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mercredi 20 novembre 2024

170e anniversaire de la naissance de Lyautey, l’amoureux du Maroc

 

Lyautey décorant Madani El Glaoui (1912). Source BnF
Lyautey décorant Madani El Glaoui (1912). Source BnF
Le 17 novembre, nous célébrons le 170e anniversaire de la naissance d'une figure emblématique de notre histoire coloniale et de nos liens profonds avec le Maroc. Brillant stratège, humaniste et modernisateur, Hubert Lyautey, maréchal de France, s'est distingué par une vision de la colonisation qui, dans l'armée de son époque, détonnait. Alliant respect des cultures locales et développement des territoires sous administration française, il a su incarner une forme unique de colonisation, fondée sur la modernisation et l'intégration. Mais au-delà du chef militaire, Lyautey fut aussi un penseur, partisan d'une mission civilisatrice pacifique et un critique des méthodes brutales.

Un officier aux idées novatrices

Né à Nancy en 1854, Hubert Lyautey est issu d’une famille franc-comtoise et catholique. Comptant plusieurs militaires dans ses ancêtres, il est, tôt, attiré par le métier des armes et intègre l'École spéciale militaire de Saint-Cyr en 1873 au sein de la promotion Archiduc Albert. Lyautey commence une carrière militaire qui le mène aux confins des colonies françaises. En Indochine et à Madagascar, il sert sous les ordres du général Gallieni, adepte de « la conquête civilisatrice », Lyautey est profondément marqué par cette expérience.

En 1907, Lyautey, général depuis 1903, est chargé de pacifier la région d'Oujda, en Algérie, en proie aux tensions frontales avec le Maroc. Cette mission le familiarise non seulement avec le Maghreb mais surtout avec la réalité marocaine, un pays où l'autorité centrale est contestée par de nombreux tribus locales. Lyautey applique alors une approche pragmatique alliant diplomatie et fermeté militaire. En stabilisant les zones conquises tout en respectant les traditions locales, il jette les bases de ce qui deviendra sa méthode de gouvernance et la clé de son succès au Maroc en 1912.

Le bâtisseur du Maroc moderne

Nommé,en 1912, résident général de France au Maroc, Lyautey se lance dans une œuvre de pacification et de modernisation sans précédent. Plutôt que de détruire les structures existantes, il s'appuie sur les élites locales et respecte le rôle du sultan Moulay Youssef, tout en menant de profondes réformes. Selon Lyautey, une administration réussie d’une terre considéré presque comme une colonie doit passer par l'éducation, la santé et le développement économique des populations locales. Dans cette objectif, il développe ainsi les routes pour désenclaver les régions reculées, fait construire des écoles pour instruire les populations, des hôpitaux pour sauver des vies et favorise l'agriculture et le commerce. Lyautey cherche également à valoriser la culture marocaine et insiste pour que les administrateurs français respectent les coutumes locales.  Cette approche lui vaut ainsi l'estime de nombreux Marocains, bien que certains nationalistes ne veulent voir en lui qu’un colonisateur paternaliste de plus. Malgré les critiques, sa politique laisse une empreinte durable au Maroc, contribuant à en faire un protectorat relativement stable. Cette situation permet aussi l’instauration de profonds liens entre nos deux pays, qui se sont prolongés, malgré les vicissitudes, jusqu'à aujourd'hui avec la récente visite d'État d'Emmanuel Macron au Maroc.

Un héritage fondé sur le respect des peuples

Cependant, en 1916, la Première Guerre mondiale rappelle Lyautey en France, où il est brièvement nommé ministre de la Guerre. En effet, quatre mois après sa nomination, il finit par démissionner en raison de désaccords avec l'état-major, notamment à propos de la prochaine offensive du Chemin des Dames qu’il juge comme une mauvaise idée. Il revient alors au Maroc et reprend son œuvre momentanément interrompue. En 1921, il est élevé au rang de maréchal de France en reconnaissance de ses services. En 1925, face à une insurrection menée par Abd el-Krim dans le Rif, il préconise la prudence pour éviter une guerre destructrice. Jugé inefficace par le Cartel des gauches, il est finalement remplacé par le maréchal Pétain. Épuisé, Lyautey décide de se retirer de la vie publique. Durant sa retraite, il s'engage dans le scoutisme, une activité dont il devient l’un des piliers en France et qui lui permet d’entreprendre un retour vers la foi catholique.

Lyautey meurt le 27 juillet 1934 dans sa propriété de Thorey en Lorraine, et, selon ses voeux, il est inhumé sur le sol marocain jusqu'en 1961. C'est à la demande du roi Mohammed V, inquiet d'une possible profanation de sa tombe, que le général de Gaulle fait rapatrier la dépouille du maréchal en France. Depuis, il repose dans l'église du Dôme des Invalides, dans un tombeau orné d'inscriptions témoignant de son double attachement au Maroc et à la France. On y lit notamment : « Être de ceux auxquels les hommes croient ; dans les yeux dont des milliers d'yeux cherchent l'ordre ; à la voix laquelle des routes s'ouvrent, des pays se peuplent, des villes surgissent ». En arabe, une autre citation de Lyautey exprime son admiration pour le Maroc : « Plus je vis au Maroc, plus je suis persuadé de la grandeur de ce pays ».

Eric de Mascureau

mardi 26 novembre 2019

Olivier Le Cour Grandmaison : falsification en histoire, boniments et retour de la haine aimée !

Il court, il court, le Grandmaison, de plateaux de WebTV islamiques en rédactions de journaux complaisants, pour assurer la promotion de son nouvel opus, ou plutôt "sottisier" pour reprendre le terme employé par l'historien Pierre Vidal-Naquet à propos des travaux de ce faussaire en histoire. Sans revenir sur le parcours affligeant de ce falsificateur professionnel auquel l'Observatoire du journalisme (Ojim) vient d'accorder un article très complet, intéressons-nous à son dernier ouvrage, Ennemis mortels, et à sa campagne de promotion qui consiste à nous convaincre que la France est un pays très islamophobe, et ce depuis le début de la colonisation ! Puisque l'Ojim a mis en lumière le pedigree de ce spécimen, observons donc de plus près ses matières, et sa manière de les produire...
c8868879-7f33-48af-80d8-a79774ce09f2-21d99.jpg Le journal Le Point a récemment publié un article sur les confessions d'un chercheur en études de genre qui vient d'avouer qu'il avait menti sur l'ensemble des résultats de ses travaux de recherche, sans jamais rencontrer la moindre contradiction, pour abonder, à des fins idéologiques, dans le sens des théories fumeuses les plus avancées sur les questions du genre. Sa méthode, qui consistait à ne prélever, dans ses observations, que ce qui allait dans le sens de son idéologie et à y ajouter de pures affabulations pour consolider ses thèses, ressemble en tout point à celle du spécimen Grandmaison.
Le Cour Grandmaison ne s'est en effet pas trop fatigué : pour produire son Ennemis mortels, il est allé trouver, sans doute à l'aide de quelque moteur de recherche, une occurrence assez ancienne du terme "islamophobie" dans la littérature française, et a fini par tomber sur un ouvrage d'Alain Quellien, un ancien administrateur de l'Afrique occidentale française (AOF) : La Politique musulmane dans l'Afrique occidentale française. Compte tenu des fonctions qu'il a occupées, Alain Quellien sait de quoi il parle, contrairement à Le Cour Grandmaison. Et qu'évoque-t-il dans cet ouvrage ? Les spécificités de l'islam, qu'il décrit comme "abâtardi" dans l'essentiel de la zone subsaharienne, et dénué du caractère djihadiste qu'il possède au Nord du Sahel, dans les zones touarègues, berbères ou arabes. Quellien décrit également par le menu les pratiques administratives françaises, la politique indigène très favorable au respect du droit islamique et de ses coutumes, et finalement assez peu favorable à l'extension de la culture chrétienne. Il décrit aussi l'accueil bienveillant réservé au colonisateur par les populations subsahariennes noires et non islamisées, du fait de la protection dont elles bénéficient désormais face aux tribus esclavagistes, et l'accueil plus réservé, sans être hostile, des musulmans anciennement esclavagistes vis-à-vis d'une administration française qui a entravé leur pratique ancestrale de la traite des êtres humains.
Tout cela ne va évidemment pas du tout dans le sens de la fiction que souhaite rédiger Le Cour Grandmaison... Qu'à cela ne tienne ! Puisque Quellien a employé le terme "islamophobie", Le Cour Grand maison prélève ce terme et réinvente totalement le contenu de l'ouvrage de l'administrateur français. Sous la plume de Le Cour Grandmaison, Quellien consacre désormais toute son énergie à vitupérer contre l'administration française, qu'il juge "islamophobe", et dénonce vigoureusement la politique de l'indigénat menée en Algérie (alors que Quellien n'en parle pas un seul instant)... Sentant que c'est un peu léger pour accréditer sa thèse, Le Cour Grandmaison met au compte de "l'islamophobie" la description des caractéristiques raciales des Africains subsahariens et les pertes humaines lors de la construction des voies ferrées au Congo-Brazzaville, sur des terres où malgré l'expansion de l'islam, le taux de musulmans ne dépasse pas aujourd'hui 2 % ! Plus c'est gros, plus ça passe, notre escroc en histoire ne s'arrête donc pas là : il nous explique que Renan, dans son discours de la Sorbonne, "Qu'est-ce qu'une Nation ?", se livrerait à un éloge de la colonisation et y déclarerait qu'un pays qui ne colonise pas les autres se condamnerait à devenir socialiste. Il n'y a bien évidemment pas un mot de tout ça dans ce célèbre discours... Mais, bien lancé, notre pitre sait aussi donner toute sa mesure dans les conférences qu'il accorde pour assurer la promotion de son ouvrage. Ainsi, répondant à une question du public sur la politique arabe de Lyautey réputée accommodante, Le Cour Grandmaison, bien embêté de s'exposer au risque de devoir dire du bien d'un Français, préfère expliquer à son public que Lyautey s'est contenté de suivre un conseil de Machiavel, qui aurait recommandé de ne pas massacrer totalement une population, après une conquête, parce-que ce serait moralement répréhensible... Ainsi, avec Le Cour Grandmaison, on apprend même que la pensée de Machiavel était principalement guidée par des considérations morales ! De quoi révolutionner toute l'école française de sciences politiques, et surtout relancer l'école du rire, qui rencontre aujourd'hui quelques vicissitudes sous le poids du politiquement correct !
Ainsi, en un tour de passe, devant des publics désireux de se faire vendre de la haine anti-française à la découpe, comme celui que peuvent convoquer des mairies de gauche ou d'extrême-gauche, à l'instar de la municipalité de Givors qui le reçoit le 8 novembre, Le Cour Grandmaison parvient à faire passer toutes les vessies qui se présentent à lui pour des lanternes. Qu'importe que l'histoire du XIXème siècle témoigne, au contraire, d'une islamophilie française, unique en Europe, qui verra naître le courant artistique et littéraire des orientalistes et leurs départements de recherche sur l'islam, qui portent, pendant un siècle, un regard si complaisant sur cette religion qu'il considère le hadith comme une source historique par défaut, concernant les premiers siècles de l'histoire islamique. Qu'importe que la colonisation française ait contribué, comme le décrit Quellien, à la diffusion de l'islam sur les terres colonisées. Qu'importe que le statut de l'indigénat, surtout en Algérie, soit le résultat d'une exigence des populations musulmanes, donc une faveur de l'administration française, afin qu'elles puissent continuer à être régies par les lois de l'Islam. Qu'importe qu'au cours de la période coloniale, la République, si complaisante avec l'Islam, ait persécuté les catholiques sur le sol français, notamment de 1901 à 1905 en chassant 30 000 religieux et religieuses de son sol (la moitié des membres des congrégations qui y étaient alors présents) et en tuant par armes à feu des paroissiens dans les églises à l'occasion des inventaires. Qu'importe que les armées de la conquête coloniale, même celles si décriées de Bugeaud en Algérie, aient été bien en deçà, en matière de cruauté, de ce que pratiquaient leurs adversaires arabo-musulmans, ou de ce qu'elles avaient pratiqué dans la répression de la guérilla catholique espagnole pendant l'occupation napoléonienne. Qu'importe que cette islamophilie française, ait été longtemps la conséquence d'une christianophobie de la République, née dans ce que l'historien Pierre Chaunu appelait la "messe de sang" : l'extermination des catholiques vendéens, 150 000 à 190 000 morts, soit plus que la somme de tous les morts de toutes les révoltes et de tous les mouvements sociaux de l'Ancien régime. Qu'importe que cette islamophilie se soit prolongée jusqu'à nos jours et explique la prise de conscience très tardive de la menace islamiste par nos autorités, malgré ses manifestations criminelles récurrentes. Qu'importe enfin que la France, pays "islamophobe" selon le faussaire Grandmaison, enregistre aujourd'hui, selon les chiffres de 2018 du ministère de l'intérieur, 1063 actes anti-chrétiens, 541 actes antisémites, et seulement 100 faits (en baisse par rapport à l'année précédente) qualifiés d'anti-musulmans.
Qu'importe tout cela, tant que Le Cour Grandmaison peut continuer à se remplir les poches en flattant les instincts d'un public déjà perfusé aux intraveineuses de haine anti-française par des milieux associatifs ou enseignants de gauche et d'extrême-gauche... Des actes anti-chrétiens ? Rien de plus normal pour Grandmaison et ses amis, au vu de l'idée qu'il se font de l'histoire du christianisme. Quant aux actes antisémites, on devine ce que Le Cour Grandmaison en pense depuis qu'il a participé, à l'université d'Évry où il sévit comme professeur, à un colloque du "centre Malcom X" (sic !) dans lequel on s'efforçait d'expliquer que la dénonciation de l'antisémitisme était un acte également "islamophobe" !

samedi 13 avril 2013

Lyautey ministre de la Guerre

La plupart des biographes de Lyautey ont été en général fort sobres au sujet de son court passage au gouvernement en qualité de ministre de la Guerre. Peut-être ont-ils pensé que cet épisode, dont la durée n'a pas excédé onze semaines, de fin décembre 1916 à mi-mars 1917, n'offrait dans une existence par ailleurs si riche et si bien remplie qu'un médiocre intérêt. Ou bien, cette brève période d'une grande carrière ayant constitué en somme un échec, convenait-il de ne point s'y appesantir. Erreur. La réussite ou l'échec dans la vie d'un homme n'ont point de signification majeure : il y a des échecs qui grandissent et des réussites qui déshonorent. En l'espèce, l'éphémère participation de Lyautey à un gouvernement métropolitain à un moment critique de la guerre de 1914 est très riche d'enseignements et projette une nouvelle clarté sur les qualités essentielles qui, si les circonstances s'y fussent prêtées, eussent fait de Lyautey un merveilleux conducteur de peuple.
Premières déceptions
La fin de l'automne 1916 et le début de l'hiver qui suivit marquait dans le déroulement de la Première Guerre mondiale une sorte de point mort, une phase d'attente avant l'ouverture indécise d'un nouveau chapitre. Un cauchemar, celui de Verdun, avait été clos au prix de sacrifices et d'un effort intenses. Après cette flambée d'héroïsme et cette affreuse hémorragie, quelle direction nouvelle fallait-il imprimer à cette guerre qui durait, s'invétérait comme un mal chronique dont on ne pouvait concevoir la fin ?
Le pays s'inquiétait. Chantilly s'endormait dans la sérénité olympienne d'un petit univers bureaucratique et clos : Plutarque commençait à mentir. Lourd de ses vingt-trois membres, le gouvernement sous la direction fluente de Briand était divisé, mal informé, impuissant à imprimer à la guerre une impulsion efficace et des impératifs méthodiques. L'opinion publique voulait qu'on sortît de l'immobilisme, réclamait des initiatives, s'énervait : Clemenceau lui prêtait sa voix.
Après des débats houleux à la Chambre, Briand obtint la confiance traditionnelle, mais assortie d'une mise en demeure de remanier son ministère pour en faire un organisme d'action. Il fallait donc choisir un ministre de la Guerre qui, après l'interrègne falot du général Roques, eût le prestige et l'autorité d'un Galliéni, prestige d'autant plus nécessaire qu'on allait démanteler la citadelle de Chantilly en substituant à son omnipotence dans la conduite de la guerre celle d'un Comité de Guerre composé, à l'exemple britannique, des ministres des Affaires étrangères, de la Guerre, des Finances et de l'Armement (celui-là nouvellement institué) et qu'on envisageait la nomination en qualité de commandant des Armées du Nord et de l'Est d'un nouveau généralissime effectif, tout en laissant à Joffre son titre assorti de celui de conseiller technique militaire du gouvernement.
Deux grands coloniaux dans la période initiale de la guerre avaient conjuré le désastre : Joffre et Galliéni. On compléta la trinité des coloniaux en recourant à Lyautey, et malgré certaines hésitations, en dépit de quelque pressentiments peut-être, le constructeur du Maroc ne pouvait pas ne pas répondre à l'appel pressant qui lui était adressé.
Mais d'entrée de jeu, certains procédés le surprirent et le froissèrent. C'est ainsi qu'il apprit par l'Agence Havas, sans en avoir été au préalable averti, que le Département de la Guerre n'aurait désormais plus sous son contrôle la direction de l'armement et des fabrications de guerre ni celle des transports et du ravitaillement. « On m'offre un ministère amputé », télégraphiait-il de Rabat. Aussi réservait-il son acceptation définitive après examen sur place de sa véritable situation au sein du gouvernement.
À l'arrivée à Paris, nouvelle déception. L'amiral Lacaze, intérimaire, a déjà investi le général Nivelle des fonctions de généralissime à la tête des Armées du Nord et de l'Est. Lyautey fut très contrarié de n'avoir eu aucune part à la prise d'une telle décision. La résolution complémentaire de créer au profit de Joffre le poste de conseiller technique du gouvernement le choquait également. L'état-major de ce conseiller technique n'allait-il pas entrer en conflit avec celui du ministre, et ce dernier, au demeurant, n'était-il point, en fait, le véritable et naturel conseiller du Comité de Guerre ?
Avant même d'avoir pris le moindre contact rue Saint-Dominique, Lyautey s'installa chez lui rue Bonaparte passablement hérissé, décidé à n'entrer en fonctions que sous bénéfice d'inventaire. Il fallait à tout prix calmer, apprivoiser ce pur-sang qui n'admettait guère la longe et qui déjà se cabrait... Philippe Berthelot, envoyé en éclaireur par Briand, accourut pour porter les premiers apaisements. La logique persuasive et le prestige lorrain de Poincaré, la caressante et cordiale bonhomie de Briand firent le reste. Le gouvernement comptait sur la camaraderie coloniale nouée à Madagascar pour atténuer la mauvaise humeur de Joffre qui parlait de se retirer sous sa tente. Lyautey avec un tact parfait réussit à faire accepter au vainqueur de la Marne un « modus vivendi » honorable.
De son côté, Lyautey finit par acquiescer à la réduction des attributions naguère dévolues à son département en cédant au caractère impérieux des nécessités nouvelles qui commandaient la mise au jour de deux ministères supplémentaires, celui du Ravitaillement et des Transports confié à Herriot et celui de l'Armement assumé par Albert Thomas, avec de part et d'autre deux sous-secrétaires d’État, Claveille et Loucheur. Il comprit, en outre, que le rôle du ministre était d'administrer l'armée et de pourvoir à ses besoins avec l'assistance de ces deux organismes et que la conduite politique de la guerre relevait du gouvernement qui fixait ses buts, le généralissime étant affecté à la conduite technique des opérations. Il reconnut enfin qu'il n'avait aucune prévention personnelle à l'endroit de Nivelle et qu'il l'attendait à l'œuvre et tout d'abord à l'exposé de ses conceptions.
« On va sacrifier des milliers de personnes pour rien… »
En fait, dès le lendemain de ses entrevues avec Poincaré et Briand, Lyautey reçut, toujours rue Bonaparte, la visite de Nivelle qui venait prendre contact et lui remit un petit papier résumant l'économie de ses projets. Lyautey ne manifesta point d'opinion, mais, relate Wladimir d'Ormesson, auteur d'un « Auprès de Lyautey » (dont il avait été l'officier d'ordonnance au Maroc) paru en 1963 chez Flammarion, « après le départ du général Nivelle, il donna de multiples signes d'agacement, d'impatience. On sentait qu'entre le généralissime et lui "ça n'avait pas collé" ».
Le 1er février 1917, les choses devaient d'ailleurs se gâter quand le colonel Renouard, mandaté par le GQG, vint exposer au ministre, dans tous ses détails, le fameux plan Nivelle.
André Maurois avait déjà donné une version dramatique de l'entrevue de Lyautey avec cet officier qui avait travaillé sous ses ordres dans le Sud-Oranais. Figé dans l'attitude que lui imposait la mission dictée par son chef du moment, il ne répondait rien aux objurgations de Lyautey qui, bouleversé par la communication dont il venait de prendre connaissance, lui demandait d'homme à homme, sous le sceau du secret, quel était son sentiment sur le document entre ses mains : « Allons, voyons, mon petit Georges, regarde-moi droit dans les yeux... Remets-toi un instant dans la peau de l'officier d'ordonnance d'Aïn-Sefra et dis-moi la vérité... Que penses-tu de tout cela ? » Alors le colonel abandonna son masque et se mit à pleurer : « Mon général, dit-il tout bas, je pense comme vous... »
Le surlendemain de l'entrevue avec le colonel Renouard, dans le train qui menait le général et sa suite sur le front belge pour une visite auprès du roi, Lyautey se retrouve avec M. d'Ormesson, qui témoigne : « Son courrier fait, Lyautey se mit à tourner en rond dans l'étroit wagon comme un écureuil dans sa cage. Cela lui arrivait parfois et c'était toujours le signe d'une grande émotion. Tout d'un coup il éclata. Il était au bord de la crise de nerfs. Il me dit - parce qu'il avait besoin de parler, de s'extérioriser : « Vois-tu, mon petit, c'est affreux... Je suis sûr, sûr, sûr... Je le sens, je le sais. C'est du « Kriegspiel », cela ne tient pas debout, c'est insensé, je l'avais pressenti du premier jour. Mes conversations avec Nivelle ne faisaient que me confirmer dans mes craintes, maintenant il n'y a plus le moindre doute dans mon esprit. J'ai compris, je suis sûr, sûr, sûr que je ne me trompe pas... Avant même de savoir ce que je sais à présent, j'avais fait part de mes anxiétés à Poincaré, à Briand... Ils me répondent toujours la même chose : « Cela ne vous regarde pas... Vous n'êtes pas chargé des questions militaires... Vous n'avez pas la responsabilité... Au surplus vous venez du Maroc... Vous n'avez pas manié de grandes masses... Vous n'avez pas l'expérience qu'ont nécessairement acquise ceux qui ont commandé sur le Front de France... » C'est peut-être vrai d'ailleurs... Peut-être Nivelle a-t-il raison ? Voit-il juste ? Peut-être ai-je tort ? Et pourtant non, non, non, je suis sûr que mon instinct ne me trompe pas... Je n'en peux plus d'assister aussi impuissant, désarmé, absorbé par des besognes stupides ou sans importance quand j'ai la conviction qu'on va sacrifier des milliers de personnes pour rien ; quand j'ai la certitude que la guerre n'est pas menée sérieusement ; que ce n'est pas comme cela qu'il faut agir ; qu'on perd un temps précieux, que nous sommes au trentième mois de la guerre et que la France était déjà saignée à blanc… » Lyautey était en proie à une véritable crise de désespoir. Il ne pouvait plus se contenir. »
Qu'on nous pardonne cette longue citation mais elle est capitale. Lyautey avait vu juste. Son don d'intuition, son sens critique s'insurgeaient contre l'élucubration dans l'abstrait, fondée sur le mépris de l'ennemi et la surestimation des forces propres dont on dispose, d'un de ces stratèges à plan (et rata-plan), imbus d'une immense satisfaction d'eux-mêmes et d'une obstination correspondante qui les font s'engager dans l'erreur et, c'est le pire, en dépit du résultat désastreux qui en est le fruit, persistent à soutenir qu'eux seuls avaient raison et que les faits seuls en l'occasion avaient tort. De récents conflits ont montré que l'espèce de ces dangereux va-t-en-guerre n'est pas éteinte.
En dehors des conseils et des audiences, des visites de parlementaires venus l'entretenir de petites histoires de leurs circonscriptions, recommandations ou passe-droits à rétablir affectant leurs électeurs, de colloques avec des généraux peu perméables, Lyautey devait faire face à tout moment à de menus accrochages ou obstacles répétés qui l'accablaient.
Afin de discuter de la conduite des opérations, la Chambre voulait une fois de plus instituer une séance secrète. Lyautey insista près de Briand pour que le gouvernement s'y opposât. L'aviation était encore une arme à ses débuts ; on ne pouvait étaler son programme de création, les problèmes délicats s'y rapportant, devant six cents parlementaires sans risque d'indiscrétion. Des dirigeants allemands ne s'étaient-ils pas vantés auprès de certains neutres d'avoir en main les comptes-rendus complets des débats en comité secret très peu de temps après les séances ? Briand avait pour méthode de ne point s'opposer de front à ses ministres ; quitte à « attendre et voir » et à en faire ensuite à sa tête. Il se déclara d'accord avec Lyautey. Fort de cette assurance, celui-ci partit pour Londres où une importante conférence interalliée allait avoir lieu. Briand, qui devait en faire partie, se récusa au dernier moment en raison du climat politique orageux qu'il convenait, assurait-il, de surveiller de près.
À son retour de Londres, le 14 mars, Lyautey, se rendant au Quai d'Orsay, y apprit que Briand n'avait pu résister à la pression parlementaire et se trouvait forcé d'accepter le comité secret. Il s'inclina, mais, durant le déroulement des débats, resta muet pour marquer sa réprobation, laissant s'expliquer les officiers désignés en qualité de commissaires du gouvernement.
Il ne prit la parole qu'à la reprise de la séance publique. Mais, voulant démonter l'inopportunité d'une telle procédure, il déclara tout à trac au début de son discours que cette méthode fâcheuse « exposait la Défense nationale à des risques pleins de périls ». La suite est souvent racontée. Aussitôt tumulte indescriptible, concert d'interruptions, clameurs. Malgré les efforts de Deschanel qui tentait d'apaiser la tempête, Lyautey ne put continuer, gagna la sortie. Le soir même, il démissionnait. Briand, pendant l'algarade, était resté immobile à son banc sans intervenir. Le départ de Lyautey allait entraîner d'ailleurs la chute du cabinet tout entier.
M. d'Ormesson se demande à la fois comment Lyautey avait pu commettre une telle faute de tactique oratoire et pourquoi ce manque d'adresse avait entraîné un tollé aussi violent. Il est bien certain qu'enrobée dans le cours ou à la fin d'un discours par ailleurs plein de bon sens et de vues saines et justes, d'après le texte qui nous en a été conservé, et que la Chambre ne devait pas connaître, la phrase incriminée aurait peut-être soulevé des « mouvements divers » mais que, survenant en guise d'exorde alors que l'attention de l'auditoire n'était pas encore émoussée, mais au contraire toute tendue, elle cinglait de front l'amour-propre à vif de l'assemblée nerveuse. La vérité est qu'il y avait, dans les couloirs et sur les travées de la Chambre, un climat défavorable à l'endroit de Lyautey alors même qu'il avait su plaire aux parlementaires ayant eu directement affaire à lui.
Lyautey avait ramené du Maroc ses fidèles immédiats, militaires de métier, gens du monde mobilisés, agents de la Carrière, tous hommes jeunes, certains bien titrés dans l'armoriai et convaincus de son génie. Du côté de Lyautey, aucune mégalomanie, pas de trace d'auto-mysticisme le transformant à ses yeux propres en oint du seigneur appelé par un décret nominatif de la Providence à s'identifier à la France, mais simplement, en une passe difficile de son histoire, le désir simple et puissant de la servir de toute la force de son intelligence et de son expérience. Un Lorrain patriote, sans croix de Lorraine.
Malheureusement ni l'un ni les autres ne connaissaient les milieux parlementaires, leur susceptibilité touchant leurs privilèges et leur méfiance vis-à-vis d'un soldat prestigieux, mais considéré comme réactionnaire, entré dans leurs jeux par la bande.
« Je me meurs de la France »
Les quelques semaines passées par Lyautey au ministère ne furent pourtant pas inutiles. Il fit preuve de clairvoyance non seulement dans l'examen du plan Nivelle qu'il déplorait et dont il fut impuissant à empêcher l'exécution qui devait confirmer ses craintes, mais encore dans les conférences interalliées de Rome et de Londres où il plaida chaleureusement la réorganisation du commandement dans le sens d'une unité étroite et solidaire que Clemenceau un peu plus tard devait faire aboutir.
Les décisions primordiales dans la conduite de la guerre prises tour à tour par Painlevé et Clemenceau, Lyautey en traça le chemin. Ce fut dans ces deux ministères que le ministère Lyautey porta ses fruits. « Son échec, dit M. d'Ormesson dans une excellente formule, fut un effort prématuré. » Ajoutons : fécond et décisif.
Il n'y eut pourtant que le maréchal Pétain pour rendre pleinement justice à l'action de Lyautey durant son ministère. Ministre de la Guerre à son tour en 1934, le jour des obsèques nationales du maréchal Lyautey, le vainqueur de Verdun déclara : « Dans une claire notion des exigences de l'heure, Lyautey comprit tout de suite qu'il fallait aux armées alliées un chef suprême, faute de quoi les efforts les plus héroïques resteraient vains et dispersés. C'est à la propagation de cette idée, à la réalisation de la concentration nécessaire des volontés et des moyens qu'il se consacra tout entier. Pour cela, il s'efforça de réunir dans ses mains, comme il l'avait toujours fait, toutes les ressources, toutes les forces, toutes les responsabilités. »
Après cette expérience avortée, en dépit des efforts de quelques semaines durant lesquelles l'imagination constructive et réaliste de Lyautey s'était heurtée à un bloc infranchissable, le retour au Maroc fut pour lui celui d'un prince exilé qui retrouve son royaume. Loin des contraintes et des résistances occultes ou déclarées, le chef respirait à nouveau, s'épanouissait à l'aise dans un cadre qui était le sien car il l'avait formé.
Cependant, il resta désormais dans l'âme de Lyautey une blessure secrète. Un ressort était atteint, qui ne fut jamais entièrement retendu. Introduit pour la première fois au sein d'un gouvernement dans une époque dramatique, Lyautey s'était cru capable, confiant en sa "baraka", de réaliser un haut dessein, s'il était appelé un jour à tenir la barre : la visée de redresser la destinée de son pays qu'il sentait depuis longtemps pleine de périls et d'incertitudes. Idée exempte chez lui de tout appétit de pouvoir pour le pouvoir, unique goût de rénover et de construire. Victime des circonstances et des hommes, il avait dû à jamais cesser de caresser la chimère d'une telle entreprise. Il en conçut une amertume qui le poursuivait sans cesse pendant sa vieillesse. Il n'avait pu donner sa mesure sur un théâtre plus vaste que celui du Maroc. Il n'avait plus foi en son étoile.
« J'ai raté ma vie », répétait-il souvent. Aveu poignant, injustifié, chez cet homme comblé d'honneurs, le dernier des grands proconsuls à l'apogée de notre Empire. Dans ces années 1930 qui marquèrent à la fois la fin de l'après-guerre de 14-18 et où commença l'avant-guerre de 1940-1944, voyant grandir la montée des périls, il ajoutait : « Je me meurs de la France. » Il mourut le 27 juillet 1934.
« Mon pays me fait mal », devait aussi dire dans sa prison, dix ans plus tard, et à la veille d'être fusillé, pressentant les horreurs en cours et à venir de la Libération, un jeune écrivain ardent et noble que Lyautey, s'il avait tenu un tel sort entre ses mains, n'aurait jamais fait mourir.
C'est une des mélancolies de l'histoire que d'y voir surgir des hommes comme Lyautey marqués pour un grand destin de conducteur ou de réformateur et qui n'ont pu l'accomplir parce qu'ils sont venus trop tôt ou trop tard, enfin pas au moment.
Frédéric BARTEL. Écrits de Paris décembre 2010

lundi 25 juin 2012

Lyautey contre Lavigerie et Crémieux

L’échec de l’Algérie française date du lendemain de la guerre de 1870 quand le régime civil remplaça le régime militaire. La colonisation de l’Algérie se fit alors au nom de l’universalisme républicain qui prétendait transformer les musulmans en Français grâce à l’ « école de la République ».
Dans ce numéro spécial de l’Afrique Réelle [de Juin 2012], est reproduit un document peu connu. Daté du 1er décembre 1870, au lendemain donc de la défaite française face à la Prusse, ce texte fut écrit de la main de Mgr Lavigerie (1) à l’intention d’Adolphe Isaac Crémieux (2), alors en charge des affaires algériennes. Le prélat y livre ses intentions résolument jacobines au sujet de l’Algérie, faisant ainsi cause commune avec le farouche républicain qu’était Crémieux. Les deux hommes se trouvèrent alliés pour détruire les Bureaux arabes, cette élite de l’armée française qui avait réussi la pacification de l’Algérie avec peu de moyens, pratiquant la politique du prestige, du respect et de la différence, à l’image de ce que feront plus tard les Affaires Indigènes au Maroc sous Lyautey (3) et ses successeurs. Or, Mgr Lavigerie et Adolphe Isaac Crémieux considéraient tous deux, à juste titre d’ailleurs, que les Bureaux arabes étaient un obstacle à la colonisation, protecteurs qu'ils étaient des indigènes et de leurs biens. Crémieux dénonçait également leur peu de zèle républicain, ce corps d’élite étant effectivement largement monarchiste. Leur disparition signa l’échec de l’Algérie française. A l’opposé de Mgr Lavigerie et de Crémieux, Lyautey ne voulut pas changer l’homme et c’est pourquoi il a réussi au Maroc. Il ne s’était en effet pas fixé pour but de donner aux Marocains d’autres ancêtres que les leurs. Il n’avait pas, comme le déclara avec arrogance le président Sarkozy dans son « discours de Dakar », l’intention de les faire « entrer dans l’Histoire », eux qui en ont une, glorieuse et ancienne.
La vision de Lyautey présentait deux caractéristiques principales qui sont l’exact contre-pied de ce que voulaient Crémieux et Mgr Lavigerie :
  •  – Selon lui, la colonisation n’était pas éternelle car il avait bien vu que les colonies, départements d’Algérie compris, étaient à la France, mais n’étaient pas la France. Transposée aujourd’hui cette idée permettrait de parler d’islam en France et non d’islam de France, ce qui n’est pas la même chose
  • – C’était une forme d’ « ethno-différentialisme » avant l’heure car elle n’impliquait ni assimilation, ni intégration, qui sont d’abord des pertes de substance vive pour les uns comme pour les autres. Elle ne débouchait ni sur l’acculturation républicaine, ni sur la christianisation des musulmans. Lyautey était pourtant plus que « bon » catholique, mais, tout comme Charles Maurras, il faisait la part entre le politique et le religieux. Homme de terrain, il avait tout simplement observé que les peuples du Maghreb sont « autres ».
L’histoire a donné raison à Lyautey contre Lavigerie et Crémieux. Quant à De Gaulle, s’il voyait juste quand il déclara à Jacques Soustelle que l’intégration était « un danger pour les Blancs, une arnaque pour les autres », la manière dont il s’y prit pour « soulager » la France de ce qu’il nommait « le fardeau algérien » fut à la fois odieuse par son inhumanité, honteuse par sa mise en oeuvre et criminelle par ses conséquences. D’autant plus que la victoire militaire française étant totale dès 1959-1960, des solutions autres que celle de la remise du pouvoir à la clique du FLN étaient envisageables.
Bernard Lugan éditorial  L’Afrique Réelle http://www.polemia.com
15/06/2012
Notes de la rédaction :
(1) homme d’Eglise, nommé en 1867 archevêque d’Alger et de Carthage, fondateur de la société des missionnaires d’Afrique (les Pères blancs) en 1869.
(2) avocat, homme politique français, franc-maçon, député, membre du gouvernement provisoire de 1848 et ministre de la Justice dans le gouvernement de Défense nationale de 1870, surtout connu par le décret du 24/10/1870, à qui il a laissé son nom, octroyant la citoyenneté française aux juifs d’Algérie, mesure parfaitement discriminatoire à l’égard des « indigènes musulmans ».
(3) militaire français, officier pendant les guerres coloniales, premier résident général du protectorat français au Maroc en 1912, ministre de la Guerre lors de la Première Guerre mondiale, puis maréchal de France en 1921, académicien.

mercredi 23 mai 2012

ALGER 1830 : Une colonie fiscale turque

Suite au voyage de M. Sarkozy en Algérie et aux débats qu’il a suscités, il nous a paru opportun de nous interroger sur ce qu’était ce pays avant la colonisation. Nous avons demandé à J.-P. Péroncel-Hugoz, qui fut correspondant du Monde à Alger, et dont les livres témoignent d’une profonde intelligence de tout ce qui a trait au monde musulman, de nous éclairer à ce sujet. Nous le remercions de nous avoir adressé la précieuse analyse suivante.
En 1830, l’Algérie n’existait pas. La France allait l’inventer. Le mot même d’”Algérie” a été forgé par nous. On ne connaissait alors que “la Régence d’Alger”, abri de pirates et corsaires islamo-méditerranéens, colonie fiscale ottomane depuis le XVIe siècle.
Le pouvoir turc ne contrôlait guère que la bande côtière jusqu’à Médéa, et encore seulement les localités où le sultan-calife de Constantinople entretenait des soldats, souvent d’ailleurs chrétiens renégats, anciens captifs convertis par intérêt à l’islam : les fameux “Turcs de profession”... De temps en temps, une mehalla, cohorte armée, partait en quête de l’impôt dû à la Sublime-Porte. Les Juifs indigènes, eux, interdits de port d’armes, en tant que dhimmis de l’islam (“protégés-assujettis”), et majoritairement citadins, ne pouvaient échapper au fisc auquel ils devaient en particulier un impôt appliqué à eux seuls (et aux chrétiens libres, s’il y en avait eu) : la gizya. Les Arabo-Berbères, de même foi que les Turcs, et donc supportant sans trop rechigner l’autorité de leur coreligionnaire, le dey, adoubé par Stamboul, se faisaient en revanche tirer l’oreille pour verser la taxe impériale. Il fallait aller la quérir dans les douars ou les médinas, au besoin par le cimeterre.
On ne parlera jamais pour autant de “colonialisme” ottoman (ni a fortiori arabe bien que celui-ci ait auparavant lésé ou détruit les cultures berbères...), bien que cette domination n’ait laissé derrière elle que quelques forteresses, minarets, villas et recettes de sucreries, tandis que la colonisation française, si bénéfique en matière de santé, travaux publics, distribution d’eau ou extension des terres arables se trouve sans cesse sur la sellette. Pourtant, loin d’avoir pris l’allure d’un “génocide” (comme celui des Amérindiens par les Anglo-Saxons), la mainmise française sur l’Algérie fit passer la population autochtone, en un gros siècle, de 3 millions à 9 millions d’âmes... Dû à notre philanthropie chrétienne armée de nos thérapeutiques, ce bienfait démographique, qui explique d’ailleurs notre éviction finale du pays, ne sera jamais au grand jamais reconnu par les Algériens car il provient de non musulmans.
Il n’y a pas d’autre explication. Au reste, ce comportement socio-confessionnel est général et normal en Islam. Il est exacerbé en Algérie par l’échec absolu du “socialisme islamique” au pouvoir depuis l’indépendance en 1962, échec que Ben-Bella, Boumediène, Bendjedid, et à présent le président Bouteflika n’ont pu masquer qu’en menant à hauts cris en permanence le procès du “colonialisme” français, face auquel la France officielle n’a jamais réagi, en dépit des munitions historiques à sa disposition.
Attaque et prise d’Alger le 4 juillet 1830 Alger en 1830 était aussi l’un des derniers ports nord-africains - sinon le dernier depuis que l’Empire chérifien en 1818 avait mis fin à l’activité corsaire de Salé -, conservant une activité de “course” en Méditerranée avec abordages de nefs commerçantes et enlèvements de civils sur le littoral des États chrétiens, d’où un marché d’esclaves en Alger, l’esclavage étant, on le sait, licite en islam. Charles X, roi très-chrétien s’il en fut, brûlait de réduire ce “nid de pirates”. Il y fut encouragé par le coup d’éventail intempestif que le dey d’Alger donna un jour de 1827 à notre consul à propos - et c’est là où la France, pour une fois, était fautive - d’une dette du Directoire pour une livraison de blé que lui avait alors fourni la Régence. Le rachat de ladite dette par deux hommes d’affaires israélites, Bacri et Busnach, avec en outre peut-être un tripatouillage souterrain de Talleyrand, explique que le dossier ait traîné jusqu’à la fin de la Restauration et doive être signalé comme l’une des causes de l’expédition de 1830 à Sidi-Ferruch.
Vu le contexte international de l’époque, si la France n’était pas à ce moment-là intervenue militairement en Alger, l’envieuse Albion (en concurrence ou en tandem, peut-être avec l’Espagne, laquelle n’avait quitté Oran, à la suite d’un séisme, qu’à la fin du XVIIIe siècle) y serait probablement allée, et le Maghreb ne serait pas aujourd’hui aussi largement francophone : deux Tunisiens sur trois, un Algérien sur deux, un Marocain sur trois utilisent à présent la langue de Bugeaud et Lyautey...
PÉRONCEL-HUGOZ* L’Action Française 2000 du 3 au 16 janvier 2008
* Ancien correspondant du Monde en Alger, directeur de “La Bibliothèque arabo-berbère” chez Eddif, à Casablanca, Péroncel-Hugoz vient de publier Petit journal lusitan (Le Rocher, Monaco).

mardi 8 mars 2011

Bernard Lugan : « L’exception marocaine » (archive)

De retour d’un long périple au cours duquel il a séjourné une fois de plus au Maroc, le professeur Bernard Lugan nous parle de ce pays qu’il chérit plus qu’un autre.
Le Libre Journal : Vous parlez souvent d’exception marocaine. Qu’est-ce à dire ?
Bernard Lugan : Sur le continent africain, cette exception est historique, religieuse et institutionnelle, mais ces trois éléments, qui sont étroitement liés, dépendent du fait monarchique.
En Afrique, où l’Etat-nation est inconnu, le Maroc constitue un cas à part. Ce pays existe depuis 788. Quand Hugues Capet est élu roi de France en 987, l’Etat marocain a déjà un siècle d’existence !
La seconde exception tient au fait que le Maroc est dirigé par un “commandeur des croyants” puisque les Alaouites descendent du prophète Mohammed.
La troisième exception marocaine est la clé de voûte de l’ensemble ; il s’agit du fait monarchique qui, seul, permet la durée, la continuité, la permanence dans l’action. Ce que Mohammed n’a pas eu le temps de faire, Hassan II l’a réalisé et son fils fera de même lorsque les temps seront venus.
L.J. : Vous opposez l’histoire millénaire du Maroc à celle de l’Algérie que vous présentez comme une création coloniale française…
B.L. : Le Maroc est une nation millénaire. La nation algérienne - qu’on le veuille ou non - n’existe pas. Ses populations ne se trouvèrent jamais unies face à un ennemi commun. L’Algérie est multiple ; c’est la France jacobine qui en fut un cadre administratif, une “façon” d’Etat.
L.J. : Pays berbère, le Maroc a été arabisé. De quelle manière ?
B.L. : C’est durant le règne de Dioclétien que s’amorça le grand repli romain (284-305).
Quand l’Empire romain disparaît, les populations de l’ancienne Tingitane, abandonnées à elles-mêmes, ne verront passer ni les Vandales, ni les Byzantins et conserveront donc intactes toutes leurs particularités jusqu’à l’islamisation du VIIIe siècle.
Les Arabes sont arrivés au Maroc en trois vagues : les conquérants aux VIe-VIIIe siècles, les Beni Hillal au XIIe siècle et les Beni Maqil aux XIIIe-XIVe. Avant l’islamisation, les tribus berbères n’ont jamais été unies, n’ont à aucun moment constitué une nation. Pas de lien fédérateur entre elles. Même si, à plusieurs reprises, elles résistèrent aux conquérants étrangers. Si une identité berbère a existé, il n’y eut ni Etat ni nation berbère ; même sous Massinissa.
L’histoire du Maroc débuta avec l’islamisation qui, en plus de permettre la création d’un noyau d’Etat, introduisit la langue arabe, langue du culte et bientôt instrument de communication et de culture. Si le Maroc fut rapidement islamisé, il ne fut cependant que tardivement arabisé et nous sommes, là encore, en présence d’une grande caractéristique marocaine.
Le fondateur de la nation marocaine, Idriss 1er, constitua un Etat indépendant des deux grands pôles du monde musulman qu’étaient alors Bagdad et Cordoue. En sa descendance, l’unité nationale entre les deux composantes humaines du Maroc fut symboliquement et charnellement scellée puisqu’il épousa Kenza, la fille d’Ishaq, le chef des Berbères Awarba qui vivaient dans la région de Oualili (Volubilis).
L.J. : Selon vous, l’islam serait plus profondément ancré au Maroc qu’en Algérie. N’est-ce pas là un paradoxe ?
B.L. : L’Algérie n’était pas islamiste, tandis qu’au Maroc l’islam a toujours été le pilier national renforcé par le “chérifisme” de son souverain descendant du prophète.
L’Algérie a été romanisée, puis christianisée en profondeur. Pas le Maroc.
Moins romanisé, moins christianisé que les anciennes provinces romaines de l’est du Maghreb, le Maroc berbère est passé du paganisme à l’islam sans hésitation.
La différence est notable avec les mondes berbères du reste de l’Afrique du Nord, surtout ceux de l’actuelle Algérie, où nous avons des exemples de nombreuses apostasies. Où nous savons que, plus ou moins clandestin, le christianisme s’est maintenu durant plusieurs siècles. Au Maroc, rien de tel car, à l’exception des villes en partie romanisées puis christianisées, le pays était demeuré berbère et païen.
Plus important encore et, une fois de plus à la différence de l’Algérie et de la Tunisie, les Berbères marocains n’ont pas participé aux grandes insurrections anti-islamiques de Qusayla et de la Kahina. Deux expéditions ont suffi pour que l’islam y soit introduit, accepté et jamais plus remis en question. Certes, il y eut des résistances locales contre Uqba ben Nafi el Fehri et Musa, mais à aucun moment il n’y eut de soulèvement général.
L.J. : Mais les Berbères marocains se soulevèrent pourtant contre les conquérants arabes dans les années 730-740.
B.L. : Les Berbères marocains avaient accepté l’islamisation ; ils se soulevèrent, en effet, avec violence quelques années plus tard contre la présence arabe mais, au nom de l’islam et sans jamais remettre en question leur nouvelle religion. Ce soulèvement fonde d’ailleurs la nation marocaine par la rupture qu’il provoque avec l’Orient intégré à l’Empire omeyyade en 708, il s’en est en effet séparé dès 740. Le prétexte de la rupture fut religieux : l’adoption de l’hérésie kharijite et non l’apostasie apporte bien la preuve de la solidité, de la réalité de la conversion des Berbères à l’islam.
La cause profonde de la révolte fut un sentiment de perte d’indépendance face au pouvoir des califes et de leurs représentants arabes installés au Maroc.
Avec l’unité religieuse islamique, et pour la première fois dans l’histoire de la région, l’anarchie berbère se trouva “canaliste“. Ce monde fortement individualisé, séparé en de nombreuses tribus fières de leur autonomie, de vallée à vallée, va, avec l’islam, connaître une unité par la cohésion religieuse ainsi créée entre les tribus. Le Maroc millénaire est bien fils de l’islam.
L.J. : Une fois de plus, vous opposez Maroc et Algérie…
B.L. : Oui, car il n’y eut rien de tel en Algérie, où l’islamisme radical est largement la compensation d’un peuple frustré ayant conscience qu’il ne constitue pas une nation authentique et qui pense avoir trouvé dans la forme la plus figée de la religion musulmane un dérivatif à ses humiliations. C’est en ce sens que la situation est explosive car, le pays étant sans bases réelles, sans racines historiques et nationales, les mollahs algériens ont bâti à force de démagogie, par le poignard et les bombes, un islam idéal, révolutionnaire, désincarné mais sanguinaire et totalement idéologique. Face à lui, le laïcisme militaro-socialiste qui tient lieu de philosophie de survie aux profiteurs du régime est condamné à la fuite en avant.
L.J. : Peut-on véritablement soutenir, comme vous le faites, que le Maroc fut la victime des partages coloniaux et que l’Algérie aurait été favorisée à ses dépens ?
B.L : C’est tout à fait artificiellement que la France a territorialement favorisé l’Algérie lorsqu’il s’est agi de fixer les frontières sahariennes. L’Algérie était alors territoire français. Pas le Maroc. Dans ces conditions, l’Algérie, création politique française, reçut la plus grande partie du Sahara sur lequel, et par définition, elle n’avait exercé aucune souveraineté par le passé.
L.J. : Pourquoi dites-vous que l’Algérie n’est présente au Sahara que depuis 1962 ?
B.L. : Tout simplement parce que l’Algérie naît cette année-là. Auparavant, l’Algérie n’a jamais existé.
L.J. : Mais où voyez-vous que la France a favorisé l’Algérie aux dépens du Maroc ?
B.L. : La loi du 24 décembre 1902 donna naissance aux “Territoires du Sud“, c’est-à-dire au Sahara français, ayant leur budget et leur administration distincts de ceux de l’Algérie. La loi du 20 septembre 1947 relative au statut de l’Algérie supprima cette entité administrative, mais la loi du 10 janvier 1957 créa l’OCRS (Organisation commune des régions sahariennes, qui englobait les régions sahariennes sous autorité française).
Longtemps, la France ne reconnut pas les droits politiques de l’Algérie sur le Sahara alors que le GPRA (Gouvernement provisoire algérien) considérait l’ensemble des régions sahariennes françaises comme faisant partie de la future Algérie indépendante. Tout changea le 5 septembre 1961 quand, lors d’une conférence de presse, le général De Gaulle parla pour la première fois du « caractère algérien du Sahara ». L’Algérie se posera désormais en héritière territoriale de la France, alors que le Maroc se voyait amputé territorialement au profit de l’Etat algérien venu au monde le 1er juillet 1962, c’est-à-dire douze cents ans après sa propre naissance…
C’est dans ces conditions que Tindouf, ville indubitablement marocaine, a été attribuée à l’Algérie.
L.J. : Vous faîtes souvent référence au maréchal Lyautey. En quoi son action fut-elle à ce point importante pour le Maroc ?
B.L. : Parce que Lyautey, qui n’était ni un jacobin ni un universaliste, savait que l’éducation “à la Française” n’allait pas, selon sa formule, « transformer les petits Marocains en descendants de Vercingétorix ». Il avait compris qu’au Maroc il était en présence d’un vieil Etat, d’une vieille civilisation et que le protectorat n’était pas la départementalisation. Il savait qu’à la différence de l’Algérie, création administrative française, le Maroc avait son histoire, qu’il fallait préserver. Son obsession était de ne pas “algérianiser” le Maroc. Il était donc respectueux à l’extrême de ses institutions. « Nous sommes ici chez eux », avait-il coutume de dire.
Sa mission était claire : aider l’Etat marocain à se reconstruire tout en franchissant le cap de la modernité, mais sans rien abandonner de son âme. Tout autre que lui eût cherché à “franciser” (”à jacobiniser”) le Maroc. Lyautey fut donc en place au bon moment.
Le Libre Journal de la France Courtoise - 93 du 11 avril 1996

vendredi 16 juillet 2010

Pierre-Savorgnan de Brazza

À ses heures difficiles, la France doit regarder vers les hommes qui, jamais, ne lui. manquèrent. Les Lyautey, les Lamy, les Marchand, les Courbet, les Van Vellenhoven doivent être les modèles. Un Brazza, dont on vient de fêter le centenaire, lui aussi, un exemple. Le gouvernement de l'époque sut-il tirer de ces hommes tout ce qu'on pouvait attendre de leur énergie ? Non, certes. Brazza se heurta à de graves difficultés; il en triompha par sa ténacité et donna un empire à la France au prix de sa santé et de sa fortune personnelle.
Dès l'École Navale, où il entre jeune, Brazza s'est pénétré de l'idéal de Livingstone : conquérir de nouvelles données à la science et nouer avec des peuples inconnus des relations avantageuses pour sa patrie. Il est dans chaque domaine scientifique une zone d'inconnu qui constitué un pôle d'attraction, de préférence à toute autre : pour Brazza, c'est le cours de l'Ogooué, exploré par le lieutenant de vaisseau Aymes, en 1867.
Parmi tous les mystères du continent noir, pourquoi celui-ci ? Parce que le futur explorateur pense que ce fleuve n'est autre que la Loulaba de Livingstone qui, après avoir traversé les lacs de la région Manieina, s'incurve à l'ouest. La Lovalaba, le Congo.
Y a-t-il là de quoi passionner un homme, au point de lui faire tout sacrifier à cette idée ?
Seuls le peuvent comprendre ceux qui ont rêvé parfois devant les flots lourds de mystère d'un grand fleuve chargé de toute la magie d'un continent. De sourdes incantations montent de ses eaux, qui arrivent encore obscurcies par l'ombre verte de la forêt impénétrable. Ces remous disent la rage guerrière des tribus, son grondement, c'est l'écho des tam-tams lointains, ses courants évoquent les élans des populations opprimées, la vie broyée qu'il charrie décèle toute une puissance de création inutilisée et qu'il est si tentant de mettre à la portée de notre civilisation.
UN HOMME.
Et c'est pour cela que le jeune enseigne de Brazza part, en 1875, avec trois Européens, douze raptots et cinq interprètes pour s'enfoncer dans les profondeurs de l'Afrique Équatoriale; c'est pour cela qu'il affronte une vie de difficultés, de privations, de soucis, qu'il apprend les dialectes indigènes, qu'il souffre de la faim, de la soif, des fièvres.
C'est pour cela que, « gentleman silencieux comme un duc », il lutte pas à pas pendant deux ans pour arracher à l'Ogooué son secret et conclure que : « ce fleuve n'était pas, comme on l'avait pensé, une voie pour pénétrer dans l'intérieur ».
Brazza n'a pas, lui, comme Livingstone, ce ressort puissant : la foi, le besoin d'évangéliser. Mais il a un autre stimulant : la grandeur de son pays. Il s'est d'ailleurs engagé, vis-à-vis de ses chefs, à poursuivre à travers la brousse son voyage dans le cas où l'Ogooué ne serait pas ce qu'il pensait. Au-dessus de sa passion scientifique, il met cette obligation qu'a tout officier : « Servir ».
Servir son pays ? Mais, dira-t-on, Savorgnan de Brazza était Italien de naissance, né à Home le 25 janvier 1852. Et c'est un fait.
Septième fils d'une famille comprenant douze enfants, il descendait, par son père, a-t-on dit, de l'empereur Sévère, et par sa mère d'une famille patricienne de Venise qui eut par deux fois l'honneur de fournir un Doge à la Sérénissime République.
Il n'empêche qu'après avoir sollicité et obtenu son admission à notre École Navale à titre étranger, il a fait la guerre de 1870 à bord de la frégate cuirassée la Revanche, l'une des unités combattantes de l'escadre de la mer du Nord. C'est de son bord qu'il a formulé sa demande de naturalisation, insistant, pour la justifier, sur le fait qu'il devait moins à son pays natal qu'à la France.
Il était Français de tempérament et de cœur.
Brazza demeura toujours un conquérant pacifique, sans cesser d'offrir les qualités de l'officier : solidarité totale avec ses collaborateurs, coude à coude avec les seize hommes qu'anime sont exemple, fidélité à sa mission, obéissance à ses chefs. Après sa déception quant à l'Ogooué, il a poussé jusqu'à l'Alima, en pleine région hostile. La Likona est atteinte en août 1878. Les jambes de Brazza sont couvertes de plaies. Il n'est pas un homme de son escorte qui ne soit exténué. Quand il rentre en France, c'est après trois ans d'absence.
Par l'abondant courrier qu'il a trouvé à Libreville, il a appris l'exploration du Congo par Stanley. Il comprend quelle magnifique partie la France a à jouer dans ces régions de l'Afrique qu'il vient d'explorer en son nom, mais à condition d'agir sans délai.
Le rêve de l'élève à l'École Navale a fait place à un autre, plus vaste, dont la France doit être la seule bénéficiaire.
BRAZZA EN FACE DU ROI DES BELGES.
Il arrive à Paris dans les derniers jours de 1878; il n'est plus qu'un squelette vivant, vêtu de loques; il est visiblement à bout de forces, mais son visage aristocratique, émacié par les privations, rayonne d'une joie très pure.
Le roi des Belges, Léopold II, après avoir fondé l'Association internationale et le Comité d'études du haut Congo, a compris tout le parti qu'il pourrait tirer des découvertes de Stanley et l'a intéressé à ses projets africains.
Et voici qu'il convoque Brazza à Bruxelles.
Il le reçoit avec bienveillance, se passionne au récit qu'il lui fait de son exploration, lui déclare d'homme à homme qu'il a, lui, Brazza, un rôle de tout premier plan à remplir en Afrique s'il consent à se mettre à la disposition de la colonie que la Belgique se propose de créer en Afrique.
- Sire, lui oppose alors Brazza avec courtoisie, Votre Majesté oublie que je suis officier français. Si elle désire quelque chose de moi, c'est au seul gouvernement de mon pays qu'il faut qu'elle s'adresse.
Le roi insiste, Brazza, reste sur ses positions.
Alors, cette conclusion du souverain, homme d'affaires :
- Est-il possible que ces minces galons soient l'obstacle de la belle carrière que je veux vous ouvrir ?
Brazza reste fidèle au pavillon qu'il a adopté.
Il ne dispose que des maigres ressources d'une expédition au rabais. Cent mille francs - dont dix mille seulement versés au départ - en face des millions de Stanley. Il puisera dans son patrimoine.
Un journaliste belge, que cite le général de Chambrun dans son livre sur son beau-frère Brazza, a laissé de curieux portraits comparés des deux grands explorateurs.
« Stanley est petit, écrivait-il, Brazza est grand. Chez le premier, des cheveux grisonnants surplombent un visage ovale, terminé par un menton glabre, et les yeux ont tout d'abord une fixité froide qui gèle.
« Une chevelure d'un noir d'encre, une barbe de même couleur, taillée à la François 1er, encadrent chez l'autre un visage mince, dont le nez allongé semble également emprunté au vainqueur de Pavie, dont les yeux vifs et souriants ont comme un reflet du soleil méridional.
« Debout, Stanley se tient droit comme un I. Brazza, lui, s'incline avec une gracieuse souplesse; il a même, en tous temps, l'aspect un peu courbé de ces gens de haute taille qui paraissent craindre de se heurter en passant sous les portes et sous les lustres.
« Quant à l'accent des deux voyageurs, il présente le même contraste.
« L'ancien reporter du Herald a la parole lente, nette, mesurée, qui s'avance en tâtonnant, avec précaution; chez l'officier de marine français, le débit est précipité, plein de saccades et la phrase s'embrouille parfois dans la rapidité de sa course, mais sans cesser d'être pittoresque et mélodieuse, la voix ayant des inflexions caressantes qui trahiraient l'origine italienne de l'homme si on ne le connaissait pas. »
Pendant que Stanley prend l'Afrique à bras-le-corps, pulvérise le granit à coups de dynamite, ouvre 80 kilomètres de route à travers brousse et rocs, Brazza, souple et rapide, va le gagner de vitesse en ne mettant en œuvre que sa propre diplomatie et le rayonnement de la France.
Le « Père des Esclaves » passe partout en pays ami. Sa réputation d'homme pacifique et juste précède sa marche. Il fonde un premier poste à Franceville, entre en pays Batoké, dont le roi Makoko lui envoie un messager qui, au nom de son maître, lui dit :
- Nous savons que le fusil du grand chef blanc qui vient de l'Ogooué n'a jamais servi pour attaquer les gens tranquilles et que la paix et l'abondance l'accompagnent partout.
PAVILLON HAUT.
Le 10 septembre 1880, I'enseigne de vaisseau Pierre-Savorgnan de Brazza, signe avec Makoko le traité bien connu qui permet au pavillon français de flotter sur la rive droite du Stanley Pool, à la station de N'Tamo, devenue Brazzaville. Le sergent Malammé, avec deux matelots raptots noirs, recevait la garde du pavillon.
Ce pavillon sera gardé contre toute agression, avec fermeté et noblesse, par le gradé indigène qui ne veut connaître que les consignes laissées par son chef.
Mais, par l'effet des intrigues combinées de Léopold II et de Slanley, Brazza est rappelé en France; l'enseigne de vaisseau Mizar est arrivé à Franceville pour le relever d'office. L'explorateur n'est pas abattu par ce coup immérité : les plus belles réussites se fondent sur la patience.
Après plusieurs mois de lutte, il est chargé d'une troisième mission. Le voici commissaire général de la République française, dans l'Ouest africain; il assure notre domination sur la côte, consolide notre situation à Brazzaville, étend notre influence en direction du Tchad.
Le 26 février 1885, les puissances intéressées signent l'acte général de Berlin qui trace les limites du bassin du Congo et répartit les zones d'influence.
Brazza revint, à deux reprises, au Congo; au retour de son dernier voyage, en 1905, il mourut de la dysenterie à Dakar.
Nul mieux que Gabriel Hanotaux n'a su évoquer ce grand conquérant avec son ardeur, sa foi dans le succès et sa modestie :
« Jamais je ne pourrai dire ce qui est resté dans mon souvenir et dans ma pensée de la figure de cet homme à qui la France doit tant. Je le vois encore, entrant en coup de vent dans mon bureau des protectorats du ministère des Affaires étrangères, alors que notre programme africain était mis sur le chantier.
« Maigre et hirsute, le dos voûté, la barbe inculte, les yeux infiniment doux, il apparaissait dans notre sceptique Paris comme un prophète du désert.
« Il était, sous ses apparences délicates, l'homme de la précision, de l'énergie et de la persévérance inlassable.
« Quand, dans son langage hésitant, tout coupé de silences et de détours imprévus, comme une sente africaine, il déployait lentement, péniblement, ses vastes projets; quand il soulevait les voiles qui, pour tout autre que pour lui, cachaient encore le continent noir; quand il mettait le doigt sur la carte, vierge de noms, et qu'il disait : « Il faut aller là ! », l'exécution, dans sa bouche, paraissait si simple, qu'on eût dit qu'il n'y avait qu'à le suivre pour toucher au but.
« Et si sa pensée remontait devant vous un de ces fleuves dont tous, et lui-même parfois, ignoraient le cours - une Sangha, un Oubangui - s'il traçait sa route future, accompagné de quelques porteurs, sur ces rivages inconnus, si sa foi ardente vous avait convaincu, et qu'il partît, la porte fermée, vous vous disiez, dans l'angoisse : « Reviendra-t-il ? »
« Et après des années d'attente et d'espoir désespéré, il entrait, sans bruit, timide, modeste, disant : « J'en reviens. »
« Alors, on était saisi, en vérité, du sentiment de la grandeur humaine, celle qui sait agir sans parler et fonder sans détruire; celle qui sait charmer le troupeau des hommes par la douceur de l'humanité. »
Historia mars 1952

mercredi 10 décembre 2008

31 juillet 1914 : la mort de Jaurès

Le 1er août 1914, en première page du Petit Parisien quotidien populaire qui se vantait d'avoir "le ) plus fort tirage des journaux du « monde entier » - s'étalent côte à côte, sous un chapeau commun ("Heures tragiques"), deux nouvelles : « La situation internationale s'aggrave » et « On a assassiné Jaurès ». C'est en effet trois jours avant la déclaration de guerre de l'Allemagne à la France que disparaît, le 31 juillet, Jean Jaurès. La mort du chef socialiste semble être le tragique lever de rideau d'une catastrophe qui devait saigner à blanc les principaux pays de l'Europe.
Jean Jaurès a pris au fil des décennies, sous la plume de ses thuriféraires et pour servir une mythologie politicienne, des allures de prophète humaniste, qui aurait pu empêcher la dérive du socialisme international vers le messianisme totalitaire qu'est le marxisme. La réalité est plus complexe. Car, malgré les images d'Epinal qu'essaye aujourd'hui de ressortir de la naphtaline un parti socialiste démonétisé, voulant ainsi redorer un blason totalement terni, Jaurès a en quelque sorte incarné les contradictions internes qui habitaient le socialisme au début du XXe siècle, écartelé qu'il était entre l'idéologie internationaliste et la réalité nationale.
Jaurès, qui s'est voulu le chantre du peuple laborieux, était issu d'une famille bourgeoise. Son cousin, le contre-amiral Benjamin Jaurès, a été député du Tarn en 1871 et a soutenu à la Chambre la politique de Thiers, le fusilleur des Communards qui a refusé la grâce du colonel Louis Rossel, ardent officier engagé par patriotisme dans les rangs de la Commune pour sauver Paris des troupes prussiennes. Sénateur en 1876, ambassadeur à Madrid puis à Saint-Petersbourg, Benjamin Jaurès achève sa carrière politique comme ministre de la Marine en 1889. C'est lui qui met le pied à l'étrier au jeune Jean Jaurès, élu, grâce à son appui, député du Tarn en 1885, à vingt-six ans.
C'est un brillant sujet. Reçu premier à l'Ecole normale supérieure, agrégé de philosophie en 1881, il est nommé professeur au lycée d'Albi, puis chargé de cours à la faculté des lettres de Toulouse dès 1883. Pris par la politique, il restera un homme de haute culture, lisant sur son banc de parlementaire, dix minutes avant de monter à la tribune de l'Assemblée, dans le texte grec, le Symposium du grand sophiste athénien Lucien. Il s'est mis à l'espagnol pour lire Cervantes, à l'anglais pour apprécier comme Il se doit la dramaturgie shakespearienne ...
Un homme de pondération
Homme du Midi, à l'éloquence claironnante, Jaurès a des yeux bleus voilés par instants de pitié pour cette humanité dont il se veut l'inlassable défenseur.
Quand il se lance en politique, c'est sous l'étiquette de républicain modéré. Malgré sa fougue oratoire, il restera toujours un homme de pondération. Le militantisme révolutionnaire le rebute. Or, dans les années 1880, le socialisme français est encore très marqué par la tradition blanquiste, hostile à toute idée de collaboration avec le libéralisme bourgeois. Mais vers 1892, sous l'influence de Lucien Herr, Jaurès se convainc de l'efficacité politique de la référence socialiste. Cet intellectuel a réalisé quel mythe puissant peut être véhiculé par le mot même de "socialisme", compris comme exigence de subordination des intérêts particuliers à l'intérêt collectif.
Député de Carmaux en 1893, Jaurès s'engage dans le camp dreyfusard, à la différence de nombre de ses amis politiques. Il soutient en 1899 le gouvernement Waldeck-Rousseau et là encore beaucoup de socialistes lui reprochent de collaborer avec le pouvoir bourgeois. Cependant sa forte personnalité s'impose dans les débats parlementaires. Lorsque, sous la pression de la IIe Internationale (congrès d'Amsterdam) les socialistes français sont Invités à cesser leurs dissensions et à s'unir dans un seul grand parti (création de la SFIO en 1908), Jaurès en devient le leader.
Il va jouer ce rôle avec subtilité. Sa fine intelligence trouve en effet trop abrupt, trop simpliste le catéchisme marxiste. Lorsqu'il fonde, en 1904, L'Humanité, son éditorial donne, dans le premier numéro, l'explication du titre : « L'humanité n'existe point encore ou elle existe à peine. A l'intérieur de chaque nation, elle est compromise et comme brisée par l'antagonisme des classes, par l'inévitable lutte de l'oligarchie capitaliste et du prolétariat. Seul le socialisme, en absorbant toutes les classes dans la propriété commune des moyens de travail, résoudra cet antagonisme et fera de chaque nation enfin réconciliée avec elle-même une parcelle d'humanité ».
Loin de vouloir abolir la référence nationale, comme l'affiche le marxisme, Jaurès proclame que la classe ouvrière doit être l'héritière de la tradition nationale, les socialistes se devant d'être des patriotes exemplaires. En faisant la liaison entre le national et le social l'Etat - loin de devoir disparaître, comme l'affirme le marxisme - doit se faire l'arbitre entre les intérêts divergents qui, inévitablement, s'affrontent au sein du corps social.
Quand, dans les premiers mois de 1914, des odeurs de guerre se font de plus en plus insistantes en Europe, Jaurès préconise inlassablement sang-froid et maîtrise des passions. Il voit avec anxiété s'accumuler à l'horizon de sanglantes nuées. On sait aujourd'hui quel rôle de boute-feu ont joué les milieux panslaves de Russie, malgré le tsar. Quel rôle néfaste, aussi, fut celui d'un Poincaré entrant dans un tel jeu. Et comment d'énormes sommes d'argent furent distribuées aux journaux français pour pousser l'opinion française à la guerre. Au seul Figaro, Calmette a touché gros : treize millions de francs (après sa mort, on découvrira que Jaurès, lui, avait pour toute fortune un peu plus de dix mille francs ... ) Jaurès, qui essaye d'inciter le gouvernement français à la prudence, n'est pas dupe. En sortant d'une entrevue avec le président du conseil, Viviani, Jaurès croise l'ambassadeur de Russie et lance de sa voix de stentor : « Cette canaille d'Iswolsky va avoir sa guerre ! »)
Une haineuse campagne de presse est déclenchée contre Jaurès, accusé d'avoir appelé les peuples à refuser la guerre qui vient. Devant témoins, Jaurès murmure : « Nous devons nous attendre à être assassinés au premier coin de rue ». C'est attablé au café du Croissant, dans la soirée du 31 juillet, que Jaurès est mortellement touché par les coups de feu tirés par un illuminé. Lors de ses obsèques, le 4 août, le secrétaire général de la CGT, Léon Jouhaux, appelle les Français à l'union sacrée. Il sera entendu. Mais, à l'annonce de la guerre, le futur maréchal Lyautey devait s'écrier, atterré : « Une guerre entre Européens est une guerre civile. c'est la folie la plus monumentale que le monde ait jamais commise ! »
✍ Pierre VIAL National Hebdo du 4 au 10 août 1994