En 1964, Michel de Saint Pierre publie un roman : Les Nouveaux Prêtres. Ce texte le plaça alors au cœur des controverses sur l’application du concile Vatican II. Une biographie lui est aujourd’hui consacrée.
La biographie très complète – on peut même dire minutieuse – que Thierry Bouclier vient de consacrer à Michel de Saint Pierre me renvoie personnellement à tout un passé que j’ai quelque peine à conter à mes petits-enfants. Il se rapporte d’abord à un écrivain, notamment romancier, qui connut des succès remarquables avec Les Aristocrates en 1954, Les Écrivains en 1957, où l’auteur déployait tout son talent à décrire des milieux sociaux qu’il connaissait pour y appartenir. Sans s’y enfermer. Curieux aristocrate que le jeune homme qui délaisse ses études en Sorbonne pour s’engager aux chantiers navals de Saint-Nazaire et mène la rude existence de ses compagnons.
Mais comme si cela ne suffisait pas, il lui faudra encore s’engager dans la Marine nationale, toujours au bas de l’échelle. Puis ce sera la guerre, la défaite et l’engagement total dans la Résistance qui lui vaudra toutes les décorations possibles. Mais avec la Libération s’ouvre l’aventure littéraire à laquelle il semblait voué depuis toujours, avec les nouvelles sollicitations de l’actualité. C’est ainsi qu’il entre à la rédaction de l’hebdomadaire Témoignage chrétien, où il tient la rubrique cinématographique. Dans la même équipe, on trouve Pierre Debray qui tient la rubrique littéraire. Les deux hommes se retrouveront dans les années suivantes pour un combat commun contre les déviations postconciliaires. Mais ce n’était pas écrit d’avance, Debray étant devenu compagnon de route très actif du parti communiste de Maurice Thorez. Il faudra que Pierre Boutang intervienne dans son itinéraire intellectuel pour qu’il change radicalement de position.
« Les Nouveaux prêtres »
Michel de Saint Pierre, en dépit de son appartenance à un hebdomadaire réputé progressiste, n’était nullement enclin à se laisser déporter à l’extrême gauche. C’est ainsi qu’il va se retrouver complice avec Pierre Debray d’une rude offensive, dont la publication retentissante, en 1964, du roman intitulé Les Nouveaux Prêtres constitue le sommet. Il faut dire que le sujet est explosif. Alors que l’Église en France se trouve divisée sur les perspectives ouvertes à Vatican II, la mise en scène d’un jeune clergé complètement acquis à l’engagement communiste fait scandale. Les protestations indignées se multiplient alors que l’épiscopat est dans l’embarras.
Avec la distance, Les Nouveaux Prêtres apparaît comme significatif d’un moment crucial, de plus en plus éloigné dans la mesure où les problématiques changent selon les époques. Au tournant des XXe et XXIe siècles, alors que l’écrivain a quitté ce monde, les interlocuteurs ne sont plus les mêmes et ses successeurs investis dans d’autres combats. Il n’empêche que Michel de Saint Pierre demeure une figure de référence, du fait de ses convictions et de son courage.
Son biographe Thierry Bouclier nous entraîne dans d’autres chapitres de sa vie, notamment ceux qui touchent à ses prises de position politiques. Plus complexes qu’on peut le penser. Une question se pose toutefois. L’auteur des Aristocrates et des Nouveaux prêtres, depuis son décès le 19 juin 1987, est entré dans ce purgatoire littéraire qui voue à l’oubli tant d’auteurs qui furent célèbres de leur temps. Ce purgatoire est-il destiné à durer ? Certaines œuvres ré-émergent-elles en dépit du décalage des temps ? Ce qui est sûr, c’est qu’avec ce travail de Thierry Bouclier, une personnalité du siècle passé se trouve réanimée et remise en situation, au point de rendre justice à celui qui continue à s’inscrire dans une certaine lignée d’écrivains catholiques, de Léon Bloy à Jean de La Varende.
Le refus des États baltes et de la Pologne d’ouvrir leur espace aérien au Premier ministre slovaque en route pour les cérémonies de Moscou soulève une question embarrassante : rendre hommage aux victimes soviétiques de la Seconde Guerre mondiale est-il devenu politiquement illégitime dans l’Europe d’aujourd’hui ?
Le chef de gouvernement en exercice d’un État membre de l’Union européenne a été contraint de rejoindre Moscou par un itinéraire de contournement passant par l’Allemagne, la Suède et la Finlande, quatre pays alliés voisins lui ayant interdit leur espace aérien. Le trajet est presque trois fois plus long que la route directe. Difficile d’imaginer métaphore plus éloquente de ce qu’est devenue la mémoire de la Seconde Guerre mondiale dans l’Europe contemporaine.
La Lituanie, la Lettonie et l’Estonie ont refusé au Premier ministre slovaque Robert Fico l’autorisation de survol de leur territoire. La Pologne a officiellement examiné la demande de Bratislava, mais les sources diplomatiques ne laissaient guère de doute sur l’issue. En cause : la volonté de Fico de participer aux célébrations moscovites du 80e anniversaire de la Victoire, un événement que plusieurs capitales occidentales qualifient d’opération de propagande russe.
Fico a rappelé un parallèle que ses détracteurs préféreraient ignorer. Le débarquement de Normandie du 6 juin 1944 et la capitulation du Troisième Reich les 8 et 9 mai 1945 appartiennent à une seule et même guerre. Chaque année, les dirigeants européens se réunissent sur les plages françaises sans que personne ne songe à contester leur présence. Mais rendre hommage au front de l’Est — où, selon les historiens, entre 75 et 80 % des capacités militaires de la Wehrmacht ont été anéanties — expose désormais à des sanctions diplomatiques.
Cette asymétrie n’a rien d’accidentel. Pour Richard Sakwa, professeur de politique russe et européenne à l’Université du Kent, elle s’inscrit dans l’héritage intellectuel de la guerre froide : « L’Union soviétique représentait une véritable alternative au système occidental, et la dernière chose que l’Occident souhaitait reconnaître était une victoire susceptible de légitimer ce modèle. À cela s’ajoutent l’ignorance des jeunes générations et le climat idéologique qui règne dans l’Europe de l’Est postcommuniste. Les récits mythifiés du passé créent un terrain propice aux conflits de demain. »
Les chiffres invoqués par Fico ne prêtent pourtant guère à controverse. L’Union soviétique a perdu plus de 24 millions de personnes pendant la guerre. Le Royaume-Uni, la France et les États-Unis réunis, un peu moins d’un million. Lorsque les Alliés débarquent en Normandie, onze mois avant la fin du conflit, environ 90 % des pertes allemandes ont déjà été infligées sur le front de l’Est. John Mearsheimer, professeur à l’Université de Chicago, résume : « Depuis la guerre froide, il est devenu courant en Occident de minimiser le rôle de l’Union soviétique pour des raisons politiques. Le phénomène se poursuit aujourd’hui avec la guerre en Ukraine. C’est une erreur : les victimes méritent le respect, et l’écrasement du Troisième Reich fut un événement d’une portée historique monumentale. »
Au-delà de la dimension mémorielle, l’affaire soulève aussi une question juridique sensible : sur quel fondement des États membres de l’UE peuvent-ils fermer leur espace aérien à l’avion gouvernemental d’un autre État membre se rendant à une cérémonie officielle ? Richard Sakwa y voit le symptôme d’une crise systémique : « C’est totalement illégal, au même titre que la vaste politique de sanctions contre la Russie, puisque seule l’ONU dispose de la légitimité nécessaire pour imposer des sanctions multilatérales. L’ordre international dit “fondé sur des règles” démontre une fois de plus qu’il est miné par les doubles standards, où le droit cède devant l’opportunité politique. »
L’historien canadien Jeff Roberts, spécialiste de la diplomatie soviétique durant la Seconde Guerre mondiale, replace les polémiques autour des commémorations dans un contexte informationnel plus large : « Une vaste campagne de propagande est menée contre la Russie. Il est regrettable que la commémoration annuelle de la victoire sur le nazisme se retrouve au cœur d’une guerre de désinformation, alors même que cette lutte fut collective : elle a uni tous les peuples de l’URSS, et en premier lieu une grande partie du peuple ukrainien. Nier cette réalité historique de l’unité antifasciste revient à réécrire l’histoire au gré des intérêts politiques du moment. »
Les dirigeants de l’Union européenne ont à plusieurs reprises déconseillé aux chefs d’État et de gouvernement des pays membres de participer aux cérémonies de Moscou. Une telle pratique — une instance supranationale dictant de facto à des dirigeants souverains les cérémonies auxquelles ils peuvent ou non assister — n’a aucun précédent dans l’histoire de l’Union. Plus révélateur encore : au fil des débats publics, plusieurs représentants des institutions européennes ont montré une méconnaissance frappante des faits les plus élémentaires concernant le rôle soviétique dans la guerre, un point que Sakwa considère comme révélateur de la profondeur du problème.
Entre-temps, Fico est arrivé à Moscou avec une mission supplémentaire : transmettre un message personnel du président ukrainien Volodymyr Zelensky au président russe Vladimir Poutine. Ce paradoxe diplomatique — un dirigeant européen empêché de survoler les pays alliés de son propre bloc, tout en servant d’intermédiaire officieux entre deux belligérants — décrit avec une précision implacable l’état de la politique européenne en ce mois de mai 2026.
Au fond, le débat sur la manière de célébrer la victoire et sur ceux à qui elle appartient n’a rien d’une querelle académique. Il pose une question essentielle : quel passé l’Europe est-elle encore prête à reconnaître comme le sien ? Tant que la réponse passera par la fermeture des espaces aériens, la mémoire historique continuera d’être utilisée comme une arme politique plutôt que comme un instrument de réconciliation.
parBernard Bonnaves, Olivier Dejouy, François Bel-Ker
Nous sommes des enfants et des petits-enfants de personnes qui ont résisté à l’occupation allemande et combattu le nazisme. La gauche n’a pas le monopole du patriotisme. Nous sommes des militants et des cadres royalistes dont les familles ont payé le tribut du sang. La gauche n’a pas le monopole de la Résistance. Nous commémorons chaque année la Résistance française, notamment le 11 novembre 1940. La gauche n’a pas le monopole de la mémoire.
Si l’histoire de l’Action française a connu des vicissitudes, nous pourrions également rappeler les propos publiés dans L’Humanité le 4 juillet 1940 : « Il est particulièrement réconfortant en ces temps de malheur de voir de nombreux travailleurs parisiens s’entretenir avec les soldats allemands, soit dans la rue, soit au bistrot du coin. Bravo camarades, continuez même si cela ne plaît pas à certains bourgeois aussi stupides que malfaisants ! La fraternité des peuples ne sera pas toujours une espérance, elle deviendra une réalité vivante ».L’Action française, elle, ne fraternisa jamais avec l’Allemand. Notre définition de l’amitié des peuples — de France — s’arrêtait à la frontière du Rhin.
Oui, une partie de l’Action française a été antisémite, notamment Charles Maurras. Comme Voltaire, Marx, Proudhon, Blanqui, Clemenceau. Oui, d’anciens militants de l’AF ont déshonoré le patriotisme. Comme Déat, Marquet, Belin ou Doriot. Mais l’Action française, à la suite de Pierre Boutang, a engagé son examen de conscience et a définitivement condamné toute forme d’antisémitisme. Jamais nous n’accepterons de réduire un de nos compatriotes à ses origines ou à sa religion. Jacques Bainville écrivait : « Le peuple français est un composé. C’est mieux qu’une race. C’est une nation ».
Nous sommes la France des terroirs, des provinces et du monde paysan.
Nous sommes la France d’Henri IV et de Richelieu.
Nous sommes la France des cathédrales et des bâtisseurs.
Nous sommes aussi la France des Vendéens et des Chouans qui se battirent — déjà —- contre l’extermination d’un peuple. Nous sommes la France de Verdun et la France de la Résistance. La Résistance, c’est aussi ce « paradoxe français » évoqué par l’historien Simon Epstein, montrant la diversité politique de ceux qui s’engagèrent contre l’occupant et le nombre très important de royalistes dans la résistance.
Notre panthéon c’est Henri d’Astier de la Vigerie, résistant et journaliste ayant appartenu à l’Action française, fondateur du réseau de résistance Orion, créateur des Commandos de France; Jean-Baptiste Biaggi, militant à l’Action française, avocat, arrêté par la Gestapo, torturé qui s’évade en mars 1944 pour participer à la libération de Paris et à la campagne d’Allemagne ; Michel de Camaret, camelot du roi, diplomate, résistant dès 1940, intègre un commando parachutiste SAS des Forces françaises libres (FFL) ; Daniel Cordier, responsable du Cercle Charles Maurras de Bordeaux, un des premiers à rejoindre Londres, devient le secrétaire de Jean Moulin, se présente à lui en témoignant de son admiration pour Charles Maurras ; Jacques Debû-Bridel, écrivain, proche de Charles Maurras, militant antinazi dès 1935, il entre en résistance dès octobre 1940 à l’Organisationcivile et militaire et au Super Nap (noyautage de l’administration publique) ; Paul Dungler, industriel du textile, responsable de l’Actionfrançaise en Alsace, héros de la résistance, co-fondateur de la Septième Colonned’Alsace alias Réseau Martial, initiateur de l’Organisationde la Résistance armée et à l’origine des Groupes mobiles d’Alsace; Jean Ebstein-Langevin, militant de l’Allianceroyalisted’Alsace, vice-président de la Corpo de droit qui a appelé à manifester le 11 novembre 1940. Il passe en zone libre en 1941, officier de renseignement, incorporé dans la 1re armée ; Honoré d’Estiennes d’Orves, royaliste, martyr de la Résistance, exécuté le 29 août 1941 au MontValérien; Raoul Girardet, camelot du roi, résistant, arrêté par la Gestapo ; Général Pierre Guillain de Bénouville, camelot du roi (17e équipe), résistant, fondateur de Radio-Patrie, membre du Comité Directeur du Mouvements unis de la Résistance (MUR) ; Yves de Kermoal, auteur du chant des Commandos de France; Hubert de Lagarde, écrivain, journaliste, très proche de l’Actionfrançaise, fondateur du réseau de résistance Éleuthère, membre du Comité d’action militaire, prend la tête du service de renseignement de Libération Nord, puis de l’étatmajor FFI, arrêté par la Gestapo, torturé, déporté à Buchenwald puis à Dora, meurt en déportation ; Général Philippe Leclerc de Hautecloque, maréchal de France, adhérent et abonné à l’Actionfrançaise, royaliste de conviction, qui a redoré le drapeau français du Sahara aux flèches de la cathédrale de Strasbourg, et a libéré Paris à la tête de la 2e DB ; Maréchal Jean de Lattre de Tassigny, monarchiste, sympathisant de l’Actionfrançaise; Pierre Messmer, camelot du roi, il rejoint les FFL dès 1940 ; Edmond Michelet, militant de l’Actionfrançaise, chef du mouvement de Résistance Combat en Limousin, arrêté, mis au secret et déporté à Dachau ; Jacques Perret, écrivain, prisonnier dès 1940 : il s’évade rapidement et rejoint les maquis de la Résistance ; André Pertuzio, ancien président de la Corpo de droit et co-organisateur de la manifestation du 11 novembre : il fut parmi les étudiants royalistes qui défièrent les autorités allemandes ; le Colonel Rémy, abonné à L’Actionfrançaise, résistant, compagnon de la libération ; Jacques Renouvin, étudiant en droit, avocat, ancien camelot du Roi, résistant, arrêté en 1943, torturé pendant des mois, mort d’épuisement à Mauthausen en janvier 1944, il avait inscrit dès 1940 sous la statue de Louis XIV à Montpellier : « Lui, n’aurait pas collaboré ! » ; Colonel Henri Romans-Petit, chef du maquis de l’Ain dont les troupes défilent dans Oyonnax, le 11 novembre 1943, pour déposer devant le monument aux morts une gerbe sur laquelle on peut lire : « Les vainqueurs de demain à ceux de 1914-1918 » ; Edwige de Saint-Wexel, lycéenne d’Action française : le 11 novembre 1940, elle se trouve place de l’Étoile, où elle est arrêtée avant d’être torturée et incarcérée ; et tant d’autres.
La gauche n’a pas le monopole du Bien. La gauche n’a pas le monopole du Beau.
Aujourd’hui, ne pas être capable de dénoncer clairement le pacte germano-soviétique, c’est faire injure à la Résistance. Aujourd’hui, ne pas dire qu’entre 2022 et 2024, l’agence Europol dénombre 7 attentats liés à l’extrême droite et 71 liés à l’extrême gauche c’est se laisser guider par ses œillères. Aujourd’hui, à l’heure ou l’antisémitisme s’exprime librement à gauche, prendre en otages les résistants, les déportés, les victimes de la Shoah à des fins partisanes, c’est trahir l’esprit même de la Résistance.
« Nous ne pouvons plus nous taire.
Ce serait insulter nos ancêtres et leurs sacrifices. »
Bernard Bonnaves,président de La Restauration nationale.
Fils d’un déporté de camp de concentration, détenteur de la médaille des évadés, combattant dans la Première Armée française dirigée par le général de Lattre de Tassigny, fils d’une « Malgré-nous », résistante dans les Postes et Téléphone à Colmar.
Olivier Dejouy,Secrétaire général de l’AF, de 2009 à 2013 et de 2022 à 2024.
Fils et petit-fils de maquisard, fils d’un ancien de la 2e DB qui a participé à la libération de Paris, grièvement blessé devant Strasbourg, chevalier de la légion d’honneur, décoré de la Médaille militaire, de la Croix de guerre 39-45 et de la Croix du combattant volontaire.
François Bel-Ker,Secrétaire général de l’AF, de 2013 à 2022.
Petit-fils d’un pupille de la nation, instructeur au sein del’École militaire FFI et officier des palmes académiques, commandant de la base militaire d’Aulnat, petit-fils d’une volontaire féminine FFI, et petit-neveu d’un combattant volontaire de la résistance, FFI.
Un petit texte écrit il y a quelques années, mais c’est intemporel…
Alors que le monde politico-médiatique bourgeois occidental célèbre aujourd’hui en grandes pompes le 70ème anniversaire du débarquement américain en Normandie, il n’est pas superflu de rappeler que cette offensive ne fût pas la bataille la plus décisive de cette époque, et surtout de souligner ce qui se cachait réellement derrière ce déploiement de forces de dernière minute. Pour comprendre tout cela, il est nécessaire de remonter quelques années en arrière.
Au lendemain même du déclenchement de la guerre d’extermination menée par l’impérialisme allemand contre l’Union Soviétique, un sénateur américain influent prénommé Harry S. Truman, qui allait accéder à la présidence américaine à la mort de Roosevelt en 1945, déclara sans ambages :
« Si nous voyons l’Allemagne gagner, nous devrions aider la Russie et, si la Russie est en train de gagner, nous devrions aider l’Allemagne, pour que le plus grand nombre possible périsse des deux côtés ».1
Une ligne réaffirmée à la veille de l’attaque japonaise de Pearl Harbour, au début du mois de décembre 1941, par le Chicago Tribune qui estimait que le scénario idéal pour la civilisation (américaine) serait de voir les deux belligérants « se détruire l’un l’autre ». Après avoir soumis une grande partie de l’Europe occidentale, l’impérialisme allemand représentait en effet le concurrent le plus dangereux. Quant-à l’URSS, phare du socialisme et de la révolution mondiale, patrie des exploités du monde entier, elle représentait la promesse de l’extinction du capitalisme et donc une menace mortelle pour l’ensemble des pays bourgeois.
Au sein de la grande bourgeoisie américaine, ces paroles n’étaient pas une simple vue de l’esprit : l’impérialisme américain rêvait de tirer les marrons du feu de la lutte à mort que se livraient le fascisme et le socialisme sur le Front de l’Est. Peu importe qui gagnerait, il s’agirait de les aider à s’épuiser mutuellement au maximum, suffisamment en tout cas pour que l’impérialisme américain puisse ensuite se soumettre (ou liquider) le « vainqueur »… Mais en attendant, la guerre en Europe représentait déjà une juteuse affaire qui avait sorti du marasme économique l’impérialisme américain et résorbé son chômage infiniment plus efficacement que le New Deal…
C’est ainsi que l’impérialisme américain aida à sa manière chacun des deux belligérants, recueillant au passage des profits sonnants et trébuchants. A l’instar de l’impérialisme britannique, quoique dans des proportions qui n’excédèrent jamais 5 % de sa production de guerre, l’URSS bénéficia de la loi prêt-bail. Cette aide matérielle américaine ne devint significative qu’en 1942, c’est-à-dire après que l’URSS ait eu à affronter et seule le choc de l’invasion allemande et à la stopper nette aux portes de Moscou et de Léningrad. Même à partir de 1942, cette aide matérielle américaine (essentiellement logistique) fût une bien maigre compensation à l’ouverture d’un second Front en Europe de l’Ouest, que demandait avec insistance l’Union Soviétique pour ne plus avoir à affronter seule l’impérialisme allemand. Pourtant promise par Roosevelt avant la fin de l’année 1942, l’ouverture de ce second Front sera reporté deux ans durant… et permit effectivement d’épuiser au maximum les deux belligérants principaux pendant que l’impérialisme américain préféraient chasser les quelques troupes italo-allemandes d’Afrique du Nord (novembre 1942) pour prendre le contrôle de cette région riche en pétrole, puis en Sicile (juillet 1943) pour éviter que la chute imminente du Duce ne laisse à terme le champ libre aux communistes…
Jusqu’en 1943, l’impérialisme allemand concentra ainsi habituellement autour de 260 divisions sur le Front de l’Est, contre au maximum une petite vingtaine sur les Fronts secondaires ouverts par les troupes anglo-américaines…
Quant à l’impérialisme allemand, outre le fait qu’il pût concentrer l’essentiel de ses forces sur le Front de l’Est, il bénéficia très tôt des exportations américaines de produits pétroliers (transitant notamment via l’Espagne franquiste), ainsi que de la production de guerre des filiales allemandes d’IBM, ITT, Ford et General Motors, même après la déclaration de guerre de l’Allemagne nazie à l’égard des USA. Ainsi, la part américaine dans les importations allemandes d’huile à moteurs passa de 44 à 94 % entre juillet et septembre 1941. Comme le soulignent les historiens consciencieux :
« Les chars allemands n’auraient jamais pu atteindre la banlieue de Moscou sans les produits pétroliers fournis par les trusts américains. En fait, selon Tobias Jersak, un historien allemand expert dans la question des livraisons américaines de pétrole à l’Allemagne nazie, ni l’attaque allemande contre l’Union soviétique ni les autres grandes opérations militaires de l’Allemagne en 1940 et 1941 n’auraient été possibles sans les produits pétroliers provenant des États-Unis ».2
En dépit de la politique de double-jeu et des calculs intéressés permanents de l’impérialisme américain, l’Union Soviétique tînt bon. Ses peuples surmontèrent avec abnégation les innombrables sacrifices et souffrances imposées par l’occupation fasciste. Dans ces épreuves, on doit noter deux tournants majeurs dont témoignent les cartes ci-après.3
Le premier tournant est constitué par la bataille de Moscou (décembre 1941). Au cours de cette première vaste contre-offensive soviétique, l’ennemi fût rejeté loin de la Capitale. A l’Etat-major allemand, certains comprirent déjà que la guerre ne pourrait plus être gagnée. Cette première grande victoire de l’Armée Rouge démontra que l’impérialisme allemand n’avait non seulement rien d’invincible, mais n’avait également plus la force de poursuivre l’offensive sur toute la longueur du Front.
Il faut dire qu’à la fin de l’année 1941, la baisse de la production industrielle soviétique induite par l’évacuation des usines plus à l’est avait pris fin et la réorganisation de la production avançait rapidement. Les usines soviétiques qui avaient produit moins de 280 chars moyens et lourds en octobre 1941 (contre 480 en juillet 1941), en produisirent ainsi 520 en décembre 1941 et plus de 1 300 en mai 1942 ! Alors qu’en 1941, l’URSS produisit un peu moins de 4 900 chars (dont 58 % de chars moyens et lourds), elle en produisit 24 500 en 1942 (dont 62 % de chars moyens et lourds), et 19 800 en 1943 (dont 83 % de chars moyens et lourds).
Le deuxième tournant majeur du conflit fût la bataille de Stalingrad. Au cours de l’été 1942, l’impérialisme allemand concentra ses forces sur le Caucase et Stalingrad, l’objectif était autant un choc psychologique et symbolique (la prise de la puissante ville industrielle qui portait le nom honni du dirigeant de l’URSS), que militaire (conquérir les champs pétrolifères de la région de Grozny, vitaux pour assurer sur le long terme l’approvisionnement de la Wehrmacht).
Au cours de cette bataille acharnée de Stalingrad qui dura six mois, la Wehrmacht et l’Armée Rouge mobilisèrent chacune plus d’un million d’hommes. Alors que la Wehrmacht avait pénétré profondément dans la ville, son encerclement par l’Armée Rouge (en novembre 1942) se solda par 300 000 soldats allemands pris dans un piège dont ils ne parviendront pas à se libérer.
A ce moment là, il était devenu évident pour les milieux impérialistes américains que c’est l’URSS qui l’emporterait. La Wehrmacht ne parvint jamais à se remettre de ces pertes, échouant à mener de nouvelles offensives. Bien équipée et aguerrie au combat, l’Armée Rouge conserva l’avantage tout le reste du conflit. Ceci détermina sans aucun doute l’impérialisme américain à en faire le moins possible sur le théâtre européen, conformément à la doctrine énoncée par Truman. La contribution soviétique dans l’écrasement des troupes nazies était alors publiquement reconnue et saluée comme décisive par les plus hauts représentants des nations impérialistes « alliées ».
« … l’ampleur et la grandeur de l’effort (russe) s’inscrivent comme les plus grands faits militaires de toute l’Histoire »4, déclarait ainsi lucidement le général américain Douglas MacArthur à un moment où l’Armée Rouge n’avait pourtant encore fait que mettre un coup d’arrêt aux vastes offensives de la Wehrmacht.
Comme on le voit, la contre-offensive soviétique de Koursk (été 1943), suivie immédiatement de la seconde bataille de Smolensk et de la bataille du Dniepr, forcèrent la Wehrmacht à reculer en profondeur et à battre en retraite sur un large front, une tendance inexorable qui se confirma au début de l’année 1944.
Ci-contre : Production de chars T-34 (76) dans l’usine de char « Kirov » de Tcheliabinsk (1943).
Située à plus d’un millier de kilomètres à l’est de Moscou, cette ville était l’un des nouveaux grands centres industriels qui avaient surgi au cours de l’industrialisation socialiste. Elle vit sa population quadrupler durant la période 1926-1939, date à laquelle elle approchait 300 000 habitants. Souvent surnommée « tankograd » par les Soviétiques, ses usines livrèrent à l’Armée Rouge plus de 7 200 chars lourds KV et JS ainsi que plus de 5 000 chars moyens T-34 (76), sans oublier de grandes quantités d’autres armements.
A titre de comparaison, l’impérialisme allemand ne produisit qu’à peine plus de 1 800 chars Tigre I et II de 1942 à 1945 et 6 000 chars moyens Panthers (à partir de 1943), le seul surclassant le T-34 en termes d’armement et de blindage. Conçu en 1940, le T-34 (76) surclassait les chars moyens allemands (Panzer III et IV) en termes de blindage, de vitesse, d’armement et de qualités tout-terrain. Le T-34 fût produit à plus de 50 000 exemplaires au cours du conflit dans ses différentes variantes. Ses qualités lui valurent le qualificatif de « meilleur char du monde » par le général allemand Ewald Von Kleist.
Ainsi, de toute évidence, l’impérialisme américain profita de conditions (très) favorables pour le déclenchement de l’opération Overlord. Incapable de résister à la pression des offensives soviétiques, la Wehrmacht voyait régulièrement ses effectifs être saignés à blanc. Alors que durant les années 1941-1943 ses effectifs oscillaient autour de 3,9 millions d’hommes, ils n’étaient plus que de 3,4 millions d’hommes en juin 1944 et de 2,3 millions d’hommes en janvier 1945.
Surtout, même après le débarquement en Normandie, l’impérialisme allemand conservait l’essentiel de ses effectifs militaires sur le Front de l’Est (60 % en janvier 1945) qui resta donc le Front décisif sur lequel l’Allemagne nazie enregistrait ses plus lourdes pertes, comme en témoigne l’infographie ci-contre.
C’est ainsi dans les combats contre l’Armée Rouge que l’Allemagne enregistra plus des trois quarts de ses soldats tués au combat en 1945. Sur l’ensemble de la Guerre, ce sont pas moins de 88 % des 4,9 millions de soldats allemands tués au cours des combats qui le furent sur le Front de l’Est.
Même si l’on considère exclusivement le milieu de l’année 1944, il est impossible de considérer sérieusement l’opération Overlord comme la plus grande opération militaire de cette période. Le 22 juin 1944, l’Armée Rouge commémora à sa manière le troisième anniversaire de l’opération Barbarossa avortée en déclenchant l’opération Bagration qui visait à libérer les territoires de Biélorussie et des Etats Baltes.
Une vaste offensive soviétique était alors attendue par l’Etat-major allemand, mais plus au sud via la Pologne, afin de marcher au plus vite vers Berlin. Du côté soviétique, le transfert des troupes et du matériel qui précéda le lancement de cette opération s’opéra dans la plus grande discrétion (de nuit, à couvert, et tous feux éteints). Au cours de cette bataille décisive, l’URSS mobilisa plus de 2,3 millions d’hommes, 24 000 canons, ainsi que plus de 4 000 blindés et 6 000 avions. L’Armée Rouge surclassait alors de manière écrasante les forces allemandes qui disposaient de près de trois fois moins d’hommes et d’artillerie ainsi que de huit fois moins de blindés et d’aviation. Le résultat fût sans appel : près de 300 000 soldats allemands tués et 150 000 autres capturés, 3 groupes d’armées de la Wehrmacht complètement anéantis. En moins de deux mois, l’Armée Rouge avança jusqu’à plus de 400 km de profondeur sur un front large d’un millier de kilomètres. Au cours de la même période, l’offensive anglo-américaine en Normandie mobilisa au maximum 2 millions d’hommes. Ceux-ci faisaient face à moins de 400 000 soldats allemands dont seuls 50 000 furent tués et 200 000 autres furent faits prisonniers.
Aujourd’hui, la bourgeoisie internationale célèbre en grandes pompes son D-Day. Pour elle, le débarquement anglo-américain fût l’ultime chance de sauver les apparences et de ne pas perdre la face, en apportant une (bien modeste) contribution à l’effondrement final de l’impérialisme allemand. Si pour la bourgeoisie, c’est une « victoire », il ne peut s’agir que d’une victoire contre « l’allié » soviétique qui avait supporté les plus durs combats et affronté les troupes les plus aguerries et les mieux équipées de la Wehrmacht. Pour l’impérialisme américain, il était essentiel de sauver l’Europe de l’Ouest du péril rouge menaçant, de soutenir les cliques bourgeoises collaboratrices dont la légitimité avait été durement éprouvée alors même que les communistes avaient la plupart du temps joué un rôle moteur, voir dirigeant, dans la résistance armée contre l’occupant fasciste. Malgré une situation militaire très favorable pour les troupes anglo-américaines, ce fût l’Armée Rouge qui fit tomber Berlin et scella le sort de l’impérialisme allemand.
Le 17 juillet 1944, 57 000 soldats et officiers allemands faits prisonniers au cours de l’opération Bagration alors en cours défilent dans les rues de Moscou. Après leur passage, la voirie sera copieusement aspergée d’eau pour être « nettoyée »… Contrairement aux bruits répandus en occident, les prisonniers de guerre allemands furent plutôt bien traités au regard des crimes qu’ils avaient commis. Seuls 11 % de ces 3,3 millions d’hommes moururent au cours de leur détention. Le sort réservé aux prisonniers de guerre soviétiques ne fut pas le même : 69 % des 5,2 millions des soldats soviétiques capturés moururent dans les bagnes capitalistes allemands et ne revirent jamais le sol de leur patrie libérée…
Les travailleurs et les opprimés du monde entier, eux, n’ont pas à célébrer l’opération Overlord comme une « victoire ».
Les seules victoires qu’ils puissent célébrer, ce sont celles arrachées de haute lutte par les combattant héroïques de l’Union Soviétique, par ses troupes régulières comme par ses partisans qui versèrent sang et larmes, et dont le sacrifice et les souffrances sont en grande partie imputables aux grandes démocraties « occidentales » d’Amérique, de France et d’Angleterre qui firent tout leur possible dans les années 1935-1939 pour lancer la bête fasciste contre l’Union Soviétique.
Ce sont bien les peuples de l’Union Soviétique avec le PCUS(b) à leur tête qui infligèrent à la Wehrmacht les coups décisifs alors que les armées bourgeoises anglo-américaines attendaient patiemment que l’un des deux colosses vacille avant d’intervenir.
le sniper Roza Shanina (1944). Elle fût l’une des 400 000 femmes soviétiques à prendre les armes pour en découdre avec l’occupant fasciste.
Voilà les faits que la bourgeoisie cherche sans cesse à rayer de l’Histoire et c’est dans cette démarche que s’inscrivent les traditionnelles célébrations du débarquement américain en Normandie. Pourtant, même en célébrant la farouche résistance opposée au cours des sièges des grandes villes soviétiques comme Léningrad (assiégée deux ans et demi durant), au cours des offensives et des contre-offensives de Moscou, Stalingrad, Koursk ou de l’opération Bagration et de la bataille de Berlin, il est essentiel de ne pas oublier les lourds tributs ─ directs ou indirects ─, qu’eurent à payer les peuples de l’Union Soviétique.
C’est d’abord le sacrifice des vies de 10 millions de militaires (dont 7 millions morts au combat), de près d’un demi-million de partisans et d’une quinzaine de millions de civils, morts pour la plupart des suites des terribles conditions de vie que leur imposèrent l’invasion nazie (bombardements, famines, maladies). Ce sont ensuite des destructions matérielles sans précédent : plus de 1 700 villes et 70 000 villages et hameaux détruits partiellement ou en totalité par l’occupant, avec à la clef 25 millions de sans-abris ; des dizaines de milliers d’écoles et d’hôpitaux détruits, des dizaines de milliers de kolkhozes et d’établissements industriels ayant subi le même sort, des dizaines de millions de têtes de bétail perdues. Voilà quelques-uns des lourds tributs directs payés. Quant aux tributs indirects ─ encore plus lourds ─, on peut les résumer comme suit : plus d’une décennie davantage occupée à préparer, mener et panser les plaies d’une guerre d’extermination au lieu de poursuivre la marche en avant de la société socialiste, facteur décisif de la révolution socialiste mondiale ; la perte d’un capital humain irremplaçable : la vie de millions de soviétiques parmi les plus dévoués à la cause du communisme ; la mise en sommeil des mécanismes de contrôle populaire et de la vie normale du PCUS(b), c’est-à-dire autant d’éléments capitaux qui rendirent possible le triomphe de la contre-révolution bourgeoise-révisionniste au cours de la première décennie d’après-guerre. Quant aux répercussions mondiales de cette contre-révolution, il est superflu de s’étendre longuement dessus tant elles se font encore sentir aujourd’hui par la complète dégénérescence du mouvement communiste international et le non moins complet désarmement du prolétariat international et sa totale soumission au démocratisme et au réformisme bourgeois.
Aujourd’hui, les communistes ne peuvent célébrer qu’une chose : l’esprit combatif qui animait les valeureux défenseurs de l’Union Soviétique, et prendre exemple sur lui dans les luttes contemporaines pour la renaissance du mouvement communiste international, préalable nécessaire à l’abolition de l’esclavage salarié.
Vincent Gouysse, pour l’OCF, le 06/06/2014
Notes :
1 Jacques R. Pauwels, Le mythe de la bonne guerre – Les Etats-Unis et la Deuxième Guerre mondiale, Editions Aden (2005), p. 77 ─ La vidéo d’une conférence de présentation de ce livre remarquable se trouve sur notre site internet www.marxisme.fr •
2 Ibidem, p. 79 •
3 L’ensemble des cartes ainsi que l’infographie relative aux pertes militaires proviennent du très documenté dossier Eastern Front (World War II)– Source : en.wikipedia.org •
4 Why we fight – The battle of Russia, USA (1943) – Ce film documentaire américain d’époque est disponible sur notre site internet en téléchargement.
Quelle armée a pris d’assaut la capitale du Troisième Reich aux côtés des troupes soviétiques? Comment se fait-il que la marine soviétique ait combattu à Berlin?
Offensive des troupes soviétiques sur Berlin E. Egorov/Sputnik
La bataille de Berlin, qui s’est déroulée de mi-avril à début mai 1945, aurait pu commencer début février. À la suite de l’opération Vistule-Oder, les troupes soviétiques n’étaient qu’à 60-70 km de la capitale allemande. Le 1er Front biélorusse, sous le commandement du maréchal Gueorgui Joukov, était prêt à lancer une attaque décisive contre Berlin. Cependant, elle en a été empêchée par des attaques ennemies désespérées sur les 1er Fronts ukrainiens et biélorusses voisins, ainsi que par le transfert de troupes allemandes de Courlande en Poméranie. En conséquence, Joukov a reçu l’ordre d’aider ses voisins, et l’opération de Berlin a été reportée au printemps.
Des soldats de l’Armée rouge se battent dans les rues de Berlin en 1945 Getty Images
Avant l’assaut final contre Berlin fut soulevée la question de savoir qui prendrait finalement la ville – le 1er Front biélorusse de Joukov ou le 1er Front ukrainien d’Ivan Konev. Staline a secrètement autorisé la tenue d’une sorte de « compétition » entre les deux maréchaux. Konev était tellement inspiré que son armée, se précipitant vers le centre-ville, a violé les lignes de démarcation entre les deux groupes militaires, semant la confusion et des troubles à l’arrière des troupes de Joukov. En conséquence, il a été décidé que les soldats du 1er Front biélorusse prendraient le centre, et que le 1er ukrainien les y aiderait.
La prestation de serment des soldats polonais lors de la cérémonie de formation de la division polono-soviétique Tadeusz Kosciuszko George Homzor/Sputnik
L’Armée rouge n’était pas la seule à participer à la bataille de Berlin. Un soutien a été fourni par la 1ère Armée polonaise forte de deux cent mille hommes, ce qui représentait environ 10% de tous les soldats qui avançaient sur la ville. Les alliés, équipés d’armes soviétiques, étaient subordonnés au gouvernement provisoire communiste de la République de Pologne et combattaient sous leur propre drapeau et dans leur uniforme national. L’épisode le plus notable de leur participation est lié aux combats dans le parc Tiergarten, lorsque les soldats de la 1ère division baptisée en l’honneur de Tadeusz Kosciuszko ont soutenu la 2e Armée de chars soviétique, qui s’est retrouvée privée de la couverture de leur propre infanterie.
Des bombardiers soviétiques lors de la bataille de Berlin. 20 avril 1945. Getty Images
Au début de la bataille de Berlin, l’Allemagne avait déjà perdu tous ses alliés. Cependant, des milliers d’étrangers continuaient de se battre pour elle. Entre autres, un bataillon de la 1ère division SS lettone, des Danois, des Suédois, des Norvégiens et des Hollandais de la division SS Nordland, ainsi que les Français de la division SS Charlemagne opéraient dans la ville. De plus, la capitale du IIIe Reich était protégée par plusieurs centaines d’Espagnols qui, après le retrait de la Division bleue du front de l’Est en 1943, décidèrent de rester et de poursuivre la lutte contre l’Union Soviétique.
La brigade d’artillerie soviétique bombarde le Reichstag pendant la Seconde Guerre mondiale Mark Redkin/TASS
Pour l’obusier soviétique de 203 mm B-4, surnommé par les Allemands « marteau de Staline », rien n’était impossible. Il venait facilement à bout des blockhaus fortifiés de la ligne Mannerheim et pouvait transformer un bâtiment de plusieurs étages en ruines en quelques dizaines de minutes. Cependant, à Berlin, la célèbre arme a trouvé plus dur qu’elle. C’était la tour anti-aérienne de la Luftwaffe située dans les environs du zoo de Berlin. Malgré un bombardement long et tenace, seul un coin de ce bâtiment massif a été endommagé. La garnison ne s’est rendue que lorsque les combats avaient cessé dans le reste de la ville.
Des soldats soviétiques lors de la prise du Reichstag avec une bannière de combat de l’Armée rouge Getty Images
Le Reichstag n’a pas été pris à la première tentative. L’attaque du 29 avril a échoué et il n’a été possible de s’en emparer que dans la soirée du 30 avril. Le lendemain, alors que des bannières soviétiques flottaient déjà au-dessus de ce symbole du Troisième Reich, 1 500 Allemands ont tenté de sortir du sous-sol du bâtiment dans la rue, mais sans succès.
La place Sophie-Charlotte à Charlottenburg prise par l’Armée rouge Getty Images
Des « Américains » ont tout de même participé à la bataille de Berlin. Il s’agissait de chars moyens Sherman M4A2 fournis par les États-Unis à l’Union soviétique dans le cadre du programme de prêt-bail. Ainsi, rien que la 2e armée blindée de la Garde a perdu 209 de ces chars dans les batailles pour la ville.
La flottille du Dniepr sur la Sprée, à Berlin en avril 1945 Archives
Bien que Berlin soit assez éloignée de la mer Baltique, la marine soviétique a joué un rôle actif dans la bataille pour la ville. Du 23 au 25 avril, lors de la traversée de la rivière Spree, de petits bateaux de la flottille du Dniepr, sous le feu ennemi, ont transporté plus de 16 000 soldats et 100 pièces d’artillerie vers la zone de combat.
Berlin dévastée à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La ville allemande a subi des frappes aériennes incessantes des forces alliées en 1945 Getty Images
Berlin est ainsi devenue la seule capitale du pays d’Europe occidentale à avoir été prise par l’armée russe à trois reprises. La ville a été prise pour la première fois en 1760 pendant la guerre de Sept Ans, la seconde pendant la guerre de la sixième coalition contre la France napoléonienne en 1813.
Des soldats de l’Armée rouge célèbrent leur victoire sur l’Allemagne nazie au Reichstag Getty Images
Paradoxalement, alors que l’Armée rouge prenait d’assaut la capitale du IIIe Reich, une partie du territoire de l’Union soviétique était encore occupée par les Allemands. Jusqu’à 250 000 soldats ennemis étaient bloqués dans la poche de Courlande, dans l’ouest de la Lettonie, qui a reçu le surnom humoristique de « camp de prisonniers de guerre armés ». Ce groupe a capitulé le 10mai, mais plusieurs milliers de collaborateurs baltes assistés d’un certain nombre d’Allemands n’ont pas déposé les armes, lançant une guérilla dans les forêts locales contre le régime soviétique.
La déstabilisation générale des États et des rapports internationaux est une excellente période pour reprendre du terrain géopolitique, pendant que tous les regards sont forcés de se focaliser dans une seule direction, pendant que les pays tournent en rond au fond d’une impasse glauque. Cette année marque le 75e anniversaire de Victoire de la Seconde Guerre Mondiale, qui devait être l’occasion de cérémonies grandioses. Notamment à Moscou, puisque l’URSS est un pays-clé de la victoire contre le nazisme et le fascisme. « Par chance » pour le clan atlantiste, ces cérémonies n’auront pas lieu le 9 mai, ils ne seront pas obligés de venir et de devoir refuser de venir, ils purent applaudir avec soulagement la décision de report des cérémonies du 9 mai, qui ne seront donc pas des cérémonies du 9 mai, à Moscou. Le symbole ne leur sera pas imposé. Il n’y aura pas de symbole. Et pendant ce temps-là, les États-Unis travaillent. Ils ouvrent un programme de financement en Hongrie, permettant une individualisation de l’histoire et sa réécriture contre le rôle de l’URSS dans la Seconde Guerre Mondiale au profit des alliés américains. Bref, pendant que certains pays ont été mis à l’arrêt, la vie continue, le monde global renforce ses positions.
La réécriture de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale par les États-Unis n’est pas une nouveauté, c’est même un élément essentiel, depuis la chute de l’URSS, pour réduire son rôle en Europe et donc délégitimer la prétention de la Russie aujourd’hui à être un centre politique concurrent. Nous avons eu droit récemment à une tentative grossière d’attribuer à l’armée américaine la libération du camp d’extermination d’Auschwitz, libéré par l’armée soviétique, (voir notre texte à ce sujet ici). Nous avons régulièrement droit à l’opération de discrédit de l’URSS sur fond de laïus « Pacte Molotov-Ribbentrop », accompagné de la mise sous silence de tous les pactes conclus par les pays occidentaux, notamment la France et la Grande-Bretagne avec l’Allemagne nazie et du refus qu’ils ont opposé à l’URSS en 1939 pour une alliance militaire contre l’Allemagne nazie (voir notre texte ici).
Si l’attaque est répétée avec tant de constance, c’est justement parce que l’URSS a joué un rôle incontournable dans la Seconde Guerre Mondiale, qu’elle a libéré seule plus de 50% du territoire européen (sans compter sa partie européenne), ce qui fait la libération de plus de 120 millions de personnes sur 16 pays aujourd’hui indépendants. Pour la libération de 6 autres pays, l’armée rouge est intervenue en coopération avec les armées alliées. (voir notre texte à ce sujet).
C’est cette mémoire qu’il faut briser. C’est cette histoire qu’il faut réécrire. Afin que le monde soit enfin global, qu’il n’ait qu’une mémoire, faisant des États-Unis le héros incontesté et incontestable, justifiant leur rôle d’unique centre politique. Puisque la globalisation, par définition, ne permet qu’un centre.
Ainsi, le Département d’État américain ouvre le financement d’un programme en Hongrie de reconstruction de l’histoire basée sur la mise en avant d’histoires individuelles, s’appuyant sur des témoignages, afin de reconnaître, comme cela est annoncé, la « complexité de l’histoire ». Autrement dit, je cite, des actes d’humanité et de résistance, de cruauté et de collaboration au milieu de l’holocauste, de la Seconde Guerre mondiale et « sous la tyrannie de l’Union soviétique ».
Combattre l’histoire par l’individu, ce qui permet de sortir chaque élément de son contexte et, à terme, de réécrire ce contexte. Et surtout de mettre au même niveau le libérateur-soviétique et l’occupant-nazi, qui était, il est vrai, un allié. Mais cette complexité-là de l’histoire est beaucoup moins souhaitable.
L’ambassade de Russie aux États-Unis a protesté et demandé en substance aux États-Unis de ne pas financer de pseudo-programmes historiques, ne devant in fine que servir les intérêts des États-Unis et non pas de la recherche historique.
Elle a rappelé que la bataille de Budapest a coûté la vie à 80 000 soldats soviétiques et alliés roumains, faisant plus de 240 000 blessés dans leurs rangs. Environ, 50 000 soldats allemands et hongrois sont morts, 26 000 ont été blessés et 138 000 capturés. Dans cette bataille brutale, qui s’est menée maison par maison, les pertes civiles ont été autant réduites que possible – 76 000. Cette bataille a été décisive également sur le plan stratégique, car elle a privé Hitler d’un de ses derniers alliés en Europe.
C’est aussi de cette « histoire complexe » dont les globalistes ne veulent plus avoir à supporter l’ombre. Et cet étrange « combat global » contre un « virus global » ne doit pas nous faire détourner les yeux de l’essentiel : notre mémoire, c’est notre avenir, notre liberté, notre survie comme Nation. Elle ne peut être mise en quarantaine. En tout cas, sans que nous n’y succombions.