». Ce second ouvrage est plus connu sous le nom de « Petit Idrisi ».

Pour les pays non musulmans d’Afrique et d’Asie, il recopia discrètement l’œuvre de Claude Ptolémée apportant de rares précisions sur le commerce avec le pays des zendjs (vaste enclave chrétienne correspondant à l’Ethiopie actuelle) et sur la vie dans des régions au sud des royaumes musulmans du Niger restées animistes.

Les deux ouvrages d’Al-Idrisi eurent un succès considérable dans le monde arabo-musulman. Ils furent largement cités par la suite et adaptés par les nombreux géographes musulmans qui lui succédèrent.

Al-Idrisi mourut vers 1165 ; le brillant royaume normand de Sicile où chrétiens, musulmans et juifs vécurent en harmonie, connu pour son académie de médecine de Palerme prit fin en 1194 après 133 ans d’existence.

La diffusion via l’empire byzantin

La « Géographie » de Claude Ptolémée est aussi connue à l’époque de Montesquieu par une autre source que celle des géographes musulmans : celle de l’empire Byzantin.

Au XIIe siècle, une transposition en vers de quelques passages apparaît dans l’ouvrage « Chiliades » de Jean Tzétzés.

Vers 1300, le moine et érudit Maximos Planoudès (vers 1260 – 1310), qui fut ambassadeur à Venise de l’Empereur byzantin Andronic II Paléologue (1258 - 1332), retrouva des versions grecques de l’ouvrage de Claude Ptolémée. Il dessinera les cartes perdues à partir des lieux cités et localisés.

De 1401 à 1406, Jacopo d’Angelo da Scarperia en fait une traduction latine. De nombreuses cartes seront dessinées à partir de cette version latine. Citons celles de Giovanni Rhosos en 1454. Elle sera imprimée pour la première fois en 1475.

Le titre grec de "géographie" n'apparaît qu'à partir de la traduction italienne du Florentin Francesco Berghieri (publiée en 1478).

Avec la traduction latine de Ptolémée, le monde occidental dispose désormais des outils nécessaires, grâce aux projections, pour construire une représentation géométrique du monde connu et des mondes à découvrir. Elle hérite aussi de la plus vieille théorie du racisme scientifique !

Les sources de Montesquieu

Montesquieu possédait deux sources largement diffusée à son époque : La « Géographie » imprimée depuis 1475 ; l’ « Almageste » qui en est la version musulmane possédant un huitième climat.

Il est difficile de savoir à partir de quelle version, Byzantine ou musulmane, Montesquieu a tiré son inspiration pour relancer cette hallucinante théorie du racisme scientifique.

On connaît le goût de l’époque pour la Turcomanie, mode conduisant à aimer aveuglément tout ce qui vient d’Orient. Elle fut développée par François 1er et ses successeurs immédiats pour faire oublier la désastreuse politique d’alliance de la France avec les ottomans qui conduisit à la défaite de Lépante qui isola durablement la France en Europe. Sans parler de l’assistance logistique de la marine royale aux corsaires ottomans qui chassaient l’esclave blanc sur les côtes de Provence !

Un engrenage qui conduira aux théories racistes du National-socialisme

Durant le siècle des « Lumières » un certain nombre de courants de pensée vont voir le jour et mûrir au fil des décennies. Ils amorceront la montée du racisme scientifique qui conduira directement à l’eugénisme et aux camps d’extermination. En voici un bref résumé.

Le courant anti-chrétien du siècle des Lumières rejeta la « Genèse » en bloc ce qui conduisit à remettre en cause la position privilégiée de l’Homme dans la Création et son origine unique. Pour les penseurs du siècle des « Lumières », l’Homme ne descend plus d’un ancêtre unique, Adam, mais peut avoir une origine multiple. Il n’a pas de position particulière au sommet de la hiérarchie des êtres vivants, mais est un élément de la Nature.

Au même moment, débute les travaux de mise en ordre et de classification de la nature : ordre minéral, végétal et animal. Ils seront conduits par deux savants : Buffon et Carl Von Linné.

La classification du règne animal sera vite étendue à l’espèce humaine qui sera décomposée en races. On avait observé dès 1684 dans La Revue des Savants la première de ces tentatives. L’auteur, le médecin et philosophe François Bernier, se proposait de rompre avec la logique géographique qui prévalait jusqu’alors dans l’appréhension des groupes humains. Il avançait l’idée que les hommes pouvaient être classés selon leurs caractéristiques physiques, en distinguant « cinq races humaines ». Cette nouvelle théorie passa inaperçue sur le moment. Il n’en sera pas de même des travaux de Carl Von Linné et de ceux de Buffon au siècle des « Lumières ».

Le naturaliste suédois Carl von Linné (1707-1778) distingua en 17587, quatre races différenciées au sommet de l’ordre des « anthropomorpha » (les futurs primates) : Européens, Américains (nous dirions aujourd'hui Amérindiens), Asiatiques et Africains.

Buffon (1707 – 1788) reprend pour sa part à Maupertuis (1698 – 1759) l’idée que le Blanc serait la couleur originelle de l’homme, les colorations sombres évoquées autrefois par la mésaventure de Cham dans la Bible étant selon lui le produit d’une dégénérescence partielle due à l’éloignement de la zone climatique tempérée. Faut-il y voir une influence directe de la théorie des climats ?

Au siècle suivant, les théoriciens des races seront légion : le philosophe Kant (1724 – 1804) ; le biologiste Blumenbach (1752 – 1840) ; Arthur de Gobineau écrira un Essai sur l'inégalité des races humaines (1853-55) ; le docteur Ludwig Woltmann (1871-1907), ex-marxiste converti au darwinisme social, fondera la revue d’anthropologie politique ; Ronald Aylmer Fisher (1890 – 1962) militant pour l’eugénisme dans les années 1930 ; etc.

La thèse de l’inégalité raciale sera remise en cause dès 1885 au nom de critères scientifiques également avec le livre De l'égalité des races humaines de Joseph Anténor Firmin.

Cela n’empêchera pas l’émergence d’un fort militantisme pour l’eugénisme dans les rangs de la Gauche tout au long des années 1930… et l’application de ces thèses du racisme scientifique par le troisième Reich allemand.

http://histoirerevisitee.over-blog.com/2014/04/montesquieu-propagandiste-de-la-theorie-des-climats-et-pere-moderne-du-racisme-scientifique.html

mercredi 22 novembre 2023

La Théorie des climats : La plus vieille théorie du racisme scientifique

 

Le géographe grec Claude Ptolémée & la Théorie des climats

La Théorie des climats est la plus vieille théorie du Racisme scientifique existant au monde. Son origine reste indéterminée bien que certains pensent qu’elle proviendrait de l’Empire perse. Le géographe d’Alexandrie du premier siècle Claude Ptolémée l’intègre dans sa magistrale synthèse des connaissances géographiques et astronomiques connue à la Renaissance italienne sous le vocable de « Cosmographie ». Tout au long du Moyen-âge, les géographes musulmans vont continuer à faire vivre cette théorie allant même jusqu’à la modifier suite aux avancées de leurs découvertes géographiques. Oubliée en Europe, Montesquieu va la reprendre à son compte dans l’Esprit des Lois et ainsi l’introduire dans le corpus de la Philosophie des Lumières. Elle sera la base de toutes les idées racistes, tendant à justifier par la science le racisme, qui naitrons en Europe au dix-neuvième siècle.

La Théorie des climats

Selon cette théorie, la Terre est composée de sept climats, zones latitudinales étagées de l’équateur au pôle. Un huitième climat fut ajouté au sud par le géographe musulman Al-Idrisi, peu avant 1165, dans le livre connu en Occident sous le nom de « petit Idrisi ». Chaque climat est soigneusement définit par le rythme des saisons, la longueur des jours, et surtout par les effets de la chaleur ou du froid sur la nature et le comportement des hommes qui y vivent. Une subdivision en dix bandes allant du nord au sud permet de définir au total soixante-dix climats.

Dès l’origine, cette croyance alimenta l’idée d’une inégalité des races. Selon cette théorie des climats, la latitude à laquelle vivent les hommes serait à l’origine de la différence entre eux. Tout s’expliquerait par la position du Soleil à midi ! Reprenant l’héritage de l’Astrologie perse, les savants et géographes musulmans du Moyen-âge ajouteront la position de la Lune et des astres connus comme causes d’inégalité. Tous les habitants d’une même bande du globe, le climat, hériteraient ainsi de qualités et de tares ; qu’ils vivent au sud de l’Inde ou en haute vallée du Nil.

La théorie des climats constitue ainsi la première explication scientifique du racisme ; ce dernier étant défini comme la « théorie de la hiérarchie des races » (petit Robert).

Une théorie vieille comme le Monde

Certain dictionnaire attribue à Montesquieu la fondation de la théorie des climats. Cette théorie des climats n’est pas nouvelle à l’époque des Lumières. Elle nous est connue par la « Géographie » de Claude Ptolémée (aussi appelée « Cosmographie » depuis la renaissance). Il s’agit essentiellement d’une compilation des connaissances sur la géographie du Monde réalisée vers l’an 150 par ce géographe et mathématicien grec vivant à Alexandrie d’Egypte. L’ancienneté de cette théorie, solidement ancrée, reste indéterminée et semble provenir du monde perse.

La « Géographie » de Claude Ptolémée fut connue, dans l’Antiquité tardive, tant dans le monde grec que latin. Elle servit de base à la description du monde habité du mathématicien Pappus d’Alexandrie vers 300 ; citée par Ammien Marcellin (militaire et historien né à Antioche vers 330) ; puis par l’écrivain latin et moine Cassiodore (vers 480 – vers 575). Ensuite, sa trace en fut perdue en occident où elle disparut du corpus des idées.

Diffusée par les géographes musulmans au cours des siècles

Le monde musulman prend connaissance de cette théorie et de l’œuvre de Claude Ptolémée par la traduction qu’en a fait Hunayn ibn Ishak (809 – 873) ; chrétien et traducteur arabe de la « maison de la sagesse » (école fondée à Bagdad en 832). Sa traduction pris le nom d’Almageste, « La très grande » qui est l’arabisation de l’appellation courante grecque de l’ouvrage de Claude Ptolémée : « Grande composition ».

Cette traduction est perdue à jamais, mais elle nous est connue au travers d’une adaptation réalisée avant 847 par le mathématicien al-Kuhwarizmi.

Les géographes musulmans commentèrent cette adaptation jusqu’au-delà du XIIIe siècle (notamment en vérifiant les calculs astronomiques servant à calculer la latitude des nombreux lieux cités) et en reprirent la théorie des climats chère à Claude Ptolémée et aux Perses. Vers 1150, l’espagnol Azuhri, plus connu sous le pseudonyme de « l’anonyme d’Almeria » contribua à ces travaux.

Dans « Les négriers en terres d’islam » (Collection Tempus), Jacques Heers cite de nombreux géographes et historiens musulmans reprenant cette théorie. Ainsi, en 1050 – 1060, l’historien Saïd ben Ahmad Saïd, énumérant sept grandes familles de peuples correspondant chacune à un climat, parle des pays des noirs en ces termes : « L’air est brûlant et le climat extérieur subtil. Ainsi le tempérament des Sûdans devient-il ardent et leurs humeurs s’échauffent ; c’est pourquoi ils sont noirs de couleur et leur cheveux crépus. Pour cette raison sont anéantis tout équilibre des jugements et toute sûreté d’appréciation. En eux c’est la légèreté qui l’emporte et la stupidité et l’ignorance qui dominent ». La position du Soleil au zénith de ce climat permet-elle d’en déduire de telles conclusions ? En tout cas, le Monde musulman en tira une justification scientifique à la traite orientale.

Passionné d’astrologie, le monde arabo-musulman va introduire d’autres variables pour expliquer les pseudos différences raciales entre les humains. Ainsi, certains auteurs y virent l’action de la Lune et des astres. Dans le Maghreb, climat relativement tempéré, l’effet de la Lune aurait fait que les gens soient devenus des commerçants des plus prospères. Un autre climat serait sous l’effet de Mars et du Scorpion ; pour cette raison le comportement des habitants y serait plus proche de celui des bêtes que de celui des hommes !

Rôle majeur du géographe Al-Idrisi dans la diffusion de la théorie des climats

On sait peu de choses sur la vie d’al-Idrîsî : Il serait né au Maroc vers 1100 (à Ceuta) au sein d’une famille noble arabe installée en Espagne et aurait fait ses études à Cordoue, alors important centre culturel de la péninsule ibérique. Il possèderait un peu de latin et parlerait grec.

Ayant fait une gigantesque compilation des connaissances médicales des auteurs antiques, Al-Idrîsî connaissait bien les plantes, les poisons et les poudres dont il savait les qualités spécifiques, pharmacologiques et aphrodisiaques, ce qui lui permit de rédiger des livres de médecine qui feront qu’il sera connu en Occident à partir du dix-septième siècle.

C’est en 1139 qu’il s’installe à Palerme, appelé par Roger II*, et entreprend, sous la direction du roi, un travail d’enquête et de compilation géographique qui va durer dix-huit ans.

De son point de vue, la dynastie normande* des Hauteville, à laquelle appartient le roi, est appelée par Dieu à prolonger celle des califes* abbassides*. Palerme est vouée à prendre le relais de Bagdad et devenir le pôle savant d’un monde arabe sans frontière. C’est donc naturellement en arabe qu’Al-Idrîsî écrira son livre, à la gloire de Roger II, souverain sage et serviteur du savoir, et de la Sicile, terre riche et pacifiée.

De ses travaux sortiront deux ouvrages. Le premier, commencé en 1154, six mois avant la mort du roi Roger II et achevé sous Guillaume Ier, probablement vers 1157, intitulé « l’Agrément de celui qui est passionné par les pérégrinations à travers les régions » reprend les sept climats de Claude Ptolémée ; Ils y sont largement décrits et parfaitement identifiés.

A la fin de sa vie, la sphère d’influence et commerciale du monde musulman s’étant étendue vers le sud en Afrique, il ajoutera un huitième climat au sud de l’équateur dans son livre, qui fait la synthèse du premier, « Le jardin des joies et la délectation des cœurs ». Ce second ouvrage est plus connu sous le nom de « Petit Idrisi ».

Pour les pays non musulmans d’Afrique et d’Asie, il recopia discrètement l’œuvre de Claude Ptolémée apportant de rares précisions sur le commerce avec le pays des zendjs (vaste enclave chrétienne correspondant à l’Ethiopie actuelle) et sur la vie dans des régions au sud des royaumes musulmans du Niger restées animistes.

Les deux ouvrages d’Al-Idrisi eurent un succès considérable dans le monde arabo-musulman. Ils furent largement cités par la suite et adaptés par les nombreux géographes musulmans qui lui succédèrent.

Al-Idrisi mourut vers 1165 ; le brillant royaume normand de Sicile où chrétiens, musulmans et juifs vécurent en harmonie, connu pour son académie de médecine de Palerme prit fin en 1194 après 133 ans d’existence.

La diffusion via l’empire byzantin

La « Géographie » de Claude Ptolémée est aussi connue à l’époque de Montesquieu par une autre source que celle des géographes musulmans : Celle de l’empire Byzantin.

Au XIIe siècle, une transposition en vers de quelques passages apparaît dans l’ouvrage « Chiliades » de Jean Tzétzés.

Vers 1300, le moine et érudit Maximos Planoudès (vers 1260 – 1310), qui fut ambassadeur à Venise de l’Empereur byzantin Andronic II Paléologue (1258 - 1332), retrouva des versions grecques de l’ouvrage de Claude Ptolémée. Il dessinera les cartes perdues à partir des lieux cités et localisés.

De 1401 à 1406, Jacopo d’Angelo da Scarperia en fait une traduction latine. De nombreuses cartes seront dessinées à partir de cette version latine. Citons celles de Giovanni Rhosos en 1454. Elle sera imprimée pour la première fois en 1475.

Le titre grec de "Géographie" n'apparaît qu'à partir de la traduction italienne du Florentin Francesco Berghieri (publiée en 1478).

Avec la traduction latine de Ptolémée, le monde occidental dispose désormais des outils nécessaires, grâce aux projections, pour construire une représentation géométrique du monde connu et des mondes à découvrir. Elle hérite aussi de la plus vieille théorie du racisme scientifique !

Les sources disponibles à l'époque de Montesquieu

Montesquieu possédait deux sources largement diffusée à son époque : La « Géographie » imprimée depuis 1475 ; l’ « Almageste » qui en est la version musulmane possédant un huitième climat.

Il est difficile de savoir à partir de quelle version, Byzantine ou musulmane, Montesquieu a tiré son inspiration pour relancer cette hallucinante théorie du racisme scientifique.

On connaît le goût de l’époque pour la Turcomanie, mode conduisant à aimer aveuglément tout ce qui vient d’Orient. Elle fut développée par François 1er et ses successeurs immédiats pour faire oublier la désastreuse politique d’alliance de la France avec les ottomans qui conduisit à la défaite de Lépante et qui isola durablement la France en Europe. Sans parler de l’assistance logistique de la marine royale aux corsaires ottomans qui chassaient l’esclave blanc sur les côtes de Provence !

La Théorie des climats conduira aux théories racistes du National-socialisme

Durant le siècle des « Lumières » un certain nombre de courants de pensée vont voir le jour et mûrir au fil des décennies. Ils amorceront la montée du racisme scientifique qui conduira directement à l’eugénisme et aux camps d’extermination. En voici un bref résumé.

Le courant anti-chrétien du siècle des Lumières rejeta la « Genèse » en bloc ce qui conduisit à remettre en cause la position privilégiée de l’Homme dans la Création et son origine unique. Pour les penseurs du siècle des « Lumières », l’Homme ne descend plus d’un ancêtre unique, Adam, mais peut avoir une origine multiple. Il n’a pas de position particulière au sommet de la hiérarchie des êtres vivants, mais est un élément de la Nature.

Au même moment, débute les travaux de mise en ordre et de classification de la nature : ordre minéral, végétal et animal. Ils seront conduits par deux savants : Buffon et Carl Von Linné.

La classification du règne animal sera vite étendue à l’espèce humaine qui sera décomposée en races. On avait observé dès 1684 dans La Revue des Savants la première de ces tentatives. L’auteur, le médecin et philosophe François Bernier, se proposait de rompre avec la logique géographique qui prévalait jusqu’alors dans l’appréhension des groupes humains. Il avançait l’idée que les hommes pouvaient être classés selon leurs caractéristiques physiques, en distinguant « cinq races humaines ». Cette nouvelle théorie passa inaperçue sur le moment. Il n’en sera pas de même des travaux de Carl Von Linné et de ceux de Buffon au siècle des « Lumières ».

Le naturaliste suédois Carl von Linné (1707-1778) distingua en 1758, quatre races différenciées au sommet de l’ordre des « anthropomorpha » (les futurs primates) : Européens, Américains (nous dirions aujourd'hui Amérindiens), Asiatiques et Africains.

Buffon (1707 – 1788) reprend pour sa part à Maupertuis (1698 – 1759) l’idée que le Blanc serait la couleur originelle de l’homme, les colorations sombres évoquées autrefois par la mésaventure de Cham dans la Bible étant selon lui le produit d’une dégénérescence partielle due à l’éloignement de la zone climatique tempérée. Faut-il y voir une influence directe de la théorie des climats ? Certainement.

Au siècle suivant, les théoriciens des races seront légion : le philosophe Kant (1724 – 1804) ; le biologiste Blumenbach (1752 – 1840) ; Arthur de Gobineau écrira un Essai sur l'inégalité des races humaines (1853-55) ; le docteur Ludwig Woltmann (1871-1907), ex-marxiste converti au darwinisme social, fondera la revue d’anthropologie politique ; Ronald Aylmer Fisher (1890 – 1962) militant pour l’eugénisme dans les années 1930 ; etc.

La thèse de l’inégalité raciale sera remise en cause dès 1885 au nom de critères scientifiques également avec le livre De l'égalité des races humaines de Joseph Anténor Firmin.

Cela n’empêchera pas l’émergence d’un fort militantisme pour l’eugénisme dans les rangs de la Gauche tout au long des années 1930… et l’application de ces thèses du racisme scientifique par le troisième Reich allemand.

Montesquieu la réintroduira dans le corpus philosophique des Lumières

Montesquieu esprit très engagé de son époque, n’hésitait pas à rechercher dans le passé les origines de telle ou telle pratique. Cela l’a conduit à accréditer d’incroyables fantaisies ! Parmi celles-ci, la théorie des climats, qui passe pour être une de ses idées les plus célèbres, esquissée dans les « Lettres persanes » et soulignée dans « De l'esprit des lois ».

Montesquieu croit que le climat pourrait influencer substantiellement la nature de l'homme et de sa société. Il va jusqu'à affirmer que certains climats sont supérieurs à d'autres, le climat tempéré de France étant l'idéal. Il soutient que les peuples vivant dans les pays chauds ont tendance à s'énerver alors que ceux dans les pays du nord sont rigides. En 1748, dans l’Esprit des lois, il écrit :

« Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont ; ceux des pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens. (...) nous sentons bien que les peuples du nord, transportés dans les pays du midi, n'y ont pas fait d'aussi belles actions que leurs compatriotes qui, combattant dans leur propre climat, y jouissent de tout leur courage. (...) Vous trouverez dans les climats du nord des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de sincérité et de franchise. Approchez des pays du midi vous croirez vous éloigner de la morale même ; des passions plus vives multiplient les crimes (...) La chaleur du climat peut être si excessive que le corps y sera absolument sans force. Pour lors l'abattement passera à l'esprit même : aucune curiosité, aucune noble entreprise, aucun sentiment généreux ; les inclinations y seront toutes passives ; la paresse y sera le bonheur ». (Livre XIV, chap. II)

Par son approche plus scientifique que dogmatique du fait politique, certains voient dans ces écrits de Montesquieu le point de départ des sciences sociales modernes ! Un comble !

C’est dans le livre XV de l’esprit des lois, intitulé « Comment les lois de l’esclavage civil ont du rapport avec la nature du climat », que Montesquieu commence à développer sa théorie sociologique des climats. Bien qu’il soit, par principe, contre l’esclavage, il justifie par sa théorie des climats l’usage de celui-ci.

Dans le chapitre VII, il écrit : « Il y a des pays où la chaleur énerve le corps et affaiblit si fort le courage, que les hommes ne sont portés à un devoir pénible que par crainte du châtiment : l’esclavage y choque donc moins la raison. Aristote veut dire qu’il y a des esclaves par nature ; et ce qu’il dit ne le prouve guère. Je crois que, s’il y en a de tels, ce sont ceux dont je viens de parler. Mais, comme tous les hommes naissent égaux, il faut dire que l’esclavage est contre la nature, quoique, dans certains pays il soit fondé sur la raison naturelle ; et il faut bien distinguer ces pays d’avec ceux où les raisons naturelles même les rejettent, comme les pays d’Europe où il a été si heureusement aboli ». Pour Montesquieu, le climat chaud des pays du sud fait que les peuples qui y vivent sont naturellement fait pour l’esclavage contrairement aux autres pays comme l’Europe où l’esclavage est à proscrire.

Comme le montre cet article, la Théorie des climats aura bien pénétré le cerveau de l’ensemble des « Philosophes des Lumières » (Racisme & sous-hommes chez les philosophes des Lumières)

http://histoirerevisitee.over-blog.com/2017/12/la-theorie-des-climats-plus-vieille-theorie-du-racisme-scientifique.html

mercredi 3 mars 2021

Qui gouverne en France ?

  

La gestion de la crise et les incertitudes actuelles, ouvertes en mars 2020 par l'affirmation présidentielle d'une guerre contre le virus apparu en Chine, amènent un nombre de plus en plus grand de citoyens à se demander qui gouverne la France.

Certes, la question de la confusion des pouvoirs politiques ne date pas d'hier. La volonté d'en répartir les responsabilités non plus. Propre aux Occidentaux, on ne la retrouve guère à vrai dire dans d'autres civilisations, si brillantes fussent-elles, ni en Égypte, ni en Mésopotamie, ni en Chine, ni dans aucun des empires de l'Islam.

Elle se manifeste au contraire en Grèce dès l'émergence de la cité aristocratique à Athènes (682). Celle-ci attribue des pouvoirs séparés à 3 archontes. Choisis parmi les 9 magistrats élus, ils assument les anciennes fonctions royales : l'archonte éponyme donne son nom à l'année de son mandat ; l'archonte-roi assure les charges religieuses et l'archonte polémarque est responsable des affaires militaires. Cet antique embryon de démocratie fut renforcé par les réformes successives de Dracon (621), Solon (594) et Clisthène (507).

Mère des démocraties modernes, c'est, de son côté, l'Angleterre qui a progressivement institué, à son tour, de manière pratique, une séparation des pouvoirs dont Montesquieu formula la théorie au XVIIIe siècle et inspira largement la constitution des États-Unis, laquelle dure encore.

Nous sommes donc désormais convenus, à sa suite, de distinguer trois pouvoirs nationaux, que nous appelons exécutif, législatif et judiciaire.

Sur le papier, le texte de la constitution de 1958 s'en inspire. Rappelons en effet qu'elle fut rédigée, pendant l'été, en vertu du mandat confié en juin, par la IVe république agonisante, à son dernier gouvernement. Malgré de fort nombreuses révisions, la plupart funestes, et d'incontestables évolutions pratiques, les grandes lignes restent toujours juridiquement en vigueur.

En théorie, le pouvoir et la mission d'appliquer les lois échoient au gouvernement. Supposée collégiale et solidaire, cette instance est en principe dirigée par un personnage appelé Premier ministre. Depuis 1814, cette fonction constitutionnelle n'apparaissait pas sous ce nom.[1] Désormais, le manuel des Règles typographiques en usage à l'Imprimerie nationale, précise au contraire, que l'on doit écrire ce titre avec un grand P[2].

Mais chacun sait que tout ceci relève largement de la fiction.

Personne en France, quand M. Castex apparaît sur les écrans de télévision, n'imagine en lui le dirigeant du pays, à peine un honnête chef de bureau aux ordres du palais de l'Élysée.

De même, en théorie d'autre part, les lois sont discutées et votées par deux assemblées, les députés réunis en Assemblée nationale ayant le dernier mot en cas de désaccord avec les Sénateurs. Mais la pratique du régime, et le règlement des chambres, donne la part la plus importante aux initiatives gouvernementales.

Quant à la magistrature, qualifiée d'autorité, et non de pouvoir judiciaire, son indépendance reste toute relative.

Personne, lorsque s'exprime un ministre, quel qu'il soit, ne songe plus qu'il le fait en accord ou en concertation avec ses collègues. Et, d'ailleurs il s'écoule rarement une journée sans que l'un d'entre eux le contredise, le porte-parole du gouvernement ajoutant son grain de sel à la confusion.

On sait d'autant moins qui gouverne la France, qu'est apparue, ou plutôt que s'est développée, à la faveur de la crise sanitaire une instance plus mystérieuse : le Conseil dit de défense.

Inventé en 2009 par Nicolas Sarkozy, institué par un simple décret en date du 24 décembre 2009, le conseil de défense et de sécurité nationale avait initialement vocation à "définir les orientations en matière de programmation militaire, de dissuasion, de conduite des opérations extérieures, de planification des réponses aux crises majeures, de renseignement, de sécurité économique et énergétique, de programmation de sécurité intérieure concourant à la sécurité nationale et de lutte contre le terrorisme. Il en fixe les priorités".

Or, dédié aux crises, il n'a cessé d'élargir ses attributions, et surtout de se réunir d'année en année plus souvent. Au lendemain des attentats de 2015, il se réunit 10 fois cette année-là, puis 32 en 2016, et 42 en 2017. Sous le règne d'Emmanuel Macron, il a pris en 2020 le pas sur le conseil des ministres, qui le suit et ne sert plus qu'à entériner ses décisions.

Or sa composition et sa convocation restent à la discrétion du seul chef de l'État, et, plus inquiétant encore ses membres sont tenus au secret-défense quant à ses délibérations.

Tout ceci contrevient au texte et à l'esprit de la Constitution.

Dans son livre "28 ans de gaullisme" Jacques Soustelle dénonce le premier accroc intervenu en 1959, lorsque le maître du pouvoir s'affirma comme le dépositaire effectif du pouvoir exécutif, reléguant les gouvernements et leur chef, lui-même consentant au rang de collaborateurs. La même année, le parti gaulliste imagina le concept de pouvoir réservé. Depuis, la tendance s'est lourdement aggravée au fil des présidences, posant le problème dit de la cohabitation difficilement résolu en 1986.

Cet empiétement autoritaire déborde clairement aussi, cela va sans dire, sur le pouvoir législatif. Les parlementaires sont priés de s'aligner sur les décisions de l'exécutif. Ainsi, pour donner un exemple récent, un Dupond-Moretti, éminent juriste sans doute mais homme politique inexpérimenté, pouvait encore aller plus loin dans le cynisme ingénu. Au cours des débats de l'Assemblée Nationale du 18 février, il osait écarter l'idée-même d'une confrontation des points de vue par la formule "il ne saurait y avoir de concurrence politique". Le JO indique : Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM. Autrement dit, pour le pouvoir actuel l'exécutif rédige la loi, au besoin en petit comité, et on ne peut que s'aligner.

JG Malliarakis  

Apostilles

[1] De 1814 à 1958, on parlait d'un président du Conseil. Il s'agissait, sous la troisième république, du personnage central, quoique la loi fondatrice de 1875 n'en ait pas prévu l'apparition. Serviteur inconditionnel du fondateur de la cinquième république Michel Debré, principal rédacteur de la loi constitutionnel entendait certainement ainsi rendre ses propres futures attributions qu'il exerça de 1959 à 1962, symboliquement plus solennelles. Il aimait à ce qu'on joue, pour lui, la Marche Consulaire.

[2] Edition 2002 page 83. À la même page, il est indiqué que le président de la République n'a droit qu'à un petit p.

https://www.insolent.fr/2021/03/qui-gouverne-en-france-.html

samedi 20 juin 2015

"C'est la faute à Rousseau"

Jean-Jacques Rousseau est le père des façons modernes de penser et de sentir qui envahirent les Lettres et les Arts, la pensée politique, et enfin la conscience religieuse elle-même. Maurras le critique sans ménagement. À côté du Genevois, Montesquieu et Voltaire ne sont que des potaches.
Dans notre précédente étude, Charles Maurras nous menait au coeur même de la pensée subversive qui est – il convient de rappeler sans cesse le mot d'Auguste Comte – une « sécession de l'individu contre l'espèce ». La révolution politique représente le fruit de la révolution intellectuelle, elle-même résultat de la fermentation de la révolution morale et mentale. Le rêve individualiste produit le système égalitaire dont l'application ruine l'État, la société et finalement la civilisation.
Idée religieuse
Maurras avait bien compris que les « contestations » et les « audaces » d'un Montesquieu ou d'un Voltaire ne sont que des chahuts de potaches dont les amusements, s'ils se révèlent parfois de fort mauvais goût, ne remettent pas en cause les fondements de la civilisation classique. C'est avec Rousseau que l'idée démocratique devient religieuse, c'est Rousseau, héritier de la Réforme, qui est le père des façons modernes de penser et de sentir qui envahirent les Lettres et les Arts, puis la pensée politique, enfin la conscience religieuse elle-même.
Voyons, dans la préface de l‘édition définitive de Romantisme et Révolution (Bibliothèque des oeuvres politiques, Versailles, 1928) l'irruption de Jean-Jacques Rousseau dans la France de Louis XV, dans l'Europe française qu'il allait détruire au profit de la Révolution barbare :
« En ce temps-là, passé la frontière française, florissait le VIIou le VIIIsiècle de la civilisation des modernes. Il y entra comme un de ces faux prophètes qui, vomis du désert, affublés d'un vieux sac, ceints de poils de chameau et la tête souillée de cendres, promenaient leurs mélancoliques hurlements à travers les rues de Sion : s'arrachant les cheveux, déchirant leurs haillons et mêlant leur pain à l'ordure, ils salissaient les gens de leur haine et de leur mépris...
La gloire de la France et l'hégémonie de Paris furent employées à répandre les divagations d'un furieux. Ce sauvage, ce demi-homme, cette espèce de faune trempé de la fange natale avait plu par le paradoxe et la gageure de son appareil primitif. Cela avait intéressé des coeurs trop sensibles et des esprits trop cultivés. Mais il était inévitable que les parties du monde les moins avancées y fussent plus sensibles encore : l'Europe la moins polie ne pouvait manquer de se reconnaître et de s'aimer dans cet enfant de la nature dont Paris avait fait son idole dorée. De sorte que pour une partie de son public, la plus épaisse (l'allemande) sa prédication était prise au mot : les anciens jugements portés sur les choses en étaient renversés ; ce qui s'était jadis conçu comme ignorance à compléter, imperfection à corriger, faiblesse à réparer prétendit à la supériorité de sa fraîcheur barbare et neuve sur le dessèchement et l'épuisement imputés à toute race instruite, cultivée, arrivée. »
Poison rousseauiste
La préface où nous avons cueilli ces lignes constitue un des textes capitaux de Maurras. Nous sommes au coeur de sa pensée, là où l'analyse philosophique et esthétique rejoint l'analyse politique. Certes, les causes de la Révolution se révèlent multiples et complexes, certes, la pensée de Rousseau n'aurait pas détruit la société si elle n'avait trouvé des circonstances qui lui permirent de germer, mais la personne et l'oeuvre du Genevois sont hautement symboliques : son Héloïse, ses Confessions annoncent l'immoralité exhibitionniste que nous connaissons, son Contrat social est la source de la légitimité démocratique, sa Profession de foi du vicaire savoyard a contaminé la pensée religieuse. Les sarcasmes voltairiens nuisent moins à l'Église que le poison de la religiosité rousseauiste.
Voltaire avait d'ailleurs bien compris que Rousseau représentait un danger pour la civilisation et tendait à réduire l'homme à l'animalité : « On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. » Malgré ses immenses défauts, Voltaire est un homme civilisé, ce que n'est pas le père de la démocratie moderne, politique et religieuse, Jean-Jacques Rousseau.
Gérard Baudin L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 16 avril au 6 mai 2009
1 - Voltaire : Lettre à Rousseau. 30 août 1755.

jeudi 2 août 2012

La noblesse contre la monarchie absolue (XVIIIe siècle)

Une idée longtemps admise, car entrant dans le schéma marxiste de la lutte des classes dominant dans les universités françaises au cours des années 1950-1970, voudrait que la noblesse et la bourgeoisie se soient opposées au XVIIIe siècle, la bourgeoisie étant finalement sortie victorieuse de cette « lutte des classes » à l’issue de la Révolution. La noblesse de la fin du XVIIIe n’aurait été qu’une vieille citadelle assiégée, garante des anciennes traditions et lois du royaume soumises aux coups de boutoirs de la bourgeoisie des Lumières. Et si elle était présente aux Etats généraux de 1789, ce ne pouvait être que pour s’opposer à toute tentative de réforme, conserver ses droits et privilèges.
Ces idées, enseignées longtemps dans les écoles et jusque dans les facultés, ont été balayées depuis les années 1980 environ mais persistent dans le grand public. Au contraire, la noblesse a très largement épousé les idées des Lumières (y compris la plus ancienne) qu’elle a contribué à façonner. Elle se montrait tout aussi critique que la bourgeoisie sur l’« arbitraire royal », le « despotisme ministériel », la censure, les inégalités dans la société, les entraves au libéralisme économique. Dans les décennies pré-révolutionnaires, il n’y a pas lieu d’opposer une pensée bourgeoise à une pensée noble.
I. La noblesse et les Lumières

La noblesse, ayant toujours été traditionnellement associée au pouvoir, ne pouvait se désintéresser des réflexions autour de ce pouvoir, d’autant qu’elle gardait une grande rancune de sa mise à l’écart à partir de Louis XIII et surtout sous Louis XIV. Le roi avait domestiqué la noblesse, la noblesse voulait maintenant domestiquer la monarchie. En se privant de ses conseillers naturels, le Roi-Soleil avait en quelque sorte rompu le contrat nobiliaire tacite liant Roi et noblesse. La contestation nobiliaire coïncide avec le début du mouvement des Lumières : en remettant en cause l’Etat absolutiste, la noblesse ouvrait la voie à la critique des Lumières (tyrannie comme infraction au droit naturel, loi comme limite nécessaire au pouvoir).
Nombre de philosophes des Lumières appartiennent au second ordre : Montesquieu, Condorcet, Condillac, Turgot, d’Holbach pour les plus connus. Quelques nobles tombent dans le radicalisme politique tel le marquis d’Argenson, ministre de Louis XV et ami de Voltaire, auteur de la Démocratie royale et d’Essais semblables à ceux de Montaigne. Il considère que l’absolutisme a été utile en mettant fin au despotisme féodal mais se trouve dépassé à son tour en devant tyrannique. D’Argenson va même jusqu’à prôner l’éradication de la noblesse : la victoire du mérite sur l’hérédité marquerait une étape indispensable vers une société du bonheur : « Que tous les citoyens fussent égaux entre eux, afin que chacun travaillât suivant ses talents et non par le caprice des autres. Que chacun fût fils de ses œuvres et de ses mérites : toute justice serait accomplie et l’Etat serait mieux servi. » (Mémoires du marquis d’Argenson).
Pierre-Claude Nivelle de La Chaussée écrit en 1744 dans sa pièce L’Ecole des mères que, non seulement tous les citoyens sont égaux, mais qu’il s’agit d’une « loi de nature » inviolable. Trois ans plus tard, dans la Gouvernante, un jeune noble nommé Stainville prétend épouser une roturière sans le sou en déclarant que « la naissance ne doit pas faire un grain de plus dans la balance ». Plus tard, le comte d’Antraigues, connu en son temps pour son Mémoire sur les Etats Généraux (1788) qui connaît quatorze éditions, prône lui aussi l’abolition de la noblesse : « La noblesse héréditaire est un fléau qui dévore ma patrie » (Voyage en Orient).
Noblesse et bourgeoisie se côtoient dans les lieux de sociabilité typiques des élites au XVIIIe siècle : en premier lieu les salons littéraires où l’on discute tantôt de choses futiles, tantôt de sujets graves, de poésie et aussi de philosophie. « On recherchait avec empressement [dans les salons] la production nouvelle des génies transcendants et des brillants esprits qui faisaient alors l’ornement de la France. Les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre, d’Helvétius, de Rousseau, de Duclos, de Voltaire, de Diderot, de Marmontel, donnaient un aliment perpétuel à ces conversations, où presque tous les jugements semblaient dictés à la fois par la raison et par le bon goût. » (Comte Louis-Philippe de Ségur, Mémoires, souvenirs et anecdotes, t. I). Les femmes présentes dans ces salons sont majoritairement nobles. La franc-maçonnerie joue également un rôle très important : au XVIIIe siècle, environ 55 % des nobles du royaume ont été initiés dans une loge maçonnique parisienne. Sur l’ensemble des francs-maçons de Paris, 22,5 % appartiennent au second ordre.
Même des nobles issus de la vieille aristocratie adoptent les idées nouvelles, tel le comte de Chinon, petit-fils du maréchal de Richelieu. Témoin de cette adhésion de la vieille noblesse, le marquis de Bombelles écrit en 1788 dans son Journal : « [le baron de Breteuil] ne revient pas de tout ce qu’il voit, de tout ce qu’il entend : nombre de nos amis deviennent fols ; quiconque ose élever la voix en faveur des anciennes formes est regardé avec dédain, et l’on regardera bientôt comme synonymes les qualifications de bête ou de royaliste. » Les inventaires montrent que les trois quart des bibliothèques nobles parisiennes de la seconde moitié du XVIIIe comportent des ouvrages interdits soit sur le plan politique, soit religieux (ce qu’il faut cependant prendre avec recul : avoir un ouvrage dans sa bibliothèque ne signifie pas toujours que l’on adhère à ses idées).
Paradoxalement, ce sont les nouveaux nobles qui se montrent les plus réticents face à un projet de société égalitariste, eux dont les familles ont tant combattu pour accéder à la noblesse. « Ma famille était fidèle à l’esprit aristocratique : trop au-dessus du commun pour y prendre les idées nouvelles et trop loin des Grands pour leur prendre des haines politiques, elle se voyait menacée de perdre des charges importantes. » (Baron de Frénilly, Souvenirs). Les Grands adhèrent plus majoritairement aux idées des Lumières, pensant que leur statut les tiendra à l’écart de tout renversement majeur. Au niveau religieux, c’est dans la magistrature que se trouvent les principaux opposants à l’irréligion. Les idées prônant le déisme voire l’athéisme ou le matérialisme ne peuvent percer dans un milieu encore très marqué par le jansénisme (courant catholique pessimiste, assez proche par certains aspects doctrinaux du protestantisme).
« Il n’est pas possible d’opposer, dans la pensée des Lumières, deux courants sociologiques, l’un qui serait bourgeois et l’autre nobiliaire. Dans l’élaboration de la culture et de la pensée politique et sociale des Lumières, la noblesse a joué un rôle aussi déterminant que les représentants du Tiers Etat » – Guy Chaussinand-Nogaret, p. 37.
II. Les cahiers de doléances : la noblesse ennemie de l’ « Ancien Régime »
Cet esprit contestataire de la noblesse, façonné par la pensée des Lumières, se retrouve dans les cahiers de doléances pour les Etats généraux de 1789. L’historien Guy Chaussinand-Nogaret a consulté au cours des années 1970 tous les cahiers de la noblesse, répertorié toutes les revendications non liées à une situation locale et fait les comptes. Les résultats sont étonnants. Ce même historien fait la critique les générations d’historiens qui l’ont précédé et qui ont masqué l’évidence au nom de leurs préjugés. Les nobles, loin de combattre pour le status quo, condamnent le « despotisme ministériel », la restriction des libertés individuelles, les entraves à la liberté du commerce.
Ainsi, 50,0 % des cahiers de la noblesse demandent une Constitution ou charte des droits de la Nation, 38,8 % des cahiers montrent que la noblesse est prête à se rallier au vote par tête (lourd sacrifice !) auxquels on peut rajouter 20,1 % des cahiers se prononçant pour un vote mixte (par exemple par tête sur les questions financières et par ordre sur les autres questions), 60,4 % réclament que la liberté soit déclarée inviolable et sacrée, 68,7 % souhaitent la suppression des lettres de cachet, 88,1 % la liberté totale de pensée et de presse (seuls 74 % des cahiers du Tiers le demandent !), 47,8 % l’inviolabilité de la propriété (valeur bourgeoise emblématique), 88,5 % l’égalité de tous devant l’impôt (à l’inverse seuls 2,2 % s’opposent à l’égalité devant l’impôt ; cette revendication est paradoxalement légèrement moins présente dans les cahiers du Tiers avec 86 %), 23,9 % l’anoblissement de la vertu, du courage, du mérite dans les différentes professions, 31,3 % l’abolition de la vénalité des offices. Plus insolite, 11,2 % réclament la destruction de la Bastille et autres prisons d’Etat ! La noblesse se montre également sensible aux questions sociales : 41,0 % des cahiers demandent de réformer et perfectionner l’éducation et de créer des écoles pour les enfants de toutes les classes de la société.
Il ressort des cahiers de doléances que la majorité des nobles à la veille de la Révolution rêvent donc d’une société égalitaire, individualiste, où la liberté de presse, de circulation des biens et des personnes seraient garantis. Seuls compteraient les individus ; les corps et communautés étant effacés. C’est somme toute la société capitaliste et individualiste de notre époque contemporaine que celle-ci réclamait. Cette idéologie explique en grande partie les mouvements de fraternisation des officiers (nobles) militaires avec les révolutionnaires après 1789. Jusqu’à ce que les nobles se voient eux-mêmes dépassés par les événements qu’ils auront en grande partie contribué à engendrer.
http://www.fdesouche.com
Bibliographie :
BOURQUIN Laurent, La Noblesse française à l’époque moderne, XVIe-XVIIIe siècles, Paris, Belin, 2002.
CHAUSSINAND-NOGARET Guy, La Noblesse au XVIIIe siècle : de la féodalité aux Lumières, Paris, Hachette, 1976.
MARRAUD Mathieu, La noblesse de Paris au XVIIIe siècle, Paris, Seuil, 2000.

mardi 31 juillet 2012

Desouche Histoire : La noblesse contre la monarchie absolue (XVIIIe siècle)


Une idée longtemps admise, car entrant dans le schéma marxiste de la lutte des classes dominant dans les universités françaises au cours des années 1950-1970, voudrait que la noblesse et la bourgeoisie se soient opposées au XVIIIe siècle, la bourgeoisie étant finalement sortie victorieuse de cette « lutte des classes » à l’issue de la Révolution. La noblesse de la fin du XVIIIe n’aurait été qu’une vieille citadelle assiégée, garante des anciennes traditions et lois du royaume soumises aux coups de boutoirs de la bourgeoisie des Lumières. Et si elle était présente aux Etats généraux de 1789, ce ne pouvait être que pour s’opposer à toute tentative de réforme, conserver ses droits et privilèges.
Ces idées, enseignées longtemps dans les écoles et jusque dans les facultés, ont été balayées depuis les années 1980 environ mais persistent dans le grand public. Au contraire, la noblesse a très largement épousé les idées des Lumières (y compris la plus ancienne) qu’elle a contribué à façonner. Elle se montrait tout aussi critique que la bourgeoisie sur l’« arbitraire royal », le « despotisme ministériel », la censure, les inégalités dans la société, les entraves au libéralisme économique. Dans les décennies pré-révolutionnaires, il n’y a pas lieu d’opposer une pensée bourgeoise à une pensée noble.
I. La noblesse et les Lumières
La noblesse, ayant toujours été traditionnellement associée au pouvoir, ne pouvait se désintéresser des réflexions autour de ce pouvoir, d’autant qu’elle gardait une grande rancune de sa mise à l’écart à partir de Louis XIII et surtout sous Louis XIV. Le roi avait domestiqué la noblesse, la noblesse voulait maintenant domestiquer la monarchie. En se privant de ses conseillers naturels, le Roi-Soleil avait en quelque sorte rompu le contrat nobiliaire tacite liant Roi et noblesse. La contestation nobiliaire coïncide avec le début du mouvement des Lumières : en remettant en cause l’Etat absolutiste, la noblesse ouvrait la voie à la critique des Lumières (tyrannie comme infraction au droit naturel, loi comme limite nécessaire au pouvoir).
Nombre de philosophes des Lumières appartiennent au second ordre : Montesquieu, Condorcet, Condillac, Turgot, d’Holbach pour les plus connus. Quelques nobles tombent dans le radicalisme politique tel le marquis d’Argenson, ministre de Louis XV et ami de Voltaire, auteur de la Démocratie royale et d’Essais semblables à ceux de Montaigne. Il considère que l’absolutisme a été utile en mettant fin au despotisme féodal mais se trouve dépassé à son tour en devant tyrannique. D’Argenson va même jusqu’à prôner l’éradication de la noblesse : la victoire du mérite sur l’hérédité marquerait une étape indispensable vers une société du bonheur : « Que tous les citoyens fussent égaux entre eux, afin que chacun travaillât suivant ses talents et non par le caprice des autres. Que chacun fût fils de ses œuvres et de ses mérites : toute justice serait accomplie et l’Etat serait mieux servi. » (Mémoires du marquis d’Argenson).
Pierre-Claude Nivelle de La Chaussée écrit en 1744 dans sa pièce L’Ecole des mères que, non seulement tous les citoyens sont égaux, mais qu’il s’agit d’une « loi de nature » inviolable. Trois ans plus tard, dans la Gouvernante, un jeune noble nommé Stainville prétend épouser une roturière sans le sou en déclarant que « la naissance ne doit pas faire un grain de plus dans la balance ». Plus tard, le comte d’Antraigues, connu en son temps pour son Mémoire sur les Etats Généraux (1788) qui connaît quatorze éditions, prône lui aussi l’abolition de la noblesse : « La noblesse héréditaire est un fléau qui dévore ma patrie » (Voyage en Orient).
Noblesse et bourgeoisie se côtoient dans les lieux de sociabilité typiques des élites au XVIIIe siècle : en premier lieu les salons littéraires où l’on discute tantôt de choses futiles, tantôt de sujets graves, de poésie et aussi de philosophie. « On recherchait avec empressement [dans les salons] la production nouvelle des génies transcendants et des brillants esprits qui faisaient alors l’ornement de la France. Les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre, d’Helvétius, de Rousseau, de Duclos, de Voltaire, de Diderot, de Marmontel, donnaient un aliment perpétuel à ces conversations, où presque tous les jugements semblaient dictés à la fois par la raison et par le bon goût. » (Comte Louis-Philippe de Ségur, Mémoires, souvenirs et anecdotes, t. I). Les femmes présentes dans ces salons sont majoritairement nobles. La franc-maçonnerie joue également un rôle très important : au XVIIIe siècle, environ 55 % des nobles du royaume ont été initiés dans une loge maçonnique parisienne. Sur l’ensemble des francs-maçons de Paris, 22,5 % appartiennent au second ordre.
Même des nobles issus de la vieille aristocratie adoptent les idées nouvelles, tel le comte de Chinon, petit-fils du maréchal de Richelieu. Témoin de cette adhésion de la vieille noblesse, le marquis de Bombelles écrit en 1788 dans son Journal : « [le baron de Breteuil] ne revient pas de tout ce qu’il voit, de tout ce qu’il entend : nombre de nos amis deviennent fols ; quiconque ose élever la voix en faveur des anciennes formes est regardé avec dédain, et l’on regardera bientôt comme synonymes les qualifications de bête ou de royaliste. » Les inventaires montrent que les trois quart des bibliothèques nobles parisiennes de la seconde moitié du XVIIIe comportent des ouvrages interdits soit sur le plan politique, soit religieux (ce qu’il faut cependant prendre avec recul : avoir un ouvrage dans sa bibliothèque ne signifie pas toujours que l’on adhère à ses idées).
Paradoxalement, ce sont les nouveaux nobles qui se montrent les plus réticents face à un projet de société égalitariste, eux dont les familles ont tant combattu pour accéder à la noblesse. « Ma famille était fidèle à l’esprit aristocratique : trop au-dessus du commun pour y prendre les idées nouvelles et trop loin des Grands pour leur prendre des haines politiques, elle se voyait menacée de perdre des charges importantes. » (Baron de Frénilly, Souvenirs). Les Grands adhèrent plus majoritairement aux idées des Lumières, pensant que leur statut les tiendra à l’écart de tout renversement majeur. Au niveau religieux, c’est dans la magistrature que se trouvent les principaux opposants à l’irréligion. Les idées prônant le déisme voire l’athéisme ou le matérialisme ne peuvent percer dans un milieu encore très marqué par le jansénisme (courant catholique pessimiste, assez proche par certains aspects doctrinaux du protestantisme).
« Il n’est pas possible d’opposer, dans la pensée des Lumières, deux courants sociologiques, l’un qui serait bourgeois et l’autre nobiliaire. Dans l’élaboration de la culture et de la pensée politique et sociale des Lumières, la noblesse a joué un rôle aussi déterminant que les représentants du Tiers Etat » – Guy Chaussinand-Nogaret, p. 37.
II. Les cahiers de doléances : la noblesse ennemie de l’ « Ancien Régime »
Cet esprit contestataire de la noblesse, façonné par la pensée des Lumières, se retrouve dans les cahiers de doléances pour les Etats généraux de 1789. L’historien Guy Chaussinand-Nogaret a consulté au cours des années 1970 tous les cahiers de la noblesse, répertorié toutes les revendications non liées à une situation locale et fait les comptes. Les résultats sont étonnants. Ce même historien fait la critique les générations d’historiens qui l’ont précédé et qui ont masqué l’évidence au nom de leurs préjugés. Les nobles, loin de combattre pour le status quo, condamnent le « despotisme ministériel », la restriction des libertés individuelles, les entraves à la liberté du commerce.
Ainsi, 50,0 % des cahiers de la noblesse demandent une Constitution ou charte des droits de la Nation, 38,8 % des cahiers montrent que la noblesse est prête à se rallier au vote par tête (lourd sacrifice !) auxquels on peut rajouter 20,1 % des cahiers se prononçant pour un vote mixte (par exemple par tête sur les questions financières et par ordre sur les autres questions), 60,4 % réclament que la liberté soit déclarée inviolable et sacrée, 68,7 % souhaitent la suppression des lettres de cachet, 88,1 % la liberté totale de pensée et de presse (seuls 74 % des cahiers du Tiers le demandent !), 47,8 % l’inviolabilité de la propriété (valeur bourgeoise emblématique), 88,5 % l’égalité de tous devant l’impôt (à l’inverse seuls 2,2 % s’opposent à l’égalité devant l’impôt ; cette revendication est paradoxalement légèrement moins présente dans les cahiers du Tiers avec 86 %), 23,9 % l’anoblissement de la vertu, du courage, du mérite dans les différentes professions, 31,3 % l’abolition de la vénalité des offices. Plus insolite, 11,2 % réclament la destruction de la Bastille et autres prisons d’Etat ! La noblesse se montre également sensible aux questions sociales : 41,0 % des cahiers demandent de réformer et perfectionner l’éducation et de créer des écoles pour les enfants de toutes les classes de la société.
Il ressort des cahiers de doléances que la majorité des nobles à la veille de la Révolution rêvent donc d’une société égalitaire, individualiste, où la liberté de presse, de circulation des biens et des personnes seraient garantis. Seuls compteraient les individus ; les corps et communautés étant effacés. C’est somme toute la société capitaliste et individualiste de notre époque contemporaine que celle-ci réclamait. Cette idéologie explique en grande partie les mouvements de fraternisation des officiers (nobles) militaires avec les révolutionnaires après 1789. Jusqu’à ce que les nobles se voient eux-mêmes dépassés par les événements qu’ils auront en grande partie contribué à engendrer.
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Bibliographie :
BOURQUIN Laurent, La Noblesse française à l’époque moderne, XVIe-XVIIIe siècles, Paris, Belin, 2002.
CHAUSSINAND-NOGARET Guy, La Noblesse au XVIIIe siècle : de la féodalité aux Lumières, Paris, Hachette, 1976.
MARRAUD Mathieu, La noblesse de Paris au XVIIIe siècle, Paris, Seuil, 2000.