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samedi 2 août 2025

Une cathédrale et un baptistère du Ve siècle découverts à Vence

 

Une cathédrale et un baptistère du Ve siècle découverts à Vence

Une cathédrale et un baptistère du Ve siècle conservés dans un état exceptionnel ont été découverts par hasard à Vence, près de Nice, à l’occasion de la réfection des halles marchandes de la ville.

Outre les fondations, un baptistère extérieur a également été découvert, ainsi qu’une trentaine de sépultures, celles d’évêques, de chanoines ou de notables. Au total, l’ensemble architectural s’étend sur une trentaine de mètres de longueur. Franck Sumera, conservateur général du service archéologie à la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) de la région Paca, indique :

«Nous avons été sollicités par la ville à l’occasion de la réfection de ses halles marchandes et, lors du démontage des sols, nous avons eu la surprise de découvrir que le bâtiment épousait les formes de l’ancienne cathédrale que l’on imaginait jusqu’à présent sous la cathédrale construite au XIe siècle». «C’est essentiel pour comprendre ces premiers temps chrétiens, dans une région qui a joué un rôle majeur dans l’implantation du christianisme en France, via notamment les évêques de Saint-Honorat, dans les îles de Lérins, à Cannes». «Aujourd’hui, avec la découverte de ces sépultures, on se prend à rêver de pouvoir mettre des noms sur certains des individus exhumés grâce aux biographies, que l’on connaît de certains évêques. C’est faisable, c’est d’ailleurs ce qui a été fait à Notre-Dame , à Paris».

Au terme du chantier de fouilles, la ville va poursuivre son projet de halles marchandes en valorisant une partie du patrimoine découvert.

https://lesalonbeige.fr/une-cathedrale-et-un-baptistere-du-ve-siecle-decouverts-a-vence/

mercredi 17 juillet 2024

20 juin 451 : la bataille des champs Catalauniques ou le crépuscule d’un empire

 

©National Library of the Netherlands
©National Library of the Netherlands
Le 20 juin 451, sur les plaines de la Marne, s’est joué le destin de la Gaule. Au crépuscule du règne de l'Empire romain d’Occident, les peuples se sont unis afin de lutter contre un adversaire commun dont le nom était synonyme de terreur : Attila, fléau de Dieu.

Un monde romain fragilisé et menacé

Au milieu du Ve siècle après Jésus-Christ, l’Empire romain d’Occident est encore en place. Cependant, pendant les dernières décennies, il dut subir les nombreuses invasions des peuples barbares le long de ses frontières. Si certaines furent repoussées, d’autres furent négociées et acceptées en échange d’une participation militaire des envahisseurs à la défense du territoire romain. Ce procédé fut officialisé par la signature de plusieurs fœdus, désignant des traités d’alliances entre Rome et des peuples alliés. Parmi ces derniers, on compte principalement, au Ve siècle, les Vandales, les Wisigoths ou encore les Francs Saliens. Tous ont fui, des décennies plus tôt, vers l’ouest afin d’échapper à une nouvelle puissance émergente à l’est qui les menaçait : les Huns.

Ces nomades venus d’Asie ont réussi à imposer leur domination de la Germanie à la mer Caspienne et menacent désormais les empires romains. Celui d’Orient se voit même obligé de verser, chaque année, un tribut afin de ne pas être envahi, voire détruit. Enhardis par leurs nombreuses conquêtes, en 451, le regard des Huns et de leur chef Attila se porte désormais sur la Gaule.

« Là où il passait, l’herbe ne repoussait pas »

Fort d’une puissante armée de cavaliers et soutenu par les guerriers des peuples soumis comme les Ostrogoths ou les Gépides, dont le nombre total varie entre 30.000 et 100.000 hommes, Attila franchit le Rhin au printemps 451. Ne rencontrant pas de véritable opposition organisée, le chef des Huns décide de diviser son armée. Son aile gauche se dirigera vers la Moselle, son centre vers Paris et Orléans et son aile droite vers Arras. S’ensuivent ainsi pillages et carnages après le passage d’Attila dont le chroniqueur médiéval Grégoire de Tours disait que « là où il passait, l’herbe ne repoussait pas ».

Cependant, au mois de mai, il fait sonner la retraite et la fin des sièges entamés notamment à Orléans. Toutes les armées ont pour ordre immédiat de se retirer en Gaule Belgique, non loin de Châlons-sur-Marne, afin de se rassembler. En effet, Rome arrive avec ses troupes dirigées par le général Flavius Aetius. Ce dernier a réussi à fédérer les peuples Wisigoths, Alains, Francs et Burgondes à sa cause, et celle de l’Empire romain d’Occident. Avec ses 50.000 soldats, le commandant romain a bien pour objectif d’en finir avec son vieil ennemi qu’il connaît depuis l’enfance.

Vaincre ou périr

Le 20 juin, les deux armées se regroupent sur les champs Catalauniques afin de mieux se détruire. Attila se place au centre de son armée tandis qu’il confie son aile gauche à Ardaric, chef des Gépides, et son aile droite à Valamir, roi des Ostrogoths. Face à eux, Aetius décide de se placer à son aile droite avec les Francs et les Burgondes, tandis que les Wisigoths, menés par leur roi Théodoric, se placent à gauche. Le centre est laissé aux Alains et leur roi Sagiban.

Les hostilités commencent par un affrontement entre les deux peuples Goths qui se disputent les hauteurs. Attila détache quelques contingents de son aile droite pour soutenir son « allié », mais en profite aussi pour attaquer les Alains face à lui qui réussissent malgré tout à résister efficacement. Aetius profite que son adversaire soit retenu pour enfoncer son aile droite affaiblie, puis de tenter d’encercler Attila avec l’aide de Théodoric. Le chef des Huns, voyant le piège qui se referme sur lui, ordonne la retraite immédiate de ses troupes. Aetius refuse de le poursuivre en raison des nombreuses divisions et querelles qui menacent la cohésion de son propre camp. Il laisse ainsi son ennemi mortel repartir vers ses contrées orientales où il décédera en 453, sans jamais tenter à nouveau d’envahir l’Occident.

Au terme de cette bataille, la Gaule est sauvée. Cependant, l’Empire romain d’Occident sort affaibli de cette guerre qui entérine le fait que Rome n’est plus capable d’assurer à elle seule la sécurité et la défense de son territoire. Ainsi dans son livre Les 100 plus grandes batailles de l’Histoire (Place des victoires), Paolo Cau, spécialiste de l'Histoire militaire, note que dans « ce qui est peut-être la première grande bataille européenne post-romaine […] la légion de la tradition militaire romaine n'est plus qu'un souvenir ». Cependant, de cet événement émerge, en 457, du peuple des Francs une nouvelle dynastie par l’avènement d’un nouveau roi : Childéric Ier, père de Clovis et enfant supposé de Mérovée. De ce sang mérovingien seront ainsi érigées les fondations de notre pays qui porte à jamais le nom du peuple franc.

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/20-juin-451-la-bataille-des-champs-catalauniques-ou-le-crepuscule-dun-empire/

lundi 22 avril 2024

Nîmes (30) : impressionnante découverte lors d’une fouille archéologique

 

L’Institut National de Recherche Archéologique Préventive a fait une impressionnante découverte lors d’une fouille rue de Saint-Gilles à Nîmes (Gard). En amont de la construction d’un immeuble, un ensemble funéraire couvrant plusieurs siècles a été mis au jour ainsi qu’une voie Antique.

Entre le 22 septembre et le 3 novembre dernier (2014), une équipe de sept archéologues de l’INRAP a mis au jour un ensemble funéraire couvrant une période allant du Ier siècle avant notre ère jusqu’au VIème siècle. D’origine préventive et prescrite par l’État, cette fouille a notamment permis la découverte d’une sépulture d’époque wisigothique à Nîmes, une première archéologique. “Que les wisigoths soient passés par Nîmes, nous le savions déjà. En revanche, c’est la toute première fois que l’on identifie une tombe wisigothique du Vème siècle” explique Cécile Martinez de la direction interrégional de l’INRAP. Située rue de Saint-Gilles, les fouilles ont également permis de mettre au jour le tracé de la voie Antique qui reliait Nîmes à Espeyran (ancien nom de Saint-Gilles), ainsi que son embranchement avec une voie secondaire arrivant depuis le sud-ouest. Si l’origine exacte de ces voies n’est pas connue à ce jour, elles remonteraient au moins à l’Antiquité, et ont pu être utilisé pendant plusieurs siècles. Pour Marilyne Bovagne, responsable scientifique de l’opération, l’analyse des données récoltées pourrait mener vers d’autres découvertes. “Cette première attestation d’un cimetière d’époque wisigothique témoigne de leur influence sur la ville de Nîmes pour laquelle on possède très peu d’éléments archéologiques de la période allant du Vème au VIIème siècle. Des analyses pratiquées sur la parure pourraient renseigner sur les tissus portés, des prélèvements sur les ossements pourraient être révélateurs de pratiques alimentaires à Nîmes à cette époque.”

Un guerrier gaulois et un gladiateur parmi les trouvailles

Une vingtaine de tombes ont été étudiées, dont les plus anciennes datent de l’époque dite Républicaine (IIème et Ier siècle avant notre ère). Des objets appartenant probablement à un guerrier de la société gauloise ont été découverts soit une épée, une lance et un umbo (partie métallique de bouclier), ainsi qu’une stèle Antique avec une inscription latine mentionnant un gladiateur. La plupart des autres sépultures ont été emménagées au moyen de tuiles plates et courbes, une technique caractéristique de l’Antiquité tardive et du Haut Moyen âge (du IVème au VIeme siècle). La présence de cet ensemble funéraire aux abords d’une voie Antique peut sembler anecdotique à première vue, mais elle témoigne d’une habitude de l’époque. “Cette configuration est connue dans l’Antiquité puisqu’on inhumait ou incinérait aux abords extérieurs des remparts, le long des chemins d’accès, à la vue des vivants pour conserver la tombe dans la mémoire. Pour la période suivante qui voit s’imposer le christianisme, on aurait tendance, quand les conditions le permettent, à regrouper les défunts à proximité des églises. Mais dans le cas présent, nous n’avons pas trouvé d’église dans l’emprise de fouille”.

[…]

objectifgard.com

https://www.fdesouche.com/2014/12/03/nimes-30-impressionnante-decouverte-lors-dune-fouille-archeologique/

vendredi 19 avril 2024

Le baptême de Clovis à Reims : quand la France naquit à Noël

 

Tandis que se répandait l’eau du baptistère sur une armée convertie, et que s’ébattait la colombe immaculée, le prodige français voyait le jour. La petite France ouvrait ses yeux écarquillés sur le monde, elle venait à la vie et respirait. Sans doute ses premiers cris furent-ils : « Noël ! Noël !  ».

La France venait de naître, en ce vingt-cinq décembre 496. Elle venait de loin : sa conception avait duré non pas neuf mois, mais cinq siècles.

Déjà, le ménage complexe de l’alouette gauloise et de la louve capitoline avait commencé de faire apparaître ses membres. Jacques Bainville ne manqua pas de souligner l’importance capitale de cette antique gestation, ces cinq-cent ans pendant lesquels la Gaule partagea la vie de Rome :

« Jamais colonisation n’a été plus heureuse, n’a porté plus de beaux fruits, que celle des Romains en Gaule. D’autres colonisateurs ont détruit les peuples conquis. Ou bien les vaincus, repliés sur eux-mêmes, ont vécu à l’écart des vainqueurs. Cent ans après César, la fusion était presque accomplie et des Gaulois entraient au Sénat romain.

Jusqu’en 472, jusqu’à la chute de l’Empire d’Occident, la vie de la Gaule s’est confondue avec celle de Rome. Nous ne sommes pas assez habitués à penser que le quart de notre histoire, depuis le commencement de l’ère chrétienne, s’est écoulé dans cette communauté : quatre à cinq siècles, une période de temps à peu près aussi longue que de Louis XII à nos jours et chargée d’autant d’évènements et de révolutions. Le détail, si l’on s’y arrêtait, ferait bâiller. Et pourtant, que distingue-t-on à travers les grandes lignes ? Les traits permanents de la France qui commencent à se former. »

L’ébauche de cette France, celte de sang et pénétrée de latinité, connaissait déjà le saint nom de Jésus. Martyre et charité avaient marqué la terre gallo-romaine. Au nom du Christ, la lyonnaise Blandine avait versé son sang dans les arènes de la capitale des Gaules. En Touraine, S. Martin avait prodigué la charité, déchirant son pourpre mantel et l’appliquant sur le dos frêle d’un miséreux. […]

C’est à Clovis, petit-fils de Mérovée, qu’allait incomber la tâche de faire venir au monde la petite France. […] La victoire se penchait sur le berceau de la France. Vieux sang gaulois, génie latin et glaive franc s’étaient réunis autour de la Croix. L’Eglise de saint Rémi, habile sage-femme, sortit avec douceur la tête de notre France. Au milieu des décombres d’un Empire romain depuis vingt ans éteint, la jeune enfant riait. La latinité se muait en Chrétienté ; le nourrisson en serait la fille aînée. Devant elle, les étendards du roi s’avançaient.

A Noël, le monde découvrait le nouveau-né, enfant des Romains et des Saliens. A Noël, l’Histoire rencontrait la France. Une croix d’or ornait sa frêle poitrine.

 Source

https://www.fdesouche.com/2015/01/02/bapteme-clovis-reims-france-naquit-noel-25-decembre-496/

vendredi 1 mars 2024

La bataille des champs Catalauniques (20 juin 451)

 Auteur : Aetius

Au cours de l’été 451 apr. J.-C. s’opposent aux champs Catalauniques deux coalitions hétéroclites, l’une emmenée par le patrice Aetius, l’autre par Attila roi des Huns. La date de la bataille est incertaine (peut-être septembre), le lieu l’est également.

Les Huns sont un peuple originaire d’Asie, proto-turc avec des composantes de type mongol (un quart selon l’historien Walter Pohl), qui fait son apparition en Europe orientale au IIIe siècle. En 375, les Huns traversent le Don, détruisent l’empire alain des rives de la Caspienne et repoussent vers l’Ouest tous leurs ennemis par la terreur qu’ils inspirent. Attila naît en 395 et est élevé à la cour de Constantinople. Adulte, il retourne dans la vallée du Danube où il gouverne son royaume avec son frère Bléda de 434 (mort de son oncle Ruga) à 445 (assassinat de Bléda). En 446, toutes les tribus des Huns sont rassemblées sous son commandement.

I. Les raids sur l’Empire romain (441-451)

Attiré par les richesses de l’Empire romain d’Orient qu’il connaît bien, Attila l’attaque à deux reprises (441-443 et 447-449) jusqu’à mettre le siège devant Constantinople. L’empereur d’Orient Théodose II achète la paix en lui versant d’énormes tributs. Le roi des Huns se tourne alors vers l’Occident et demande la main d’Honoria, sœur de l’empereur d’Occident Valentinien III, prétexte pour attaquer l’Empire (réclamation d’une dot). Il espère s’y approprier de larges territoires dont l’Aquitaine wisigothique. Il peut compter sur quelques alliés, dont les Vandales.

Attila passe le Rhin début avril 451 avec une armée d’environ 200.000 hommes (de toutes origines). Il parvient sans difficulté jusqu’à Metz qu’il assiège et détruit la veille de Pâques (7 avril), massacrant tous ses habitants. Parcourant la Champagne, il s’en prend à Reims, Saint-Quentin et Laon. Les Gallo-Romains pensent que le chef des Huns va se diriger vers Lutèce, riche ville de 2000 habitants, mais, apprenant qu’elle est bien défendue (les Lutéciens sont galvanisés par Geneviève qui les exhorte à ne pas quitter la ville mais au contraire à s’armer et la fortifier), il s’en détourne pour Orléans, point de passage obligé pour traverser la Loire.

L’évêque d’Orléans, Aignan, ancien militaire, quitte la ville avant le siège pour implorer l’aide du généralissime romain Aetius à Arles. Consul en 432 et patrice (titre honorifique) en 433, Aetius dispose d’un pouvoir important à Ravenne auprès de l’empereur d’Occident et il connaît bien les Huns pour avoir été dans sa jeunesse otage à la cour du roi hun. Devenu officier romain, il en a recruté à plusieurs reprises dans son armée pour leur courage. Celui-ci demande à Aignan de pratiquer une résistance à outrance jusqu’à son arrivée fixée au 14 juin 451. De retour dans sa cité, l’évêque galvanise ses habitants, leur fait chanter des psaumes et organise la défense. Les Huns, qui possèdent des machines de siège (capturées aux Romains ou construites à l’aide de transfuges romains), lancent plusieurs assauts et finissent par crever la muraille.

Alors que la ville s’apprête à tomber, les habitants voient au loin arriver l’armée de secours commandée par Aetius englobant entres autres les Wisigoths de Théodoric Ier, les Alains de Sangiban, les Burgondes de Gondioc et les Francs saliens de Mérovée (incertain), des Armoricains et des Bretons. En apprenant l’arrivée de l’armée de secours, l’évêque dit « C’est le secours du Seigneur » (Grégoire de Tours, II, 7). Les Huns sont contraints de lever le siège et de se replier. Cette délivrance qui paraît miraculeuse en rappelle une autre, celle de Jeanne d’Arc en 1429. A la mi-juin, les Huns installés au Campus Mauriacus, près de Troyes, sont rattrapés par les troupes d’Aetius.

II. La bataille des champs Catalauniques

Le déroulement de la bataille nous est connu par l’historien goth Jordanès (de langue latine), qui écrit un siècle après les faits mais qui semble avoir eu à sa disposition des documents fiables. La plaine où s’est déroulée le combat fut appelée « champs Catalauniques », nom qui vient probablement de catalauni (« chefs de guerre ») du gaulois catu, « combat », et de uellaunos, « chef ».

Attila, tout comme Aetius, commande une vaste coalition de Germaniques (il est entouré d’une « tourbe de rois » selon l’expression de Jordanès), où les Ostrogoths de Valamir sont les plus nombreux. Sont présents les Gépides d’Ardaric, les Hérules, les Alamans, les Suèves, les Skires, les Ruges, les Bructères, les Francs ripuaires et les Thuringiens. Les Romains et les Huns sont minoritaires au sein des deux coalitions.

Le nombre de combattants n’est pas connu. Jordanès en attribue 500.000 à Attila, ce qui est invraisemblable compte tenu des moyens logistiques. Les historiens militaires s’accordent autour de 25.000 à 50.000 hommes pour chacune des deux armées, ce qui reste énorme pour l’époque. Selon Jordanès, Attila inquiet consulte ses chamans avant la bataille, lesquels lui annoncent sa propre défaite mais aussi la mort du chef ennemi. Néanmoins, « Attila estima que la mort d’Aetius était souhaitable même au prix de sa défaite. » (Getica, XXXVII, 134-196).

Le matin du 20 juin, Attila décide de se mettre au centre du dispositif. A sa droite sont placés les Ostrogoths et à sa gauche les Gépides et les autres peuples germaniques. De l’autre côté, Aetius met au centre les Alains de Sangiban dont il se méfie, à droite les Wisigoths et les Francs saliens. Le général romain se place à gauche. Son plan consiste à tourner l’ennemi par son aile droite (les Wisigoths).

La nuit même avant la bataille, les Francs rencontrent une armée gépide fidèle à Attila ; l’affrontement qui s’en suit (dans l’obscurité) met hors de combat plusieurs milliers d’hommes de chaque côté.

Le 20 juin en début d’après-midi débute la véritable bataille. Les Wisigoths affrontent et taillent en pièces les Ostrogoths, mais leur roi Théodoric est tué au cours du combat, soit en tombant de cheval, soit en recevant un javelot lancé par Andag, chef ostrogoth. Les Romains et les Francs saliens d’Aetius attaquent les Francs ripuaires, les Thuringiens, les Suèves et quelques Burgondes ralliés à Attila. Les Huns, au centre de la bataille, lancent une violente charge de cavalerie mais se heurtent aux cavaliers alains qui leur tiennent tête. Habitués aux attaques fulgurantes, les cavaliers huns sont peu habitués à soutenir une pression continue de la part de l’ennemi. Les Wisigoths se portant vers les Huns (conformément au plan d’Aetius) forcent Attila à reculer jusque dans son camp circulaire de chariots, alors que la nuit tombe. La prédiction des chamans d’Attila se révèle juste, mais c’est Théodoric qui a perdu la vie, et non Aetius comme le pensait le chef hun.

Le lendemain, les Huns dans leur camp se tiennent prêts à se battre, se préparant à subir un siège. Attila aurait fait élever un bûcher composé de selles de chevaux dans lequel il se tenait prêt à se jeter en cas de défaite. Les Wisigoths cherchent le corps de leur roi. « Ils le trouvent au milieu de très nombreux cadavres, et, l’ayant honoré par des chants, ils l’enlèvent sous les yeux de l’ennemi. Vous eussiez vu des troupes de Goths dans le fracas de leurs voix discordantes qui, alors que la guerre faisait toujours rage, étaient venus rendre les honneurs funèbres » (XLI, 214). Après avoir entrechoqué leurs armes, ils proclament Thorismond, frère de Théodoric, roi.

Aetius et Thorismond décident de ne pas pousser plus loin leur avantage pour des raisons stratégiques. Aetius pense que si les Huns sont éliminés, l’Empire romain d’Occident va passer sous la coupe des Wisigoths (il voit dans les Huns un contrepoids aux Wisigoths). Au contraire, Thorismond se dit que si les Huns sont écrasés, l’Empire va se retrouver fortifié par l’afflux d’un grand nombre de mercenaires Huns. Aucun des deux hommes ne voyant son intérêt dans l’anéantissement des Huns, et le mythe de l’invincibilité d’Attila ayant volé en éclats, l’alliance de circonstance entre Romains, Wisigoths et Alains se brise et Thorismond part pour Toulouse (l’année suivante, les Wisigoths de Thorismond écrasent leurs anciens frères d’armes, les Alains de Sangiban !). Attila peut battre en retraite tranquillement ; il passe le Rhin avec le prestigieux évêque Loup comme otage, pour ne pas être attaqué.

III. Les derniers feux d’Attila (452-453)

Attila ne revient plus en Gaule, mais ses forces restent suffisamment importantes pour attaquer l’Italie. Après avoir réorganisé ses forces, il descend la péninsule italienne en 452, rase Aquilée (une partie de ses habitants iront se réfugier sur des îlots au Sud, formant l’embryon de la future Venise), pille Milan, Padoue, Vérone et Pavie. Aetius laisse à leur sort les villes du Nord et se réfugie à Rome avec l’empereur ; son projet était de quitter l’Italie avec Valentinien III mais le Sénat s’y est opposé. L’empereur d’Orient Marcien, successeur de Théodose II, apporte son aide en attaquant les Huns du Danube, ouvrant en cela un deuxième front, et en envoyant des auxiliaires en Italie.

L’armée des Huns est affaiblie par la chaleur, les exhalaisons et moustiques des marais d’Aquilée, le manque de vivres (famine de 451), la dysenterie. Alors qu’il marche sur Rome, ville très bien fortifiée, le pape Léon le Grand, ami d’Aetius, se porte à sa rencontre. Au cours d’une entrevue dont le contenu est resté secret, le pape parvient à convaincre le chef hun de se détourner de l’Italie pour retourner en Pannonie.

Le « fléau de Dieu » décède en 453, le soir de ses noces avec une princesse burgonde, des suites d’une hémorragie selon Jordanès. La coalition disparaît avec son chef, ses composantes ne parvenant pas à s’entendre et s’entre-déchirant. Une partie des Huns se dirige vers l’Est, dans la région de la Volga. Ils ne représenteront plus de menace sérieuse. Quant à Aetius, il ne survit qu’un an à son ancien ennemi, l’empereur Valentinien III, ayant peur pour son trône et jaloux de sa gloire, le faisant assassiner en 454.

Sources :
CHAUTARD, Sophie. Les grandes batailles de l’Histoire. Studyrama, 2010.
ROUCHE, Michel. Attila, la violence nomade. Fayard, 2009.

https://www.fdesouche.com/2011/10/16/desouche-histoire-la-bataille-des-champs-catalauniques-20-juin-451/

vendredi 16 février 2024

Le mystère Clovis, de Philippe de Villiers

 

Amoureux de la France et défenseur de ses racines chrétiennes, Philippe de Villiers a consacré sa vie à promouvoir ses idées en s’investissant successivement dans trois domaines différents : le spectacle, la politique et, dernièrement, l’écriture de romans historiques. Sa dernière œuvre est ainsi consacrée à Clovis, premier roi chrétien du royaume de France. Il en profite pour nous éclairer sur l’époque actuelle.

La plus grande réussite de Philippe de Villiers reste la création en Vendée, en 1978, du fascinant spectacle nocturne La Cinéscénie, exaltant l’esprit de résistance des vendéens lors de la guerre de Vendée. Il y ajoute en 1989 le Puy du Fou, devenu sans doute aujourd’hui le meilleur parc d’attractions à thème historique au monde. Dans la plupart des attractions, les héros auxquels s’identifie le public défendent leur village, leur royaume ou leur religion face à des ennemis venus de l’extérieur (romains, vikings, anglais, révolutionnaires…).

Mais sur le plan politique, il ne parvient pas à porter au pouvoir les idées de la droite conservatrice. Il commence par démissionner de la sous-préfecture à la suite de l’élection de François Mitterrand (1981), puis il exerce la fonction de secrétaire d’État à la Culture de 1986 à 1987, dans le gouvernement Chirac. Il est ensuite député et président du conseil général de la Vendée. Fondateur et président du Mouvement pour la France (MPF), parti politique souverainiste souffrant de la concurrence du Front National, il échoue aux élections présidentielles de 1995 (4,74 %) et de 2007 (2,23 %).  Il connaît son heure de gloire lors des élections européennes de 1999, la liste souverainiste De Villiers-Pasqua obtenant 13,06 des voix et devançant même la liste du RPR menée par le futur président Sarkozy.

Récemment, souhaitant « troquer les électeurs contre des lecteurs », il a entamé une carrière de romancier, qui lui permet avec réussite de promouvoir les personnages historiques qu’il affectionne. A côté d’ouvrages davantage politisés (Les turqueries du Grand Mamamouchi en 2005, Les Mosquées de Roissy en 2006, Une France qui gagne en 2007, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu en 2015, Les cloches sonneront-elles encore demain ? en 2016, Philippe de Villiers a ainsi publié des romans historiques : Le roman de Charette (2012), Le roman de Saint Louis (2013) et Le Roman de Jeanne d’Arc (2014).

Avec son nouveau roman historique, il conte la vie de Clovis comme si celui-ci s’exprimait à la première personne. Son style épique, voire lyrique, lui permet de présenter avec passion la naissance de la France en insistant sur sa vocation chrétienne.

Le contexte est fidèlement reproduit, notamment la description du peuple des Francs. On découvre ainsi, à la fin du Vème siècle, l’importance de la religion nordique chez les peuples germaniques et le développement du christianisme chez ceux déjà romanisés.

« Je laisserai aux Bretons leur indépendance et leurs chefs nationaux, à condition qu’ils s’en tiennent à leurs titres de comte et non de rex »

Bien sûr, on revit la naissance de Clovis (vers 466), le début de son règne dans le nord de la Gaule à la suite de la mort de son père Childéric Ier, roi des Francs saliens (vers 481), ses efforts pour agrandir le territoire de son royaume vers le sud, l’épisode du vase de Soissons, la conquête de Nantes en 490. Philippe de Villiers explique selon lui pourquoi Clovis n’envahit pas la Bretagne : « Je laisserai aux Bretons leur indépendance et leurs chefs nationaux, à condition qu’ils s’en tiennent à leurs titres de comte et non de rex » (p. 141-142). Puis il met l’accent sur les discussions de Clovis avec l’évêque de Reims (futur saint Remi) qui recherche la protection d’une autorité forte, son mariage avec la chrétienne Clotilde, fille du roi des Burgondes, qui tente de le convertir… Ainsi, en 496, à la bataille de Tolbiac, alors qu’il est encerclé, Clovis demande l’aide du dieu chrétien et obtient la victoire. Il demande alors le baptême… A la fin de son ouvrage, Philippe de Villiers explique pourquoi il considère que le baptême de Clovis n’a pas eu lieu en 496 à Tolbiac, environ vingt ans après la chute de l’Empire romain (476), mais le 25 décembre 508 à Tours, sur le tombeau de Saint Martin. C’est pour lui le signe que Clovis n’implore par un dieu guerrier mais un dieu d’amour.

Certes, comme tout romancier, Philippe de Villiers invente des dialogues qui pour la plupart n’ont jamais eu lieu. Il prête également à Clovis une pensée empathique, par exemple lorsqu’il accorde la liberté aux Alamans vaincus. Il imagine sa colère lorsque meurt, sitôt baptisé, le premier enfant que lui donne Clotilde. Pour Philippe de Villiers, Clovis ne s’adresse pas au Christ, mais au « Dieu de Clotilde », montrant ainsi l’importance de celle-ci dans la christianisation de la France. Mais la démarche du romancier, toujours vraisemblable, s’avère indispensable afin de combler les silences de l’Histoire.

Un éclairage sur l’époque actuelle

Dans son dernier roman historique, Philippe de Villiers apporte également un éclairage sur l’époque actuelle.

Il dénonce les causes du déclin de la civilisation européenne en dévoilant les similitudes avec la chute de l’Empire romain, qui a précédé l’arrivée au pouvoir de Clovis. Il explique que les Romains en pleine décadence, ne pensant plus qu’au bonheur matériel, ont abandonné leur frontière et fait entrer les barbares dans leurs terres sans se rendre compte qu’ils abandonnaient aussi leur identité. Dans ce roman, Rémi s’exprime  ainsi : « je crois, à l’expérience, que toutes les sociétés obéissent à la même loi. Quand elles ont cessé de vivre de leur raison d’être… elles se démolissent de leurs propres mains. Le signe avant-coureur, c’est quand elles s’excusent d’avoir existé, d’avoir été brillantes et convoitées. La haine de soi… L’effondrement des naissances, l’infanticide, l’avortement, jusqu’au refus de la vie… le délitement des mœurs : les hommes se déhanchent mieux que les femmes et parfois, à ce qu’on me dit, se couvrent en public la tête de voiles et de rubans de filles… La noblesse sénatoriale n’affiche plus d’autre souci que d’accroître son luxe… On ne vit que des souvenirs des fêtes passées et de l’espoir des fêtes prochaines…» (p. 114-115).

Philippe de Villiers suggère des remèdes en montrant comment une civilisation peut éviter la disparition. En effet, à la fin du IVème siècle, le risque d’une barbarisation de la romanité était très élevé. C’est alors qu’un miracle est survenu : un homme a compris la grandeur de la romanité et la beauté du christianisme et, ainsi, a perpétré la civilisation. Clovis, le ” continuateur de Rome”, a ainsi pu unifier la presque totalité de la Gaule, à l’exclusion de la Bretagne, dans le cadre d’une monarchie chrétienne. Car pour Philippe de Villiers, la civilisation européenne ne peut subsister que si elle reste chrétienne. C’est pourquoi, il affirme que notre choix, aujourd’hui, « c’est Clovis ou le Coran ».

Kristol Séhec

Philippe de Villiers, Le mystère Clovis, 432 pages, 22 euros. Éditions Albin Michel.

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mercredi 7 février 2024

La chute de l’empire romain : mythe ou réalité ? Réponse avec Bertrand Lançon, historien [Interview]

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30/09/2017 – 06h30 Rome (Breizh-Info.com)  Les éditions Perrin publient en ce mois de septembre un livre qui devrait faire parler dans le milieu universitaire notamment. « La chute de l’empire romain : une histoire sans fin », de Bertrand Lançon, remet en effet  en question l’interprétation qui a été faite par des générations et des générations, de ce qu’il s’est passé avant et après 476.

Pour l’auteur, ce n’est pas la « chute de l’empire romain » mais bien sa longévité qui relève d’une énigme.

Concernant la chute, « si elle fascine autant, c’est parce qu’elle agit tel un miroir reflétant les peurs contemporaines du déclin et de l’effondrement, qui connaissent aujourd’hui un nouvel essor au sein de l’« Empire américain » comme de l’Union européenne (…) Si ce livre raconte et interroge naturellement le dernier siècle de l’empire d’Occident, il entend montrer que sa « chute » est largement un fantasme. Non seulement il est impossible d’en épuiser la réalité, mais encore la culture occidentale semble n’avoir aucun désir d’y renoncer. La raison en est peut-être que cet abandon mettrait en cause le pessimisme foncier qui la sous-tend. Cette « chute » est devenue une histoire sans fin, car on s’efforce en vain d’accumuler les facteurs incertains d’un événement sans contours définissables, tandis qu’elle sert en réalité de miroir et d’exutoire à nos angoisses.»

Né au Mans en 1952, Bertrand Lançon a enseigné 12 ans dans l’enseignement secondaire, puis 28 ans en université à la suite d’une thèse d’Histoire consacrée aux Maladies, malades et thérapeutes en Gaule à la fin de l’Antiquité (IIIe-VIe siècles), soutenue en Sorbonne en 1991.

Il est actuellement professeur émérite à l’université de Limoges et publie régulièrement des articles et des livres.

Nous l’avons interrogé sur la sortie de cet ouvrage qui promet de faire débat.

La chute de l’empire romain : une histoire sans fin – Bertrand Lançon – Perrin – 22€

Pour vous c’est plus la longévité de l’Empire romain qui intrigue, et non pas sa chute qui n’existe pas selon vous (qui serait plutôt une transformation permanente). Pouvez vous expliquer ?

Bertrand Lançon : Cette idée n’est pas la mienne, mais celle de Jean Baechler (Esquisse d’une histoire universelle, Pris, Fayard, 2002), et j’y souscris. A partir de sa fondation par Auguste dans les années 31-27 av.J.-C., l’Empire romain est resté pendant cinq siècles dans la même configuration territoriale, grâce à son organisation administrative (provinces et cités) et au Droit écrit plus encore que par son armée (quasi absente de nombre de provinces).

Cette longévité est la vraie question, plus que celle de sa pseudo-chute, dont aucune cause n’est opératoire ni décisive : en toute logique, un événement sans causes peut-il être considéré comme tel ? Ma réponse est non. L’absence de chute augmente d’autant l’ampleur de la longévité et accroît l’énigme.

Breizh-info.com : 476 ne serait donc pas une date « césure » (entre l’Antiquité et le Moyen-Age) ?

Bertrand Lançon : La date de 476 est une balise académique et scolaire. Rien de plus. Elle est dépourvue de toute pertinence dans quelque articulation que ce soit. Elle correspond à la fermeture de la succursale impériale occidentale, mais les Romains ne se sont pas couchés un soir dans l’Antiquité et ne se sont pas réveillés le lendemain au Moyen Age !

Considérée par ses contemporains comme un détail anecdotique, 476 n’est ni une césure ni un passage. La romanité, en tant que civilisation et institutions, continue d’être bien vivante après cette date. Ce qu’on appelle Moyen Age advient beaucoup plus tard.

Breizh-info.com : Mais à vous lire on a l’impression que des générations d’historiens compétents se sont totalement trompés ….n’est ce pas un peu présomptueux de prétendre remettre tous ces travaux en cause ?

Bertrand Lançon : Depuis le XVe, mais surtout le XVIIIe siècle, les historiens ont édifié le mythe de la chute de l’Empire romain, dont le paradigme servait leur idéologie. La chute leur a servi d’épouvantail pour assurer la récolte de leurs idées politiques et culturelles.

Depuis cinquante ans, les continuistes se sont faits de plus en plus nombreux, par une pratique plus scientifique de leur discipline. En tant qu’art et science, l’histoire est en perpétuel mouvement et ce mouvement –qui est parfois un balancement mais pas toujours – invalide fréquemment des thèses antérieures, qui passent alors au statut d’idées reçues.

Il n’y a donc aucune prétention à dire que des prédécesseurs se sont trompés ; ils étaient aussi les fruits idéologiques de leur temps et deviennent à leur tour des objets d’étude historiographique.

Breizh-info.com : Selon vous, l’idée de « Chute de l’empire romain » serait une croyance entretenue pour justifier, aujourd’hui, les théories du déclin de l’Occident. Pourquoi ?

Bertrand Lançon : En effet, la chute de l’Empire romain, à laquelle la culture occidentale a tenu jusqu’à aujourd’hui, me semble procéder à la fois du pessimisme et du déclinisme. Il semble que certains, en faisant référence à ses causes supposées, veuillent retenir des leçons censément effroyables. Ils semblent dire : regardez comment l’Empire romain est tombé, vous verrez ce qui risque de causer notre effondrement. Rien, pourtant, n’est comparable.

J’ai bien conscience, dans ce livre, de cerner une idéologie et de dissoudre un aliment du déclinisme. Le déclin n’est pas une catégorie historique mais une impression pessimiste. Pas objective mais profondément subjective et fantasmatique, reliée à la peur et au pessimisme. Si mon livre pouvait, en remuant la vasière, faire un peu levier et entamer cette perception funeste et fausse, je serais le plus ravi des historiens. Susciter le débat serait déjà une belle récompense pour ce travail de remue-ménage.

Breizh-info.com : Votre ouvrage, historique certes, semble éminemment politique ; vous comparez la situation romaine à l’époque à celle notamment de l’Europe aujourd’hui, qui voit de nouvelles populations atteindre ses frontières. 
Votre théorie de la transformation permanente ne cherche-t-elle pas à faire accepter l’idée que les Européens doivent eux aussi aujourd’hui, accepter les transformations (c’est à dire au final, de disparaitre en tant que civilisation) ?

Bertrand Lançon : La réponse est oui et vous m’avez finement lu pour poser cette question en forme d’affirmation.

L’immigration n’a aucun rapport avec ce qu’on appelle « la crise de la civilisation occidentale ». Celle-ci a été mise à mal par la globalisation (qui n’est que le camouflage d’une américanisation), les programmes scolaires (qui détricotent le sentiment d’appartenance à une nation) et les réseaux sociaux (qui font confondre l’individualisme avec la démocratie). Pré-industriel et pré-capitaliste, l’Empire romain n’ rien à voir avec l’Europe d’aujourd’hui, qui connaît des problèmes autrement plus graves (un capitalisme financier aux pieds d’argile, un réchauffement climatique aux conséquences catastrophiques, une immédiateté délirante de la communication médiocre). Aujourd’hui, la menace est sociale et culturelle, non civilisationnelle. Elle remet au goût du jour ce que fut l’interprétation soviétique de la pseudo-chute de l’Empire romain : un fruit du désespoir des prolétaires de l’intérieur et des prolétaires de l’extérieur. Consentir à se transformer n’est en rien consentir à disparaître : tout au contraire, la transformation se fait en gardant ses forces vives, le danger de l’américanisation étant infiniment plus grave que celui de recevoir quelque influence orientale.

Les chrétiens d’Orient immigrés ressuscitent le christianisme en Occident. Dira-t-on que nous avons disparu en tant que Français en mangeant des pizzas, du couscous et des sushis ? Le kebab est allemand et n’a pas fait disparaître la façon allemande de s’alimenter.

 Je voudrais ajouter que les régions/entités typées – telle la Bretagne ou la Corse – résistent mieux à la globalisation que les Etats et assument l’évolution de leur identité en restant attachées à leurs traditions.

Je pense cependant que la Bretagne a récemment raté une occasion historique de s’agrandir en intégrant les pays de la Loire (ce qu’avait tenté Nominoë au IXe siècle), ce qui eut été une dynamique intéressante et même salutaire (car son avenir ne peut pas résider dans une fossilisation dans ses frontières de la fin du XVe !).

Jean-Jacques Urvoas a fait preuve d’une incommensurable petitesse d’esprit dans cette affaire.

Breizh-info.com : Quels sont les ouvrages sur Rome et son empire que vous conseilleriez à nos lecteurs ? Et côté cinéma ?

Bertrand Lançon : La grande synthèse d’Hervé Inglebert, Histoire de la civilisation romaine, Paris, PUF, 2005, est ce qu’on a fait de mieux. Pour des mises au point sans concessions mais plus divertissantes, je me permets de renvoyer à mon livre intitulé Les Romains (Paris, Le cavalier bleu, coll. Idées reçues, 2005).

Au cinéma, La chute de l’Empire romain, un classique d’Anthony Mann, est plus intéressant que son remake par Ridley Scott, Gladiator), dont le sujet n’est pas la chute de l’Empire. J’y ajouterai nombre d’épisodes de Kaamelott, dans lesquels Alexandre Astier manifeste une fine compréhension de l’absence de chute et montre que les temps présumés barbares portent la continuité de la romanité sous des formes nouvelles qui n’abolissent pas les anciennes.

Breizh-info.com : Quels sont vos futurs projets ? Et les livres qui vous ont marqué récemment ?

Bertrand Lançon : Je vais bientôt publier la traduction commentée de la Chronique du comte Marcellinus (379-534), sur laquelle je travaille depuis de longues années. En 2019, je dois rendre à Perrin un essai : Quand la France commence-t-elle ? Deux projets mûris concluront ma carrière : un livre sur le « nosomonde » (maladie et guérison dans un Empire romain christianisé) et un essai de « trichologie politique » (poil et pouvoir chez les empereurs romains tardifs). Mais la fiction est là, qui me donne toujours plus envie d’écrire (plusieurs romans sont en chantier, ainsi qu’une pièce de théâtre).

Le livre qui m’a le plus marqué récemment est Soumission, de Michel Houellebecq. D’une rare subtilité, il donne à réfléchir sur les mécanismes de la transformation sans chute.

Propos recueillis par Yann Vallerie

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[cc] Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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mercredi 30 août 2023

Rome face aux barbares, par Umberto Roberto

 

Les Editions du Seuil publient le 10 septembre prochain le nouvel ouvrage d’Umberto Roberto intitulé « Rome Face aux Barbares ». Cet historien, est professeur émérite depuis 2008 et titulaire de la chaire de sémiotique et directeur de l’École supérieure des sciences humaines de Bologne.

Dans les derniers siècles de l’empire romain d’Occident, Rome fut à plusieurs reprises saccagée par les barbares. Le plus célèbre de ces événements reste le sac de l’Urbs en 410 par les Goths d’Alaric mais il y en eut d’autres : par des Vandales venus de Carthage, par les barbares du général Ricimer et du chef ostrogoth Totila qui faillit bien raser la Ville. Fondé sur une relecture serrée des sources et sur les dernières trouvailles de l’archéologie, ce livre retrace cette succession d’assauts et les moyens mis en oeuvre par les Romains pour y faire face et en réparer les blessures.

Il brosse un vivant tableau des dernières décennies de la Rome impériale, des batailles, trahisons et retournements d’alliance, tandis que grandit l’influence de l’Eglise chrétienne et qu’à l’arrière-plan s’effondrent les provinces de l’Empire partagées entre les royaumes barbares. De ces assauts, la Ville conserva longtemps la mémoire traumatique, qui se réveilla encore quand les armées impériales de Charles Quint l’assiégèrent une nouvelle fois en 1527.

Se démarquant à la fois du cliché de la “décadence” romaine et des lectures qui gomment la violence des événements, Umberto Roberto signe là un ouvrage captivant. Un prologue consacré au sac de Brennus en 386 av. J.-C., avec le célèbre épisode des Oies du Capitole, et un dernier chapitre, qui retrace le sac de 1527, encadrent le récit principal.

Rédigé comme une fresque chronologique et narrative, l’ouvrage se lit de façon très rapide et captivante. A noter qu’outre les 290 pages du livre en lui même, de nombreuses notes explicatives sont rédigées en fin de livre ainsi qu’une bibliographie particulièrement fournie. Le lecteur découvrira également avec plaisir un petit carnet photo au centre du livre, illustrant des pans de l’histoire romaine.

Ce livre – à la superbe couverture – retrace l’histoire d’un Empire et d’une cité en proie aux attaques nombreuses, violentes, sanglantes. Un Empire qui finira par s’écrouler, rongé de l’intérieur, non sans avoir duré grâce à une volonté de fer.

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Rome face aux Barbares – Umberto Roberto – Le Seuil – 24€

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mercredi 12 juillet 2023

Penser la guerre moderne

 

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Scipion de Salm

Un colloque tenu en décembre 2019, dans le cadre de l’Institut Universitaire Saint Pie X à Paris, a proposé une série de réflexions cohérentes, dans une perspective catholique authentique, sur la guerre moderne. Les actes en sont donc enfin publiés, dans ce numéro spécial de la revue Vue de Haut. Ce sujet reste ô combien d’actualité avec le drame ukrainien en cours, ou tant de pays en Afrique, du Mali au Soudan, ou la Birmanie, etc. Il est à craindre que la guerre accompagne en permanence l’être humain.

Aujourd’hui, on réfléchit trop peu. On aimerait pouvoir se contenter du cri du cœur du pape François, qui est « contre la guerre ». Evidemment, sauf cas pathologiques, personne n’est « pour » la guerre en soi. Mais la pensée catholique traditionnelle, avec deux phares indépassables, saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, a précisément défini les choses. Dans la doctrine pacifiste, laïque ou chrétienne, il faudrait tout simplement, en cas d’agression, se laisser massacrer sur place. Or, non, une société, un individu, attaqués, ont le droit, et même le devoir, de se défendre. Saint Augustin avait bien affirmé, vers 410, qu’il fallait défendre l’Empire contre les envahisseurs barbares, et les campagnes contre les brigands ; saint Thomas d’Aquin, vers 1250, a envisagé les conditions de la « guerre juste », qui peut donc exister.

En effet, il est donc plus que légitime de se défendre, et, dans la manière de mener les combats, il faut tenter, autant que possible, de ne frapper que les soldats ennemis, et pas les civils. La deuxième guerre mondiale, dans les deux camps, n’a absolument pas respecté cet impératif, exigeant certainement, mais pas inatteignable ou résolument impossible. Des auteurs de qualité développent ces points fondamentaux, en y intégrant même la bombe atomique, arme terrible certainement, mais qui ne sort pas du champ des réflexions générales. Sont proposés de nombreux exemples historiques contemporains pour étayer les propos. Beaucoup de réflexions fines dépassent le grossier résumé proposé ici.

Quant à nous, nous confesserons parmi tous ces articles, un faible, certainement deviné par nos lecteurs réguliers, pour l’excellente contribution de Mme Imbert, maître de conférences en Histoire de l’Art, sur « comment peindre la guerre ». Elle traite précisément, de la Renaissance italienne au vingtième siècle, de la manière de représenter le fait guerrier et des messages véhiculés à cette occasion dans les tableaux. Avec les illustrations nécessaires, cette contribution est absolument passionnante !

Collectif Penser la guerre moderne, Vue de Haut, printemps 2023, 258 pages, 10€ (à commander sur le site de l’établissement : www.iuspx.fr )

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vendredi 19 mai 2023

L’aigle de Rome : pour l’Empire et pour Mithra [chronique]

 

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Nous sommes tous quelque part nés en 753 av. J.-C. Dans tout européen, il y a un enfant de Rome, une nostalgie de la ville qui a conquis le monde et imposé un  ordre par ses armes et par ses lois. La fascination de Rome n’est plus à démontrer pas seulement dans l’histoire, mais également au cinéma et dans la littérature.

La réédition  chez « invicta » de l’Aigle de Rome de Wallace Breem est là pour nous le rappeler. Le livre remonte à 1970. Il retrace le moment clé en 406 ap. J.-C. où, par un terrible hiver, le limes  ou ce qu’il en reste a craqué face aux barbares malgré l’héroïsme des légionnaires. Le héros du livre, un certain général Maximus aurait inspiré celui du Gladiator de Russel Crowe, sauf que ce film est lui-même un remake du bien nommé « Chute de l’empire romain » puisque c’est de cela qu’il s’agit.

Ce formidable livre de guerre, où les batailles sont dignes des épopées homériques et des sagas , est aussi un livre de réflexion. On y voit le parcours initiatique d’un romain fidèle à l’empire, malgré sa dérive et sa chute inévitable, mais aussi à l’esprit des « vieux romains », sacrifice et patriotisme. Un parcours initiatique qui se confond également avec celui du culte de Mithra, le dieu des légions qui a résisté si longtemps à la christianisation de la société.  Les mystères de Mithra sont présentés partout dans ce livre qui peut se lire à plusieurs niveaux.

La peinture des « barbares » est saisissante. Ils sont poussés vers Rome par les Huns mais aussi surtout par la nécessité. Ils ne comprennent pas qu’on leur refuse d’entrer. Cela est d’actualité. Ce qu’ils veulent ce n’est pas détruire Rome, ni même y importer leurs coutumes, là est la grande différence. Ils veulent servir l’empire pour pouvoir, en le renforçant et en le défendant, profiter de sa prospérité et de sa sécurité. Ils ne comprennent pas que Rome n’est plus dans Rome, pas plus que Maximus d’ailleurs, et que l’Empire est trop faible pour s’ouvrir à des peuples nouveaux. Il est trop faible aussi pour les repousser. Et pourtant les légionnaires de Maximus feront leur devoir et même au delà.

Un livre foisonnant, un roman militaire de réflexion sur les civilisations avec, à la fin du volume, des notes très bien faites. C’est finalement le dernier combat des meilleurs d’entre les meilleurs d’un Empire qui se sait condamné sans y croire vraiment, mais qui veut mourir le glaive à la main. Un empire christianisé mais défendu par des militaires attachés aux anciens dieux et à Mithra, le dernier d’entre eux.
Maximus incarne les valeurs qui firent Rome : le courage, la loyauté, la discipline. Mais ces valeurs restent valables même si Rome s effondre et si les empereurs ne les respectent plus. Ce n’est pas parce qu’on est vaincu que l’on a eu tort. Et ce qui a été et qui parait condamné à jamais, un jour reviendra car tous les chemins aujourd’hui encore nous mènent à Rome.
« L’aigle de Rome » de Wallace de Breem, Éditions Panini Books Collection Invicta, 350 pages, 20 euros

dimanche 23 avril 2023

Histoire de la Bretagne : Joël Cornette ne fait pas les choses à moitié

 

En 2005, le Brestois Joël Cornette , professeur à l’université Paris 8-Vincennes-Saint-Denis, avait publié une « Histoire de la Bretagne et des Bretons » (Seuil). Seul un universitaire pouvait produire un tel travail : un premier tome de 710 pages et un second de 630 pages. Autant dire qu’avaler une pareille somme exigeait forte volonté et beaucoup de temps – or le lecteur se fatigue vite. En janvier 2023, Joël Cornette s’illustre à nouveau avec « Une brève histoire de l’identité bretonne » (Tallandier). Un ouvrage davantage grand public puisque limité à 220 pages. Et surtout l’auteur a la bonne idée de consacrer la dernière partie du livre à une « histoire de la Bretagne en 80 dates » (Ve-XXIe siècle) ; on peut donc apprendre beaucoup de choses en quarante pages : une date, une réponse. A coup sûr, voilà un ouvrage qui aurait sa place dans tous les collèges de Bretagne. Mais il ne faut pas trop en demander à l’Éducation nationale…

Le lecteur prendra connaissance avec intérêt des quatorze points du « code paysan » de 1675 – un véritable cahier de doléances – que Joël Cornette reproduit intégralement. C’est l’histoire des Bonnets rouges qui s’insurgèrent dans quatorze paroisses. « La répression de la révolte fut particulièrement sévère, incarnée par le duc de Chaulnes, à la tête de 6 000 soldats, qui entreprirent méthodiquement la « pacification » de cette Basse-Bretagne insurgée considérée comme un pays à conquérir. » Aujourd’hui, le pouvoir dispose des CRS et de la gendarmerie mobile lorsque les manifestations tournent à l’émeute… Les « forces de l’ordre » disent les médias.

Le duché devient une province française

Evidemment, un point important est abordé : l’édit d’union signé par François 1er à Nantes le 4 août 1532. D’abord, astucieusement, le roi poussa les députés des Etats de Bretagne à solliciter eux-mêmes, comme une initiative émanant des Bretons, l’union de la Bretagne et du royaume de France. Cependant  Joël Cornette n’est pas dupe : « Les choses pourtant ne furent pas aussi simples : malgré les pressions, les jeux d’influences, les gratifications, la proximité – et la menace – des troupes royales, la discussion fut, semble-t-il, vive, longue, âpre. » Mais, après la défaite de l’armée bretonne à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, le rapport de force était favorable au roi de France. Le duché de Bretagne devient donc une province du royaume.

Dans un entretien accordé au Télégramme (samedi 18 février 2023), Joël Cornette aborde la question de la trahison des élites bretonnes. « Elle remonte à Louis XI, qui avait racheté 50 000 livres les droits des Penthièvre à la couronne ducale. Les grands nobles bretons étaient partagés entre la fidélité au duc et au roi, qui leur verse des pensions, achetant ainsi leur bon vouloir. En 1532, François 1er réside à Suscinio et distribue, à son tour, des gratifications, pendant qu’à Vannes, les « opiniastres » défendent en vain « l’ancienne liberté du païs », raconte l’historien Bertrand d’Argentré. » En 2023, il n’y a pas grand-chose de changé… Les hommes politiques ont besoin d’argent pour le fonctionnement de leur parti et le financement des campagnes électorales…

Bernard Morvan

Crédit photo : DR
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mercredi 12 avril 2023

De nombreuses sépultures allant de l’époque gallo-romaine à l’époque médiévale dégagées autour de la basilique Saint-Denis

 

(…)

Une soixantaine de sarcophages en plâtre viennent ainsi d’être dégagés dans les lieux, révèlent les archéologues dans un communiqué du 6 avril 2023 — le nombre final de cercueils exhumés pourrait même approcher la centaine, précisent-ils. Ils datent principalement des Ve et VIIe siècles, époque mérovingienne où l’église de Saint-Denis est une nécropole royale. Le mérovingien Dagobert Ier aurait d’ailleurs été le premier roi des Francs à y être inhumé en 638 ou 639.

Des sépultures, de l’époque gallo-romaine à médiévale
Des recherches sont actuellement menées à l’intérieur et à l’extérieur de la basilique. Près de deux cents sépultures sont fouillées : certaines semblent antérieures à la construction de la première chapelle gallo-romaine (entre 450 et 475 supposément), d’autres sont datées du Ve siècle avec les vestiges mérovingiens et carolingiens, jusqu’à la fin de l’époque médiévale. “Les recherches permettent de suivre l’évolution de l’ensemble architectural, sur près d’un millénaire, de comprendre l’implantation des différents cimetières et d’en caractériser la population”, écrivent les spécialistes.

(…)

La raison de cette occupation funéraire très dense s’explique par l’importance qu’a pu avoir la basilique à travers les siècles. Le premier lieu de culte aurait été construit sur l’emplacement d’un cimetière gallo-romain, lieu de la sépulture de saint Denis, évêque missionnaire martyrisé vers 250. Un premier agrandissement par les Mérovingiens en fait un endroit de grand prestige, comme l’a prouvé la découverte en 1959 du sarcophage de la reine Arégonde, épouse de Clotaire Ier et bru (belle-fille) de Clovis Ier, morte entre 573 et 579. Elle sera la première personne royale d’une longue liste a y être enterrée, puisque l’église devenue nécropole royale a accueilli les restes de quarante-trois rois, trente-deux reines et dix serviteurs de la monarchie, jusqu’à Louis XVIII. Les restes du bâti carolingien (VIIIe – Xe siècles) construit par la suite sont malheureusement mal conservés, indique l’Inrap, parfois recouverts par la construction du massif occidental commanditée par l’abbé Suger

https://www.fdesouche.com/2023/04/08/de-nombreuses-sepultures-allant-de-lepoque-gallo-romaine-a-lepoque-medievale-degagees-autour-de-la-basilique-saint-denis/

samedi 18 février 2023

Ernest Renan et l’apport des Celtes à la culture occidentale

 

Si à l’occasion de son bicentennaire (1823-2023), il ne faut relire qu’un texte de Renan, ce pourrait être celui-là : intitulé « La Poésie des races celtiques », il est paru en 1854 dans la très chic Revue des Deux Mondes et est maintenant disponible parmi d’autres pépites du philologue breton sur Wikisource.

Il s’agit au départ d’un article de vulgarisation scientifique faisant le point sur les dernières parutions de philologie celte. Après une longue introduction sur la mentalité des peuples celtes et qui peut se lire comme un autoportrait psychologique, Renan en vient enfin à l’analyse des documents anciens. C’est alors l’occasion pour le jeune chercheur de 31 ans de formuler une série d’hypothèses personnelles qui dépassent le cadre de la poésie.

Elles peuvent se résumer en 5 propositions, correspondant à 5 apports décisifs du monde celte à la civilisation de l’Europe occidentale. Nous nous proposons de comparer ces hypothèses de 1854 aux acquis de la recherche actuelle : 200 ans après, Renan n’a pas pris une ride !

Hypothèse 1 : au 12ème siècle, avec les récits de la Table Ronde, les bardes gallois introduisent la fiction et le romanesque dans la civilisation médiévale

« A notre avis, c’est dans les Mabinogion [recueil de contes où se trouvent les aventures du roi Arthur] qu’il faut chercher la véritable expression du génie celtique (…), source de presque toutes les créations romanesques de l’Europe (…) L’introduction des romans bretons dans le courant de la littérature européenne opéra une révolution non moins profonde dans la manière de concevoir et d’employer le merveilleux. Dans les poèmes carlovingiens, le merveilleux est timide et conforme à la foi chrétienne : le surnaturel est produit immédiatement par Dieu ou ses envoyés. Chez les Kymris au contraire, le principe de la merveille est dans la nature elle-même, dans ses forces cachées, dans son inépuisable fécondité (…) L’élément romantique par excellence, l’aventure, cet entraînement d’imagination qui fait courir sans cesse le guerrier breton après l’inconnu [est absente dans la littérature précédant le 12ème siècle] (…) Quant au merveilleux chrétien, Boileau a raison : il n’y a pas de fiction possible avec un tel dogmatisme. »

L’hypothèse 1 de Renan est amplement validée par l’historien Martin Aurell, auteur de la dernière synthèse universitaire sur la saga arthurienne (2007) : au 12ème siècle, la Matière de Bretagne, originaire du Pays de Galles, s’est répandue comme une trainée de poudre dans toute l’Europe catholique. Par le nombre de manuscrits copiés, elle a totalement marginalisé les autres courants de la littérature médiévale. Pour les contemporains eux-mêmes, elle est qualitativement très différente de la Matière de France et de la Matière de Rome : la fiction y est beaucoup plus développée, au point de lui attribuer un mot nouveau : le roman.

Davantage que Renan, Aurell distribue équitablement les lauriers de cette invention : entre Bleddri ap Cydifor, barde gallois polyglotte (transmission orale jusqu’à la cour de Guillaume IX d’Aquitaine, le premier troubadour), le gallois-armoricain Geoffroy de Monmouth (transmission en latin) et le champenois Chrétien de Troyes (que Renan méprise, peut-être parce qu’il a christianisé la légende).

Hypothèse 2 : l’influence des romans arthuriens a relevé le statut de la femme occidentale, à un niveau incomparable avec les autres civilisations 

« C’est surtout en créant le caractère de la femme, en introduisant dans la poésie, auparavant dure et austère, du moyen âge les nuances de l’amour, que les romans bretons réalisèrent cette prodigieuse métamorphose. Ce fut comme une étincelle électrique : en quelques années, le goût de l’Europe fut changé : le sentiment kymrique courut le monde et le transforma. Presque tous les types de femmes que le moyen âge a connus, Genièvre, Iseult, Énide, viennent de la cour d’Arthur (…) Certes la chevalerie est un fait trop complexe pour qu’il soit permis de lui assigner une seule origine. Disons cependant que l’idée d’envisager l’estime d’une femme comme le but le plus élevé de l’activité humaine et d’ériger l’amour en principe suprême de moralité n’a assurément rien d’antique, rien de germanique non plus. (…) Quant à chercher parmi les Arabes, ainsi qu’on l’a voulu, l’origine de cette institution, entre tous les paradoxes littéraires auxquels il a été donné de faire fortune, celui-ci est vraiment un des plus singuliers. »

L’idée que le 12ème siècle est un moment d’affirmation exceptionnelle des femmes européennes est validée par l’historienne Régine Pernoud (La femme au temps des cathédrales, 1976). Les femmes interviennent alors dans presque toutes les professions (de la seigneuresse à la coiffeuse en passant par la miresse), investissent la politique (Aliénor d’Aquitaine), la culture profane (Marie de France), les sciences naturelles et la théologie (Hildegarde de Bingen).

Pernoud attribue cette percée momentanée au recul du droit romain (au profit du droit coutumier d’Europe du nord), à la christianisation (le mariage est un sacrement, il ne peut donc être forcé), enfin à un grain de Celtes :

Elle a été « facilitée dans nos pays (…) par l’influence de la société celtique (…) car chez les Celtes, je ne dirais pas que la femme était à égalité avec l’homme, je ne crois pas qu’on puisse le dire d’aucune civilisation en dehors de la civilisation chrétienne, mais du moins était-elle étroitement associée à l’homme et prenait une grande part à ses activités, et cela scandalisait les écrivains romains. Lors de l’effondrement de l’Empire au 5ème siècle, la civilisation celtique reprend un peu ses droits (…) » (Interview de Régine Pernoud à Radio Canada, 1982). Régine Pernoud a depuis été critiquée pour son optimisme, elle a même disparu des bibliographies, et pourtant c’était elle la pionnière de l’histoire des femmes…

Martin Aurell et Michel Pastoureau (Les Chevaliers de la Table Ronde, 2022) montrent que les romans arthuriens présentent certes une vision idéalisée des rapports humains, mais que cet idéal a servi de modèle de comportement dans des couches assez larges de la population (y compris la paysannerie aisée).

L’idéalisation laisse d’ailleurs parfois place à un certain réalisme psychologique : dans Perceval par exemple, Chrétien de Troyes suit les malheurs d’une jeune fille détruite par la jalousie maladive de son ami.

La reine Guenièvre attirant Lancelot dans son lit .
Livre de Lancelot du Lac, manuscrit de 1401-1425, Bibliothèque nationale de France.

Hypothèse 3 : naissance des superhéros luttant pour un monde plus juste

« De là ce messianisme celtique, cette croyance à un vengeur futur qui restaurera la Cambrie et la délivrera de ses oppresseurs (…) Les petits peuples doués d’imagination prennent d’ordinaire ainsi leur revanche de ceux qui les ont vaincus (…) Presque tous les grands appels au surnaturel sont dus à des peuples vaincus, mais espérant contre toute espérance (…) Comparez le héros celtique et le héros germanique, Beowulf et Pérédur par exemple. Quelle différence ! Là, toute l’horreur de la barbarie dégouttante de sang, l’enivrement du carnage (…) ici, au contraire, un profond sentiment de la justice (…) et une vive sympathie pour les êtres faibles (…) Aussi, chaque fois que le vieil esprit celtique apparaît dans notre histoire, on voit renaître avec lui la foi à la nature et à ses magiques influences. Une de ces manifestations les plus caractérisées me semble être celle de Jeanne d’Arc. Cette espérance indomptable, cette fermeté dans l’affirmation de l’avenir, cette croyance que le salut du royaume viendra d’une femme, ces traits, si éloignés du goût ancien et du goût germanique, sont en réalité celtiques (…) La chaumière de la famille d’Arc était ombragée d’un hêtre fameux dans le pays, et dont on faisait le séjour des fées. Dans son enfance, Jeanne allait suspendre à ses branches des guirlandes de feuillage et de fleurs (…) Elle a été annoncée par Merlin (…) »

Martin Aurell (2007 et 2022) confirme le « messianisme » laïc des récits arthuriens. Imaginé d’abord comme un superhéros qui viendra libérer les Gallois de l’oppression saxonne, Arthur perd avec le temps son ancrage celte. En se répandant en Europe, il devient le modèle utopique et universel d’un roi luttant contre les injustices. Y compris l’injustice sociale, comme le montre l’épisode des Tisserandes exploitées du Château de Pire Aventure, inspiré par les ouvrières du textile de la ville de Troyes. Arthur est secondé par des héros masqués, à la recherche d’eux-mêmes, venant aux secours des faibles et finissant par trouver l’amour : un scénario qui sera beaucoup utilisé par Hollywood…

Les prophéties de Merlin, mises par écrit par Geoffroy de Monmouth, ont également une grande popularité au Moyen Age. Aussi énigmatiques que celles de Nostradamus, elles laissent espérer de grands changements politiques à venir et sont jugées crédibles, y compris par les sommités de l’époque.

Comme le dit Renan, ces prophéties ont aidé Jeanne d’Arc à s’imposer. De même on trouve dans les minutes des procès de la sainte des références à l’Arbre aux fées (qui est peut-être en lien avec l’Arbre de Mai celtique). Mais contrairement à ce que laisse entendre le philologue incroyant, Jeanne d’Arc était elle-même d’une parfaite orthodoxie chrétienne et se tenait à distance de ce « folklore » populaire.

Lunette et Yvain délivrant les 300 ouvrières du Château de Pire Aventure. Le Chevalier au Lion, Chrétien de Troyes. Manuscrit de 1325, Bibliothèque nationale de France.

Hypothèse 4 : les récits celtes réhabilitent l’idée de nature au sein d’un Moyen Age foncièrement anti-écolo

«  La nature entière est enchantée, et féconde, comme l’imagination elle-même, en créations infiniment variées (…) Ce qui frappe surtout dans ces étranges récits, c’est la place qu’y tiennent les animaux transformés par l’imagination galloise en créatures intelligentes (…) Cette touchante sympathie tenait elle-même à la vivacité toute particulière que les races celtiques ont portée dans le sentiment de la nature (…) l’amour de la nature pour elle-même, l’impression vive de sa magie, et ce mouvement de tristesse que l’homme éprouve quand, face à face avec elle, il croit l’entendre lui parler de son origine et de sa destinée (…) Chez les Kymris au contraire, le principe de la merveille est dans la nature elle-même (…) Rien de la conception monothéiste, où le merveilleux n’est qu’un miracle, une dérogation à des lois établies (…) La légende de saint Brandan est sans contredit le produit le plus singulier de cette combinaison du naturalisme celtique avec le spiritualisme chrétien (…) C’est le monde vu à travers le cristal d’une conscience sans tache : on dirait une nature humaine comme la voulait Pelage, qui n’aurait point péché. »

L’historien Fabrice Mouthon (Le sourire de Prométhée, 2017) défend l’idée d’un Moyen Age prométhéen qui abat sans trop d’état d’âme les forêts et aménage en profondeur les territoires. La théologie dominante valorise l’action de l’homme prolongeant celle du Créateur, la campagne cultivée étant jugée plus parfaite que les écosystèmes sauvages.

Cependant un contre-discours émerge au 12ème siècle : l’allégorie de Dame Nature apparaît chez le théologien Alain de Lille (1170) tandis que les cisterciens préconisent la contemplation de la nature comme moyen d’accéder à Dieu. Des mesures de protection des forêts commencent à être prises, dès le 12ème siècle en Grande Bretagne.

Pour Etienne Anheim (2017), il faut plutôt attendre le 14ème siècle et aller du côté de l’Italie pour voir naitre le sentiment de la nature, avec Pétrarque et Boccace.

Aucun lien n’est fait par ces chercheurs avec les romans arthuriens, l’hypothèse 3 de Renan ne semble pas validée. Pourtant le Perceval de Chrétien de Troyes (1180-1190) s’ouvre par une description de la forêt s’éveillant au printemps, suivie quelques pages plus loin par une célébration de la Nature et de ses beautés (moins belles cependant que les chevaliers). On peut ajouter qu’Alain de Lille connaissait les romans arthuriens (puisqu’il les critiquait) et qu’il en va de même pour les auteurs italiens, l’Italie ayant été touchée comme les autres par ce phénomène culturel.

Lancelot passant le Pont de l’Épée, avec au loin une colline à demie défrichée. Le Chevalier à la Charette, manuscrit de 1475. Bibliothèque nationale de France.

Hypothèse 5 : les Irlandais découvrent le Purgatoire et humanisent la religion

La dernière partie de l’article de Renan aborde une question encore brûlante au XIXème siècle : le Purgatoire est-il biblique ou a-t-il été inventé au Moyen Age ? L’ex-séminariste de Tréguier penche pour l’invention tardive. Après avoir détaillé les spécificités du christianisme celtique, il met en avant le Purgatoire de St Patrick, un lieu de pèlerinage de l’Irlande médiévale. Les pèlerins y accédaient à une fosse présentée comme la partie supérieure de l’enfer et y subissaient des épreuves une nuit durant. L’existence de ce lieu est révélée au reste de l’Europe au 12ème siècle, selon les mêmes voies que les récits arthuriens.

Hypothèse 5 à demie validée par l’historien Jacques Le Goff (La Naissance du Purgatoire, 1981) : les premiers chrétiens connaissaient la notion d’un feu purificateur post-mortem, mais c’est seulement au Moyen Age qu’apparait le Purgatoire comme lieu intermédiaire entre l’enfer et le Paradis. C’est une révolution théologique répondant à une demande populaire : il y a encore une chance de salut pour ceux qui n’étaient ni des saints, ni des irrécupérables.

Pour Le Goff, la cause directe de cette révolution est la diffusion virale des textes décrivant le « Purgatoire de St Patrice » (1170), à quoi il ajoute les légendes italiennes faisant de l’Etna la résidence du roi Arthur. Elle prend place dans un ensemble d’innovations théologiques telles que la fête de la Toussaint et les prières pour les défunts [popularisées par les moines irlandais].

Mais sa cause fondamentale est l’ascension de la bourgeoisie, une nouvelle classe intermédaire : le monde n’est plus vu sous un mode binaire ou manichéen, mais pluraliste (plus précisément ternaire, comme l’a remarqué aussi Renan).

Selon la nouvelle sensibilité, la justice divine ne peut qu’être proportionnelle aux fautes (le temps de Purgatoire dépend du niveau de culpabilité), d’où le développement de la confession individuelle, basée sur une tarification des bonnes et des mauvaises actions, elle-même inspirée par la comptabilité des marchands.

Synonyme à sa naissance d’espoir, le Purgatoire devient à la longue une source d’angoisse intolérable : son rejet est une cause fondamentale de la Réforme protestante.

Claude Carozzi (1985) avance dans le temps la naissance du Purgatoire : vers 700. Il lie son apparition non à l’ascension de la bourgeoisie, mais à « la mise en place par les Irlandais du système de la pénitence tarifée » [les moines irlandais répandent alors la confession auriculaire]. On ne s’éloigne guère des intuitions géniales de Renan.

Enora

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