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dimanche 1 décembre 2024

Contre-manuel d’histoire

 

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Par Gérard Leclerc

Sans doute convient-il qu’à chaque génération une nouvelle histoire de France soit proposée pour une prise de conscience d’un passé sans lequel nous ne serions pas ce que nous sommes. Michelet, Lavisse, Bainville ont été ainsi les médiateurs nécessaires de cette transmission. Philippe Delorme s’inscrit donc à leur suite, avec une autorité telle que son préfacier, Jean Tulard, peut écrire que son livre « devrait s’imposer à la place des manuels scolaires ». C’est dire son importance à un moment plutôt critique, où il n’est question que de déconstruction plutôt morbide, selon les canons de la religion wokiste.

Dans un tel climat, Philippe Delorme se veut historien rigoureux. Ni romance, ni repentance, proclame-t-il. J’aurais quelques remarques à faire sur la notion de roman national éveillée jadis par mon ami Paul Yonnet, mais ce qui relève de l’imaginaire d’un peuple doit se distinguer de la rigueur disciplinaire de l’historien de métier. Reste que celui-ci est forcément doté de convictions étayées par une longue pratique des destinées françaises. Philippe Delorme ne cache nullement « ses goûts et ses prédilections », au point de conclure son récit par un exposé sur la façon dont il conçoit la rénovation de nos institutions actuelles, en fonction des leçons qu’il a pu tirer de toutes les séquences qu’il a livrées à ses lecteurs.

Il n’est pas question ici d’esquisser la synthèse des 45 séquences qu’il a choisies, parce qu’elles lui semblaient le mieux caractériser les 2000 ans de la nation française. Elle se distingue par un souci de précision extrême, écartant les aspects légendaires mais revêtant aussi un aspect concret qui fixe l’attention et les rend comme familières. Au passage, on peut retenir quelques événements qui ont une résonance actuelle, du fait des phénomènes de civilisation qu’ils mettent en évidence. Ainsi, la fameuse victoire de Charles Martel qui arrêta l’invasion arabe près de Poitiers. L’enjeu est tellement frappant qu’il provoque la controverse. Philippe Delorme fournit sa propre interprétation. Une victoire aurait permis aux conquérants « encore mal islamisés » de s’installer sur notre territoire, de le coloniser et de l’intégrer au Dar al-Islam. « Mais il apparut que le mouvement parti de La Mecque, un siècle auparavant avait alors atteint sa plus haute crue, comme le flux aux marées d’équinoxe… »

Faut-il s’arrêter à Jeanne d’Arc ? Je ne connaissais pas, à son propos, le texte du pape Pie II (1458-1464) : « Ainsi mourut Jeanne, l’admirable, la stupéfiante vierge. C’est elle qui releva le royaume des Français abattus et presque désespérés, elle qui infligea aux Anglais tant et de si grandes défaites. À la tête des guerriers, elle garda au milieu des armées une pureté sans tache, sans que le moindre soupçon n’ait jamais effleuré sa vertu ».

En sautant les siècles, on peut saluer le Roi-Soleil, qui peut paradoxalement se montrer très familier de ses sujets et qui donnera, en ses derniers jours, l’exemple d’une foi solide. Mais n’y avait-il pas eu une véritable conversion à un moment du règne ?

Quant à la Révolution de 1789, elle est racontée sous un mode descriptif, permettant de comprendre ce qu’il y a d’aléatoire jusque dans les grands mouvements telluriques qui ont fait trembler le monde. De là le jugement de Taine, qui demeure l’un des meilleurs analystes de l’époque : « Le propre d’une insurrection populaire, c’est que, personne n’y obéissant à personne, les passions méchantes y sont libres autant que les passions généreuses, et que les héros n’y peuvent contenir les assassins ».

Philippe Delorme pratique assez peu ce qu’on appelle la philosophie de l’histoire, même sous le mode d’un François Furet, dont il reconnaît qu’il a accompli une mutation décisive dans l’interprétation de la Révolution. Mais la façon dont il suit et décrit notre aventure nationale nous permet d’être au plus près de ses acteurs. Ainsi se vérifie le conseil de Jean Tulard. Sa Contre-histoire de France peut servir agréablement de manuel à l’usage des jeunes générations. 

https://www.actionfrancaise.net/2024/12/01/contre-manuel-dhistoire/

mercredi 13 octobre 2010

1581 : Justice pour Henri III

Le 24 septembre, Henri III marie sa belle-soeur Marguerite de Lorraine à l'un de ses favoris : Anne de Joyeuse, baron d'Arques, qui appartient à une vieille lignée du Vivarais.
Cette année-là, la sixième de son règne, Henri III, trente ans, époux de Louise de Lorraine-Vaudémont, mariait sa belle-soeur Marguerite de Lorraine, vingt et un ans, à Anne de Joyeuse, baron d'Arques, vingt et un ans. L'événement, qui fit en son temps grand bruit à la Cour, n'appartient pas à la grande histoire. Nous le retenons quand même parce qu'il nous permet de fustiger ceux qui répandent des inepties sur la prétendue homosexualité du roi Henri III.
Sur les bords riants de la Baume
Anne de Joyeuse appartenait à une vieille lignée du Vivarais établie sur les bords riants de la Baume, affluent de l'Ardèche, et qui servait fidèlement le roi depuis le XIIIe siècle. Dès ses jeunes années, Anne partagea la vie militaire de son père Guillaume, vicomte de Joyeuse, lieutenant général du Languedoc, futur maréchal de France. Très tôt, il se fit remarquer par sa bravoure et sa vive intelligence, à tel point que le roi le nomma à dix-neuf ans gouverneur du mont Saint-Michel, puis érigea en août 1581 la vicomté de Joyeuse en duché-paierie, avec préséance sur tous les autres ducs (hors les princes du sang). Enfin, le 24 septembre 1581, le voici devenu beau-frère de la reine de France. On peut s'étonner d'une telle ascension d'un jeune homme qui, de plus, était d'une grande beauté.
Les historiens sérieux n'ont jamais éprouvé le besoin d'imaginer des histoires scabreuses. Ils s'en sont tenus à ce que l'on sait d'Henri III, et que Olivier Tosseri résume ainsi dans Historia de février 2010 « un caractère entreprenant auprès des femmes, une très grande piété qu'il exprimait de manière spectaculaire au cours de démonstrations d'expiations... » Certes il combla ses amis, ses mignons (mot qui à l'époque signifiait ses préférés, et rien d'autre), de grands bienfaits, au risque de provoquer la jalousie d'autres courtisans, plus nobles, plus âgés, qui se sentirent évincés et qui joignirent leurs calomnies à celles des dirigeants de la Ligue entendant discréditer le roi parce qu'il reconnaissait son cousin Henri de Navarre, chef du parti protestant, comme l'héritier du trône.
Or on doit tout simplement admettre que le roi, dont nul n'a jamais pu relever le moindre comportement équivoque en public, reportait sur ses amis l'affection qu'il aurait eue pour ses fils, si le Ciel lui en avait donné. Reste encore l'extrême raffinement qu'il imposait à sa Cour. Rappelant qu'Henri III introduisit l'usage de la fourchette à table et qu'il faisait preuve d'une hygiène alors peu commune de son temps, Olivier Tosseri dit qu'il portait « à son comble la recherche vestimentaire pour les hommes » et manifestait « un goût appuyé pour les artifices de la mode ». Laissons braire les gens de mauvaise foi qui ont fondé sur ces observations l'image d'un Henri III efféminé et revenons à ce beau mariage du 24 septembre.
Le faste des noces
C'était un dimanche et le goût du roi pour le faste se donna libre cours. L'Encyclopédie de D'Alembert, deux siècles plus tard, cite un contemporain : la cérémonie eut lieu « à trois heures après midi en la paroisse de Saint-Germain de l'Auxerrois. […] Le roi mena la mariée au moûtier, suivie de la reine, princesses et dames tant richement vêtues, qu'il n'est mémoire en France d'avoir vu chose si somptueuse. Les habillements du roi et du marié étaient semblables, tant couverts de broderie, de perles, pierreries, qu'il n'était possible de les estimer. » Et cela continua les jours suivants, le sommet ayant été, semble-t-il, la représentation, après un festin au Louvre le dimanche 15 octobre, du Ballet de Circé et de ses nymphes rebaptisé pour l'occasion Ballet comique de la reine, où l'on entendit les meilleurs violonistes et chanteurs du temps. N'oublions pas de mentionner que les époux reçurent aussi 300 000 écus du roi…
De la gloire au trépas
Être un favori du roi n'était pourtant point vivre d'hédonisme. Ces jeunes hommes mettaient leur virilité à servir la couronne. Devenu en 1582 grand-amiral de France, puis gouverneur de la Normandie, Anne, après moult campagnes, se laissa emporter par sa jeunesse impétueuse jusqu'à faire massacrer 800 huguenots à La Mothe Saint-Héray, dans le Poitou. Repentant et se croyant perdu aux yeux du roi pour cet acte inexpiable, il crut se racheter en allant barrer la route à Henri de Navarre, le 20 octobre 1587 à Coutras en Gironde ; il y fut non seulement battu mais reconnu par un parent des victimes de La Mothe Saint-Héray qui le tua d'un coup de pistolet. Grand seigneur Henri de Navarre fit rendre les corps d'Anne et de son jeune frère Claude à la famille de Joyeuse et pria pour eux. Déjà Henri IV perçait sous celui que les circonstances forçaient encore à être un chef de parti.
Petit détail gourmand, pour conclure : à l'occasion du mariage,la reine-mère Catherine de Médicis fit servir des macarons apportés d'Italie, dont le jeune duc fut si friand qu'il voulut en faire réaliser par les pâtissiers de son village de Joyeuse (Ardèche). La tradition des macarons s'y perpétue aujourd'hui.
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 18 février au 3 mars 2010