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dimanche 27 février 2022

La maladie de la démocratie

 

« Si l’on se représente tout un peuple s’occupant de politique, et, depuis le premier jusqu’au dernier, depuis le plus éclairé jusqu’au plus ignorant, depuis le plus intéressé au maintien de l’état actuel jusqu’au plus intéressé à son renversement, possédé de la manie de discuter sur les affaires publiques et de mettre la main au gouvernement ; si l’on observe les effets que cette maladie produit dans l’existence de milliers d’êtres humains ; si l’on calcule le trouble qu’elle apporte dans chaque vie, les idées fausses qu’elle met dans une foule d’esprits, les sentiments pervers et les passions haineuses qu’elle met dans une foule d’âmes ; si l’on compte le temps enlevé au travail, les discussions, les pertes de force, la ruine des amitiés ou la création d’amitiés factices et d’affections qui ne sont que haineuses, les délations, la destruction de la loyauté, de la sécurité, de la politesse même, l’introduction du mauvais goût dans le langage, dans le style, dans l’art, la division irrémédiable de la société, la défiance, l’indiscipline, l’énervement et la faiblesse d’un peuple, les défaites qui en sont l’inévitable conséquence, la disparition du vrai patriotisme et même du vrai courage, les fautes qu’il faut que chaque parti commette tour à tour, à mesure qu’il arrive au pouvoir dans des conditions toujours les mêmes, les désastres, et le prix dont il faut les payer ; si l’on calcule tout cela, on ne peut manquer de se dire que cette sorte de maladie est la plus funeste et la plus dangereuse épidémie qui puisse s’abattre sur un peuple, qu’il n’y en a pas qui porte de plus cruelles atteintes à la vie privée et à la vie publique, à l’existence matérielle et à l’existence morale, à la conscience et à l’intelligence, et qu’en un mot il n’y eut jamais de despotisme au monde qui pût faire autant de mal. »

Fustel de COULANGES

Ce très beau texte – dont on admirera aussi bien le souffle que la densité – a été souvent cité par Maurras et l’Action française. Il a été retrouvé dans les papiers du grand historien après sa mort. La maladie qu’il décrit c’est la démocratie. L’auteur de La Cité antique en avait analysé le fonctionnement et perçu toute la malfaisance. Ses observations valent pour les démocraties modernes que cette maladie frappe plus ou moins suivant qu’elles n’ont pas ou qu’elles ont des garde-fous. En France, ces garde-fous sont quasi inexistants. Il est proclamé de façon constante que rien n’est supérieur à la prétendue volonté du peuple. Rien de sacré ne s’impose à elles. Pour capter la volonté populaire, les partis et les clans peuvent user sans vergogne de tous les moyens, promesses démagogiques, tromperies, intimidations.

Des luttes féroces

 Sans doute, serait-il excessif de parler dans la France d’aujourd’hui de « tout un peuple s’occupant de politique » : l’abstention progresse et les partis politiques de droite comme de gauche désintéressent de plus en plus. Il reste que la lutte des hommes, des clans, des partis pour le pouvoir est continuelle et que ses effets se font sentir sur la vie sociale comme sur le gouvernement et l’administration du pays. Fustel de Coulanges fait ressortir combien la compétition acharnée pour le pouvoir est malsaine. Quand il parle d’« amitiés factices et d’affections qui ne sont que haineuses », on ne peut s’empêcher de penser au spectacle que nous donnent nos politiciens, et particulièrement aux coups bas qu’ils se portent entre eux pour occuper la première place. Les luttes les plus féroces ont lieu à l’intérieur des partis. La lutte pour le pouvoir n’a pas le caractère d’une compétition loyale dominée par le souci des intérêts du pays mais d’une guerre civile larvée où chacun se réclame de la démocratie à l’encontre de son adversaire. Après le scrutin, les vainqueurs proclament partout : « On a gagné », et entreprennent d’écraser les vaincus en défaisant ce que leurs prédécesseurs ont pu réaliser. Le pays pâtit naturellement de ces luttes continuelles qui entretiennent un trouble permanent. Il lui arrive même d’être ainsi conduit au désastre comme en 1940 où s’effondra la IIIe République. Fustel de Coulanges fait ressortir aussi la dégradation des mœurs, « l’introduction du mauvais goût dans le langage, dans le style, dans l’art », et tout ce qui contribue à « l’énervement… d’un peuple ». L’histoire de nos républiques en témoigne. La démocratie conduit à la perte des qualités qui font les peuples forts. Elle compromet l’avenir en reportant à plus tard le règlement des problèmes qu’elle n’ose pas régler maintenant par électoralisme.

Un diagnostic sévère
Le jugement de Fustel de Coulanges est sévère. Pourtant l’historien n’était pas un polémiste, c’est en observateur des régimes politiques qu’il porte un diagnostic sur la démocratie. Il y voit une forme de despotisme. Cela choquera les tenants du “politiquement correct“ qui opposent volontiers la démocratie et la dictature. Il existe pourtant un despotisme de la démocratie. L’ennui, c’est qu’on peut se débarrasser d’un dictateur en le renversant, mais la démocratie, elle, prétend émaner du peuple, alors même qu’elle le trompe et l’asservit intellectuellement et mentalement.

jeudi 10 septembre 2015

Fiche de lecture: "La cité antique" de Fustel de Coulanges

PARCOURS DE FUSTEL DE COULANGES
Né en 1830 à Paris, il est le fils d’un officier de marine Breton. Elevé par son grand-père, il fait ses études à Paris. Il intègre l’Ecole normale supérieure (ENS) et se passionne pour l’Histoire. Devenu enseignant, il participe à des fouilles archéologiques en Grèce grâce à l’Ecole d’Athènes, en 1853. Il enseigne ensuite quelques temps à Amiens et soutient deux thèses en 1858, l’une portant sur Polybe pour la Grèce et l’autre sur la déesse Vesta, pour Rome. En 1860 il est professeur d’Histoire à Strasbourg (où un lycée porte toujours son nom). Rapidement, il s’illustre et ses cours sont très suivis. C’est à partir de ses démonstrations qu’il rédige et publie la Cité Antique, en 1864. En 1870 il devient le directeur de l’ENS. En 1888 il publie un ouvrage sur la conquête franque de la Gaule où il relativise l’importance de cette dernière. Il meurt en 1889 alors qu’il préparait la rédaction d’un ouvrage historique portant sur l’histoire de la France, depuis les origines jusqu’à la Révolution.
Connu de son vivant, admiré pour sa rigueur et sa démarche « apolitique » (pour lui, une perception idéologique de l’Histoire ne pouvait que fausser les conclusions), Fustel de Coulanges est un immense auteur et historien qui mérite encore d’être lu au début du XXIème siècle.
LA CITE ANTIQUE
L’ouvrage est une démonstration simple et claire des prises de position de Fustel de Coulanges quant à l’émergence des sociétés antiques Grecque, Romaine et Hindoue.
Le parallèle entre les trois sociétés est fait en permanence dans le livre et l’on passe naturellement, dans un même chapitre, des rivages de l’Indus à ceux de la Méditerranée.
On est loin du  style académique et ampoulé de la fin du XIXème siècle. Le livre, bien que puisant dans des sources antiques, est volontairement accessible. L’écriture, très vivante, nous plonge dans l’esprit des peuples Indo-européens, à une époque antérieure de plusieurs siècles à celle d’Homère. Fustel de Coulanges lui-même ne situe pas dans le temps les époques évoquées…
La démonstration consiste à expliquer que les conceptions religieuses des premiers Européens ont façonné les règles des sociétés archaïques. Selon l'auteur, l’Antiquité Classique, celle des philosophes Grecs, des Dieux de l’Olympe, d’Alexandre, de César et de Cicéron, est déjà une époque très tardive. Pour comprendre cette antiquité proche et les règles qui l’innervent il faut remonter à des temps bien plus anciens.
L’œuvre, d’une clarté et d’une logique imparable, est encore aujourd’hui très largement recommandée et étudiée dans les cursus d’Histoire ou encore d’Archéologie…
- Conceptions autour de la mort
Les Anciens (on peut parler ici de Grands Anciens tant l’époque est lointaine…) croyaient en la survie de l’être après la mort. Néanmoins, contrairement aux croyances actuelles, ils ne croyaient pas en la translation de l’âme vers un « ailleurs » (Paradis, Enfers, Nirvana, Grand Tout Cosmique, l’Univers, etc.). Les Anciens croyaient que l’âme restait physiquement attachée à la terre et plus particulièrement à un lieu : le tombeau.
Les morts, bien qu’invisibles, vivaient physiquement auprès de leurs tombes et nécessitaient les mêmes biens que ceux nécessaires aux vivants. Ainsi les défunts, pour exister éternellement heureux dans la mort, devaient-ils être nourris. Des offrandes funèbres devaient leurs êtres régulièrement livrées, sous peine d’être affamés et malheureux dans la mort et d’ainsi devenir des spectres malfaisants.
Seuls les membres de la famille étaient admis à rendre ces offrandes. En faisant ainsi, on s’octroyait la bienveillance des ancêtres qui devenaient de véritables petits dieux, les dieux d’une seule famille. Les dieux domestiques.
Chaque famille avait sa religion, son culte.
Il est à noter, dans ces croyances, qu’une conduite vertueuse ou scélérate n’influait en rien l’existence post-mortem. Nous avons affaire à une religiosité amorale.
- Le foyer domestique
Ces croyances concernant les mânes des ancêtres étaient incarnées dans la maison par une flamme perpétuelle, le foyer domestique. Ce feu sacré ne devait jamais s’éteindre. Il était alimenté par des essences de bois spécifiques. Des prières et des offrandes, particulières à chacune des maisonnées (chaque maison à sa religion), lui étaient rendues. A des dates particulières on se réunissait autour de lui pour l’honorer.
Chaque culte est secret, aucun étranger n’y est admis sous peine de souiller les rites. 
- La famille archaïque, l’héritage et le droit de propriété
Une famille de l’antiquité lointaine c’est avant tout une communauté liée par un même culte, une même religion. Les liens du sang y jouent donc un rôle majeur.
C’est le père qui est le chef de famille et le « grand prêtre » du culte. Il a autorité de vie et de mort. Il a surtout le rôle de reconnaître ou non les nourrissons mâle, tache vitale car ce sont ces derniers qui devront veiller sur le foyer domestique à l’avenir. Sans descendance, pas de perpétuation de la religion et donc errance des Mânes… Le célibat est donc logiquement interdit. C’est le fils aîné, celui qui perpétue le culte, qui hérite.
Cela ne signifie pas néanmoins que les « mineurs » (femmes, frères, enfants, etc…) ne jouent pas un rôle important. Ils jouent des rôles cruciaux dans le culte rendu aux Mânes (ravivage de la flamme, initiation au culte, apprentissage des prières, etc.)
L’ensemble des cérémonies (mariage, naissance, décès, etc.) sont associés aux dieux du foyer.
Les ancêtres étant attachés à une terre précise, cette dernière est inaliénable. On ne peut s’en défaire, la famille y est fixée pour toujours. Les dieux Termes gardent les bordures de ce royaume familial.
- Les clans
Au gré des générations la famille s’agrandit, en fait une famille, une gens en latin(qui donne « gène » en langue française), peut être composée de plusieurs centaines de membres rendant un culte à des ancêtres communs.
Au fil des générations des familles se sont associées. On assiste alors à une transposition du culte familiale à une échelle plus grande. On trouve un ancêtre commun, on dresse un autel et on allume une flamme perpétuelle et sacrée qui associe les membres de la communauté par des liens inaliénables.
- La Cité
Puis les clans s’associent dans le même schéma, et on assiste alors à l’émergence de la Cité. Par ce mécanisme logique on se rend compte que c’est le droit particulier (et surtout le culte dont il découle) qui a précédé le droit commun. La création d’une Cité suppose un rite de fondation. On dresse un autel, on allume une flamme… (Le feu de Vesta pour Rome). La ville n’est au départ que le lieu où résident les divinités communes.
On se rend compte ici que la Cité antique est en réalité une confédération de familles et de clans (Curies, Phratries, Tribus), dominée par un roi.
La Cité n’est donc pas une création politique, mais avant tout une entité religieuse. Chaque ville est « sainte ». Les citoyens sont liés par un culte commun. La Cité ne partage pas ses dieux et ces derniers ne peuvent qu’intercéder pour les membres de la communauté. En tant qu’Athénien, je ne peux aucunement rendre hommage aux dieux de Thèbes ou de Sparte.
La pire des condamnations, dans ce monde, est loin d’être la mort. La pire des peines c’est le bannissement et la perte de citoyenneté. Cette mesure prive en effet l’individu de ses ancêtres et de ses dieux. Il ne pourra trouver sépulture et donc repos et félicité dans l’après vie…
Les charges de la Cité (Royauté, magistrature, etc.) sont avant tout des fonctions de prêtres.
Certains rituels impliquent la présence de l’ensemble des citoyens. Ainsi est-il nécessaire de tenir une comptabilité rigoureuse des naissances et décès. Le recensement est un acte religieux avant d’être un acte civil. L’autorité de la Cité est quasi-illimitée car celle-ci est de nature religieuse. La vie privée et les individualités ne comptent que peu.
La Cité est une Eglise… Il n’existe aucune distinction entre le spirituel et le temporel. 
- Les révolutions mettent à mal le régime des Cités
L’aspect inégalitaire de ce système apparaît évident. Les familles s’agrandissent, des branches cadettes apparaissent nécessairement. Des relations de soumission s’instaurent car seuls les fils aînés peuvent hériter.
Une classe d’inférieur, de clients se met aussi en place. Cette classe ne dispose d’aucun droit sauf celui qu’acceptent de lui octroyer ses maîtres de bonnes familles nommés patriciens.
Les plébéiens (terme très connu concernant Rome), forment une classe encore inférieure. Constituée de populations assujetties, la plèbe ne possède pas d’ancêtres ni de cultes, elle n’est donc virtuellement… rien. 
Une première révolution s’installe lorsque les rois perdent leurs fonctions temporelles pour ne garder que la prêtrise (Ex : Rome, Sparte, Athènes). Les aristocrates les remplacent (Fronde inversée) à la tête politique de la Cité.
Une seconde révolution s’instaure lorsque les conditions d’héritage s’assouplissent et que les clients s’émancipent.
Une troisième révolution est inaugurée lorsque la plèbe revendique et obtient des droits politiques (Ex : instauration du Tribun de la plèbe à Rome).
Ces révolutions permettent l’émergence d’une nouvelle répartition des fonctions sociales fondée sur la richesse et non plus sur la lignée. Le rôle du suffrage prend une part de plus en plus importante (émergence de la démocratie).
- Disparition des Cités-Etats
L’émergence de la philosophie et de nouvelles croyances religieuses rendit les anciens cultes obsolètes. Toutes les fondations de la société antique en furent bouleversées. On ne pensa plus que les morts vivaient d’offrandes dans leurs tombes… Leurs âmes devaient nécessairement rejoindre un lieu (Champs-Élysées), ou le néant (Epicure).
Le culte des Mânes et du Feu s’altéra.
Puis, un jour, une petite Cité d’Italie Centrale cessa de jouer le jeu qui se tramait depuis des siècles et se mit à conquérir et assujettir ses voisines. On ignore comment ou pourquoi… Poussée par des révolutions internes et des guerres civiles, Rome eu soif de conquête et ne trouva partout qu’une résistance relative tant les anciennes croyances s’étaient détériorées. Les patriotismes locaux s’étaient éteints. En quelques siècles un empire fut formé et Rome administra partout.
Puis, la suite est connue, la citoyenneté romaine devint courante et le Christianisme apparut, ce qui fut une révolution anthropologique majeure. En effet, il y eut désormais une distinction entre le monde des cieux et le monde terrestre. Auparavant les hommes vivaient entourés de leurs dieux, désormais Dieu règne, mais depuis un ailleurs.
Le terrain avait était largement préparé par les philosophes.
Tout fut bouleversé, les temples, le droit, les traditions, les mœurs, etc.
Le monde antique disparut.
Jacques THOMAS pour le Savoir pour tous et le C.N.C.

dimanche 6 octobre 2013

La maladie de la démocratie

Si l’’on se représente tout un peuple s’’occupant de politique, et, depuis le premier jusqu’’au dernier, depuis le plus éclairé jusqu’’au plus ignorant, depuis le plus intéressé au maintien de l’’état actuel jusqu’’au plus intéressé à son renversement, possédé de la manie de discuter sur les affaires publiques et de mettre la main au gouvernement ; si l’’on observe les effets que cette maladie produit dans l’’existence de milliers d’’êtres humains ; si l’’on calcule le trouble qu’’elle apporte dans chaque vie, les idées fausses qu’’elle met dans une foule d’’esprits, les sentiments pervers et les passions haineuses qu’’elle met dans une foule d’’âmes ; si l’’on compte le temps enlevé au travail, les discussions, les pertes de force, la ruine des amitiés ou la création d’’amitiés factices et d’’affections qui ne sont que haineuses, les délations, la destruction de la loyauté, de la sécurité, de la politesse même, l’’introduction du mauvais goût dans le langage, dans le style, dans l’’art, la division irrémédiable de la société, la défiance, l’’indiscipline, l’’énervement et la faiblesse d’’un peuple, les défaites qui en sont l’’inévitable conséquence, la disparition du vrai patriotisme et même du vrai courage, les fautes qu’’il faut que chaque parti commette tour à tour, à mesure qu’’il arrive au pouvoir dans des conditions toujours les mêmes, les désastres, et le prix dont il faut les payer ; si l’’on calcule tout cela, on ne peut manquer de se dire que cette sorte de maladie est la plus funeste et la plus dangereuse épidémie qui puisse s’’abattre sur un peuple, qu’’il n’’y en a pas qui porte de plus cruelles atteintes à la vie privée et à la vie publique, à l’’existence matérielle et à l’’existence morale, à la conscience et à l’’intelligence, et qu’’en un mot il n’’y eut jamais de despotisme au monde qui pût faire autant de mal.
Fustel de Coulanges
Ce très beau texte – dont on admirera aussi bien le souffle que la densité– a été souvent cité par Maurras et l’’Action française. Il a été retrouvé dans les papiers du grand historien après sa mort. La maladie qu’’il décrit c’’est la démocratie. L’’auteur de La Cité antique en avait analysé le fonctionnement et perçu toute la malfaisance. Ses observations valent pour les démocraties modernes que cette maladie frappe plus ou moins suivant qu’’elles n’’ont pas ou qu’’elles ont des garde-fous.
En France, ces garde-fous sont quasi inexistants. Il est proclamé de façon constante que rien n’est supérieur à la prétendue volonté du peuple. Rien de sacré ne s’’impose à elles. Pour capter la volonté populaire, les partis et les clans peuvent user sans vergogne de tous les moyens, promesses démagogiques, tromperies, intimidations.
Des luttes féroces
Sans doute, serait-il excessif de parler dans la France d’’aujourd’’hui de « tout un peuple s’’occupant de politique » : un tiers des électeurs ne votent pas et, en mai dernier, un sondage indiquait que 69 % des Français rejetaient aussi bien la gauche que la droite. Il reste que la lutte des hommes, des clans, des partis pour le pouvoir est continuelle et que ses effets se font sentir sur la vie sociale comme sur le gouvernement Fustel de Coulanges fait ressortir combien la compétition acharnée pour le pouvoir est malsaine. Quand il parle d’’« amitiés factices et d’’affections qui ne sont que haineuses », on ne peut s’’empêcher de penser au spectacle que nous donnent nos politiciens, et particulièrement aux coups bas qu’’ils se portent entre eux pour occuper la première place. Les luttes les plus féroces ont lieu à l’’intérieur des partis. Pensons à l’’affaire Clearstream au printemps dernier, au sein de l’’U.M.P., ou à la hargne des éléphants du Parti socialiste à l’’égard de Ségolène Royal. La lutte pour le pouvoir n’’a pas le caractère d’’une compétition loyale dominée par le souci des intérêts du pays mais d’’une guerre civile larvée où chacun se réclame de la démocratie à l’’encontre de son adversaire. Après le scrutin, les vainqueurs proclament partout : « On a gagné », et entreprennent d’’écraser les vaincus en défaisant ce que leurs prédécesseurs ont pu réaliser.
Le pays pâtit naturellement de ces luttes continuelles qui entretiennent un trouble permanent. Il lui arrive même d’’être ainsi conduit au désastre comme en 1940 où s’’effondra la IIIe République.
Fustel de Coulanges fait ressortir aussi la dégradation des mœurs, « l’’introduction du mauvais goût dans le langage, dans le style, dans l’’art », et tout ce qui contribue à « l’’énervement… d’’un peuple ». L’’histoire de nos républiques en témoigne. La démocratie conduit à la perte des qualités qui font les peuples forts. Elle compromet l’’avenir en reportant à plus tard le règlement des problèmes qu’’elle n’’ose pas régler maintenant par électoralisme.
Un diagnostic sévère
Le jugement de Fustel de Coulanges est sévère. Pourtant l’’historien n’’était pas un polémiste, c’’est en observateur des régimes politiques qu’’il porte un diagnostic sur la démocratie. Il y voit une forme de despotisme. Cela choquera les tenants du “politiquement correct“ qui opposent volontiers la démocratie et la dictature. Il existe pourtant un despotisme de la démocratie. L’’ennui, c’’est qu’’on peut se débarrasser d’’un dictateur en le renversant, mais la démocratie, elle, prétend émaner du peuple, alors même qu’’elle le trompe et l’’asservit intellectuellement et mentalement.
Pierre Pujo L’’Action Française 2000 du 5 au 18 octobre 2006

mardi 17 mai 2011

De la religion des Romains

Analyse : Renato dal Ponte, La religion des Romains.
La religion et le sacré dans la Rome ancienne.
Editions RUSCONI - Milan 1992 - 304 pages -12 illustrations - Lit. 34.000
Au cours de ces dernières années, on a assisté indubitablement à un intérêt accru pour le monde romain, grâce surtout à la nouvelle école archéologique italienne, qui a su «jeter les bases d'une confrontation entre les données de la tradition littéraire (reconsidérées systématiquement) et la situation topographique et archéologique, réexaminée pour obtenir des contextes chronologiquement et fonctionnellement homogènes» (F. Coarelli, Il Foro Romano, periodo arcaico, Rome, 1983, p. 9). Un effort analogue pour une coordination interdisciplinaire, peaufiné par la méthode traditionnelle, sollicité à plusieurs reprises par Julius Evola lui-même, imprègne le livre du Professeur Renato Del Ponte, paru il y a six ans chez Rusconi. Ce livre ranime l'intérêt parmi les spécialistes, les amateurs ou tout simplement parmi tous ceux qui ont le sentiment que leurs racines n'ont pas été définitivement coupées.
Après le considérable succès obtenu par Dei e miti italici (Dieux et mythes italiques, 1985, réédité une première fois en 1986, remis à jour et amplifié en 1988), où l'auteur sondait les origines du monde religieux italique; après la Relazione sull'altare della Vittoria di Simmaco (Essai sur l'autel de la Victoire de Symmaque, éditions Il Basilico, Gênes, 1986), où l'auteur se penchait sur une des périodes historiques les plus tourmentées et les plus riches en conséquences pour Rome, pour l'Italie et pour tout l'Occident, voici donc un livre qui nous parle de la «Ville des Dieux». Il est rare de découvrir une œuvre qui, comme celle-ci, est capable d'affronter le monde religieux romain de façon très rigoureuse, aussi bien pour ce qui est de la recherche documentaire que sur le plan déductif, libérée d'une certaine mentalité académique qui, aujourd'hui, du moins en Italie, paraît vide, approximative et même grevée de “déjà-vu”.
C'est un livre qui s'adresse à un public averti, pas tellement pour le style, toujours élégant et agréable, mais plutôt pour l'originalité de la thématique qui, comme l'auteur le suggère, implique un changement de mentalité, un “changement intérieur, une sensibilité spécifique pour pouvoir capter et comprendre les constantes du monde religieux romain”. Les sources classiques prédominent, car elles sont clairement incontestées, mais l'auteur consacre un espace important aux études les plus récentes, surtout dans le champ archéologique et philologique; il les confronte toujours ad fontes, n'épargnant pas les critiques, les distinctions subtiles et les précisions, même face à des savant de la taille d'un Georges Dumézil, mais amicus Plato, sed magis amica veritas!

Une intuition de Fustel de Coulanges
Le livre jouit d'une excellente présentation éditoriale (en jaquette, une photo inédite d'un des Dioscures de Pompei), garnie d'illustrations souvent très rares; il contient cinq chapitres, quatre tables et deux annexes (avec, par exemple, les listes des Souverains Pontifes connus), en plus d'une bibliographie générale et de cinq index de recherche aussi minutieux que précieux. Une indispensable introduction (“Les Origines”) sur la préhistoire des populations latines de souche romaine et sur les printemps sacrés, bien retracés dans le tableau récapitulatif en tant que mises en scène ritualisées des anciennes migrations des peuples indo-européens qui, par la suite, s'installèrent en Italie. Cette réminiscence des “printemps sacrés” nous emmène à envisager l'éventualité d'un printemps sacré primordial, où une tribu est partie de la mythique “Alba” pour aller former les premières implantations dans les sites où, plus tard, naîtra Rome. Quant à la formation de l'Urbs, l'auteur, très opportunément, insiste sur l'acte juridique religieux (La ville qui surgit en un jour);  cette option pour l'acte juridique-religieux constitue une polémique contre les tenants de l'école positiviste/évolutionniste, enfermés dans leur conservatisme obtus. Del Ponte se réfère ainsi partiellement aux heureuses intuitions d'un Fustel de Coulanges (1), qui sont confirmées par les toutes dernières découvertes archéologiques.
Del Ponte fait allusion à la découverte, dans l'aire sud-occidentale du mont Palatin, pendant les fouilles dirigées par le Prof. Pensabene, du lieu exact où la Tradition situait la casa Romuli  —la maison de Romulus—  qui, à l'époque historique, avait la forme d'un petit sanctuaire (probablement un sacellum)  près duquel on a trouvé les traces (Cass. Dio XLVIII, 43, 4) d'un sacrifice consommé par les pontifes en l'année 716 de Rome (38 av. J. C.), à la veille de la restauration d'Auguste. Le fait que la résidence d'Auguste fut toute proche de ce lieu vénérable n'est pas un hasard. Naturellement aucune publicité tapageuse n'a accompagné la nouvelle de cette découverte extraordinaire qui, paradoxalement, a été signalée en avant-première par le New York Times.  Plus tard seulement, et probablement de façon détournée, la presse nationale italienne a signalé l'événement sans tambours ni trompettes.
Evidemment, pour certains, il est plus rassurant de réduire tout ce qui se réfère à Rome à un simple mythe, au point de refuser même la réalité des données archéologiques et de leur préférer la position arbitraire d'un Momigliano (2), qui semble vouloir faire de l'archéologie romaine “anti-fasciste” dont anti-romaine puisque le fascisme s'est réclamé de Rome. Pourtant Momigliano est un archéologue patenté, il ne peut bénéficier de circonstances atténuantes. Il va jusqu'à définir comme “tristement notoire”  (sic !!!) l'inscription de Tor Tignosa en hommage à Enée (cfr. A. Momigliano, Essais d'histoire de la religion romaine, édit. Morcelliana, Brescia 1988, p. 173). Qu'y a-t-il de triste ou d'affligeant dans une trace archéologique antique, rendant hommage à Enée?
Une remarque au passage: alors que, dans le cas de Rome, nous possédons des certitudes substantielles quant à l'existance de son empire, même si elles sont parfois résolument ignorées par bon nombre de savants, dans le cas d'autres traditions  —par ailleurs tout à fait respectables, comme celles qui directement ou indirectement proviennent de la Bible—  on assiste à une démarche contraire: pensons seulement à l'Empire  de David et de Salomon, pour lequel il n'existe que très peu de documents archéologiques, d'aucune nature que ce soit, et qu'aucun des quarante rois, depuis Saul jusqu'à Sédécias, n'a laissé la moindre trace tangible (voir à ce sujet l'excellente et très digne de foi  —même pour le Vatican—  Histoire et idéologie dans l'ancien Israël, de Giovanni Gabrini, édit. Paideia, Brescia, 1986).
Lares et Penates
La connexion entre feu-ancêtres-Lares  et le culte public et privé constitue la thématique très intéressante du deuxième chapitre de l'ouvrage de Del Ponte, où l'auteur nous démontre qu'il est un détective sage et attentif, capable de recueillir des finesses qui ne sont pas toujours perceptibles de premier abord. Lares et Penates, que l'on a confondu dans le passé sur le plan conceptuel, y compris chez des auteurs éminents trouvent, dans l'analyse détaillée de Del Ponte, une définition meilleure et plus exacte, tant du point de vue rituel que théologique. L'auteur repère dans les dieux Lares  «l'essence spirituelle du foyer domestique», correspondant à la «mémoire religieuse des ancêtres», ces derniers étant perçus aussi comme «l'influence spirituelle» des habitants antérieurs d'un lieu et, par conséquent, comme les «gardiens de la Terre des Pères» (pp. 62-63); dans les Pénates, véritables divinités, il faut par contre reconnaître une nature essentiellement céleste  et propice à un groupe familial au cœur duquel on transmettait le culte de père en fils, tant et si bien qu'ils étaient considérés comme «les dieux vénérés par les pères ou les ancêtres».
Un autre chapitre extrêmement intéressant, qui nous aide à mieux comprendre la sensibilité religieuse des Romains et leur approche du domaine du surnaturel, est consacré aux indigitamenta:  il s'agit de listes consignées dans les livres pontificaux “contenant les noms des dieux et leurs explications”. Noms de dieux qui, comme l'observe à juste titre l'auteur, “se réfèrent aux grands moments, ou rites de passage  (…),  indispensables à tout homme et à toute femme au cours de la vie et qui, justement à cause de leur complexité, nécessitent un instrument divin particulier. Ces moments de la vie sont: a) la naissance, avec les moments critiques qui la précèdent et qui la suivent; b) la puberté, avec tout ce qui précède et qui suit; c) le mariage; d) la mort” (pp. 78-79).
Cette “sacralisation de chaque manifestation de la vie” est aussi une source de vie pour l'Etat romain et il est donc assez significatif de noter que le livre explicite deux idées-guide :
1) la pax deorum (c'est-à-dire le rapport qui s'est créé avec les dieux au moment précis de la fondation de Rome, avec le pacte conclu par Romulus et pleinement approuvé par Numa Pompilius, pacte impliquant un équilibre subtil, condition indispensable à la réalisation de l'imperium sine fine promis par Jupiter à Enée et ses successeurs) et
2) l'identification des constantes dans les vicissitudes millénaires et sacrées de Rome.
Ces deux idées-guide viennent inévitablement se fondre avec précision dans l'étude sur le Collège Pontifical, et en particulier sur la figure “antithétique” du Souverain Pontife.
Le rôle de Vettius Agorius Pretestatus
C'est vraiment très captivant de reparcourir l'histoire de ces prêtres qui voulaient, savamment et avec prévoyance, lire dans le futur en défendant et en gardant jalousement, depuis les temps immémoriaux de Numa à ceux extrêmes de Symmaque, les anciens rites, sans jamais les déformer et en adaptant, en l'occurrence, les nouveautés à travers l'intervention régulatrice du Collège des Quindecemvirs, afin qu'elles ne vinssent pas perturber la pax deorum,  en portant atteinte à l'Etat. Elles représentent donc des fonctions vitales, développées par le Collège, mais qui dérivent très probablement, affirme justement Del Ponte, “des stratégies religieuses et politiques qui débouchèrent sur des transformations radicales de l'Etat romain au Ier siècle de la République” (pp. 153-154); des stratégies conçues et mises en pratique par des groupes de l'ancienne aristocratie qui furent, plus tard, constamment présents (aussi parmi les Augustes) au fil des siècles, tant et si bien que même quand le grand pontificat fut assumé par un homme nouveau, issu de la plèbe (T. Coruncanius), la très haute qualification de cette éminente figure sacerdotale ne fit pas défaut.
Dans ce sens, nous nous permettons d'articuler l'hypothèse suivante: l'intervention du pontife et quindecemvir Vettius Agorius Pretestatus  —qui eut un rôle de modérateur lors des événements tragiques qui déterminèrent l'élection du Pape Damase I—  était dictée, outre les exigences d'ordre publique, par ses propres prérogatives, qui lui permettaient de réglementer un culte étranger (chrétien en l'occurrence) qui n'était plus considéré comme illicite. Très vraisemblablement, à cette époque (IVième-Vième siècle après JC) les bases furent jetées, qui acceptaient et organisait, sous une autre forme, la survie de l'antiqua pietas. Aujourd'hui nous ne pouvons plus percevoir le mode d'expression de cette antiqua pietas.  Les bases établies par Vettius Agorius Pretastatus remplissaient une fois de plus le devoir primordial, sacré et institutionnel, confié au pontificat par l'auctor  Numa Pompilius, dès l'aurore de l'histoire de Rome.
La fonte de la statue de la déesse Virtus, évoquée par Del Ponte dans la conclusion de son livre, nous conduit à une considération amère: Rome ne connaîtra plus ni courage ni honneurs; seul un visionnaire pourrait imaginer l'existence, encore aujourd'hui parmi ses contemporains, de la semence de ces hommes antiques, pratiquant au quotidien ces anciennes coutumes qui firent la grandeur de Rome. Mais à l'approche du 1600ième anniversaire de la funeste bataille du fleuve Frigidus (près d'Aquilée), à l'extrémité du limes  nord-oriental d'Italie, par laquelle se terminait l'histoire militaire de la Rome ancienne, et, où, pour la dernière fois, les images des dieux silencieux s'élevèrent sur le sommet des montagnes. Nous ne pouvons que retenir comme signe des temps,  le travail d'un homme d'aujourd'hui, qui écrit sur la vie de nos Pères, sur leurs Coutumes et sur leurs Dieux. Pères, Coutumes et Dieux qui furent les artisans de tant de puissance.
(texte issu d'Orion, trad. franç.: LD).
Notes :
(1) FUSTEL dc COULANGES, Numa-Denis (Paris 1830, Massy, 1889) Historien français, professeur aux Universités de Strasbourg et de la Sorbonne. Il étudia les principes et les règles qui régissaient la société greco-romaine en les ramenant au culte originaire des ancêtres et du foyer familial. La ville ancienne (cf. La cité antique, 1864) est une sorte d'association sacrée, ouverte exclusivement aux membres des familles patriciennes. Parmi les autres œuvres de Fustel de Coulanges, rappelons l'Histoire des anciennes institutions politiques de l'ancienne France, 1875-79, et les Leçons à l'impératrice sur les origines de la civilisation française, posthume, 1930. Outre leur valeur historique, ces travaux ont assure à Fustel de Coulanges une place dans l'histoire de la littérature pour la clarté et la puissance du style (ndt).
(2) MOMIGLIANO Arnaldo (Caraglio, Cuneo, 1908), historien italien. Après avoir enseigné aux universités de Rome et Turin, il est, depuis 1951, titulalre de la chaire d'histoire ancienne à l'University College de Londres. Parmi ses plus importantes études citons: Philippe de Macédoine (1934), Le conflit entre paganisme et christianisme au IVièmùe siècle (1933), Introduction bibliographique à l'histoire grecque jusqu'à Socrate, les essais publiés après 1955 sous le titre de Contributions à l'histoire des études classiques, et le volume Sagesse étrangère, 1975 (ndt).