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vendredi 28 novembre 2008

Le mythe du pillage des colonies (encore)

La rhétorique que développe à l’envie M. Bouteflika ne tient pas devant la rigueur de l’historien, surtout s’il a pensé à s’armer d’une calculette… Jacques Marseille, dans une thèse désormais célèbre, a ouvert la voie à une autre histoire de la colonisation, pas l’histoire sentimentale, faite de repentance à sens unique et ponctué du fameux “sanglot de l’homme blanc”. Pas l’histoire officielle développée par le FLN, toujours au pouvoir en Algérie et qui ne sait plus comment masquer son échec…
À en croire Jacques Marseille lui-même, son aventure intellectuelle avait commencé en pleine orthodoxie marxiste léniniste : « Armé de [mes] certitudes [les colonies avaient beaucoup rapporté à la France et les guerres d’Indochine et d’Algérie s’expliquaient bien évidemment par la volonté des “trusts” de ne pas lâcher leur proie], d’un opuscule, l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme [de Lénine], et d’une calculatrice, j’entrepris de donner un contenu scientifique à mes certitudes. »
Mais très vite une question s’impose à l’esprit : comment la France qui semblait « avoir eu besoin de marchés protégés pour assurer sa croissance et le maintien de ses débouchés », a-t-elle pu connaître après la décolonisation une croissance aussi vigoureuse ? Pour preuve, le taux annuel d’accroissement des exportations de bien d’équipement – qui était de 5,2% pour la période 1951-1959 – est passé à 15 % pour la période 1959-1966. « Privée de ses colonies, la France comblait progressivement le retard qui la séparait des puissances les plus industrialisées. »
On ne triche pas avec les chiffres
Un double constat s’établit alors : d’une part, la France n’a aucunement pillé les matières premières de ses colonies, d’autre part, ces mêmes colonies ont coûté extrêmement cher à l’État français. L’exploitation des ressources minières et pétrolières a commencé le plus souvent à l’extrême fin de la période coloniale (1956 pour le pétrole en Algérie, 1957 au Gabon…), et les matières premières « seraient restées le plus souvent virtuelles si les colonisateurs n’avaient pas mis en place un système de plantations commerciales ». Quant au coût des colonies, deux exemples suffisent : En 1961, l’année qui précède l’indépendance, l’Algérie achetait 421 milliards de francs de marchandises à la métropole, qui lui en versait 638 pour rétablir le déséquilibre de son budget et de sa balance des paiements. Et de 1900 à 1970, les crédits offerts par la France à ses colonies ont représenté quatre fois le montant des emprunts russes, soit plus de trois fois le montant total des aides américaines à la France de 1945 à 1955 (!).
Chiffres à l’appui – comptes de 469 sociétés coloniales, chiffres du commerce extérieur de la France de 1880 à 1960, archives ministérielles et papiers privés de Paul Reynaud, Marius Moutet et de l’ancienne Union coloniale – Jacques Marseille arrive au constat suivant : « La balance commerciale entre la France et son empire présente, dans le long terme, un mouvement remarquablement alterné. En période de bonne conjoncture, le solde est positif pour la métropole ; en période de mauvaise conjoncture, il devient négatif. L’empire est un réservoir en période de difficulté, un débouché en période de prospérité […] Le débouché colonial aurait donc ainsi permis de freiner le déclin d’une industrie en perte de vitesse non seulement en France mais aussi dans les autres pays industrialisés. En freinant ce déclin plus particulièrement entre les deux guerres, on peut se demander si l’empire n’a pas, du fait même, contribué à ralentir la reconversion de la structure des exportations françaises par rapport à celles des autres pays européens. » Ainsi de l’industrie cotonnière qui réalisait 90% de ses ventes vers l’empire de la Deuxième Guerre mondiale à la décolonisation. La perte du débouché colonial précipita l’effondrement de cette industrie (1,6% des exportations françaises totales en 1958, 0,6 % en 1970).
« La Corrèze avant le Zambèze »
Pourtant, et c’est la deuxième idée force de sa thèse, un divorce s’installa entre la population française et son empire. En 1931, 34 millions de visiteurs admirèrent l’exposition coloniale. En 1944, le député communiste Mercier affirmait qu’il fallait « souder à la métropole l'ensemble des colonies ». En 1949, 81% des Français étaient attachés à la garde de l’empire colonial. Mais en 1955, Pierre Moussa, directeur des affaires économiques et du Plan, parlait du “complexe hollandais” : la perte de l’Indonésie, loin d'être une catastrophe pour l'économie néerlandaise, fut au contraire favorable à l'expansion économique des Pays-Bas. En 1956, Raymond Cartier, journaliste à Paris-Match, lance son fameux “la Corrèze avant le Zambèze”. En parlant de la Hollande, il écrira : « [elle] ne serait peut-être pas dans la même situation si, au lieu d'assécher son Zuyderzee et de moderniser ses usines, elle avait dû construire des chemins de fer à Java, couvrir Sumatra de barrages, subventionner les clous de girofle des Moluques et payer des allocations familiales aux polygames de Bornéo ». Enfin De Gaulle déclara en 1961 : « c'est un fait : la décolonisation est notre intérêt et, par conséquent, notre politique. »
Il est évident que pour les pays anciennement colonisés, le réveil fut rude : « Pendant longtemps, la France a fait croire aux pays d'outre-mer que l'argent était monnaie courante et que la réduction des déséquilibres ne nécessitait aucun effort particulier. […] Le sévère apprentissage des contraintes est aujourd'hui le prix de ce laxisme que la France a pratiqué pendant de trop longues années. »
Mais – et c’est le principal grief que l’on peut faire à cette thèse brillante – n’oublions pas que nous parlons en termes d’économie, science pour qui l’affect ne signifie rien, où l’homme n’est représenté que par des croix dans des cases. Le coût humain est incalculable, aussi bien dans un sens que dans l’autre. Comment intégrer dans tous ces comptes la mort des quelque 75 000 “coloniaux” lors de la Grande Guerre ? Et celle de tous ceux qui reposent en Afrique, Algérie ou ailleurs et qui avaient la foi dans une mission que l’on qualifiait de “sacrée”.
Louis Kolle Objections - n°3 - février 2006
http://revue.objections.free.fr

lundi 20 octobre 2008

De la sidération à la récupération : Le cas Bétancourt

Le 14 juillet, verra-t-on sur la même tribune Ingrid Betancourt, l'otage la plus célèbre de ce début de millénaire, et le président syrien al-Assad, dont le père également président fut largement responsable, outre de l'attentat contre le Drakkar où furent massacrés 53 paras français, de l'enlèvement puis de l'interminable détention de nos otages du Liban dont l'un, Michel Seurat, y perdit la vie ? Ce ne serait que l'une des multiples incohérences, l'un des nombreux paradoxes dont cette affaire - au si heureux dénouement - est tellement riche, ainsi que de mystères.
Il était entendu, y compris à l'Elysée, que la libération de Mme Betancourt, ex-épouse Delloye remariée au señor Lecompte, élue de gauche au Sénat colombien mais française par mariage (dissous), ne pourrait être acquise que grâce aux bons offices du président vénézuélien et national-bolchevique Hugo Chavez, seul à même de négocier avec les guérilleros des Forces armées révolutionnaires colombiennes (FARC) dont Nicolas Sarkozy avait d'ailleurs salué le 5 décembre dernier le leader historique, « Monsieur Marulanda »... Dans le même temps où lui-même et Kouchner flétrissaient l'intransigeance du président Uribe vis-à-vis des rebelles marxistes - et mafieux. Mais "Ingrid" a été rendue à la liberté par un commando de l'armée nationale colombienne, si contestée par nos "élites" - y compris la famille Betancourt - lors d'une opération longuement pensée et rondement menée, « sans une égratignure ». A la grande joie de l'ancienne prisonnière saluant « Dieu, le président Uribe et nos soldats » d'un même souffle.
Il était également entendu qu"'lngrid" était in articulo mortis et que toute semaine supplémentaire dans la jungle lui serait fatale. Mais, comme avant elle Florence Aubenas, journaliste à Libération et otage en Irak, la Colombienne est apparue dans une éblouissante forme physique et intellectuelle, restant debout des heures durant et s'exprimant longuement et avec une fluidité parfaite en français, langue qu'elle n'avait pas utilisée depuis six ans. Les examens pratiqués le 5 juillet au Val-de-Grâce ont d'ailleurs prouvé qu'elle se portait comme un charme. La photo diffusée fin novembre par ses geôliers et qui la montrait subclaquante était-elle un montage ou sa délivrance serait-elle survenue à une date antérieure, et dans des conditions bien différentes de la version officielle, de telle sorte que l'otage aurait eu le temps de se requinquer... et d'être débriefée par ses libérateurs ?
Mais, justement, quelles ont été les conditions de cette libération miraculeuse ? Citant une « source proche des événements », la Radio Suisse Romande affirmait le 4 juillet que des dirigeants des FARC - en pleine crise après la mort de « Monsieur Marulanda » et les offensives colombiennes auraient touché 20 millions de dollars pour l'élargissement de quinze otages, dont trois agents du FBI bizarrement évaporés aussitôt que libérés et Ingrid Betancourt, et que l'opération de l'armée n'aurait été qu'une « mise en scène », Certes fort opportune alors qu'Alvaro Uribe, dont certains parents sont inquiétés par la justice, voudrait procéder à des élections anticipées. Mais d'où serait venu l'argent ? La France, dont « les caisses sont vides », démentait aussitôt avoir versé la moindre rançon. Il est possible que Washington, dont des agents auraient pris part à l'opération (de même que des conseillers israéliens) ait craché au bassinet et, de toute manière, Bogota - qui rejette les accusations helvétiques, émanant d'un "humanitaire" lié aux FARC n'a jamais caché utiliser une cassette pour le "retournement" des guérilleros. Reste l'étrange déclaration de l'ex-otage affirmant le même jour : « Je dois ma vie à ma douce France. Si la France n'avait pas lutté pour moi, je ne serais pas en train de faire ce voyage extraordinaire. » Faisait-elle allusion à la très imprudente proposition de l'Elysée d'accorder l'asile politique aux chefs des FARC dont la Colombie veut se débarrasser au plus vite ?
Quant au « voyage extraordinaire », c'est celui qui la conduisait à Paris à bord de l'Airbus présidentiel dans lequel avaient été dépêchés la veille à Bogota les jeunes Mélanie et Lorenzo Delloye-Bettencourt et bien sûr le ministre Kouchner, aussi fier et épanoui que s'il avait lui-même bravé les périls de la selva pour délivrer "Ingrid". Un gaspillage de kérosène qui n'a pas semblé gêner celle qui s'était présentée en 2002 à la présidentielle colombienne sous les couleurs du parti Oxygène Vert - et était alors créditée d'un maigre 1 % des voix. Il est vrai que, malgré les épreuves subies, elle « ne regrette pas » davantage la folle imprudence qui l'avait fait s'aventurer alors dans une région contrôlée par les FARC bien que l'armée eût tout mis en œuvre pour l'en dissuader. « Si c'était à refaire, je le referais », confiait-elle le 3 juillet sur France 2.
Celà suffit-il à faire une "héroïne" de cette aristocrate cosmopolite qui, par son assurance, sa classe et sa détermination, rappelle étrangement une autre « fille de », Indira Gandhi dont elle pourrait connaître désormais le fabuleux destin ? Dès à présent, ses plus frénétiques sectateurs n'hésitent pas en tout cas à la qualifier de « Jeanne d'Arc » et à exiger que lui soit décerné le prochain Nobel de la Paix.
Pendant six ans, nous avons assisté en direct à une prodigieuse opération de sidération destinée à nous convaincre de la sainteté de cette nouvelle madone des descamisados et de l'obligation de tout faire pour la délivrer. Pas seulement à Paris mais jusqu'au fin fond des provinces, ses portraits encombraient le fronton des mairies, droite et gauche se disputaient la propriété de cette version "française" du Che Guevara, dont les media répercutaient le plus léger soupir, eux qui n'avaient jamais accordé le moindre intérêt aux milliers de nos compatriotes enlevés en Algérie à l'été 1962. Femmes et adolescentes comprises telle Denise Chasteau, 15 ans, à tout jamais disparue - en même temps que son frère Alain (16 ans) et que son père Roger (48 ans), pourtant haut fonctionnaire de la République.
L'entreprise de sidération se poursuit afin que nul ne pose une question gênante, ne s'interroge sur une zone d'ombre, mais elle se double aujourd'hui d'une non moins spectaculaire entreprise de récupération. Déjà plébiscité par 82 % des Colombiens à la veille de l'opération salvatrice, Alvaro Uribe compte bien capitaliser sur le happy end du 2 juillet (encore qu'il reste encore 800 otages) pour obtenir les moyens d'un troisième mandat présidentiel. Mais il n'est pas seul à faire ce calcul. Qu'on se le dise : même si les grotesques tentatives de libération lancées par Villepin en 2003 puis par le tandem Sarkozy-Kouchner en février dernier ont lamentablement foiré, c'est à la patrie des Droits de l'homme et à elle seule qu'on doit le retour d'"lngrid" dans le monde des vivants. Ayant accusé a bon droit Sarkozy de se parer des plumes du paon colombien, Ségolène Royal s'est ainsi fait sévèrement tancer, y compris par ses "amis" du Parti socialiste. En commençant par Jack Lang et Bertrand Delanoë (qui avait fait de l'otage une citoyenne, d'honneur de la ville de Paris), bien décidés à battre du tambour dans le cirque Betancourt.
Mais c'est évidemment le chef de l'Etat qui, chahuté dans les tumultes de l'Union européenne alors qu'il en prend la présidence, en butte à l'hostilité à la fois des armées et de l'audiovisuel public cabrés devant son arrogance et son autoritarisme brouillon, et à nouveau en chute libre dans les sondages (33 % seulement d'opinions favorables, soit une perte de 4 points en un mois selon le baromètre TNS-Sofres/Figaro Magazine : on est loin du 90 % atteint par Uribe le 7 juillet), entend tirer le plus gros bénéfice de la présence en France de Mme Betancourt. Nicolas serrant dans ses bras la nouvelle « Jeanne d'Arc », laquelle exprime toute sa gratitude et toute son "admiration" à « cet homme extraordinaire qui a lutté pour moi », telle est l'image qu'un président dévalué veut absolument imposer de lui au sommet du G8 au Japon du 7 au 9 juillet, puis à Paris dimanche prochain au sommet de l'Union pour la Méditerranée (où, comble de la félicité, l'indispensable Bouteflika a finalement consenti à venir). Sidération encore, et récupération.
Le coup de com' réussira-t-il à faire oublier aux Français leur paupérisation croissante et les incessants tracas dus à ces grèves non moins incessantes mais dont, prétend Sarko, « personne ne s'aperçoit plus » ? Jusqu'à présent, le chef de l'Etat a beaucoup joué de l'« atout femme ». Sans grand succès.
✍ Rivarol du 11 juillet 2008
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