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mardi 5 juillet 2022

Passé-Présent n°329 : Les derniers païens

 Philippe Conrad reçoit le professeur Sylvain Gouguenheim, médiéviste reconnu, à propos des derniers païens, c’est à-dire des Baltes christianisés par les Teutoniques à partir du XIIIème siècle. Peuple issu du sud de l’Ukraine, les Baltes furent soumis par la force au cours de l’entreprise de christianisation de l’ordre teutonique, hormis les Lituaniens qui résistèrent victorieusement en conservant par là même leur permanence païenne. L’auteur ouvre sa réflexion sur les mythes qui entourent les habitants et les lieux de cet espace “barbare” et montre comment le paganisme survécut dans la culture populaire.

Sylvain Gouguenheim : « Les derniers païens – Les Baltes face aux chrétiens XIIIème – XVIIIème siècle » (Ed. Passés composés)


https://www.tvlibertes.com/passe-present-n329-les-derniers-paiens

vendredi 21 janvier 2022

Païens, chrétiens : un drôle de IVe siècle 2/2

  Lente christianisation

Les empereurs, qui tolèrent le christianisme à partir de 312, vont peu à peu encadrer et restreindre l’exercice des cultes. Ils commencent par interdire les statues, puis les sacrifices, mais admettent la coexistence des deux religions jusqu’à Théodose, qui en 392, met en place une législation qui réprime véritablement toutes les pratiques païennes. Et en 435, est ordonnée la destruction de tous les sanctuaires païens qui pourraient encore subsister. “L’abondance même de la législation anti-païenne montre que le paganisme est toujours pratiqué et nous ignorons en outre dans quelle mesure ces lois étaient bien appliquées” précise Laurence Foschia. En effet, les empereurs recrutent une partie de leurs hauts fonctionnaires chez les païens. Ce n’est qu’à partir de 415 que les non chrétiens sont bannis de toute charge officielle.

Côté chrétien, les textes, très nombreux, nous renseignent surtout sur les querelles théologiques que les conciles sont chargés de clarifier : les chrétiens sont avant tout en quête de définition de leur foi. Parallèlement, les informations archéologiques sont maigres avant le IVe siècle : peu d’églises encore et peu d’inscriptions sont à mettre en regard des textes – car malheureusement pour les épigraphistes, cette pratique recule à l’époque. Alors que l’Empire continue d’entretenir les temples, il ne finance pas encore les églises. Les vestiges chrétiens les plus anciens sont souvent découverts hors les murs des cités, soit autour des tombes de personnes considérées comme saintes, dans les nécropoles, soit parce que les communautés peu riches ne possédaient pas de terrains dans les cités. Dans un second temps, des traces chrétiennes apparaissent dans la cité. C’est le cas de la basilique de Paul, à Philippes, qui va se transformer au Ve siècle en cathédrale, entourée d’un véritable quartier épiscopal tandis que plusieurs autres basiliques, beaucoup plus grandes, sont à leur tour construites, bouleversant l’urbanisme romain. Elles témoignent d’une puissance nouvelle et de communautés chrétiennes désormais majoritaires et prospères.

À partir du Ve siècle, tout bascule. Thessalonique, résidence impériale entre le IIIe siècle et la fin du IVe, est un bon exemple de cette évolution qui réutilise les édifices païens ou les imite pour finalement, à partir du VIe siècle, créer une architecture différente – qu’on qualifie de byzantine. Son forum monumental a aujourd’hui presque totalement disparu, enfoui sous les constructions modernes. L’un des rares vestiges du IVe siècle est un mausolée romain, aujourd’hui l’église Saint-Georges. Si l’édifice subsiste, c’est qu’il fut très tôt converti en lieu de culte chrétien. En fouillant le petit jardin qui entoure l’imposante rotonde de brique rouge, les archéologues grecs tentent actuellement d’en apprendre davantage sur l’époque et la nature de cette transformation. Les premières certitudes ne remontent qu’au VIe siècle, lorsqu’une abside encore bien visible fut ajoutée à l’est et une nouvelle entrée percée à l’ouest. Ce témoin privilégié de la transition entre l’Empire romain et le monde chrétien est à mettre en parallèle avec l’église de l’Acheiropoiétos, située quelques rues plus loin. Il s’agit là au contraire d’une construction originale du troisième quart du Ve siècle qui remplace des bains romains. Mais elle suit le plan rectangulaire typique utilisé dans l’Empire pour les basiliques civiles. Les éclatantes mosaïques à décor floral et les chapiteaux aux feuilles d’acanthe dentelées qui surmontent les colonnes de la nef centrale remontent aux origines de l’église.

“En Grèce continentale, il n’est pas rare que des temples soient convertis en églises. Soixante cas ont été relevés jusqu’à présent, observe Laurence Foschia. Le procédé peut être interprété comme un signe de triomphalisme, mais il est surtout pragmatique : rapide et moins onéreux qu’une construction nouvelle, il heurte sans doute moins la population qui voit là une continuité d’espace sacré.” Il suffit de changer l’orientation des temples en fermant l’entrée (à l’est) par une abside, et en ouvrant une porte au fond de l’ancienne cella. C’est ainsi que le Parthénon d’Athènes a survécu. Tous les grands temples d’Athènes sont également devenus des églises mais les historiens ne sont pas d’accord sur l’époque de leur christianisation qu’ils évaluent entre le Ve siècle et le VIIe. La cité a été partiellement pillée en 396 par les Wisigoths d’Alaric et une période d’abandon a pu précéder leur conversion. Seuls indices : les plus anciens graffitis chrétiens sur l’Acropole ne remontent qu’au VIIe siècle.

Parallèlement, sur les pentes de l’Aréopage, les fouilles américaines ont mis au jour une cache de statues de dieux antiques, dans des maisons de l’époque romaine tardive. Il est probable que ces demeures, situées en bordure de l’Agora, aient servi de refuge aux derniers philosophes païens, anciens enseignants de l’Académie d’Athènes qui continuaient là à pratiquer un culte domestique. L’Académie reste en effet, aux yeux des empereurs, le fief de la philosophie antique, liée au paganisme. Elle est fermée en 529 sur ordre de Justinien qui supprime également la liberté de conscience et rend obligatoire le baptême. Certains philosophes préfèrent alors s’exiler à la cour du roi perse.

Par un renversement de tendance, le christianisme semble être devenu un mouvement urbain qui triomphe dans l’ensemble des cités à partir du Ve siècle, alors que les derniers païens se réfugient dans les campagnes : quelques sanctuaires locaux, situés sur des collines reprennent vigueur, ainsi qu’en témoignent des offrandes de lampes datées de l’époque tardive; plusieurs caches de statues de divinités ont aussi été retrouvées dans des citernes de cette époque, des sanctuaires sont aménagés dans de grandes demeures privées… Circonstances obligent, ce dernier paganisme serait aussi plus personnel, d’une pratique plus intime, avant de disparaître. Dans le grand Empire byzantin désormais entièrement chrétien, bientôt, seule la littérature antique transmettra le souvenir des mythes et du panthéon grecs.

Thasos et ses basiliques

Paul, se rendant de l’île de Samothrace à Néapolis (Kavala) puis Philippes, passa au large de l’île de Thasos, célèbre pour la qualité de son marbre. Y aborda-t-il ? Les Actes des Apôtres ne le laissent pas entendre. Ici aussi, les premières traces du christianisme ne remontent qu’au Ve siècle. À Aliki, presqu’île bucolique du sud-est de l’île, un sanctuaire païen a fonctionné jusqu’au IVe siècle. Il n’a pas été réutilisé. Les chrétiens ont préféré construire une basilique double de l’autre côté de la colline, surplombant la mer. Les vestiges de cet ensemble, qui date du premier quart du Ve siècle pour la première phase de construction, sont encore lisibles au milieu des pins. Étudiées par Jean-Pierre Sodini, dans le cadre des fouilles de l’École française d’Athènes, les deux églises (ci-dessous) ont livré des éléments de décor : ambon, autel, chancel et mosaïques… Plusieurs annexes, dont la fonction reste mal définie, encadraient le narthex. De nombreuses tombes furent creusées dans la cour. Dans ce paysage somptueux, sauvage aujourd’hui, il est difficile d’imaginer la vie religieuse animée qui devait se dérouler là, tandis qu’à quelque dizaines de mètres, les plages de marbre blanc résonnaient du bruit des pics des ouvriers travaillant aux carrières (ci-contre). Les basiliques furent abandonnées au VIIe siècle, à l’époque des invasions slaves sur l’île. Tout récemment, en lisière de la ville de Thasos, au nord de l’île, le service des Antiquités grecques a mis au jour les vestiges d’une autre importante basilique double et de ses annexes, dont le plan ressemble à celle d’Aliki. Le site est en cours de fouille.

Le Monde de la Bible n°160, 2004.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/81

Païens, chrétiens : un drôle de IVe siècle 1/2

 Terre de références culturelle et religieuse pour l’Empire romain païen, la Grèce est aussi mentionnée comme l’un des premiers foyers du christianisme balbutiant : Paul n’a-t-il pas créé les communautés de Philippes, Thessalonique, Corinthe ? Selon les recherches archéologiques et historiques récentes, la christianisation fut en réalité lente et tardive. Laurence Foschia, doctorante à l’École française d’Athènes, montre ainsi comment le paganisme évolua jusqu’à sa disparition définitive au VIIe siècle, et combien le IVe siècle fut une période complexe où deux systèmes religieux différents coexistaient dans le nouvel Empire byzantin.

Au détour de la route, des ruines blanches trouent le tapis bien ordonné des cultures. De la prestigieuse cité romaine de Philippes, au cœur de la province de Macédoine, ne sont plus visibles que le théâtre, les vestiges du forum et de ses édifices publics le long de la Via Egnatia, grande route romaine, qui relie le port tout proche de Kavala (Neapolis dans l’Antiquité) à la ville de Thessalonique. Le site attire pourtant de nombreux visiteurs venus, en Grèce du Nord, mettre leurs pas dans ceux de l’apôtre Paul. Celui-ci séjourna à Philippes, au milieu des années 40, lors de son second voyage, empruntant la voie Egnatia (Ac 16,11 et suivants). Subsiste-il quelque trace tangible de ce contact direct avec le christianisme ? Que sont devenus les Philippiens convertis par Paul – comme Lydie, la marchande de pourpre, et le gardien de prison ? Même si les guides montrent à Philippes un minuscule cachot installé dans une citerne romaine, qui aurait été, selon la tradition, celui de Paul – arrêté parce qu’il empêchait les devins de gagner leur vie –, l’archéologie ne permet pas plus ici qu’ailleurs de confirmer les récits transmis sur les lieux de la première christianisation.

Indice plus convainquant du souvenir de Paul et de la présence très précoce d’une communauté chrétienne à Philippes : la découverte, en 1975, au beau milieu du forum, de deux modestes pièces rectangulaires fermées par une abside, sous une église octogonale un peu plus récente. La dédicace des mosaïques ne laisse aucun doute : “Porphyrios, évêque, a fait dans le Christ la mosaïque de la basilique de Paul”. Porphyre étant connu par des textes, la basilique a été datée de la fin du premier quart du IVe siècle. Il s’agit donc de l’un des plus anciens édifices chrétiens de Grèce, construit tout de même près de trois siècles après le séjour de l’apôtre.

Pour certains archéologues, cette basilique serait un martyrium, plutôt qu’une église, c’est-à-dire un sanctuaire qui célébrerait le culte de Paul à la manière des héros grecs. À l’appui de cette hypothèse : la présence, contre le mur latéral, d’un hérôon, sorte de mausolée en hommage à un héros de la cité, datant du IIe siècle av. JC. Cette tombe a pu être récupérée par la nouvelle religion, témoignant d’une continuité des pratiques entre le monde païen et le monde chrétien. “Il est probable que les petites communautés fondées par Paul ont vivoté à Philippes, Thessalonique, Corinthe… célébrant leur culte dans les maisons, parfois les synagogues, comme les communautés juives de la diaspora, dont on a retrouvé la trace à Sparte ou Patras (voir p. 55), suppose Laurence Foschia, doctorante à l’École française d’Athènes, qui étudie l’évolution du paganisme entre le IVe et le VIIe siècle de notre ère. Les inscriptions chrétiennes restent en effet très rares au IIIe siècle et les toutes premières églises ne sont donc attestées que dans la première moitié du IVe. Il semble que la seconde vague de christianisation arrive en Grèce par les ports et rencontre un certain écho sur les côtes, au cours des IIe et IIIe siècles. Mais les persécutions lancées à plusieurs reprises contre les chrétiens, la dernière ayant lieu sous Dioclétien, à compter de 303, a pu freiner son développement.”

Durant tout le IVe siècle, le paganisme reste bien vivant. “C’est un siècle de bouillonnement spirituel et de coexistence des deux religions” constate l’historienne. Du côté “grec”, c’est-à-dire païen — “ceux qui sacrifient” —, les temples, entretenus par le pouvoir impérial, continuent à fonctionner normalement jusqu’à l’extrême fin du IVe siècle ; les Jeux olympiques sont célébrés au moins jusqu’en 385 ; étudiants païens et chrétiens fréquentent ensemble la célèbre Académie d’Athènes où ils n’hésitent pas d’ailleurs à entamer des controverses, à rivaliser d’éloquence pour défendre le bien fondé de leur religion respective. Des cultes agraires semblent même reprendre vigueur : Zeus Ombrios, divinité liée à la pluie et aux intempéries, est ainsi populaire dans certains sanctuaires situés sur des sommets de collines. Au cours du IIIe siècle, les cultes orientaux de Cybèle ou Mithra se développent tandis qu’Apollon prend de l’importance et peut parfois être honoré comme seul dieu. Les temples d’Asclépios prospèrent également au IVe siècle. Des historiens ont rapproché le succès de ce culte guérisseur de l’expansion parallèle du christianisme, en partie à cause de ses aspects miraculeux.

Ils décèlent, derrière ces évolutions, une quête spirituelle, une volonté d’expérimentation, voire l’affirmation d’un paganisme plus personnel en écho à une crise agricole, une période d’angoisse et de remise en question. Pourtant, à Athènes, où le paganisme est littéralement inscrit dans les murs et la conscience “nationale”, les divinités antiques de la cité sont toujours scrupuleusement célébrées – la continuité des Panathénées en est la meilleure preuve (voir p. 22-27). Selon une autre hypothèse, les rites se maintiendraient surtout en apparence. Ne recouvrant plus une réelle piété, ils conserveraient seulement un aspect festif, voire folklorique. “Mais, nuance Laurence Foschia, il est difficile la plupart du temps d’affirmer que la signification religieuse tombe en désuétude alors que dans le paganisme, c’est justement la pratique qui induit la foi.”

L'étrange paganisme de Julien l'Apostat

Entre 361 et 363, l’empereur Julien, persuadé que le christianisme est responsable de la crise que traverse l’Empire, tente d’imposer une restauration païenne et rouvre des temples ce qui suscite un certain enthousiasme. Mais sa conception du paganisme est elle-même très influencée par le christianisme. « Il s’agit d’un paganisme puritain qui n’avait jamais existé auparavant, et qui est très intellectuel, élitiste », explique Laurence Foschia. Julien souhaite créer un clergé païen très hiérarchisé, calqué sur l’Église ; il copie également le système de charité chrétien. Il cherche à théoriser un polythéisme foisonnant, reprend à son compte la théologie de la rédemption, rendue possible par le repentir. À Antioche, il se rend impopulaire en organisant un sacrifice de cent bœufs. La population païenne ne retrouve pas ses pratiques dans ce trop-plein de rites et de sacrifices, et ne comprend pas cette religion. Cette révolution religieuse ne survivra pas à la mort de l’empereur.

 À suivre

vendredi 28 juin 2013

Paganisme et littérature française : Jacques Marlaud et le renouveau païen en France

Ce texte pour prouver que les animateurs d'EROE étaient bel et bien partisans d'une coopération fructueuse et amicale à l'endroit du GRECE, tout en souhaitant conserver leur indépendance. Le comportement ultérieur de Jacques Marlaud, d'une balourdise et d'une goujaterie sans nom, ne s'explique pas autrement que par le fanatisme, la cuistrerie. Navrant. D'un côté, il y avait la main tendue, de l'autre, des coeurs fermés. C'est à cause de tels comportements que le fameux combat métapolitique de la ND/Canal historique a été un échec!
lereno10.jpgLe néo-paganisme européen est une jungle de concepts ; pour le comprendre sous tous ses angles, il faut une connaissance approfondie des mythologies européennes, des théologies qui, sous une couverture chrétienne, renouent avec le non-dualisme anté-chrétien (Sigrid Hunke), des littératures populaires et romantiques qui traduisent de manière romanesque ou poétique des fragments de cette vision inépuisable de l'immanence du divin. La tâche n'est pas mince et l'on n'est pas prêt de découvrir, à l'étal des libraires, une encyclopédie définitive de ce monde foisonnant de diversité.
Heureusement, Jacques Marlaud vient de combler cette lacune, partiellement seulement (mais c'est une première étape),  avec son livre, Le Renouveau païen dans la pensée française. La démarche de Marlaud débroussaille la partie française contemporaine de ce continent oublié qu'est le paganisme. Sa démarche est ainsi limitée dans le temps ("la pensée contemporaine") et dans l'espace (la France). Son point de départ est la mise en évidence d'une antithèse philosophique : celle de l'idée païenne contre la pensée rationalisante. Aux schémas des rationalismes, Marlaud oppose le retour du mythe, donc d'un polythéisme, plus apte à saisir la multiplicité du réel. Pour lui, l'utopisme et la désacralisation du monde sont les produits de l'individualisme, avatar idéologique du principe religieux judéo-chrétien du "salut individuel". À l'ère post-rationnelle, le substrat païen resurgit, à travers la croûte, le superstrat judéo-chrétiens. Les modes de vie imprégnés de christianisme, le moralisme rigide, les normes sociales sont désormais battus en brèche et ne créent plus de consensus. Et si le consensus de demain en venait à se référer au "substrat" plutôt qu'au "superstrat" ?
Le résultat de ce grouillement néo-païen, c'est l'émergence progressive d'une « philosophie de l'affirmation inconditionnelle du monde », dit J. Marlaud. Elle se repère chez Clément Rosset, mais seulement dans le chef de l'individu et non à l'échelle collective, non chez ceux qui ont volonté de bâtir une autre Cité, imperméable aux absolus étrangers au substrat, aux absolus moribonds du superstrat d'hier.
Après avoir esquissé les grandes lignes de ce néo-paganisme, Marlaud passe en revue les écrivains contemporains qui se situent dans cette mouvance : Montherlant, Gripari (père d'un nihilisme déculpabilisateur qui se gausse avec espièglerie des rationalisations moralisatrices), Pauwels le Faustien qui a "vacillé" à cause de la reaganite affligeant les médias parisiens et, enfin, Jean Cau l'anti-bourgeois qui a donné un visage enchanteur à cet existentialisme que Camus et Sartre avaient rendu si lugubre.
Marlaud survole alors la littérature française et y repère les germes de paganisme. Dans ce survol, il n'omet pas le divin Rabelais. Et pour terminer, il passe en revue le travail de la "Nouvelle Droite" qui a popularisé, en France, les thématiques du paganisme et des racines indo-européennes. Un livre à lire pour fonder le consensus de demain... 

lundi 23 avril 2012

Le culte solaire

Une part considérable des rituels païens se réfère plus ou moins intensément à la force du soleil et à sa course dans le ciel. Les grands rituels festifs saisonniers au moment des solstices et le rituel de remerciement pour les récoltes sont très nettement des rituels solaires. Quant aux rituels qui ponctuent le cours de la vie, ils se réfèrent également, via la symbolique du feu, à des formes du culte solaire et de la vénération pour cet astre. La vénération de la lune et les formes rituelles du culte lunaire ne se retrouvent que sporadiquement dans les rituels solaires que nous venons d'évoquer. Nous nous concentrerons donc, ici, sur le savoir relatif au culte solaire dont nous disposons, mis à part les rituels solsticiaux, qui méritent une analyse plus spécifique.
Le rite solaire païen
Nous pouvons avec certitude avancer l'hypothèse que la vénération de la lune constitue un phénomène plus ancien que le culte de la force solaire. Cela se comprend aisément : les phases de la lune sont plus perceptibles que celles du soleil ; la lumière de la nuit est plus mystérieuse et plus magique. Chez la plupart des peuples indo-européens, même s'ils ont utilisé un calendrier lunaire lors des phases initiales de leur développement, la vénération religieuse a surtout mis l'accent sur le soleil et leur calendrier se base principalement sur la course du soleil. Tacite nous apprend que les Germains fixaient leurs fêtes, les assemblées de leur Thing et leurs cérémonies de sacrifice d'après la position de la lune mais organisaient des feux rituels en l'honneur de la puissance du soleil, assorti d'acte cultuels et hélio-magiques (faire rouler des roues de feu, des courses au flambeau, etc.). Ces rituels avaient lieu lors des 4 moments les plus saillants de la course du soleil, soit lors des solstices et des équinoxes. La vénération du soleil comme donateur de la fertilité et de la croissance a été conservée jusqu'à nous, dans la coutume d'allumer des feux de Pâques. Le feu de la Beltaine, feu de Bel, chez les Celtes, avait lieu le 1er mai et été consacré au dieu Belenos, dont le surnom Grannus (de l'irlandais grain = soleil) indique son caractère nettement solaire.
La tradition nordique nous rapporte que lors des actes rituels, le rapport à la direction de la course du soleil était important pour la réussite de l'invocation magique. « Toute magie malfaisante doit avoir lieu à l'opposé de la course du soleil (vieux-norrois : andsaelis, rangsaelis),  tandis que tout acte bienfaisant, donc tout acte cultuel, doit être posé dans le sens du soleil, indicateur de l'heure (rem. : c'est-à-dire dans le sens de la course du soleil ; vieux-norrois, réttsaelis) »  (1).
Pourtant, c'est un fait indubitable que, dans tout l'espace indo-européen, il n'y a apparemment jamais eu de dieu ou de déesse solaire au plein sens du terme, si l'on fait abstraction de la déesse Diana des Scythes. Les Indo-Européens n'ont pas connu de mythe solaire comparable à celui d'Osiris en Égypte. Leur culte solaire se réfère bien plutôt à la force donatrice de vie du soleil et de la lune, en tant qu'unité cosmique, comme nous pouvons le constater en étudiant la symbolique du char solaire de Trundholm. Le soleil y est représenté comme un disque d'or, fixé à un char tiré par des chevaux (rappelons qu'en 1384 avant notre ère le Roi d'Égypte Akhnaton avait fait représenter le dieu solaire Ré par un disque). La face arrière du disque solaire de Trundholm, en bronze, et la division de la face avant en 9 cercles intérieurs et 27 cercles extérieurs permet de formuler l'hypothèse que le char solaire peut être mis en rapport avec le culte lunaire. Ce qui n'est pas nécessairement une contradiction, car, comme nous allons le voir, soleil et lune entretiennent un rapport étroit d'ordre cultuel et cosmique et sont mis sur pied d'égalité. On admet généralement aujourd'hui que ce char solaire est la représentation en miniature d'un char cultuel que l'on promenait sur un parcours solaire-magique, comme nous l'indiquent les cultes de Nerthus (en Allemagne du Nord) et de Freyr (en Suède). Dans le Rig-Veda, c'est le cheval Etaza qui tire la roue solaire dans le ciel. Le parcours rituel était une représentation symbolique du couple sacré Soleil-Terre, où la différence entre les 2 astres est expliquée en termes sexués. Le soleil ou le fils du soleil donne sa semence sous la forme de rayons solaires et féconde la terre, qui, elle, reçoit cette semence et donne naissance à une vie nouvelle.
L'ancienneté et l'enracinement profond de ce culte solaire agrarien sont attestés par l'érection de pierres, coutumes encore pratiquées, comme dans la paroisse de Hafling au Tyrol, où le peuple dresse une Sonnenstein (une pierre solaire), sur laquelle figurent un bon-homme-soleil, un arbre de vie, un trèfle et plusieurs serpents symbolisant le cycle annuel. Dans les vallées tyroliennes ombragées, comme l'Ahrntal et le Vinschgau, existait encore la coutume populaire, au début des années 70, d'accourir, certains jours, au devant du soleil levant avec un récipient plein à ras bord de lait.
Le culte solaire archaïque a connu son apogée à l'Âge du Bronze, comme en témoignent les monuments de pierre des Externsteine, de Carnac et de Stonehenge. Ces 3 lieux de culte préhistoriques étaient (et sont encore) des lieux cultuels voués au soleil et, en même temps, des agencements très précis permettant l'observation des astres afin de déterminer la date des solstices et d'apprendre un maximum de choses sur la course du soleil.
Les Externsteine
L'âge des Externsteine, près de Horn, n'est pas déterminé avec précision. Il est toutefois indubitable que ces rochers naturels ont été transformés par des mains humaines, servies par des cerveaux qui savaient le cours des astres, et sont devenus ainsi un temple solaire ou un poste d'observation astronomique. Les ouvertures solaires dans le roc donnent sur le soleil levant au jour même du solstice d'été, soit sur le Nord-Est (plus précisément à 47° de déclinaison par rapport à l'Est). À côté de leur fonction astronomique, les Externsteine étaient un centre religieux d'initiation pour les prêtres. Au pied du rocher, on trouve un cercueil de pierre ; on l'utilisait dans le rituel de la mise en cercueil initiatique. Au-dessus de ce cercueil figure un arc solaire que l'on peut interpréter comme étant le plus petit arc du cycle annuel : c'est l'arc originel. Au cours de la mise en cercueil, le candidat initié meurt une mort symbolique et sa résurrection est le renaissance symbolique de l'initié. La cérémonie de la mise en cercueil se retrouve aujourd'hui encore dans certaines loges maçonniques, dans le rite du retour du maître.
Stonehenge et l'Olympe
Stonehenge a été construit vers 2000 avant notre ère et a été transformé et complété au moins 2 fois pendant l'Âge du Bronze. D'après la tradition celtique, le Mage Merlin y aurait officié et le Roi Arthur aurait livré sa dernière bataille dans les environs immédiats du temple. Les légendes nous parlent aussi du retour cyclique du dieu solaire Apoll, qui séjournerait tous les 19 ans à Stonehenge. Mais est-ce une légende ? Non. Car à la fin de chaque cycle de 19 ans calendrier lunaire et calendrier solaire se confondent. Des calculs effectués par ordinateur ont démontré que le site du temple de Stonehenge était en fait un instrument de mesure astronomique géant et, même en comparaison des moyens actuels, un instrument très précis. L'axe du site indique très nettement le point du lever du soleil au moment du solstice d'été. Le cercle des 48 pierres sert à mesurer les mois. Le cercle des 30 pierres à déterminer les subdivisions du jour. Et les 21 pierres restantes à observer le mois de l'année bissextile. Si l'on multiplie le nombre des pierres entre elles, on obtient le chiffre de 1461. Une année compte 365 jours 1/4, tous les 4 ans vient une année bissextile et 4 années ont ensemble 1.461 jours !
À proximité immédiate du temple solaire, les archéologues ont découvert une sorte de piste de course ou de stade, dont le schéma de base ressemble étonnamment à celui des stades grecs. Ce qui nous permet d'émettre l'hypothèse qu'à Stonehenge, on organisait tous les 4 ans une fête qui durait 5 jours, couplée à des combats sportifs et rituels. Les Jeux Olympiques traditionnels ont eu lieu pour la première fois à Olympie en 776 avant notre ère (premières listes de vainqueurs historiquement attestées), ensuite tous les 4 ans au moment du solstice d'été. Pendant 5 jours le force des participants se concentrait dans les joutes sportives. Pendant les 13 premières olympiades, seule la discipline de la course était autorisée. Les Jeux Olympiques étaient à cette époque des fêtes symboliques et des concours rituels, que l'on organisait aux jours où le soleil déployait le plus fortement sa puissance. On peut donc parfaitement émettre l'hypothèse que les Jeux Olympiques étaient à l'origine des fêtes solstitiales. Leur tradition s'est perpétuée, avec des interruptions, et remonte à environ 4.000 ans.
L'avenir solaire
Pour pratiquer le culte solaire, il est nécessaire de détenir un savoir astronomique, astrologique et cosmographique, car les actes rituels des cérémonies du cycle annuel sont ancrés très précisément dans les événements cosmiques. Culte et rituels ne font pas que répondre passivement aux actions du cosmos et du monde mais exigent une participation active aux constellations de forces qui régentent l'univers. Le culte solaire est dans ce sens un culte moniste qui allie les éléments de la religiosité naturaliste à ceux de l'intelligence rationnelle en un tout cohérent, dont les composantes correspondent aux connaissances scientifiques. La vénération du soleil ne satisfait pas seulement nos aspirations à trouver causalité et raison, mais apaise aussi les besoins les plus profonds de notre psyché et de notre sentimentalité.
Observer et honorer le soleil : c'est une des questions centrales, sinon LA question centrale, de la survie de l'humanité. La force et l'énergie du soleil feront croître plantes et animaux dans l'avenir comme depuis l'éternité. Mais il y aura mieux : par le truchement des cellules solaires et des collecteurs d'énergie solaire, on pourra accumuler et stocker de l'électricité et de la chaleur, sous forme de gaz hydrogéné. La force divine du soleil et la capacité des hommes à utiliser cette énergie, permettront de passer d'un approvisionnement énergétique centralisé, très dangereux (l'énergie nucléaire), à un approvisionnement énergétique écologique et décentralisé. Il reste à espérer que le potentiel de l'énergie solaire soit exploité, convivialement, pacifiquement et écologiquement et que nos sociétés, dans l'avenir, pourront se passer des appareils policiers et des systèmes de surveillance que nous a imposé l'industrie nucléaire.
Au-delà de sa signification technologique et physique, le soleil demeure envers et contre tout la source directe d'énergie pour toute vie organique. Le soleil, en tant que donateur d'une énergie en rayons indispensable à toute vie, symbolise la force du divin qui anime les rythmes de la vie. La trajectoire de la terre dans le cosmos et l'intensité des rayons du soleil déterminent les saisons et, partant, la fertilité des champs. Le soleil est pour nous le symbole du principe premier, pur et rayonnant, qui s'offre sans le moindre égoïsme pour que d'autres croissent. Le message solaire jette les bases d'un développement éthique et religieux de l'homme et de son esprit. « L'impression totalement spiritualisée que suscite en nous la lumière et le soleil éveille en nous le souhait d'aller toujours plus haut, et, simultanément, l'impression de bien-être corporel que nous transmet le chaleur du soleil, provoque une intensification et un élargissement de la vie physique » (2). Notre vénération s'adresse à la plus intense des forces cosmiques, au plus haut symbole du spirituel, au symbole de l'amour et de la facette lumineuse de l'homme. Le rituel solaire sera donc toujours un culte du soleil et de la lumière, indépendamment des circonstances, que nous fêtions, le jour du Jul, la naissance du nouveau soleil ou que nous accompagnions un ami sur le chemin d'un autre monde...
Le caractère naturaliste des rituels païens fait découvrir à l'homme de nouvelles formes, plus dignes, de religion, dépassant le monothéisme abstrait, avec ses rites tournés vers l'au-delà. Un jour peut-être, quelqu'un aura l'idée de rebâtir un temple du soleil, en s'inspirant de l'esprit du culte solaire. Un temple néo-païen, en pierre, en bois ou en arbres vivants... Peut-être...
Björn Ulbrich, Combat païen n°12, 1990. http://vouloir.hautetfort.com/
(extrait de Im Tanze der Elemente : Kult und Ritus der heidnischen Gemeinschaft, Arun-Verlag, Vilsbiburg)
♦ Notes :
(1) Jan De Vries, Altgermanische Religionsgeschichte, Berlin, 1970, Bd. I, 3. Aufl.
(2) Julius Evola, Magie als Wissenschaft vom Ich, Ansata, Interlaken, 1985.