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dimanche 20 août 2023

14 juillet 1099 : veille de la libération de Jérusalem par les premiers croisés !

 

Libération de Jérusalem par les premiers croisés le quatorze juillet mil quatre-vingt dix-neuf
Le vendredi 15 juillet 1099, les croisés enlèvent aux musulmans la ville de Jérusalem.

Les Croisés ont quitté l’Europe occidentale trois ans plus tôt pour répondre à l’appel du pape Urbain II et reprendre aux Infidèles – les musulmans –  le tombeau du Christ.

L’armée de Raimon de Saint-Gilles arrive la première sans encombre à Bethléem où elle est accueillie par les chrétiens en liesse. Enfin, le 7 juin 1099, les croisés aperçoivent les dômes de la Ville sainte.

Il faut se préparer à un siège difficile dans la chaleur de l’été. Heureusement, une escadre génoise amène à Jaffa du matériel de siège et du ravitaillement.

Sur les dizaines de milliers d’hommes qui avaient quitté l’Europe plus de trois ans auparavant, seuls quelque 1 500 chevaliers et 12 000 fantassins se massaient désormais aux abords de la Ville sainte. La crainte d’une intervention des armées du calife fatimide d’Égypte hâta le début du siège, qui fut déclenché dans la nuit du 13 au 14 juillet.
L’attaque commence le 14 juillet mais la garnison égyptienne riposte en incendiant les tours roulantes des croisés avec du feu grégeois, un combustible très puissant.

Le matin du vendredi 15 juillet, Godefroi de Bouillon et son jeune frère Eustache de Boulogne arrivent à s’approcher des murailles à bord d’une tour recouverte de peaux de bêtes fraîchement écorchées et ainsi protégées du feu. Bientôt des échelles surgies de partout s’adossent aux murailles. Les combats sont sanglants, et, dès le lendemain, les premiers croisés pénétrent dans la cité.

Les défenseurs de la citadelle ont la vie sauve grâce à Raimon de Saint-Gilles qui leur accorde un sauf-conduit jusqu’à la côte.

Voici le récit de la prise de Jérusalem par Raimondo d’Aguilers :

«À peine les nôtres eurent-ils occupé les murs et les tours de la ville, alors ils purent voir des choses terribles : certains, et c’était une chance pour eux, étaient décapités, d’autres tombaient des murs criblés de flèches ; beaucoup d’autres enfin brûlaient dans les flammes. A travers les rues et les places, on voyait des têtes amoncelées, des mains et des pieds coupés ; hommes et chevaux couraient parmi les cadavres. Mais cela n’était rien encore : parlons du Temple de Salomon, où les Sarrasins avaient l’habitude de célébrer leurs cérémonies religieuses. Que s’y était-il passé ? Si nous disions la vérité, nous ne serions pas crus : disons seulement que dans le Temple et dans le portique de Salomon, on avançait avec du sang jusqu’à la hauteur des genoux et des mors des chevaux. Et c’était par juste jugement divin que ce lieu qui avait supporté si longtemps les injures contre Dieu, recevait leur sang. Après la prise de la ville, il était beau de voir la dévotion des pèlerins devant le Sépulcre du Seigneur et de quelle façon se manifestait leur joie en chantant à Dieu un chant nouveau. Et leur coeur offrait à Dieu vainqueur et triomphant des louanges inexprimables en paroles… »

Paul DEROGIS

https://www.medias-presse.info/14-juillet-1099-veille-de-la-liberation-de-jerusalem-par-les-premiers-croises/178160/

jeudi 7 octobre 2021

Excalibur, Durandal, Joyeuse : la force de l’épée

  

Excalibur, Durandal, Joyeuse : la force de l’épée

Alors que la menace du sabre plane sur le vieux continent depuis le VIIe siècle, Martin Aurell distingue un objet d’unification culturel des Européens : l’épée. Une arme qui symbolise les vertus d’honneur et de gloire militaire ou spirituelle.

Après un excellent ouvrage sur Le Chevalier lettré dans lequel on apprend avec de nombreuses sources l’éducation et la conduite de la chevalerie au Moyen Âge central, Martin Aurell, professeur à l’université de Poitiers où il dirige le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale, aiguise sa plume sur l’épée médiévale.

Objet qui a su au travers les siècles recouvrir différentes fonctions militaires, symboliques, sociales, pour devenir un véritable mythe. L’épée effraye, émerveille, enchante mais surtout réveille en chacun de nous comme un appel, un son de cor qui provient des confins de notre Europe intérieure.

Fort en tant qu’objet mais également en tant que symbole, l’épée est catalyseur de l’esprit du Moyen Âge central

Évoquant à la fois le monde des sagas scandinaves, des mythes gréco-romains et des récits bibliques, l’épée regroupe le passé d’un monde païen qui, sans s’effacer, se subsume mais dans le monde chrétien. Loin d’objectiver son sujet d’étude, l’historien s’intéresse à la main qui tient l’épée – qu’elle soit celle du forgeron, du combattant, des rois, des prêtres ou des femmes.

L’auteur référence abondamment ses ouvrages et rend la lecture agréable par de nombreuses citations de littérature médiévale, permettant ainsi au lecteur de découvrir certains passages méconnus.

L’épée est un attribut de justice, de puissance royale ou d’autorité seigneuriale : ce marqueur social revêt ainsi une importance pour son porteur et le jeu de représentation dans lequel il s’inscrit. A noter que contrairement à de nombreux faussaires de l’Histoire, Martin Aurell pare habilement l’écueil marxisant qui consiste à présenter l’épée comme le moyen de prédation et de domination d’une classe sociale sur une autre.

À la lecture de l’ouvrage, on saute agréablement du Conte du Graal aux Eddas poétiques, puis du récit historique de Saint Thomas Becket aux descriptions de la valeur esthétique de la poignée dans la poésie galloise du haut Moyen Âge. Cet ouvrage est donc un voyage dans l’ultrahistoire (chère à Georges Dumézil) où l’histoire s’entrechoque avec la littérature et l’archéologie.

Les vertus de l’honneur

En quête de repères, quoi de mieux que d’imiter nos héros des temps jadis, comme Gauvain, Lancelot, Charlemagne ou encore Godefroy de Bouillon, et de se mettre à l’écoute d’un maître de la littérature de l’époque médiévale ? Loin d’oublier l’aspect entièrement pratique et technique de l’objet, il nous rappelle la douce époque où l’Occident ne se distingue pas par le drapeau arc-en-ciel ou l’écriture inclusive, mais plutôt par les vertus d’honneur et de gloire militaire ou spirituelle.

Les épées souvent retrouvées dans les sépultures étaient perçues comme un « trésor dynastique », mais les héritiers que nous sommes sauront-ils transmettre, à défaut de l’objet, du moins la charge symbolique que cet ouvrage vient réanimer ?

L’ouvrage est recommandé à tout esprit bien né qui souhaite se saisir de l’épée de vérité par la garde de la tradition et du réenracinement.

Louis Chevalier – Promotion Don Juan d’Autriche

Martin Aurell, Excalibur, Durendal, Joyeuse : la force de l’épée, PUF, Paris, 2021, 316 p., 22 €.

https://institut-iliade.com/excalibur-durandal-joyeuse-la-force-de-lepee/

jeudi 27 mai 2021

Godefroi de Bouillon (Alphonse Vétault)

 

Alphonse Vétault (1843-1898), historien, fut aussi archiviste départemental de la Marne et de la ville de Rennes. L’Académie française lui décerna le grand prix Gobert en 1879 pour son ouvrage sur Charlemagne.

Les éditions Saint-Rémi viennent de rééditer sa biographie de Godefroi de Bouillon. Il s’agit d’une étude complète. Les détails qui y sont réunis et coordonnés, dégagés dans leur ensemble des grands tableaux de l’histoire générale, ont été tous recueillis aux sources les plus accréditées de cette histoire. Fils de sainte Ide de Boulogne et d’Eustache II, Godefroi de Bouillon nous est présenté ici dès sa naissance dans le Boulonnais.

Nous suivons son enfance, l’éducation qu’il reçut de sa mère, la façon dont il fut adopté pour héritier par son oncle Godefroi le Bossu, duc bénéficiaire de Lorraine. Mais après l’assassinat de Godefroi le Bossu, le roi de Germanie refuse d’appliquer le testament du défunt et accorde le duché de Lorraine à son propre fils, Conrad, réduisant Godefroi de Bouillon au titre de margrave d’Anvers. Les autres fiefs patrimoniaux de Godefroi lui sont également contestés et vont faire l’enjeu d’un âpre combat judiciaire qu’il finit par emporter.

C’est dans ce contexte tourmenté que Godefroi s’enrôle dans la maison militaire du roi de Germanie, Henri IV, qui se révèle débauché, despote et ennemi du pape Grégoire VII. Henri IV va jusqu’à assiéger et prendre Rome avec l’aide de Godefroi. Mais Godefroi tombe malade en Italie et fait vœu d’aller en pèlerinage à Jérusalem. Il guérit, retourne dans ses domaines de Bouillon et de Stenai, est rétabli comte de Verdun et obtient l’investiture du duché de Basse-Lorraine. Tandis que l’anarchie féodale de la fin du XIe siècle entraine de multiples guerres privées, Godefroi de Bouillon établit la trêve de Dieu dans ses domaines.

Faisant preuve d’une piété grandissante, Godefroi rêve d’une expédition militaire en Terre Sainte. L’auteur, Alphonse Vétault, nous décrit tous les préparatifs de la Croisade, à mesure que la Chrétienté apprend les persécutions des chrétiens en Palestine sous la domination des Alides, la Fondation de la sultanie de Roum, la menace que font peser les mahométans sur Constantinople, les appels par les empereurs d’Orient au Saint-Siège et aux guerriers des royaumes latins, puis les efforts des papes Grégoire VII et Victor III pour organiser la guerre contre les Turcs, la lettre de l’empereur Alexis Comnène aux chevaliers d’Occident, le pèlerinage de Pierre l’Ermite au saint sépulcre, la mission dont il se charge pour le pape Urbain II et pour les princes chrétiens. Enfin, le premier enrôlement des soldats de la Croix, la prédication de la croisade et l’enthousiasme populaire, l’échec de la croisade populaire.

A partir de l’an 1096, c’est la croisade féodale qui se met en marche à travers l’Europe. Godefroi de Bouillon commande l’armée du Nord, l’une des trois armées fournies par la France. Le livre nous décrit ce périple et les déceptions qui l’accompagnent. Déceptions et amertumes qui vont croître à mesure que la politique byzantine se dévoile. L’empereur Alexis multiplie les perfidies. Au-delà du golfe de Chéras, il fait même attaquer le camp des chrétiens par ses Turcopoles. Après la narration des conflits entre Grecs et Francs suit celle de la croisade en Asie mineure puis de la marche sur Antioche, du siège d’Antioche puis de la prise d’Antioche. Ensuite, c’est la marche sur Jérusalem, son siège et sa prise. Les exploits de Godefroi de Bouillon sont tels que tout le désigne pour être roi de Jérusalem. Mais il en refuse la couronne et n’accepte que le titre de baron du Saint-Sépulcre.

Alphonse Vétault a le rare mérite de détailler les Assises de Jérusalem, projet de code féodal de Terre Sainte avec double juridiction (haute cour et plaid roturier) et principe du jugement par les pairs dont la charte ne fut pas promulguée mais qui eut une réelle influence dans l’Orient chrétien.

Cet ouvrage passionnant s’achève avec la mort de Godefroi de Bouillon en l’an 1100. Voilà une agréable lecture qui tranche avec la réécriture contemporaine de l’Histoire des Croisades destinée à satisfaire les impératifs du multiculturalisme en nous contraignant à la repentance.

Godefroi de Bouillon, Alphonse Vétault, éditions Saint-Rémi, 318 pages, 22 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/godefroi-de-bouillon-alphonse-vetault/117789/

jeudi 4 février 2021

La Petite Histoire : Godefroy de Bouillon, premier héros des croisades

 Sans conteste, Godefroy de Bouillon est bien le héros emblématique de la Première croisade. En 1096, ce descendant de Charlemagne n’hésitera pas à vendre presque tous ses biens pour partir en Terre Sainte, délivrer Jérusalem des Turcs musulmans. Il incarne à lui-seul, par son exemple, ce que furent avant-tout les croisades, à savoir une quête spirituelle. Avec son armée, il parviendra en 1099 à libérer le tombeau du Christ, et ira même jusqu’à refuser le titre de roi de Jérusalem, afin de ne pas « porter une couronne d’or là où le Christ a porté une couronne d’épine ». Retour sur la vie et le parcours exemplaires de Godefroy de Bouillon, le premier des croisés.

https://www.tvlibertes.com/la-petite-histoire-godefroy-de-bouillon-premier-heros-des-croisades

mercredi 5 septembre 2012

L'appel de la croisade

Le Figaro Magazine - 08/06/2012

Les travaux des historiens montrent que les motivations des premiers croisés, contrairement à une idée répandue, étaient d'abord religieuses et spirituelles. La part politique et trop humaine viendra ensuite.

     Jusqu'aux années 1960, les croisades étaient décrites, dans les manuels d'histoire de l'école laïque, comme une aventure héroïque qui avait fait rayonner la présence française au Moyen-Orient. L'école catholique, de son côté, vantait sans honte la geste des chevaliers chrétiens, exaltant Godefroy de Bouillon ou le roi Saint Louis. Quel contraste avec le discours d'aujourd'hui ! Sur fond de multiculturalisme et de mauvaise conscience européenne, notre époque tend à dépeindre les croisades comme une agression perpétrée par des Occidentaux violents et cupides à l'encontre d'un islam tolérant et raffiné...
     Si la vision d'autrefois, simplificatrice à l'excès, entretenait un mythe qui ne rendait pas compte de la pleine réalité, la repentance actuelle, érigée en système, ne constitue pas un meilleur guide historique. Pour être comprises, les croisades, mouvement qui s'est étalé sur plusieurs siècles et qui a recouvert des épisodes contradictoires, doivent être abordées sans idées préconçues. C'est pourquoi la réédition de deux ouvrages classiques de Jean Richard est particulièrement bienvenue. Ancien professeur à l'université de Dijon, membre de l'Institut, ce médiéviste reste un de nos meilleurs spécialistes des croisades, dans la mesure où ses travaux conservent leur validité scientifique, tout en étant dégagés des préjugés idéologiques qui pèsent de nos jours sur le sujet. Que les lecteurs se précipitent donc sur L'Esprit de la croisade (1), précieuse synthèse où l'auteur, s'appuyant sur les grands textes médiévaux et les témoignages chrétiens ou musulmans, montre comment les acteurs des croisades ont perçu et vécu l'événement, ou encore sur sa remarquable Histoire des croisades (2), reprise dans la collection Pluriel.
Rétablir l'accès aux Lieux saints

Le 27 novembre 1095, à Clermont, le pape Urbain II lance un appel à la chrétienté. En Terre sainte, explique-t-il, de nombreux chrétiens « ont été réduits en esclavage », les Turcs détruisant leurs églises. Et le souverain pontife d'inciter les évêques et abbés présents à exhorter « chevaliers ou piétons, riches ou pauvres, de se rendre au secours des chrétiens et de repousser ce peuple néfaste . » A ceux qui répondront à son appel, le pape promet « la rémission de leurs péchés ». Que s'était-il passé ?
     Au VIIe siècle, les cavaliers d'Allah se sont emparés de Jérusalem et de territoires qui étaient le berceau du christianisme. Les chrétiens de la région, réduits au statut de dhimmis, ont vu leur condition évoluer dans un sens tantôt défavorable, tantôt favorable, au gré des circonstances et des souverains en place. Les califes abbassides, au IXe siècle, étaient plutôt tolérants, concédant à Charlemagne la tutelle morale sur les Lieux saints. Le pèlerinage en Terre sainte, au même moment, était devenu une pratique prisée par les Européens. En 1078, toutefois, les Turcs seldjoukides ont occupé Jérusalem, rendant les pèlerinages dangereux, au point de les interrompre. En 1073, face à la pression turque, l'empereur byzantin Michel VII avait appelé au secours le pape Grégoire VII, demande renouvelée par Alexis Ier Comnène auprès d'Urbain II en 1095.

     C'est dans ce contexte qu'il faut interpréter l'appel lancé par le pape en 1095. Partir pour la croisade, pour les Latins, c'est, d'une part, partir délivrer les Lieux saints afin d'aider les chrétiens d'Orient et de rendre de nouveau possible le pèlerinage au Saint-Sépulcre, mais c'est aussi, d'autre part, se sanctifier puisque l'accomplissement de ce voeu vaut une indulgence plénière, grâce que les chrétiens de l'époque, pénétrés de la nécessité du salut de leur âme, prennent très au sérieux.
Le mot croisade n'apparaît qu'au XIIIe siècle

Tel est donc l'objectif des hommes du peuple qui se mettent en route et arrivent à Constantinople, le 1er août 1096, et se font massacrer par les Turcs après avoir franchi le Bosphore, puis des chevaliers qui les suivent et parviennent à Jérusalem, le 15 juillet 1099. Tous ceux-là se désignent comme des pèlerins-voyageurs partis mettre leurs pas dans les pas du Christ. Ils forment la première croisade, mais le mot est postérieur de deux siècles.
     L'élan mystique est attesté lors de cette première expédition. Celle-ci ne représente nullement une déclaration de guerre générale aux musulmans, rappelle Jean Richard, puisque « l'idée de l'Islam, c'est-à-dire d'un ensemble à la fois politique et religieux, était étrangère à la pensée occidentale d'alors ». Jean Flori, un autre spécialiste des croisades, étudie comment l'appel d'Urbain II a été relayé par le clergé et comment le concept de « guerre juste », élaboré au haut Moyen Age, débouchait sur celui de « guerre sainte », mis au service des « droits spirituels et temporels du Saint-Siège » (3).
     Après la prise de Jérusalem, un royaume latin sera institué. Le but de toutes les croisades postérieures à celle de 1096-1099 (huit grandes croisades en tout) ne sera d'ailleurs jamais que de secourir les Etats latins implantés en Orient. Dorénavant, des enjeux temporels seront en cause. Après l'élan mystique, une autre logique s'enclenchera : elle sera politique et militaire, avec tout ce que cela pourra entraîner d'humain, trop humain, brouillant l'inspiration initiale. Il reste que, concomitamment, l'exigence religieuse restera au coeur des croisades, que Jean Richard définit comme « des entreprises d'une étonnante ampleur, sources de sacrifices, d'épreuves, mais aussi d'un enrichissement spirituel difficilement mesurable, et qui demeurent l'un des épisodes majeurs de l'histoire européenne ».
Jean Sévillia http://www.jeansevillia.com
(1) L'Esprit de la croisade, de Jean Richard, Cerf/Editions du CNRS, collection « Biblis ».
(2) Histoire des croisades, de Jean Richard, Pluriel.
(3) Prêcher la croisade (XIe-XIIIe siècle). Communication et propagande, de Jean Flori, Perrin.

mercredi 13 juillet 2011

1095 : Prudence capétienne

Au lieu de courir après la gloire, Philippe Ier améliora l'administration de son domaine, restant à l'affût des successions laissées vacantes par tel seigneur ayant dû s'endetter pour acheter son équipement de croisé…
Cette année-là, la trente-cinquième de son règne, Philippe 1er, quarante-trois ans, traversait une période pour lui fort délicate. Troisième successeur d'Hugues Capet, premier roi à se prénommer Philippe en souvenir des rois de Macédoine dont prétendait descendre sa mère Anne de Kiev, il avait, de par la volonté très sage du roi Henri 1er son père, été sacré à six ans. Roi à huit ans, il s'était formé au cours de voyages épiques avec son oncle le régent Baudouin V, comte de Flandre. Quand il avait pris effectivement le pouvoir à quinze ans, le royaume était relativement paisible et en pleine floraison religieuse, intellectuelle et artistique au sein d'une Europe essentiellement chrétienne.
Normandie
Toutefois, le 29 septembre 1066, Guillaume, duc de Normandie, gendre du régent Baudouin, s'était emparé de la couronne anglaise, s'élevant aussi haut que le roi de France son suzerain… Après avoir réglé les conflits qui déchiraient la Flandre en épousant à dix-huit ans Berthe de Hollande, Philippe 1er avait dû veiller à ce que l'autorité de Guillaume, devenu pour tous “le Conquérant”, s'exerçât le moins possible en Normandie. Intervenant sans cesse dans cette province, il avait même soutenu les ambitions du fils aîné du Conquérant, Robert Courte-Heuse, un imbécile et un jouisseur pressé de gouverner la Normandie, mais qui la gouvernait si mal qu'à la mort de Guillaume (1087) le cadet de ses enfants Guillaume le Roux, devenant roi d'Angleterre, se soucia de remettre de l'ordre sur le continent. Philippe 1er, qui avait profité de ces escarmouches pour s'emparer du Vexin français, ne voyait pas avec plaisir l'Angleterre reconquérir la Normandie…
Élan de foi
Soudain, les esprits s'échauffèrent très vite, dans un gigantesque élan de foi, pour une tout autre cause : délivrer le tombeau du Christ des mains des Turcs Seldjoukides qui s'étaient emparés de Jérusalem. En cette année 1095, le pape Urbain II était le 15 août au Puy prêchant la croisade à une immense foule et en septembre au concile de Clermont lançant aux chevaliers un appel pathétique à partir pour la Terre sainte.
Or le roi Philippe ne put participer à ce vaste élan de jeunesse. Ce même concile de Clermont lançait contre lui l'excommunication ! Car il venait de répudier après vingt ans de mariage la reine Berthe de Hollande, pour se jeter dans les bras de la trop belle intrigante Bertrade de Montfort qu'il avait enlevée à son mari le peu sympathique Foulque le Réchin, comte d'Anjou. À ce même Foulque, son allié contre Guillaume, Philippe avait déjà pris en 1068 le Gâtinais pour se faire payer sa neutralité dans le conflit qui l'opposait à son frère Geoffroy le Barbu… Il avait alors oeuvré pour agrandir le royaume, mais, en enlevant une femme mariée il avait tout simplement, en dépit de l'évêque laxiste de Senlis qui bénit ce mariage adultère, poussé le pape à lancer l'interdit sur le royaume de France. Désormais les cloches s'arrêteraient de sonner dans les villes que traverseraient les époux concubins. Bertrade, femme “moderne” avant l'heure, n'allait pas hésiter un jour à se montrer toute rayonnante assise entre ses deux maris, le légitime et l'illégitime…
Cet engourdissement sensuel contrastait fort avec les hauts faits que réalisaient au même moment pour le Christ tant de chevaliers, européens, dont Godefroy de Bouillon, qui prirent Jérusalem le 15 juillet 1099, y fondant même un royaume. Faut-il gloser sur l'indolence de Philippe ? Il n'empêcha personne de partir à la Croisade : son propre frère Hugues de Vermandois s'y précipita comme toute la fine fleur de la noblesse française. Mais pour lui, roi d'un royaume encore jeune et fragile, aurait-il été sage d'abandonner la place sans véritable espoir de revenir un jour ? Grand capétien, paysan prudent et rusé, il préféra, au lieu de courir après la gloire, continuer la tâche ancestrale : faire la France, améliorer l'administration de son domaine (il délégua l'autorité à des prévôts) et surtout utiliser les circonstances en restant à l'affût des successions laissées vacantes par tel seigneur ayant dû s'endetter pour acheter son équipement de croisé. Ainsi réunit-il à la couronne la vicomté de Bourges.
Le “pré carré” s'agrandit
Philippe 1er arrondit considérablement le pré carré capétien. Il ne connut pas que des moments heureux avec Bertrade, très méchante à l'égard de ses enfants. Il semble toutefois qu'en annonçant sa volonté de cesser les pratiques simoniaques (le commerce des charges ecclésiastiques) il se soit réconcilié avec le pape Pascal II. À sa mort en 1108 au soir d'un règne de quarante-huit ans, reconnaissant le scandale qu'avait été une partie de sa vie il demanda à être inhumé non à Saint-Denis, comme ses prédécesseurs, mais à l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, tandis que son fils Louis VI le Gros s'apprêtait déjà à dompter les grands barons et à protéger ainsi le peuple de France.
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 18 juin au 1er juillet 2009

dimanche 12 juin 2011

Croisades : la grande épopée

Le Figaro Magazine - 05/07/2003
 Le souvenir de ces expéditions lointaines a longtemps fait rêver les Français. Aujourd'hui, elles ont moins bonne presse. Pourtant, au-delà de la légende dorée ou de la légende noire, les chercheurs voient dans l'aventure des croisades un moment capital de l'histoire occidentale.
 Au mois de mars dernier, quand les troupes américaines et britanniques s'apprêtaient à donner l'assaut à l'Irak, afin d'inciter ses lecteurs à soutenir « the true Brits » partis combattre dans le désert, un tabloïd anglais illustrait ses pages d'un logo figurant un chevalier ceint d'un heaume décoré de la croix. Il n'était pas étonnant, dans ces conditions, d'entendre certains islamistes - comme ils l'avaient fait lors de la première guerre du Golfe, en 1991, ou lors de la guerre d'Afghanistan, en 2001 - dénoncer l'armée des croisés venue d'Occident pour occuper un pays musulman. Cependant, dans un cas comme dans l'autre, l'analogie ne vaut rien. Car les croisades, comme tout événement historique, ne peuvent être expliquées, comprises et jugées que dans leur contexte et, sauf à commettre un anachronisme délibéré, le monde du XIe siècle peut difficilement être comparé au nôtre.
Le 27 novembre 1095, à Clermont, le pape Urbain II lançait un appel à la chrétienté. En Terre sainte, expliquait-il, beaucoup de chrétiens avaient été « réduits en esclavage » , les Turcs détruisant leurs églises. Et le souverain pontife avait exhorté les chrétiens à « repousser ce peuple néfaste » . A Limoges, Angers, Tours, Poitiers, Saintes, Bordeaux, Toulouse et Carcassonne, Urbain II avait renouvelé son appel. Voilà le point de départ d'une entreprise que l'historien Emmanuel Le Roy Ladurie n'hésite pas à qualifier de « magnifique aventure » .
Naguère, même dans les manuels de l'école républicaine, les croisades étaient regardées d'un oeil favorable : les laïcs y voyaient une expédition qui avait fait rayonner la culture française. De nos jours, le discours est facilement contraire : certains tendent à considérer les croisades comme une agression perpétrée par des Occidentaux violents et cupides à l'encontre d'un islam tolérant et raffiné. Et chez les chrétiens, le sujet frôle la repentance…
La question doit pourtant être abordée au-delà de l'air du temps, en refusant la légende noire comme la légende dorée, et en considérant les seuls faits. Les faits, du point de vue de la longue durée, c'est que la croisade n'a pas constitué une attaque gratuite contre le monde musulman mais, au contraire, a formé une réplique à l'expansion de l'islam.
Partis répandre la foi de Mahomet, les Arabes s'emparent de Jérusalem en 638. Réduits à la condition de dhimmi, les chrétiens du Moyen-Orient sont autorisés à pratiquer leur religion, mais astreints au port de signes distinctifs et au paiement d'un impôt spécial. Construire de nouvelles églises leur est interdit, ce qui, à terme, les condamne. Les pèlerinages européens peuvent continuer (pour les chrétiens du Moyen Age, le pèlerinage est une dévotion essentielle), mais à condition de payer un tribut.
En 800, les califes abbassides, qui ont Bagdad pour capitale, reconnaissent à Charlemagne la tutelle morale sur les Lieux saints. Toutefois, au début du XIe siècle, la situation s'aggrave. Pour conserver leur poste, les chrétiens employés par le califat doivent se convertir à l'islam. En 1009, le calife El-Hakim persécute les non-musulmans. En 1078, les Turcs seldjoukides prennent Jérusalem. Dès lors, les pèlerinages deviennent si dangereux qu'ils finissent par s'interrompre.
Au VIIe siècle, les musulmans ont conquis la Palestine et la Syrie ; au VIIIe siècle, ils ont envahi l'Afrique du Nord en y détruisant une chrétienté dont saint Augustin avait jadis été la gloire, puis ils ont occupé l'Espagne et le Portugal ; au IXe siècle, ils ont conquis la Sicile. En ce XIe siècle, Constantinople fait face au péril turc. En 1054, un schisme a séparé l'Eglise d'Orient de l'Eglise de Rome, mais les différends théologiques n'empêchent pas les deux pôles du monde chrétien de se parler. Contre la pression turque, en 1073, l'empereur byzantin Michel VII appelle au secours le pape Grégoire VII, demande renouvelée par Alexis Ier Comnène à l'adresse d'Urbain II en 1095.
En Espagne, la Reconquête chrétienne a commencé dès 1030. Tolède a été repris aux Maures en 1085 mais, l'année suivante, les Almoravides, venus du Maroc, ont lancé une nouvelle offensive. A l'incitation du pape, des chevaliers français se sont engagés dans les armées d'Aragon, de Castille et du Portugal. En Sicile, les Normands ont débarqué en 1040, ont chassé les Arabes au terme d'une guerre de trente ans.
C'est dans cette perspective à la fois géopolitique et culturelle qu'il faut replacer l'appel lancé par le pape, à Clermont, en 1095. La croisade, répétons-le, forme une réplique à l'expansion de l'islam, une riposte à l'implantation des Arabes et des Turcs en des régions qui ont été le berceau du christianisme au temps de saint Paul, implantation musulmane qui ne n'est d'ailleurs pas opérée par la douceur mais par de très classiques moyens militaires, c'est-à-dire par la force. Délivrer les Lieux saints, permettre aux chrétiens de se rendre sur les lieux où le Christ a vécu et où ses fidèles sont désormais persécutés, c'est le but de la croisade.
Croisade, disons-nous ? Oui, mais c'est encore un anachronisme. Car le mot croisade, apparu au tout début du XIIIe siècle, est postérieur aux premières croisades. Les croisés initiaux, eux, parlaient de pèlerinage, de passage, de voyage outre-mer. C'est que le but premier de la croisade était spirituel : il fallait mettre ses pas dans les pas du Christ. L'homme de 2003 est contraint de faire un effort intellectuel pour comprendre l'enjeu dont il est ici question. C'est que nous vivons tous, croyants ou incroyants, dans une société où la liberté de conscience et la laïcité sont érigées au rang de principes.
Au Moyen Age, non seulement ce n'est pas le cas, mais ces concepts ne sont pas même intelligibles : ils sont, au sens propre, inconcevables. L'Europe est chrétienne, et cette foi lui confère une communauté de civilisation, dans un temps où les nations ne sont pas constituées. Cette foi médiévale rend ténue, même si la tradition chrétienne distingue le domaine de Dieu et le domaine de César, la frontière entre le temporel et le spirituel. L'homme de 1003, lui, adore Dieu et craint le diable. Il y a pour lui beaucoup plus important que la vie terrestre : la vie au Ciel, qui n'est pas gagnée d'avance puisqu'il faut, pour la mériter, faire son salut afin d'échapper à l'enfer. L'Eglise, qui enseigne la parole divine, est gardienne du dogme : le Moyen Age, sans complexe, est dogmatique. Et puisque la vérité ne se divise pas, la liberté religieuse, à l'époque, est au même degré inenvisageable. Si l'on oublie ces données, on ne peut pas comprendre les motivations des croisés.
Imaginons un voyage à pied ou à cheval, au XIe siècle, depuis la Touraine jusqu'à la Palestine ! Des milliers de kilomètres sur un itinéraire incertain (ni panneaux ni cartes), en traversant des contrées hostiles (pas de téléphone en cas de problème), en affrontant la faim et la soif (l'intendance n'était pas prévue), et tout cela pour se diriger vers un pays dont les pèlerins ne savaient rien. Pour les gens du peuple, c'était la folie absolue. Pour les seigneurs aussi, avec en prime, pour eux, un risque financier, car ils devaient entretenir sur leur cassette propre leurs soldats et les pauvres qui les accompagnaient : la croisade a ruiné de nombreux seigneurs qui ont dû emprunter ou vendre des biens fonciers afin d'équiper leurs compagnies.
Est-ce l'appât des terres qui les a attirés ? Même pas : l'historien Jacques Heers montre que de larges étendues étaient encore en friche en Occident, bien plus accessibles. Il n'y a pas de doute : ce qui a poussé les premiers croisés à partir, c'est la foi. « Dieu le veut », s'exclamaient-ils.
Dans son appel de Clermont, le pape s'est adressé en priorité aux chevaliers. Mais il est d'abord entendu par le peuple de Normandie, de Picardie, de Lorraine, d'Auvergne, du Languedoc ou de Provence. On cite le cas de villages entiers marchant vers l'Orient. Guidée par des chefs improvisés - Pierre l'Ermite et Gautier Sans Avoir -, la croisade populaire suit le Danube ou la plaine du Pô et traverse les Balkans. Le 1er août 1096, cette foule est à Constantinople. Mais le Bosphore à peine franchi, elle se fait massacrer par les Turcs.
L'autre croisade, celle des barons, suit derrière. Flamands, Lorrains et Allemands, le 15 août 1096, ont emboîté le pas à Godefroi de Bouillon ; les seigneurs du Languedoc et de Provence à Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse ; Normands et Français à Robert Courteheuse, duc de Normandie, et à son beau-frère, Etienne de Blois ; les Normands de Sicile sont conduits par Bohémond de Tarente et son neveu Tancrède. Les uns ont passé par la Hongrie, d'autres par l'Italie, le reste par la mer. On les appelle tous les Francs car ceux qui sont issus des provinces qui formeront un jour la France sont les plus nombreux.
30 000 hommes en tout, qui se retrouvent à Constantinople en mai 1097. Passant en Asie, ils prennent Nicée puis Antioche. Ils progressent lentement car leurs adversaires sont de redoutables soldats, et parce que les chefs des croisés, rivaux, ne s'entendent guère entre eux. Cependant, le 15 juillet 1099, Jérusalem tombe entre leurs mains.
En entrant dans la ville, les barons chrétiens ont tué et pillé, c'est certain. La légende noire y voit la preuve de leur injustifiable violence. C'est oublier que les croisés se sont conduits comme tous les guerriers de l'époque. Le 10 août 1096, 12 000 « pauvres gens » de la croisade populaire ont été massacrés par les Turcs. Le 4 juin 1098, devant Antioche, les Turcs et les Arabes ont passé au fil de l'épée la garnison chrétienne de la forteresse du Pont de Fer. Le 26 août 1098, les Egyptiens ont arraché Jérusalem aux Turcs et anéanti les défenseurs de la ville, des musulmans liquidant d'autres musulmans…
Les premiers croisés, on l'a dit, étaient des pénitents motivés par un but spirituel. Après la prise de Jérusalem, un royaume latin est institué. Avec le titre d'« avoué du Saint-Sépulcre », Godefroi de Bouillon en prend la tête ; quand il meurt, quelques mois plus tard, son frère Baudouin le remplace. D'autres Etats chrétiens sont créés : la principauté d'Antioche, le comté d'Edesse, le comté de Tripoli. Or leur fondation ne figurait pas dans les plans primitifs du pape. Dès la prise de Jérusalem, chevaliers ou pauvres, les croisés sont retournés massivement en Europe. Ceux qui sont restés sur place sont isolés, car jamais les établissements francs ne seront des colonies de peuplement.
Afin de protéger les principautés chrétiennes et les pèlerinages venus d'Occident, des ordres de moines-soldats - les Hospitaliers ou les Templiers - sont fondés. Mais le but de toutes les croisades postérieures à celle de 1096 ne sera jamais que de secourir les Etats latins implantés en Orient. Dorénavant, des enjeux temporels sont en cause. Après l'élan mystique, une autre logique s'en-clenche : elle est politique, elle est militaire, avec tout ce que cela peut entraîner d'humain, trop humain.
Dès 1144, les musulmans de Syrie reprennent Edesse. La deuxième croisade, prêchée par saint Bernard de Clairvaux, est conduite, en 1147, par l'empereur Conrad III et le roi Louis VII, mais l'opération échoue. En 1187, le sultan Saladin - maître de la Syrie, de l'Egypte, de l'Irak et de l'Asie Mineure - reprend Jérusalem et une grande partie des territoires francs. D'où une troisième croisade (1189-1192), emmenée par l'empereur Frédéric Barberousse, le roi de France Philippe Auguste et le roi d'Angleterre Richard Coeur de Lion. L'expédition ne parvient pas à reconquérir Jérusalem, mais obtient la reprise des pèlerinages.
En 1202, le pape Innocent III lance une quatrième croisade. Devenue le centre de la puissance musulmane, l'Egypte est cette fois visée. Les Vénitiens doivent transporter les troupes chrétiennes mais, les croisés n'étant pas assez nombreux pour réunir la somme exigée, les hommes de la Sérénissime se paient sur la bête en pillant une ville chrétienne de Dalmatie. Même scénario à Constantinople, facilité par les rivalités internes au sein de la dynastie byzantine. Assiégée par les Vénitiens en avril 1204, la capitale de l'empire d'Orient est pillée trois jours durant. Innocent III se trouve contraint de dénoncer ses propres soldats : « Vous avez dévié et fait dévier l'armée chrétienne de la bonne route dans la mauvaise. » Resté comme une déchirure dans la mémoire orthodoxe, le sac de Constantinople rendra irrémédiable le schisme de 1054 entre la chrétienté latine et la chrétienté d'Orient.
Il y aura encore quatre croisades. La cinquième (1217-1221), prêchée de nouveau par Innocent III et continuée par son successeur, Honorius III, aboutira à la conquête de Damiette. La sixième (1228-1129), conduite par l'empereur Frédéric II de Hohenstaufen, placera à nouveau Bethléem, Nazareth et Jérusalem aux mains des chrétiens, mais en 1244, la Ville sainte sera reconquise par les musulmans. Lors de la septième croisade (1248-1254), dirigée contre l'Egypte, l'armée de Saint Louis sera ravagée par la peste, le roi étant fait prisonnier et n'obtenant sa liberté qu'au prix d'une rançon et de la restitution de Damiette. La huitième croisade, menée en Tunisie en 1270, sera un désastre, Saint Louis y trouvant la mort. En 1291, la chute de Saint-Jean-d'Acre signifiera la fin des établissements chrétiens du Levant.
Le terme de croisade est trompeur. Il recouvre des événements étalés sur près de deux siècles, de 1095 à 1270, où les intérêts temporels pèsent de tout leur poids. Si la légende noire des croisades, pratiquant des indignations sélectives, est mensongère, la légende dorée de la chrétienté en marche, telle qu'on la trouvait naguère dans des livres bien intentionnés mais eux aussi mensongers, n'a pas de validité historique. En réalité, les croisades constituent un phénomène extrêmement complexe.
Ces expéditions multiples n'ont pas constitué un affrontement de bloc à bloc. Les chrétiens comme les musulmans ont été divisés : des combats ont opposé des chrétiens à d'autres chrétiens, des musulmans à d'autres musulmans. On a même vu des tribus musulmanes s'allier aux croisés et certains chrétiens orientaux préférer le service de princes musulmans. Les deux siècles de présence franque ont aussi compris des périodes de paix, au cours desquelles on a vu chrétiens et musulmans coexister.
Toutefois, aujourd'hui, cette rencontre fait l'objet d'un mythe, car on ne veut pas attiser la notion de choc des civilisations. Mais l'histoire reste l'histoire. S'il est exact que des influences mutuelles se sont produites entre chrétiens et musulmans à l'époque des croisades, les chercheurs s'accordent à en souligner le caractère limité et fragile. Car jamais les trêves n'ont été durables. Sauf pour la principauté d'Antioche, les royaumes francs, réduits à une mince bande côtière, ont eu moins d'un siècle d'existence.
En s'en tenant aux grandes lignes de leur histoire, force est de constater que ces Etats, le dos à la mer, ont été constamment sur la défensive. Dès qu'un territoire était reconquis par les musulmans, les chrétiens endossaient à nouveau leur statut de dhimmi. Et dans les principautés chrétiennes, même si les musulmans pouvaient construire des mosquées (ce qui n'était pas le cas des chrétiens en pays musulman), ils étaient soumis à un statut social inférieur. En d'autres termes, à l'époque des croisades, on n'a vu nulle part de tolérance au sens où notre culture contemporaine comprend ce concept.
Saladin, de nos jours, est présenté comme un souverain libéral. Mais lors la prise de Jérusalem, en 1187, s'il traite avec égard Guy de Lusignan, le roi de Jérusalem, il laisse massacrer Renaud de Châtillon, les Hospitaliers et les Templiers, de même que les troupes turques alliées aux Francs. Les plus chanceux des prisonniers chrétiens qui ne peuvent payer une rançon sont réduits en esclavage. Les autres sont placés devant cette alternative : la conversion à l'islam ou la mort. Saladin, un modèle de tolérance ?
L'histoire, c'est l'histoire. Celle-ci nous dit que, depuis la prise de la Syrie par les Arabes, en 636, Byzance n'avait fait que résister aux musulmans. En 1453, Constantinople tombera aux mains des Turcs. En 1526, Soliman le Magnifique fera la conquête de la Hongrie. En 1529, les Ottomans assiégeront Vienne. En 1571, la bataille navale de Lépante donnera un coup d'arrêt à leur offensive, barrée à nouveau, en 1683, lors du second siège de Vienne. Pendant quatre siècles, l'Europe centrale et balkanique aura vécu sous la menace turque. René Grousset, le grand historien des croisades, soulignait cependant que les croisades avaient donné à Constantinople un répit de trois siècles et demi. Le rappeler, ce n'est pas exprimer un fantasme de croisé mais énoncer un fait.
En 1983, dans un livre célèbre, les Croisades vues par les Arabes, le romancier Amin Maalouf accusait les croisés d'avoir provoqué une irrémédiable fracture : « Il est clair que l'Orient arabe voit toujours dans l'Occident un ennemi naturel. Et l'on ne peut douter que la cassure entre ces deux mondes date des croisades, ressenties par les Arabes, aujourd'hui encore, comme un viol. » Un viol, les croisades ? Sur le plan factuel, il sera toujours possible de répliquer que ce sont les musulmans qui, en envahissant des terres chrétiennes, ont violé les premiers. Mais l'expression est dangereuse, car elle semble ouvrir un crédit éternel de victimes aux pays musulmans. Et l'historien sait que les raisonnements par analogie doivent être maniés avec prudence : répétons-le, on ne peut comparer l'univers politique, social et mental de la chrétienté médiévale avec le nôtre. Mais cette autonomie de l'histoire vaut dans tous les sens. Ce n'est pas parce que nous sommes aujourd'hui confrontés à la présence de l'islam dans la société française qu'il faut récrire le passé. Les croisades, avec leurs ombres et leurs lumières, ont été une formidable épopée. On a bien le droit d'y rêver.
Jean Sévillia http://www.jeansevillia.com/