Importée par les émigrés irlandais en Amérique, puis revenue en Europe sous une forme dénaturée, cette célébration n’a rien de démoniaque. Elle fut, pour les peuples celtiques, le moment sacré où s’achevait l’année ancienne et où s’ouvrait la nouvelle, lorsque, dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, le monde des vivants et celui des morts se rejoignaient un instant dans le même souffle cosmique de mort et de renaissance.
La Samain est ainsi une fête du passage :
temporelle, car elle ouvre un nouveau cycle annuel ;
saisonnière, car elle célèbre le retour de la nuit et le repos de la nature ;
mystique, enfin, car elle révèle l’unité profonde des mondes visibles et invisibles.
Loin d’être une survivance folklorique, la Samain demeure une clé de la vision européenne du monde : un moment pour honorer la mort, afin de mieux célébrer la vie.
La fête du passage
Parmi les grandes fêtes du monde celte – Imbolc, Beltaine, Lugnasad et Samain -, la Samain occupe une place singulière. Elle n’appartient ni à l’année qui s’achève, ni à celle qui commence : elle se tient « hors du temps ». Célébrée dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, elle marque le passage de la saison claire à la saison sombre, la fin du cycle pastoral et guerrier, l’entrée dans la période d’intériorité et de gestation.
Les Celtes voyaient en cette date un moment de dissolution et de renouveau. Le feu du foyer s’éteignait, avant d’être rallumé à partir de celui des druides : image de la mort nécessaire avant toute renaissance. Comme le rappelle Alain de Benoist, « la Samain n’est pas une fête de la mort, mais une célébration du recommencement ».
Les fruits de la Samain : pommes et noix
À la Samain, la terre offre ses derniers fruits : pommes, noix, noisettes et châtaignes. Ils sont à la fois provisions pour l’hiver et offrandes aux ancêtres, signes d’abondance avant le repos de la nature.
La pomme, fruit de l’immortalité dans les traditions celtiques, symbolise l’Autre Monde et la renaissance. Jetée sur l’eau ou partagée au feu, elle relie les vivants aux disparus. Les fruits à coque, eux, évoquent la sagesse cachée sous la coque : la vie contenue dans le germe, prête à renaître au printemps.
Le temps suspendu, entre deux mondes
À la Samain, selon la tradition, le voile entre les vivants et les morts s’amincit. Les trépassés reviennent visiter leurs descendants, tandis que les esprits errants et les créatures fantastiques se manifestent. Dans cette nuit de l’entre-deux, le monde visible et l’Autre Monde communiquent, et les frontières habituelles s’effacent.
Quoique un peu redoutée, cette présence des morts est honorée. Les ancêtres ne sont pas des spectres : ils demeurent dans la mémoire, dans le sang, dans la continuité de la lignée. La mort, ici, ne marque pas la rupture, mais le lien. Les anciens savaient que « le mort craint l’oubli de ses descendants » ; aussi veillait-on à lui rendre hommage pour que le pont demeure entre les générations.
Cette conception de la continuité est au cœur de l’esprit européen. Elle s’oppose radicalement à l’oubli moderne, qui isole l’individu de sa filiation. Célébrer la Samain, c’est donc résister à l’amnésie et renouer le fil rompu de la transmission.
Les grands feux
Dans la tradition celtique, à l’approche du changement d’année, le bois est rassemblé pour une grande fête communautaire. Sur les hauteurs, on allume alors de vastes brasiers, destinés à chasser les ténèbres et les êtres qui les peuplent. Ces feux de colline sont à la fois un rite de purification et un appel à la lumière : ils symbolisent la renaissance du monde au cœur même de la nuit. Autour d’eux, la communauté se rassemble, partage la chaleur, les chants et la mémoire, affirmant, face à la mort de la nature, la vitalité du feu humain.
L’exemple de la citrouille
Les légendes irlandaises évoquent ces nuits où les esprits traversent les mondes. La plus célèbre est celle de Jack à la lanterne (Jack-o’-Lantern) : un cordonnier rusé ayant trompé le Diable et condamné à errer entre les mondes, portant pour seule lumière une braise enfermée dans un navet creusé. Devenu plus tard citrouille sculptée, ce symbole orne les maisons pour désorienter l’âme errante et tenir à distance les esprits égarés.
Derrière la caricature commerciale d’Halloween se cache ainsi une intuition sacrée : celle d’un monde poreux, où le visible et l’invisible se frôlent dans la nuit du passage, rappelant à l’homme qu’il participe à un ordre plus vaste que lui, fait de cycles, de morts et de renaissances.
Honorer les ancêtres : le rite domestique
La Samain n’est pas seulement une cérémonie publique, c’est aussi et surtout une fête du foyer et de la lignée. On emmène les enfants sur les tombes familiales : on y dépose des fleurs, on allume une flamme. Dans les foyers on dresse un « autel des ancêtres », ce geste simple permet de rendre visible la continuité de la lignée : les enfants reçoivent parfois leur premier arbre généalogique, ou un autre symbole de passage.
C’est une date idéale pour procéder au premier rite de passage avec ses enfants qui ont passé leur septième année. Le père emmènera son fils ou sa fille, qui aura atteint cet « âge de raison », pour une sortie en forêt ou dans la campagne environnante du foyer. Une balade adaptée à l’enfant qui pourra se terminer par un bivouac, une première nuit dehors pour l’enfant auprès du feu avec son père. Durant la pérégrination, le père aura pris soin d’évoquer les ancêtres de la famille, les grands-parents et arrière-grands-parents, la mémoire des disparus, les origines géographiques des deux branches de la famille. Au réveil, avant le retour à la maison, l’enfant recevra donc son premier arbre généalogique (une version simplifiée et décorée à deux ou trois générations) et son premier couteau.
La Toussaint, héritière de la Samain
La chrétienté, loin de faire table rase, a intégré une part de cet héritage. Au VIIᵉ siècle, la fête de la Toussaint était célébrée le dimanche suivant celui de la Pentecôte, avant d’être déplacée au 1er novembre par le pape. Ce choix n’est pas anodin : il reprend la date et le symbolisme de la Samain. La fête des morts du 2 novembre, instituée plus tard, parachève cette adaptation.
Ainsi, sous le vernis chrétien, persiste un fond païen ancien : l’honneur rendu aux morts, la mémoire des lignées et la confiance dans la renaissance du monde. La flamme du souvenir, passée des druides aux cierges des autels, continue d’éclairer depuis la nuit des temps.
Mourir et renaitre
La Samain n’est pas un folklore à reconstituer : c’est une pédagogie du cycle, une manière d’habiter le monde en conscience. Dans chaque flamme allumée, dans chaque nom d’aïeul prononcé, se rejoue l’alliance du visible et de l’invisible.
Fêter la Samain, c’est honorer le passé pour mieux fonder l’avenir. C’est apprendre à mourir un peu pour renaître chaque année. Et dans cette fidélité à la Terre et aux morts, l’homme européen retrouve la sagesse des saisons, qui sait que toute obscurité prépare une aurore.
Dix ans après sa mise au jour, le trésor archéologique découvert à Lavau (Aube) en 2014-2015 est présenté pour la première fois au public à partir du samedi 24 janvier, au Musée d’art moderne de Troyes, jusqu’au 21 juin. L’ensemble réunit 80 objets datés d’environ 450 avant J.-C., considérés comme l’une des découvertes majeures en France des cinquante dernières années.
Les fouilles menées par l’Inrap ont révélé, dans une zone aujourd’hui commerciale, un complexe funéraire comprenant un vaste enclos, un portique monumental et une tombe accessible par rampe, le tout sous un tumulus de plus de huit mètres. Une chambre funéraire de 14 m² abritait un squelette paré d’un torque et de bracelets en or, étendu sur un char à deux roues et entouré de vaisselle liée aux banquets.
Parmi les pièces majeures figure un grand chaudron en bronze, restauré après environ 700 heures de travail, doté d’anses décorées de têtes de félins et de figures représentant le dieu-fleuve Acheloos. L’archéologue Bastien Dubuis, responsable du chantier, raconte : « Au moment de la fouille, on ne s’attendait pas du tout à cette découverte » et se souvient avoir vu « le visage malicieux d’Acheloos » apparaître lors de la fouille.
Les analyses indiquent que ce récipient d’environ un mètre de diamètre pouvait contenir 200 à 300 litres de vin, dont des traces ont été retrouvées : un vin rouge importé et aromatisé “à la mode méditerranéenne”. D’autres objets, comme un œnochoé attique grec enrichi d’ajouts celtes en or et argent, illustrent des échanges culturels et commerciaux au carrefour de routes de la petite Seine. L’archéologue Émilie Millet évoque un « artisanat de cour » d’une « haute technicité ».
La dépouille du prince n’est pas exposée, pour des raisons de conservation et surtout d’« éthique », souligne l’anthropologue Valérie Delattre : « Les objets suffisent à eux-mêmes ». Dix ans d’études ont toutefois permis de dresser un portrait : un homme d’environ 1,70 m, mort dans la trentaine, aux cheveux châtains et raides et à la peau mate, avec une dentition décrite comme quasi parfaite, signe d’un cadre privilégié. Au vu du monument et de la richesse du mobilier, Bastien Dubuis interroge enfin l’appellation : « Est-ce qu’on ne serait finalement pas en présence d’un roi ? »
La banshee est connue par différents noms, selon les langues et les époques. La désignation actuelle la plus commune est le terme anglais banshee (attesté en 1771) qui dérive du gaélique irlandais par emprunt phonétique. C’est une créature féminine surnaturelle de la mythologie celtique irlandaise, considérée comme une magicienne ou une messagère de l’Autre monde (sidh). Elle est comparable à d’autres créatures mythologiques d’Europe (mythologie galloise ou nordique).
En gaélique d’Irlande, le terme est bean sidhe (ou bean sí, anciennement ben síd), en gaélique d’Écosse bean sith, signifiant littéralement « femme du sidh » Le sidh (ou sí, síd, sith, sidhe) désignait l’Autre Monde dans la mythologie celtique du peuple Gaël, puis ce terme prit ultérieurement le sens de « colline, tertre, monticule » (donnant accès au royaume des dieux ou de la mort), puis le sidhe/sith (confondu avec Aos sidhe) puis finalement le sens de « peuple des collines » ou de « fée » (anglais fairy).
Une Banshee est une fée ou une revenante liée à un clan ou une famille. Son devoir est d’annoncer la mort prochaine d’un individu ou d’un proche de cette même famille. Les cris que pousse cette créature annonceraient, pour celui qui les perçoit, la mort prochaine d’un proche. Mélange de sanglots puérils, de hurlements de loups, ainsi que de plaintes semblables à celles que produisent les mères lors d’un accouchement, ses cris seraient si déchirants qu’ils transperceraient toutes les âmes humaines à proximité, glaceraient dans les veines le sang humain et blanchiraient les cheveux de quiconque les entend. Leur puissance est telle qu’ils peuvent couvrir le crissement du plus violent des vents.
Les Banshee seraient également la descendance de la déesse celtique de la guerre, Morrigan, une des formes de la déesse Brigit (déesse majeure de la guerre, de la magie et des arts). Morrigan est liée à la mort et annonce le trépas en se présentant sous la forme d’une corneille au bec ensanglanté, d’une louve ou d’un corbeau. Elle est le plus souvent décrite comme une jeune femme à la beauté irréelle et époustouflante mais est parfois représentée comme une repoussante vieille femme.
Par extension, la Dame Blanche, annonciatrice d’une mort imminente, est la transposition continentale du mythe Irlandais de la Banshee.
Une Banshee peut apparaître sous l’une des formes suivantes:
Une belle femme vêtue d’un linceul
Une femme pâle vêtue d’une robe blanche avec de longs cheveux roux
Une femme avec une longue robe argentée et des cheveux argentés
Une femme sans tête portant un bol de sang qui est nu depuis la taille
Une vieille femme aux yeux rouges effrayants, une robe verte et de longs cheveux blancs
Une vieille femme avec un voile couvrant son visage, vêtue de noir avec de longs cheveux gris
Illustrations : DR [cc] Breizh-info.com, 2023, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine
A quoi ressemblait la plus ancienne musique celtique ? Une partie de la réponse se trouve dans une tombe gauloise datant environ de -280 av JC, mise à jour en banlieue parisienne sur le chantier de l’hôpital Avicenne, à Bobigny (93).
Fouillée en 2003 par l’archéologue Yves Le Béchennec, cette tombe continue 20 ans plus tard d’intriguer les spécialistes. Les recherches pluridisciplinaires ont été relancées récemment et se poursuivent avec Julian Cuvilliez, un Morlaisien atypique, spécialiste de l’archéologie musicale expérimentale.
Lance tintante et bouclier-tambourin dans la tombe du « barde de Bobigny »
La tombe contenait les restes d’un homme d’une soixantaine d’années, allongé pour l’éternité sur un lit d’herbes et entouré d’objets métalliques familiers évoquant à la fois la guerre et la musique.
Le défunt possédait ainsi deux pendentifs de bronze, reproductions miniatures d’environ 5 cm respectivement d’une hache et d’un sistre, un instrument de musique à percussion en métal.
Sur le flanc gauche, un autre objet, cette fois-ci à taille réelle : une pointe de fer de 34,5 cm, réalisée selon une technique de soudure très élaborée et qui s’emmanchait sur une hampe en bois, comme une lance. Mais cette « lance » ne pouvait avoir d’utilisation militaire classique : la pointe est en effet évidée et contient trois plaquettes de métal mobiles autour d’un axe central.
Ce dispositif insolite a d’abord été compris par les archéologues comme un type de lance incendiaire, comme on en trouvait dans les légions romaines. Cette hypothèse a été ensuite écartée, la pointe étant de toute évidence non fonctionnelle.
Aujourd’hui, l’interprétation consensuelle, mise en avant par Yves Le Béchennec, est celle d’une « lance sonore » , « lance tintante » ou encore « lance musicale » : les plaquettes auraient servi à produire des sons, en agitant le manche ou en le cognant contre le sol.
Ce modèle gaulois a d’ailleurs des correspondants chez les anciens Scythes (Ukraine) et plus tardivement chez les Ossètes : ce peuple indo-européen du Caucase délimitait un espace sacré en y plantant des « lances », surmontées d’une extrémité métallique creuse : le vent y produisait des sons.
Un Morlaisien à la pointe de l’archéologie musicale expérimentale
D’origine normande, ce chercheur de 39 ans présente un CV hors-norme, avec un profil « poly-technicien », au sens propre du terme : président du Pôle de recherche en archéologie expérimentale (PRIAE), il est déjà intervenu avec succès sur la statue du barde de Paule (29). Également artisan luthier, il dirige à ses heures Antika Arkana, un orchestre qui restitue l’ancienne musique celtique (voir son duo avec la chanteuse israélienne Adaya Peled). Partageant ses passions avec son épouse Audrey Lecorgne, luthière à Morlaix, il a composé en breton, pour la naissance de leur premier fils, une berceuse bien tournée dans le style des bardes de l’âge de fer !
Les recherches autour du Gaulois de Bobigny se concentrent dorénavant sur un dernier objet métallique de la tombe : déposé à côté de sa tête, un cercle en fer d’une vingtaine de centimètre de diamètre. Il évoquerait un bouclier (?) et aurait servi en même temps de cadre à un tambourin.
En attendant les résultats de reconstitution, attendus pour 2025, la lance tintante et le bouclier-tambourin de Bobigny viennent compléter la panoplie des instruments celtes déjà attestés : la lyre, instrument à corde inséparable du barde Assurancetourix, ou encore le carnyx, instrument à vent métallique dont la trompe monstrueuse produisait des sons effrayants. L’ancienne musique celtique n’adoucissait pas forcément les moeurs et son usage comme arme psychologique dans les batailles est mentionnée par les auteurs romains.
Toutefois, selon Julian Cuvilliez, interrogé par le Figaro (22/10/2024), la musique des bardes remplissait aussi une fonction plus apaisante, comme les cloches de nos églises, legs des missionnaires irlandais du Moyen Age : « Depuis l’Antiquité, le fer et le bronze observent souvent une fonction apotropaïque, c’est-à-dire propre à repousser le mal. Ainsi de nombreux dispositifs sonores tels que les cloches, les tintinnabula ou encore les sistres sont employés pour attirer la chance ou le regard des dieux. Les instruments de musique sont des objets de guérison, d’exorcisme, d’appel à la communion, comme dans le monde chrétien. »
L’instrument-roi en temps de paix restait la lyre, pour accompagner les paroles d’un récitant et accomplir les trois missions traditionnelles de la musique celtique : « fairerire, dormir et pleurer ».
Enora
Photo d’illustration : DR [cc] Breizh-info.com, 2024, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine
Le mobilier funéraire d’une des plus importantes tombes celtiques découverte à ce jour en France, fait l’objet d’analyses dans les laboratoires du C2RMF à Paris.
Un prodigieux chaudron de bronze de 200 litres, un torque et des bracelets en or, des éléments de ceinture précieux, des vaisselles de banquet, un couteau et son fourreau, les restes d’un char à deux roues… L’extraordinaire mobilier funéraire de Lavau (Aube), un tombeau celte du milieu du Ve siècle avant notre ère exhumé en mars 2015, est actuellement en cours d’étude dans les sous-sols du Louvre, à Paris, au laboratoire de recherche et d’analyses C2RMF* dédié aux 1220 musées de France.
Ce trésor est issu des fouilles menées par l’Institut national de recherche archéologique préventive (Inrap). Ces ornements raffinés appartenaient à un jeune aristocrate dont le corps reposait depuis plus de 2500 ans au cœur d’un tumulus de 40 m de diamètre. Sans doute un représentant de cette élite princière apparue en Europe à la fin de l’âge du bronze, après l’introduction de la métallurgie du fer (VIIIe siècle av. J.C).
Sur le chaudron mis au jour à Lavau (Aube), une anse est décorée d’une tête du dieu grec Achéloos.
Une «tombe princière» celte, datant du Ve siècle avant Jésus-Christ, est en cours de fouille par les équipes de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) à Lavau dans l’Aube. Les archéologues ont découvert mercredi une chambre funéraire intacte, de 14m² , contenant une pièce de bronze monumentale et finement ornée parmi un riche mobilier d’origine grec ou italique.
Cette sépulture rivalise par sa magnificence avec celle de Vix (Côte-d’Or), où une « tombe à char » datant du VIe siècle avait été découverte en 1953. Toutes deux témoignent de la culture funéraire et de la hiérarchie sociale de la civilisation celtique dite du Hallstatt. Un site celte avait déjà été découvert à Buchères, et fouillé depuis 2005 par l’INRAP sur l’emprise du parc logistique aménagé par le Conseil Général. Cet espace de 260 hectares est occupé par l’Homme depuis le Néolithique. En 2013, de nombreuses tombes gauloises encore intactes (avec épées) ont été mises au jour et de nombreuses pièces d’armements et des bijoux y ont été découverts. L’Est-Eclair
20/06/2017 – 06h15 Troyes (Breizh-Info.com) – Alexis de Favitski a réalisé un reportage, disponible actuellement à la demande sur la chaîne Arte, à propos de la tombe du « prince de Lavau », une tombe celte découverte en 2014 dans la banlieue de Troyes.
Un fabuleux voyage en quête de l’ancienne et mystérieuse civilisation celtique, qui part de la découverte, en 2014 dans la banlieue de Troyes, de la tombe du “prince de Lavau”. Qui était ce dignitaire pour mériter une sépulture aussi fastueuse ? Comment des pièces venant d’aussi loin ont-elles pu arriver en Champagne ?
Le “prince de Lavau” a été découvert fin 2014 dans une petite commune champenoise de la banlieue de Troyes, gisant sous un tumulus. Son squelette était paré de riches bijoux et entouré d’objets luxueux, notamment de magnifiques pièces de vaisselle grecques et étrusques. Cette découverte, l’une des plus importantes de l’archéologie européenne ces dernières années, soulève beaucoup de questions : qui était ce dignitaire pour mériter une sépulture aussi fastueuse ? Comment des pièces venant d’aussi loin ont-elles pu arriver en Champagne ? Que signifie la mise en scène de la tombe ? Les analyses indiquent que le prince de Lavau était un Celte du Ve siècle av. J.-C. Or, la civilisation celte de l’âge de fer n’ayant laissé aucune trace écrite, elle garde une grande part de son mystère. Grâce notamment à deux autres tombeaux princiers précédemment mis au jour, l’enquête révèle son organisation géopolitique, au cœur d’un réseau fluvial et routier favorisant le commerce. De fait, les objets retrouvés dans les tombes, qu’il s’agisse de bijoux en ambre de la Baltique ou de coraux de la Méditerranée, révèlent l’étendue des échanges européens pratiqués par les Celtes. “Un monde déjà globalisé”, commentent les archéologues.
Drones et dessins
Pour explorer le monde mystérieux de ce fascinant peuple et de son prince défunt, le documentaire d’Alexis de Favitski alterne les interviews d’archéologues, des reconstitutions criantes de réalisme et d’époustouflantes prises de vue des paysages, captées grâce aux nouvelles caméras embarquées sur drones. L’utilisation judicieuse du dessin complète cette pédagogie très visuelle. Un palpitant voyage dans le temps de l’Europe celte.
Durant toute l’époque gauloise, les femmes avait une indépendance économique totale. En effet, La société celte admettait la propriété individuelle mobilière à côté d’une propriété foncière collective. Elles pouvaient donc posséder des biens propres consistant en objets utilitaires, en bijoux et en têtes de bétail. Les femmes pouvaient donc user de ce droit de propriété à leur guise, aliéner sans contraintes les biens acquis, en acquérir d’autres. Lorsqu’elles se mariaient, elles conservaient leurs biens personnels et elles les reprenaient en cas de dissolution du mariage.
Lemariage celte était d’ailleurs une institution souple, résultat d’un contrat dont la durée n’était pas forcément définitive. Les femmes choisissaient librement leur époux. Comme dans toutes sociétés, il arrivait que des parents voulussent arranger le mariage pour des raisons d’opportunité économique ou politique. Mais même dans ce cas, elles avaient leur mot à dire.
Le mariage, en tant que contrat, n’était au fond que très provisoire et pouvait être rompu à tout moment. C’est dire que le divorce était extrêmement facile. Si l’homme décidait d’abandonner sa femme, il devait s’appuyer sur des motifs graves. S’il n’en avait pas, il devait payer des compensations très élevées, exactement comme dans un cas de rupture abusive de contrat. Mais, de son côté, sa femme avait le droit de se séparer de son mariquand celui-ci la soumettait à des mauvais traitements ou entretenait au domicile une concubinequi ne lui plaisait pas.
Les enfants pouvaient hériter aussi bien de leur mère que de leur père. Les filles n’étaient point écartées de la succession comme ce sera plus tard le cas avec la loi des Francs.
Les riches tombes retrouvées en France (Comme celui de la Dame de Vix) et les écrits des écrivains romains montrent que les femmes celtes pouvaient arriver au pouvoir par leur sagesse, leur audace et leur autorité. C’est ainsi que Boadicée (Qui combattit les romains vers l’an 60 en Bretagne) et Cartimandua (Qui fit alliance avec Rome à la même époque) nous sont connues par les historiens latins.
Les écrivains de l’Antiquité gréco-romaine ont été frappés par l’aspect redoutable et par l’ardente personnalité des femmes gauloises, toujours prêtes à intervenir dans une querelle pour défendre leurs droits et les droits de leurmari, participant même au combat, telles des furies déchaînées.
Suivant la grande tradition des sociétés du Paléolithique européen, la philosophie du druidisme (la religion des Celtes) s’appuya sur la vénération de la Déesse mère, la Grande Déesse primordiale. De ce fait, la société celte insistait sur le caractère de souveraineté des femmes, cet être mystérieux, à la fois agréable et redoutable, et doué du pouvoir de donner la vie. De là l’égalité entre les hommes et les femmes avec une prééminence pour la femme.
La Femme & le Droit romain
La colonisation romaine et l’introduction du droit romain de la famille en Gaule fut un changement radical. En raison de la « fragilité de son sexe », mais plus exactement par peur de l'influence qu'elle pourrait exercer notamment dans la vie de la cité, la femme romaine reste une éternelle mineure, soumise d'abord à la tutelle de son père, puis de son mari, et retombant sous la tutelle de ses frères en cas de veuvage. Sa condition rejoint celle des esclaves.
Le père choisissait l’époux de sa fille sans qu’elle ait son mot à dire. Le mari avait sur elle tous les droits, y compris, en théorie du moins, le droit de mort. Il pouvait la traduire devant un tribunal familial et l'y faire condamner en cas de faute grave, par exemple en cas d'adultère, bien entendu, mais aussi lorsqu'elle avait bu du vin, ce qui lui était rigoureusement interdit.
La société romaine, avec son droit de la Famille, avait donc une mentalité profondément discriminatoire envers les femmes. Ce droit familial évolua légèrement à la fin de la République. Certes, la femme restait encore sous l'autorité de son père, mais le mariage l'en affranchissait pour toujours. Pour les femmes de la haute société, le mariage sous le régime de la séparation de biens fut introduit. Elle put gérer sa fortune sans le contrôle du mari, disposant librement de sa personne et de ses biens.
En Gaule, le droit familial romain ne toucha que la province sénatoriale de la Narbonnaise (Actuelle Provence et Languedoc) et les quelques gaulois ayant réussi à obtenir la citoyenneté romaine (En fait les élites locales et les marchands).
L’apport du Christianisme
Le christianisme apporta une toute nouvelle façon de considérer la femme. Les signes et les paroles de Jésus-Christ s’adressaient aux hommes et aux femmes sans distinction. Dès les débuts de l’Église, les péchés de tous, homme ou femme, étaient pardonnés de la même manière pour tous. Le même paradis leur était promis. Droits et devoirs du chrétien étaient identiques pour tous.
Jésus n’avait pas hésité à protester contre tout ce qui offensait leur dignité. Il avait même établi avec les femmes de son époque un rapport de liberté et d’amitié (Marthe et Marie, par exemple). S’il ne leur attribua pas le même rôle apostolique qu’à ses disciples masculins, il a fait d’elles les premiers témoins de sa résurrection et les a valorisées par l’annonce et la diffusion du Royaume de Dieu pour lesquels elles jouèrent un rôle essentiel (Marie-Madeleine, notamment).
« Il n'y a ni esclave ni homme libre ni femme ; car tous vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus » (saint Paul).
C’est dans ce contexte du début de l’ère chrétienne que Cécile et Agnès, à Rome, et de nombreuses autres femmes, osèrent proclamer leur liberté personnelle au nom de Jésus Christ. Elles le payèrent de leur vie. Elles s’opposèrent à l’autorité paternelle injuste, aux pressions familiales et aux habitudes séculaires de vivre un mariage forcé. Elles avaient choisi de consacrer leur vie et leur virginité à l’amour de Jésus-Christ. L’Église prit leur défense et fit tout ce qu’elle put pour que leur choix soit respecté. Maisil fallut du temps et de nombreux martyrs pour que les mœurschangentet que l’idéal chrétien puisse être respecté par les autorités civiles.
La Femme du Moyen-âge
Le droit coutumier médiéval reconnaissait l’égalité juridique entre les hommes et les femmes à tel point que les femmes ayant le statut de servage (Paysans attachés à un manse servile, terre qu'ils cultivent et ne peuvent quitter) pouvaient posséder des biens propres.
Régine Pernoud a démontré que la femme occupait, dans la société médiévale, une place éminente, quoique différente de celle de l’homme. Le culte marial, qui se développa à partir de cette époque, symbolisait la dignité féminine. Le Moyen Âge se termine d’ailleurs sur l’image d’une femme exceptionnelle, Jeanne d’Arc. Celle-ci n’aurait jamais obtenu, dans les siècles suivants, l’autorité qu’elle a exercée en son temps.
L’Église a encadré l’institution du mariage dans un sens particulièrement favorable aux plus faibles, parfois contre les mœurs dominantes de l’époque. Les théologiens ont veillé à ce que le consentement des deux époux soit librement exprimé, à l’exclusion de celui de leurs parents, pour former un mariage valide. Si plus tardivement, le renforcement du pouvoir royal redonnera un rôle aux parents, la brutalité du « rapt de séduction » et du mariage forcé sont donc exclus autant que possible par les règles instituées par l’Église dès l’époque médiévale, qui consacre une notion d’intérêt supérieur des époux. Pour certains, le consentement devait même être l’unique élément fondateur d’un mariage, indépendamment de toute relation charnelle et contrairement au droit germanique qui fondait le mariage sur la conjonction des corps.
Les juges ecclésiastiques ont élaboré des théories compréhensives fort défavorables aux hommes volages, préservant les femmes du déshonneur. Dans une première hypothèse, l’homme et la femme étaient regardés comme unis par les liens du mariage dès lors qu’ils s’étaient engagés par ce que l’on nommait les « paroles du présent », et la règle de l’échange des consentement en public, devant l’église et assorti d’une bénédiction nuptiale ne s’imposera que plus tard. Mais pragmatiques et prévenants, les théologiens ont aussi considéré comme valablement mariés les amants qui, après la simple promesse d’un engagement ultérieur, dite « paroles du futur » ou fiançailles, succombaient à la chair !
L’Église médiévale n’hésitait pas à accorder du pouvoir aux femmes. L’ordre monastique de Fontevrault, fondé au XIIe siècle, était une communauté religieuse mixte. Les moines et les moniales vivaient dans des maisons séparées, mais ils étaient sous la direction commune d’une abbesse plutôt que d’un abbé. Le monastère de Fontevrault fut supprimé par la Révolution française de 1789.
Malgré ce qu’en ont dit les historiens de la Troisième République, Plusieurs femmes, religieuses ou laïques, ont enrichi les sciences et les arts de ce temps, montrant ainsi leurs implications dans la société de l’époque :
Héloïse dans l’étude des langues anciennes (Vers 1092 – 1164) : Première femme à suivre l’enseignement des Arts libéraux ; fondatrice de l’Abbaye bénédictine de Paraclet (premier ordre monastique doté d'une règle spécifiquement féminine)
Hrotsvitha de Gandersheim dans le théâtre et la poésie (Xe siècle), connu pour ses pièces de théâtre qui ont étonné par leur ton, inattendu de la part d’une moniale : ces pièces, qui regorgent de miracles et d’interventions célestes, recèlent aussi des déclarations d’amour enflammées, des passages drôles, des héros attachants, qui font passer sa rigidité de pensée.
Hildegarde de Bingen (1098 – 1179), compositrice de musique, naturaliste et médecin qui fit la synthèse des auteurs classiques et inventa la Théorie des quatre humeurs. Connue également pour ses intuitions pénétrantes ou des idées à venir sur la physiologie humaine : comme l'affirmation que la Terre tourne autour du Soleil, placé au centre du monde, que les étoiles fixes sont en mouvement, et que le sang circule dans le corps.
Dhuoda (vers 800 – après 843) en pédagogie avec son traité d'éducation, le premier connu pour le Moyen Âge, est écrit à Uzès, de 841 à 843.
Herrade de Landsberg, auteure et illustratrice de l'Hortus deliciarum (Le Jardin des délices), composé entre 1169 et 1175. Première encyclopédie écrite par une femme, c'était un superbe manuscrit à vocation essentiellement didactique et de formation de ces moniales, formant ainsi un tout premier recueil à l'intention exclusive de la formation des femmes (Détruit à Strasbourg en 1870).
Et tant d’autres.
Avec la renaissance, c’est le retour du droit romain du pater familias
A partir du XIVe siècle, la Renaissance italienne a remis au gout du jour le Monde romain et le Droit romain de la famille. Le pouvoir absolu du pater familias, comme dans l’Antiquité païenne a ainsi été institué comme norme.
A partir de 1450, le déclin du statut juridique et social de la femme était acquis. Un fait illustre cette régression. Au Moyen Âge, la reine de France était couronnée à Reims, à l’égale du roi ; mais cette tradition a disparue après 1610. Déjà en 1593, un édit du Parlement de Paris avait interdit aux femmes toute fonction dans l’État, généralisant cette nouvelle pratique à l’ensemble du Royaume de France.
Au siècle des Lumières, la femme « Objet et accessoire à consommer ou à utiliser »
Il serait naïf de penser que l’émancipation de la femme actuelle soit due aux représentants du siècle des Lumières, bien au contraire.Leur vision sur la « race féminine » apparaît comme infâme et scandaleuse à nos esprits d’aujourd’hui, puisqu’ils la citent banalement, sans honte, parmi des objets et accessoires à consommer ou à utiliser. « Cela commence, précisément, dès l’état de nature de Rousseau, dont le sauvage, « pour seuls biens », explique-t-il, « connaît la nourriture, une femelle et le repos ». (…) Diderot établit ses ambitions à « un carrosse, un appartement commode, du linge fin, une fille parfumée ». (…) La chosification instrumentalisante de l’être féminin peut aller loin, parfois. Nous pensons par exemple au frère cadet de Mirabeau, qui d’une de ses « conquêtes » fait écrire au héros de sa Morale des Sens : « C’est un meuble de nuit, dont le jour on ne sait que faire. » (…) Et Sade d’utiliser cette métaphore : « Je me sers d’une femme par nécessité, comme on se sert d’un vase dans un besoin différent. » (…) Le fameux vers si désinvolte de Musset : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse. » (…) D’autres diagnostiquent dans l’imposition du rapport sexuel à « l’espèce femelle » (comme sans élégance écrira Voltaire), un droit primordial » (X. Martin, L’homme des droits de l’homme et de sa compagne (1750-1850), Éditions Dominique Martin Morin, 2001, p. 68, 69, 114).
Les fameux Droits de l’Homme et du citoyen, proclamés en France en 1789, n’avaient été alors pensés et établis que pour le mâle. Dans ce contexte difficile pour les femmes, quelques-unes luttèrent fortement pour obtenir d’être entendues. L’une d’elles fut Olympe de Gouges (1748-1793), femme de lettres, dramaturge, pamphlétaire et politicien française. Non seulement elle s’est battue pour l’abolition de l’esclavage des Noirs, mais elle écrivit aussi La Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne (1791), dont les premiers mots sont : « Homme, es-tu capable de justice ? Une femme te questionne ! »
Le code Napoléon scelle le destin des femmes pour 170 ans !
Le déclin de la condition féminine a culminé avec le Code Napoléon (1804), qui réduisait la femme mariée au rang de personne mineure ; code inspiré du droit justinien, œuvre d’un empereur byzantin du VIème siècle, qui faisait de la femme un être « perpétuellement inférieur ». Il faudra attendre 1973 pour que les femmes puissent ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari !
Dans un ouvrage colossal intitulé La Tradition celtiqueet publié chez Yoran Embanner, Yvan Guehennec est parvenu à synthétiser l’ensemble de ses recherches pour réaliser une approche globale de la culture, de l’esprit et de l’histoire des peuples celtes brittoniques de l’antiquité. Un livre aussi complet qu’érudit pour comprendre un héritage celtique qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Un livre préfacé par Philippe Jouët, historien et docteur de l’école pratique des Hautes-Études.
Professeur d’histoire, diplômé d’études bretonnes et celtiques, Yvan Guehennec est spécialiste de l’antiquité celtique et particulièrement des peuples brittoniques. Nous l’avons interviewé sur le livre.
Breizh-info.com : Pouvez vous vous présenter à nos lecteurs ?
Yvan Guehennec : Da gentañ penn e trugaran Breizh-Info d’he bout daet tremazon. J’ai fait toute ma carrière dans l’Éducation Nationale en tant que professeur certifié d’histoire et de géographie. Du fait du métier de mes parents j’ai beaucoup voyagé étant très jeune, et j’ai été scolarisé dans de nombreuses régions de France, en Alsace, en Lorraine, Bourgogne, Provence, ainsi qu’en Belgique et aux Pays-Bas. Grâce à mon nom de famille, j’étais immédiatement identifié comme étant Breton, ce qui m’a donné partout des accueils très sympathiques, à Anvers en particulier, en Belgique flamande. Le flamand fut ma première langue étrangère en vérité, langue que j’apprécie encore beaucoup. Tous ces voyages m’ont donné une forte conscience bretonne et l’amour des langues. Chez moi, le bilinguisme breton-français était chose courante, avec l’anglais en plus, du fait d’une autre branche familiale. Passer d’une langue à l’autre fut mon grand bain dans le chaudron.
Ce qui m’a emmené vers une étude plus approfondie de la langue bretonne, puis vers celle des autres langues celtiques, le gallois en premier lieu. Puis l’irlandais ancien, et de fil en aiguille, l’étude des langues indo-européennes, avec un peu de basque et de chinois, pour ouvrir l’espace et le plaisir. Puis ce fut mes études universitaires celtiques à Rennes, avec Léon Fleuriot, Ch-J. Guyonvarc’h, Gwennole Ar Men et Per Denez entre autres. Et à côté de cela, une forte activité culturelle bretonne, trop longue pour être résumée ici. Et grâce à Léon Fleuriot et Per Denez, j’ai pu suivre une formation universitaire au Pays de Galles. Sans oublier le fait d’avoir parcouru l’ensemble des pays celtes et l’Angleterre dans tous les sens. Au Pays de Galles, je fus membre de la Plaid Cymru, le parti nationaliste, et plusieurs fois j’ai eu l’occasion d’écouter et de parler avec Gwynfor Evans qui m’avait surnommé le Cymro o’r Gyfandir le « Gallois du Continent » ! En Écosse, mon épouse et moi, nous fûmes les premiers Bretons à visiter le Parlement Écossais, nous étions guidés par une membre du SNP, le Parti National Écossais.
Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire sur la tradition celtique et quelles sont les principales sources d’inspiration pour votre livre?
Yvan Guehennec : L’étude des langues celtiques, de façon synchronique et de façon diachronique, amène obligatoirement à l’étude des textes anciens, gallois et irlandais, dans leur langue nationale ou bien en latin. Ce qui amène à la Tradition, sans oublier le fait de tenir grand compte de l’archéologie. La comparaison des données linguistiques entre elles, avec souvent l’intervention des faits historiques et archéologiques, nous guident vers la compréhension de cette Tradition celtique, de sa réalisation sociale, politique, religieuse et mythologique. La langue est le vecteur naturel et hautement organisé de cet ensemble.
L’étude de la Tradition passe par le travail fait par nos prédécesseurs, on ne bâtit pas sur du vide. Le fait d’avoir vécu au Pays de Galles et d’avoir parcouru l’ensemble des îles Britanniques m’ont permis d’acquérir beaucoup d’ouvrages. Il faut fouiller partout, par exemple c’est dans une petite librairie de l’île de Skye, en Écosse donc, que j’ai trouvé le Barddas gallois de J. Williams Ab Ithel, ouvrage publié en de 1862. La chance compte beaucoup aussi.
Cependant, ce qui demeure l’essentiel c’est de suivre des cours universitaires et étudier sans relâche. En France on ne tient plus assez en valeur le rôle de l’Université, et en Bretagne, dans les études celtiques, les livres essentiels qui paraissent en Grande-Bretagne et en Irlande, sont très souvent ignorés parce qu’ils sont rédigés en anglais la plupart du temps, ou en gallois. La méconnaissance de la langue anglaise en Bretagne est fort regrettable. Toute la façade maritime de l’Europe du Nord et du Nord-Ouest s’exprime internationalement en anglais. La France est misérable en ce domaine, les Bretons, pour leur émancipation, ont besoin de maîtriser la langue anglaise. C’est vers l’Ouest et le Nord que nous devons regarder. Certains vont peut-être être sabatuet, mais parler trois langues (français, breton et anglais) n’est pas inconcevable, tous les enseignants de breton le savent bien. Et dans beaucoup de pays c’est effectivement le cas (Belgique, Suède, Finlande, pays Baltes…). Et qu’on aime ou qu’on aime pas, aujourd’hui la langue interceltique est l’anglais. Pour l’instant du moins, car la reconstruction d’un brittonique commun me semble réalisable, basée évident sur la phonologie, l’étymologie et la sémantique. Mais dans quel but ? Est-ce vraiment nécessaire ?
Breizh-info.com : Comment avez-vous abordé la recherche sur l’antiquité celtique et quelles ont été vos principales méthodes pour recueillir et analyser les données historiques et culturelles? Quelles ont été vos principales sources pour écrire ce livre et quelle méthodologie avez-vous adoptée pour étudier la tradition celtique?
Yvan Guehennec : La méthode de travail consiste en plusieurs manœuvres : étudier, apprendre et comparer. Tous ces éléments nous permettent de définir ce qu’est la Tradition celtique, et de définir d’abord ce qu’est une tradition. Et donc, la méthode est nécessairement pluri-disciplinaire. Cependant son approche peut se faire par plusieurs biais. Le mien est la langue. Et de par la langue, on aborde le vécu ancestral et encore vivant de notre tradition. Tradition qui est à la fois conservatrice et évolutive. Ainsi, nous voyons que nos racines celtiques bretonnes remontent très loin, et c’est dans l’univers ancestral des Indo-Européens qu’il convient de rechercher les premières apparitions de ce qui deviendra plus tard, la tradition populaire bretonne.
Le cœur de la méthode est celui de la comparaison, comme le préconisait Georges Dumézil. Mettre côte à côte les langues indo-européennes et celtes, les textes et diverses expressions (le formulaire), les coutumes, les faits historiques indéniables des peuples celtiques, et alors apparaissent des concordances manifestes (celle des trois couleurs, des trois morts, d’Ogma en Irlande et de l’Ankou en Bretagne, l’Angau au Pays de Galles…) qui expriment une unité brittonique et même britto-gaélique, qui nous emmènent, nous Bretons du Continent, vers les îles Britanniques dont sont issus nos ancêtres, notre langue celtique, nos coutumes, avec des similitudes que nul n’avait envisagées, si ce n’est celui qui cherche, qui trouve et qui prouve. C’est ce qu’ont fait nos professeurs des deux côtés du Mor Breizh.
Mon travail, depuis toujours, consiste à mettre en évidence le fait que la Tradition celtique bretonne est d’origine insulaire. C’est-à-dire d’origine brittonique, comme celle des Gallois et des Cornouaillais de Grande-Bretagne. Pour cela, dans mon ouvrage La Tradition celtique, qui vient de paraître (et dont le sous-titre est « de par la langue et les textes, la Bretagne dans la tradition celtique »), je donne une quantité importante de textes anciens, gallois, irlandais, bretons, qui affirment et qui prouvent les origines insulaires de notre langue et de notre façon de penser l’univers. Je fournis des textes ou extraits de textes dans la langue celtique d’origine, avec une traduction bien sûr. Ainsi se dessinent ou réapparaissent les liens multi-séculaires entre les deux Bretagne.
Breizh-info.com : Pouvez-vous expliquer l’importance des langues celtiques dans la compréhension de la tradition celtique et comment celles-ci ont-elles évolué au fil du temps?
Yvan Guehennec : Nombreux sont les textes mythologiques gallois, miraculeusement mis par écrit, qui trouvent leurs correspondants en Petite-Bretagne (Le Livre Noir de Carmarthen et la Gwerz Sklolan, Kêr Is et Maes Gwyddno etc.) ; j’ai donc mis cela en évidence ainsi que l’apparition régulière des Bretons du continent dans cette même mythologie galloise. En ce domaine, le fond est très riche. De ce côté-ci de la Manche, nous devons chercher dans les Vitae des saints de Bretagne. Saint Hervé par exemple, auquel je décline quelques lignes, apparaît comme étant purement mythologique, image d’un barde ou d’un druide aveugle, guidé par un loup, traversant une forêt la nuit, puis auprès duquel se dessine une roue qui tourne… Autant de schèmes notionnels qui s’expriment ici. Hervé est également l’un des trois saints qui déterminent le centre mythologique de notre Bretagne, le Mené Bré. Les Sept Saints Fondateurs dessinent la carte du nouveau pays conquis par les Bretons en Armorique. Chose que nous retrouvons en Écosse et en Inde védique. Les trois couleurs cosmiques des Indo-Européens, gwenn,ruz et du, apparaissent dans plusieurs de nos contes, comme dans toutes les branches du Mabinogi gallois et même dans les récits arthuriens de la littérature médiévale française issue du fond brittonique, en ce domaine évidemment.
Les druides de l’Antiquité celtique et du haut Moyen Âge en Irlande, ainsi que les grands bardes gallois de ces époques, ont appuyé sur la nécessité d’une ‘’Haute-Langue’’, ur Yezh Uhel, que les historiens et les philologues nomment ‘’la parole bien charpentée’’, selon des principes très anciens. Ces principes ont perduré dans toute la littérature et la poésie irlandaise et galloise, ainsi que dans celles de la Bretagne. Joseph Loth, Léon Fleuriot et Gwennole Le Menn avaient bien présenté cela ; je donne d’ailleurs des extraits des travaux de Léon Fleuriot et de Gwennole Le Menn à ce sujet. De J. Loth aussi.
Les Celtes ont presque divinisé leurs langues ; Ogma, Gwydion, Caradec en sont les précepteurs. La population celtique a toujours voulu conserver une langue unifiée et s’est toujours opposée à la promotion des dialectes. Mais les langues vivent par elles-mêmes, leur évolution interne nous échappe, même l’École ne peut s’opposer à cette réalité. Cependant croire que le peuple, le petit peuple, ne veut pas être éduqué est une lourde erreur. Notamment en ce qui concerne la langue. Ma grand-mère me disait que son père la fustigeait quand elle parlait mal breton. Au Pays de Galles, à Cardiff un jour, j’étais avec un compatriote bien connu, au Welsh Tourist Board, un responsable Gallois qui nous recevait dans un français parfait, nous dit que « quand il commettait des fautes en gallois, il recevait un grand coup de pied au c… » de la part de son père.
En ce qui concerne la langue bretonne aujourd’hui, langue à l’avenir incertain, il conviendrait d’enrichir le vocabulaire enseigné, les méthodes, les romans tournent très souvent avec le même vocabulaire basique. L’enseignement de la syntaxe est aussi à améliorer. Et la richesse du dialecte vannetais, rannyezh Bro Ereg, est souvent négligée. Même dans le Geriadur Istorel ar Brezhoneg de Roparz Hemon, de très nombreux termes sont absents, et pas seulement vannetais. Mais les Bretons ne peuvent pas tout faire, face à ceux qui souhaitent la mort de leur langue et de leur culture. Se maintenir est déjà chose difficile. Pourtant des erreurs pourraient être évitées facilement, notamment dans la toponymie, ou dans la re-bretonnisation des noms de lieux déjà de langue bretonne à l’origine. La Yezh Uhel doit se maintenir là aussi. Comme le conseillait Léon Fleuriot, lors de ses cours de gallois, il conviendrait de promouvoir les formes longues des toponymes. Et non pas des formes dialectales, ou même parfois, extrêmement locales.
Il faut éviter cette idéologie populiste qui est en fait anti-populaire. Les formes longues, qui d’ailleurs ne sont pas oubliées par tous les Bretonnants locaux, constituent une forme très riche et très importante du patrimoine breton et de l’histoire de Bretagne. La toponymie enseigne l’histoire. Les druides irlandais formaient la jeunesse en enseignant la religion et la mythologie celtiques via le Dindsenchas Érenn « Les Antiquités des Hauts-Lieux d’Irlande » (XIIè – XIVè siècle), ce qui donnait ainsi aux jeunes Gaëls la possibilité d’apprendre en plus la géographie de leur pays. C’est encore l’exemple qu’il faudrait suivre.
Il faut se défier aussi de la gallomanie qui revient au galop actuellement. Des ouvrages fallacieux paraissent mettant en cause notre celtitude ou bien voulant nous plonger dans le monde gaulois. C’est avec brio que Léon Fleuriot mit un terme à ces tentatives outrancières, en faisant éditer « Les Origines de la Bretagne » (Payot, 1980). Le Professeur Kenneth H. Jackson, de l’Université d’Edinburgh, avait fait de même en publiant « A Historical Phonology of Breton » en 1967 (TheDublin Institute for Advanced Studies). Malheureusement cet ouvrage fondamental ne fut pas traduit en français. Notre Tradition est aussi une tradition de résistance. Il serait naïf de croire que l’offensive pro-gauloise n’est pas organisée. Cela a pour but de nous hexagonalisés davantage, de nous couper de nos racines, à un moment où les échanges Irlande-Bretagne par exemple, redeviennent importants. A l’heure où notre Tradition est à nouveau attaquée, la réédition de l’ouvrage de L. Fleuriot « Les Origines de la Bretagne » est plus que souhaitable. Le dernier livre de Barry Cunliffe, « Bretons & Britons, the Fight for Identity » (Oxford, 2021), est à traduire également. Mais j’ai déjà trouvé des oppositions à cela. Des oppositions pro-gauloises.
Breizh-info.com : De quelle manière la tradition celtique influence-t-elle encore aujourd’hui les cultures européennes, notamment la culture bretonne?
Yvan Guehennec : La Tradition celtique fait du monarque le personnage central du monde celte. A défaut de monarque, ou de « Duc de Bretagne, Roi en son domaine », les Britons du Continent ont toujours leur Ténacité et leur Glwad, leur « Patrimoine », et comme le roi celte sur son char et Cinquième Élément dans l’orientation mythologique celtique, toujours appliquée par les marins pêcheurs bretons, ils sauront, j’espère, encore une fois appliquer les préceptes de ce qui le Reizh, le « Droit ».
Y.G.
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Une vingtaine d’étudiants en archéologie s’activent, avec la chaîne des puys pour horizon. “Nous sommes ici au sommet de l’Etat, chez l’un des plus hauts magistrats du peuple arverne, assure Matthieu Poux, professeur d’archéologie romaine et gallo-romaine à l’université de Lyon, en balayant du regard les 3 000 à 4 000 m2 de fouilles. A notre place, des Anglo-Saxons auraient déjà franchi le pas en lançant l’hypothèse de la découverte de la demeure de Vercingétorix ou de son père Celtill.”
Mêlant à son enthousiasme la rigueur scientifique, l’universitaire refuse de verser dans la rêverie. “On peut tout de même dire que le quartier étudié cet été à Corent a un statut très particulier, explique-t-il. Nous avons découvert de grosses maisons avec beaucoup de pièces d’armement et de vaisselles métalliques rapportées d’Italie, qui sont les marqueurs de l’aristocratie.”
Le plateau de Corent, qui se dresse au-dessus de la rivière Allier, à une vingtaine de kilomètres au sud de Clermont-Ferrand, révèle petit à petit, depuis 2001, l’empreinte d’une grande ville celte. D’année en année, les fouilles lancées par l’Association pour la recherche sur l’âge du fer en Auvergne bouleversent la représentation commune de Gaulois vivant dans des villages de huttes et organisés en bandes dirigées par des chefs chevelus.
Bien avant la victoire de César sur Vercingétorix – en 52 av. J.-C. à Alésia – et la conquête romaine, les Arvernes avaient développé un modèle urbain très élaboré. Cette émergence de villes fortifiées structurant le territoire rural est datée de la charnière entre le IIe et le Ier siècle av. J.-C.
03/10/2016 – 06H00 Saint-Pétersbourg (Breizh-info.com) – Le docteur Vladimir Viktorovitch Kolesov, spécialiste des langues slaves, est l’un des plus grands linguistes russes contemporains. Originaire de la région de Vladivostok en Extrême-orient, il enseigne depuis plus d’un demi-siècle à l’université de Saint-Pétersbourg, où il a dirigé pendant vingt-huit ans le département de langue russe ; il a aussi été professeur invité à Yale (États-Unis) et Barcelone (Catalogne). Nous l’avons rencontré à Peterhof.
Plusieurs de vos ouvrages ont été réédités récemment. Est-ce la marque d’un intérêt nouveau des Russes pour leur langue ?
Certaines rééditions augmentées rendent compte des progrès de mes travaux, mais d’autres répondent en effet à un regain d’intérêt du public pour la langue russe. En tant que linguiste, j’enseigne la langue à travers les mentalités, or les gens ont envie de savoir qui ils sont, d’où ils viennent. J’y vois une réaction contre l’américanisation du monde. Déjà, les slavophiles du 19e siècle avaient voulu renouer avec l’identité russe en réaction contre le mouvement d’occidentalisation initié par le tsar Pierre Ier. Ils avaient entrepris de collecter les légendes et le vocabulaire anciens. Ils étaient allés les chercher vers le Nord. Pourquoi le Nord ? Parce que cette région qui ne connaissait pas le servage et avait vu affluer ceux qui cherchaient à y échapper. Elle était ainsi devenue un conservatoire des légendes. De même en Occident, après le rationalisme de l’époque des Lumières, de nombreux artistes avaient cherché à renouer avec votre passé symbolique en collectant des récits populaires.
Quitte à les arranger au passage, peut-être…
Justement, les polémiques autour des récits d’Ossian collectés par McPherson en Ecosse ont eu un équivalent en Russie avec le Dit de la campagne d’Igor, qui a inspiré l’opéra Le Prince Igor de Borodine. Beaucoup le considéraient comme une fabrication. J’ai été le premier à le déchiffrer du vieux-russe et à montrer qu’il était certainement très ancien. En étudiant sa rythmique, j’ai constaté qu’il fallait lire cette œuvre en fonction des accents repérés dans les manuscrits les plus anciens et dont il reste des traces dans le serbo-croate contemporain. Prononcés à voix haute, des vers sans relief aujourd’hui prennent une force poétique évidente. Avec les mêmes méthodes, j’ai pu montrer aussi que certains vers de l’épopée avaient perdu leur valeur poétique originelle en changeant de place, sans doute par la faute d’un copiste distrait. Il reste cependant dans le Dit de la campagne d’Igor des mots inconnus dont je n’ai pu déchiffrer la signification
Cette œuvre a-t-elle des parentés avec les récits occidentaux ?
Elle ressemble clairement à votre Chanson de Roland. Nos récits anciens sont souvent construits autour d’un héros comparable au chevalier de vos chansons de geste médiévales : le bogatyr. Plusieurs légendes portent sur une triade de héros – le nombre trois est sacré – qu’on pourrait rapprocher d’Arthur, Kai (Keu) et Gauvain. Nos trois bogatyrs sont issus des trois castes de la société. Ilia représente les paysans, Dobrynya, toujours figuré au milieu comme dans le célèbre tableau de Viktor Vasnetsov, représente les soldats et Aliocha est fils de prêtre. Les bogatyrs affrontent des dragons immortels pour libérer des jeunes filles captives. Ils possèdent une force intérieure énorme, qu’ils doivent aller chercher au loin, un thème évidemment apparenté à celui de la Quête du Graal. Ils se réunissent à Kiev, dont la fonction correspond à celle de Camelot. Quand le roi Arthur tire son épée de la pierre, l’un des bogatyrs tire la terre à lui au point de se trouver enseveli jusqu’aux épaules. Comme le roi Arthur, les bogatyrs ont pour origine des personnages réels. Ainsi, on montre la sépulture d’Ilia à Kiev, où il s’était retiré dans un monastère ; Aliocha, lui, a été tué en combattant les Mongols. Une différence quand même : le thème de l’amour est absent des vieilles légendes slaves. Au contraire des contes plus récents, elles ne connaissent pas de personnages comme Lancelot ou Guenièvre. Les jeunes filles y sont de fortes femmes qui font la guerre !
Ces ressemblances pourraient-elles s’expliquer par des contacts anciens entre Slaves et Celtes ?
Les anciens Slaves connaissaient les Celtes, comme en attestent des manuscrits anciens. Les archéologues ont trouvé beaucoup de correspondances chez les Celtes et les vieux Slaves… et les linguistes aussi. Les parentés entre langues slaves et langues celtiques ont été étudiées dès le 19ème siècle par des chercheurs comme le danois Holger Pedersen et l’académicien russe Alexis Chakhmatov, qui a émis l’hypothèse d’une unité des deux peuples jusqu’au 6ème siècle de notre ère. Puis des savants de l’époque soviétique comme Salomon Bernstein, Viktor Martynov et Oleg Troubatchov se sont penchés sur ce qu’on appelle les « emprunts linguistiques ». Ils ont analysé une quarantaine de mots russes qui seraient issus des langues celtiques, comme braga (alcool), tiesto (pâte à cuire), bagno (marais), brukho (estomac), séto (état de tristesse), klet (cage), etc. Le cas le plus connu est celui de korova (vache), issu de la racine indo-européenne « ker » qui signifie corne – pensez à Kernunos, le dieu cornu. Sur le plan des institutions, les druides porteurs de sagesse ont un équivalent slave, les volhvy.
Les thèmes arthuriens sont-ils présents en Russie ?
La Table ronde est connue dans toute l’Europe, y compris en Russie où elle est parfois un sujet d’inspiration. Un conte d’Evgueni Schwartz décrit un ours qui devient homme, or le nom d’Arthur dérive d’un mot celte pour ours, « arth », mais aussi du mot « art » qui désigne le brave. On peut reconstruire un rapport avec des mots du vieux slave d’après les lois phonétiques : le « a » bref correspond au vieux slave « o » qui donne « or » d’où verbe « orat », labourer, d’où provient le mot « ratai » qui signifie à la fois laboureur et protecteur, et renvoie au mot russe « rat », la guerre, symbole du lien entre paysan et soldat, comme chez Arthur. On pourrait donc s’interroger sur un reste de synchrétisme entre vieux-slave et celte. Plus sûrement, chevaliers et bogatyrs ont en commun une mission politique. Les écrivains et poètes russes ont développé le thème des héros protecteurs et libérateurs pendant l’occupation mongole, pour entretenir l’espoir chez les Russes opprimés. En Occident, la thématique de la chevalerie a aussi servi une autoconscience de la nation. En propageant les légendes arthuriennes, Chrétien de Troyes a réuni le peuple en vue des Croisades. Et les résurgences périodiques du personnage d’Arthur en Occident peuvent répondre à la nécessité d’une mobilisation cuturelle. Car si les Mongols tuaient les gens, la civilisation contemporaine tue leur âme.
Entretien réalisé avec le concours de Natalia Vladimirovna Kolesova
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