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lundi 22 septembre 2025

Que sont les régimes républicains démocratiques ?

 

Un huitième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui, d’Albert Morel cettefois

*****

Les régimes républicains que notre pays a dû subir depuis des décennies se sont réclamés des principes de 1789…

En matière politique, ces principes dissocient l’autorité en l’éparpillant sur des millions d’électeurs souverains ce qui, dans la pratique, aboutit à ruiner l’œuvre de sage centralisation de la monarchie capétienne et nous ramène, sous une forme moderne, aux pires errements du régime féodal en divisant le pays par la lutte des partis et en instaurant de véritables fiefs électoraux soumis, comme la plupart des autres forces de la nation, à ces nouveaux seigneurs que l’Action française a qualifiés : les Quatre États confédérés.

En matière sociale, il est nettement établi que les principes de 1789, à savoir les dogmes Liberté et Égalité, les Droits de l’Homme, le Contrat social, ont eu pour conséquence la plus effrayante centralisation, entraînant la négation et la destruction de tous les organismes sociaux autres que l’État. La conséquence fut, dans les faits, une persécution constante des divers corps sociaux et des communautés naturelles, persécution acharnée sous la Révolution, moins affirmée mais non moins opiniâtre sous les autres régimes républicains, aboutissant à ruiner tous les fondements de la société française et à l’opposition irréductible du Pays réel et du Pays légal.

En matière administrative, nous avons montré l’insanité des prétendues mesures décentralisatrices attribuées à la IIIeRépublique. Concessions apparentes que le régime s’est vu contraint de faire à une opinion progressivement éclairée par les écrits des maîtres de la contre-révolution, mais contre laquelle il ne cessa de réagir, s’efforçant, en toute occasion, de reprendre ou d’annihiler les concessions arrachées. Nous avons vu comment toute la politique intérieure du régime fut dominée par cette opposition de ses tendances fondamentales avec l’esprit national restauré. Cette lutte, nous l’avons également constaté, aboutit à un resserrement et une aggravation de la centralisation. La théorie de l’encliquetageexposée par Henri Cellerier, nous a montré la fatalité d’un tel état de choses en nous rappelant les motifs, si souvent évoqués par Charles Maurras, pour lesquels tout régime démocratique doit nécessairement centraliser ! Nécessité pour les partis qui se disputent le pouvoir de maintenir leur influence sur les élus et sur les électeurs. Heureuse nécessité, avons-nous d’ailleurs constaté, car vu la faiblesse du pouvoir politique central congénitale à un tel régime toute œuvre durable de décentralisation sociale ou administrative aboutirait au démenbrement du Pays et à l’anarchie.

Ainsi, dans les trois domaines sur lesquels ont porté nos investigations, les divers régimes républicains ont failli à leur tâche et leur œuvre néfaste a puissamment contribué à la décadence puis à la chute de la Patrie.

https://www.actionfrancaise.net/2025/09/20/que-sont-les-regimes-republicains-democratiques/

vendredi 3 mai 2024

République et démocratie en France, une histoire trouble

 

bureau de vote Bramtot
Un bureau de vote en 1891 (tableau d’Alfred Bramtot).

Quiconque a un peu de culture politique sait que « République » et « démocratie » ne sont pas des termes synonymes et interchangeables. La République populaire de Chine, la République de Cuba ne sont pas démocratiques. A contrario, le Royaume-Uni, l’Espagne, le Danemark sont des monarchies démocratiques. Il n’est même pas besoin d’aller chercher les exemples à l’étranger : la Première République ne fut pas démocratique (1) ; alors que le Second Empire fut démocratique (bien que les élections furent sévèrement encadrées).
La République moderne française, née en 1870 (ou 1875 selon l’importance accordée à l’amendement Wallon) était-elle aussi parfaitement démocratique ? L’Histoire montre que si ce régime puise sa légitimité du suffrage universel, les républicains ont été plus d’une fois mal à l’aise avec le principe démocratique. C’est l’historien et sociologue Pierre Rosanvallon qui pose la question : « les républicains sont-ils philosophiquement vraiment des démocrates ? ». Il répond : « Le doute secret [sur la supériorité intrinsèque du suffrage universel] qui travaille en profondeur la foi des pères fondateurs [de la IIIe République] ne procède pas seulement d’une déception devant l’ingratitude des masses, il plonge aussi ses racines dans un indéniable dualisme philosophique de la pensée républicaine » (2).
Philosophiquement, ces pères fondateurs étaient tiraillés entre l’exigence de la rationalité (qui ne saurait se retrouver dans les masses, sujettes à l’émotion, en partie irrationnelles) et l’exigence de l’égalité politique (la démocratie : un individu, un vote). D’un côté Voltaire (la raison), de l’autre Rousseau (la souveraineté populaire).

affiche 1879
Élection législative (partielle) du 2 février 1879, arrondissement de Pontivy (auteur anonyme).

Ces contradictions se traduisent dans des actes. En 1884, pour mettre fin à la hantise d’une restauration royale ou impériale par la voie des urnes, les républicains procèdent à une révision constitutionnelle (à l’initiative de Jules Ferry). A cette époque, les républicains ne sont réellement au pouvoir que depuis 1879 (Chambre, Sénat et présidence de la République), et ils ont face à eux une opposition royaliste et bonapartiste qui demeure solide. L’article 2 de cette révision constitutionnelle indique : « La forme républicaine du Gouvernement ne peut faire l’objet d’une proposition de révision ».
Cela revient à mettre la République au-dessus du suffrage universel, à l’abri des masses électorales. Le lien entre République et démocratie est rompu ; ce qui fait alors les choux gras des conservateurs. Si la République est au-dessus du suffrage universel, obligatoire et non négociable, alors quelle est la source de sa légitimité ? Le député bonapartiste Paul de Cassagnac parlera ironiquement de « République de droit divin ».
Un autre exemple de la méfiance des républicains à l’égard du suffrage universel tient dans le référendum. Quoi de plus démocratique que le référendum ? Pourtant, après mai 1870, les Français devront attendre la Ve République, soit près d’un siècle, pour le voir réapparaître. Utilisé par Napoléon III, il fut longtemps perçu comme un instrument du césarisme par les républicains. De plus, la plupart des républicains, tel Jules Simon, considèrent la représentation parlementaire comme un “filtre” nécessaire entre une masse électorale jugée quelque peu irrationnelle, mouvante, imprévisible, et la question à trancher (l’exigence de la raison déjà évoquée). Paradoxalement, dans la Chambre des députés de la IIIe République, ce sont les conservateurs non-républicains qui défendent l’usage du référendum.
Si le référendum est absent des usages de la IIIe République au niveau national, quelques référendums locaux se tiennent à la fin du XIXe siècle. La municipalité de Cluny questionne ainsi ses habitants en 1888. Le conseil municipal avait été élu notamment sur la promesse de ne créer aucun impôt nouveau et de ne faire aucun emprunt ; cependant la ville souhaitait obtenir du ministère de la Guerre un bataillon d’infanterie et construire un casernement pour l’abriter. Les clunisiens sont appelés à trancher la question financière. D’autres municipalités, souvent conservatrices, suivent l’exemple de Cluny, ce qui amène le ministre de l’Intérieur à adresser aux préfets une circulaire leur enjoignant de prononcer de nullité tout appel des conseils municipaux au référendum. A la Chambre des députés, un projet de loi permettant les référendums locaux est déposé en 1890 par un bonapartiste rallié aux orléanistes, le baron de Mackau (un des chefs du groupe parlementaire de l’Union des droites, avec Piou et de Cassagnac). Le projet de loi est repoussé par la majorité républicaine.
D’autres exemples, moins importants historiquement mais significatifs, pourraient être donnés (décret du 31 janvier 1871, interdiction des candidatures multiples en 1889 lors de l’épisode Boulanger, etc.).
Mais au-delà des exemples donnés, remarquons que, tout au long de l’Histoire de la République, le pouvoir a cherché à canaliser l’expression du suffrage universel, jugé potentiellement dangereux. Historiquement, trois moyens principaux peuvent être dégagés :

  • Le mode de suffrage (indirect – pour l’élection du Sénat par exemple – ou direct),
  • Le mode de scrutin (proportionnel ou majoritaire à un tour, à deux tours),
  • Les conditions requises pour être électeur et éligible (autrefois le cens, le domicile ; aujourd’hui la question du droit de vote des étrangers) (3).

Des moyens plus anecdotiques furent utilisés, comme les redécoupages de circonscriptions (toujours d’actualité), ou le changement du lieu de vote (sous la IIIe République, voir note 4).
Ainsi, avec la même opinion publique, les assemblées et conseils élus peuvent se trouver d’une composition radicalement différente. Les dernières élections départementales viennent récemment de le démontrer une nouvelle fois, par l’écart entre le nombre de suffrages en faveur du Front National et le nombre d’élus de ce parti.
Notes :
(1) Même après la Terreur, le mode de scrutin à degrés et l’absence totale de campagne électorale interdisent de qualifier cette République de « démocratique » au sens moderne du terme.
(2) Pierre Rosanvallon, Le Sacre du citoyen, p. 452 de l’éd. de poche.
(3) Sous la IIIe République, la révision constitutionnelle de 1884 interdit aux membres des familles ayant régné sur la France de briguer les suffrages (afin d’éviter l’apparition d’un nouveau Louis-Napoléon Bonaparte). Dans la première moitié du XXe siècle, la réticence de la gauche à accorder le droit de vote aux femmes s’explique en partie par la crainte d’un vote à droite de leur part.
(4) En 1871, le lieu de vote fut transféré, par le gouvernement républicain de Défense nationale, de la commune au chef-lieu de canton. Cela avait pour effet d’écarter du vote une partie des paysans, ceux-ci votant généralement pour des royalistes ou bonapartistes (il fallait parfois trois heures de marche pour aller au chef-lieu et autant pour revenir à la commune, de quoi en dissuader plus d’un, notamment les vieillards et malades).

https://www.fdesouche.com/2015/04/12/histoire-republique-et-democratie-en-france-une-histoire-trouble/

vendredi 5 avril 2024

Paul de Cassagnac : République et démocratie (article de 1904)

 

Paul de Cassagnac

Paul de Cassagnac (1842-1904) était un homme politique impérialiste, journaliste, polémiste français, connu aussi pour ses nombreux duels. Fils de Bernard-Adolphe Granier de Cassagnac, homme politique, journaliste et historien siégeant au Corps législatif parmi les “Mamelouks” sous le Second Empire (impérialistes purs et durs partisans de l’Empire autoritaire), il fut député impérialiste du Gers de 1876 à 1893, département qui demeura fidèle au bonapartisme au point d’être surnommé la “Corse continentale” (meilleur score bonapartiste sur toute la France aux élections législatives de 1889).
A partir de 1884, déçu par le prince Victor-Napoléon, il se rapprocha des droites royalistes et fonda la doctrine du solutionnisme (n’importe quel prétendant mais pas la République) tout en gardant un attachement sentimental à l’Empire. En 1886 il fonda le journal l’Autorité ayant pour devise “Pour Dieu, pour la France”.

Article paru dans son journal l’Autorité sous le titre : PEUPLE SOUVERAIN

18 septembre 1904.

Il est une vérité qui crève les yeux, c’est que la République actuelle n’est pas une démocratie, comme elle a l’outrecuidante prétention de l’être.
Dans une démocratie, le mot seul suffit à l’indiquer, tout le pouvoir est aux mains du peuple.
Chaque citoyen en détient une portion égale.
Et rien d’important, rien de grave, ne saurait se faire sans la volonté du peuple, librement consulté et se prononçant librement.
Tandis que le régime actuel n’est autre chose que l’expropriation, pour la durée des quatre années législatives, des pouvoirs de l’électeur au profit d’une bande.
Cette bande use et abuse.
Elle se conduit comme si elle avait un mandat en blanc et qu’il lui fût permis de prendre toutes les initiatives, sauf à imposer au peuple la brutalité des faits accomplis.
Celui-ci, sous le régime actuel, n’a plus à se prononcer sur la politique à suivre.
Il n’a plus qu’à ratifier passivement et avec résignation, celle qui a été suivie en dehors de lui et souvent contre sa volonté formelle.
En un mot, il est traité, non pas en « souverain », ainsi qu’on a l’impudence de l’appeler, mais en véritable mineur, sous une tutelle insolente.
C’est dire que la République actuelle est tout l’opposé d’une démocratie, qu’elle en est purement et simplement la négation.
Et dans aucune question on ne le constate plus clairement, plus lumineusement, que dans celle de la séparation des Églises et de l’État.
Il n’y a pas dix députés, il n’y a pas deux sénateurs, qui aient inscrit cette mesure sur leurs programmes électoraux.
Le peuple, par conséquent, n’a pas eu à se prononcer, n’a pas eu l’occasion de montrer quelle est sa manière de voir.
Pourtant, il est au monde une question qui l’intéresse dune façon dominante, c’est celle qui va régler ses rapports quotidiens avec les prêtres de son culte, qui va peut-être lui enlever les secours de la religion, à son lit de mort, et le laisser vivre, les églises fermées, le service des cultes supprimé, comme un vil bétail dans les champs.
C’était la moindre des choses que les députés qu’il nomme, prissent la peine de lui demander ce qu’il en pensait.
D’autant que le chef du gouvernement, Combes lui-même, au lendemain des dernières élections générales, se proclamait officiellement le partisan du Concordat, et en voulait le maintien.
Or, on n’aura pas le toupet de nous assurer que les élections départementales des conseils généraux et des conseils d’arrondissement, ont eu pour plate-forme la séparation des Églises et de l’État.
On n’en a même pas parlé aux électeurs et on n’avait pas, d’ailleurs, à leur en parler.
De telle sorte que la question se présente au Parlement, où le gouvernement se propose de l’introduire à la rentrée, complètement neuve, étrangère à tout programme antérieur et sans que le peuple ait eu seulement l’occasion de s’en expliquer avec les candidats.
C’est en dehors de lui, sans lui, malgré lui, que les députés et le gouvernement vont discuter, délibérer, voler et prendre une détermination.
Puis, quand ce sera terminé, qu’il n’y aura plus aucun moyen de revenir là-dessus, quelle qu’en soient les redoutables conséquences, les députés viendront dire aux électeurs : « C’est fait ! »
Et voilà comment le peuple « souverain » est traité sous la troisième République.
Il ne compte pas, il n’existe pas.
On n’a même pas la politesse, la convenance vulgaire de lui expliquer ce qu’on a l’intention de régler, à son détriment.
Ses tuteurs, ses maîtres, ne pensent nullement à s’enquérir de sa manière de voir, de connaître ses opinions, d’avoir son avis.
Ils agissent, ils décident et les électeurs devront s’incliner.
Ce n’est plus le peuple « souverain », oh ! non, c’est le député « SOUVERAIN ».
La représentation nationale est devenue une dictature sans contrôle, sans délégation.
Le député ne prend même pas la peine d’annoncer ce qu’il va faire au Parlement.
Il ne s’inspirera que des circonstances.
Les programmes ? A quoi bon !
L’électeur a l’échine souple.
Aucune nécessité de se gêner.
Il avalera tout.
Et il ne tiendrait qu’au Parlement de supprimer le suffrage universel, d’abolir la propriété, de décréter les arrestations en masse, avec abrogation de toutes les lois et la permanence illimitée du Parlement.
Cela ne serait pas plus extravagant que de dénoncer le Concordat, en dehors de la volonté nationale.
Oui, la question du Concordat demeure entière.
Le peuple ne l’a pas seulement effleurée.
Il n’en a pas entendu parler par les candidats.
Et c’est une véritable usurpation, que de la porter au Parlement, avant de l’avoir inscrite dans les cahiers électoraux.
Agir de la sorte, est commettre un abus de confiance, un crime contre les prérogatives de la nation ; c’est un coup d’État contre les consciences, aussi audacieux que le furent ceux de Brumaire et de Décembre.
Car un Parlement n’a pas le droit de bouleverser, suivant son caprice et sa fantaisie, toutes les croyances religieuses de la nation, sans tenir compte de sa volonté, sans daigner prendre son avis.
D’où l’on doit conclure, qu’il n’est pas de gouvernement qui, autant que la République actuelle, ait témoigné du mépris au peuple, et l’ait traité davantage par-dessous la jambe.
Ni de près, ni de loin, la République n’est une « démocratie ».
Le peuple y est tondu, volé, exploité, par une bande de coquins, qui s’arrogent tous les droits, s’emparent de toutes les prérogatives.
Tout se fait en son nom, mais sans sa participation et à son insu.
Or, rien ne déshonore autant un peuple que de passer pour être tout, et au fond, de n’être rien.
La « souveraineté » qu’on lui attribue est une sanglante ironie.
Elle équivaut à la couronne de papier que les fous se mettent sur la tète, en hurlant qu’ils sont Charlemagne ou Napoléon.
Le peuple, sous la troisième République, est au dernier rang des esclaves, puisqu’il se croit et se dit libre, et qu’il l’est moins que tout autre jouissant du régime monarchique.

CASSAGNAC (de) Paul, Pour Dieu, pour la France, tome VII, Paris, l’Autorité, pp. 190-194

https://www.fdesouche.com/2014/07/10/paul-de-cassagnac-republique-et-democratie-article-de-1904/

mercredi 27 mars 2024

Paul de Cassagnac : République et démocratie (article de 1904)

 

Paul de Cassagnac

Paul de Cassagnac (1842-1904) était un homme politique impérialiste, journaliste, polémiste français, connu aussi pour ses nombreux duels. Fils de Bernard-Adolphe Granier de Cassagnac, homme politique, journaliste et historien siégeant au Corps législatif parmi les “Mamelouks” sous le Second Empire (impérialistes purs et durs partisans de l’Empire autoritaire), il fut député impérialiste du Gers de 1876 à 1893, département qui demeura fidèle au bonapartisme au point d’être surnommé la “Corse continentale” (meilleur score bonapartiste sur toute la France aux élections législatives de 1889).
A partir de 1884, déçu par le prince Victor-Napoléon, il se rapprocha des droites royalistes et fonda la doctrine du solutionnisme (n’importe quel prétendant mais pas la République) tout en gardant un attachement sentimental à l’Empire. En 1886 il fonda le journal l’Autorité ayant pour devise “Pour Dieu, pour la France”.

Article paru dans son journal l’Autorité sous le titre : PEUPLE SOUVERAIN

18 septembre 1904.

Il est une vérité qui crève les yeux, c’est que la République actuelle n’est pas une démocratie, comme elle a l’outrecuidante prétention de l’être.
Dans une démocratie, le mot seul suffit à l’indiquer, tout le pouvoir est aux mains du peuple.
Chaque citoyen en détient une portion égale.
Et rien d’important, rien de grave, ne saurait se faire sans la volonté du peuple, librement consulté et se prononçant librement.
Tandis que le régime actuel n’est autre chose que l’expropriation, pour la durée des quatre années législatives, des pouvoirs de l’électeur au profit d’une bande.
Cette bande use et abuse.
Elle se conduit comme si elle avait un mandat en blanc et qu’il lui fût permis de prendre toutes les initiatives, sauf à imposer au peuple la brutalité des faits accomplis.
Celui-ci, sous le régime actuel, n’a plus à se prononcer sur la politique à suivre.
Il n’a plus qu’à ratifier passivement et avec résignation, celle qui a été suivie en dehors de lui et souvent contre sa volonté formelle.
En un mot, il est traité, non pas en « souverain », ainsi qu’on a l’impudence de l’appeler, mais en véritable mineur, sous une tutelle insolente.
C’est dire que la République actuelle est tout l’opposé d’une démocratie, qu’elle en est purement et simplement la négation.
Et dans aucune question on ne le constate plus clairement, plus lumineusement, que dans celle de la séparation des Églises et de l’État.
Il n’y a pas dix députés, il n’y a pas deux sénateurs, qui aient inscrit cette mesure sur leurs programmes électoraux.
Le peuple, par conséquent, n’a pas eu à se prononcer, n’a pas eu l’occasion de montrer quelle est sa manière de voir.
Pourtant, il est au monde une question qui l’intéresse dune façon dominante, c’est celle qui va régler ses rapports quotidiens avec les prêtres de son culte, qui va peut-être lui enlever les secours de la religion, à son lit de mort, et le laisser vivre, les églises fermées, le service des cultes supprimé, comme un vil bétail dans les champs.
C’était la moindre des choses que les députés qu’il nomme, prissent la peine de lui demander ce qu’il en pensait.
D’autant que le chef du gouvernement, Combes lui-même, au lendemain des dernières élections générales, se proclamait officiellement le partisan du Concordat, et en voulait le maintien.
Or, on n’aura pas le toupet de nous assurer que les élections départementales des conseils généraux et des conseils d’arrondissement, ont eu pour plate-forme la séparation des Églises et de l’État.
On n’en a même pas parlé aux électeurs et on n’avait pas, d’ailleurs, à leur en parler.
De telle sorte que la question se présente au Parlement, où le gouvernement se propose de l’introduire à la rentrée, complètement neuve, étrangère à tout programme antérieur et sans que le peuple ait eu seulement l’occasion de s’en expliquer avec les candidats.
C’est en dehors de lui, sans lui, malgré lui, que les députés et le gouvernement vont discuter, délibérer, voler et prendre une détermination.
Puis, quand ce sera terminé, qu’il n’y aura plus aucun moyen de revenir là-dessus, quelle qu’en soient les redoutables conséquences, les députés viendront dire aux électeurs : « C’est fait ! »
Et voilà comment le peuple « souverain » est traité sous la troisième République.
Il ne compte pas, il n’existe pas.
On n’a même pas la politesse, la convenance vulgaire de lui expliquer ce qu’on a l’intention de régler, à son détriment.
Ses tuteurs, ses maîtres, ne pensent nullement à s’enquérir de sa manière de voir, de connaître ses opinions, d’avoir son avis.
Ils agissent, ils décident et les électeurs devront s’incliner.
Ce n’est plus le peuple « souverain », oh ! non, c’est le député « SOUVERAIN ».
La représentation nationale est devenue une dictature sans contrôle, sans délégation.
Le député ne prend même pas la peine d’annoncer ce qu’il va faire au Parlement.
Il ne s’inspirera que des circonstances.
Les programmes ? A quoi bon !
L’électeur a l’échine souple.
Aucune nécessité de se gêner.
Il avalera tout.
Et il ne tiendrait qu’au Parlement de supprimer le suffrage universel, d’abolir la propriété, de décréter les arrestations en masse, avec abrogation de toutes les lois et la permanence illimitée du Parlement.
Cela ne serait pas plus extravagant que de dénoncer le Concordat, en dehors de la volonté nationale.
Oui, la question du Concordat demeure entière.
Le peuple ne l’a pas seulement effleurée.
Il n’en a pas entendu parler par les candidats.
Et c’est une véritable usurpation, que de la porter au Parlement, avant de l’avoir inscrite dans les cahiers électoraux.
Agir de la sorte, est commettre un abus de confiance, un crime contre les prérogatives de la nation ; c’est un coup d’État contre les consciences, aussi audacieux que le furent ceux de Brumaire et de Décembre.
Car un Parlement n’a pas le droit de bouleverser, suivant son caprice et sa fantaisie, toutes les croyances religieuses de la nation, sans tenir compte de sa volonté, sans daigner prendre son avis.
D’où l’on doit conclure, qu’il n’est pas de gouvernement qui, autant que la République actuelle, ait témoigné du mépris au peuple, et l’ait traité davantage par-dessous la jambe.
Ni de près, ni de loin, la République n’est une « démocratie ».
Le peuple y est tondu, volé, exploité, par une bande de coquins, qui s’arrogent tous les droits, s’emparent de toutes les prérogatives.
Tout se fait en son nom, mais sans sa participation et à son insu.
Or, rien ne déshonore autant un peuple que de passer pour être tout, et au fond, de n’être rien.
La « souveraineté » qu’on lui attribue est une sanglante ironie.
Elle équivaut à la couronne de papier que les fous se mettent sur la tète, en hurlant qu’ils sont Charlemagne ou Napoléon.
Le peuple, sous la troisième République, est au dernier rang des esclaves, puisqu’il se croit et se dit libre, et qu’il l’est moins que tout autre jouissant du régime monarchique.

CASSAGNAC (de) Paul, Pour Dieu, pour la France, tome VII, Paris, l’Autorité, pp. 190-194

https://www.fdesouche.com/2014/07/10/paul-de-cassagnac-republique-et-democratie-article-de-1904/

jeudi 19 octobre 2023

Nationalisme et démocratie au XIXe siècle

 

Démocratie

[Ci-dessus : Barricade, rue de Soufflot, proche du Panthéon, peinture d'Horace Vernet, 1848. Les révolutions de 1848, survenues partout en Europe, ont toutes été portées par une double volonté : créer une nation solidaire et volontaire, et instaurer une démocratie participative et représentative. Nationalisme et démocratie sont donc complémentaires au départ]

Pour la plupart de nos contemporains, les notions de nationalisme et de démocratie sont antinomiques. Pour les adeptes de l’École maurrassienne, le nationalisme intégral est l’idéologie anti-démocratique par excellence. Historiquement, les grands phénomènes politiques que furent le “national-socialisme” en Allemagne, le “fascisme” sous son aspect italien, espagnol ou portugais (nous retenons la notion de “fascisme” sous sa forme générique commune), ainsi que tous les mouvements qui se réclamèrent d’une idéologie “fasciste” dans l’entre-deux-guerres sont des mouvements anti-démocratiques. A contrario, les “démocrates” de toutes tendances (libéraux, socialistes, etc.) sont persuadés que l’idée nationaliste est essentiellement antidémocrate.

La question qui se pose est alors la suivante : le nationalisme n’est-il pas au fond une excroissance de l’idéal démocratique ? Autrement dit, la matrice des nationalismes ne réside-t-elle pas dans la naissance du grand mouvement démocratique issu de la Révolution Française ? Et du concept démocratique des nationalités qui, au XIXe siècle, a modifié le visage politique de l’Europe ? Avant de répondre à cette question, il est nécessaire de s’arrêter sur les concepts utilisés.

Masses, démocratie et consensus

Dans sa définition habituelle, la “démocratie” est l’idée selon laquelle la légitimité du pouvoir réside dans la volonté populaire. Cette légitimité serait donc le résultat. d’un consensus général, qui se traduirait par la légalité démocratique. Par légalité, on peut entendre l’ensemble des techniques qui réaliserait cette adéquation de la volonté populaire et de ses représentants. Le pouvoir, en tant qu’instance de direction, se fait légitimer par une approbation de la masse que la technique élective permettrait de traduire dans les faits. Les phénomènes de démocraties électives sont donc considérés comme les seuls représentatifs de l’idée démocratique.

Au sens propre du terme, la démocratie apparaît plus comme une introduction directe de la masse dans le domaine du politique que comme une idéologie de la représentation. Cette mobilisation des peuples, en tant que sujets du politique, la Révolution française a été la première à la réaliser sur le plan historique, en impliquant le peuple dans un système de conscription générale.

L’idée démocratique plébéienne que nous venons de voir n’est pas la seule réalisation que l’on peut retenir. L’idéologie démocratique anglo-saxonne, qui a inspiré de nombreux philosophes continentaux (Montesquieu, Tocqueville), a donné naissance à une forme de démocratie dite représentative. Si la démocratie française de 1789 a hérité d’une partie des concepts anglo-saxons, seules la Grande-Bretagne et les États-Unis ont véritablement incarné la “démocratie représentative” historique. Enfin, les démocraties populaires du monde socialiste et, plus largement, du Tiers-Monde ont découvert une nouvelle manière de régime démocratique, fondée sur le parti unique et l’État autoritaire. Mais au-delà de tous ces avatars de la démocratie, il nous semble que deux idées fondent la forme démocratique du pouvoir : l’idée du peuple ; l’idée qu’il existe un rapport direct entre celui-ci et le pouvoir.

Le peuple

A.

Le peuple : on peut retenir dans l’histoire des idées deux notions essentielles du peuple: une approche quantitative / statique, une approche métaphysique/historique.

L’approche quantitative / statique : point de vue horizontal, cette première approche considère le peuple sous sa forme arithmétique. Le peuple est l’ensemble des individus qui, à un moment donné (notion d’instant), constitue la communauté nationale. L’addition simple des dits individus, les citoyens, permet de mesurer l’étendue et la quantité de cette notion. Les idéologues de la démocratie sont restés attachés à ce point de vue, qui justifie les valeurs “démocratiques” historiques : système électif, représentation pyramidale, division gouvernants/gouvernés, etc. L’idée essentielle reste dans la notion d’espace et non plus de temps. Le peuple est une assemblée générale d’ individualités, qui se conjuguent entre eux dans une multitude de statuts secondaires. Le plus petit commun dénominateur demeure l’état de citoyenneté qui résulte d’un statut juridique donné.

L’approche métaphysique / historique : dans ce cas, ce qui prime ressort d’une vision métaphysique du peuple, conçu non plus comme une addition d’individus-citoyens, mais comme un “esprit collectif”, doué d’une essence et d’une substance propres. Si tué dans le temps, le peuple est aussi situé dans l’espace par accident. L’aspect temporel s’inscrit dans une vision plus qualitative du peuple. L’ensemble des générations qui, dans l’histoire, constitue une communauté de destin. Aspect religieux et charnel, qui refuse toute réduction arithmétique.

B.

Il en résulte alors. deux idéologies du pouvoir distinctes. Dans la première définition, le pouvoir est la résultante d’une identité des choix. En effet, c’est par le biais d’un “programme” accepté par la “majorité” des citoyens que le pouvoir justifie ses privilèges politiques de souveraineté et d’administration des personnes et des biens. C’est la démocratie représentative occidentale, où les constitutions et les textes juridiques prétendent organiser une société politique à un moment donné de l’histoire. Dans la seconde définition, le pouvoir est l’émanation historique d’une idée (idéocratie soviétique ou fasciste) ou d’une divinité nationale (la religion shintoïste au Japon et le pouvoir impérial d’Hiro-Hito au XXe siècle) ou même d’un grand mythe (le mythe du sang, par ex.).

On peut donc diviser la notion très floue de “démocratie” en deux tendances. Une tendance “rationnelle”, où le peuple, le pouvoir et leurs rapports sont traités par l’intermédiaire de techniques politiques. Une tendance “métaphysique” où ces trois éléments sont soumis à une vision an-historique par essence et le pouvoir est le représentant d’un principe qui le dépasse.

Le nationalisme est une idée moderne. On peut le définir comme l’idéologie qui place la nation comme pivot de l’histoire des peuples et reconnaît à ce pivot une souveraineté globale. Si on voulait situer la naissance du nationalisme, la date de 1791 pourrait être retenue. En effet, c’est la Révolution française qui, en exploitant le prosélytisme universaliste des idéaux révolutionnaires, a réveillé chez les peuples une volonté d’auto-défense et d’affirmation de soi.

Les idéologies révolutionnaires sont, durant tout le XIXe siècle, des idéologies nationales. Elles s’appuient indifféremment sur les deux visions du peuple que nous avons analysées. Les grandes révolutions polonaise et italienne, le nationalisme allemand sont nés durant ce même XIXe siècle. Romantiques ou populaires, Jean Plumyène les a admirablement décrites (in : Les Nations Romantiques, Tome I : Le XIXe siècle, Fayard, 1979). Ce nationalisme est donc à tous points de vue une réaction collective qui implique l’action des masses sur la scène de l’histoire. Longtemps tenues à l’écart des grands évènements, les masses surgissent brutalement en tant qu’acteurs directs du politique, d’abord sous sa forme guerrière, puis sous sa forme idéo-nationale. Le nationalisme devient vite une arme formidable au service des impérialismes et des politiques de puissance des États. Le premier, Napoléon Ier utilisa le nationalisme comme sentiment-moteur d’une mobilisation du peuple. En 1870, la guerre franco-allemande est le premier conflit entre deux États-Peuples.

L’organisation politico-militaire s’appuie sur une mobilisation de tous les citoyens. Le rôle important de l’éducation est depuis longtemps venu remplacer les simples réactions populaires. On connaît la place essentielle des instituteurs de la République française dans la diffusion du sentiment national. Le nationalisme se présente donc dès le départ comme une mobilisation universelle et sur tous les plans des citoyens autour de la défense de la patrie, conçue comme la terre des pères, et de la Nation, conçue comme l’héritage d’une civilisation commune.

Que peut-on alors en conclure ?

Nationalisme et modernité

Démocratie

[Ci-dessus : dessin patriotique de Job tiré de l'agenda-Buvard du Bon Marché, 1917. Quatre soldats de différentes périodes historiques portent sur un bouclier un soldat de la Première Guerre mondiale, blessé mais défiant. Ce dessin est une bonne illustration de l’approche métaphysique / historique du nationalisme, privilégiant le facteur “temps”. Les générations forment une communauté de destin]

Tout d’abord, que le nationalisme est beaucoup plus une idéologie du “peuple différencié” qu’un discours anti-démocratique. Il existe sans aucun doute une différence de nature entre une notion quantitative / statique du peuple et le discours nationaliste, mais en est-il de même avec la seconde vision ? La démocratie est aussi une idée moderne. Elle est en outre une méthode de gouvernement qui veut privilégier l’appel au peuple. Un démocrate ne peut pas imaginer un pouvoir qui ne soit pas peu ou prou l’émanation du peuple, de la volonté populaire. Même les idéologies nationalistes du XXe siècle sont attachées à respecter la volonté de la masse ou, tout au moins, à convaincre celle-ci que la politique suivie vise à améliorer son sort collectif.

Le national-socialisme comme le fascisme ont suivi des politiques que l’on peut sans risque, après les analyses pertinentes de Raymond Martin et de David Schoenbaum, qualifier de “démocratique”. Le nationalisme apparaît beaucoup plus, sous sa forme historique, comme une technique plus efficace de gestion du destin de la nation. On ne peut sans aucun doute confondre les deux courants, mais, chronologiquement, le nationalisme doit reconnaître ses lettres de noblesse à la présence d’une forte idéologie démocratique. Si le nationalisme est une conception spécifique de la nation, si la démocratie est une définition plus juridique que politique de cette même nation, on peut sans trop de risque leur prêter une relation historique intime.

Pourtant, on doit constater, au XXe siècle, une opposition radicale des deux courants, opposition qui a engendré des conflits très divers, des querelles territoriales franco-allemandes aux guerres coloniales des années 60.

Les idéologues nationalistes ont souvent critiqué l’idée démocratique du peuple sous son aspect quantitatif. Mais cette critique est-elle vraiment une critique de fond ? Quoi de plus commun que la mobilisation des volontaires de l’An II et l’idée de mobilisation totale (”totale Mobilmachung”) des régimes totalitaires modernes, que cette même volonté politique de subsumer les différences sociales ou régionales dans un même culte de la communauté nationale.

Il est vrai que la démocratie se veut une valorisation des individualismes dans un contrat collectif. Mais ce contrat, idée bourgeoise que Jean-Jacques Rousseau a développé dans sa pensée, n’est-il pas une rationalisation de l’idée plus ancienne qu’un peuple est le résultat d’une entente de tous autour d’une idée collective. Bien sûr, il y a peu de rapports entre le culte des dieux de la Cité dans l’Antiquité et le discours, plus récent, des démocrates de toutes obédiences. Mais cette différence est-elle de nature ou de degré ? Le sens de la liberté est-il moins répandu chez les citoyens d’Athènes et de Rome, chez les paysans de l’Ancien Régime en France, que dans l’Europe post-révolutionnaire ? Il est difficile de croire que le nationalisme puisse exclure le paramètre “peuple” de son schéma idéologique. Il est tout aussi difficile de ne pas constater que les démocraties modernes n’ont pas suivi une politique nationaliste. Il y a bien eu les impérialismes antagonistes des Européens, tant en Europe qu’à l’extérieur ; mais !’impérialisme est-il un nationalisme ? Cette confusion des deux notions rend malaisé une analyse sérieuse.

Nationalisme et Démocratie ne sont pas, au fond, des discours antinomiques. L’idée nationale, bien que beaucoup plus attachée à une conception métaphysique du peuple et du pouvoir politique, n’est pas étrangère à l’idée démocratique traditionnelle. Le rôle des masses dans la politique n’est pas si lointain.

Avec la révolution démocratique de la fin du XVIIIe siècle, apparaît un nouvel acteur : le peuple. L’histoire, jusqu’alors, et à quelques exceptions près, était l’apanage des classes “aristocratiques” : noblesse, lansquenets, etc. Le monde moderne naît avec l’apparition des grandes collectivités engagées dans l’histoire, non plus seulement comme objets, mais comme sujets de l’histoire. Les sociétés traditionnelles avaient toujours considéré le destin comme le jeu des forces divines et le pouvoir comme l’intermédiaire entre ces forces et l’homme. Comme intermédiaire, le pouvoir participait, dans ses fonctions naturelles, de ce divin : par ex., comme fonction magique et souveraine. La modernité, vaste mouvement de “désenchantement” du monde, réduit le pouvoir à une simple superstructure mécanique des forces matérielles. On peut reconnaître à Marx le mérite d’avoir dévoilé cette mutation quantitative du politique. En dénouant les fils subtils qui nouaient la fonction sacrée/souveraine et le monde divin, alors image parfaite des valeurs traditionnelles, le monde moderne a engagé le processus de matérialisation du pouvoir. Or, le seul élément réel qui pouvait sous-tendre un ordre politique se trouvait dans le peuple. Cette réduction laïque du politique devait aboutir logiquement à l’idée démocratique qui, en fournissant au pouvoir politique un substratum solide, Je préservait de la mort. Enfin, le nationalisme concluait ce procès en intervertissant les données du jeu, sans pour autant modifier le cadre de celui-ci.

Conclusions

Concluons. L’idée commune qui constituait notre point de départ était la suivante : les idéologies démocratiques et nationalistes se réfèrent à des valeurs antinomiques. Notre analyse semble démontrer non pas l’opposition, ni même l’identité des deux conceptions, mais tout au moins une certaine filiation des deux idées. Plus largement, démocratie et nationalisme appartiennent à la même conception du monde, quantitative et collectiviste, fondée sur un ensemble de valeurs issues de l’idéologie du Tiers-État, idéologie bourgeoise qui, dans la théorie traditionnelle des cycles, émanent de la mentalité marchande / productive. Une même démonie de la matière, une matrice commune, la modernité, rapprochent les deux conceptions.

Notre objectif n’est pas de vouloir assimiler des mouvements qui ont eu, dans l’histoire, des rapports conflictuels. Les guerres du XXe siècle sont le résultat d’une situation de dissolution et de confusion totale des valeurs. Certains régimes ont voulu chercher à favoriser une renaissance des valeurs traditionnelles. Leur histoire montre l’erreur qu’elles ont commis : vouloir recréer à une époque de subversion absolue une société imitée des sociétés primordiales. Une seconde erreur fut ce mélange détonnant de valeurs traditionnelles et d’idées modernes. La guerre totale sanctionna cette double erreur.

Ange Sampieru, Orientations n°5, 1984.

http://www.archiveseroe.eu/recent/85

samedi 14 octobre 2023

Lecture: Arrêtons d’élire des présidents, de Thomas Legrand, éditions Stock, 2014 (présentation par Cyril Grataloup)

 

Voici une lecture qui tombe à point nommé alors qu’une partie de la classe politico-médiatique nationale se couvre de ridicule en lançant 4 ans à l’avance la course à la présidentielle… Les politiciens feraient mieux de raisonner en termes de projets et de majorité future. La vérité, c’est que l’élection présidentielle est devenue – devenue – une vaste foutaise, désormais sous l’influence d’une poignée de ploutocrates et de courtisans qui disposent de la radio-télévision et désignent leur favori en le mettant en lumière. Ce n’est pas un mythe ni du complotisme, mais la triste réalité. La vérité, c’est que l’occupant de l’Elysée (quel qu’il soit) issu de cette foutaise n’est rien d’autre, désormais, qu’un illusionniste vaniteux qui fait naufrage dans la gesticulation et le bavardage pour masquer son impuissance à régler les problèmes de la France et des français. Cela n’intéresse personne ou presque. La vérité n’intéresse personne mt.

Thomas Legrand a été éditorialiste politique à France Inter, grand reporter, correspond à New York pour RTL.

A travers ce livre qui se lit d’une traite, Thomas Legrand explique clairement que l’élection présidentielle au suffrage universel direct nous plonge tous les cinq ans dans une période d’illusion collective, nous conforte dans un affrontement binaire, entretient le mythe de l’homme providentiel, interdit l’esprit de compromis et personnalise tous les débats publics. Depuis 1995, les présidents ne réforment plus, ils ont perdu le pouvoir et abîmé la fonction. Ce ne sont pas les hommes mais la fonction qui est en cause. La réforme s’imposera pourtant, à l’occasion d’une crise.

I – Le contexte historique avec le Général de Gaulle

L’idée qu’il existerait un sauveur reste populaire, singulièrement à droite. En période de crise, une partie de la population, la plus conservatrice, se cherche un sauveur (le bonapartisme). L’historien Jean Garrigues a mis à jour ce ressort en épluchant les milliers de lettres de Français angoissés, adressées à René Coty, pour qu’il fasse appel au général de Gaulle en 1958 alors que la 4e République menaçait de s’effondrer sous le choc de crise algérienne.

De Gaulle a voulu l’élection présidentielle en 1962 à l’époque où la France sortait de guerres de décolonisation. L’Elysée avait vraiment les manettes du pouvoir en main (plans quinquennaux, capitalisme d’Etat, frontières, guerre froide), où la communication de masse était une communication d’Etat. Cela a été balayé par le vent de l’histoire, la fin des blocs, la construction européenne, la révolution des technologies de l’information. Pourtant en 1962, tout le monde politique ou presque était contre cette élection du PR au suffrage universel direct à deux tours. De Gaulle savait cela et chacun percevait les dérives personnalistes que ce système recelait. Les rétifs les plus républicains avaient été nourris par les écrits de Victor Hugo opposant à Napoléon III.

La 5e République n’est pourtant pas un régime présidentiel contrairement à une idée reçue car le pouvoir législatif est trop lié au pouvoir exécutif, le président pouvant dissoudre ; il est plus juste de le qualifier de semi-présidentiel.

Quant à la 4e République, elle a permis de nombreuses réalisations : reconstruction de l’industrie, des infrastructures détruites pendant la 2e guerre mondiale, mise en place d’une politique industrielle et d’équipements etc.

Mais c’est le naufrage sanglant de la guerre d’Algérie qui a eu raison de cette 4e République d’à peine 12 ans (1946 à 1958), ce naufrage ainsi que la faillite des partis ont imposé l’idée qu’il fallait un pouvoir fort incarné par une personne d’exception et Charles de Gaulle était l’homme adéquat. Le vieux réflexe bonapartiste, la peur du parti communiste complétaient l’argumentaire pour confier le pouvoir à l’homme des situations désespérées qui en plus avait le bon goût de s’appeler comme le pays.

L’histoire est faite pour Charles de Gaulle, elle lui offrira encore une fois les fameuses circonstances tragiques qui font les destins. Le 22 août 1962 c’est l’attentat du Petit Clamart. Le général et sa femme entendent siffler à travers la DS les balles tirées par l’extrémiste, partisan de l’Algérie française, Bastien-Thiry. Mais personne ne sera touché, un vrai miracle offert par la providence. La sécurité du président est mise à l’épreuve. Il devient urgent de régler la question de son successeur et de lui octroyer une force et une aura que la providence ne lui fournira pas. Cette onction ne sera pas divine, ni historique mais POPULAIRE. Le 20 septembre 1962, profitant de l’émotion suscitée par l’attentat, De Gaulle fait une allocution à la télévision et expose aux Français sa volonté de réviser la Constitution pour instituer la règle de l’élection du PR au suffrage universel direct. Et cela par référendum. Le 28 octobre 1952, le OUI l’emporte.

En 1965, De Gaulle est élu Président de la République mais le choc et la surprise sont là car il a été mis en ballotage par Mitterrand. Les gaullistes ne l’avaient pas vu venir ! En 1969, l’élection de Pompidou démontrait que la « République nouvelle » pouvait survivre à son créateur. Puis 1974 prouvait qu’un non-gaulliste pouvait l’emporter bien que Giscard d’Estaing fut ministre du Général. 1981 venait consacrer le caractère totalement démocratique des institutions puisqu’une alternance idéologique était possible. Mitterrand étant un farouche opposant du Général de Gaulle.

Toutefois le mythe de l’homme providentiel (à droite) ou alors la volonté de toujours établir un rapport de force favorable (la lutte des classes à gauche) sont deux facteurs qui enkystent la capacité de réforme de la France et sont destructeurs de la démocratie. L’élection présidentielle, avec son moment d’illusion collective que représente la campagne, est un parfait réceptacle pour ces deux fantasmes.

II- La présidence de Jacques Chirac

Le déboulonnage de la statue du président avait commencé par le constat édifiant de l’impuissance de Chirac. Il avait promis la réduction de la fracture sociale. Il avait échoué en 1988 avec un discours tout autre inspiré du libéralisme anglo-saxon. Qu’importe, avec ce mode d’élection, c’est l’homme plus que les idées qui compte ! Pourtant en 1995, c’est un vorace du pouvoir qui devient PR, mais les Français ont finalement assisté au comble de l’impotence et de la tromperie. La tentative de réformes à marche forcée, avec Juppé droit dans ses bottes, fut engagée au lieu de réparer l’ascenseur social et recoudre les déchirures d’un tissu social abîmé. En 1997, avec la dissolution de l’assemblée, c’est le divorce pour tromperie entre Chirac et les Français. Il n’avait pas prévenu que des sacrifices seraient à faire. Il a voulu déréguler pour rendre la France plus compétitive et moins dépensière mais cela allait visiblement à l’encontre de la promesse de campagne.

A noter que le cas de Jacques Delors est significatif, en décembre 1994. Il était arrivé au constat, accablant pour nos institutions, qu’il ne pouvait pas l’emporter en disant la vérité, que son parti et la logique de la 5e République le pousseraient à parler faux. Il finira par renoncer à se présenter à la présidentielle.

En 2002, c’est le choc. Jospin n’a pas joué le jeu de la personnalisation à outrance, il n’a pas promis ce qu’il ne pensait pas pouvoir tenir, il passe alors à la trappe d’une élection présidentielle qui préfère ceux qui disent n’importe quoi !

III- La présidence de Nicolas Sarkozy : et tout ne devient pas possible ! Nicolas Sarkozy a introduit le « people » et le « bling bling » dans le fonctionnement de l’institution. Il aurait « trivialisé » l’exercice de sa fonction pendant sa présidence à force d’annonces vaines, de coups d’éclat transgressifs destinés à occuper l’espace du débat public plus qu’à réformer la société. Pourtant avec sa fougue et son autorité naturelle, il n’a pas inversé de courbes et n’a pas réformé comme il l’aurait voulu et annoncé. Il avait annoncé « la rupture » mais il n’y eut de rupture qu’une rupture de style. Il est facile et efficace de faire trois annonces par semaine mais aucun système démocratique et surtout pas le système français, n’est en mesure de fabriquer autant de lois dans un tel laps de temps. Sept lois sécuritaires en cinq ans ! Le président en annonçait une nouvelle alors que les décrets de la précédente n’étaient pas tous adoptés et que l’effet de la mise en œuvre de celle d’avant n’avait pas encore eu le temps d’être évalué ! D’où le sentiment d’impuissance, de lassitude. Le discours de Sarkozy agissait comme une essoreuse vide !

En 2012, le chômage augmentait toujours, les déficits aussi, et la fracture sociale détectée par Chirac s’approfondissait davantage. De plus Sarkozy subissait de plein fouet la « tyrannie de la cohérence ». Il fut mis en face de ses contradictions, les médias comparant ce qui avait été dit avec ce qui était fait (fact cheking). Par exemple la taxe carbone proposée par le premier ministre Fillon fut censurée par le conseil constitutionnel le 29 décembre 2010. Sarkozy abandonne alors la taxe. Les contradictions sont là. D’abord il avait dit que « l’instauration de la taxe carbone était aussi importante que l’abolition de la peine de mort ». Quelques mois plus tard, il disait « l’environnement, ça commence à bien faire ». Cette tyrannie de la cohérence a été en partie le poison mortel de Sarkozy en 2012. Pourtant il était énergique mais l’énergie inefficace ressemble à de l’agitation. Une statue ne s’agite pas !

IV- La présidence de François Hollande

Thomas Legrand a ressenti de la tristesse en regardant devant son écran télé François Hollande parler sous la pluie de l’île de Sein lors d’une commémoration, fin août 2014. Un président détrempé, perdu derrière des verres de lunettes embués. Hollande explique a posteriori avoir voulu être solidaire des anciens combattants détrempés qui l’écoutaient et bravaient le grain marin en tenant la hampe de leurs drapeaux. Pourquoi et comment faut-il qu’un homme nous représente à ce point pour que nous nous sentions mouillés quand il pleut sur lui ? Quelques semaines plus tard une autre pluie allait s’abattre sur Hollande, le livre de V. Trierweiler.

Jamais Yvonne de Gaulle aurait agi ainsi ! le Général était une statue pour les Français. Aujourd’hui nous voulons la statue ET l’homme, mais nous ne pouvons avoir les deux. Seuls les Américains ont eu le privilège d’avoir cet hydre à deux têtes avec John Fitzgerald Kennedy, homme et statue à la fois. Son assassinat en 1963 a détruit les deux. Toutefois, notre époque ne supporte plus la statue. Nous avons l’homme. En cette fin 2014, l’homme F. Hollande est mouillé, dégradé. Plus généralement, par son attitude personnelle, par les ambiguités politiques des deux premières années de son quinquennat, Hollande a nourri la machine à détruire les présidents. Il a suivi une politique qu’il n’avait pas cru devoir annoncer avant l’élection pour des raisons de courage et de tactique !

Arnaud Montebourg quitte le gouvernement en septembre 2014 car le désaccord avec Hollande est grand. Montebourg critique le PR sur sa soumission au diktat de Bruxelles et de Berlin. Mais ce départ fracassant est une aubaine pour les inspirateurs de Hollande dans le domaine économique et social à savoir E. Macron et JP. Jouyet. Pour eux la politique qu’il convient de mener doit être fondée sur l’offre et la baisse des charges pour que les entreprises françaises soient compétitives. Il a fallu deux ans à Hollande pour sortir de l’ambiguité dans laquelle il s’était vautré pour arriver au pouvoir ! Cela est dû aux ravages que provoque la période de délire collectif que représente la campagne présidentielle. Une période irrationnelle basée sur la communication à outrance, les grandes promesses, le rejet de l’autre candidat. Après l’élection, c’est le retour à la réalité, à la complexité du monde comme la redescente du drogué !

V- Epilogue : Chirac, Sarkozy, Hollande ont certes une responsabilité mais sans doute est-elle relative, les vrais responsables seraient l’époque avec internet, les réseaux sociaux, chaînes tout infos et le mode de désignation du président qui entraine de faux débats, des clivages factices et de l’infantilisation populiste. L’élection présidentielle avec ses étapes (congrès, primaires, traversées du désert, retours possibles etc) nourrit les instituts de sondages, illustre de nombreuses unes d’hebdomadaires, fournit tant d’histoires humaines, de légendes, trahisons, sagas indispensables à l’industrie de l’information politique. La personnalisation offre un roman quotidien de Rastignac sans vergogne ou de Don Quichotte pathétiques. Cela est plus facile, plus amusant, plus vendeur de commenter cette course effrénée pour le pouvoir que de se plonger dans le monde des idées et des théories économiques.

Aujourd’hui, nous assistons à des duels d’ego plus que des confrontations politiques. Une course pour accéder à la ligne de départ de la compétition suprême plutôt qu’un combat des oppositions de lignes politiques.

Le pouvoir réel est dilué dans la mondialisation, la financiarisation de l’économie et l’Europe (p68). La parole présidentielle ne suffit plus à changer la donne politique. (cf De Gaulle avait prononcé un énigmatique « je vous ai compris » pour que se débloque momentanément la crise algérienne en 1958).

Depuis 1995 la France ne s’est plus réformée, une forme de dépression nationale s’est installée. Toute une génération de Français n’a vécu qu’en crise ! D’où un discours décliniste ambiant.

L’auteur Thomas Legrand écrit un paragraphe prémonitoire « La France en gilet jaune sur le bord de la route » (p102), en indiquant que la société française semble irréformable. Hollande abandonne l’écotaxe (ou plutôt la ministre S. Royal), comme s’il était impossible de mettre en place une fiscalité écologique. En panne générale, attendant le dépanneur allemand qui estime que les Français n’ont qu’à pousser tout seuls leur véhicule…

Le vrai mal de la démocratie française est l’impuissance. (p114).

Que faire ? Xavier Bertrand candidat déclaré à la primaire de 2016 propose un retour au septennat pour un mandat unique (p115). Le PR pourrait réformer avec une poigne plus sûre débarrassé du poids des lobbies et des intérêts catégoriels.

Selon F Hollande, le mode de scrutin et le fait majoritaire est un défaut plus important que le mode d’élection du PR et la personnalisation du pouvoir. Hollande explique que l’absence de proportionnelle interdit toute coalition et casse la logique de compromis au profit d’une logique d’affrontement permanent. Il épargne la fonction de président et s’épargne lui-même (p124).

Faut-il supprimer le premier ministre ? Faut-il que le PR cesse de nommer le premier ministre et le gouvernement ?

Dans tous les cas, la campagne présidentielle, période d’illusion collective, doit cesser dans ces conditions actuelles !

Aux USA, pays fédéral et décentralisé, profondément libéral, la personnalisation du débat est réelle et l’image du président des Etats Unis revêt une importance considérable mais tout ne lui est pas imputé, à la différence du PR en France, pays centralisé et colbertiste.

Peut-être que la phrase d’Emil Cioran était juste : « les Français préfèrent un mensonge bien dit à une vérité mal formulée » (cf son ouvrage De la France, 1941).

CG

https://maximetandonnet.wordpress.com/2023/10/09/lecture-arretons-delire-des-presidents-de-thomas-legrand-editions-stock-2014-presentation-par-cyril-grataloup/

mardi 3 octobre 2023

Nationalisme et démocratie au XIXe siècle

 

Démocratie

[Ci-dessus : Barricade, rue de Soufflot, proche du Panthéon, peinture d'Horace Vernet, 1848. Les révolutions de 1848, survenues partout en Europe, ont toutes été portées par une double volonté : créer une nation solidaire et volontaire, et instaurer une démocratie participative et représentative. Nationalisme et démocratie sont donc complémentaires au départ]

Pour la plupart de nos contemporains, les notions de nationalisme et de démocratie sont antinomiques. Pour les adeptes de l’École maurrassienne, le nationalisme intégral est l’idéologie anti-démocratique par excellence. Historiquement, les grands phénomènes politiques que furent le “national-socialisme” en Allemagne, le “fascisme” sous son aspect italien, espagnol ou portugais (nous retenons la notion de “fascisme” sous sa forme générique commune), ainsi que tous les mouvements qui se réclamèrent d’une idéologie “fasciste” dans l’entre-deux-guerres sont des mouvements anti-démocratiques. A contrario, les “démocrates” de toutes tendances (libéraux, socialistes, etc.) sont persuadés que l’idée nationaliste est essentiellement antidémocrate.

La question qui se pose est alors la suivante : le nationalisme n’est-il pas au fond une excroissance de l’idéal démocratique ? Autrement dit, la matrice des nationalismes ne réside-t-elle pas dans la naissance du grand mouvement démocratique issu de la Révolution Française ? Et du concept démocratique des nationalités qui, au XIXe siècle, a modifié le visage politique de l’Europe ? Avant de répondre à cette question, il est nécessaire de s’arrêter sur les concepts utilisés.

Masses, démocratie et consensus

Dans sa définition habituelle, la “démocratie” est l’idée selon laquelle la légitimité du pouvoir réside dans la volonté populaire. Cette légitimité serait donc le résultat. d’un consensus général, qui se traduirait par la légalité démocratique. Par légalité, on peut entendre l’ensemble des techniques qui réaliserait cette adéquation de la volonté populaire et de ses représentants. Le pouvoir, en tant qu’instance de direction, se fait légitimer par une approbation de la masse que la technique élective permettrait de traduire dans les faits. Les phénomènes de démocraties électives sont donc considérés comme les seuls représentatifs de l’idée démocratique.

Au sens propre du terme, la démocratie apparaît plus comme une introduction directe de la masse dans le domaine du politique que comme une idéologie de la représentation. Cette mobilisation des peuples, en tant que sujets du politique, la Révolution française a été la première à la réaliser sur le plan historique, en impliquant le peuple dans un système de conscription générale.

L’idée démocratique plébéienne que nous venons de voir n’est pas la seule réalisation que l’on peut retenir. L’idéologie démocratique anglo-saxonne, qui a inspiré de nombreux philosophes continentaux (Montesquieu, Tocqueville), a donné naissance à une forme de démocratie dite représentative. Si la démocratie française de 1789 a hérité d’une partie des concepts anglo-saxons, seules la Grande-Bretagne et les États-Unis ont véritablement incarné la “démocratie représentative” historique. Enfin, les démocraties populaires du monde socialiste et, plus largement, du Tiers-Monde ont découvert une nouvelle manière de régime démocratique, fondée sur le parti unique et l’État autoritaire. Mais au-delà de tous ces avatars de la démocratie, il nous semble que deux idées fondent la forme démocratique du pouvoir : l’idée du peuple ; l’idée qu’il existe un rapport direct entre celui-ci et le pouvoir.

Le peuple

A.

Le peuple : on peut retenir dans l’histoire des idées deux notions essentielles du peuple: une approche quantitative / statique, une approche métaphysique/historique.

L’approche quantitative / statique : point de vue horizontal, cette première approche considère le peuple sous sa forme arithmétique. Le peuple est l’ensemble des individus qui, à un moment donné (notion d’instant), constitue la communauté nationale. L’addition simple des dits individus, les citoyens, permet de mesurer l’étendue et la quantité de cette notion. Les idéologues de la démocratie sont restés attachés à ce point de vue, qui justifie les valeurs “démocratiques” historiques : système électif, représentation pyramidale, division gouvernants/gouvernés, etc. L’idée essentielle reste dans la notion d’espace et non plus de temps. Le peuple est une assemblée générale d’ individualités, qui se conjuguent entre eux dans une multitude de statuts secondaires. Le plus petit commun dénominateur demeure l’état de citoyenneté qui résulte d’un statut juridique donné.

L’approche métaphysique / historique : dans ce cas, ce qui prime ressort d’une vision métaphysique du peuple, conçu non plus comme une addition d’individus-citoyens, mais comme un “esprit collectif”, doué d’une essence et d’une substance propres. Si tué dans le temps, le peuple est aussi situé dans l’espace par accident. L’aspect temporel s’inscrit dans une vision plus qualitative du peuple. L’ensemble des générations qui, dans l’histoire, constitue une communauté de destin. Aspect religieux et charnel, qui refuse toute réduction arithmétique.

B.

Il en résulte alors. deux idéologies du pouvoir distinctes. Dans la première définition, le pouvoir est la résultante d’une identité des choix. En effet, c’est par le biais d’un “programme” accepté par la “majorité” des citoyens que le pouvoir justifie ses privilèges politiques de souveraineté et d’administration des personnes et des biens. C’est la démocratie représentative occidentale, où les constitutions et les textes juridiques prétendent organiser une société politique à un moment donné de l’histoire. Dans la seconde définition, le pouvoir est l’émanation historique d’une idée (idéocratie soviétique ou fasciste) ou d’une divinité nationale (la religion shintoïste au Japon et le pouvoir impérial d’Hiro-Hito au XXe siècle) ou même d’un grand mythe (le mythe du sang, par ex.).

On peut donc diviser la notion très floue de “démocratie” en deux tendances. Une tendance “rationnelle”, où le peuple, le pouvoir et leurs rapports sont traités par l’intermédiaire de techniques politiques. Une tendance “métaphysique” où ces trois éléments sont soumis à une vision an-historique par essence et le pouvoir est le représentant d’un principe qui le dépasse.

Le nationalisme est une idée moderne. On peut le définir comme l’idéologie qui place la nation comme pivot de l’histoire des peuples et reconnaît à ce pivot une souveraineté globale. Si on voulait situer la naissance du nationalisme, la date de 1791 pourrait être retenue. En effet, c’est la Révolution française qui, en exploitant le prosélytisme universaliste des idéaux révolutionnaires, a réveillé chez les peuples une volonté d’auto-défense et d’affirmation de soi.

Les idéologies révolutionnaires sont, durant tout le XIXe siècle, des idéologies nationales. Elles s’appuient indifféremment sur les deux visions du peuple que nous avons analysées. Les grandes révolutions polonaise et italienne, le nationalisme allemand sont nés durant ce même XIXe siècle. Romantiques ou populaires, Jean Plumyène les a admirablement décrites (in : Les Nations Romantiques, Tome I : Le XIXe siècle, Fayard, 1979). Ce nationalisme est donc à tous points de vue une réaction collective qui implique l’action des masses sur la scène de l’histoire. Longtemps tenues à l’écart des grands évènements, les masses surgissent brutalement en tant qu’acteurs directs du politique, d’abord sous sa forme guerrière, puis sous sa forme idéo-nationale. Le nationalisme devient vite une arme formidable au service des impérialismes et des politiques de puissance des États. Le premier, Napoléon Ier utilisa le nationalisme comme sentiment-moteur d’une mobilisation du peuple. En 1870, la guerre franco-allemande est le premier conflit entre deux États-Peuples.

L’organisation politico-militaire s’appuie sur une mobilisation de tous les citoyens. Le rôle important de l’éducation est depuis longtemps venu remplacer les simples réactions populaires. On connaît la place essentielle des instituteurs de la République française dans la diffusion du sentiment national. Le nationalisme se présente donc dès le départ comme une mobilisation universelle et sur tous les plans des citoyens autour de la défense de la patrie, conçue comme la terre des pères, et de la Nation, conçue comme l’héritage d’une civilisation commune.

Que peut-on alors en conclure ?

Nationalisme et modernité

Démocratie

[Ci-dessus : dessin patriotique de Job tiré de l'agenda-Buvard du Bon Marché, 1917. Quatre soldats de différentes périodes historiques portent sur un bouclier un soldat de la Première Guerre mondiale, blessé mais défiant. Ce dessin est une bonne illustration de l’approche métaphysique / historique du nationalisme, privilégiant le facteur “temps”. Les générations forment une communauté de destin]

Tout d’abord, que le nationalisme est beaucoup plus une idéologie du “peuple différencié” qu’un discours anti-démocratique. Il existe sans aucun doute une différence de nature entre une notion quantitative / statique du peuple et le discours nationaliste, mais en est-il de même avec la seconde vision ? La démocratie est aussi une idée moderne. Elle est en outre une méthode de gouvernement qui veut privilégier l’appel au peuple. Un démocrate ne peut pas imaginer un pouvoir qui ne soit pas peu ou prou l’émanation du peuple, de la volonté populaire. Même les idéologies nationalistes du XXe siècle sont attachées à respecter la volonté de la masse ou, tout au moins, à convaincre celle-ci que la politique suivie vise à améliorer son sort collectif.

Le national-socialisme comme le fascisme ont suivi des politiques que l’on peut sans risque, après les analyses pertinentes de Raymond Martin et de David Schoenbaum, qualifier de “démocratique”. Le nationalisme apparaît beaucoup plus, sous sa forme historique, comme une technique plus efficace de gestion du destin de la nation. On ne peut sans aucun doute confondre les deux courants, mais, chronologiquement, le nationalisme doit reconnaître ses lettres de noblesse à la présence d’une forte idéologie démocratique. Si le nationalisme est une conception spécifique de la nation, si la démocratie est une définition plus juridique que politique de cette même nation, on peut sans trop de risque leur prêter une relation historique intime.

Pourtant, on doit constater, au XXe siècle, une opposition radicale des deux courants, opposition qui a engendré des conflits très divers, des querelles territoriales franco-allemandes aux guerres coloniales des années 60.

Les idéologues nationalistes ont souvent critiqué l’idée démocratique du peuple sous son aspect quantitatif. Mais cette critique est-elle vraiment une critique de fond ? Quoi de plus commun que la mobilisation des volontaires de l’An II et l’idée de mobilisation totale (”totale Mobilmachung”) des régimes totalitaires modernes, que cette même volonté politique de subsumer les différences sociales ou régionales dans un même culte de la communauté nationale.

Il est vrai que la démocratie se veut une valorisation des individualismes dans un contrat collectif. Mais ce contrat, idée bourgeoise que Jean-Jacques Rousseau a développé dans sa pensée, n’est-il pas une rationalisation de l’idée plus ancienne qu’un peuple est le résultat d’une entente de tous autour d’une idée collective. Bien sûr, il y a peu de rapports entre le culte des dieux de la Cité dans l’Antiquité et le discours, plus récent, des démocrates de toutes obédiences. Mais cette différence est-elle de nature ou de degré ? Le sens de la liberté est-il moins répandu chez les citoyens d’Athènes et de Rome, chez les paysans de l’Ancien Régime en France, que dans l’Europe post-révolutionnaire ? Il est difficile de croire que le nationalisme puisse exclure le paramètre “peuple” de son schéma idéologique. Il est tout aussi difficile de ne pas constater que les démocraties modernes n’ont pas suivi une politique nationaliste. Il y a bien eu les impérialismes antagonistes des Européens, tant en Europe qu’à l’extérieur ; mais !’impérialisme est-il un nationalisme ? Cette confusion des deux notions rend malaisé une analyse sérieuse.

Nationalisme et Démocratie ne sont pas, au fond, des discours antinomiques. L’idée nationale, bien que beaucoup plus attachée à une conception métaphysique du peuple et du pouvoir politique, n’est pas étrangère à l’idée démocratique traditionnelle. Le rôle des masses dans la politique n’est pas si lointain.

Avec la révolution démocratique de la fin du XVIIIe siècle, apparaît un nouvel acteur : le peuple. L’histoire, jusqu’alors, et à quelques exceptions près, était l’apanage des classes “aristocratiques” : noblesse, lansquenets, etc. Le monde moderne naît avec l’apparition des grandes collectivités engagées dans l’histoire, non plus seulement comme objets, mais comme sujets de l’histoire. Les sociétés traditionnelles avaient toujours considéré le destin comme le jeu des forces divines et le pouvoir comme l’intermédiaire entre ces forces et l’homme. Comme intermédiaire, le pouvoir participait, dans ses fonctions naturelles, de ce divin : par ex., comme fonction magique et souveraine. La modernité, vaste mouvement de “désenchantement” du monde, réduit le pouvoir à une simple superstructure mécanique des forces matérielles. On peut reconnaître à Marx le mérite d’avoir dévoilé cette mutation quantitative du politique. En dénouant les fils subtils qui nouaient la fonction sacrée/souveraine et le monde divin, alors image parfaite des valeurs traditionnelles, le monde moderne a engagé le processus de matérialisation du pouvoir. Or, le seul élément réel qui pouvait sous-tendre un ordre politique se trouvait dans le peuple. Cette réduction laïque du politique devait aboutir logiquement à l’idée démocratique qui, en fournissant au pouvoir politique un substratum solide, Je préservait de la mort. Enfin, le nationalisme concluait ce procès en intervertissant les données du jeu, sans pour autant modifier le cadre de celui-ci.

Conclusions

Concluons. L’idée commune qui constituait notre point de départ était la suivante : les idéologies démocratiques et nationalistes se réfèrent à des valeurs antinomiques. Notre analyse semble démontrer non pas l’opposition, ni même l’identité des deux conceptions, mais tout au moins une certaine filiation des deux idées. Plus largement, démocratie et nationalisme appartiennent à la même conception du monde, quantitative et collectiviste, fondée sur un ensemble de valeurs issues de l’idéologie du Tiers-État, idéologie bourgeoise qui, dans la théorie traditionnelle des cycles, émanent de la mentalité marchande / productive. Une même démonie de la matière, une matrice commune, la modernité, rapprochent les deux conceptions.

Notre objectif n’est pas de vouloir assimiler des mouvements qui ont eu, dans l’histoire, des rapports conflictuels. Les guerres du XXe siècle sont le résultat d’une situation de dissolution et de confusion totale des valeurs. Certains régimes ont voulu chercher à favoriser une renaissance des valeurs traditionnelles. Leur histoire montre l’erreur qu’elles ont commis : vouloir recréer à une époque de subversion absolue une société imitée des sociétés primordiales. Une seconde erreur fut ce mélange détonnant de valeurs traditionnelles et d’idées modernes. La guerre totale sanctionna cette double erreur.

Ange Sampieru, Orientations n°5, 1984.

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