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lundi 24 juillet 2023

La courte vie du Connétable de Bourbon

 

Plaise à Dieu que les biographies et les sommes universitaires soient aussi plaisantes et brillamment écrites que ce petit livre. Rien n’est absolument faux dans cet ouvrage, tout est vrai – dans les grandes lignes. L’invention d’un secrétaire bavard romance l’affaire et nous tient en haleine, quoique nous sachions bien comment tout cela va finir : mal ! La réhabilitation du Connétable de Bourbon, plus “grand traître” de cette époque, après l’évêque Cauchon et avant Poltrot de Méré, est convaincante.

À condition de ne pas adhérer à la litanie des fiers à bras et autres gloires patriotiques qu’on nous a enseignée dans nos écoles. Il faut se faire une raison, le brave chevalier Bayard est mort sans vitupérer le Connétable, et le François d’Angoulême, roi de France de son état, est un méchant crétin qu’on n’aurait pas envie d’avoir à sa table. Sa mère, la Louise de Savoie, est une sournoise dont Anne de Beaujeu, célèbre régente de France, belle-mère du Connétable, a bien raison de se méfier. Tout est vrai, disions-nous.

Nous émergerons de notre lecture chez les Portugais de Goa – d’autant qu’à cette époque, au premier tiers de ce XVIe siècle, le vent dans les branches de sassafras devait être très parfumé. Avant d’en arriver là, nous sommes en “1515” qui fit la gloire du Connétable et déclencha la jalousie de ce grand pendard de François Ier ; nous l’avons suivi à travers l’Auvergne et le Gévaudan, clandestin, fuyant chez Charles-Quint, son suzerain qui lui avait tout promis ; nous ne l’aurons pas quitté à Pavie, bataille qu’il gagna haut la main avant d’en être dépossédé. Sans oublier ces très brillants moments où nous avons croisé les lansquenets du grand Georg von Frundsberg, et soutenu l’haletant “sac de Rome” où un coup d’arquebuse, tiré par un prétentieux – Benvenuto Cellini – mit un terme à son existence. C’est le talent de Jean-Joël Brégeon d’avoir façonné ce nœud borroméen dont l’anneau constitutif est lié à un prologue et un épilogue, tout deux  d’une franche simplicité.

Morasse 

Jean-Joël Brégeon Le Secret du Connétable
 Roman “historique”,  Editions du Rocher, 150 pages, 15,50 €

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2015, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine.

https://www.breizh-info.com/2015/02/23/23302/la-courte-vie-du-connetable-de-bourbon/

samedi 21 janvier 2023

Le rêve brisé de Charles Quint (Guillaume Frantzwa)

 

Guillaume Frantzwa, archiviste paléographe et docteur en histoire de l’art, est conservateur du patrimoine au Centre des Archives diplomatiques. Il signe chez Perrin Le rêve brisé de Charles Quint. Il ne s’agit pas au sens propre d’une nouvelle biographie de Charles Quint mais plutôt d’une étude de l’idéal impérial de celui-ci.

L’enjeu, pour Charles Quint, est d’être reconnu comme la tête de la Chrétienté, et d’en diriger la politique globale face aux dangers extérieurs et dans l’établissement d’une société meilleure, chrétienne, pure dans ses mœurs et ses croyances, et unie dans l’attente du Christ. L’ouvrage s’attache à montrer comment, en matière de politique et de mécénat, Charles Quint fut le véritable centre du monde chrétien de l’époque, un fait que l’historiographie française a souvent tendance à gommer pour gonfler l’importance du règne de François Ier.

La mission dont Charles Quint était investi était simple à énoncer, mais difficile à remplir. Il s’agissait de rétablir la concorde religieuse, de pacifier la Chrétienté et de la conduire à la victoire contre ses ennemis. En somme, de revenir à un idéal d’harmonie politique et spirituelle pour préparer le triomphe du Christ et de son peuple sur l’univers. Cependant, ce programme ne pouvait reposer que sur les épaules d’un seul monarque, et supposait la collaboration désintéressée de tous les potentats européens. Du moment que ce prérequis n’était pas acquis, les ambitions de l’empereur ne pouvaient qu’être chimériques ou, dans le meilleur des cas, aboutir à des résultats très incomplets.

Dans les années 1540, malgré les succès indéniables remportés par l’empereur dans la première moitié de son règne, beaucoup s’inquiètent de la réussite de ses projets. L’Italie est désormais une annexe de l’Empire, la France est contenue dans ses frontières en dépit de toutes les tentatives d’expansion depuis 1520, la puissance espagnole s’est répandue en Amérique et en tire ses précieuses richesses, et l’Autriche constitue un barrage protecteur face aux Ottomans. Néanmoins, le contrôle de la Méditerranée échappe à l’empereur par l’action des pirates à la solde du sultan, de même que celui du Saint Empire irrémédiablement infecté par les agitateurs de la Réforme, tandis que les bourgeois des Pays-Bas, malgré leur attachement à la lignée des ducs de Bourgogne, rongent leur frein face aux contributions financières répétées pour les guerres contre la France, qui de son côté coalise mécontents et opposants des quatre coins de l’Europe dans le seul but de subtiliser la couronne de Charlemagne.

La tempérance et le souci de concorde qui caractérisent Charles Quint dans la conduite des affaires s’accordent mal avec l’entreprise herculéenne qui est la sienne et qui réclamerait plus de mesures de coercition. Charles Quint ne peut pas supprimer tous ses adversaires à la fois et ceux-ci s’épaulent ou se reconstruisent lorsque l’attention du monarque est ailleurs. L’usure du labeur au long cours et la déception conduiront l’empereur à se retirer dans un petit palais aménagé à l’ermitage de Yuste, en Estrémadure, où il passera les dernières années de sa vie.

Le rêve brisé de Charles Quint, Guillaume Frantzwa, éditions Perrin, 344 pages, 23 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/le-reve-brise-de-charles-quint-guillaume-frantzwa/169012/

mardi 6 septembre 2022

Henri VIII (Philippe Erlanger)

 

Henri VIII

Philippe Erlanger (1903-1987), critique d’art, journaliste et écrivain, a publié de nombreuses biographies historiques. L’ensemble de son œuvre a été couronnée par l’Académie française.

Les éditions Perrin viennent de rééditer cet ouvrage publié pour la première fois en 1982 avec pour sous-titre « Un « dieu » anglais aux six épouses« . L’auteur y retrace l’existence de ce monarque anglais tout à la fois cultivé, raffiné, fastueux, despotique et monstrueux.

Initialement, Henri VIII était un zélateur inconditionnel de l’Eglise catholique. Mais les frasques de sa vie personnelle, en particulier ses conquêtes féminines, ajoutées à un orgueil sans limite, l’ont conduit à vouloir s’affranchir des règles de l’Eglise catholique pour pouvoir divorcer et se remarier. Entré en lutte avec le Pape, Henri VIII décide vaniteusement de s’auto-proclamer chef suprême de l’Eglise d’Angleterre et se métamorphose en autocrate révolutionnaire et sanguinaire. Thomas More en sera une victime parmi d’autres.

Philippe Erlanger fait également découvrir à ses lecteurs les rivalités qui opposent Henri VIII à François Ier et Charles Quint, ainsi que les intrigues de Cromwell.

Ce livre de vulgarisation historique dépeint bien le règne de ce tyran luxurieux que fut Henri VIII.

Henri VIIIPhilippe Erlanger, éditions Perrin, 282 pages, 19,90 euros

A commander sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/henri-viii-philippe-erlanger/53568/

vendredi 15 octobre 2021

Passé-Présent n°316 : Cortès face aux Aztèques cannibales

 Cortès face aux Aztèques cannibales

Alors que plusieurs présidents d’états latino-américains exigent, eux aussi, une remise en cause de la conquête de leurs territoires par les Européens, réclamant une repentance officielle, des historiens indépendants – à l’instar du professeur Conrad – s’interrogent au contraire sur ce que ces nations doivent à l’héritage espagnol.
Comment Hernan Cortés (1485-1547) et ses trois cents compagnons auraient-ils pu vaincre un empire de plusieurs millions d’habitants sans l’adhésion d’une population libérée du joug aztèque, des razzias collectives, du rituel des sacrifices humains et du cannibalisme ? Scandalisés par ces pratiques, Cortés, agissant au nom du pieux Charles Quint, fit cesser ces actes barbares après avoir fait tomber, à l’issue d’un siège de 93 jours, la future Mexico le 13 août 1521.

Hommage au chemin de Saint-Jacques

Il y a un avant, un pendant, et un après le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. C’est ce que ressentent la plupart des 400 000 pèlerins qui, chaque année, rejoignent la capitale de la Galice pour se recueillir sur le site du tombeau de l’apôtre Saint-Jacques.
Journaliste et historienne spécialisée, Gaële de La Brosse présente quatre livres, tous édités chez Salvator, se rapportant à ce providentiel parcours spirituel :
« À Compostelle. Hommage au chemin de Saint-Jacques » (ouvrage collectif).
« Sept grâces sur le chemin de Compostelle » par Marie-Ève Humery.
« Marcher à cœur ouvert, de l’Auvergne vers Compostelle » par Claire Colette.
“Guide spirituel de la voie du Puy-en-Velay” sous la direction de Gaële de La Brosse.


https://www.tvlibertes.com/passe-present-n316-cortes-face-aux-azteques-cannibales

samedi 9 octobre 2021

Charles-Quint, Empereur gibelin

  

Les quelques notes qui suivent ici ne sont que les fragments d'une étude beaucoup plus vaste que nous sommes en train de préparer.

La figure et l'époque de Charles-Quint (1500-1558) ont déjà été étudiées et analysées par divers historiens espagnols, argentins, anglais et américains, dont les optiques étaient é­ga­lement diversifiées (libérale, progressiste, marxiste, révi­sion­nisme argentin, traditionalisme espagnol), cependant, un aspect de son règne a été largement sous-estimé, à nos yeux, traité marginalement ou supplanté par tous les autres. C'est la perspective que nous tenterons personnellement de mettre en exergue : celle de Charles-Quint comme Empereur gibelin.

Pendant les XIIe et XIIIe siècles, l'Occident chré­tien est secoué par ce que l'historiographie habituelle et su­perficielle appelle la “querelle des investitures” ; mais, une bonne analyse de cette querelle nous induit à ne pas la con­sidérer comme une simple lutte politique mais comme une guerre de nature fondamentalement spirituelle. Depuis l'é­poque de Charlemagne, 2 pontifes sacrés se parta­geaient la Terre : le Pape et l'Empereur, qui devaient agir de concert. Ce qui revient à dire que Dieu avait institué 2 re­présentants et que tous deux étaient sacrés. Non seulement l'Église, chapeautée par le Pape, était d'inspiration divine, mais aussi le Saint-Empire Romain, personnifié par l'Em­pereur. Telle était la conception gibeline.

Mais à partir du XIIe siècle — avec des antécédents plus tôt dans l'his­toire — se déploie la conception guelfe, où l'Église com­men­ce à nier le caractère sacré de l'Empire et prétend assumer seule le monopole des questions spirituelles. En consé­quen­ce, un processus de désacralisation de l'État s'amorce qui, par étapes successives, conduira à l'émergence d'États na­tio­naux, réduits aux seules dimensions temporelles et étran­gers à toute spiritualité. Ce sont les États qui dominent ac­tuellement, totalement laïcisés et séculiers. Quant à l'Église, qui perd ipso facto le soutien du Saint-Empire Romain, de­vient exclusivement paulinienne et tombe sous la coupe et le contrôle des monstres qu'elle a elle-même contribué à faire naître.

Quand Charles-Quint entre en scène

Donc l'aspect du règne de Charles-Quint le moins bien traité par les historiens réside dans ses tendances gibelines. Elle se sont manifestées dans le conflit qui l'a opposé au Pape pendant tout son règne d'Empereur du Saint-Empire Romain (1519-1556) et de Roi d'Espagne, dont il hérite de la monar­chie en 1517, sous le nom de Charles I. Charles-Quint, en se présentant à sa première Diète Impériale, fut très clair à ce propos. Il a dit : « Aucune monarchie n'est comparable au Saint-Empire Romain, auquel le Christ en personne à rendu honneur et obéissance, mais aujourd'hui cet Empire vit des heures sombres et n'est plus que l'ombre de ce qu'il fut, mais avec l'aide des pays et des alliances que Dieu m'a don­nés, j'espère le ramener à son ancienne splendeur ». Le jeu­ne Empereur, dès le début de son règne, déclare son option catholique et gibeline et gardera la même position face à l'église que ses prédécesseurs des XIIe et XIIIe siècles.

L'ombre des Empereurs Frédéric

Les Papes de l'époque de Charles-Quint ont vu, sans aucun doute, derrière le nouveau Caesar les ombres de Frédéric Barberousse et de Frédéric II de Hohenstaufen. Par tous les moyens, ils essaieront de bloquer la restauration de l'uni­ver­sitas christiana. Pour arriver à leurs fins, ils utiliseront tantôt une diplomatie tordue, sinueuse, intrigante, traîtresse, un double langage, dans le plus pur style de la “raison d'État” exposée clairement par un contemporain, Nicolas Machiavel, tantôt des alliances hostiles à l'Empire et la guerre.

Les Pa­pes s'allieront avec la France, berceau du monstre étatique mo­derne. Dans la foulée, ils favoriseront les menées de l'Em­pire ottoman, vu que tant le Grand Turc que le Pape é­taient les alliés de la France. Rome s'est opposée à tout ac­tion énergique de Charles-Quint contre les Turcs et les Lu­thé­riens, qui commençaient à se manifester en Allemagne. N'ou­blions pas que le Saint-Empire Romain à l'époque com­pre­nait l'Espagne et les terres du Nouveau Monde, les Flan­dres, la Franche-Comté, l'héritage bourguignon, le Nord de l'Italie, la Sicile, la Sardaigne, Naples, les Allemagnes, l'Au­triche, la Bohème et la Hongrie.

Même pendant le règne de Philippe II, son fils, l'Église a ten­té de s'allier avec les Ottomans. L'opposition du Pape Clé­ment VII au Saint-Empire était telle que Charles-Quint a dû se résoudre à le prendre prisonnier, après l'occupation mili­tai­re de Rome par les troupes impériales. Cette capture a été suivie d'un arrangement provisoire et, dès la libération du Pape, Charles-Quint s'est fait consacrer Empereur par celui-ci, devenant de la sorte le dernier souverain du Saint-Empire à avoir été oint par l'Église.

La politique guelfe de faire obs­tac­le à toute restauration de l'Empire catholique a empêché toute action décisive contre les luthériens. L'Église était da­van­tage préoccupée par l'éventuelle restauration politique et l'in­tronisation subséquente d'un nouveau César, rival po­ten­tiel du Pape, que par l'unité du monde catholique. Profitant de l'affaiblissement de l'Empire, dû aux intrigues du Pape, les Turcs ont avancé leurs troupes le long des frontières orien­tales de l'Empire et envahi la Hongrie, tandis que les Fran­çais, leurs alliés, ne cessaient de guerroyer contre Char­les-Quint et de soutenir les luthériens, entamant l'Em­pire sur ses marches occidentales.

La responsabilité de l'Église

Charles-Quint a donc dû faire la guerre à 4 ennemis aus­si funestes qu'implacables : le Pape, les Turcs, la France et les luthériens. Chacun de ces ennemis de l'Empire était allié à l'autre (la France avec les Turcs et les luthériens, le Pape avec la France, donc, implicitement avec les luthériens et les Turcs, etc.). Cependant, on peut dire que la puissance la plus responsable et la cause première de l'effondrement de l'idée impériale de Charles-Quint a été, sans aucun dou­te, l'Église catholique. S'il y avait eu un accord solide et sin­cè­re entre l'Empire et l'Église, renforcé par un idéal de spi­ri­tualité et de transcendance, où chacune des parties aurait re­connu le caractère sacré de l'autre, comme le voulait le ca­tholicisme médiéval et gibelin, l'Europe (avec ses posses­sions américaines) aurait pu devenir un Empire catholique.

Mais la politique guelfe que Rome a suivie sans discontinuer a empêché l'éclosion d'une Europe bien charpentée par l'in­stitution impériale. Les principes supérieurs ont été sacrifiés aux passions inférieures. De tous ces maux sont issus les États nationaux particularistes, la réforme protestante, la perte de l'unité européenne. Quant à l'Église, son influence dimi­nue­ra sans cesse au fil du temps parce qu'elle se sera dé­bar­rassé du bras armé de l'Empire, complément traditionnel et indispensable de la caste sacerdotale.

L'Argentine, partie intégrante du Saint-Empire Romain

Aujourd'hui, pour nous Argentins, il s'agit de récapituler cette histoire de l'idée impériale de Charles-Quint et d'en tirer les leçons pour l'Argentine contemporaine. Nous ne devons pas oublier que l'Argentine s'est incorporée à l'Occident chrétien pendant le règne de l'Empereur Charles-Quint. Notre pays est né comme une partie intégrante du Saint-Empire Ro­main, c'est-à-dire que nous sommes les enfants d'une voca­tion impériale. Rappelons que l'Empire est la forme de politie qui revendique l'universalité, qui est présidée par une idée transcendante et spirituelle, dont l'objectif est de construire une échelle qui va de la Terre au Ciel, ou, en d'autres ter­mes, de jeter un pont entre ce monde et l'autre monde. La vo­cation du Saint-Empire n'a donc rien à voir avec les pro­jets purement matériels des impérialismes modernes, fruits des appétits petits-nationalistes et résultats d'intérêts pure­ment matériels et économiques.

Pendant le règne de Char­les-Quint, Solís découvre le Rio de la Plata, Alejo García en­tre­prend ses voyages d'exploration, Magellan et Elcano font le tour du monde (et tous 2 passent plusieurs mois en Patagonie), Diego Gaboto explore les terres qui deviendront celles de notre pays et fonde Sanctus Spiritus, Francisco Cé­sar réalise son grand voyage, les Espagnols fondent une première fois Buenos Aires, Irala fonde Asunción, etc. Les ac­tes fondateurs de l'Argentine sont donc posés à l'époque de Charles-Quint. Dans d'autres parties de l'Amérique ibéri­que, les conquistadores conquièrent les Empires aztèque et inca, découvrent la Mer du Sud (le Pacifique).

Le symbolisme de l'or et de l'argent

Nous devons encore attirer l'attention sur quelques autres faits :

  • 1. La découverte du fleuve qui s'appellera par la suite le Rio de la Plata,
  • 2. La recherche de la “Cité des Césars” (Ciudad de los Ce­sares), couverte d'or et d'argent,
  • 3. Les vieilles légendes médiévales relatives à l'héritage des terres du Saint-Graal, également recouvertes d'or,
  • 4. Charles-Quint était le Grand-Maître de l'Ordre de la Toison d'Or.

Rappelons ici que la Toison d'Or nous amène à une légende mythologique de la Grèce antique, selon laquelle Jason et ses compagnons partent à la recherche d'une toison d'or pour récupérer un royaume. Si nous relions toutes ces ré­férences, nous constatons que notre destin était déjà tra­cé, bien avant la naissance de l'Argentine ; il était placé sous les signes symboliques de l'or et de l'argent, métaux nobles symbolisant les âges primordiaux : l'Âge d'Or et l'Âge d'Argent, la noblesse, la supériorité du sacré et du divin. S'il est vrai que si le cours du temps est perdu, nous devons revenir à nos ori­gi­nes, alors notre voie est de bâtir un Empire. Le nationalisme argentin ne peut trouver justification que par cette vocation à ce projet universel. Vouloir lui donner une autre destination, c'est le condamner au néant, l'engager dans une voie sans issue.

Julián Atilio Ramírez, Nouvelles de Synergies Européennes n°45, 2000.

(article tiré de la revue El Fortín n°10/11, 1998/1999) - [version espagnole]

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/43

lundi 11 janvier 2021

Charles Quint toujours plus loin

   

1519 est une date faste pour Charles Quint, marquée par son accession à la dignité impériale et par la conquête du Mexique. Naît alors un empire catholique européen sur lequel le soleil ne se couche jamais. C’était il y a 500 ans.

Rien ne destine Hernan Cortés, hidalgo d’Estrémadure et apprenti-notaire, à conquérir un Empire. Mais le début du XVIe siècle est l’époque des possibles. L’homme gagne les Caraïbes, puis quitte in extremis l’ile de Cuba, où le gouverneur espagnol le goûte peu. En rupture de ban, Cortés aborde donc le Mexique en 1519. Au Yucatan, d’abord, auprès des Mayas, dont il rapporte une précieuse interprète indigène : la Malinche. Puis, en avril, il pose pied près de l’actuelle Veracruz. La région est dominée par les Aztèques, qui ne tardent pas à dépêcher des ambassadeurs auprès des nouveaux-venus. 

Mais leurs présents, en or, excitent la convoitise des conquistadors. Bientôt, ces derniers parviennent à Tenochtitlan (future Mexico). Vaste cité lacustre, bâtie sur une île du lac Texcoco, la ville s’articule autour du Templo Mayor. Les Espagnols se croient arrivés a Babylone. Ils découvrent une société singulière, où les mathématiques et l’astronomie sont développées mais la roue inconnue. Dominée par les nobles et par l’empereur Moctezuma, la société mexica impose son pouvoir à de nombreuses cités, y compris par la force la plus brutale.

La civilisation aztèque a ses lumières mais aussi ses ombres : esclavage et sacrifices humains. Les Aztéques pratiquent les « guerres fleuries » contre leurs voisins et vassaux, et sacrifient les prisonniers. Ce sera tout le génie de Cortés de tirer parti des vexations subies par les peuples vassaux des Aztéques et de s’allier à ceux-ci pour défaire ceux-là.

Naissance du Mexique

Pour l’heure, la situation des Espagnols est précaire : le peuple se méfie de leur cupidité. Aussi Cortés assure-t-il ses arrières en se rendant maître de la personne de Moctezuma, qu’il retient prisonnier en son propre palais. C'est dans ces conditions qu’il fait reconnaitre à Moctezuma la suzeraineté du roi d’Espagne : Charles Quint. Mais les vexations espagnoles suscitent la rébellion indigène et la fuite précipitée des conquistadors lors de la Noche triste (30 juin 1520). Quant à Moctezuma, la légende le fait mourir à son balcon, lapidé par son propre peuple. Cortés trouvera son salut dans l’alliance avec les peuples brimés par les Aztéques (Tlaxcaltéques). En 1521 il est de retour devant Jenochtitlan qu'il assiège. Après 75 jours d’une famine épouvantable, la ville tombe. Une poignée d’Espagnols sont venus a bout d’une cité de 200 000 âmes, capitale d’un Empire de 5 millions d’habitants. La colonisation hispanique peut débuter.

Cinq siècles plus tard, la réputation d’Hernan Cortés est sulfureuse. D’aucuns le qualifient de « génocidaire »; d’autres insistent sur sa piété supposée et son génie. « Hernan Cortés un homme entre Dieu et le diable », s’interroge un documentaire mexicain de 2016 soucieux de débrouiller les mythes entourant sa vie aventureuse. Ce qui est certain, c’est que sans Cortés, le Mexique actuel n’aurait jamais vu le jour. Qu’on le veuille ou non, il est l’un des pères fondateurs de la nation. À Mexico, un monument de bronze le représente aux côtés de son interprète et maitresse indigène (La Malinche). Aux pieds de Cortés, une épée de Tolède et un lion, symboles de la force virile et de la conquête espagnole. Près de la Malinche, un aigle aztéque et un « macahuitl », redoutable arme indigène. Devant le couple, marche un nouveau-né. C'est le « Monument au métissage » : la conquête a accouché du Mexique.

Plus oultre

Mais la nation mexicaine n’existe pas encore en 1519. Les conquêtes de Cortés profitent à son souverain, un jeune homme de 19 ans : Charles Quint. Ce nom est bien connu des Français : c’est l’éternel rival de Francois Ier et le vainqueur de Pavie (1525). Arrière petit-fils de Charles le Téméraire, il n’a jamais cessé de caresser le rêve d’une restauration de la grande Bourgogne…  Aux dépens de la France.

Charles de Habsbourg est une magnifique anomalie de la généalogie princière. La Providence a fait choir sur sa tête de multiples couronnes. Si son portrait est aisément reconnaissable (l’homme est prognathe) sa nationalité est incertaine. Charles est un Habsbourg francophone né à Gand. Par son père, il hérite du duché de Bourgogne. Cette Bourgogne ducale a peu à voir avec la région dijonnaise : c’est un ensemble d’États allant des contreforts suisses à la Mer du nord, en passant par la Franche-Comté (Besançon) et les Pays-Bas (Lille, Bruxelles). Par sa mère, il hérite de la Castille et de l’Aragon. Il règne encore sur Naples et la Sicile, possessions aragonaises.

Mais le tournant s’opère en 1519. Alors que les députés catalans lui jurent fidélité et que son étendard commence a flotter au Mexique, Charles devient Empereur, le 28 juin. La dignité est alors élective et, grâce aux banquiers rhénans, il a pu acheter davantage de voix que son rival… Francois Ier. Le couronnement a lieu a Aix-la-Chapelle, haut lieu carolingien. Charles peut se rêver en moderne César. À des titres divers, il règne sur Madrid, Lille, Vienne, bientôt le Mexique et le Pérou. Sa devise, Plus oultre illustre cette expansion gargantuesque et cette domination universelle.

Pourtant, les possessions de Charles Quint sont loin d’être unifiées ce n’est pas un État unique, mais des groupes de territoires liés par union personnelle. Nationalités et États s enrichissent mais ne se mélangent pas. Si le nom de « Charles Quint » lui est resté, il ne vaut que pour l’Empire : en Espagne, il n’est que Charles Ier. Tenant une cour itinérante, Charles respecte les particularismes locaux : usatges de Catalogne ou libertés flamandes. Quant au Saint-Empire, il tient plutôt de la fédération féodale. L’Empereur doit composer avec les Princes électeurs et la Diète impériale, sans laquelle il ne peut lever d’impôts ni édicter des lois. La faiblesse congénitale de l’Empire éclatera bientôt avec la Réforme luthérienne. Après avoir publié ses 95 thèses en 1517 Martin Luther est excommunié en 1520. L’hérésie croissant, Charles Quint doit réagir : il est défenseur de la foi. Mais l’Empereur est lâché par les Princes d’Allemagne du Nord, et la diète qu’il convoque à Augsbourg (1530) est un échec en terres germaniques, l’unité politique est perdue. D’autant que l’antagonisme avec la France est toujours présent. En Allemagne, le roi Henri II (fils de Francois Ier) s’allie aux princes réformés. Alliance scandaleuse, mais coup de maître de realpolitik, qui fera date côté français.

L’héritage de Charles Quint

Prince chrétien, Charles Quint est menacé par le péril turc. Si ses troupes échouent a libérer la Hongrie (défaite de Mohacs), elles repoussent l’envahisseur sous les murs de Vienne (1529). Ses flottes aragonaises et siciliennes portent le fer contre les corsaires musulmans d’Alger et de Tunis. Lors d’une de ces expéditions algéroises, on retrouve un nom familier : Cortés. Toutefois, les Barbaresques demeurent maitres de la Méditerranée. Prince chrétien, a-t-on dit. Cela n’empêche qu’il est Empereur, et dispute le pouvoir universel au Pape. C’est sous son règne que Rome est sévèrement mise à sac, en 1527 Des milliers de lansquenets impériaux pillent la ville sainte et manquent de capturer Clément VII. Ce dernier en réchappe grâce au sacrifice de la garde suisse pontificale. Depuis lors, c’est le 6 mai - anniversaire du massacre - que les soldats du pape prêtent serment dans la cour saint Damase. Souvenir lointain de l’époque de Charles Quint…

Inlassable guerrier le souverain finit pourtant par choisir la paix d’une retraite monastique. À la surprise générale, l’homme le plus puissant d’Europe abdique de ses diverses couronnes à compter de 1555. La division de son vaste empire est actée entre la partie hispano-italo-flamande (à son fils, Philippe II) et l’Empire germanique (a son frère, Ferdinand). Charles Quint, lui, se retire à Yuste en 1557 dans un sobre monastère d’Estrémadure… Contraste saisissant avec l’ivresse du pouvoir : à l’image de cet homme entier. Il expire l’année suivante. Plus tard, son fils fera bâtir pour lui un mausolée doublé d’un vaste palais l’Escorial. Monumental ou symbolique, le legs de Charles Quint est omniprésent en Europe. Les Belges ont donné son nom a une bière, et lui dédient l’Ommegang, procession bruxelloise costumée. En Sicile, on se rafraîchit à l’ombre de sa statue palermitaine. Pour l’Espagne, Charles Quint signifie prestige et Amérique. Son étendard a la croix de Bourgogne flotte éternellement sur le rêve hispanique de l’Empire des deux mondes; ses plis renferment les gloires du Siècle d’Or. Encore aujourd’hui, les aéronefs militaires espagnols arborent une cruz de Borgoña stylisée.

La puissance de Charles Quint, par-delà les frontières, pourrait vaguement évoquer la supranationalité bruxelloise de l’Union européenne. Ce serait une erreur. Le souverain n’a jamais visé d’uniformité niveleuse. L’unité de son projet politique, il l’a avant tout recherchée dans le rêve impérial et la foi romaine. Paradoxalement, son règne aura accouché de nations européennes affermies : Espagne triomphante et Autriche habsbourgeoise. Un siècle plus tard, le continent s’articulera autour des royaumes nationaux et du jus publicum europeum.

L’Europe de Charles Quint n’est pas normative, elle est chevaleresque. Elle invite a l’esprit d’aventure et de conquête : Plus oultre !

Francois La Choûe monde&vie 21 mars 2019 n°968

mercredi 25 novembre 2020

L'Empereur du monde parlait français

 Charles Quint est un Français peu connu des Français parce que sa dynastie est avant tout européenne. D'origine italo-écossaise, Français d'adoption, Lindsay Armstrong nous offre une splendide échappée belle dans le temps. Pour mieux réfléchir à notre aujourd'hui.

De Charles Quint (1500-1558), on peut dire d'abord qu'il s'est juste donné la peine de naître. Ce qui compte avant tout dans sa personne, c'est son extraordinaire généalogie. Son grand père avait épousé Marie de Bourgogne, la fille de Charles le Téméraire. Son père Philippe, dit le Beau, avait épousé Jeanne la folle, fille de Fernand et d'Isabelle la Catholique. Le patrimoine de Charles s'étendit donc des Pays-Bas à Séville et du Tyrol à la Hongrie. Mais plus encore : Charles V était aussi Patrice des Romains selon le vieux titre de Charlemagne et grâce aux découvertes de Christophe Colomb, il était roi des Indes : son Empire s'étendait jusqu'aux Amériques. Sur ses terres le soleil ne se couchait jamais.

Dans sa très agréable biographie, Lindsay Armstrong commence à explorer cet imbroglio généalogique. Il lui faut 80 pages pour nous en découvrir les tenants et les aboutissants.

La vie de Charles Quint est un combat perpétuel pour garder ce à quoi sa naissance lui avait permis de prétendre. Son grand père Ferdinand l'investit comme son successeur dès l'âge de 14 ans. Très vite il rencontre celui qui se voudra son rival, François Ier, le vainqueur de Marignan, qui n'est que de quelques années son aîné. Au lieu de s'entendre et de renforcer face aux Turcs l'Europe chrétienne, les deux souverains jaloux de leurs prérogatives, se regardent en chiens de faïence. François veut devenir empereur, introduisant durablement en France cette tentation impériale qui est la démesure du destin français. Las. Charles gagne à Pavie le jour de son anniversaire et François est fait prisonnier. Le vieux duel entre Louis XI et le Téméraire semble psychologiquement inversé : le roi de France est un flambeur, qui a toutes les femmes à ses pieds et se prend non seulement pour Apollon mais pour Mars le dieu de la guerre. Le descendant du Téméraire, Charles, est un homme honnête, qui fatigue vite, qui ne paie pas de mine. C'est lui qui l’emporte. Il déclare à l'ambassadeur de France deux ans après Pavie, alors que François a payé sa liberté : « Votre roi m’a trompé et je ne me fierais jamais plus, à lui sans avoir des gages de sa parole. Il n’a agi ni en chevalier ni en gentilhomme. Plût à Dieu que ce différend eût à se débattre de sa personne à la mienne, sans exposer tant de chrétiens à la mort. » C'est dans ce contexte que le Connétable de Bourbon, son général, prit Rome avec les lansquenets luthériens de sa garde en 1527 le pape de l’époque Clément VII ayant eu la curieuse idée de s'allier au roi de France. C'est un carnage. Est-on revenu au temps de Genséric ? Pillage, viols, tortures se multiplient. Les lansquenets protestants restent maîtres de Rome pendant plusieurs mois et font régner la terreur aux cris de « Vivat Lutherus pontifex ». Cet épisode marque bien que Charles Quint, au comble de sa puissance, n’a pas toujours le contrôle des événements qui se déroulent pourtant à son profit. C'est en tout cas grâce au sac de Rome que Charles Quint pourra enfin être sacré empereur par le pape : « J'ai le plus grand désir, écrit-il, de me rendre en Italie pour y recevoir la couronne impériale. Ma puissance me le commande. Et ne me croyez pas orgueilleux sans l'aide de Dieu, je ne serais rien ».

Cette dernière remarque n'est pas une clause de style on sait que l'empereur termina sa vie dans un ermitage où il pouvait vaquer au salut de son âme.

La biographie de Armstrong est bien écrite on va droit aux faits et parfois un développement aiguise notre curiosité. Cet empereur profondément catholique, a vraiment marqué l'Europe de son empreinte et il a offert à l'Eglise catholique, face aux luthériens, le bénéfice d'une première mondialisation, vers l'Extrême Occident.

Lindsay Armstrong, Charles Quint l'indomptable, éd. Flammarion 2014.

Joël Prieur monde&vie 25 février 2015 n°904

dimanche 13 mai 2012

1526

Le roi François Ier, alors âgé de 32 ans, commença cette année-là - la onzième de son règne - à Madrid où le tenait en captivité depuis l’été précédent l’empereur Charles Quint, 25 ans. Les négociations en vue de sa libération traînaient en longueur malgré l’intense activité diplomatique de la reine mère Louise de Savoie exerçant la régence avec une remarquable autorité. L’Europe vivait un dramatique épisode de la rivalité entre le roi de France et l’empereur germanique, - rivalité entre l’équilibre et la démesure.
Pour empêcher Charles Quint d’envahir la France par la Provence, François Ier avait porté l’affrontement en Italie. L’armée française avait d’abord dû reculer, puis, ayant réussi à délivrer Marseille qu’assiégeait l’ancien connétable de Bourbon passé à l’ennemi, elle avait franchi les Alpes et repris Milan (octobre 1524), mais le sort avait tourné devant Pavie le 24 février 1525.
Le roi chevalier, héroïque jusqu’au bout, avait dû se rendre. « Il ne m’est plus resté que l’honneur et la vie », avait-il écrit à sa mère. Bien qu’encore acclamé en traversant sous escorte ennemie les villes d’Italie et d’Espagne, il avait été jeté finalement en prison en août 1525 à Madrid.
La souveraineté française semblait anéantie. Du moins l’empereur le croyait-il, car la subtilité n’était pas la qualité première de ce Habsbourg fourbe et froid, se sachant toujours descendant de marchands flamands et bourguignons. En fait l’union du roi malheureux et de son peuple demeura intacte ; la régente eut l’habileté de juguler le Parlement de Paris pour sauvegarder l’unité nationale ; elle négocia aussi avec le roi d’Angleterre Henri VIII qui changea de camp pour deux millions d ‘écus d’or. Charles Quint, toujours plus isolé commençait à devenir odieux à toute l’Europe et devait se sortir de ce mauvais pas....
Toutefois à Madrid, François Ier, toujours plus maltraité, tomba malade, mais il refusait obstinément d’abandonner la Bourgogne exigée par Charles Quint. Puis, sur les instances venant de France, notamment de sa mère et du cardinal de Tournon, mais non sans avoir rappelé la protestation qu’il avait élevée le 13 août selon laquelle, s’il était contraint de céder la Bourgogne, cet acte serait sans valeur et de nul effet, il signa le 14 janvier le traité de Madrid stipulant qu’il cédait la Bourgogne, qu’il offrait ses deux fils (le dauphin François et Henri, le futur Henri II) en garantie de l’exécution du traité et qu’il épousait Éléonore, veuve du roi du Portugal, soeur aînée de Charles Quint.
Ce dernier venait tout simplement de se laisser rouler : dès son retour en France au printemps 1526, François Ier qui ne pardonnerait jamais au Habsbourg d’avoir dû mentir et s’avilir pour sauver la France, s’empressa de réunir à Cognac une assemblée déclarant la Bourgogne inaliénable. Les députés de Bourgogne déclarèrent le traité de Madrid contraire au serment du sacre dans lequel le roi se déclarait garant de l’intégrité nationale.
Face à l’impérialisme de Charles Quint, le roi de France réunit au sein de la ligue de Cognac le pape, le roi d’Angleterre, Venise, Florence et les Suisses, « pour la délivrance de l’Italie ». Le vaincu de Pavie remportait en l’espace de quelques mois une revanche diplomatique éclatante !...
Ce faisant, il sauvait l’équilibre européen, car juste avant d’être fait prisonnier, acculé à défendre son royaume par tous les moyens, il avait envoyé dans le plus grand secret sa bague au sultan Soliman le Magnifique, inaugurant la grande et prestigieuse politique orientale de la France qui allait permettre à notre pays, pour de longs siècles, d’être le protecteur des chrétiens d’Orient. Sur le moment même, cette alliance franco-turque tant décriée porta ses fruits, puisque dès cette année 1526, Soliman attaqua l’Empire par la Hongrie, obligeant Charles Quint à réfréner ses rêves d’hégémonie en Europe occidentale. La chrétienté certes était morte - et ce fut un malheur, comme devait l’écrire Maurras - mais la faute en revenait à la démesure germanique qui obligeait les États à se défendre par tous les moyens. La monarchie capétienne, quant à elle, s’affirmait comme l’élément essentiel de l’équilibre européen.
MICHEL FROMENTOUX L’Action Française 2000 du 7 au 20 février 2008

mercredi 21 septembre 2011

Les Turcs ottomans à l'assaut de l'Europe

Qui sont ces Turcs qui, à partir de la fin du XIe siècle, se sont attaqués d'abord aux provinces byzantines d'Asie Mineure puis, à la fin du XIIIe siècle, à la partie européenne de l'Empire byzantin avant d'entreprendre la conquête des Balkans, non sans avoir auparavant encerclé le réduit byzantin dont le point fort était la capitale de l'empire, Constantinople qui tomba finalement entre leurs mains en 1453 ? Constantinople n'était pour eux qu'une étape car, au lendemain de sa conquête, ces mêmes Turcs lancent attaques sur attaques en direction de l'Europe centro-danubienne, mettant par deux fois le siège devant Vienne, une première fois en 1529, une seconde – la dernière – en 1683. Qui sont donc vraiment ces Turcs ?   

Les Turcs ne sont pas des Européens
La langue qu'ils parlent n'est pas une langue indo-européenne ; c'est une langue agglutinante qui appartient à la famille des langues altaïques. Les Turcs sont originaires de Haute Asie tout comme leurs cousins Mongols. Lorsque les Turcs ont fait leur apparition en Europe, une Europe alors totalement chrétienne et imprégnée de culture gréco-romaine, ils l'ont fait en tant que conquérants. D'autres peuples, quantitativement moins nombreux il est vrai, plus ou moins apparentés aux Turcs comme les Bulgares, ou cousins lointains comme les Magyars avaient, les premiers au VIIIe siècle, les seconds à l'extrême fin du IXe siècle, été tentés par l'aventure européenne, mais bien vite, ces Bulgares et ces Magyars (Hongrois) se sont intégrés à l'Europe, ont adopté les structures politiques et sociales de l'Europe d'alors et se sont convertis au christianisme. Les Turcs en revanche, eux, n'ont nullement cherché à s'intégrer à l'Europe ; ils ont cherché avant tout à étendre leur domination sur l'Europe et à s'emparer de ses richesses. Musulmans, ils ont cherché non pas à "islamiser" les peuples qu'ils ont soumis – certains d'entre eux se sont ralliés à un islam de surface comme les Albanais et une partie des Bosniaques, davantage par intérêt que par conviction – mais à transformer ces peuples en sujets, plus ou moins durement traités selon les lieux ou selon les époques. 
  De la conquête des Balkans...
La conquête de l'Europe par les Turcs a réellement commencé à la fin du XIV siècle, même si, depuis la fin du XIIIe siècle, il y avait eu des actions ponctuelles le long des côtes grecques. Profitant de l'affaiblissement de l'Empire byzantin qui constituait en Europe orientale la seule force capable de leur résister, les Turcs ottomans, à partir de l'empire que leur chef Othoman (1288-1366) avait constitué en Asie Mineure, ont entrepris dans un premier temps le "grignotage" de l'Empire byzantin. L'état de faiblesse de Byzance était tel que l'un des empereurs, l'usurpateur Jean VI Cantacuzène, n'hésita pas en 1346 à donner sa fille en mariage au sultan turc, à lui céder la base de Gallipoli rien que pour obtenir son aide contre son rival Jean V. Avec Gallipoli, les Turcs s'installaient pour la première fois sur le sol européen. À partir de ce point d'appui, ils vont rapidement s'attaquer aux provinces européennes de l'Empire byzantin et aux États balkaniques récemment constitués, la Serbie qui avait connu un essor rapide sous Étienne IX Douchan (1333-1355) – le Charlemagne serbe – et la Bulgarie qui, après des heures glorieuses à l'époque du "Second Empire bulgare" se trouvait en pleine décadence. Au nord-est de la Bulgarie, les provinces danubiennes, la Valachie fondée en 1247 et la Moldavie fondée en 1352, étaient encore fragiles et insuffisamment organisées pour faire barrage à des conquérants tels que les Turcs.
Les premières victimes de l'expansionnisme turc furent les Serbes et les Bulgares. Le sultan Murad I (1359-1389) enleva d'abord aux Bulgares une partie de la Thrace et de la Macédoine et établit en 1365 sa capitale à Andrinople. Puis en 1371, il conquiert sans coup férir la Serbie du Sud. De là, poussant plus au nord, il occupe Nich et enlève Sofia aux Bulgares. La Bulgarie se trouva pratiquement aux mains des Turcs. Seules résistaient encore les principautés rivales du nord de la Serbie. Leur destin pour plusieurs siècles allait se jouer le 15 juin 1389 – selon le calendrier orthodoxe, c'est-à-dire le 28 juin d'après le calendrier latin –, lors de la bataille des Champs des merles – Kosovo Polje – à mi-distance entre Pristina et Mitrovica. La bataille longtemps indécise se termine par la victoire des Turcs conduits par le fils de Murad, Bayazid (Bajazet). Des milliers de soldats serbes y laissèrent leur vie ; quant aux prisonniers, ils allèrent en grande partie alimenter les marchés d'esclaves. Le roi serbe Lazare et les nobles de son entourage furent conduits devant Bayazid qui les fit décapiter. Après sa victoire, Bayazid dirigea ses armées vers le nord à travers la Bulgarie déjà soumise, en direction du bas Danube. Le prince de Valachie, Mircea, malgré l'aide de l'empereur Sigismond, roi de Hongrie, ne put les arrêter ; il dut accepter de payer tribut aux Turcs, ce qui lui permit de conserver l'autonomie politique et religieuse de sa principauté.

Un peu plus tard, en 1396, inquiet de la menace ottomane, l'empereur Sigismond prit la tête d'une véritable "croisade" avec des contingents allemands, hongrois et valaques auxquels s'ajoutaient les 10.000 hommes de Jean sans Peur, le fils du duc de Bourgogne. L'objectif était de libérer les Balkans. La croisade s'acheva le 28 septembre 1396 par un échec cuisant à Nicopolis (Nikopol). L'espoir de libérer les Balkans avait vécu.
... à celle de la Grèce
Maître incontesté des Balkans, Bayazid s'attaque dès lors à la Grèce et aux établissements vénitiens de Méditerranée orientale. En 1395 déjà, il avait fait une rapide incursion dans le Péloponnèse où il s'empara de plusieurs forteresses. Deux ans plus tard, les Turcs reparaissaient en Grèce et occupaient même Athènes pendant quelques mois, tandis que Bayazid avec le gros de ses troupes tentait en vain de s'emparer de Constantinople, puis en 1446 se répandirent en Morée. En se retirant, ils emmenèrent soixante mille captifs qui furent vendus comme esclaves et obligèrent le despote – le gouverneur byzantin – de cette province à payer un tribut annuel. L'Empire byzantin dont le territoire se réduisait comme une peau de chagrin vivait ses dernières heures et se trouvait bien seul pour résister.
Le 29 mai 1453, le fils de Murad II, Mohamet II, s'empara après un long siège de Constantinople. Le dernier empereur était mort au milieu de ses soldats en défendant sa capitale. Pendant trois jours, la ville fut livrée aux soldats turcs qui pillèrent, violèrent, incendièrent et massacrèrent impunément. Les églises et les couvents furent profanés et la basilique Sainte-Sophie, après avoir été dépouillée de ses trésors, fut transformée en mosquée. Quant aux habitants grecs de la ville, ceux qui avaient échappé à la mort furent ou bien vendus comme esclaves, ou bien déportés en Asie Mineure. En quelques semaines, la ville chrétienne et grecque qu'avait été depuis plus de dix siècles Constantinople fut transformée en une ville musulmane et turque.
L'Empire romain d'Orient avait cessé d'exister ; les Turcs étaient maîtres des Balkans et contrôlaient l'Asie Mineure ainsi que les Détroits, tout comme ils étaient en train de se rendre maître de la péninsule grecque : Athènes fut occupée en 1458, Mistra en 1460 et la Morée l'année suivante. Seules quelques îles de la Méditerranée orientale restèrent aux mains des princes chrétiens, Rhodes jusqu'en 1522, Chypre jusqu'en 1571 et la Crète tenue par les Vénitiens jusqu'en 1669.

Vers la Bulgarie, la Hongrie, la Bohême et la Pologne
Non contents d'avoir soumis l'Europe balkanique et la Grèce, et de s'être assurés le contrôle de la Méditerranée orientale, les Turcs se sont lancés à partir du milieu du XVe siècle à l'assaut des pays du Moyen Danube. Face à la menace ottomane, l'Europe chrétienne a réagi modestement et tardivement. Outre la croisade malheureuse de l'empereur Sigismond et de Jean sans Peur en 1396, rares furent les autres tentatives pour contrer les Ottomans malgré les appels incessants de la Papauté. Certes en 1444, le Hongrois Janos (Jean) Hunyadi, gouverneur de Transylvanie, tenta de libérer la Bulgarie : son intervention se solda par un échec devant Varna ; le roi de Hongrie Vladislas qui avait participé à l'entreprise y trouva la mort ainsi que le légat de pape, Césarini. Hunyadi, devenu régent de Hongrie en 1446, ne renonça pas ; après avoir subi un nouvel échec en Serbie cette fois, il s'efforça de renforcer le système de défense au sud et à l'est de la Hongrie désormais directement menacée. À la demande du pape Calixte III représenté sur place par son légat Jean de Capistran, Jean Hunyade mit sur pied une nouvelle croisade mais, avant même que son armée fût prête, les Turcs qui avaient maintenant le champ libre depuis la prise de Constantinople, vinrent mettre le siège devant Belgrade en juillet 1456. Belgrade était l'une des pièces maîtresses de la défense de la Hongrie. Malgré des assauts répétés, les Turcs échouèrent. Leur dernier assaut le 6 août fut un échec total. Les Hongrois contre-attaquèrent et repoussèrent les Turcs jusqu'aux portes de la Bulgarie. Le danger ottoman était ainsi écarté mais dans les jours qui suivirent la bataille de Belgrade, Jean Hunyade et le légat Jean de Capistran succombèrent à leurs blessures. La victoire de Belgrade, le premier succès chrétien face aux Turcs depuis bien longtemps, eut un grand retentissement en Occident. Le pape décida que dorénavant, en souvenir de ce glorieux événement, on sonnerait chaque jour l'angélus à midi dans toutes les églises du monde chrétien. Le fils de Janos Hunyadi, Mathias Corvin, devenu roi de Hongrie en 1458, mena la vie dure aux Turcs. Il leur reprit la Bosnie en 1463, la Moldavie et la Valachie en 1467, la Serbie en 1482. Ces succès, hélas, furent sans lendemain. Après la mort de Mathias en 1490, la menace ottomane reparut et les territoires libérés par le roi de Hongrie furent réintégrés les uns après les autres dans l'Empire ottoman. Au début du XVIe siècle, l'avènement de Soliman le Magnifique (1520-1566) marqua la reprise des offensives turques, à la fois en Europe centrale et dans tout le Bassin méditerranéen. Les États directement menacés, la Pologne, la Hongrie et la Bohême, étaient des puissances secondaires. Les rois Jagellon de Pologne n'osaient rien faire qui puisse indisposer les Turcs ; leurs cousins Jagellon qui régnaient en Bohême et en Hongrie, Vladislas II (1490-1516) et Louis II (1516-1526), malgré leur bonne volonté, n'étaient pas de taille à lutter efficacement contre les Turcs. Deux grandes puissances en avaient les moyens, la France et la monarchie des Habsbourg sur laquelle régnait Charles Quint, sur les "Espagnes" depuis 1516 et sur le Saint Empire depuis 1519. La France en guerre contre les Habsbourg joua la carte ottomane sous François Ier et, en 1535, une alliance officielle fut même conclue avec Soliman le Magnifique. Désormais, les Habsbourg, seuls ou presque, vont se trouver à l'avant-garde de la défense de la chrétienté occidentale face aux Ottomans.
Face aux Ottomans : Charles Quint et les Habsbourg
Les choses ont commencé plutôt mal. Au début de 1526, Soliman le Magnifique lança ses armées à l'assaut de la Hongrie. Le roi Louis II, malgré les appels à l'aide, se trouve seul. La victoire des Turcs à Mohacs le 29 août 1526 au cours de laquelle le roi Louis II mourut à la tête de ses troupes, eut un retentissement considérable. D'autant plus que Soliman le Magnifique n'en resta pas là ; il se lança dans une expédition dévastatrice à travers la Hongrie, et occupa pour un temps Buda.
Non sans réticences, les Diètes de Bohême, de Croatie et de Hongrie désignèrent, pour succéder à Louis II, son beau-frère Ferdinand de Habsbourg, le frère de Charles Quint, estimant que celui-ci, grâce au potentiel de forces que représentait le Saint Empire, était le seul à pouvoir arrêter les Turcs dans l'immédiat, à les refouler par la suite. Les Turcs se montrèrent également très menaçants en Méditerranée occidentale grâce à leurs alliés barbaresques qui, depuis l'Afrique du Nord, menaçaient les côtes d'Espagne et d'Italie. Charles Quint s'efforça de les contenir et son fils Philippe II utilisa les talents de Don Juan d'Autriche pour les refouler. La victoire de Don Juan à Lépante le 7 octobre 1571 affaiblit pour un temps la puissance navale ottomane mais cette "victoire de la croix sur le croissant" n'empêcha pas les Turcs de conserver une position dominante en Méditerranée orientale jusqu'au XIXe siècle.

Depuis la plaine hongroise qui fut jusqu'en 1686 leur base avancée en Europe, les Turcs lancèrent à plusieurs reprises des attaques en direction de l'Autriche. En 1529, après avoir repris Buda que Ferdinand de Habsbourg avait libéré deux ans auparavant, ils parurent devant Vienne le 22 septembre. Les assiégés résistèrent et parvinrent le 14 octobre à repousser l'assaut donné par les Turcs à travers une brèche dans le Kärntner Tor. Le lendemain, le siège était levé. Par la suite, Ferdinand conclut une trêve avec le sultan dont il se reconnaissait vassal pour la "Hongrie royale", c'est-à-dire les régions occidentales et septentrionales du royaume, le centre du pays restant aux mains des Turcs. Quant à la Transylvanie, elle devenait une principauté indépendante de fait, dont les princes, théoriquement vassaux des Habsbourg, pratiquèrent à l'égard des Turcs une politique faite d'un savant dosage d'alliance, de neutralité et de soumission, avec le double objectif d'échapper à l'occupation ottomane et de conserver leur indépendance par rapport aux Habsbourg. La trêve fut confirmée en 1547 ; elle assura un demi-siècle de paix précaire en Hongrie. La guerre reprit en 1591 sans résultat décisif ; le traité de Zsitvatorik qui y mit fin en 1616 maintint le statu quo territorial mais libéra la "Hongrie royale" de ses liens de vassalité à l'égard du sultan.
Les relations entre les Turcs et les populations soumises
En cette fin du XVIe siècle, la puissance ottomane était à son apogée. Les Turcs, minoritaires dans la population, exerçaient leur domination sur des millions de chrétiens, orthodoxes pour la plupart, protestants et catholiques en Hongrie. Pour tenir ces populations considérées a priori comme hostiles, les autorités ottomanes ont installé dans les villes et dans les principaux points stratégiques des garnisons turques et parfois même des colons comme en Bulgarie, afin de mieux surveiller les populations soumises. La ville chrétienne occupée, ce sont d'abord une garnison, une administration et également des signes extérieurs indiquant la présence turque, la ou les mosquées avec le minaret, symbole de l'islam victorieux, les établissements de bains, les souks, notamment dans les Balkans.
Comment sont traitées les populations chrétiennes soumises et qui sont majoritaires en nombre ? En fait, la situation varie d'un pays à l'autre, d'une époque à l'autre. Tout dépend du bon vouloir du gouverneur local, le pacha, tout dépend de la docilité ou de l'esprit de résistance des populations. Il est évident qu'une première image vient à l'esprit, celle du sac de Constantinople et du massacre d'une partie de ses habitants dans les jours qui ont suivi la prise de la ville. Il s'agit ici bien sûr d'un cas extrême, destiné à frapper les esprits et à servir d'exemple. La réalité quotidienne est plus nuancée, heureusement ! Il y a d'abord le cas particulier des Albanais qui, malgré un sursaut de résistance au milieu du XVe siècle à l'initiative de Skanderbeg, se soumirent assez facilement : une majorité d'entre eux se convertit à l'islam, d'autres se réfugièrent en Calabre et en Sicile. Dès lors, l'Albanie fournit au sultan des fonctionnaires, des officiers et de nombreux soldats. Une partie des Bosniaques a choisi aussi de se convertir à l'islam en raison parfois des abus de l'Église orthodoxe à leur égard. Autres peuples relativement privilégiés, les Roumains des principautés danubiennes, vassaux certes du sultan mais qui conservèrent leurs princes, et qui purent pratiquer en toute liberté leur religion orthodoxe. Cette situation relativement favorable a perduré jusqu'à la fin du XVIIe siècle et a favorisé un essor artistique et culturel notable avec la construction de nombreuses églises et monastères et la création d'écoles et d'académies. La situation se détériora à partir de la fin du XVIIe siècle car l'Empire ottoman était alors sur la défensive face aux Habsbourg et aux ambitions de la Russie.
Très différente fut la situation des Bulgares, des Serbes, des Grecs et des Macédoniens, durement traités et étroitement surveillés par les colons turcs implantés sur leur territoire. La terre devint la propriété exclusive du sultan qui en laissait une jouissance toujours révocable aux paysans indigènes moyennant de lourdes redevances. À ces redevances en argent ou en valeur s'ajoutait la devchurmé, à laquelle on procédait en principe chaque année, en réalité plus rarement et en fonction des besoins ; c'était la "cueillette" des jeunes garçons destinés à entrer dans le corps des janissaires après avoir été arrachés à leur famille. Ils formèrent ainsi une troupe d'élite, la garde prétorienne du sultan, le fer de lance des nouvelles conquêtes mais aussi l'instrument de nombreux complots. La Hongrie ottomane, celle des plaines centrales, fut traitée selon ce modèle. Quant à la question religieuse, elle varie d'un pays à l'autre. Les églises orthodoxes furent souvent le bastion de la résistance notamment en Serbie et en Bulgarie.

L'État y contrôlait très sévèrement les évêques et souvent envoyait en Serbie des évêques grecs jugés plus souples. Mais c'est à l'échelon des villages que le clergé orthodoxe joua son rôle de gardien des traditions nationales, ce qui valut souvent aux popes d'être les premiers visés par les autorités au moindre signe d'agitation. Les élites grecques, parfois, n'hésitèrent pas à se mettre au service des Turcs.
Le déclin ottoman

Les premiers signes du déclin de l'Empire ottoman apparaissent en 1664 lorsque les armées de l'empereur Léopold I (1658-1705) triomphent des Turcs à la bataille de Szent-Gottard. Faute d'argent et à cause des guerres en cours contre Louis XIV, l'empereur ne put exploiter cette victoire et dut signer avec le sultan la "paix ignominieuse" de Vasvar, provoquant ainsi la protestation d'une partie de l'aristocratie hongroise et des troubles en Hongrie royale qui furent largement exploités par les agents de Louis XIV. Pour conserver leur position en Hongrie, les Turcs s'allièrent au chef des insurgés hongrois Imre (Emeric) Thököly et pour le soutenir, en mars 1683, ils lancèrent une offensive en direction de Vienne. Une nouvelle fois, Vienne, la "pomme d'or" dont les Turcs convoitaient les richesses, fut assiégée. À l'appel du pape Innocent XI, tous les princes du Saint Empire, catholiques et protestants confondus, le roi de Pologne Jean Sobieski, mirent sur pied une véritable "armée européenne" que le duc de Lorraine Charles V conduisit à la victoire, le 12 septembre 1683, sur les pentes du Kahlenberg devant Vienne. Seul, Louis XIV avait refusé de participer à cette "croisade", interdisant même aux volontaires français de s'y joindre. La victoire du Kahlenberg marque le début du reflux ottoman. Léopold I confia au duc de Lorraine et au prince Eugène de Savoie le soin de poursuivre les Turcs et de les chasser de Hongrie. Successivement, Eztergom, Vac, Visegrad furent libérées. Puis le 2 septembre 1686 ce fut au tour de Buda, le "bouclier de l'islam", après 119 ans d'occupation turque. Au cours des années suivantes les victoires du prince Eugène, notamment celle de Zenta en 1697, permirent l'expulsion définitive des Turcs du territoire hongrois, ce qui fut officialisé par les traités de Karlovitz (Karlovici) en 1699 et de Passarovitz en 1718.
Le réveil agité des Balkans

L'Empire ottoman était maintenant sur la défensive. À la fin du XVIIIe siècle et surtout au cours du XIXe siècle, on assiste à un réveil des peuples balkaniques. Les Grecs, les Serbes, les Roumains, les Bulgares et enfin les Albanais se constituent en États indépendants face à un Empire ottoman en pleine décadence. Mais le tracé des frontières entre les nouveaux États, rendu compliqué par l'enchevêtrement des populations, a suscité des tensions, des rivalités, voire des guerres souvent encouragées de l'extérieur par les grandes puissances. On parle désormais de "poudrière des Balkans". Les Balkans en effet deviennent un enjeu majeur dans la lutte d'influence à laquelle se livrent les deux grandes puissances voisines et rivales, la Russie et l'Autriche-Hongrie, mais aussi l'Allemagne et le Royaume-Uni. Et ce n'est pas tout à fait le fruit du hasard si c'est à Sarajevo, au carrefour du monde chrétien et de l'islam, que va débuter en 1914 la "guerre civile européenne" le dernier cadeau empoisonné offert par les Turcs à l'Europe.
Henri BOGDAN
Professeur émérite d'histoire à l'Université de Marne la Vallée

Source du texte : CLIO.FR

lundi 23 août 2010

5 juillet 1830 : la prise d’Alger

Il y a cent quatre-vingts ans, le 25 mai 1830, une flotte importante (plus de cent soixante-dix bâtiments de guerre et de commerce) transportant un corps expéditionnaire de 37.000 hommes quitte Toulon. Objectif : Alger. Il est bon de le préciser, Alger n'est pas alors la capitale d'une Algérie qui n'existe pas. Le terme Algérie n'apparaîtra que bien plus tard. Les historiens français dans leur majorité sont très prudents sur le sujet car, on le sait, l'histoire officielle de l'Algérie soutient qu'il y avait en 1830 une nation algérienne. En fait il y a bien un État à Alger mais c'est un État turc connu sous le nom de Régence d'Alger.

UN ÉTAT TURC

En principe il dépendait du sultan de Constantinople mais s'en était affranchi. Dirigé par un dey, il a duré presque trois siècles. Dans son livre (qui fut hélas son dernier) Histoire de l'Algérie 1830-1954, Editions (disparues) de l'Atlanthrope (Versailles, 1993), le professeur Xavier Yacono lui a consacré ses premiers chapitres. La célébrité de cette cité venait de la crainte voire de la terreur causées par ses corsaires, les fameux rais, qui empoisonnèrent la Méditerranée (prise des navires, butins, milliers d'esclaves chrétiens dans ses bagnes). Ce qui apportait une manne financière considérable au budget de la régence. À plusieurs reprises, la ville fut attaquée par des flottes diverses. La plus célèbre fut celle de Charles Quint. Ce fut un fiasco en raison d'une violente tempête. 
Au XIXe siècle, la course a presque disparu. Ce qui posa un grave problème pour les finances du dey. Faute d'autre solution, on décida d'augmenter les impôts. Ce qui fut mal supporté par la multitude de tribus mal contrôlées qui peuplaient le territoire du dey. En jouant habilement sur leurs rivalités, la régence avait pu conserver sa domination. Mais son autorité était de plus en plus en plus contestée. D'autant qu'à Alger même, le pouvoir du dey était menacé par sa milice composée des fameux janissaires. Alger n'était plus la grande ville d'antan. Sa population était évaluée à 30.000 habitants voire plus et celle de la future Algérie à trois millions (estimations de Xavier Yacono). Dans leur immense majorité musulmans. Bref, cette régence qui a été définie par Charles André Julien (historien anti-colonial) comme une « colonie d'exploitation dirigée par une minorité de Turcs avec le concours de notables indigènes » était en décadence. Reste qu'Alger avait la réputation d'être imprenable…

L'EXPÉDITION

Ses causes en sont connues. C'est officiellement pour venger son honneur que la France s'en prend à Alger. Un honneur bafoué lorsque le dey d'Alger en 1827 a souffleté en public notre consul DevaI, un individu douteux d'ailleurs. À l'origine de l'affront une histoire très embrouillée d'un achat de blé par la France sous le Directoire. Et le versement par la France de sommes (4 millions de francs) que le dey n'a jamais touchées. Elles ont été négociées par deux juifs livournais, Jacob Bacri et Busnach, intermédiaires tous azimuts entre la régence et différents États (notamment pour le rachat des esclaves). Ils auraient reçu des acomptes de TalIeyrand qui aurait eu sa part. On comprend l'irritation du dey. En lui-même, l'incident n'est pas grave. Il s'est écoulé trois ans depuis 1827, mais il y avait déjà un contentieux entre les deux pays à propos d'un comptoir français, la Calle. Ça s'est envenimé et des navires de guerre français font le blocus d'Alger mais ce n'est qu'un pis-aller. En réalité, Charles X a besoin d'un succès en politique extérieure. Son régime est en difficultés face à une opposition libérale qui critique d'ailleurs le projet d'expédition. Et même en a révélé des détails. Charles X a pensé à Mehmet Ali, pacha d'Égypte, pour s'emparer de la Régence au nom de la France mais ce fut un échec. Bref, il faut y aller. Principal obstacle : l'Angleterre qui y est hostile. Mais le ministre de la Marine le baron d'Haussez passe outre. À la tête de l'expédition : pour la flotte le vice-amiral Duperré, pour les soldats le ministre de la guerre le comte de Bourmont impopulaire. Il a “trahi” Napoléon à la veille de Waterloo !

Les plans du débarquement remontent à 1808 où Boutin, un agent secret de Napoléon, a été envoyé à Alger pour préparer un coup sur la ville. Il en a ramené un plan minutieux, des croquis sur les emplacements des défenses, sur le port. Et une conclusion : pour attaquer la ville, il faut la prendre de l'intérieur en débarquant sur la plage de Sidi Ferruch, à quelques kilomètres à l'ouest d'Alger. Ça tombe bien. Le corps expéditionnaire dispose de chalands s'ouvrant à l'avant comme à l'arrière. Ce qui préfigure les barges utilisées par les Américains en novembre 1942 au même endroit et plus encore en 1944 en Normandie.

LA VILLE EST À NOUS !

La flotte est arrivée en vue de l'Algérie le 31 mai ; craignant une tempête, elle s'est repliée sur les Baléares avant de revenir le 10 juin. Il y aura bien une autre tempête mais elle ne se produira que le 16 fort heureusement. Le débarquement a lieu le 12. Le dey a rassemblé une armée nombreuse mais disparate et mal commandée. Elle se dispersa après un combat décisif pour les Français. Le professeur Yacono note que des prisonniers français capturés ont été retrouvés massacrés et mutilés. D'où des représailles. Il précise : « c'est déjà le caractère inexpiable de cette guerre ». Qui en annonce beaucoup d'autres. Finalement Bourmont, qui a longtemps hésité, décide, muni d'une forte artillerie, de se diriger sur Alger. Il attaque le fort dominant Alger que les Turcs font sauter. La capitulation est inévitable - elle est demandée et signée le 5 juillet. En trois semaines, la puissance turque s'est effondrée. Bilan du côté français : 1.000 morts, 2.000 blessés et davantage de l'autre côté. À l'annonce de la prise d'Alger l'opinion en France est indifférente, sauf Marseille et Toulon qui la célèbrent bruyamment. Cette victoire ne profitera pas à Charles X chassé par les Trois glorieuses des 27, 28 et 29 juillet 1830, journées que rappelle encore aujourd'hui la célèbre colonne place de la Bastille à Paris.

Dans la convention de la reddition, il y a un paragraphe cinq qui commence par : « L'exercice de la religion mahométane restera libre. C'est le général en chef qui en prend l'engagement sur l'honneur. » Quoi qu'on en dise actuellement, cet engagement sera respecté, notamment par l'armée plutôt anticléricale. Les Français ont été reçus avec enthousiasme par deux minorités qui avaient à souffrir du dey et de ses janissaires. À savoir les Maures (issus de métissages) et les Juifs à la condition peu enviable. On retrouve Jacob Bacri (Busnach a péri dans un pogrom) « chef de la nation juive » au côté de Bourmont. Il n'y a pas eu d'excès contre la population mais les pillages habituels. Des historiens algériens ont monté en épingle la disparition du Trésor de la Casbah évalué à cent millions. Le dey qui a quitté Alger a dû en emporter une partie. 48 millions ont couvert les frais de l'expédition. Pour le professeur Yacono, il est fort probable que le reste ait abouti dans la cassette royale. La période qui suit est très compliquée. L'Algérie intérieure explose en luttes tribales. Le changement de régime en France n'arrange pas la situation. L'armée testera loyale. Bourmont s'est exilé, emportant avec lui le cœur de son fils tué au combat. Il faut tenir Alger mais aussi Oran et Bône. Abandonner Alger, impossible, l'armée ne le tolérerait pas ni un certain orgueil national. De 1830 à 1834 il faudra se décider à ce qui a été appelé l'occupation restreinte, prélude à l'occupation totale. Ce sont les « débuts des possessions françaises du Nord de l'Afrique ». Il faut envoyer des soldats mais, sur place, dès août, des guerriers algériens descendus des montagnes, les “Zaouaoua” (les Zouaves) se présentent aux troupes françaises qui les incorporent. Le professeur Yacono signale le fait ajoutant que dès les débuts d'une conquête qui va être longue, difficile, meurtrière, il y a à la fois « ralliements et résistances ». Nous ne développerons pas. Notre adversaire le plus sérieux et le plus coriace fut Abd El Kader qui sut profiter de nos erreurs, brandit contre nous l'étendard du djihad mais ne put jamais rassembler toutes les tribus algériennes (notamment les Kabyles qui lui furent hostiles). S'il avait eu le temps, aurait-il pu fonder une nation algérienne ?
UN SIÈCLE APRÈS, LE CENTENAIRE
« Nous sommes restés en Algérie parce que nous n'avons pu en sortir » écrit Emile Félix Gautier dans une brochure Un siècle de colonisation publié en 1930. Ce centenaire fut le triomphe. pas modeste, du système colonial. Mais l'Algérie depuis 1848 est composée de trois départements français. Il n'y eut pas en métropole une répercussion profonde mais l'Algérie fut à la une quelques semaines. On le sait bien maintenant, en France il y avait un parti colonial qui triompha ensuite avec l'exposition coloniale de 1931, mais il n'y eut pas (sauf dans des minorités) d'opinion coloniale. Paradoxalement c'est de 1940 à 1945 (et même après), à Vichy comme chez De Gaulle, qu'il y eut l'exaltation de l'Empire. Dans l'Algérie de 1930, il y eut beaucoup de cérémonies et de manifestations spectaculaires. Même si un certain nationalisme. plus religieux que politique est en gestation, on n'observe pas d'hostilité à l'égard du président de la République Gaston Doumergue lorsqu'il traverse un pays qu'il avait bien connu jeune magistrat. Il inaugure notamment à Sidi Ferruch une stèle monumentale (de 15 mètres de haut) ornée de sculptures et d'un bas-relief avec cette inscription : « lci le 14 juin 1830 par ordre du roi Charles X (dans L'Action Française Maurras exulta devant cet hommage de la République au défunt roi), sous le commandement du général de Bourmont l'armée française doit arborer ses drapeaux, rendre sa liberté aux mers, donner l'Algérie à la France. » Avait été ajoutée une suite grandiloquente qui soulignait l'apport de « Cent ans (sic !) de République française et la reconnaissance de l'Algérie pour la Mère Patrie, liée à elle par son impérissable attachement ».
LE POIDS DE L'ISLAM
Au même moment, lors d'un Congrès tenu à Alger et regroupant des historiens, un arabisant Desparmet signale qu'« au début du siècle sur des marchés algériens il a entendu un poème en arabe sur l'entrée des Français dans Alger » (1). Qui commence par « Alger au pouvoir des Chrétiens au culte abject. » Se poursuit par « Alger la splendide les nations ont tremblé devant elle. » Il y a d'autres vers injurieux contre « les Juifs qui se sont réjouis à nos dépens », contre les Roumis qui se sont installés dans la ville - « elle n'a plus que des immondes (sic) ». Enfin un éloge de ce « port célèbre » avec l'évocation des « captifs aux mains liées ». En finale : « Ils (les captifs) étaient des mulets (sic) mon fils » ; et en conclusion : « Les exploits d'Alger ont retenti dans les siècles passés. » Pour Desparmet qui publia ce texte dans la très officielle Revue africaine et le commenta, il s'agit là d'« une xénophobie instinctive et d'un fatalisme religieux ». Desparmet signale aussi les propos d'un Algérien de Tlemcen dans une revue du Caire : « Tant que nos enfants seront dirigés dans la droite voie de notre prophète Mahomet, la colonisation française ne triomphera pas de nous. » Il ne semble pas que tout ceci ait été pris au sérieux.
lN MEMORIAM
Le 5 juillet 1962, date officielle de l'indépendance de l'Algérie, ces forces souterraines et bien d'autres triomphent. Il faut à la hâte déménager la stèle avant qu'elle ne soit dégradée. Ce sont les paras du 3e RPIma qui s'en occupent. Les plaques, les bas-reliefs, les sculptures sont démontées. Ce qui reste, un squelette de béton dynamité, une énorme explosion. Le lendemain, les débris sont poussés dans la mer par le génie. Exit !
Après bien des péripéties et grâce à l'action des Cercles AIgérianistes et deux anciens instituteurs français d'Algérie, Roger et Hélène Brazier, le monument a été reconstitué en France (2). Installé et inauguré le 10 juin 1998 à Port Vendres, redoute Bear, Esplanade de l'Armée d'Afrique. Il lui fut ajouté un petit musée. Si vos vacances vous poussent par là, rendez-leur visite. C'est tout ce qui peut rappeler 132 ans de présence française. Dans le numéro de juin de son périodique L'Afrique Reelle (diffusé sur Internet), Bernard Lugan rend hommage à cette période en citant le livre du professeur Pierre Goinard L 'Œuvre française en Algérie, Laffont, 1986. Politiquement, on ne le sait que trop, ce fut un échec et une lourde charge financière mais sur d'autres plans, même si nous sommes à peu près les seuls à le savoir et à le dire, ce fut un bilan glorieux et positif. Mais depuis 1962, des deux côtés de la Méditerranée, l'œuvre française fut insultée, dénigrée, souillée, livrée aux chiens de l'anticolonialisme.
Jean-Paul ANGELELLI. Rivarol du 9 juillet 2010
(1) Cité d'après L'opinion française et l'Algérie de 1930. Doctorat 3e Cycle. Nanterre 1972.
(2) D'autres monuments furent sauvés. Voir le livre d'Alain Amato. « Monuments en exil », Mais fut détruit en revanche par les Algériens l'édifice en hommage à la colonisation et le splendide monument aux morts d'Alger fut coulé dans une masse de béton. Qui recouvrit les panneaux qui l'ornaient et portaient les noms de tous les soldats d'Alger morts au cours des deux guerres européennes, tant les chrétiens que les musulmans. Ce qui gênait le nouveau pouvoir.