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vendredi 2 décembre 2022

Waterloo démythifié ! (Yves Vander Cruysen)

 L’année 2015 a été marquée par les commémorations du bicentenaire de la bataille de Waterloo. Cet évènement historique conserve un intérêt impressionnant auprès d’un large public malgré le temps qui passe. L’ouvrage Waterloo démythifié ! n’est donc pas inutile. Son auteur s’est attelé à éclaircir cent légendes autour de la plus célèbre des batailles.

Qu’en était-il véritablement des forces en présence ? Napoléon a-t-il voulu négocier avec Blücher ? Les maladies de Napoléon ont-elles eu un rôle dans la défaite de l’empereur ? Quelle est la véritable histoire de la « Belle-Alliance » ? La fortune des Rothschild est-elle née à Waterloo ? Et les mots de Cambronne, la rencontre entre Blücher et Wellington, les 300 morts dans le puits d’Hougoumont, la blessure du Prince d’Orange, la rente de Wellington, l’imagination de Chateaubriand, la trahison de Bourmont ?

Voici un livre didactique, vulgarisateur, grand public. Son auteur, Yves Vander Cruysen, passionné par ce champs de bataille, tente de discerner le faux du vrai, quitte à démythifier quelque peu certains éléments de cette bataille.

Waterloo démythifié !, Yves Vander Cruysen, éditions Jourdan, 350 pages, 19,90 euros

https://www.medias-presse.info/waterloo-demythifie-yves-vander-cruysen/44841/

mercredi 24 mars 2021

Waterloo : La France sauvée par Wellington ?

 


(Les lanciers rouges contre les carrés britanniques à Waterloo, Alphonse Lalauze)

Cet article a été initialement publié sur l’excellent site de Liberté politique, à visiter et soutenir

UNE LOURDE BERLINE roulait à vive allure sur la route de Bruxelles à Paris, tandis que descendait le soleil sur la plaine ensanglantée de Waterloo. L’Empereur qui avait fait trembler l’Europe pendant plus de quinze ans ne voyait même pas, sur le bord du chemin, la foule des soldats débandés qui refluait, dans le plus grand désordre, vers le sol de la patrie. Ce n’étaient partout qu’uniformes déchirés, armes jetées dans le fossé, visages poudreux et boueux maculés de sang.

Sur le champ de bataille les paysans belges brûlaient les cadavres détroussés, tandis que les régiments victorieux de Blücher et de Wellington avançaient à pas mesurés à la poursuite des armées françaises.

À quelques lieues de là, à Gand, dans la petite cour exilée de Louis XVIII, on attendait dans l’angoisse le résultat de la bataille, les voitures attelées, les malles fermées, prêt à rentrer en France ou à fuir vers un nouvel asile.

L’abdication

Les événements qui suivirent ce 18 juin 1815 et mirent fin à l’aventure des Cent jours s’enchaînèrent avec une rapidité stupéfiante. Les faits se bousculaient.

À Paris, le gouvernement laissé aux Tuileries était dans l’alarme. La nouvelle de la défaite parvint le 19 juin au soir à Paris. Les plus folles rumeurs avaient parcouru le pays. On avait cru d’abord les armées victorieuses et les Anglais entièrement massacrés, après l’annonce de la victoire de Ligny le 16 juin. Puis on avait annoncé une victoire à Waterloo, avant que ne parvienne enfin la nouvelle du désastre et son ampleur.

À la Chambre des députés et la Chambre des pairs, royalistes et libéraux étaient vents debout contre Napoléon. Mais en leur sein, une figure se détachait, celle de Fouché qui, profitant de la confusion des esprits, multipliait les déclarations contradictoires, protestant de sa fidélité bonapartiste auprès des membres du gouvernement, menaçant les députés d’une dictature impériale et songeant déjà à Louis XVIII ou à Louis-Philippe d’Orléans auprès des agents royalistes. En quelques heures seulement, Fouché parvint à devenir l’homme fort, par ses réseaux dans l’opinion parisienne.

Lorsque le 21 juin au matin Napoléon entra dans Paris, physiquement diminué par le voyage, il avait déjà perdu la plus grande part de son pouvoir politique, car les Chambres étaient dans la main de Fouché et le gouvernement sans direction claire.

Cependant, si le peuples des artisans, des boutiquiers, des commerçants, des professions libérales et des rentiers était pour la paix, celui des ouvriers et indigents avait fait de l’Empereur son dieu et manifestait bruyamment dans les rues de la capitale pour la guerre à outrance. L’atmosphère était électrique.

Napoléon pouvait s’appuyer sur ce petit peuple de Paris et sur ce qu’il restait de l’armée, qui lui était fanatiquement dévoué. De Belgique revenaient vers la France un peu moins de soixante mille hommes encore organisés, dont le corps d’armée du maréchal Grouchy qui, absent à Waterloo et vainqueur des Prussiens le lendemain, était presque intact. Avec les forces disséminées entre la frontière et Paris, on pouvait encore aligner une force considérable, sans compter toutes les troupes des autres fronts.

Fouché à la manœuvre

La tentation de la guerre à outrance traversa l’esprit de l’Empereur, mais les Chambres réclamaient le contrôle de l’action politique, à l’instigation de Fouché, et députèrent au gouvernement pour que les ministres se justifiassent de leur politique devant eux. Le pouvoir exécutif s’effritait, montrant la fragilité des derniers espoirs du vaincu. Les ministres étaient partagés entre la lutte et la capitulation. Napoléon, abattu, sentait que la seule issue honorable était l’abdication en faveur de son fils Napoléon II, l’Aiglon, tandis que son frère, Lucien, envisageait déjà un second Dix-huit brumaire balayant les Chambres et instaurant une dictature temporaire de salut public.

Toute l’ambition de Fouché était désormais de se débarrasser de l’Empereur. Pour le convaincre d’abdiquer, sa rhétorique reposait sur l’idée selon laquelle c’était à lui seul que les Alliés faisaient la guerre, et que seul son départ des affaires pourrait donc ramener une paix durable. Las de se battre, malgré les acclamations continues du petit peuple autour du palais de l’Élysée où il s’était retiré, Napoléon signa l’acte d’abdication le 22 juin au soir.

Immédiatement après, Fouché créait une commission gouvernementale dont il obtenait la direction, tandis que les Chambres s’affairaient à un projet de… constitution.

Les plus proches de l’Empereur l’abandonnaient, à commencer par Davout, ministre de la Guerre et Carnot, ministre de l’Intérieur, qui avaient été secrètement convaincus par Fouché de l’intérêt d’une seconde restauration royale.

Maître de l’État, ce dernier songeait maintenant à éloigner Napoléon, tant sa crainte était grande que, dans un dernier sursaut il ne décidât de répondre à l’appel du peuple de Paris et de l’armée.

La France envahie

Les discussions politiques n’avaient pas arrêté la guerre. L’abdication était connue, mais les combats se poursuivaient. Tandis que les armées françaises reformées après la débandade du soir de Waterloo se repliaient en bon ordre vers la Picardie, puis de là sur Paris, les Prussiens tentaient, après une hésitation de quelques jours, de les enfermer dans une ville et de les contraindre à la capitulation. Il s’agissait de les empêcher à tout prix de rejoindre la capitale.

Les forces britanniques, elles, entraient presque sans coup férir dans le Nord et marchaient à petites étapes vers Paris, délaissant les plus grandes places encore redoutablement défendues.

Les trois armées se trouvèrent en présence autour de Paris dans les derniers jours de juin. La longue hésitation gouvernementale sur la conduite à tenir avait fait négliger la continuation des travaux de fortification, notamment au sud de la ville, mais aussi le regroupement des troupes qui, pourtant, brûlaient de se battre et n’avançaient qu’au cri de « vive l’Empereur » !

Le décalage était énorme entre les couches moyennes et supérieures du peuple, désirant la paix, d’un côté, et les pauvres gens et l’armée prêts à se battre, de l’autre. Ces derniers n’avaient rien à perdre… À la Bourse, dont l’activité ne cessait pas, le cours de la rente, créée par le remboursement des obligations de l’État aux particuliers, augmentait lorsque les perspectives de paix ou de défaite complète des armées françaises étaient les plus imminentes, et diminuait lorsque la guerre à outrance semblait l’emporter. C’était le triste baromètre des intérêts particuliers face à l’envahissement de la France.

Sur les autres frontières, Autrichiens et Russes étaient entrés en Sarre et en Alsace, avec des corps de tous les États allemands. En Provence, Anglais, Autrichiens et Piémontais envahissaient le pays à leur tour.

800.000 occupants

Après la fin des hostilités, le nombre maximum de soldats étrangers ayant pénétré le territoire français fut évalué, grâce aux réquisitions de l’occupant, à plus de 800 000 hommes. En cette fin de juin, faute d’un service militaire impopulaire que Napoléon avait renoncé à rétablir durant les Cent jours, il n’était plus même possible d’aligner 200 000 Français.

Devant la menace d’un siège de Paris par les Anglo-Prussiens, Napoléon avait offert son épée au gouvernement, comme simple général, jurant de se retirer en Amérique une fois la paix retrouvée. Mais Fouché, secondé de Davout à la Guerre, Carnot à l’Intérieur et Caulaincourt aux Affaires étrangères, craignait trop une reprise en main par l’Empereur qui fut évacué de Paris vers La Malmaison, puis de là vers Rochefort afin d’éviter qu’il ne soit pris dans l’encerclement de la capitale par les Alliés.

Ceux-ci, face aux retranchements français, tentèrent deux assauts majeurs, au nord par Saint-Denis et La Villette, au sud par Gentilly et Issy. Ils furent repoussés partout, et un corps complet de cavalerie prussien fut détruit à Versailles.

Cependant ces succès ne permettaient pas d’espérer une issue heureuse, car l’armée était ici soutenue par les ouvrages défensifs de Paris, mais ne pouvait pas espérer reprendre l’offensive en pleine campagne.

Au désespoir, Davout accepta le principe d’une capitulation le 3 juillet, après sept vaines tentatives d’armistices honorables. L’armée ne l’entendait pas de cette oreille et, à l’annonce de la fin des combats, des hommes du rang, des sous-officiers, des officiers, désertèrent en masse avec leurs armes afin de poursuivre la lutte ailleurs, tandis que d’autres, à leurs postes, tiraillaient sur les positions ennemies jusqu’à épuisement des munitions. D’autres encore s’étaient repliés sur Paris où ils manifestaient bruyamment dans les rues, réclamant l’Empereur et l’offensive.

Il fallut toute l’autorité du maréchal Grouchy qui avait mené ses hommes depuis le début de la campagne, et toute celle du maréchal Davout, vainqueur d’Auerstaedt pour ramener les troupes à la raison et organiser leur repli sur la Loire.

Guerre civile

Le repli de l’armée ne changeait rien. Dans Paris, on n’osait pas s’afficher pour la paix, et encore moins pour le roi. Les bonapartistes tenaient la rue, saccageaient des maisons de royalistes réels ou supposés, molestaient ceux qui arboraient la cocarde blanche.

Le gouvernement était lui-même divisé. Si Fouché penchait pour une seconde restauration, les royalistes étaient minoritaires à la Chambre et parmi les ministres, les uns étaient pour le duc d’Orléans, les autres pour Napoléon II, seule une minorité soutenant Louis XVIII.

Hors de Paris, c’était une véritable guerre civile. Dans le Languedoc, le Roussillon, le Toulousain, le Comtat Venaissin, la Provence, les populations comprimées depuis le début des Cent jours, laissaient éclater leur fidélité au roi depuis l’annonce de Waterloo. À Marseille, la garnison avait dû se retirer face à l’émeute. À Montpellier, l’ancien commandant de la place est exécuté. À Toulouse les royalistes dominaient la ville et même les officiers fidèles au roi étaient suspectés de bonapartisme. Dans les Cévennes, les catholiques soutenaient le roi, les protestants l’Empereur, et les massacres se multipliaient.

Après que les royalistes aient eu à souffrir des persécutions impériales, ils rendaient cent fois, dans la rage et la haine, ce qu’ils avaient enduré. Contre cela, les forces de l’État étaient impuissantes. L’armée et la gendarmerie était pour l’un ou l’autre camp et n’obéissait que mollement aux ordres des préfets.

À partir de l’instant où la puissance publique ne répondit plus, toutes les exactions devinrent possible. Il est même étonnant qu’il n’y en ait pas eu davantage durant cette période de l’été et de l’automne 1815 qu’on appela la Terreur blanche.

Dans le Sud-Ouest, le fractionnement du pays était encore plus vif, même si l’on se tuait moins. Bordeaux penchait pour le roi, Rochefort et La Rochelle pour l’empereur. En Vendée, on était unanimement pour le roi, mais en Bretagne les campagnes arboraient le drapeau blanc, tandis que les villes conservaient farouchement le tricolore. Partout, ce n’est que l’avance des troupes alliées qui apaisa la guerre civile.

Le retour du roi

 Le lendemain de Waterloo, Louis XVIII, à la demande expresse de Wellington, s’était mis en route vers la France. Dans le nord, demeuré royaliste, il fut bien accueilli. Les populations s’étaient emparées des casernes et avaient ouvert les portes…

À Paris, Prussiens et Anglais avaient installé leurs cantonnements aux points stratégiques les 6 et 7 juillet. L’émeute s’était dispersée d’elle-même, et le 8 juillet, Louis XVIII entouré des siens entrait dans sa capitale par les grands boulevards. D’abord muette, la foule massée sur la rue se fit de plus en plus enthousiaste au fur et à mesure que le roi avançait vers le palais des Tuileries. Place Vendôme ce n’était plus qu’un tonnerre de « Vive le roi ! », les drapeaux blancs pavoisant les fenêtres. Le petit peuple bonapartiste s’était retiré, la mine désolée, dans les faubourgs.

Louis XVIII imposé par Wellington

Depuis le début du conflit, le général Wellington était le plus convaincu des chefs alliés de la nécessité de rétablir Louis XVIII, qu’il considérait comme le meilleur garant de la paix et de l’ordre public. Le tsar Alexandre regardait l’option Napoléon II avec bienveillance, l’empereur François d’Autriche, et le roi Frédéric-Guillaume de Prusse n’avaient pas d’avis véritablement arrêté, entre Napoléon II, Louis XVIII ou le duc d’Orléans. Mais le premier était un enfant, le troisième refuserait la couronne en cas de proposition, seul le roi était un candidat sérieux.

Encore fallait-il l’imposer. C’est Wellington qui, en faisant rentrer Louis XVIII en France, puis en organisant les négociations avec le gouvernement provisoire dirigé par Fouché, facilita ce retour qui, sans cela, se serait certainement accompli, mais dans le sang. Soucieux d’unité nationale, Wellington avait assuré la double présence du prince de Talleyrand et de Fouché auprès du roi. Fouché était régicide, il avait voté la mort de Louis XVI à la Convention en 1793. Il avait fallu toute l’habileté de Talleyrand et l’autorité du général anglais pour imposer la présence de celui qui était alors le vrai maître de Paris.

La bienveillance de l’Anglais ne s’arrêta pas là.

Cesser le pillage

La France vaincue, les princes de l’Europe négligeaient de signer tout de suite un traité de paix définitif, profitant de cet entre-deux insaisissable pour mettre le pays en coupe réglée. Les armées d’occupation tenaient, à la fin de juillet, 56 départements, où le poids des réquisitions, les violences des soldats, avaient provoqué un exode des populations, soit vers les départements libres, soit vers les zones boisées ou montagneuses inaccessibles, soit encore vers les places fortes que les débris d’armée française tenaient toujours refusaient de rendre.

C’est Wellington encore, soutenu par Lord Castelreagh, qui parvint à convaincre les chefs des armées alliées de cesser ce pillage du pays vaincu, le risque étant de voir le peuple entier se soulever contre l’occupant, chasser son roi en même temps que les armées étrangères et replonger l’Europe dans la guerre.

Le général britannique fut, dans ces jours confus de juillet-août 1815, le plus précieux soutien de Louis XVIII pour rétablir la paix dans une France occupée par l’ennemi, privée d’armée et en proie à la guerre civile.

À l’issue du conflit, la robustesse des institutions publiques enfin ramenées à l’obéissance dans tout le pays, permit une reconstruction très rapide. Le gouvernement de la Restauration, par son habileté, parvint à organiser la libération rapide du territoire par le versement d’une colossale indemnité de guerre, puis à réinsérer la France dans le concert des nations par la reconstitution rapide de son armée, tandis que la vie économique entrait résolument dans la révolution industrielle.

Mais dans ces quelques semaines qui suivirent Waterloo et sur lesquelles historiens et auteurs de fiction sont souvent muets, nous ne mesurons pas, nous Français, ce que nous devons, à la clairvoyance, au milieu du désordre, de ce général ennemi, Lord Wellington.

https://gabrielprivat78.wordpress.com/2015/06/12/waterloo-la-france-sauvee-par-wellington/#more-752

lundi 30 novembre 2020

18 juin : deux batailles et un discours

 Au calendrier de l'histoire de France, le 18 juin tient une place avantageuse en raison de trois « crus » dont l'importance n'est pas comparable 1429, 1815 et 1940.

À l'époque où l’Éducation nationale enseignait encore l'histoire de France, les écoliers français connaissaient mieux Crécy et Azincourt que la bataille, pourtant décisive, de Patay, remportée le 18 juin 1429 par l'armée de Jeanne d'Arc sur une armée anglaise commandée par John Fastalf et John Talbot. Cette rencontre suivait la délivrance d'Orléans, le 8 mai, et les prises de Jargeau, le 12 juin, Meung-sur-Loire, le 15, et Beaugency, le 17. Tandis que la Pucelle exhortait le duc d'Alençon à poursuivre les Anglais - « En nom Dieu, il faut combattre et tout de suite. S'ils étaient aux nues, nous les aurions » -, Talbot décida d'attendre les Français près du village de Patay. 

La tactique anglaise devait être la même qu' à Azincourt quatorze ans plus tôt. les archers armés du longbow - grand arc en bois d'if -, bien entraînés et protégés par des pieux fichés en terre en avant de leurs positions, décimeraient la cavalerie française. Mais à Patay, l'armée anglaise n'eut pas le temps d'organiser sa défense. Un cerf effrayé par des éclaireurs français s'enfuit du côté des archers qui poussèrent des cris, révélant leur position aux Français. La cavalerie de l'avant-garde française, conduite par Etienne de Vignolles, dit La Hire, les attaqua de flanc et les massacra, puis la cavalerie anglaise fut à son tour bousculée. Talbot fut fait prisonnier, Fastalf prit la fuite. Pour les Anglais, le bilan était lourd 2000 à 2500 tués, contre une centaine de Français (moins de cinq selon certaines sources…). La bataille de Patay ouvrait à Charles VII la route de Reims, où il fut sacré le 17 juillet, ce qui établit sa légitimité face aux prétentions anglaises et aux doutes sur sa filiation.

Waterloo, fin d'une partie perdue d'avance

Aussi décisive, la bataille de Waterloo, en Belgique, le 18 juin 1815, associe dans la mémoire française le souvenir d'une défaite cuisante avec les derniers feux de la gloire impériale. Napoléon dispose de 125000 hommes, l'anglais Wellington de 90000, le prussien Blücher de 120000. L'Empereur décide de battre ses adversaires séparément. Le 16 juin, le maréchal Ney repousse les Anglais aux Quatre-Bras, tandis qu'à Ligny, Napoléon défait les Prussiens qu'il ordonne au général Grouchy de poursuivre avec deux corps d'armée. Le 17 au soir, l'empereur rejoint les Anglais retranchés sur le plateau du Mont-Saint-Jean, au sud du village de Waterloo. Il pleut toute la nuit et le lendemain l'attaque doit être différée en raison du terrain boueux et de la fatigue des soldats : la bataille ne s'engage que vers 11 h 30, sur un front de quatre kilomètres. En contre-bas du plateau, les Britanniques ont transformé en redoutes les fermes d'Hougoumont à l'ouest, de La Haye-Sainte au centre et de la Papelotte à l'est. Les assauts français sont partout repoussés. Vers 15 heures, au centre, Ney conduit, de sa propre initiative mais trop tôt, la charge des cuirassiers dont Victor Hugo restituera plus tard la dimension épique - « C'étaient des hommes géants sur des chevaux colosses »(1) Napoléon lui-même lance toute sa cavalerie pour casser les carrés anglais. Mais vers 14 heures, les Prussiens, échappés à Grouchy, sont apparus à l'est, contraignant Napoléon à envoyer pour les contenir ses réserves d'infanterie, qui lui manquent contre les Anglais. À 19 heures, l'empereur fait donner la garde… mais ces vétérans eux-mêmes reculent ! Wellington passe alors à l'offensive, tandis que les Prussiens s'emparent du village de Plancenoit, sur les arrières des Français qui, gagnés par la panique, se débandent. Le souvenir s'est conservé de la résistance désespérée du dernier carré de la Vieille garde et du « mot » - légendaire - du général Cambronne, sommé de se rendre par les Anglais « La garde meurt et ne se rend pas ! Merde ! »

La bataille de Waterloo termine l'aventure vouée à l'échec des Cent jours. Napoléon eût-il vaincu que la guerre n'en aurait pas pris fin pour autan. Les puissances coalisées étaient déterminée à en finir avec la Révolution, qu'il continuait d'incarner. « Son génie a prolongé, à grands frais, une partie perdue d'avance », a écrit Jacques Bainville(2). Pour la France, le dernier sursaut de l'Aigle a eu un coût démesuré.

Le glaive contre le bouclier

Victoire ou défaite, Patay et Waterloo ont vraiment influencé le cours de l'histoire. Le troisième « 18 juin » n'est pas de même nature. Le bref discours radiophonique prononcé le 18 juin 1940 par Charles De Gaulle habille la légende d'un homme, construite à des fins de propagande. Peu de Français l'ont entendu combien devaient écouter un général presque inconnu sur la BBC, alors que la France entière était stupéfaite par la défaite, que les soldats français continuaient à se battre et à mourir (l'armistice ne sera signé que le 22 juin), qu'un million d'entre eux étaient prisonniers et que dix millions de civils erraient au long des routes, épuisés et mitraillés par les stukas ? Le texte de ce fameux appel à la résistance commence par une accusation : « Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement. » L'adversaire désigné n'y est pas la classe politique de la IIIe République qui a conduit la France au désastre, mais les militaires - en premier lieu le maréchal Pétain, que le président Lebrun a en effet chargé, le 16 juin, de former un gouvernement pour conclure un armistice qui paraît inévitable. Depuis Londres, le « glaive » choisit de frapper le « bouclier ».

1). Victor Hugo, Les Misérables.

2). Jacques Bainville, Napoléon.

Hervé Bizien monde&vie 2 juillet 2015 n°910

mardi 17 novembre 2020

La première chute de l'Aigle

   


En janvier 1814 commençait la bataille de France, au cours de laquelle le génie militaire de Napoléon ne parvint pas à renverser le cours des événements.

« Qu’est-ce que le trône ? Quatre morceaux de bois dorés, revêtus d'un morceau de velours. Le trône est dans la nation, et l’on ne peut me séparer d'elle sans lui nuire car la nation a plus besoin de moi que je n’ai besoin d'elle. » Les rois de France eussent-ils souscrit à cette définition ? Sous l'Ancien régime, le trône se confondait avec le principe royal et non pas avec la personne du monarque. Le 1er janvier 1814, lorsque Napoléon lance ces mots aux députés du Corps législatif qu'il s'apprête à renvoyer dans leurs départements après qu'ils lui ont remis un rapport critiquant son pouvoir absolu et l'appelant à conclure la paix, l'empereur peut mesurer à quel point la légitimité lui fait défaut.

Il a eu beau fonder une nouvelle dynastie, devenir, par son mariage avec Marie-Louise, le gendre de l'empereur d'Autriche et le cousin par alliance de Louis XVI, plier pendant des années l'Europe sous sa domination, il reste, au fond, un général parvenu grâce à la Révolution. Sans doute ne l'a-t-il jamais mieux compris qu'au lendemain de la tentative de coup d’État exécutée par le général Malet, en octobre 1812 alors que le bruit de sa mort avait été répandu, personne n'avait songé que le roi de Rome, son fils, pouvait - et, dans son esprit, devait - lui succéder.

Il est acculé à la victoire. Or, en ce 1er janvier, la guerre pénètre sur le sol français.

Face à Napoléon, comme l’écrit Jacques Bainville, ce sont « 600 000 ennemis qui se pressent sur le Rhin, aux portes des Pyrénées, l'Europe coalisée pour ramener la France à ses anciennes limites ». Lui, dispose encore de 300000 hommes, dont 100 000 se trouvent assiégés dans des places-fortes en Allemagne et 90 000 tentent de contenir, sur les Pyrénées, une armée réunissant des forces anglaises, espagnoles et portugaises placées sous le commandement de Wellington. Finalement, écrit Jean Tulard, « malgré des levées hâtives de conscrits souvent réticents, Napoléon n’aura guère plus de 70 000 hommes à sa disposition quand les Alliés attaqueront ». Encore s'agit-il souvent de tout jeunes conscrits, âgés de 18 à 19 ans, mal équipés et mal formés. Les vétérans ont été décimés en Russie en 1812 (380 000 hommes tués, faits prisonniers ou portés déserteurs), puis en Allemagne en 1813.

Surtout, la France est lasse de la guerre. Les cas d'insoumission se multiplient, de nombreux jeunes hommes préférant se mutiler plutôt que d'être appelés sous les drapeaux. Les généraux et maréchaux eux-mêmes, chargés d'honneurs et de richesses, aspirent maintenant à la paix. La situation économique est dégradée, les impôts deviennent de plus en plus lourds et les notables, que Napoléon regardait comme les soutiens du régime, lui ont retiré leur appui.

En novembre 1813, lors de négociations qui se sont déroulées à Francfort, les Alliés se sont servis de cette lassitude des Français pour feindre de formuler des propositions de paix, volontairement floues, avec pour condition première le retour de la France à ses frontières naturelles de 1799. Leur objectif réel, comme l'a souligné Jacques Bainville, consiste à convaincre les sujets de Napoléon que la responsabilité de la guerre incombe tout entière à ce dernier.

Une série de victoires sans lendemain

Telle est la situation lorsque, le 21 décembre 1813 et 1er janvier 1814, deux armées, respectivement commandées par l'Autrichien Schwarzenberg et le Prussien Blücher, pénètrent en France, tandis qu'une troisième, sous Bernadotte, ancien maréchal de France devenu roi de Suède, entre en Hollande et commence à envahir la Belgique, et qu'une quatrième, conduite par l'autrichien Bubna, entre en Suisse pour attaquer les Français par la Savoie. Le tsar, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse, accompagnent eux-mêmes l'armée de Blucher.

La bataille de France commence. D'abord victorieux à Brienne, Napoléon essuie un revers à La Rothière face aux troupes réunies de Schwarzenberg et de Blücher, mais ses adversaires se séparent, lui donnant l'occasion de les rencontrer et de les battre tour à tour au fil d'une série de victoires éblouissantes, mais sans lendemain : Champaubert le 10 février, Montmirail le 11, Château-Thierry le 12, Vauchamps le 14, Montereau le 18, Craonne le 7 mars. La bataille d'Arcis-sur-Aube, le 20 mars, est plus indécise, les Français étant contraints à la retraite. Pis encore, le maréchal Augereau sur le secours duquel Napoléon comptait, fait défection et laisse Bubna s'emparer de Lyon, le 21 mars.

Pourtant, au lendemain de nouvelles négociations infructueuses à Châtillon-sur-Seine, les alliés, en proie au doute, hésitent sur la stratégie à adopter lorsque Napoléon fait mine de vouloir les tourner, en se dirigeant vers Saint-Dizier. Pozzo di Borgo, Corse et ennemi mortel de Napoléon, les convainc alors de foncer vers Paris. Le 30 mars, ils sont devant la capitale, que Marie-Louise, et le roi de Rome ont précipitamment quittée la veille. Le 31 mars, la ville capitule.

Napoléon avait prédit que Paris prise, il n'y aurait plus ni empire, ni empereur. La suite des événements montre qu'il ne se trompait pas. Tandis que se met en place, sous l'influence de Talleyrand, un gouvernement provisoire, que le Sénat proclame le 2 avril la déchéance des Bonaparte et appelle Louis XVIII (qui fera son entrée solennelle à Paris le 3 mai), la situation échappe de plus en plus à l'empereur, retiré à Fontainebleau. Le 6 avril, sous la pression de ses maréchaux menés par Ney, il abdique sans condition. Le 12, il tente vainement de s'empoisonner. Le 20, enfin, abandonné de tous, sauf de ses soldats, il fait d'émouvants adieux à la garde dans la cour du château et part pour l'Ile d'Elbe, dont les Alliés lui ont abandonné la souveraineté.

Malheureusement pour la France, il en reviendra moins d'un an plus tard et cette ultime aventure se soldera sur le champ de bataille de Waterloo.

Hervé Bizien monde&vie 14 janvier 2014 n°886

lundi 9 novembre 2020

BISMARCK, LE RUDE PÈRE DE L’UNITÉ ALLEMANDE

 Il gouvernait « par le sang et par le fer ». Et c’est ainsi qu’Otto von Bismarck parviendra à l’unification politique de l’Allemagne autour de la Prusse, il y a 140 ans.

Les Français ont peu de raisons de l’aimer : il fut jadis leur implacable adversaire. Et pourtant, Bismarck, personnage majeur de l’histoire européenne, mérite d’être connu. On doit à Jean-Paul Bled, professeur émérite à la Sorbonne, des biographies de François-Joseph, de Marie-Thérèse d’Autriche ou de Frédéric le Grand, dont on retrouve la facture dans l’ouvrage qu’il consacre aujourd’hui au père de l’unité allemande : rigueur de la documentation, clarté de l’écriture *.

Le « Chancelier de fer » vient au monde en 1815, quelques semaines avant Waterloo, et il mourra en 1898, après avoir mis en place une partie du système d’alliances qui présidera à la tragédie de 1914. S’il domine son siècle, c’est donc en ayant été l’acteur de la transformation de l’ordre européen et l’homme qui aura hissé son pays au premier rang du continent.

Après des études de droit et d’agriculture aux universités de Göttingen et de Berlin, et un passage dans l’administration judiciaire, Otto von Bismarck s’établit en 1839 dans sa propriété de Kniephof. Issu d’une lignée luthérienne des Marches de l’Est, ce Prussien est le prototype du junker, guerrier attaché à sa terre et à ses arbres. Plus tard, il acquerra d’autres domaines, devenant un des plus grands propriétaires fonciers d’Allemagne.

Député au Landtag de Prusse en 1847, classé ultra-conservateur, il défend la monarchie lors de la révolution de 1848. A partir de 1851, représentant du royaume au Parlement de Francfort – l’organe de la Confédération germanique – il réclame l’égalité des droits avec l’Autriche, entamant ce qui sera le combat de sa vie : évincer d’Allemagne les Habsbourg. En 1859, il est envoyé à Saint-Pétersbourg, où il reste ambassadeur trois ans, avant d’être mandaté à Paris. En 1862, Guillaume Ier le nomme enfin Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de la Prusse.

A la tête du gouvernement, il donne sa mesure, mais dans son style : à ses yeux, les problèmes ne sauraient être résolus par voie parlementaire, mais «par le sang et par le fer». Réorganisant l’armée, gouvernant sans budget, pratiquant sans vergogne l’intimidation de ses opposants, Bismarck exerce une certaine forme de dictature à l’intérieur du cadre constitutionnel.

Il poursuit surtout son but : imposer l’hégémonie de la Prusse dans l’espace germanique. Jean-Paul Bled souligne néanmoins que «la conception raciale (völkisch) de la nation lui est totalement étrangère». Pas d’idéologie chez Bismarck, mais une froide logique politique. Par étapes, il travaille à l’élimination de l’Autriche : Zollverein contre les intérêts économiques de Vienne (1864), pourparlers avec la France et l’Italie (1865 et 1866) qui consacrent l’isolement diplomatique de François-Joseph. La guerre éclate alors : le 3 juillet 1866, les troupes des Habsbourg et de leurs alliés sont écrasées par les Prussiens à Sadowa. Le mois suivant, au traité de Prague, l’Autriche doit se résoudre à la dissolution de la Confédération germanique et à la création d’une nouvelle confédération, regroupant 22 Etats d’Allemagne du Nord sous la houlette de la Prusse. La dernière étape est franchie à l’issue de la guerre de 1870, que Bismarck a consciemment déclenchée comme un préalable à la réorganisation de l’Allemagne. Le 18 janvier 1871, à Versailles, le roi Guillaume Ier est proclamé « empereur allemand ».

Si la Bavière, le Wurtemberg et la Saxe conservent d’importantes prérogatives au sein du nouveau Reich, c’est une victoire éclatante pour Berlin. Victoire à la Pyrrhus ? A la fois chancelier d’Empire et Premier ministre de Prusse, Bismarck veut imposer la primauté de cette dernière tout en sauvegardant sa particularité, ce qui constitue, ainsi que l’explique Jean-Paul Bled, une tentative incertaine.

Mais ce chancelier est plus complexe qu’il n’y paraît. Si nécessaire, pour les besoins de sa politique, il peut s’appuyer sur les libéraux. De 1871 à 1878, il mène le Kulturkampf contre l’Eglise. Et en dépit des mesures sociales qui accompagnent l’essor économique du Reich (assurances maladie, accident, vieillesse ou invalidité instituées au début des années 1880), la social-démocratie allemande double ses voix de 1887 à 1890. «Catholiques et socialistes, observe Bled, restent à l’écart de la culture dominante et développent séparément leur propre subculture. En 1890, l’unité morale des Allemands n’est pas faite. Le père de l’unité politique porte la responsabilité de ce retard.»

Le premier système de Bismarck, en 1872, repose sur la solidarité des trois empereurs (Allemagne, Autriche, Russie). Mais la rivalité austro-russe dans les Balkans le contraint à choisir entre Vienne et Saint-Pétersbourg. Arbitre de l’Europe au congrès de Berlin, en 1878, Bismarck s’allie finalement avec l’Autriche (1879), puis avec l’Italie (1882), tout en maintenant de bonnes relations avec la Russie (traité secret de 1887). Sur ces entrefaites, Guillaume Ier meurt en 1888 et son successeur, Frédéric III, disparaît au bout de trois mois. A peine Guillaume II règne-t-il qu’il engage une stratégie maritime et coloniale d’ambition mondiale, dressant la Grande-Bretagne contre l’Allemagne, et qu’il s’éloigne de la Russie, la poussant dans les bras de la France. Ainsi s’enclenche le fatal mécanisme de 1914… En désaccord avec son souverain, Bismarck quitte le pouvoir en 1890 et passera le reste de sa vie à défendre son bilan et à forger sa légende.

Jean-Paul Bled conclut en soulignant l’ambivalence du personnage, parfois surnommé le «réactionnaire rouge» ou le «révolutionnaire blanc». Mélange de force et de ruse, de hardiesse et de prudence, figure typique d’une époque et d’un pays, Bismarck était en tout cas un authentique homme d’Etat. Une dimension qui échappera, plus tard, à la plupart de ceux qui se réclameront de lui.

Jean Sévillia

* Bismarck, de Jean-Paul Bled, Perrin.

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/bismarck-le-rude-pere-de-lunite-allemande/

dimanche 1 novembre 2020

La guerre des peuples, invention meurtrière de la Révolution

 En inventant l'armée de conscription, mise au service de l'idéologie, la Révolution a préparé les tueries massives des siècles suivant.

Deux dates se rencontrent au mois de septembre celles du 20 septembre 1792, bataille de Valmy, et du 5 septembre 1798 (19 fructidor an VI de la République) : ce jour-là, la loi Jourdan établit le service militaire obligatoire pour tous les jeunes Français âgés de 20 à 25 ans.

Il est vrai que cette loi ne faisait que régulariser une situation dictée, à l'origine par l'événement le décret du 24 février 1793 avait déjà ordonné une levée de 300 000 hommes, et celui du 23 août suivant organisé la levée en masse du peuple français, qui devait, précisait le texte, « se lever tout entier pour la défense de sa liberté, de sa Constitution et pour délivrer enfin son territoire de ses ennemis. » L'aventure devait se terminer 22 ans plus tard, à Waterloo.

Avant d'aborder les origines de l'armée de conscription, il n'est pas sans intérêt d'évoquer l'armée d'Ancien Régime, qui passait avant la Révolution pour la meilleure du monde, avec 110 000 fantassins répartis entre 102 régiments, 32 000 cavaliers (24 régiments de dragons et 6 de hussards), et une artillerie réformée par Gribeauval dont l'excellence allait se vérifier sur les champs de bataille de la Révolution et de l'Empire - à commencer par celui de Valmy.

Une réforme qui ferme l'accès a la noblesse par le champ de bataille

Pourtant la chute de la royauté s'explique en grande partie par la défection de cette armée, conséquence funeste de l'adoption par Louis XVI, en mai 1781, d'un « règlement sur les grades de l'armée » préparé par Ségur, ministre de la guerre : désormais quatre quartiers de noblesse seraient nécessaires pour devenir officier.

Cette décision royale répondait à une logique : le métier des armes est l'un des seuls que les nobles peuvent pratiquer sans déroger, tandis que les roturiers peuvent exercer d'autres professions.

Mais cette réforme ferme l'accès à la noblesse par le champ de bataille et bloque l'avancement des roturiers, qui devront se contenter de terminer leur carrière comme bas-officiers.

En pratique, la réforme fut appliquée avec souplesse; mais la théorie produisit des effets catastrophiques en ébranlant la fidélité des soldats envers le trône.

Parallèlement, la loyauté des officiers souffre de la guerre d'indépendance américaine, les jeunes nobles qui en reviennent, entichés d'idées nouvelles, admirent la Déclaration des droits américaine, ont adhéré aux loges maçonniques outre-Atlantique et entrent en relation avec les loges françaises et les sociétés de pensée. Pas sans conséquences le Code national élaboré par l'avocat maçon Bosquillon (de la loge « Réunion des Américains »), portant sur les bornes de l'obéissance due par les militaires, désapprouve par exemple la répression des mouvements populaires…

Lorsqu'en juin 1789 des régiments viennent camper autour de Paris sur l'ordre du roi, on craint déjà qu'ils ne subissent la contagion des idées révolutionnaires. Et les 3 600 Gardes françaises cantonnées à Paris sont clairement acquises à l'émeute : mutinées dès le 30 juin, elles participent à la prise de la Bastille le 14 juillet. Leurs soldats figurent aussi parmi les émeutiers qui vont chercher la famille royale à Versailles les 5 et 6 octobre 1789. Et cet exemple s'étend. « Les casernes deviennent des foyers d'agitation révolutionnaire où trônent des comités de soldats qui s'arrogent le droit de vérifier les comptes d'administration et de dénoncer à l'Assemblée et au ministère les faits et gestes de leurs colonels ou de leurs capitaines », écrit Pierre Gaxotte dans La Révolution française.

En 1790, 20 corps de troupe se sont insurgés. Fin 1791, 6000 officiers ont démissionné et émigré.

Ceux qui restent voient leur autorité contestée, bafouée par les représentants en mission qui entendent leur dicter leur conduite et leurs plans. Les régiments fidèles - gardes du corps à Versailles, Suisses aux Tuileries - subissent un triste sort. Désobéissante, désorganisée, l'armée française ne paraît pas capable de pouvoir résister à une offensive. Au printemps 1792, les premières défaites face aux Autrichiens semblent le confirmer.

On est déjà entré dans la logique du peuple en armes : la loi du 14 octobre 1791 oblige tous les citoyens actifs âgés de plus de 18 ans à faire partie de la Garde nationale, parmi laquelle la Révolution lève des volontaires pour défendre les frontières. Insuffisamment, en février 1793, la Convention décrète la levée en masse, et le décret du 23 août de la même année, cité plus haut, prétend mobiliser tous les hommes : pour se battre, ceux de 18 à 25 ans célibataires ou veufs sans enfant; ceux de 25 à 30 ans, en réserve. Même les vieillards doivent se rendre sur les places publiques « pour exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois et l'amour de la République. »

Quitte à se battre, autant se battre chez soi contre les oppresseurs

Mais déjà excédés par le traitement infligé aux « bon prêtres »; les paysans vendéens se soulèvent, quitte à se battre, autant se battre chez soi contre les oppresseurs... Des troubles éclatent ailleurs. En réaction, la Convention nationale crée, le 5 septembre 1793, une quarantaine d'« armées révolutionnaires » chargées de « comprimer la Contre-Révolution », ramassis de pillards qui joueront un rôle très actif dans la persécution anti-catholique, avant d'être licenciées pendant l'hiver 1793-1794.

Dans l'armée proprement dite, on enregistre des désertions massives : 25 000 dans l'armée de Dumouriez; 31 000 sur 77 680 conscrits en l'an VII (1799), sous le Directoire, selon René Sédillot.

Néanmoins la conscription s'est mise en place quand les armées de l'Ancien Régime ne disposaient que de 295 000 hommes en temps de guerre, la République en lève 1 200 000 et invente la guerre des peuples, inexpiable puisque idéologique : l'adversaire qui s'oppose au triomphe de la Révolution doit être détruit sans pitié. C'est l'origine du génocide vendéen.

René Sédillot parle avec raison de « la promotion démocratique de l'holocauste ». Les soldats de l'An II emportent avec eux les principes meurtriers d'où sortiront les grandes boucheries des siècles suivants. Valmy annonce Verdun.

Eric Letty monde&vie 17 septembre 2011 n°848

dimanche 27 octobre 2019

WATERLOO, DOUBLE DÉSASTRE

La Bataille de Waterloo
En 1815, Waterloo fut une défaite militaire entraînant un désatre politique.
     Le sens de la situation, l’esprit de décision, la rapidité, l’audace, l’énergie. Et la baraka. C’est avec ces qualités-là que Napoléon, à Marengo, à Austerlitz, à Iéna, à Friedland ou à Wagram, avait été vainqueur. Pour avoir porté ces qualités militaires au plus haut, il restera un des plus fascinants capitaines de tous les temps. Mais le 18 juin 1815, à Waterloo, quelque chose s’était cassé. Sa défaite, en ce jour fatidique, ne cesse d’être racontée, expliquée, analysée, commentée. Et rejouée : on annonce 6000 figurants venus de 29 pays pour la reconstitution de la célèbre bataille, au mois de juin prochain, lors des cérémonies du bicentenaire qui se dérouleront en Belgique.
     A son tour, Thierry Lentz s’attaque à Waterloo. Auteur de plus de vingt-cinq livres sur le Consulat et le Premier Empire, directeur de la Fondation Napoléon, ce chercheur connaît trop bien le sujet pour en ignorer les risques. Qu’ajouter à la cinquantaine d’ouvrages ou d’articles sur la campagne de 1815 que son propre livre cite en bibliographie? Quel détail oublié ressortir en prétendant qu’il change tout? Et pourquoi revenir pour la énième fois, afin d’expliquer la déconfiture de Napoléon, sur les carences de Soult, ­l’attitude de Ney ou les erreurs de Grouchy? C’est pourquoi l’historien a fait le meilleur choix : celui de la simplicité et de la clarté.
     En dix-huit chapitres d’un volume joliment illustré, Lentz, d’une plume qui va à l’essentiel, éclaire tout Waterloo : les causes de l’affrontement, son ­déroulement, ses conséquences. La dimension militaire est présente, l’auteur relatant les préparatifs de la campagne de Belgique, la défaite initiale de Blücher à Ligny, le 16 juin, puis le choc du 18 juin, Wellington pliant sans rompre, l’arrivée des Prussiens provoquant le sauve-qui-peut des Français. Mais ce sont aussi les effets politiques et diplomatiques de la bataille qui sont exposés ici : l’abdication de Napoléon, le second retour de Louis XVIII, dans des conditions qui rendront la réconciliation nationale plus difficile qu’en 1814, et la signature d’un second traité de Paris qui sera plus dur que le premier. Désastre militaire, ­désastre politique : les Cent-Jours sont une triste page de l’histoire de France.
Jean Sévillia
Waterloo. 1815, de Thierry Lentz, Perrin, 316 p., 24,90 €.

jeudi 14 février 2019

La Petite Histoire : Waterloo : Grouchy a-t-il provoqué la défaite de Napoléon ?

Grouchy, un nom qui, historiquement, est difficile à porter. À la suite de l’Empereur, des générations d’historiens l’ont jugé responsable de la défaite française à Waterloo, coupable de ne pas être arrivé à temps. Ces accusations, souvent très violentes, sont-elles justifiées ? Grouchy avait-il reçu l’ordre de voler au secours de Napoléon ? Pouvait-il intervenir et changer le cours de l’histoire ?