lundi 31 mai 2021

Quand la bombe démographique africaine explosera

  

Entretien avec Bernard Lugan, « Monsieur Afrique »

Propos recueillis par Francois Bousquet

On connait le mot d'Auguste Comte « La démographie, c’est le destin » - et le destin se confond souvent avec la tragédie. C'est en Afrique qu'il se joue. Avec un taux de croissance de 4 %, la population africaine double tous les 20 ans. Nul mieux que Bernard Lugan, directeur de L’Afrique réelle et auteur d’ouvrages de référence, n’était désigné pour répondre à nos questions.

Éléments : Comment se présente la situation démographique de l'Afrique ?

Bernard Lugan. Dans les années 1950-1960, la population du continent africain était d’environ 275 millions d’habitants, soit 9 % de la population mondiale. Dans les années 1990, les Africains étaient 650 millions et ils totalisaient alors 12 % de la population mondiale. En 2050, 40 % des naissances mondiales seront africaines; et en 2100, avec plus de 3 milliards d’habitants, le continent abritera un tiers de la population mondiale, dont les trois quarts au sud du Sahara. Avec un taux de croissance de 4, %, la population africaine double tous les 18-20 ans. En Somalie, le taux de reproduction est de 6,4, enfants par femme et de 6,1 en RDC. Au Niger, où le taux de fécondité est de 7, les femmes souhaitent avoir 9 enfants et leurs maris 11 (Jeune Afrique, 28 décembre 2014); or, il faut savoir que la population de ce pays désertique qui était de 3 millions d’habitants en 1960 atteindra 40 millions en 2040 et 60 millions en 2050. Comme il sera impossible de les nourrir, la seule issue sera l’émigration vers l’Europe. Le phénomène touche également l'Afrique du Nord. En Algérie, le programme de planification familiale des années 1990-2000 avait permis de faire baisser l’indice synthétique de fécondité de 4,5 enfants par femme en 1990 à 2,8 en 2008. Avec la réislamisation du pays, depuis 2014, il a rebondi à 3,03. En Égypte, dans un discours prononcé le 9 juin 2008 lors du Deuxième congrès national sur la population, le président Moubarak déclara que la pression démographique était la « mère de tous les maux », la huitième plaie d’Egypte en quelque sorte. Avec une population ayant dépassé les 90 millions, qui plus est concentrée le long du Nil sur quelques dizaines de milliers de km2, avec un indice de fécondité de 3,1 par femme et un taux de croissance naturelle de 18,5 pour 1000, la catastrophe égyptienne est effectivement annoncée.

Éléments : La «bombe P », l'une des hantises des années 70, à pu être à peu près partout désamorcée, sauf en Afrique noire. Y aurait-il une exception africaine ?

Bernard Lugan. Oui, car partout ailleurs dans le monde, la tendance a été inversée. L'apogée de la démographie mondiale a ainsi été atteint dans les années 1970 avec un taux de 2,1 % d’augmentation annuelle. Puis le taux d’accroissement a baissé 41.7 % dans la décennie 1990, Asie incluse. Avec environ 4 %, l'Afrique n’a donc pas suivi ce mouvement. Résultat : non seulement la démographie ruine l’Afrique, menace les équilibres politiques, mais encore elle produit des masses de pauvres, donc une bombe sociale et politique, car 850 millions d‘Africains vivent actuellement dans la pauvreté, des millions d’entre eux ne survivent que par l’assistanat (l’Aide pour le développement pour toute Afrique a augmenté en 2015 de 6,9 %, soit 131,6 milliards de dollars) et 150 millions sont à la limite supérieure de la pauvreté.

Le plus inquiétant est que les projections actuelles de population africaine partent du postulat de la baisse de l’ISF (Indice synthétique de fécondité), lequel permet d’évaluer le nombre d’enfants mis au monde par une femme en âge de procréer. Or, toutes les données postulent une baisse de 50 % de l’ISF africain en 30 ans. Dans la décennie 1990, il était de 6,7 enfants par femme et il est aujourd’hui postulé qu’il baissera à 3,4 en 2020. Les experts peuvent ainsi annoncer que la démographie africaine passera a 2,1 % en 2020. Or, ce postulat baissier ne semble pas se vérifier puisque, depuis la fin de la seconde moitié de la décennie 1990, l’ISF a certes très légèrement fléchi au Kenya ou au Zimbabwe, mais dans le même temps il a augmenté en Ethiopie, au Mali et en RCA, passant respectivement de 6 à 7,5, de 6 à 7 et de 5 à 6.

Éléments : Peut-on parler de configuration malthusienne ? Des ressources qui, à défaut de croitre arithmétiquement, augmentent moins vite qu’une population qui, sans progresser géométriquement, s’emballe...

Bernard Lugan En 1970, 200 millions d’Africains n’avaient pas accès à l’électricité et aujourd’hui ils sont plus de 500 millions. Et pourtant, en un demi-siècle, des dizaines de milliers de kilomètres de lignes furent tirés, mais les naissances sont allées plus vite que l’électrification. Cet exemple se retrouve dans tous les domaines. Au lieu d’être le « levier du développement », la démographie africaine est donc tout au contraire son principal frein. Cela a été indirectement reconnu par les Nations Unies dans un rapport de 2014 dans lequel il est écrit que le recul des naissances pourrait provoquer un « miracle économique » au sud du Sahara. Depuis les indépendances, le PNB du continent a augmenté de près de 4 % en moyenne, mais, ramené à l’évolution de la population, ce taux tombe à moins de 2 %. Or, en 2000, les signataires des Objectifs du millénaire pour le développement considéraient que la pauvreté ne pourrait reculer à moins de 7 % de croissance durant de longues années. Comme aujourd’hui, la croissance africaine est globalement d’environ 2 %, le continent n’a pas cessé de s’enfoncer.

Éléments : Vous ne croyez donc pas au développement de l'Afrique ?

Bernard Lugan. Le développement est un mythe. C’est également l’alibi permettant aux dirigeants des pays de l’UE de ne pas prendre les mesures de simple police qui pourraient encore éviter que le trop plein démographique africain se déverse dans le vide démographique européen. Face à la réalité qui est que les actuelles migrations vont peu à peu déboucher sur une colonisation de peuplement qu’ils refusent de nommer, les dirigeants européens s'accrochent au mythe du « développement » postulé être un ralentisseur migratoire. Or, comme je l’ai expliqué dans mes livres, notamment dans Osons dire la vérité à l’Afrique (Le Rocher, 2015), il s'agit d’une illusion. Pour trois raisons principales. Primo, à supposer qu'il ait une efficacité, le développement ne pourrait avoir que des effets à très long terme. Or, il y a urgence. Secundo, tout a déjà été tenté en ce domaine. Or, en dépit des sommes colossales qui y ont été déversées par les pays « riches », au lieu de se « développer », le continent africain s'est au contraire appauvri. Tertio, comme la croissance économique africaine (entre 1,4. % et 1,6 % en 2016), est inférieure à la croissance démographique (3-4 %), comment prétendre « développer » un continent qui, d’ici a 2030, verra sa population passer de 1,2 milliard a 1,7 milliard, avec plus de 50 millions de naissances par an ?

Dans les années 1970-1980, un des mythes du développement était l’urbanisation car il était postulé que cette dernière ferait baisser le taux de croissance de la population. Or, en Afrique, l’urbanisation n’a pas entrainé de baisse notable ou même significative de la fécondité. Le taux d’urbanisation africain qui était de 14 % en 1950 est passé à 40 % en 2013 et il sera supérieur à 60 % en 2050. L’Afrique sera alors un continent urbain, univers de bidonvilles constituant autant de pôles de pauvreté et de violence. D’ici à 2050, l'Afrique comptera ainsi entre 300 et 500 millions de citadins de plus, une partie par croît naturel, l’essentiel à la suite de l’exode rural. Toutes les politiques de développement seront alors réduites à néant. Ce n’est donc pas de « développement » dont l’Afrique à besoin, mais d’un strict contrôle des naissances. À défaut, des dizaines de millions d’Africains continueront à rêver de venir s’installer en Europe où les femmes n’enfantent plus et où les vieillards seront bientôt majoritaires. Vue d’outre-Méditerranée, l’Europe est une terre à prendre.

Éléments : Le planning familial ne se heurte-t-il pas à de profondes résistances ?

Bernard Lugan. L’ethno-historien que je suis se borne à constater que la grande nouveauté qu’est la surpopulation n’a pas été intégrée aux schémas comportementaux africains, qui fonctionnent encore selon les critères des sociétés traditionnelles, antérieures à la colonisation, et dans lesquelles les populations prélevaient sur un milieu aux ressources alors inépuisables. À la différence de l’Asie, monde de hautes pressions démographiques dans lequel les populations avaient intégré le phénomène, notamment par la civilisation de la rizière, Jusqu’aux XVI-XVIIe siècles, l'Afrique fut un monde de basse pression démographique dans lequel la lutte pour l’espace était inconnue. Or, et par deux fois, l’intervention directe ou indirecte des Européens bouleversa la situation, mais les Africains ne s’adaptèrent pas à ces nouveautés. Une première augmentation de la population se produisit à la suite de l’introduction des plantes américaines par les Portugais. Maïs et haricots devinrent ainsi la nourriture de base dans toute l'Afrique australe et dans l'Afrique inter-lacustre, les patates douces et le manioc partout ailleurs. Le résultat fut un considérable essor démographique. Aussi bien en Afrique de l’Ouest qu’en Afrique de l'Est et australe, les traditions et l’archéologie indiquent ainsi que des milieux nouveaux furent défrichés à partir de la fin du XVIe siècle. Dans la région des grands lacs de l’Afrique centre-orientale, la forêt primaire fut défrichée à partir du XVIe siècle. En Afrique australe, les traditions des Nguni du Nord (Zulu et apparentés), aussi bien que celles des Nguni du Sud (Xhosa et apparentés) indiquent le même ordre de grandeur chronologique.

Pour nous en tenir à ces deux ensembles régionaux sur lesquels nous sommes particulièrement bien documentés, nous constatons que la réponse des hommes à l’essor démographique eut des applications différentes. Dans la région inter-lacustre, milieu de dualisme entre la civilisation de la vache et celle de la houe, les pasteurs tutsi limitèrent leur croît démographique en l’alignant sur celui des bovins. Chez eux, les pratiques abortives ou les comportements sexuels adaptés permirent de limiter l’essor de la population. Alors que les Tutsi étaient généralement polygames, cette polygamie ne déboucha pas sur une explosion démographique. Ayant choisi d’être minoritaires par rapport aux agriculteurs hutu qui les entouraient, il fallut aux Tutsi prendre le contrôle politique des premiers afin que le fait d’être minoritaires ne soit pas un handicap pour eux. C’est alors que, selon l’adage de l’ancien Rwanda, afin de « sauvegarder les biens de la vache (les pâturages) contre la rapacité de la houe », un système de contrôle des hommes fut instauré au profit du bétail, donc des Tutsi. La réponse de ceux des Hutu qui se sentirent emprisonnes fut alors de migrer vers la crête-Congo-Nil pour la défricher. À la différence des Tutsi, les Hutu, pourtant monogames, affirmèrent leur différence par une démographie galopante, parce qu'il fallait des bras pour défricher la forêt.

En Afrique australe, chez les Nguni du Sud (Xhosa et apparentes), à partir là encore du XVIe siècle, à chaque génération, le surplus de la population partait défricher des espaces nouveaux. La soupape de la surpopulation était ici la conquête de terres vierges. Or, le mouvement fut bloqué à la fin du XVIIIe siècle lorsque le front pionnier xhosa rencontra le front pionnier hollandais. Chez les Nguni du Nord, à partir du début du XVIIe siècle, quand il n’y eut plus d’espaces vierges à défricher, la réponse à l’accroissement démographique fut la guerre afin que les plus forts se taillent un espace vital aux dépens des plus faibles. Comme la culture guerrière nécessitait une solide organisation, le phénomène déboucha sur l’étatisation, dont l’accomplissement fut l’État zulu.

Dans les exemples choisis, nous venons donc de voir que ce fut quand il n’y eut plus d’espace vierge permettant au croit humain de s’établir que l’État apparut. Ce phénomène est bien connu depuis la naissance de l’Égypte dynastique. Il y a cinq mille ans, le « miracle égyptien » fut d’abord une réponse adaptée à un milieu particulier. Or, l’État égyptien constitue une exception, car, partout ailleurs sur le continent, comme l’espace existait, il n’y eut pas nécessité d’encadrer la démographie : seuls survivaient les groupes nombreux capables d’aligner des guerriers pour se défendre et des bras pour défricher ou cultiver, d’où la philosophie de la virilité et de la fécondité.

Éléments : Autre chapitre, loin d’être négligeable : la colonisation...

Bernard Lugan. La colonisation eut des conséquences directes sur la démographie africaine. En un siècle, la médecine coloniale a multipliée la population par 7. Les colonisateurs débarrassèrent les Africains de la lèpre, de la rougeole, de la trypanosomiase (maladie du sommeil), du choléra, de la variole, de la fièvre typhoïde, et ils introduisent massivement la quinine afin de lutter contre la malaria. Au nom de leur universel « amour des autres », les colonisateurs provoquèrent le cataclysme démographique d’aujourd’hui.

Éléments : Vous n’êtes guère optimiste, à la différence d’africanistes patentés souvent affectés d’un indécrottable panglossisme. Quelles sont néanmoins les perspectives que vous envisagez ?

Bernard Lugan.. Je n’en vois pas. En Afrique, ni les peuples ni leurs dirigeants n’ont voulu et ne veulent prendre en compte le suicide démographique qui va emporter leur continent car, comme l’a écrit Bechir Ben Yamed : « Trop d’Africains […] pensent qu’une démographie généreuse est un don de Dieu » (Jeune Afrique, 6 juillet 2014). Comme l’a fait remarquer en son temps Michel Jobert, ministre des Affaires étrangères sous Pompidou : « Dès que le taux de croissance démographique est égal ou supérieur au taux de croissance économique, on le sait bien maintenant, le fameux “développement” devient impossible. Un exemple : si la France avait conservé sa fécondité du XVIIIe siècle, elle aurait aujourd’hui 437 millions d’habitants ! »

À consulter : <bernardlugan.blogspot.fr>

Bernard Lugan, Algérie, histoire à l’endroit, 32 € (à commander sur son site).

Bernard Lugan, Osons dire la vérité à l'Afrique, éditions du Rocher, 224 p, 21 €.

L’Afrique réelle, la lettre africaine de Bernard Lugan (sur abonnement).

Éléments N°167 Août-Septembre 2017

Les Vikings, vérités et légendes (Jean Renaud)

 

Jean Renaud, professeur émérite de langues, littérature et civilisation scandinaves, a dirigé le département d’études nordiques à l’université de Caen. Il a publié plusieurs manuels de langues scandinaves et une douzaine d’ouvrages sur les Vikings. Chez Perrin, dans la collection Vérités et légendes, à partir des meilleures sources archéologiques et historiques, il répond à trente questions afin d’en savoir véritablement plus sur ces Vikings à propos desquels différents mythes sont entretenus par la littérature, le cinéma ou la bande dessinée.

Les incursions vikings ont été traumatisantes pour tous les contemporains Leurs pillages et exactions ont laissé des traces en France. A Nantes, dans la cathédrale, un grand tableau peint en 1852 rappelle qu’ils y ont égorgé l’évêque Gohard en 843. L’impact psychologique de leurs méfaits est importante : l’image du guerrier barbare est toujours présente deux siècles plus tard, quand Guillaume de Jumièges écrit dans ses Gesta Normannorum ducum qu’après leur passage, “il ne reste pas même un chien qui puisse aboyer à leurs trousses”. Jean Renaud nous raconte notamment leurs différents raids sanglants sur Paris. Mais ce livre nous fait découvrir bien d’autres aspects de ces Vikings : leurs échanges commerciaux, le fonctionnement de leurs instruments de navigation, leur hygiène, leur mythologie, leurs sacrifices humains, le style animalier qui se retrouve sur leur habillement, leurs armes, leurs demeures, leurs navires,… L’ouvrage examine également leur conversion au christianisme.

Au passage, Jean Renaud met fin à diverses légendes bien tenaces. A l’époque viking, le casque n’est surmonté ni de cornes ni d’ailes. En vérité, seuls les plus riches possédaient un casque en métal. Beaucoup de Vikings se battaient tête nue ou portaient un casque en cuir. De même, les Vikings ne buvaient pas dans des crânes mais dans des cornes. Enfin, il n’y avait pas de femmes guerrières chez les Vikings. Dans l’imaginaire des Vikings, les valkyries ne combattent pas : elles fréquentent les champs de bataille chargées par Odin de choisir les guerriers qui doivent mourir. Et si des femmes ont pris part à des expéditions vikings, c’était pour l’intendance et pour s’installer à demeure sur les territoires colonisés, selon les témoignages contemporains. Ces idées fausses ont néanmoins la vie dure…

Les Vikings, Jean Renaud, éditions Perrin, collection Vérités et légendes, 352 pages, 13 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/les-vikings-verites-et-legendes-jean-renaud/116298/

Les fondements du paganisme celtique et slave

 Celtes et Slaves honoraient un dieu du ciel et nous en retrouvons les traces aujourd'hui encore dans des my-thes, des noms de sites cultuels, des coutumes traditionnelles. Les mythes celtiques, après une christianisation superficielle, ont été transposés dans des littératures richissimes, qui continuent à nous en-chanter. Les Slaves ont pu conserver sans trop de problèmes leurs propres mythes dans les coutumes de la religion orthodoxe, demeurée paysanne et enracinée.

Mais certains mythes importants semblent manquer, ne pas avoir survécus : ce sont surtout les mythes cosmogoniques. Cela ne signifient pas que Celtes et Slaves n'ont jamais eu de mythes cosmogoniques. Mais les divinités personnalisées, même quand elles sont au sommet du panthéon, comme Hugadarn / Dagda et sa partenaire Ceridwen / Dana chez les Celtes, ne sont pas la cause ultime du cosmos mais ce rôle est dévolu à un esprit, le Gwarthawn, détenteur de la force vierge des origines, puissance toujours in-stable, jamais au repos. Son lieu de résidence est un monde originel, un Urwelt, où les catégories du temps et de l'espace sont absentes. C'est cet esprit informe et insaisissable qui, un jour, a décidé de puiser un homme et une femme du fond-de-monde, de ce magma profond et sombre, pour en faire les parents originels de l'humanité. Ces parents sont précisément le couple de dieux du sommet du panthéon : Hugadarn / Dagda dont le nom signifie "sagesse" et "donneur" ; Ceridwen / Dana dont le nom signifie "Sécurité/apaisement tellurique" et "protectrice". Ceridwen / Dana est la mère des "matrones".

Les œuvres des matrones sont connues. La tradition nous les a transmises. Elles sont les 3 filles du couple originel et détiennent une fonction d'ordre bio-génétique. Elles vivent dans les eaux et près des eaux. Le peuple les vénérait comme des forces favorisant la croissance et la fertilité. Il leur érigeait de modestes chapelles votives, objets d'une ferveur profonde, naïve et naturelle, le long des ruisseaux et rivières, près des sources. Ces 3 femmes symbolisent le principe créateur qui se manifeste dans l'ensemble du vivant. Elles garantissent ce qui demeure stable dans le tourbillon vital du devenir et préservent les virtualités qui restent en jachère.

Les peuples slaves, comme les Perses de l'Antiquité, perçoivent l'opposition violente entre un principe de lumière, symbolisé par un être blanc, et un principe d'obscurité, symbolisé par un être noir. Cette polarité, que l'on retrouve sous des noms très divers chez la plupart des peuples de la plus lointaine antiquité indo-européenne, oppose un principe "constructeur" (qui laisse s'éclore nos virtualités) à un principe "destructeur" (qui empêche nos virtualités de s'éclore). Cette lutte, ce combat, est cosmogonique au sens strict du terme. Le principe blanc, principe de lumière, transforme et conserve tout à la fois : il s'oppose aux destructions, aux étouffements, aux arasements, aux blocages qu'impose le principe noir. Tout ce qui naît et croît, tout ce qui affirme la vie, pro-cède donc du  principe blanc.

Précisions sémantiques et étymologies :

◊ Gwarthawn : cet esprit primordial, symbole du devenir, contient la racine celto-germanique "hawn", signifiant "frapper" ; c'est donc par coups et violence que cet esprit fait jaillir la vie et la nouveauté. Dans l'iconographie païenne, on le symbolise souvent par un taureau, un bouc, un sanglier ou un cerf.

◊ Ceridwen : en celtique, ce mot signifie "biche à la ramure de cerf". En celtique comme en italique (latin), la racine "cer-", que l'on retrouve dans cervus (cerf), signifie souvent aussi "tête dure", "querelleur", etc.

◊ Dagda et Dana : ces surnoms des 2 parents origi-nels signifient "donateur", "veilleur", "protecteur".

◊ Les "matrones" : chez les Celtes, elles forment une triade de mères originelles donnant naissance à toute vie. Elles représentent la végétation, les matrices, les flux vitaux, et jouissent d'autant de prestige que les nornes ger-mano-scandinaves, les parques romaines et les moires grecques.

• Source : Fritz LEY, Das Werden von Welt und Mensch in Mythos, Religion, Philosophie und Naturwissenschaft : Ein Beitrag zur Problematik des Gottesbegriffes, Heimweg-Verlag, Neu-Isenburg, 1985.

► Combat païen, 1989.

dimanche 30 mai 2021

L'arme inattendue de Rome: le tribut.

Libéralisme et socialisme par RémI TREMBLAY

  

Comprendre ces « ismes » au-delà des clichés

Le XXe siècle, profondément idéologique, fut dominé par l’affrontement entre le capitalisme et le socialisme, d’essence communiste ou nationaliste/fasciste. Ces termes sont généralement bien compris de la plupart, mais lorsqu’on gratte un peu, on réalise que la compréhension de ces termes varie grandement selon l’interlocuteur : peu de personnes offriraient des réponses semblables quand vient le temps de définir le socialisme.

Question de s’y retrouver un peu et de réellement comprendre ce que ces doctrines sont et d’où elles proviennent, les Éditions de Chiré viennent de rééditer Libéralisme et socialisme de Louis Salleron, cours donné à la Faculté libre de philosophie comparée sur l’évolution de ces deux phénomènes, depuis leur genèse au siècle des Lumières. L’auteur est professeur et cela se sent dès le début : il n’emploie ni jargon hermétique, ni ne perd son public, qu’il guide sans le prendre de haut, dans un voyage à travers le temps pour comprendre les origines, puis l’évolution de ces idéologies économiques au fil des siècles, en fonction des grands évènements. Un ouvrage remarquable par sa clarté et son objectivité.

Le libéralisme est d’abord et avant tout l’idéologie de la « libération de l’individu »; la libération face à l’État. Selon des lois dites naturelles, tout finirait par rentrer dans l’ordre; l’économie dérégulée étant en fait régulée par des forces invisibles qui seraient non pas des suppositions, mais de véritables lois. L’intervention étatique ne serait pas que superflue; elle serait nuisible, puisqu’elle viendrait se heurter aux lois naturelles qui se mettraient en action par elles-mêmes.

Basée sur les principes de « liberté », de « propriété » et d’« ordre naturel » cette idéologie, parfois considérée, comme une science passa avec des modifications de fond de l’École française à l’École anglaise, avec les bien connus Adam Smith, Malthus, Ricardo et Stuart Mill, avant de se transformer en néo-libéralisme, sous l’impulsion de Keynes.

À l’opposé, se développa une « aspiration vague et confuse vers un monde meilleur », le socialisme. Basé sur un certain esprit de communauté, ce mouvement aussi large que mal défini refléta diverses tendances au fil de son histoire, de Proudhon à Marx, puis avec les socialistes de troisième voie comme les nationaux-socialistes, puis les socialistes réformistes encore fort populaires en France.

Salleron, qui écrivait il y a une cinquantaine d’années, notait un recul du libéralisme et même un renversement de la situation : après avoir dominé, le libéralisme aurait été remplacé par un certain socialisme. Sur ce point, on ne peut donner raison à l’auteur, probablement encore trop près des évènements de 1968 pour avoir la perspective nécessaire à de tels pronostics. Il est peut-être vrai qu’en mots, moins de personnes se réclament d’un libéralisme économique que d’une certaine forme de socialisme, car cette idéologie est devenue une étiquette de vertu et d’altruisme, alors que le néo-libéralisme résonne comme égoïsme. Toutefois, ce n’est qu’apparence : les socialistes actuels ne remettent plus en question le système prévalant; ils tentent simplement de minimiser ses abus les plus criants à l’aide de minimes réformes. Peu de politiciens, même ceux à l’extrême gauche de l’échiquier politique, proposent une alternative réelle au système néo-libéral actuel : tous se contentent du statu quo et ont fini par assimiler l’idée qu’il s’agissait d’un ordre naturel. On constate donc au contraire une victoire du libéralisme.

Mais, cela va même au-delà de ça : le capitalisme des années 70 n’a plus rien à voir avec le capitalisme actuel qui tend vers des monopoles mondiaux par les géantes multinationales et des consortiums dont on ne pouvait envisager l’ampleur à cette époque. Il y a en outre une financiarisation de l’économie qui fait en sorte que non seulement le monde est devenu un marché, mais que les pays, socialistes ou non, n’ont quasiment plus de marge de manœuvre dans ce système. La domination du politique par l’économie a atteint des sommets qu’on ne pouvait envisager il y a quelques décennies encore.

Toutefois, si le constat économique de Salleron ne semble pas s’être concrétisé, ses réflexions, qui datent de 1975 et 1976, permettent de comprendre la post-modernité actuelle. Le libéralisme, après avoir été une doctrine principalement économique est devenu une doctrine identitaire : on souhaitait « s’émanciper » de la communauté; aujourd’hui on veut s’émanciper de tout, même de sa nature. Ainsi on va plus loin qu’une simple « émancipation sociale », on recherche notamment avec la théorie du genre à se recréer une nature souhaitée, en porte-à-faux avec la nature elle-même. Le libéralisme en est arrivé à ce point dans les esprits, la « libération de l’individu » jusqu’à sa libération… de lui-même !

Rémi Tremblay

• Louis Salleron, Libéralisme et socialisme. Du XVIIIe siècle à nos jours, Éditions de Chiré, 2020, 262 p., 23 €.

• D’abord mis en ligne sur Vox NR – Les Lansquenets, le 29 mai 2021.

http://www.europemaxima.com/liberalisme-et-socialisme-par-remi-tremblay/

Marion Sigaut nous parle du Chevalier de la Barre, sa véritable histoire et les mensonges de Voltaire

  

Rediffusion d’une conférence de l’historienne Marion Sigaut démolissant les mensonges de Voltaire concernant le chevalier de la Barre.


https://www.medias-presse.info/marion-sigaut-nous-parle-du-chevalier-de-la-barre-sa-veritable-histoire-et-les-mensonges-de-voltaire/116702/

SYMBOLES, DU MONDE PAÏEN AU MONDE CHRÉTIEN

 Depuis la nuit des temps, l'homme use de symboles : les dessins rupestres sont symboles religieux et non, comme on l'a cru longtemps, des fresques narratives. La symbolique évolue en fonction du degré de la civilisation : on peut distinguer quatre étapes qui se chevauchent et/ou coexistent.

• 1) Le symbole matérialise un concept philosophique ou religieux inaccessible autrement au commun des mortels. En général, le symbole est inclus dans une narration, mythe, conte, légende, épopée…

• 2) Le symbole représente une chose concrète ou abstraite et se substitue à elle par souci de poésie (neige et vieillesse), par pudeur ou tabou (avoir la puce à l'oreille), par similitude de forme (ventre et grotte), par recouvrement de caractère (rat et avarice)…

• 3) Le symbole masque une vérité que l'on ne veut pas ou que l'on ne peut pas exprimer en clair : ésotérisme (alchimie), sociétés secrètes ou sectes (franc-maçonnerie), politique, psychanalyse…

• 4) Le symbole permet les jeux de mot, sur les armes (Hugues Capet, abbé de Senlis, élu roi, pris pour écu un semis de lys  — cent lis —  sur champ d'azur  — le fleuve —) ; les rébus, le pictionary (contraction de picture et dictionary).

La deuxième série permet d'obtenir quelques renseignements sur les mœurs, la troisième est inexploitable sauf par les personnes concernées directement, la quatrième catégorie, un temps utilisée pour favoriser l'éveil des enfants à leur langue maternelle, a été abandonnée par suite de trop nombreuses confusions de sens et d'orthographe.

Universalité des symboles philosophiques

Les symboles philosophiques et religieux sont remarquables par leur universalité. Du Mexique au Danemark, du Japon à la France, de Chine en Australie, le même animal, la même plante expriment la même idée. Aucune explication rationnelle ne peut être avancée sinon l'observation : mais est-ce vraiment une explication ? En effet, à partir d'une même observation, il est possible d'entreprendre différentes études qui déboucheront sur des enseignements différents ; or, les anciennes civilisations ont une sorte d'uniformité de vue ! Ces symboles, dont certains remontent au néolithique, ont été repris ou absorbés par la religion chrétienne, mais, l'Europe seule est réellement concernée car, la christianisation de l'Amérique s'est faite par le vide (massacres importants, isolation des autochtones, non-souci de conversion) ; celle de l'Afrique n'a concerné que les zones non-musulmanes, les massacres furent politiques, et, du point de vue religieux, les idoles ont cédé le pas aux rituels (“Gospel” par ex.) ; en Asie, comme dans le monde islamisé du temps passé, il y a eu coexistence (pas forcément pacifique) des anciennes religions et de la nouvelle.

Sanctuaires mariaux et déesses-mères païennes

D'une façon générale, on remarque que les sanctuaires mariaux les plus importants se situent sur les zones d'influence d'une déesse païenne : Lourdes et la Vénus de Cauterets, et, plus troublant, les régions ayant opté pour le protestantisme sont les aires de tribus guerrières où les femmes ne jouaient aucun rôle dans l'organisation sociale (épouses et mères seulement), alors que les pays actuellement catholiques et fortement attachés à la Vierge furent des nations dévouées à une déesse-mère toute puissante (Maeva en Irlande).

Le nomadisme et le fractionnement en petites unités sociales ont aussi joué un rôle dans l'essaimage des symboles et leur amalgame au christianisme. Jusqu'en l'an 500, les mouvements migratoires répondent à des impératifs alimentaires plus que conquérants, même si l'on se bat souvent. Si, durant une période de 30 à 50 ans aucune épidémie ou catastrophe naturelle ne décimait la tribu, il y avait surpopulation, d'où nécessité d'éliminer le surnombre d'individus par un départ concerté. Pour accroître les chances de survie des exilés, plusieurs tribus regroupaient leurs migrants, et se mettait en marche une horde qui, en cours de route, s'augmentait souvent. Chaque groupe avait son langage, ses dieux, ses coutumes, mais, chemin faisant, progressivement et inconsciemment, tout cela se mêlait. Ils allaient ainsi, parfois en un voyage de plusieurs décennies, jusqu'à ce qu'ils trouvent une terre vierge pouvant les nourrir : partis des Monts de Thuringe vers la Pologne puis la Biélorussie, descendant vers l'Ukraine pour revenir sur leurs pas par la Slovaquie, la Hongrie, atteindre la vallée du Rhône, la descendre, suivre la côte méditerranéenne jusqu'à l'Andalousie, tel fut le périple des Wisigoths d'Espagne ! (Une partie de la troupe s'installa sur une bande de terre de l'Italie du Nord à la Croatie actuelles, en gros). Au terme du voyage, ceux qui étaient partis étaient morts en route, ceux qui arrivaient ne savaient pas leur origine, la culture initiale s'était diluée au contact d'autres cultures (haltes, compagnons de voyage, unions…) ; le temps est facteur d'oubli.

◊ LE CYGNE : 

Sous la forme de cet oiseau, Zeus féconda Léda. Dans la Grèce antique, le cygne n'est pas un animal local, mais, le pays est situé sur un axe de migration : les gens ont pu voir un animal, fatigué ou blessé, lors d'une pause. La rareté, la beauté ont fait naître l'idée de l'associer à Zeus. Sur l'axe de migration, en Europe centrale, les devins étudiaient le vol des cygnes pour en tirer un présage pour l'année nouvelle (qui commençait au printemps). Pour les peuples familiers des cygnes, plus que la grâce et la blancheur, le fait marquant était sa disparition durant les mois de froidure. Il devint donc symbole de pureté et de jeunesse : de nombreuses légendes mettent en scène des hommes-cygnes (Lohengrin en Allemagne ; Andersen d'après des traditions orales, au Danemark ; etc.). Il est à noter que le cygne est associé à une femme (épouse, sœur) mais que la femme elle-même n'est que rarement cygne.

Ces légendes orales ont atteint des régions où le cygne est très rare, voire inexistant, il a donc été remplacé logiquement par l'oie et le canard. L'oie était associée au dieu Mars dans la Rome antique (les oies du Capitole). Sequana est représentée debout, un canard dans ses bras ou à ses pieds : le long de la vallée de la Seine, il existe plusieurs représentations de la Vierge au canard, (av. le XIIe siècle). Très tôt, les tribunaux ecclésiastiques, (l'Inquisition), se sont élevés contre cette imagerie : le canard a toujours joui de mœurs sexuelles douteuses, contre sa volonté sûrement !!! Extrait d'un texte religieux du XIIe, en français moderne : « L'oie est un animal blanc extérieurement, mais sa chair est noire ; Notre Seigneur l'a mise parmi les hommes afin qu'ils ne se laissent pas duper par ces faux croyants dont l'apparence de pureté cache l'âme la plus noire ; la Très Glorieuse Mère de notre Sauveur ne saurait être représentée au côté de cet animal ou de tout autre lui ressemblant». Le rapport cygne-pureté ou cygne-protection divine est aussi linguistique. Au VIe siècle, on constate dans des traductions latines, un glissement entre Algis = cygne et Hal ghis  = protection du sanctuaire (actuelle Allemagne). Plus tard, le gothique oublié, pour garder cette association, on liera étymologiquement swen = blanc et sunn = soleil (mot féminin) (XIe).

◊ LE SANGLIER :

Lui aussi est un animal courant et va englober dans sa symbolique la laie, le cochon et la truie. Dans la Grèce, la mythologie représente le sanglier comme instrument des dieux : il est tueur ou tué selon que le héros a été condamné par les dieux ou testé (Héraclès, Adonis, Attis…). Le sanglier était attribut de Déméter et d'Atalante. Dans les cultures germano-nordiques, il est attribut de Freya, et Frey, son frère, a pour monture un sanglier aux poils d'or. C'est peut-être Freya qui est devenue en terres erses et celtiques la déesse Arwina, figurée avec un sanglier, et qui, en France, a donné son nom aux Ardennes et à l'Aude, ainsi que divers prénoms : Aude, Audrey, Aldouin, Ardwin… En outre, en Irlande et en France, le sanglier représente symboliquement la classe des druides et, plus tard, les prêtres : il figure à ce titre sur un des chapiteaux de la basilique de Saulieu — 21 —. Parce que lié à la fécondité, de nombreuses légendes mettent en scène des héros élevés par des suidés ; parce que lié à la force mâle, sa chasse fut longtemps initiatique.

L'Église a tenté d'intervenir, mais sans succès cette fois, pour 4 raisons essentielles :

  • 1) trop répandus, sangliers et porcs sont une ressource alimentaire importante ; la peau, les défenses, les ongles, les os… tout ce qui n'est pas mangeable sert à l'artisanat utilitaire ;
  • 2) il est associé à trop de saints populaires : Antoine, Émile, Colomban… ;
  • 3) mettre l'interdit sur les porcs serait avoir la même attitude que les juifs,
  • 4) en Allemagne, il y eut confusion étymologique entre Eber = sanglier et Ibri, ancêtre mythique des Hébreux et donc du Christ, parfois représenté sous forme de sanglier (à Erfurt not.).


◊ LE CERF :

Le dernier élément du bestiaire symbolique que je présente est le cerf (élan, renne, chevreuil, daim…). « Au pied de l'Arbre du Monde, quatre élans broutaient… », ainsi commence la légende germano-nordique. La Bible, Cantique des Cantiques, développe l'association femme-gazelle, laquelle correspond très exactement à l'association femme-biche. Héraclès chasse la Biche aux Pieds d'Airain tandis qu'Artémis se promène dans un char tiré par quatre biches. De nombreuses légendes mettent en scène des femmes-biches : Ossian en Irlande, naissance de la Hongrie… Gengis Khan serait né d'une biche et d'un loup ! La biche, sous son apparente douceur, reste un animal inquiétant, toujours doté de pouvoirs magiques : fée ou sorcière se transformant ou innocente victime d'un maléfice.

Les mâles, par contre, sont symboles de force et de courage, image issue de tribus où la chasse est vitale. Leur ramure est associée aux rayons du soleil : le dieu celte Esus porte une ramure de cerf. C'est ce rapport qu'il faut voir dans le char (symbole solaire également) du Père Noël, tiré par des rennes (solstice d'hiver). Quant aux cornes des cocus, elles sont historiques et honorifiques ! Lorsque les rois, puis empereurs, de Byzance prenaient pour favorite, concubine ou maîtresse une femme mariée, des cornes d'or étaient apposées sur la façade de la maison de l'époux, en signe de haute distinction. L'Église a tenté de gommer ces cerfs gênants parce que trop païens, sans plus de succès qu'avec les sangliers, parce que :

  • 1) le cerf était un gibier noble, uniquement chassé par les nobles et le dévaloriser était s'attaquer à la force politique et militaire ;
  • 2) de ce fait, ils étaient, aux yeux du peuple, nobles et sacrés (peine de mort pour le manant qui abattait un cerf) ;
  • 3) trop de saints populaires l'avaient pour attribut : Hubert, Meinhold, Oswald, Procope…


Cependant, le travail de sape des ecclésiastiques a donné un résultat inattendu, l'expression “couard comme un cerf”, en dépit du bon sens.

De la symbolique des plantes

Pour la symbolique des plantes, la signification est plus ciblée, car, jusqu'au XVIIIe siècle, la classification n'existait pas, et, deux plantes voisines peuvent être dissemblables alors que deux plantes sans parenté peuvent se ressembler. La situation géographique, climat et géologie, influe plus sur les plantes que sur les animaux. Enfin, une plante est statique, et frappe moins l'imagination qu'un animal. Donc, les plantes symboles sont médicinales ou comestibles, avec une restriction : nous devons garder à l'esprit que durant plusieurs millénaires la plante-mère a évoluée par sélection naturelle ou intervention humaine (l'épeautre a une action bénéfique sur le système nerveux que le blé n'a pas).

◊ LE CHARDON :

Le chardon, plante médicinale (il en existe plusieurs variétés), et légume en période de disette (avant l'artichaut ou en son absence), a frappé l'imagination parce qu'il pousse dans des conditions extrêmes (terrain pauvre, résistance aux chaleurs et aux froidures)… Il a donc été symbole de la résistance à l'oppresseur (en Écosse) et étalé sur les portes ou posé sur les cheminées pour chasser les mauvais esprits. Le chardon acaule s'ouvre ou se resserre en fonction du taux d'humidité de l'air : ne sachant à quoi attribuer ces mouvements de corolle, certains peuples l'utilisèrent comme oracle : on posait une question au chardon et on revenait le lendemain, si le chardon était ouvert la réponse était favorable. Il fut aussi symbole de la femme-mère protectrice du foyer en référence à la carde (qui servait à carder la laine). Les gnomes et autres esprits domestiques s'en servaient pour punir (mis dans les litières, paillasses, chaussures…) ou pour aider (carder, guérir…). Les ronces et le citronnier ne poussant pas partout, il fut Couronne d'Épines du Christ.

◊ LA TANAISIE :

La Tanaisie est un chrysanthème, qui, comme le chardon, se dessèche sans faner. De cette qualité d'immortelle et de sa couleur jaune, elle fut très tôt associée au soleil, d'autant qu'elle fleurit en été, puis, aux débuts de la christianisation, à la vie éternelle. L'odeur très forte qu'elle dégage dut être liée à des pratiques magiques avant que l'homme ne s'avise qu'elle éloigne bon nombre de “parasites” (avec plus ou moins d'efficacité) : puces, poux, mouches, moustiques… La médecine progressant, de l'usage externe, on passa à l'usage interne, tisanes et décoctions vermifuges : l'Église suivit, et la tanaisie devint symbole de la foi missionnaire. Mais, en faire des bouquets que l'on pendait dans les étables ou les pièces d'habitation en fit, très tôt aussi, une fleur ornementale et le symbolisme y perdit sa force et sa valeur.

◊ L'ÉGLANTINE :

L'églantine (et la rose), sont symboles de jeunesse inaltérable, de noblesse et de pureté ; ces fleurs furent naturellement attributs de la Vierge ; en Grèce, rattachées au mythe et au culte d'Adonis, elles expriment la métamorphose et la renaissance. Souvent représentées en quintefeuilles sur les écus, bas-reliefs, chapiteaux, linteaux, guirlandes…, ces fleurs font intervenir un autre type de symbole, plus profond peut-être, celui des chiffres : 5 = 3 + 2, c'est l'association du concept mâle (3) et du concept femelle (2).

Arbres-symboles

Très peu nombreux sont les arbres symboles païens devenus symboles chrétiens : peut-être parce que dans l'esprit des hommes anciens il n'existait que 2 types d'arbres, ceux que l'on pouvait utiliser (chauffage, construction, teinture, alimentation…) et ceux qui ne servaient à rien ; les premiers étaient trop “matérialistes”, les seconds “inexistants” pour qu'ils aient valeur symbolique.

◊ LE CHÊNE :

Cependant, le chêne, par son aspect majestueux et la qualité de son bois s'est imposé. Il est toujours associé à un dieu majeur : Thor dans les civilisations nordiques, Donar en Allemagne, Perkunas en Lithuanie, Zeus en Grèce, Jupiter à Rome ; arbre isolé représentant le dieu lui-même, bois sacrés ou forêts sanctuaires. Si, en Grèce le chêne était la demeure des dryades (nymphes), en Europe Centrale il se transformait en une sorte de sirène-vampire. Pour les chrétiens, il est symbole d'immortalité : le bois de la Croix fut longtemps en chêne! Le chêne sous lequel Saint Louis rendait la justice est sûrement plus symbolique qu'historique.

◊ LE SAPIN :

Le SAPIN, a un parcourt plus tortueux et moins net. À l'origine, le pin noir est attribut d'un dieu ou déesse des batailles, sur une grande partie des pays nordiques et baltes : il était habituel de pendre les dépouilles (sauf le cadavre) des soldats vaincus aux branches de ces arbres ; il est bien difficile de démêler le rite social du rite religieux d'un tel comportement, les deux étant probablement liés : image tangible de la victoire et offrande. Au moment de la christianisation de ces régions, cette pratique s'était effacée, mais, devaient subsister, de façon occulte, des “dons” à un arbre représentant une divinité, sortes d'ex voto. Par quelles arcanes de la mémoire collective cette coutume a-t-elle transitée ? Car, ce n'est qu'au XIXe siècle que le Sapin de Noël (un épicéa, le plus souvent), a resurgi, les branches couvertes d'offrandes, mais associé au christianisme sans être élément religieux. Il faut noter que le “mai” a une autre origine, reprise par les “Rameaux”.

Les choses-symboles

Les choses symboles sont innombrables et surtout reflet de civilisation. Il nous est difficile, à nous, hommes modernes, d'imaginer ce que tel objet pouvait représenter pour les hommes anciens : un pot, c'est toujours un pot, un récipient pour cuire ou conserver. Il y a mille ans, un pot était signe d'aisance, objet utilitaire et précieux que l'on transmettait en héritage ; c'était aussi la recherche de la meilleure argile, du décor ; c'était encore l'angoisse de la cuisson dernière épreuve pouvant anéantir bien des heures de travail ; c'était enfin l'image d'une famille réunie dans l'assurance d'un repas ; c'était… peut-on savoir ? 

◊ LE CŒUR : 

Dans l'imagerie religieuse, sans cesse revient le CŒUR. Il était courant de prêter à ce muscle les qualités du cerveau, à ce point que, de nos jours, restent toute une série d'expressions qui en atteste : agir selon son cœur, va où le cœur te porte… Les premières formes d'écriture en Europe sont des idéogrammes dont certains subsisteront jusqu'au XIIIe siècle avec valeur de lettre (runes), d'autres disparaîtront : le cœur est de ceux-là. Il était symbole de la femme puisqu'il représente en réalité les organes génitaux externes stylisés, symbole étendu à tout ce qui est d'essence féminine, il est associé à la terre et au soleil, au cycle de reproduction et de culture. L'iconographie chrétienne en a largement usé et abusé comme représentation de l'Amour, siège des pensées et sentiments nobles… au point que le cœur dans tous ces états (sauf celui de viande !) s'étale depuis des siècles dans une certaine littérature qui fut tour à tour courtoise, galante, romanesque avant d'être rose, grivoise ou X !

◊ L'ANCRE : 

L'ANCRE n'est pas présente dans les anciennes cultures, et pour cause, c'est un objet récent. Sans que rien le laisse prévoir, l'ancre est apparue associée à la Vierge sur quelques représentations moyenâgeuses, sporadiquement et spontanément, puis est retombée dans l'oubli. Cette bizarrerie n'en est que plus suspecte, d'autant que les dites Vierges, en pied sur l'ancre, surgissent dans les terres, loin de la mer et des voies d'eau navigables : il faut y voir la transposition d'une déesse (Freya ?) debout sur le marteau de Thor. Beaucoup plus tard, les mariniers reprirent cette image, en toute logique. Quant aux croix ancrées, il s'agit d'un système de fermeture de porte et non d'une ancre ; les croix ancrées sont apparues tout d'abord sur les écus, dans les armes et signifiaient “je garde au nom du Christ”.

◊ LE MARTEAU :

Puisque le MARTEAU est cité, autant signaler que lui n'a jamais quitté la symbolique païenne ; Thor, juge impitoyable des guerriers, a transmis, tel quel, son instrument aux hommes contemporains : le marteau siège au tribunal ! Avant d'être utilisé, également avec le sens de sentence rendue, par les commissaires priseurs, il servit, toujours avec ce sens, a entériner les mariages. Jusqu'à la Première Guerre mondiale, on pouvait trouver dans les campagnes françaises des “forgeux” : forgerons véritables qui, en plus de leur métier somme toute banal, chassaient les esprits ; le malade (souvent névrosé ou psychotique) était étendu nu sur une table dans la forge ; le “forgeux” abattait sur lui sa masse la plus effrayante et arrêtait son geste au ras de la poitrine ou du ventre. Ou on était débarrassé de toute psychose ou on devenait complètement fou de terreur !

Les premières sociétés humaines dressèrent des axes de vie ou axes du monde, symbole du lien des dieux avec les hommes. Sous différents aspects, ce symbole est universel et perdure : menhir, lingam, pyramide, totem, arbres ou pieux sculptés… La Croix et les cierges (avec la flamme en plus) sont chargés de ce sens.

L'évolution n'est donc que la prise de conscience des phénomènes et leur enrobage dans diverses enveloppes fournies par la société. Notre esprit est le même que celui de Lucy !

► Marie Brassamin, Vouloir n°142/145, 1998.

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/44

La révolution messianique de 1789

 Lors de son passage sur Paris Première, le 18 décembre 2019, Alain Finkielkraut n’a pas hésité à affirmer que « la Révolution française réalisait les espérances messianiques inscrites dans la Bible ».

Ces propos peuvent étonner certains. Il est juste d’affirmer que les juifs ont joué un rôle majeur dans la révolution bolchevique de 1917 en Russie. On comptait près de 80 % de révolutionnaires issus de cette communauté. En revanche, nous ne trouvons pas de juifs aux premières loges, si l’on peut dire, lors des événements de 1789. Ce sont de « bons » goyim issus, pour l’essentiel, de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie.

Cependant, ces « élites » patronnées par les philosophes (Voltaire, d’Alembert, …) se caractérisaient par un esprit imprégné d’éléments mêlant des principes maçonniques et noachites d’essence judaïsante, mâtinés pour certains de protestantisme. N’oublions pas non plus l’influence d’une sorte de super loge, « les Frères asiatiques », mélangeant judaïsme talmudique, christianisme abâtardi et espérance messianique née de l’influence du messianiste Jacob Frank (1726-1791), puis mis en œuvre par son petit cousin Junius Frey (1753-1794), de son vrai nom Moses Dobruska.

Ce sont ces esprits farcis de tels référents qui ont été les outils utiles pour casser la civilisation française née du baptême de Clovis sous les auspices de l’évêque saint Rémi. Lorsque le tiers état se déclara Assemblée constituante, le 17 juin 1789, au profit officiellement du peuple ‒ en fait au profit d’une élite oligarchique ‒ elle rompait un lien instauré par le baptême de Clovis.

Les rois de France, de Clovis à Louis XVI, ont été les lieutenants du Christ durant près de 1300 ans ; c’est-à-dire les bras droits d’un Messie vrai Dieu et vrai homme (l’union hypostatique) incarné en la personne de Jésus-Christ né à l’origine à Bethléem. La cérémonie du sacre à Reims avec l’onction de la sainte Ampoule marquait d’une manière indélébile le monarque dont la mission était de créer les conditions spirituelles et politiques pour permettre à ses sujets de gagner le Ciel. L’homme pouvait avoir des faiblesses à titre privé (l’histoire l’a prouvée) ; en revanche, la fonction royale marquée du sceau du sacre l’obligeait à préserver les lois naturelles rehaussées par les principes catholiques.

Pour la synagogue talmudique rejetant violemment ce Messie incarné, c’était une véritable abomination à faire disparaître. En reprenant le langage lourianique (rabbin Isaac Louria, 1534-1572), un roi de France lieutenant du Christ était une quelipa sous-entendu une souillure empêchant le retour du vrai Messie pour la gloire et le service seul d’Israël.

Quand, le 21 janvier 1793, la tête de Louis XVI a roulé dans le panier, un tel événement ne pouvait que complaire aux espérances messianiques talmudo-kabbalistiques. Une nouvelle métaphysique prenait la place d’une autre. La France royale, qui avait pris le relais de la royauté davidique en s’appuyant sur la reconnaissance d’un Dieu incarné, le Christ, passait à la trappe. Un tel événement ouvrait grand une porte : celle de la naturalisation des juifs.

Bénéficiant de l’appui de Cerf Beer (1726-1793), de Mirabeau, de Dohm, de l’avocat Godard ou encore du député Adrien Duport (la liste est longue), après quatorze tentatives, ce fut la quinzième qui permit d’octroyer la nationalité française aux juifs en septembre 1791.

Il nous est possible d’affirmer le caractère messianique de 1789. Les numéros d’Archives israélites, parues de 1840 à 1935, apportent un éclairage sans concession sur ces événements évoquant le rôle capital des philosophes et des « Lumières » marqués par l’influence de la synagogue.

Nous citons quelques extraits :

« Si Voltaire nous a été funeste, le voltairianisme nous a été éminemment utile » (Archives israélites du 1er juin 1878)

« Ce n’est pas seulement comme Israélites, c’est comme Français que nous devons bénir la Révolution » (Archives israélites du 23 mai 1889)

« Il [le rabbin de Lille lors de la célébration du centenaire de la Révolution] a évoqué le souvenir des illustres philosophes du XVIIIe siècle qui se sont faits les apôtres des grands principes libéraux auxquels la France sut donner leur réelle application dans l’immortelle Déclaration des droits de l’homme. (…) La cérémonie s’est terminée par une touchante prière pour la prospérité et la grandeur de la France et du régime républicain qu’elle a adopté » (Archives israélites du 23 mai 1889)

« Nous ajouterons que tout Israélite qui a du cœur et de la mémoire, à quelque nationalité qu’il appartienne, doit avoir pour seconde patrie, pour patrie idéale, la France de 1789 ! » (Archives israélites du 23 mai 1889)

« Lorsque l’ami de Mendelssohn, le célèbre Wesely, grand rabbin de Berlin, reçut la nouvelle de la prise de la Bastille, il se leva, se revêtit de son taleth, et se tournant vers l’orient, s’écria : ’’Béni sois-tu, mon Dieu, qui as chassé l’iniquité de la terre, brisé à jamais le règne de l’arbitraire et fais naître le droit et la vérité’’ » (Archives israélites du 23 mai 1889)

« La Révolution française, en un mot, a un caractère hébraïque très prononcé » (Archives israélites du 6 juin 1889)

« Qui mieux que le peuple juif était à même d’accepter la solution des grands problèmes sociaux apportés par le XVIIIe siècle, solution, d’ailleurs, qu’il avait aidé, par son passé, à faire pressentir et naître, et dont il prédit toute la réalisation dans l’ère messianique ? Les aspirations généreuses de l’âme, les progrès conduisant l’humanité à une fin élevée, nul ne les approuve plus que lui, ne les bénit plus que lui. En servant la cause du libéralisme, il sert naturellement l’œuvre moderne. ’’Tout Juif est un libéral’’, a dit un profond penseur » (Archives israélites du 21 novembre 1889)

« La France naît à la lumière (…). Mais cette lumière, qui s’accroît toujours, fait mal bientôt aux autres peuples, et ils recherchent avec terreur les ténèbres. L’horizon s’assombrit encore de côté-là ; l’homme recule de nouveau, le Moyen Âge se rouvre ; les vieux siècles, celui des Albigeois, celui de la Saint-Barthélémy, se redressent ; le martyre de la race martyre va recommencer ! (…). L’influence que cette Révolution, spirituellement sublime comme nous venons de le voir, et ne contredisant en rien nos doctrines a exercée sur le judaïsme, et particulièrement sur le judaïsme français, a dû être aussi bienfaisante que considérable. » (Archives israélites du 21 novembre 1889).

« Tout 1789 était en germe dans l’hébraïsme …, Liberté, égalité, fraternité des hommes et des peuples, la Thora leur a donné la seule base solide, l’unité de l’espèce humaine. » (Archives israélites du 24 juillet 1890).

« Cette fois-ci encore, Dieu avait si bien présidé à l’œuvre de régénération que ceux mêmes qui ont joué un rôle principal dans cette épopée grandiose ont avoué naïvement, dans la suite, n’avoir jamais prévu les conséquences de leurs actes. Il y avait un entraînement irrésistible et un beau jour, sans qu’on ait su pourquoi, des idées étranges circulèrent parmi les hommes, et la conscience universelle, animée par un souffle nouveau, se mit à renier le passé, à protester contre ces errements, ses abus et ses excès. Une immense pitié s’était emparée du monde en faveur de tous les déshérités du sort, en faveur des petits et des humbles, en faveur de ceux qui luttaient et qui souffraient Les temps messianiques n’étaient-ils pas proches. (…) Le 22 septembre 1792 [proclamation de la République] fut comme le couronnement des tentatives timides de plusieurs siècles en faveur des doctrines qui doivent régir les Sociétés modernes et qui resplendissent en lettres d’or au frontispice de nos monuments » (Archives israélites du 29 septembre 1892).

« (…) Robespierre, dont pendant les premières années de la Révolution le nom fut écrit de tant et de si étranges façons, ‒ on disait Roberspierre, Robertzpierre, Robes-Pierre, Robets-Pierre, et il semblait être un inconnu pour tous, ‒ Robespierre, l’’’homme vertueux’’ par excellence, dominait les partis, après en avoir sacrifié plus d’un à ses inimitiés personnelles comme à son ambition politique. » (Archives israélites du 22 juin 1893).

Enfin, nous présentons au lecteur l’intégralité du numéro d’Archives israélites du 24 septembre 1891 célébrant le centenaire de la naturalisation des juifs. C’est une pièce d’archive de qualité venant de la partie adverse. Nous publions un extrait de ce document révélateur :

« L’émancipation était dans l’air, longtemps avant qu’éclatât le mouvement de 1789. Les grands penseurs du XVIIIe siècle avaient semé dans les esprits des idées généreuses et humanitaires dont la réalisation devait fatalement profiter à la race si méprisée des Juifs. La Révolution donnait brusquement leur maturité aux graines que les philosophes de cette époque avaient, par leurs écrits, leurs discours, leur enseignement, déposées dans tous les cœurs et qui germaient doucement. L’éclosion avait été préparée de longue main. Voltaire, qui n’aimait pas les Juifs, qui les a même criblés de ses plus mordants sarcasmes, travaillait inconsciemment pour eux par ses écrits philosophiques. »

Le 21 janvier 2020, ayons une pensée pour le roi de France Louis XVI mis à mort place de la Concorde. Cet innocent a payé de sa vie le travail de sape d’une synagogue dont l’influence délétère s’est répercutée sur son bras armé : les philosophes. La France, elle, n’a pas fini de payer ce crime !

Pierre Hillard

samedi 29 mai 2021

Maurras le damné !

 

La pléiade d’auteurs marquée au fer rouge de l’épuration entre 1944 et 1946 a connu, par la suite, des destins pour le moins divers et ce en dépit des idées réelles et des actions réalisées durant la guerre. Céline, créateur d’une nouvelle phrase française qui, en définitive, n’appartient qu’à lui, est toujours publié, lu, commenté et apprécié d’un vaste public en dépit de sa haine vociférée contre le genre humain, à commencer par les juifs. Le talent, ici, a dépassé les errements politiques. Brasillach, auteur d’une incomparable Anthologie de la poésie grecque, est tombé dans l’oubli. La délicatesse de sa plume est à jamais oubliée, enterrée sous les lignes pro-allemandes de ses articles dans « Je suis partout », et de son soutien au Reich de mille ans. Fusillé en 1945 sans avoir regretté une ligne, il est oublié en dépit de son talent.

D’autres s’en sont mieux tirés. Luçien Rebatet, auteur des Deux étendards et des Décombres, écrivain et journaliste pro-allemand durant la guerre, collaborateur parisien, passa sans trop de mal les filets de l’épuration, condamné à mort puis à la perpétuité, finalement gracié par Vincent Auriol. Il sut, en se faisant oublier, poursuivre discrètement sa carrière d’auteur jusqu’en 1972, sans jamais rien renier de son fascisme. D’autres encore eurent le même destin littéraire, sans jamais rien renier de leur admiration pour l’Allemagne de la guerre et pour le fascisme, comme Maurice Bardèche, écrivain et polémiste pro-faciste, ou encore l’historien Jacques Benoist-Méchin.

On ne saurait discuter le talent de ces hommes. Tous sont des plumes délicates, brillantes, animées du plus bel esprit. Ces talents se sont exprimés dans le roman, le pamphlet politique, la poésie, l’analyse littéraire et cinématographique, dans de longs essais autant que de cours articles de journaux. Tous ont plusieurs points communs ; leur attachement ou leur admiration pour le fascisme au sens historique et réel du terme. Attachement dû essentiellement aux valeurs de virilité aristocratique et de romantisme guerrier que prône cette doctrine. Mais attachement qui va jusqu’à cautionner les tristes conséquences pratiques de ce régime de dictature et de terreur ; tous ont également goûté de la prison ou de l’exil après la libération et, hormis Brasillach tué pour l’exemple, ont pu entamer, leur peine purgée ou abrégée, une nouvelle carrière d’auteurs, plus discrète mais tout aussi active qu’avant guerre. Plus discrète tout simplement à cause du magistère intellectuel exercé par les communistes épurateurs depuis 1944. Tous, enfin, sont républicains de cœur ou de raison.

Maurras, un damné par erreur

Dans la liste noire des auteurs de la collaboration, il est une figure qui fait exception, celle de Charles Maurras. Condamné à la prison à perpétuité, frappé d’indignité nationale, sa peine ne fut jamais adoucie. Il ne sera gracié qu’in articulo mortis, en 1952, afin d’être transféré à l’hôpital Saint-Symphorien de Tours, où il passa ses dernières semaines, temps de la conversion de ce grand agnostique pour lequel le carmel de Lisieux n’avait cessé de prier depuis 1926 et la condamnation de l’Action française par Rome.

Maurras fut condamné pour « intelligence avec l’ennemi ». Etait-ce donc un collaborateur comme les autres ? Comme ceux que nous venons de citer ? Un écrivain pro-allemand et pro-fasciste ? Non pas ! Maurras fait partie des rares figures intellectuelles du tout Paris à avoir quitté la capitale en juin 1940 pour installer les locaux de son journal à Lyon, en zone libre, afin de pouvoir publier librement, sans la censure allemande. C’était compter sans la censure du régime de Vichy. Pour leur ton anti-allemand, les articles de son journal seront censurés presque chaque jour, laissant de grandes pages blanches dans l’édition du matin.

Ce fut un procès inique. Pierre Boutang, philosophe, romancier et polémiste héritier de Charles Maurras, christianisé et purgé de tout antisémitisme, écrivait, en 1984 dans sa biographie du maître de Martigues, que des pièces avaient été retirées du dossier de l’instruction et replacées au dossier après la conclusion du procès. Evidemment, le jugement de ce petit homme sec qui, autant par certitude que par orgueil annonçait ne rien regretter, était joué d’avance.

Depuis sa condamnation en 1945, et depuis sa mort en 1952, Maurras fait partie des damnés de l’histoire littéraire française. Pieusement embaumé par quelques figures royalistes, il n’est plus guère lu, encore moins édité. De temps à autres, quelques rééditions partielles viennent relancer une actualité discrète, comme la biographie magistrale publiée par Stéphane Giocanti en 2006 chez Flammarion, ou le dossier H aux éditions de l’Age d’homme publié en 2012 pour les soixante ans de sa mort.

Sa figure est embaumée, sa pensée est stérilisée. En effet, la répétition bécasse et peu réfléchie de ses fils spirituels, de 1945 à nos jours, a peu contribué à la perpétuation de sa réflexion, lui qui était pourtant qualifié par le Larousse de 1936 de « logicien » hors pairs. (On oublie un peu vite qu’il fut élu à l’Académie française en 1938). Hormis Pierre Boutang, bien peu nombreux sont ceux qui ont su assimiler et moderniser la pensée du maître. Les auteurs qui parlent de Maurras ou pensent avec lui sont, en général, ses fidèles continuateurs, mais ne renouvellent pas sa compréhension du monde.

Qui était-il pour mériter un tel châtiment ?

Figure intellectuelle et littéraire majeure de la France de la première moitié du XXe siècle, son magistère s’étend de 1898, date de la fondation du journal « l’Action française », jusqu’au début de la guerre, en 1939. Il a formé et vu passer près de lui parmi les plus grandes figures de son temps ; Georges Bernanos, Jacques Maritain, François Mauriac pour un temps très court, Robert Brasillach, Luçien Rebatet, Pierre Boutang, Jacques Perret, et tant d’autres. Tous n’ont fait que passer près de lui. Après s’être formés à son contact, ils se sont éloignés d’un combat qu’ils considéraient, à tout bien penser, comme stérile. Maurras était un chevalier du roi, mais quoi que ses intentions fussent pures, il ne fut bien souvent qu’un chevalier solitaire, entouré d’une troupe fidèle mais d’assez peu d’égaux.

Sa doctrine royaliste il l’acquit progressivement dans le courant des années 1890, avec la conviction que seule l’institution royale pouvait sauver la nation française de la désagrégation où la conduisait la République, régime des partis, placé au service de ce qu’il appelait les « Quatre Etats confédérés », c’est à dire quatre groupes sociaux dont les intérêts sont à ce point divergents de ceux de la nation qu’ils ne peuvent qu’agir contre elle. Ces quatre groupes étaient, pour Maurras, les juifs, les francs maçons, les protestants et les étrangers. Ici on touche à un point d’incohérence de la doctrine maurrassienne. En effet, la lecture de Maurras, passé l’énoncé de principe, révèle que le rejet de ces quatre états est fondé sur une collection de cas particuliers indéniables, dont un jugement général est tiré. C’est clairement un problème de méthode. Partant de l’exemple de telles familles de la haute société protestante, de telles familles juives, de telle loge maçonnique, il tire un jugement général dont il ne se départit jamais. A tel point que, pour l’antisémitisme, Maurras tourne à l’obsessionnel.

Ainsi, lorsque nous lisons Pour un jeune français, magistral essai publié clandestinement en prison en 1948, retraçant un demi-siècle de combat politique et littéraire et condensant les raisons de défendre la royauté, on peut lire, sous la plume de Maurras, des considérations sur les juifs rédigées de telle manière que l’on pourrait les croire écrites comme si la seconde guerre mondiale n’avait pas eu lieu. C’est pour le moins gênant…

Maurras était maladivement antisémite. Pourtant il ne prônait ni la discrimination politique et sociale, ni les persécutions. Il demandait soit l’expulsion, soit l’assimilation, et on le vit dresser des éloges funèbres magnifiques pour tels juifs ou tels protestants morts pour la France en 1914-1918. C’est ici un autre souci sous la plume de Maurras, son incompréhension, passé une certaine époque, des événements. Il écrit contre les juifs, durant la guerre, comme si aucun danger n’existait pour eux, dénonçant les mêmes turpitudes qu’avant 1939. Lorsque cela lui fut reproché à son procès il déclara ne pas avoir imaginé un seul instant que ses écrits aient pu contribuer à faire arrêter, déporter et exécuter des juifs.

Pour comprendre cet enferment stupéfiant de la part d’un homme d’une intelligence si supérieure, il faut revenir sur un point capital de sa physiologie. Maurras était sourd ! Sourd depuis l’âge de quinze ans. Il avait conçu de cette surdité qui lui fermait la carrière d’officier de marine, un tel dépit que longtemps il songea au suicide et conserva, dans son œuvre, notamment dans ses premiers contes philosophiques, comme ceux du Chemin de Paradis, une fascination pour la mort.

Maurras sourd n’en est pas moins une intelligence supérieure, un logicien inégalé. Lorsqu’il croise le fer, ses contradicteurs n’abandonnent le combat que faute d’arguments de leur côté. Ainsi en fut-il de l’opposition avec Marc Sangnier sur le sujet de la démocratie chrétienne, en une série de lettres et d’articles mis en forme dans La démocratie religieuse. Pourtant Maurras ne croyait déjà plus en Dieu. Mais, nouvelle contradiction de l’homme, il n’en conservait pas moins une dévotion personnelle à la Sainte Vierge et une secrète admiration pour sainte Thérèse de l’Enfant Jésus.

Maurras était un homme de système. Il modélisait et schématisait les problèmes de telle sorte, et avec un tel brio, qu’une grille d’analyse stricte pouvait se répéter ensuite sur l’ensemble des cas du même domaine. On peut critiquer l’absence de nuance, on doit souligner le créateur. Il fut ainsi un maître en analyse politique intérieure et internationale, à partir de son essai de 1905 De Kiel à Tanger, condamnant la diplomatie désastreuse de la IIIe République.

Enquêteur acharné depuis son Enquête sur la monarchie, série d’entretiens publiée dans la « Gazette de France » au début du XXe siècle, il ne cessa jamais de chercher le vrai, de vouloir comprendre le monde, quitte à parfois s’enfermer avec le monde dans un système de pensée rendu d’autant plus imperméable à la contradiction que la surdité coupait court à bien des conversations.

Pourtant, ses préfaces à l’Enquête sur la monarchie et à Mes Idées politiques sont deux chefs d’œuvre d’analyse de la politique d’Etat et d’anthropologie politique.

Enfin, il fut poète et analyste littéraire. Conteur philosophique, félibre de renom, ami aussi bien de Frédéric Mistral que d’Anatole France, il fut, par sa plume, le dernier maître de la langue classique. Celui pour lequel cette belle langue, pure et ordonnée, était une expression naturelle et point un plaquage de circonstance. On peut citer pèle-mêle quelques chefs d’œuvres des lettres françaises : Le chemin de Paradis, Quatre nuits de Provence, Le voyage d’Athènes, etc.

Cet homme à la pensée ample mériterait largement d’être relu, pour son souci du vrai, pour sa rigueur d’analyse, pour son sens aigu de la critique, pour la clarté de sa plume. Homme à la sensibilité bouillonnante qui aimait se montrer comme un monstre froid, il gagnerait à être relu pour son sens de l’unité de l’Etat, pour son patriotisme sans fard, pour son amour immodéré du beau et du vrai.

Espérons qu’un jour, une édition intégrale de l’œuvre de Charles Maurras verra le jour. Edition critique, qui livrera le maître de Martigues dans sa clarté, débarrassé des scories de son temps, débarrassé de ses propres erreurs comme l’antisémitisme ou l’invective systématique contre ses opposants politiques, mais où l’on pourra puiser à la source des belles lettres. Pierre Drieu La Rochelle a fait son entrée dans la bibliothèque de La Pléiade en dépit de son admiration pour le fascisme. Il serait temps qu’un penseur comme Maurras, qui n’avait pas ces amitiés sulfureuses avec l’ordre noir, pu enfin y faire également son entrée.

La prière de la fin, prison de Clairvaux, 1950

Seigneur, endormez-moi dans votre paix certaine
Entre les bras de l’Espérance et de l’Amour.
Ce vieux coeur de soldat n’a point connu la haine
Et pour vos seuls vrais biens a battu sans retour.

Le combat qu’il soutint fut pour une Patrie,
Pour un Roi, les plus beaux qu’on ait vus sous le ciel,
La France des Bourbons, de Mesdames Marie,
Jeanne d’Arc et Thérèse et Monsieur Saint Michel.

Notre Paris jamais ne rompit avec Rome.
Rome d’Athène en fleur a récolté le fruit,
Beauté, raison, vertu, tous les honneurs de l’homme,
Les visages divins qui sortent de ma nuit :

Car, Seigneur, je ne sais qui vous êtes. J’ignore
Quel est cet artisan du vivre et du mourir,
Au coeur appelé mien quelles ondes sonores
Ont dit ou contredit son éternel désir

Et je ne comprends rien à l’être de mon être,
Tant de Dieux ennemis se le sont disputé!
Mes os vont soulever la dalle des ancêtres,
Je cherche en y tombant la même vérité.

Ecoutez ce besoin de comprendre pour croire !
Est-il un sens aux mots que je profère ? Est-il,
Outre leur labyrinthe, une porte de gloire ?
Ariane me manque et je n’ai pas son fil.

Comment croire, Seigneur, pour une âme que traine
Son obscur appétit des lumières du jour ?
Seigneur, endormez-la dans votre paix certaine
Entre les bras de l’Espérance et de l’Amour.

A lire :

Pour découvrir l’œuvre de Charles Maurras on peut se référer au site Maurras.net, édition d’œuvres en lignes, commentées. On fera bien attention de passer outre le maurrassisme idolâtre des auteurs du site, pour se concentrer sur l’œuvre, disponible ici.

https://gabrielprivat78.wordpress.com/2013/02/02/maurras-le-damne/#more-105

Pour une Renaissance européenne : retrouver le fil de la continuité

  

Pour une Renaissance européenne : retrouver le fil de la continuité

« Vivre ensemble » : telle est l’injonction faite aux Européens en ce début du XXIe siècle. « Vivre ensemble » avec ceux dont on ne partage ni les origines, ni les mœurs, ni les coutumes, ni les interdits, ni la religion, ni la civilisation. Tel est le commandement diversitaire qui s’impose dans tous les pays européens. Au nom du multiculturalisme en Grande-Bretagne, dans les pays scandinaves, l’Allemagne et la Belgique. En France, par référence à une conception dévoyée de l’assimilation, devenue « intégration » et « inclusion ». Le tout sur fond d’une inversion du niveau des contraintes imposé à ceux d’ici, d’un côté, à ceux venus d’ailleurs, de l’autre. L’habituelle exigence d’adaptation des immigrés aux règles des pays d’accueil a été abandonnée, rendant la cohabitation plus difficile encore. Alors, pour rendre possible un « côte à côte » de plus en plus conflictuel, les élites progressistes ont mis en place une redoutable mécanique de déconstruction des traditions, de l’histoire, des références culturelles et religieuses. Il s’agit de faire croire qu’il n’y a plus ni passé, ni avenir, ni homme, ni femme, ni Blanc, ni Noir, ni chrétien, ni non chrétien. Les oligarques mondialistes ont renoncé à acculturer les autres, ils ont préféré déraciner les nôtres. Le Grand Bouleversement est mis au service du Grand Remplacement. Le Grand Effacement de la mémoire prépare le Grand Remplacement des peuples. Un tel phénomène est sans précédent.

Une ligne claire depuis l’aube grecque

Car malgré des ruptures historiques, l’histoire des Européens reste marquée par une profonde continuité depuis l’aube grecque. Et par une succession de renaissances, c’est-à-dire de retour aux sources. Renan l’avait rappelé, dans sa célèbre conférence de 1882 (souvent interprétée à tort comme une négation du rôle des origines), « Qu’est-ce qu’une nation ? ». Le chant spartiate (« Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes ») est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie. Les Athéniens, les Spartiates, les Thébains, les Éginois, les Milésiens et les citoyens des autres cités ne se pensaient pas Grecs mais ils se savaient Hellènes face aux Barbares. Ils surent s’unir face au Grand Roi perse avant de tomber sous la domination macédonienne puis romaine.

Voici la première étape de la longue continuité européenne : la Grèce vaincue apporte aux Romains son épopée (l’Iliade et l’Odyssée qui ont inspiré l’Énéide), sa mythologie et ses métamorphoses, sa philosophie (Platon, Aristote, Marc Aurèle, Lucrèce), ses mathématiques et son astronomie, sa rhétorique, son art – la sculpture en particulier. Les élites romaines sont bilingues et parlent le grec aussi bien que le latin. Rome étend son règne sur toute la Méditerranée (Mare nostrum), du Pont-Euxin (la mer Noire) aux Colonnes d’Hercule (le détroit de Gibraltar). Rome y répand son droit, son organisation mais aussi la culture grecque. À l’aube du Ier siècle, Octave Auguste, l’un des plus grands hommes d’État de l’histoire, fonde une construction politique qui dure quatre siècles. Davantage encore si l’on pense à son lointain héritier, le Saint Empire romain germanique qui se perpétue jusqu’en 1806. Et même jusqu’à aujourd’hui à travers l’idée d’empire qui reste fortement présente en Europe (1).

Les fractures se multiplient au IVe siècle. Les Barbares franchissent les frontières. L’instabilité politique s’installe. La vieille religion romaine décline. Le christianisme s’impose. Les vieux Romains – Celse, Ammien Marcellin, Symmaque – voient avec peine le monde du mos majorum (les règles de conduite des ancêtres) s’effondrer. Aujourd’hui encore, la chute de l’Empire romain reste un sujet de méditation.

Une histoire faite de multiples renaissances

Mais, par-delà la rupture, c’est le plus souvent la continuité qui l’emporte. Issu d’une secte juive, le christianisme s’hellénise rapidement. Les Évangiles sont écrits en grec. La philosophie et les mythes grecs nourrissent ce qu’il convient désormais d’appeler l’helléno-christianisme (2). Formés à la rhétorique latine, les auteurs chrétiens comme Tertullien ou Augustin d’Hippone reprennent les réflexions de Cicéron, Sénèque et Tite-Live sur les grandes figures romaines tel le consul Regulus, héros victorieux, puis malheureux, de la première guerre punique. Général et consul romain lors de la première guerre punique, Regulus s’empara de Tunis en 255 avant notre ère. Mais un revers de fortune conduisit ensuite à une défaite romaine. Fait prisonnier, il fut chargé par les Carthaginois de porter des propositions de paix à Rome. Il déconseilla au Sénat romain de les accepter. Puis, fidèle à la parole donnée, Regulus retourna se constituer prisonnier à Carthage où il fut torturé et mis à mort. Son histoire et son attitude ont nourri les réflexions des philosophes, des apologistes et des théologiens.

La relation nouée entre l’empire et le christianisme est une double hélice. Le christianisme primitif est souvent considéré comme un ferment de dissolution de la société romaine. Mais, après la chute de l’Empire romain d’Occident, c’est l’Église qui le prolonge en reprenant son organisation et ses structures territoriales : les évêques remplacent les préfets. Quand, en 496, Clovis abandonne le paganisme pour adorer le « dieu de Clotilde », il choisit d’abord l’orthodoxie catholique qui lui assure le soutien des évêques, plutôt que l’arianisme, hérésie niant la consubstantialité du père et du fils, en vogue chez les Germains convertis. Là encore, c’est la marque d’une forme de continuité impériale.

L’histoire du Moyen Âge est ponctuée de renaissances. C’est-à-dire de retour aux sources : renaissance carolingienne, renaissance ottonienne, renaissance du XIIe siècle. Les bons manuels d’histoire de France – tant qu’il en existait encore – présentaient Charlemagne comme l’inventeur de l’école. Une manière imagée d’évoquer la renaissance carolingienne : renouveau des études, présence de lettrés à la cour, développement des bibliothèques, redécouverte de la langue et des écrits latins, promotion des arts libéraux : trivium (grammaire, dialectique, rhétorique) et quadrivium (arithmétique, musique, géométrie, astronomie). Une renaissance d’ailleurs contestée par certains historiens qui considèrent qu’il n’y a pas de rupture au cours des « âges [réputés] sombres » du Ve au VIIIe siècle. C’est néanmoins à Rome, à Noël 800, qu’a lieu le sacre de Charlemagne, acte refondateur de l’empire.

Passons deux siècles et c’est la renaissance ottonienne qu’il faut évoquer. Là aussi, avec ses grands intellectuels, comme Gerbert d’Aurillac, le pape de l’an 1000. Et un renouveau artistique, qu’il s’agisse d’églises, de palais ou d’enluminures. La lumière vient de l’Empire romain d’Orient grâce à l’impératrice Théophano, princesse byzantine, épouse d’Otton II. La langue et la pensée grecques sont de retour et de grandes églises d’inspiration byzantine sont construites. Dix siècles plus tard, la capitale de l’empire ottonien, Quedlinburg, miraculeusement épargnée par les bombardements anglo-américains lors de la Deuxième Guerre mondiale, reste un joyau d’architecture médiévale et Renaissance.

Encore deux siècles et voici la renaissance du XIIe siècle, prélude au Temps des cathédrales (3) et aux grandes discussions théologiques autour du thomisme et du nominalisme. Sylvain Gouguenheim – dans un ouvrage (4) qui a indigné les esprits sectaires – a montré que l’abbaye du Mont-Saint-Michel avait accueilli les traducteurs d’Aristote du grec en latin, sans passer, comme la vulgate islamophile le prétend, par le syriaque et l’arabe. La diffusion dans toute l’Europe de ces traductions de textes antiques venus directement de Constantinople sans les détours d’El Andalous fut considérable. Elle a inspiré à Bernard de Chartres (autour de 1100) cette réflexion : « Nous sommes comme des nains juchés sur des épaules de géants, ainsi pouvons-nous voir mieux et plus loin qu’eux, non que notre vue soit plus perçante ou notre taille plus élevée, mais parce que nous sommes soulevés en l’air et portés par leur hauteur gigantesque. » Une expression d’une grande force, reprise plus tard par Newton, pour souligner le rôle fondamental de la transmission.

La chute de Constantinople

1453 est une date clé de l’histoire du monde, qui voit la chute de Constantinople et de l’Empire romain d’Orient. Pour beaucoup d’historiographes, c’est la fin du Moyen Âge et le début de la Renaissance. La grande. En fait, l’ascendant des textes antiques sur l’Occident est bien antérieur à la conquête de Byzance par les Turcs. C’est le Quattrocento italien qui marque le début de la Renaissance. Reste que la chute de Constantinople accélère cette transmission et cette acculturation en conduisant beaucoup de lettrés byzantins à se réfugier en Italie. Sculpture, peinture, littérature : l’Antiquité revient en force dans l’art et la vision du monde européen. En peinture, l’art du portrait, reconnaissance du caractère unique de la personne, se développe. Et la grande peinture – histoire ou mythologie, héritées de l’Antiquité – prend une place croissante à côté des tableaux religieux. Ce formidable essor se prolonge avec l’art classique et l’art baroque.

Précédé par La crise de la conscience européenne (1685-1715), l’avènement des Lumières fait basculer l’Europe vers la modernité (5). Jusqu’en 1750, la question de l’identité ne se pose pas : chaque homme appartient à un lieu, il est le produit d’un héritage. Et il en est globalement ainsi de la religion selon le principe appliqué en Allemagne : cujus regio, ejus religio (dans chaque principauté chaque homme suit la religion du prince). Ce sont les Lumières qui posent la question de l’identité « construite » en affranchissant l’homme de sa naturalité au nom du libre choix. Dans la foulée, les révolutions américaine et française émancipent les sujets du monarque, des corporations, des États et du patrimoine culturel et religieux. Pour le meilleur et pour le pire.

Les fourgons de la Grande Révolution éveillent le sentiment national des peuples. Le XIXe siècle est celui des nationalités. De 1789 à 1945, le problème de l’identité se règle dans le cadre réducteur des nations. Sans pour autant que l’idée d’empire disparaisse : empire français (Napoléon Ier et Napoléon III), empire d’Autriche, héritier du Saint Empire, empire russe, ce dernier voyant en Moscou la troisième Rome qui a repris le flambeau de Constantinople.

Le désastre de 1914-1918 débouche sur le nihilisme contemporain. La guerre industrielle discrédite les valeurs héroïques. La paix de Versailles crée les conditions de la catastrophe suivante. L’identité nationale se disloque après 1945. Adossée à la condamnation du national-socialisme, la culpabilité de l’Allemagne est progressivement étendue à toutes les nations européennes. Une culpabilité bientôt élargie à la critique du colonialisme et de l’esclavage, que pourtant les Européens – à la différence de tous les autres peuples – ont aboli. En lieu et place d’une histoire mettant en perspective de hauts faits, sans pour autant nier les chemins de traverse, on inculque aux Européens un « devoir de mémoire » frelaté et destructeur. « Un devoir de mémoire » dans lequel la continuité de l’histoire européenne et de ses valeurs semble définitivement perdue.

Retrouver le fil de la continuité

S’ils veulent inscrire leur marque dans le siècle qui commence, et non finir dans les poubelles de l’histoire, les Européens sont appelés à se ressaisir et se ressourcer. Sortir de l’ère des ruptures (1789, 1945, 1968) et reprendre le fil de la continuité. Connaître, reconnaître et assumer avec fierté leurs origines : ethniques, civilisationnelles, religieuses. Le peuplement de l’Europe, tel qu’il est resté sans changement jusqu’au milieu du XXe siècle, remonte à 5 000 ans. Lorsque le peuple européen d’origine a entrepris sa dispersion en quittant les steppes pontiques vers l’est et la Sibérie, vers le sud, la Perse et l’Inde, et surtout vers l’ouest, c’est-à-dire l’Europe. Les hommes et les femmes de la civilisation de la céramique cordée ont occupé progressivement l’Europe occidentale. Une terre vide d’hommes pour l’essentiel, à l’exception d’un petit nombre de chasseurs-cueilleurs auxquels les conquérants indo-européens se sont unis. Là est le fondement ethnique du peuple européen.

Là est aussi l’origine de sa civilisation. De ses langues – slaves, germaniques, celtiques, romanes –, toutes dérivant d’une origine commune. De leur vocabulaire, de leur syntaxe. Là est aussi la source d’une cosmogonie partagée. Et d’une organisation sociale structurée autour de la hiérarchisation et de la distinction des fonctions de souveraineté (magico-religieuse), de défense (extérieure et intérieure) et de production et de reproduction. Et d’une conception du monde fondée sur la représentation et sur l’incarnation comme sur le respect dû aux femmes. Pour protéger leur espace, leur univers, leur continent, les Européens ont dû lutter contre le monde extérieur. Il y eut la lutte de l’Orient contre l’Occident. Avec la victoire des libertés grecques contre l’Empire perse. La victoire de la raison romaine face à Carthage. La victoire des Romains et de leurs alliés barbares face aux hordes hunniques venues d’Asie aux Champs catalauniques. Puis, durant quatorze siècles, la chrétienté et l’islam s’affrontèrent à travers la Reconquista de la péninsule ibérique, les croisades et la lutte contre le Grand Turc. Et, il est aussi juste de parler d’identité chrétienne de l’Europe, union du message évangélique, de la raison romaine et de la pensée grecque, alliance de culture savante et de foi populaire, magnification d’une géographie sacrée millénaire, harmonie du ciel et des sources.

Car qu’est-ce qu’un peuple ? Des origines communes, une géographie partagée, un espace ordonné de la même manière, des intérêts communs. Tout cela, les Européens le possèdent. Et les exigences de Renan ne sont pas insurmontables : « Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. » Dit par Dominique Venner : « L’Europe n’est pas née des traités de la fin du XXe siècle, elle est issue de peuples frères qui, entre la mer Baltique et l’égée, sur quelques milliers d’années, donnèrent naissance à une communauté de culture sans égal ». Il est temps – plus que temps – pour les Européens de se réapproprier leur héritage. De se ressourcer dans les hauts lieux, les paysages sublimes, les grands musées, l’héritage des bibliothèques, la vie des hommes illustres, le souvenir des hauts faits.

Pour un réveil européen, Nature – Excellence – Beauté, ouvrage collectif présenté par Philippe Conrad et Grégoire Gambier, dirigé par Olivier Eichenlaub, Éditions de La Nouvelle Librairie, collection « Iliade », septembre 2020, 192 pages, 16 euros.

Notes

  1. Thibaud Cassel et Henri Levavasseur, « L’idée impériale en Europe », dans Ce que nous sommes (collectif, Pierre-Guillaume de Roux – Institut Iliade, 2018).
  2. Yvan Blot, L’Héritage d’Athéna – Les racines grecques de l’Occident (Les Presses bretonnes, 1996).
  3. Georges Duby, Le Temps des cathédrales (Gallimard, 1976).
  4. Sylvain Gouguenheim, Aristote au mont Saint-Michel (Seuil, 2008).
  5. Paul Hazard, La Crise de la conscience européenne (Boivin et Cie, 1935).

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