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lundi 15 mai 2023

Quand Mona Ozouf revisite Jules Ferry

 

Faut-il brûler Jules Ferry (1832-1893) ou au contraire le vénérer ? Ce père fondateur de la Troisième république, le maître d’œuvre de l’instruction publique, l’initiateur des libertés publiques qui nous font vivre ensemble était aussi un colonisateur acharné. Haï de son vivant – il fut victime de deux attentats perpétrés le premier par un boulangiste et le second par un clemenciste -, pourfendu par Clemenceau, son rival et son ennemi juré, il a pourtant donné son nom à des milliers de bâtiments et d’espaces publics. En 2014, il incarne toujours l’école de la république, « obligatoire, gratuite et laïque ». Quant à son passif colonial, il est minoré au point que beaucoup l’ont oublié. Et pourtant il a doté la France du deuxième empire colonial européen, si l’on met à part l’expansion russe en Asie.

Ce court essai de Mona Ozouf, « Jules Ferry. La liberté et la tradition » (Gallimard) remet les pendules à l’heure. Avec un rare bonheur d’écriture (surtout dans la gent historienne), une concision qui souligne l’essentiel sans pour autant négliger les points d’érudition, l’historienne campe un Jules Ferry surprenant, critiquable forcément mais salutaire aussi. Jules Ferry n’est pas un homme de rupture, de table rase. Il veut refondre une France qui vient du « fond des âges » et Mona Ozouf d’ajouter : « …homme des attaches et des liens, chez qui règne la conviction d’appartenir à plus ancien que soi. Impossible, et du reste peu souhaitable, de trancher la touffe des racines du passé… »

Il est aussi un « hexagonal » pour lequel la nation prime sur tout. Il tient les disparités régionales, linguistiques, culturelles pour de véritables freins. Homme des Vosges, attaché à son terroir, grand marcheur, familier avec les gens du peuple, ce bourgeois nourrit donc une contradiction majeure qui se lit parfaitement dans son œuvre scolaire. D’une France largement paysanne, mosaïque de traditions, d’habitudes séculaires, il veut passer à une « patrie morale ». D’où l’importance qu’il accorde à l’éducation morale et critique. C’est à cette aune qu’aujourd’hui il faut apprécier son œuvre scolaire et non  s’en tenir à une stigmatisation facile et sotte.

Sur les menées coloniales de Jules Ferry, on sent Mona Ozouf moins à l’aise au point de conduire une analyse un peu spécieuse. Il n’aurait pas été un colonialiste, mais un colonisateur, pour le bien des « races inférieures » affirmait-il. Car ce sont les mots employés et qui d’ailleurs, à l’époque, ne choquent personne. Rejoignant Rudyard Kipling, Ferry prend à charge le « fardeau de l’homme blanc ». Il couvre d’une onction morale des entreprises qui obéissent à l’esprit de conquête et de lucre. Pour le faire tomber, Clemenceau se sert de l’affaire de Lang Son (1885), le Dien Bien Phu de l’époque mais réparable celui-là. A la Chambre, il ridiculisera la « naïve suffisance » de Ferry : « Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. »

Au final, écarté de l’exécutif, Ferry échoue à donner à cette république « vagissante » des institutions solides. Probablement son plus grand échec. Mais, pour nous, il reste des pans entiers de son œuvre à prendre en compte. Bref, un « grand ancêtre ».

Jean Heurtin

[cc] Breizh-info.com, 2014, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine.

https://www.breizh-info.com/2014/04/28/11556/mona-ozouf-revisite-jules-ferry/

vendredi 3 décembre 2021

Non, Jules Ferry n’a pas fait reculer l’analphabétisme, au contraire…

 

Dans le numéro de l’Homme nouveau du 11 novembre, Jean-Baptiste Noé, historien, géopoliticien et conseiller municipal de Montesson (Yvelines), tord le cou à la légende de Jules Ferry père du système éducatif français.

« Quand Jules Ferry devient ministre, des écoles existent dans quasiment toutes les communes de France. Tous les enfants y vont et l’école est gratuite pour les plus pauvres. Il s’agit du fruit de la loi Guizot de 1833 qui demande aux communes de financer l’école pour les familles qui n’ont pas les moyens de payer. En 1870, le taux d’alphabétisation des enfants est proche des 100 %. Contrairement à la légende, Jules Ferry n’est pas arrivé en instaurant l’école et en permettant aux enfants d’apprendre à lire et à écrire.

Son œuvre véritable consiste à prendre une série de mesures qui expulsent les congrégations religieuses enseignantes. Des centaines de milliers de personnes sont chassées de France en quelques années. Les écoles sont nationalisées et deviennent bâtiments de l’État. Et elles sont insérées dans un système étatique. Il faut former en catastrophe des professeurs, etc…  En 1899, donc environ quinze ans après les lois Ferry, un rapport sur l’école est confié à Alexandre Ribot (1842-1923), grande figure de la vie politique de la Troisième République, ancien ministre et membre de l’Académie française. Il constate un échec. L’analphabétisme a augmenté. Pourquoi ? Ribot estime que le système est trop centralisé et ne permet pas assez de liberté Pendant la Première Guerre mondiale, beaucoup de rapports d’officiers font état de soldats incapables de lire et d’écrire ainsi que des problèmes de compréhension. L’école de Ferry a globalement bien fonctionne dans les villes, pour former la bourgeoisie urbaine. En revanche, dans les campagnes, l’échec est patent. Oui, les enfants arrivent à lire et à écrire. Ils vont à l’école jusqu’à l’âge de 10 ans. Mais on ne peut pas s’en satisfaire. Face à un système économique en mutation, il faut que les personnes soient de plus en plus aptes à maitriser la mécanisation. Avoir des rudiments n’est pas suffisant. Le travail de formation a été fait par des associations comme la Jeunesse agricole chrétienne (JAC). Dans les années 1950, la JAC a réalisé un immense travail de formation des agriculteurs par le biais des cours du soir. On leur apprend à acheter un tracteur, à maîtriser les demandes de prêt bancaire, à conduire les machines. Dans les années trente, les campagnes françaises étaient globalement restées comme dans les années 1880. »

Il est bon de rajouter que ce franc-maçon se caractérisa par une inhumanité certaine. Lire à ce sujet les œuvres complètes de Pierre l’Ermite (nom de plume du chanoine Eugène Edmond Loutil) et bien sûr l’indispensable Jules l’Imposteur de François Brigneau (qui, fils d’instituteur franc-maçon et anticlérical, savait de quoi il parlait…).  Un exemple parmi tant d’autres : le gouvernement publie un décret d’expulsion des congrégations commencent le 29 Juin 1880 par La Compagnie de Jésus rue de Sèvres avant de se généraliser :

« Les serrures des portes de chaque cellule sont crochetées. Quand les serrures résistent on enfonce les portes. Les religieux sont agrippés, tirés, poussés dehors. Ce sont des vieillards très souvent. L’un d’eux, le Père Hus montre ses jambes déformées. « J’ai 78 ans, dit-il. Je suis asthmatique et impotent. Il m’est impossible de marcher. C’est dans les établissements de Cayenne, au service de la France, que j’ai contracté ces douleurs ». On l’emporte. Ce sont les ordres. […] On entraîne un autre vieillard. Celui-là proteste. C’est le Père Lefebvre. Il crie : « Vous n’avez pas honte ! Les hommes de la Commune m’avaient laissé ici. Et vous, vous me chassez ! ». Dehors, la foule gronde et prie. Dix mille chrétiens, agenouillés, dans les fleurs coupées, chantent leurs cantiques, à voix basse. Le 31 décembre, Jules Ferry se satisfait : 261 couvents ont été vidés et 5641 religieux expulsés. Comme on le voit, la défense de la liberté scolaire est une vieille affaire »

Pour conclure, il n’est pas étonnant de voir Jules Ferry défendue par la fanatique misandre et cathophobe Titiou Lecoq, pur produit de l’école républicaine et par la ci-devant Gaulmyn, fausse catholique qui passe plus de temps à cracher sur l’Eglise qu’à la défendre contre ses ennemis. Il y a, je l’a souvent répété, deux France (et comme je l’ai souvent répété, il y a aussi deux Etats-Unis, deux Ukraine, deux Venezuela, deux Espagne…). Ou plus exactement, la France, la vraie, catholique et l’usurpatrice, la républicaine.  Imaginer la France non-catholique, c’est aussi grotesque que d’imaginer Israël sans judaïsme ou le Hedjaz sans l’islam.  En aucun cas un catholique digne de ce nom ne peut se revendiquer comme républicain. La sauvegarde de la France passe par non seulement la destruction, mais aussi l’éradication de la République. Et n’oublions pas qu’en 1914, la racaille de « Ferry & successeurs » ont consolidé celle-ci sur le cadavre des catholiques français. Mention spéciale aux 90 % de cadres de l’Action Française morts pour la défense de la Gueuse, et indirectement de la City et de Wall Street. Il y a beaucoup plus de prêtres sur les monuments aux morts que de ganaches maçonnes, et beaucoup plus de « roycos » que de « rad-soc ». Et n’en déplaise à mes amis monarchistes, cette pauvre Action Française a été à la politique ce que Roland Romeyer est au recrutement : de tous les choix, choisir systématiquement le plus mauvais…

Hristo XIEP

https://www.medias-presse.info/non-jules-ferry-na-pas-fait-reculer-lanalphabetisme-au-contraire/83772/

mercredi 15 mai 2019

La Petite Histoire : Pourquoi la colonisation est une entreprise de gauche !

Après avoir remis les choses au clair au sujet du prétendu « pillage » des colonies par la France, La petite Histoire revient sur un autre grand tabou, à savoir le rapport entre la gauche et la colonisation. En effet, si aujourd’hui cette thématique est accolée à la droite ou à l’extrême-droite, la colonisation a bien été initiée et portée à bout de bras par la gauche républicaine, de Jules Ferry à Léon Blum en passant par Jean Jaurès et Léon Gambetta. Retour sur un autre mythe intouchable.

jeudi 14 mars 2019

Perles de Culture n°204 : Jules Ferry, cet inconnu

Maxime Gabriel et Frédéric Pic conseillent les films “Les éternels”, “Marie Stuart, Reine d’Ecosse” et “La favorite”. Anne Brassié reçoit ensuite Eric Fromant pour la présentation de son ouvrage “Jules Ferry, cet inconnu » aux éditions L’Harmattan.

mercredi 1 octobre 2014

L'imposture Jules Ferry

Liberté politique consacrait ces jours-ci un article à la fameuse "Lettre aux instituteurs" de Jules Ferry :
"Novembre 1883. Franc-maçon, président du Conseil et ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts, Jules Ferry envoie à tous les instituteurs de France une lettre circulaire, trois jours avant de quitter son ministère, pour leur adresser « quelques recommandations » sur le « régime nouveau » mis en place par sa loi du 28 mars 1882."
Par cette loi du 28 mars 1882, Jules Ferry établissait, comme chacun le sait, la laïcité et le caractère obligatoire de l'école. Et la gratuité, essentielle, on verra plus loin pourquoi. Sa "lettre aux instituteurs" est un monument de duplicité de la part d'un franc-maçon athée et militant. En vrac, quelques citations :
  • "Vous êtes l'auxiliaire et, à certains égards, le suppléant du père de famille [...]
  • "Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu'il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire" [...]
  • "[...] vous ne toucherez jamais avec trop de scrupule à cette chose délicate et sacrée, qui est la conscience de l'enfant."
  • "La famille et la société vous demandent de les aider à bien élever leurs enfants, à en faire des honnêtes gens."[...]
Le bon apôtre; on comprend mieux comment Jules Ferry, saint laïc de l'école de la république, a pu être le modèle de tant d'instituteurs, et pourquoi une quantité industrielle d'écoles primaires portent son nom. Ce que l'on sait moins en revanche, c'est que cet homme était hanté par une haine viscérale de l'Eglise catholique, et que voulant établir une France "sans roi et sans Dieu", il savait que le moyen le plus sûr d'y parvenir était de s'attaquer à l'école.
Il fut ministre de l'instruction, ministre des cultes, premier ministre, et en 6 ans (1879-1885) il réussit à imposer à l'école la sinistre machine maçonnique destinée à formater l'esprit des futurs électeurs de la république laïque.
Il faut (re)lire l'excellent livre de François Brigneau, "Jules l'imposteur", qui montre la tartufferie de cet homme, capable de déclarer : "Rien n'est plus désirable que l'accord du prêtre et de l'instituteur. Tous deux sont revêtus d'une autorité morale". Reste qu'à ses yeux, l'instituteur laïc doit être nettement plus revêtu d'autorité morale que le prêtre, à qui les lois vont interdire de fait l'accès à la grande majorité des enfants.
Dès 1879, Jules Ferry, ministre de l'Instruction publique, commence la mise en oeuvre des plans élaborés dans les loges : d'abord, on évince les évêques du conseil supérieur de l'Instruction publique et les religieux enseignants des conseils académiques. Puis on réorganise l'enseignement supérieur, y interdisant les "jurys mixtes" (composés de laïcs et de religieux), ainsi qu'aux établissements libres de prendre le nom d'universités et de donner à leurs diplômes les noms de baccalauréat, de licence ou de doctorat.
Et puis surgit le fameux article 7, qui interdit aux religieux de congrégations "non-autorisées" (dont font partie les Jésuites) de diriger une école et d'enseigner. Ce sont 13 000 écoles, 124 collèges, 2 universités et 304 orphelinats, concernant la scolarisation d' 1 600 000 enfants, qui vont être arbitrairement supprimés d'un trait de plume. Malgré le rejet de l'article 7 par 148 voix contre 129, la loi a été imposée à la France à coups de décrets, Jules Ferry ayant décidé que c'était pour son bien. (Toute ressemblance avec des personnages et des situations actuels n'est pas du tout fortuite...)
La France a beau résister, les congrégations "non-autorisées" sont éjectées manu militari par les forces de l'ordre sous les yeux consternés de la majeure partie des Français. Le 31 décembre 1880, ce sont 261 couvents qui ont été "crochetés" et vidés, 5 641 religieux expulsés. "J'ai purgé la nation !" s'écriera alors Jules Ferry. La France de l'époque était encore très imprégnée de catholicisme; et pourtant une poignée de politicards dogmatiques ont réussi à lui imposer leurs vues. Tiens tiens... Rien de nouveau sous le soleil. On ne peut s'empêcher de penser à des bébés gazés dans leur poussette, à des jeunes filles traînées par les cheveux, à des jeunes gens poussés sans ménagement dans le "gav-bus" et emmenés rue de l'Evangile, à des veilleurs molestés pour être sagement restés assis...  On a vu avec enthousiasme le film "Cristeros". Verra-t-on un jour un film honnête sur la mise à mort des congrégations "non autorisées" dans la France de Jules Ferry ?
 Pris d'une frénésie anti-catholique, Jules Ferry multiplie les coups de boutoir : suppression des "lettres d'obédience" (capacités accordées aux enseignantes congréganistes), reprise du projet de loi Naquet sur le divorce, suppression de l'aumônerie militaire, création des lycées de jeunes filles dont le but avoué est de soustraire celles-ci à l'emprise de l'Eglise catholique (loi Sée), laïcisation de l'enseignement par la loi, citée plus haut, du 28 mars 1882.
Cette loi est la cerise sur le gâteau, la clef de voûte de l'oeuvre destructrice de Jules Ferry. Présentée comme une réforme secondaire, elle propose en effet que l'école devienne obligatoire, afin d'augmenter le niveau d'instruction des jeunes Français. Louable. Si elle est obligatoire, l'école doit également être gratuite, car on ne peut pas obliger les gens à payer une école s'ils n'en ont pas les moyens. Evident. Et c'est là que l'imposteur sourit intérieurement, car personne n'a vu le danger : si les gens ont le choix entre une école gratuite et une école (confessionnelle) payante, ils vont inscrire leurs enfants en rangs par trois dans l'école gratuite. Et hop, c'est dans la poche : la gratuité de l'école de la république condamne à plus ou moins brève échéance les écoles catholiques payantes. Il ne reste plus qu'à imposer la laïcité, présentée comme le plus petit commun dénominateur de tous les élèves, à qui l'on ne saurait imposer quelque religion que ce soit (libre-pensée, quand tu nous tiens...). Malgré la grogne des catholiques, la loi est votée par 179 voix contre 109.
Ayant achevé son opération de destruction, dont nous payons encore plus que jamais les conséquences, Jules Ferry pouvait bien se fendre d'une belle lettre aux instituteurs avant de quitter la scène. Cette lettre, souvent présentée comme une sorte de testament du grand homme, devait sans doute servir à édifier les générations suivantes afin de couper l'herbe sous le pied des éventuels contradicteurs. C'est raté, car nous, nous ne sommes pas dupes !
Pour aller au fond des choses : "Jules l'imposteur" de François Brigneau (Préface de Jean Madiran), DMM.

mercredi 21 novembre 2012

Une droite contre le colonialisme ?

Après les accords d'Evian (1962), la gauche s'est politiquement arrogée l'idée anticoloniale. Depuis, elle ne perd aucune occasion de brandir celle-ci contre une droite parfois suspectée de n'avoir pas tout à fait rompu, dans sa mentalité, avec une tradition colonialiste qui lui serait propre. Curieux mythe que cette prétendue tradition ! Revenons donc aux premières décennies de la IIIe République, au moment même où s'élabore une doctrine cohérente de l'impérialisme français. On y voit surgir, en contrepoint, un anticolonialisme en partie conservateur.
Après la défaite de 1870, l'expansion coloniale apparaît comme un moyen salutaire pour compenser le traumatisme. Il faut retrouver la voie de la grandeur nationale en tendant les énergies vers l'Outre-mer. Restaurer la puissance française, faire rayonner la civilisation et ouvrir de nouveaux marchés sous le soleil des tropiques, tels sont les mots d'ordre de ceux que l'on appelle alors les «colonistes». Avant même que Jules Ferry, dans les années 1880-1885, ne lance concrètement les expéditions de Tunisie, de Madagascar, de l'Annam et du Tonkin. Cet élan en faveur de « la plus grande France », dépassant les clivages politiques, recrute ainsi largement chez les républicains, mais aussi chez les orléanistes ou les légitimistes.
En face, le courant anticolonial puise lui aussi ses partisans au sein de plusieurs familles politiques. Le radical Clemenceau est alors le parlementaire qui s'oppose le plus fermement aux arguments de Ferry. A droite, à rebours du néo-mercantilisme de ce dernier, les tenants d'une stricte orthodoxie libérale dénoncent l'imposture de l'enrichissement promis par l'exploitation des rivages lointains. La conquête coûte cher. Plus encore, l'administration et l'aménagement des nouveaux territoires. Cette dilapidation des capitaux fera alors défaut pour le développement de la métropole. Une fiscalité plus lourde et ses retombées sur le prix des produits français en seront par ailleurs les fruits économiquement aberrants.
Mais c'est le sentiment de la Revanche qui fait naître la plus vive opposition. Le réquisitoire est ici géopolitique. L'Allemagne a tout intérêt à nous «pousser aux colonies» et à nous isoler diplomatiquement de l'Angleterre, explique le patriote Déroulède. Et le même de reprocher ainsi aux coloniaux la double inconséquence d'une diversion et d'une dispersion des forces. De fait, le rêve colonial revient à « prodiguer l'or et le sang de la nation française ». Le député bonapartiste Raoul-Duval, faisant chorus avec le sénateur orléaniste de Broglie, s'irrite quant à lui de cette fuite démographique : « le premier article d'exportation est l'article humain », affirme-t-il. Plus tard, Mourras blâmera à son tour ce choix colonial fatidique des républicains de 1880, au détriment de la lutte contre l'hégémonie germanique en Europe. Enfin, notons-le bien, le jeune De Gaulle d'avant 1914 partagera également cette optique proprement continentale contre l'aventure impériale.
Philippe Gallion LECHOCDUMOIS septembre 2010

lundi 27 août 2012

JEAN SÉVILLIA Un historien incorrect

Historien, rédacteur en chef adjoint du Figaro Magazine, Jean Sévillia publie un ouvrage érudit, argumenté et très accessible contre les falsifications de l'Histoire depuis le rôle de l'immigration dans la construction de la France jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale en passant par les relations entre l'Église et la science.
o L'Action Française 2000 – Depuis Le Terrorisme intellectuel (Perrin, 2000), vous poursuivez une oeuvre de démystification du politiquement, de l'historiquement et du moralement correct. Comment expliquez-vous leur emprise sur notre société ?
o Jean Sévillia – La manipulation des esprits par l'idéologie officielle ne date pas d'aujourd'hui. L'école de Jules Ferry, derrière sa neutralité apparente, développait un projet éminemment politique : former des citoyens républicains échappant à l'influence de l'Église. Mais le politiquement correct a pris tant d'importance, aujourd'hui, parce qu'il se situe à un carrefour. Évolution de l'idéologie dominante en premier lieu. Les années d'après-guerre ont été dominées, dans le milieu intellectuel, par le communisme version soviétique. Après le choc de 1956 – le rapport Khrouchtchev, la révolte de Budapest écrasée dans le sang –, de nombreux intellectuels rompent avec le PC tout en restant marxistes. Le tiers monde, dans les années 1960, sert d'exutoire à leur espoir : c'est de Chine ou de Cuba que viendra la révolution.
Suit Mai 68, qui est, en dépit des apparences, une révolte individualiste contre les deux puissances de l'époque : l'État gaulliste et le Parti communiste. Les idées de Mai touchent toute la société. À droite, le giscardisme en sera l'héritier, avec ses réformes sociétales directement issues de 68. À gauche, le PC entame son déclin, qui mettra quinze ans à s'accomplir. À la patrie, paradigme gaulliste, la droite préfère le libéralisme. À la révolution, paradigme marxiste, la gauche préfère désormais les droits de l'homme, la liberté de l'individu. À la fin des années 1980, quand le système soviétique s'effondre, la gauche est déjà ralliée aux lois du marché, et la droite a adopté la révolution des moeurs venue de la gauche.
D'où une convergence entre droite et gauche, dans les années 1990, qu'on a appelée le libéralisme libertaire, nourrissant une vision commune de l'homme et de la société. La planète est un marché, le monde est une sphère de libre-échange humain, matériel, financier et culturel, où les frontières doivent tomber parce que les concepts de nation ou de civilisation sont caducs. Toutes les cultures se valent, l'individu est libre de choisir ses idées et ses valeurs, débarrassé des références dogmatiques et religieuses. Tel est le fond de sauce du politiquement correct qui peut accommoder tous les plats, mais avec des variantes et des nuances dans le dosage selon le lieu et le moment.
L'emprise de ces idées sur la société s'explique par le fait qu'elles rencontrent une sorte de consensus chez les élites médiatiques et culturelles qui les assènent au nom du magistère moral qu'elles croient détenir. Les élites politiques partagent cette idéologie dans leur majorité ; si ce n'est pas le cas, leur outillage intellectuel, doctrinal, moral et spirituel est si faible, dans l'ensemble, qu'elles ne voient rien à y opposer et qu'elles cèdent devant, par ignorance ou par lâcheté.
Une torsion du réel
o Par quels processus intellectuels la très anglo-saxonne correctness se manifeste-t-elle ?
o Le politiquement correct est une torsion du réel, une manipulation des faits, pratiquée dans le but de faire concorder l'idéologie dominante et l'apparence de la réalité. Dans le cas de l'Histoire, qui est l'objet d'étude de mon livre Historiquement incorrect après l'avoir été d'Historiquement correct, le politiquement correct ne cherche pas à approcher le passé, à l'expliquer, mais à lui faire dire quelque chose pour aujourd'hui. L'historiquement correct, au fond, est l'expression d'un message destiné à nos contemporains : ce n'est pas une démarche scientifique de compréhension du passé, c'est une démarche idéologique d'instrumentalisation du passé. Concrètement, sur le plan de la méthode, le phénomène se traduit par trois procédés majeurs. En premier lieu l'anachronisme : on juge le passé en lui appliquant les critères politiques, moraux, mentaux et culturels d'aujourd'hui. En deuxième lieu le manichéisme : l'histoire est ainsi interprétée comme la lutte du bien et du mal, mais un bien et un mal qui sont définis selon les normes actuellement dominantes. En troisième lieu l'esprit réducteur : alors que l'histoire est toujours le lieu de la complexité, où les causes et conséquences s'enchevêtrent dans un écheveau qu'il faut démêler avec prudence et sans a priori, le politiquement correct gomme cette complexité au profit d'une lecture monocausale des événements, toujours conduite selon le fil rouge de deux ou trois idées extraites du corpus idéologique contemporain, comme l'intolérance ou le racisme, qui finissent par occuper tout l'espace, faussant à l'évidence l'interprétation de la réalité.
o Pourquoi le christianisme et, singulièrement, le catholicisme font-ils directement ou indirectement l'objet des principales attaques des nouveaux cagots ?
o Plusieurs strates idéologiques se superposent ici. Un fond d'antichristianisme qui est latent ou explicite, dans les milieux intellectuels occidentaux, depuis le XVIIIe siècle et la Révolution française. Un fond d'anticléricalisme à l'ancienne qui persiste, singulièrement en France, en dépit de ce qu'on a pu nommer le compromis laïque qui a été conclu entre l'Église et la société civile, après le choc de 1905, dans l'entre-deux guerres et surtout après 1945. Bouffer du curé, à gauche, est un réflexe conditionné que n'ont pas effacé les années où les chrétiens progressistes ou même marxistes avaient le vent en poupe. Cet anticléricalisme s'est réveillé sous Jean-Paul II, et se poursuit sous Benoît XVI, mais sur d'autres bases. Alors que l'assiette chrétienne ne fait que se réduire en Europe occidentale et en France en particulier, du fait de la déchristianisation et de la sécularisation de notre société, et alors que nous traversons une époque de relativisme total, l'Église reste la seule institution qui défend l'idée selon laquelle il existe une objectivité du bien et du mal. Par ailleurs, alors que nous sommes dans un univers de dérégulation, l'Église dispense également un enseignement social qui rappelle que l'argent est un moyen et non une fin, et que le bien commun ne peut naître du seul respect des lois du marché.
Anticléricalisme
Ainsi donc, en ce début du XXIe siècle, un nouvel anti-christianisme ou un nouvel anticléricalisme se lève parce que le catholicisme constitue un obstacle au libéralisme libertaire, idéologie dominante du moment. Il est donc logique qu'il devienne la cible du politiquement correct. Il faut être conscient que cela ne va pas s'arrêter, d'autant moins que le catholicisme – ce n'est pas contradictoire avec ce que je viens d'énoncer quant à son recul sociologique – est en même temps reparti de l'avant, avec de nouvelles générations qui n'ont pas les mêmes réflexes que leurs aînées, et qui n'ont pas peur de s'affirmer catholiques.
o Les questions religieuses sont d'une manière ou d'une autre présentes dans chacun des dix chapitres qui composent votre ouvrage. Leur accordez-vous une valeur décisive, et pourquoi ?
o Je leur accorde en effet une valeur décisive. Je pense que la crise de notre société est en profondeur une crise spirituelle, ou du moins une crise du vide spirituel. Sans faire d'angélisme et sans considérer que les questions financières et monétaires sont secondaires, il est quand même frappant de constater à quel point la spirale dans laquelle nous sommes engagés depuis quelques années, notamment depuis 2008, révèle la place occupée par l'argent dans l'esprit contemporain. Je ne dis pas que si le scénario le pire se produit, une crise systémique entraînant l'effondrement de notre économie, ce sera sans importance. Aujourd'hui, toutefois, tout se passe comme si perdre de l'argent, c'était tout perdre. En creux, cela révèle tout ce à quoi nos contemporains ne croient plus.
Retour du religieux
Ce vide, cependant, n'est pas naturel, car l'homme est naturellement un être religieux. Les divinités du temps sont l'argent et le sexe, mais cela ne pourra pas durer, tout simplement pour des raisons anthropologiques. Les reconstructions de demain, a contrario, s'opéreront dans un contexte où le religieux comptera. Ne fût-ce qu'à cause de la place grandissante de l'islam dont l'espace européen. Être chrétien, ce n'est pas une identité : c'est une grâce personnelle conférée par le baptême et fécondée par la foi. Mais les civilisations et les nations, réalités collectives, possèdent une identité. Or historiquement, la civilisation occidentale et la nation française sont liées au christianisme.
o Quelles réformes – morales, politiques, spirituelles – vous sembleraient impératives pour stopper la propagation de... la propagande ?
o Défions-nous de l'illusion selon laquelle un coup de baguette magique résoudra la question. Vous le dites vous-même : le problème se situe à la charnière du politique, du moral et du spirituel. Dans cette mesure, il s'agit d'un combat de longue haleine, dont on ne voit pas forcément l'issue à vue humaine. Ce n'est pas une raison pour se décourager, moins encore pour capituler. D'autant que des victoires peuvent être remportées. Songez combien la vérité sur les guerres de Vendée, occultée depuis l'origine, a avancé en vingt-cinq ans, grâce aux travaux de Reynald Secher et d'autres historiens comme Alain Gérard. Considérez comme la vérité sur Katyn a fini par s'imposer, même s'il faut lutter pour la faire connaître. Il n'existe donc pas de fatalité. Pour mener le combat contre le politiquement correct, il faut de la détermination, du courage, de la volonté, mais aussi de l'intelligence, de la patience et du travail. Beaucoup de travail.
Propos recueillis par Louis Montarnal L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 1er au 14 décembre 2011
 ✓Jean Sévillia, Historiquement incorrect, éditions Fayard, 360 pages, 20 euros.

mardi 28 septembre 2010

1914-1918 : Guerre raciale ?

Et si l’absence quasi absolue de commémorations de la Grande Guerre était due au fait que, décidément, Il est impossible d’évoquer cette effroyable tuerie européenne sans montrer qu’elle fut purement et simplement inspirée par des considérations raciales auxquelles adhéraient, sans l’ombre d’un complexe, toutes les intelligences du temps, quelle que fût leur position politique ?

Quelque temps après la défaite de 1870, Gambetta écrivait dans une lettre inédite à son ami Arthur Ranc, alors réfugié à Bruxelles :

« A une époque de civilisation raffinée comme la nôtre, on ne conquiert pas les peuples malgré eux. La conquête morale n’a jamais suivi la conquête matérielle. Et là, en Alsace-Lorraine, les populations annexées, formées par ce qu’il y a de plus chevaleresque, de plus séduisant dans la culture française, résistent aux attraits de la germanisation, attraits de brutalité, d’esclavage, qu’elles ne comprennent pas (…) Ils ont meurtri le coeur de l’Europe. Tant qu’ils n’auront pas réparé cette faute, personne ne déposera les armes. La paix du monde, si nécessaire à tous les peuples, restera toujours à la merci d’un incident. »

Maurice Barrès racontait dans un article publié par Le Matin (8 mai 1915) qu’une famille restée en Alsace avait reçu d’un de ses fils qui, n’ayant pu s’évader, avait été enrôlé dans les rangs allemands, une lettre datée d’une ville du Nord dans laquelle se trouvait le passage suivant :

« Chère maman, nous manquons de pain, mais je suis en vie. Dis à père que j’ai tenu parole : je n’ai pas tiré un seul coup de fusil sur un soldat français. »

Et Barrès ajoutait qu’en travers de la carte et d’une écriture brutale, à l’encre rouge, le contrôle allemand avait ajouté ces mots : « L’auteur de cette carte a été fusillé le 10 mars par ordre de ses chefs. »

Un diplomate grec, M. Zographos, alors ministre des Affaires étrangères à Athènes, dans une interview recueillie par M. Gaston de Maizières pour Le Petit Parisien (17 avril 1915) expliquait :

« … D’où vient cette guerre (…) cette guerre satanique ? Qui l’a déchaînée ? Ce n’est pas tel prétexte fortuit, telle ambition personnelle : c’est la même force supérieure qui impose tôt où tard la réparation d’une injustice, comme elle veut que dans un corps sain les lèvres d’une plaie béante, d’elles-mêmes, se rapprochent. L’Europe entière se bat pour l’Alsace-Lorraine ; cette guerre, c’est la blessure de la France qui se ferme. »

Beau rêve dont on connaît le réveil amer.

Mais beau rêve qui fut celui de toute une génération.

Les frères Tharaud rapportaient que Jules Ferry, le politicien de gauche à qui Paul Déroulède, l’homme de droite, exposait la colère et le dégoût qu’il éprouvait à voir l’aventure coloniale détourner les âmes et les forces de l’indispensable oeuvre de revanche, s’étonnait :

« Monsieur Déroulède, vous finirez par me faire croire que vous préférez l’Alsace-Lorraine à la France. Ne pensez-vous pas qu’il serait sage de sacrifier les provinces perdues et de prendre des compensations ailleurs ? »

A quoi Déroulède répondit sèchement :

« C’est ça : j’ai perdu deux enfants et vous m’offrez vingt domestiques ! »

Le peuple entier pensait ainsi. Le Germain était un homme inachevé, d’une civilisation inférieure, brutale parce que brute, et le Nègre était un domestique plus encore qu’un enfant.

Et cette conviction était partagée par les meilleurs esprits.

par Serge de Beketch Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 106

mercredi 18 novembre 2009

« Jamais l'école républicaine n'a été aussi inégalitaire qu'aujourd'hui »

Entretien avec Vincent Laarman :

Depuis 2002, forte de ses 64 000 membres revendiqués, l'association SOS Education multiplie les actions de lobbying auprès du personnel politique afin d'obtenir une réforme de fond du système scolaire. Vincent Laarman, son délégué général, explique les raisons de cette agit-prop.

Le Choc du mois : Presque quarante ans après Mai 68, l'esprit soixante-huitard continuerait-il de dominer l'Education nationale ?
Vincent Laarman : Oui. Et plus son échec est patent, plus ses représentants s'accrochent aux manettes du pouvoir. Ce qui est assez logique : ils jouent leur survie. Contrairement à ce qu'ils prétendent, ils ne défendent pas les intérêts de nos enfants, mais uniquement leurs privilèges.
Que les élèves réapprennent enfin à lire, écrire et compter, telle serait un peu la devise de votre association...
Pas seulement, et votre question est d'ailleurs mal formulée : les tenants de l'école «pédagogiste» vous assureront qu'ils poursuivent exactement le même but, mais avec d'autres méthodes. C'est pour cela que notre objectif principal consiste avant tout à en revenir à ce bon sens, à ces vieilles méthode, qui, elles, ont fait leurs preuves. Soit la transmission d'un savoir structuré, fondé sur l'apprentissage systématique des règles et de leur constante répétition. Les tables de multiplication, les grandes dates de l'histoire de France, les notions élémentaires de la géographie, voilà qui doit se rabâcher inlassablement, jusqu'à ce qu'elles deviennent des réflexes, parce que ce n'est pas en allant surfer sur Internet qu'on apprend à maîtriser l'usage de la langue française...

C'est-à-dire ?
C'est-à-dire qu'au lieu de monter un « projet pédagogique » sur les pharaons, juste parce que les livres de Christian Jacq se vendent bien, tendant à persuader les élèves qu'ils découvriront et dénoueront, grâce à Internet, les mystères de l'Egypte antique, encore faudrait-il au moins qu'ils soient capables de situer cette dernière, chronologiquement, ailleurs que quelque part entre le Moyen-Àge et la Renaissance...

Un âne chargé de livres restera donc toujours un âne...
Tout à fait. Internet est une gigantesque bibliothèque, la plus grande que l'humanité ait probablement connue. Mais elle ne transformera pas pour autant des analphabètes en de fins lettrés. C'est à l'école que revient la mission première de fournir à tous les outils susceptibles de leur permettre de tirer profit de cette somme de connaissances. Sans codes : sans repères fondamentaux et sans dates majeures leur permettant de s'y retrouver, apprises à coups de pieds dans le derrière si besoin est, tout cela demeurera vain.

A vous entendre, cet apprentissage devrait alors commencer dès le plus jeune âge...
Bien sûr. Les élèves de maternelle sont à l'école pour commencer à apprendre avant même de comprendre. Cette fonction première de l'Education nationale consiste ainsi à ce que nos enfants apprennent et non point qu'ils s'épanouissent, tel qu'on voudrait nous le faire croire depuis tant d'années : pour s'épanouir, il y a la famille et les amis. Sans être forcément passéiste, rappelons-nous qu'autrefois les élèves de sixième avaient déjà revu trois fois leur Histoire de France. Ils avaient donc le substrat nécessaire à la compréhension du monde qui les entourait et pouvaient ensuite, selon la sensibilité de chacun, développer leurs propres opinions.

Vous êtes très en pointe dans le combat visant à en finir avec la méthode de lecture globale. Est-ce pour des raisons politiques ou de simple efficacité ?
Les deux à la fois. La méthode de lecture globale ou semi-globale a créé des générations d'analphabètes et d'illettrés. Quoi que prétende le ministère, c'est près de 20 % des élèves qui arrivent en sixième totalement analphabètes ou seulement capables de vaguement décrypter un texte. Voilà pour l'efficacité. Pour ce qui est du domaine politique, je remarque que cette méthode, vendue sous couvert d'égalitarisme, a abouti à un enseignement parfaitement inégalitaire. Pourquoi ? Tout simplement parce que la méthode de lecture globale permet de vaguement identifier un mot que l'on connaît déjà ou dont on a vaguement entendu parler grâce à un environnement familial que l'on peut, sans prendre grand risque de se tromper, qualifier de «favorisé».
En revanche, les enfants qui n'ont plus la chance de grandir dans des familles motivées seront, eux, incapables de déchiffrer ces mots qui sont autant de concepts. Ces gamins, ne nous voilons pas la face, arrivent au CP avec tout juste cent mots de vocabulaire ! La méthode syllabique est la seule qui puisse leur permettre de s'élever. Car même un mot dont ils ne peuvent pas forcément comprendre le sens, au moins pourront-il, en apprendre la juste définition dans le dictionnaire, à condition qu'ils sachent lire. Pour résumer, la méthode de lecture globale est, en France, l'équivalent des idéogrammes chinois, réservés à une élite et inaccessibles au peuple, si ce n'est dans sa version abâtardie tel le verlan ...

Avec tout ce qui en découle...
Parfaitement. Une langue noble pour les lettrés et les fortunés, et une vulgate rudimentaire pour le commun. Si c'est cela, l'égalitarisme républicain dont on nous rebat les oreilles à longueur de journée...

D'où la distorsion de la notion même d'élitisme...
Oui. Sous couvert d'égalitarisme, les syndicats marxistes ou assimilés font la promotion d'un élitisme sournois tout en perpétuant des intérêts de castes. Alors que la véritable égalité, fondée sur la méritocratie et, justement, l'élitisme, consiste à donner les mêmes chances à tous nos enfants, riches ou pauvres. En ce sens, la méthode de lecture syllabique est, je le répète une fois encore, l'un des meilleurs garants de l'école jadis fondée par Jules Ferry. D'ailleurs, la bonne orthographe n'est ni de gauche, ni de droite ! Jean Jaurès écrivait en un aussi bon français que Charles Maurras !

On vous sent passéiste, pour le coup...
Pas du tout ! L'école d'autrefois avait peut-être ses défauts ; mais au moins a-telle fait ses preuves. Je constate seulement que ceux qui se prennent aujourd'hui pour des hussards républicains persistent à perpétuer ce système inégalitaire que nous dénonçons en permanence, système qui est à l'exact opposé de leurs objectifs publiquement affichés. Quand on sait que les deux premières professions à contourner la carte scolaire sont les professeurs et les journalistes - deux castes majoritairement de gauche et financièrement assez privilégiées -, on a tout compris.

Nicolas Sarkozy est désormais à l'Élysée. Que vous inspirent l'éviction de Gilles de Robien, ministre sortant de l'Education nationale, et son remplacement par Xavier Darcos ?
Gilles de Robien présentait au moins ce mérite consistant à avoir insufflé à l'Éducation nationale un souffle nouveau qui allait dans le bon sens, même si dans les faits, il n'a pas fait grand-chose, si ce n'est brasser du vent et susciter la polémique sur des effets d'annonce médiatique pour ensuite capituler devant des syndicats d'obédience marxiste tels que l'Unsa ou le Snuipp. Mais au moins convient-il de lui reconnaître ce mérite d'avoir mis fin à la terreur des «pédagogistes», ces fous furieux ayant la haute main sur les IUFM, ces Instituts universitaires de formation des maîtres, où l'on évoque ces « référentiels bondissants » alors que l'homme de la rue persiste bêtement à parler de « ballons ».

Et Xavier Darcos...
A peine arrivé, il s'est déjà couché. Avant même d'entrer dans son nouveau costume, il revenait sur le décret Robien consistant à payer aux professeurs des heures supplémentaires n'ayant jamais été effectuées...

A savoir...
À savoir qu'autrefois, les professeurs de sciences naturelles nettoyaient leurs laboratoires. Mais il y a belle lurette que des femmes de ménages sont payées pour cette tâche. Tout comme ces professeurs étaient payés pour les heures passées à polycopier leurs cours alors que maintenant, l'informatique permet d'accomplir ce travail d'un simple clic. C'est un peu comme les conducteurs de TGV qui perçoivent encore une prime de charbon...

Revenons-en à Xavier Darcos. Il semble qu'il soit revenu sur les décisions de son prédécesseur concernant la méthode de lecture globale...
D'une manière plus ou moins fourbe, oui. En effet, tout cela est désormais laissé à la discrétion des enseignants. Ce qui signifie que ces derniers sont désormais abandonné, au bon vouloir des inspecteurs. Or il faut savoir que dans l'Education nationale, plus on monte dans la hiérarchie, plus on est syndiqué... A titre d'exemple, seuls 30 % des professeurs le sont, contre 80 % chez les inspecteurs chargés de les surveiller. Pour monter dans cette hiérarchie, le syndicalisme est donc plus que jamais devenu un passage obligé et les divers ministres s'étant succédé à ce poste n'ont jamais voulu ou pu remettre en cause cette tyrannie...
De même, Xavier Darcos est immédiatement revenu sur les mesures de Gilles de Robien qui souhaitait remettre à l'honneur l'apprentissage dès quatorze ans. Tout comme il a refusé qu'on réinstaure cette simple règle de bon sens voulant que les élèves se lèvent dès que le professeur entre en classe. Mais il est vrai que pour que ces derniers se lèvent, encore faudrait-il qu'ils soient préalablement assis...

On parle beaucoup de la carte scolaire, de sa suppression ou de son assouplissement. Qu'en pense SOS Education ?
Il s'agit, là encore, d'une double hypocrisie. Plutôt que d'avoir la discipline et l'excellence pour tous, ce sera une école à deux vitesses, avec d'un côté les riches enfants des « classes dominantes » qui font ces lois, et, de l'autre, les délinquants et les gamins issus de l'immigration. Et, cerise sur le gâteau, Xavier Darcos vient de promettre que les écoles qui auront moins d'élèves bénéficieront de plus de moyens. Soit une sorte de prime aux cancres et à la nullité ; et l'élitisme pour les uns et le nivellement par le bas pour les autres.

Propos recueillis par Nicolas Gauthier Le Choc du Mois Juin 2007
SOS Education, 8, rue Jean-Marie Jego, 75013 Paris. Tél. : 01 45 81 22 67.
Site : www.soseducation.com

dimanche 15 novembre 2009

4 septembre 1870 Proclamation de la République

Le 4 septembre 1870, les Parisiens proclament la République (c'est la IIIe du nom). En souvenir de ce jour, de nombreuses rues de France portent le nom du «Quatre Septembre».
C'est après avoir appris la capture de l'empereur Napoléon III par les Prussiens à Sedan que les républicains de la capitale ont pris le pouvoir. Ils ont été devancés de quelques heures par leurs homologues de Lyon et Marseille.
Joseph Savès.

Illusions impériales
Quelques mois plus tôt, le 8 mai, Napoléon III était sorti renforcé d'un plébiscite qui lui avait donné 7.336.000 oui contre 1.560.000 non en confirmant l'orientation libérale de l'empire. À Paris, toutefois, à la différence du reste du pays, une majorité républicaine s'était prononcée contre le régime.
La déclaration de guerre à la Prusse, le 19 juillet 1870, allait détruire les illusions de l'empereur. Certains républicains se hasardent à souhaiter qu'une prompte défaite consacre la ruine du régime et hâte l'avènement de la République. C'est ainsi que Le Rappel écrit noir sur blanc : « L e danger le plus sérieux, c'est celui de la victoire. L'Empire fait le mort. Les Prussiens battus, il ressuscitera ». Ce journal appartient aux fils de Victor Hugo - lequel est en exil à Jersey -. La défaite de Sedan comble au-delà de toute espérance les voeux de ces drôles de patriotes.

Une République issue de la défaite
Dans la nuit du 3 au 4 septembre, dès l'annonce de la défaite, les députés du Corps législatif se réunissent au Palais-Bourbon. Ils dédaignent de confier la régence à l'impératrice Eugénie, confinée au palais des Tuileries, et s'interrogent sur la conduite à suivre.
Dans le petit groupe républicain, plusieurs députés se préparent à un illustre destin. Parmi eux, Jules Favre, Jules Grévy, Jules Simon et Jules Ferry, qui fonderont la «République des Jules». Il y a aussi Adolphe Crémieux et surtout Léon Gambetta, superbe orateur de 32 ans.
Les Parisiens envahissent bientôt le Palais-Bourbon et exigent l'instauration de la République. Les députés craignent d'être débordés par l'insurrection. Jules Favre leur suggère alors de proclamer eux-mêmes la République à l'Hôtel de ville de Paris, comme aux plus beaux jours de la Révolution de 1789 ou des journées de Février 1848.
Deux colonnes de députés et de simples citoyens se rendent donc à l'Hôtel de ville, où elles ont été devancées par un groupe d'agitateurs révolutionnaires, jacobins ou socialistes (Delescluze, Blanqui, Flourens,...).
Pour séduire et rassurer la foule, Jules Ferry a l'idée de constituer un gouvernement composé de députés républicains de Paris. C'est ainsi que Léon Gambetta et Jules Favre proclament la République au milieu d'une liesse générale quelque peu surréaliste en regard de la situation militaire du pays.
Beaucoup de Parisiens croient naïvement que la déchéance de l'empereur et l'avènement de «Marianne» rendront les Prussiens plus accommodants. Certains imaginent au pire un sursaut général comme aux temps héroïques de Valmy. La résistance de l'armée de Bazaine à Metz leur donne quelques motifs d'espérer.

Paris résiste
Le «gouvernement de la Défense nationale» est placé sous la présidence du gouverneur militaire de la place, le général Louis Trochu, un conservateur timoré, «Breton, catholique et soldat», selon ses propres termes. Il délègue le député Adolphe Crémieux à Tours en vue de prendre en main les zones encore libres. Mais le généreux septuagénaire se révèle vite insuffisant à la tâche.
La situation s'aggrave le 19 septembre avec l'encerclement de Paris par les troupes ennemies. Le 7 octobre, le fougueux Gambetta (32 ans), ministre de l'Intérieur, s'enfuit à son tour de Paris à bord d'un ballon.

Sitôt à Tours, Léon Gambetta organise une armée en vue de secourir la capitale et de mener une «guerre à outrance». Son initiative recueille quelques éphémères succès mais elle inquiète les populations rurales qui rêvent surtout du retour à la paix. Les troupes hâtivement rassemblées par Gambetta sont sans difficulté battues par les Prussiens après la reddition honteuse de l'armée de Bazaine, à Metz.
De leur côté, affamés par un siège impitoyable, les Parisiens tentent dans un effort désespéré une «sortie torrentielle» à Buzenval, le 20 janvier 1871. Elle s'achève par une piteuse retraite.
Dans un ultime effort, Adolphe Thiers (73 ans), vieux député conservateur doté d'un très grand prestige, entreprend une tournée des capitales européennes en vue d'obtenir une intervention militaire en faveur de la France. Il se heurte partout à un refus poli, ... au grand soulagement du chancelier Bismarck.
À Saint-Pétersbourg, le tsar Alexandre II accueille avec une secrète jubilation les nouvelles de France, qu'il avait prévues. Il y voit la rançon de son humiliation dans la guerre de Crimée et des leçons prodiguées par les Français à son endroit à propos de la Pologne.
L'armistice est finalement signé par Jules Favre le 28 janvier 1871 pour une durée de quatre semaines. Bismarck veut ainsi donner le temps aux vaincus d'élire une assemblée nationale. Il a besoin en effet que le traité de paix définitif soit entériné par une autorité légitime afin de ne pas être plus tard contesté.
Dix jours plus tôt, le 18 janvier, les envahisseurs ont proclamé triomphalement l'Empire d'Allemagne dans la Galerie des Glaces de Versailles.

La France aspire à la tranquillité
Le 8 février, les élections générales amènent à la nouvelle Assemblée nationale une majorité favorable à la paix. Les ruraux des provinces, peu au fait du siège de Paris et des événements militaires, manifestent massivement leur volonté d'en finir au plus vite avec la guerre en reportant leurs suffrages sur les notables. C'est ainsi que se révèle à l'Assemblée une majorité écrasante de monarchistes.
Pas moins d'un élu sur trois est noble ! Mais ces députés monarchistes sont divisés entre partisans du comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe 1er, du comte de Chambord, petit-fils de Charles X, et de Napoléon III, empereur déchu.
Paris étant entourée de troupes allemandes et trop agitée au goût de l'Assemblée nationale, celle-ci se réunit au Grand Théâtre de Bordeaux avant de se transférer à Versailles. Le gouvernement de Trochu lui remet sa démission et, le 17 février, l'Assemblée désigne Adolphe Thiers comme « chef du gouvernement exécutif de la République française » en attendant de statuer sur la nature du régime futur : monarchie ou république.
Ainsi naît la IIIe République, dans la détresse et la confusion... Elle mourra de la même façon 70 ans plus tard, en 1940.
http://www.herodote.net

jeudi 15 octobre 2009

La République contre l'Église

Au commencement furent les Lumières. Non que le christianisme n'ait connu d'adversaires avant le XVIIIe siècle : comme l'écrit Jean de Viguerie dans son livre Christianisme et Révolution, « Des athées, des rationalistes, le monde en avait toujours vu, mais en très petit nombre et de petit public. » Mais la nouveauté est ailleurs : « Il s'agit maintenant des plus grands noms de la littérature : Voltaire, Diderot, Grimm, Marmontel, La Harpe, pour ne citer que ceux-là. Les écrivains antireligieux sont les auteurs à succès. Les adversaires du christianisme sont les maîtres de l'opinion publique. »

Ils triomphent dans les salons, ont le soutien des élites et même, contre les défenseurs de l'Église et de la monarchie, celui des autorités : de 1750 à 1763, la librairie, chargée de délivrer les permissions d'imprimer, est gouvernée par Malesherbes avec, écrit Rousseau, « autant de lumières que de douceur, pour la plus grande satisfaction des gens de lettres » « Écrasons l'infâme », s'exclame Voltaire en désignant le catholicisme ; et des romans comme La Religieuse de Diderot n'ont pas grand-chose à envier au Da Vinci code en fait d'hostilité envers l'Église. Ces attaques font mouche et se diffusent des salons à l'opinion. Elles déboucheront, quelques années plus tard, sur la persécution révolutionnaire, la constitution civile du clergé, les massacres et déportations de prêtres, les condamnations de religieuses ou de fidèles, la déchristianisation et les fermetures d'églises, les mariages ou les « déprêtrisations », les guerres de Vendée et leur cortège d'horreurs... Si la persécution se calme après le 9 thermidor et la chute de Robespierre, elle reprend après le coup d'État de fructidor. La haine du Christ et de l'Église n'est pas un effet de la Révolution, elle en est le moteur. C'est pour abattre l'autel que l'on fit tomber le trône.
Bonaparte ramène la paix religieuse, Napoléon conclut avec Pie VII le concordat de 1801, la Restauration honore l'Église, mais l'anticléricalisme prend sa revanche en 1830 : les insurgés mettent à sac l'archevêché de Paris, Notre-Dame et plusieurs maisons de congrégations. Le départ de Charles X et l'accession au trône de Louis-Philippe ne désarment pas les ennemis du catholicisme : même en province, les processions sont lapidées. En 1831 Saint-Germain-l'Auxerrois, l'archevêché et plusieurs églises parisiennes sont encore saccagés.
Des faits similaires se reproduiront pendant la Commune, pendant laquelle les communards tenteront d'incendier Notre-Dame et fusilleront plusieurs prêtres, dont l'archevêque de Paris, Mgr Darboy. Mais le temps des grandes insurrections touche à sa fin. Avec la IIIe République, la Révolution triomphe et s'institutionnalise. L'anticatholicisme accède au pouvoir.

25 ans de persécution aux débuts de la IIIe République
« Et d'un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des lumières qui ne se rallumeront plus », s'écriait le radical René Viviani après l'adoption de la loi de séparation de l'Église et de l'État, en 1905. La IIIe République n'avait cependant pas attendu Émile Combes, ni Aristide Briand, pour être anticléricale : elle l'était dès l'origine et Jean Sévillia, dans son livre Quand les catholiques étaient hors-la-loi, rappelle à juste titre le mot d'ordre lancé par Gambetta dès 1877 : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! ». Dès 1869, dans son programme de Belleville, le meneur républicain, alors député d'opposition, annonce le programme en effet : suppression du budget des cultes, séparation des Églises et de l'État, instruction primaire gratuite, laïque et obligataore ... En 1878, il y ajoute la dispersion des congrégations, l'application au clergé de toutes les lois civiles, la rupture avec le Vatican... « Ce projet correspond exactement à celui qui sera mis en œuvre, d'étape en étape, jusqu'en 1905 », remarque Jean Sévillia. Cependant, tandis que les anticléricaux s'emparent du pouvoir, le catholicisme connaît en France un renouveau spectaculaire. « Un catholicisme puissant, un anticléricalisme croissant : tout est en place pour la guerre des deux France », constate encore Jean Sévillia. Dans cette guerre, la franc-maçonnerie joue un rôle de premier plan. Son but pourrait être défini par celui que se fixe alors Jules Ferry : « organiser l'humanité sans Dieu et sans rois ». D'autres réseaux œuvrent dans le même sens : la Ligue de l'enseignement, la libre-pensée, les protestants libéraux. La bataille s'installe très vite sur le front de l'enseignement, qu'il convient de contrôler pour décatholiciser et républicaniser les jeunes esprits.
En 1880 le gouvernement Freycinet publie deux décrets contraignant l'ensemble des congrégations à présenter une demande d'autorisation et liquidant les établissements des jésuites, qui sont expulsés de leur maison mère fin juin, non sans que des coups soient échangés entre la foule catholique et la police : premières escarmouches d'un combat qui va durer un quart de siècle. En octobre, Ferry, devenu président du conseil, décide de sévir contre les autres congrégations non autorisées.
Entre le 16 octobre et le 9 novembre 1880, 261 couvents sont fermés par la force publique, 6 000 religieux expulsés.
L'affaire rebondit à l'aube du XXe siècle, avec la loi de 1901 sur les associations, très anticléricale, qui prévoit la confiscation des biens des congrégations non autorisées. Vers la même époque, en juin 1902, Emile Combes, ancien séminariste violemment anticatholique, devient président du conseil. Entre 1900 et 1903, date à laquelle sont examinées par les chambres les demandes d'autorisation des congrégations, pas moins de 430 congrégations sont interdites. Les expulsions donnent lieu à de nouveaux affrontements entre fidèles et forces de l'ordre, tandis que les organisations anticléricales et maçonniques se déchaînent, attaquant les églises ou les processions. En juillet 1904 une nouvelle loi interdit tout enseignement aux congrégations. Combes se vante d'avoir fait fermer 14 000 écoles catholiques depuis 1902. Un mois plus tard commence l'affaire des fiches : on apprend que le général André, ministre de la Guerre, a fait appel au Grand Orient de France pour établir des fiches sur les opinions politiques et religieuses des officiers. L'avancement de ces derniers est favorisé ou bloqué en fonction des appréciations portées par les francs-maçons, qui réalisent un véritable travail de délation. Le scandale est tel qu'en janvier 1905, Combes est contraint de démissionner. Deux mois plus tard, Aristide Briand n'en présente pas moins à la Chambre un projet de séparation des Églises et de l'État. Votée en décembre de la même année, la loi prévoit de dresser un « inventaire descriptif et estimatif » des biens ecclésiastiques, objets du culte compris, provoquant la colère des catholiques lorsqu'une circulaire du ministère des Finances ordonne l'ouverture des tabernacles dans les églises. Partout à travers la France, les fidèles s'opposent aux profanations. En Haute-Loire, dans le Nord, des catholiques sont rués par les gendarmes. Pie X, de son côté, qualifie dans une encyclique la séparation de l'Église et de l'État de « très pernicieuse erreur » et considère la loi « comme profondément injurieuse vis-à-vis de Dieu ».
Jean-Pierre Nomen monde & vie du 25 avril 2009
(avec l'aimable autorisation de monde & vie)

lundi 1 septembre 2008

Le «brave» général Boulanger


Cent ans après son suicide et la fin de l'aventure boulangiste, un nouveau livre vient de paraître sur celui que l'on surnomma «le général Revanche». Il manqua de prendre le pouvoir, grâce à son incroyable popularité et aux ramifications d'un mouvement qui recrutait tant à l'extrême droite conservatrice qu'à l'extrême gauche révolutionnaire. Renonçant à franchir le pas d'un coup d'Etat, Boulanger fut finalement vaincu par l'ultime sursaut d'une «Ripouxblique» dont les scandales avaient accru la combativité. Le récit de Jean Garrigues (1) évoque parfois des problèmes plus actuels qu'il n'y paraît.
La formule est bien connue : « L'Histoire ne repasse pas les plats » et rien ne serait plus erroné ni même plus nocif que d'essayer de faire de la singulière aventure du général Boulanger la préfiguration d'autres échecs (le 6 février 1934) ou d'autres succès (le 13 mai 1958). On a comparé parfois - et l'auteur de ce livre ne s'en prive pas dans sa conclusion - Boulanger à La Rocque, à Pétain ou à de Gaulle. Ce n'est pas toujours faux. Mais ce n'est pas totalement vrai non plus.
Encore faudrait-il connaître l'homme lui-même et ce livre est un assez bon guide du musée boulangiste. Physiquement, le militaire auquel il ressemble le plus, sur les caricatures du moins, est le général Massu, dont il avait sans nul doute et la bravoure militaire et le sens politique.
On a peine en ces temps paisibles à imaginer la carrière d'un jeune saint-cyrien de 1855 (promotion Crimée-Sébastopol). Né le 29 avril 1837, à Bourg-lès-Comptes, au pays gallo, fils d'un avoué breton et d'une aristocrate écossaise, le sous-lieutenant Georges Boulanger va se battre avec un fantastique courage. On le verra à la tête de ses hommes en Kabylie, en Italie où il est très grièvement blessé d'une balle qui lui traverse la poitrine de part en part, en Cochinchine ou au Cambodge. Promu capitaine au feu, il est à nouveau blessé devant Paris, par les Prussiens en 1890, puis par les Communards en 1871.
Il termine l'année terrible comme lieutenant-colonel. Ses notes sont éloquentes : « Caractère hautain, s'appréciant lui-même d'une façon légèrement exagérée. » En termes plus vifs, ce baroudeur est un ambitieux et même un arriviste. La vantardise et l'art du mensonge apparaissent vite comme ses armes favorites. Cet amateur de chevaux et de jolies femmes (au milieu de tant de passades, on lui connaîtra deux grandes passions : Tunis, son alezan noir, et sa maîtresse Marguerite de Bonnemains) va curieusement montrer autant de pusillanimité politique qu'il a fait preuve dans sa jeunesse de témérité guerrière.
De plus en plus mégalomane, au fur et à mesure qu'il assure sa carrière par un savant mélange d'esbroufe et d'hypocrisie, il se montre à la fois zélé clérical chantant à tue-tête, lors d'un pèlerinage, « Sauvez, sauvez la France, au nom du Sacré-Cœur ! » et républicain avancé, patronné par Gambetta, ce qui ne l'empêche pas de faire sa cour au duc d'Aumale ! Faiseur et charmeur, il obtient ses étoiles en 1880, devenant à quarante-trois ans le plus jeune général de brigade de l'année française.
On n'a sans doute pas prêté assez d'attention au voyage qu'il accomplit en Amérique, pour diriger la mission militaire française, lors des festivités commémorant le centième anniversaire de la bataille de Yorktown.
Il rêve peut-être de devenir un «soldat politique», du style La Fayette. Outre-Atlantique, il découvre cette arme fantastique, inconnue encore en Europe, qu'est la publicité. Il lancera plus tard son mouvement comme Barnum son cirque ! Inculture et affairisme. ce continent a tout pour lui plaire, puisqu'il permet de fulgurantes réussites à qui a le sens de l'opportunité, peu de scrupules et un indéfectible optimisme allié à la certitude d'avoir toujours raison. L'innovation de Boulanger dans la vie politique française, ce sera peut-être d'y avoir tenté une carrière à l'américaine, d'autant qu'il a retrouvé aux States un camarade de Saint-Cyr, converti dans les affaires : le « comte» Dillon, qui va devenir un des hommes clés du boulangisme et son grand argentier.
Directeur de l'infanterie au ministère de la Guerre, Boulanger passe pour un «général républicain» de style radical. Clemenceau, son ancien condisciple au lycée de Nantes, ne jure que par lui. Il en reviendra.
En attendant, après un passage comme général de division commandant les troupes françaises en Tunisie, durant lequel il se fait surtout remarquer pour ses mauvais rapports avec le Résident, il est nommé, au début de l'année 1886, ministre de la Guerre.
Ce poste est pour lui un marchepied, ce qui ne l'empêche pas d'être un bon ministre, obsédé qu'il est par l'idée de revanche.
On ne comprend rien à Boulanger si on ne le replace pas dans le cadre du délire anti-allemand de son époque. Par ses foucades et ses discours, il incarne le coq gaulois contre l'aigle teuton. Son patriotisme belliqueux et revanchard coïncide parfaitement avec le climat, plus chauvin que social, qui constitue alors l'armature même de la République. Parlementaires radicaux ou «opportunistes» savent que le paravent tricolore permet de camoufler bien des intrigues sordides et bien des affaires juteuses, tout en obtenant la neutralité provisoire des conservateurs et des cléricaux. Pour tous ces bourgeois, l'essentiel est d'asseoir le régime des «bleus», tout en évitant le retour des «blancs» ou la revanche des «rouges».
UN CÉSAR D'OPÉRETTE
Quel meilleur éteignoir qu'un képi ? Boulanger sert à merveille les ambitions d'un régime qui ne tient pas à voir ni l'élite ni le peuple se mêler de trop près à des combines dont la plus ignoble sera le trafic des décorations par le propre gendre du président de la République !
Seulement, en intronisant un militaire ambitieux à un poste en vue, le gouvernement joue à l'apprenti-sorcier.
Arrive la revue du 14 juillet 1886. C'est là où tout commence. En une journée Boulanger devient brusquement ultra-populaire, échappant à toutes les tentatives de classification politique. Avant qu'on ne parle de lui comme d'un César, on découvre brutalement, dans ce général de belle prestance, ce que Jean Garrigues nomme très justement « la première star de la vie politique française ». Le retour de Longchamp, c'est-à-dire finalement un non-événement, peut se comparer à la venue de Pétain à Notre-Dame en 1944 ou au discours de De Gaulle à la Bastille une quinzaine d'années plus tard.
Ce qu'Adolf Hitler connaîtra à Nuremberg après la prise du pouvoir de 1933, Boulanger le connaît avant ! Car tout est là : il n'est pas au pouvoir. Il n'est encore que le pion d'une des innombrables combinaisons ministérielles de la IIIe République.
SANS DOCTRINE ET SANS SCRUPULES
Comment prendre le pouvoir ? Telle est la question qui va dominer ces cinq années, dont la courbe fiévreuse, malgré quelques sommets, va aller de la popularité à la solitude, de la griserie à l'échec, du rêve au néant.
Premier point, capital. Boulanger, qui prétend tout décider par lui-même et mener son mouvement comme une armée, n'a ni doctrine, ni méthode, ni clairvoyance, ni même volonté. Que lui reste-t-il alors ? Du charme et de la chance, et aussi une absence totale de scrupules qui permet parfois les plus brillantes manœuvres mais conduit souvent aux plus sombres déroutes, où tout est perdu, et l'honneur avec.
S'il n'a pas d'idées - il est seulement «révisionniste», ce qui veut dire désireux de réviser la Constitution le général a des amis (dont le temps montrera la lassitude et l'infidélité). Sensible à la flatterie, il confie les rouages du mouvement à qui l'encense ou pire encore, à qui le rétribue. Car toute cette aventure coûtera beaucoup d'argent.
Boulanger sera très vite prisonnier des médiocres (les fidèles) et des gredins (les bailleurs de fonds). Cela n'empêche pas une réussite initiale : rassembler des gens que tout séparait.
Cela va du politicard-type Alfred Naquet, sénateur et israélite, à Marie-Clémentine de Rochechouart-Mortemart, duchesse d'Uzès, chouanne richissime et chasseresse. Les deux piliers de l'entreprise boulangiste ne sont certes pas des hommes dépourvus de qualités : l'ex-marquis Henri de Rochefort-Luçay, aristocrate et communard (sur lequel il faut absolument lire le beau livre d'Eric Vatré, paru aux éditions Lattès) et Paul Déroulède, animateur des cent mille volontaires de la redoutable Ligue des Patriotes, dont l'Histoire a fait un pantin, alors qu'il fut un cœur pur et sans doute la meilleure tête politique du boulangisme. Déroulède et Rochefort symbolisent à eux deux la rencontre «nationale» et «socialiste» d'un mouvement que rejoindront, tôt ou tard, entre beaucoup d'autres, l'ancien général de la Commune Emile Eudes et le jeune écrivain nationaliste Maurice Barrès, l'antisémite catholique Drumont et la future communiste Séverine, le marquis de Morès et l'aubergiste Marie Quinton, la Belle meunière.
Tous sont unis par la haine des mêmes ennemis : les parlementaires républicains, qu'ils soient radicaux ou opportunistes, et qui ont depuis quelques années multiplié les faiblesses, les scandales et les trafics. On parle alors de «république des escrocs» comme on dira, sous Stavisky, la république des voleurs et aujourd'hui la «ripouxblique» ...
Voulant à la fois ne pas mécontenter les républicains durs et purs et les partisans de la monarchie, les banquiers juifs et les ouvriers rouges, les cléricaux et les libres penseurs, les bonapartistes et les blanquistes, Boulanger - as du flou artistique - se garde bien de mettre sur pied un grand parti structuré; il se contente d'accumuler les «coups électoraux», d'abord triomphaux puis catastrophiques.
On l'a, à tort, présenté comme une sorte de «pré-fasciste», en invoquant sa faculté de rassembler la droite et la gauche (et surtout l'extrême droite et l'extrême gauche). Mais il n'en a jamais opéré la fusion. Nul d'entre ses partisans ne s'est rallié à une synthèse «nationale-socialiste» mais chacun est resté au contraire prisonnier de ses origines, tout en imaginant que le général partageait ses idées.
L'ÉTERNEL RETOUR DE L'HOMME PROVIDENTIEL
Finalement, il n'y a pas plus de «boulangisme» que de «pétainisme» ou de «gaullisme». Peu d'idées, mais le ralliement à un homme providentiel. Qu'il fût coiffé d'un képi et qu'il traînât un sabre favorisa manifestement les choses, surtout dans les milieux les plus populaires qui sont aussi à l'époque les plus tricolores.
L'habileté de Boulanger a été de faire croire aux républicains qu'il allait épurer la république et aux royalistes qu'il allait ramener le roi, se présentant aux orléanistes comme une sorte de Franco avant la lettre.
Au début de juillet 1887, Boulanger n'est plus ministre et le gouvernement le met au vert à Clermont-Ferrand. Une manifestation monstre à la gare de Lyon marque son départ (on croirait Soustelle quittant Alger !). De son exil provincial, le général de division complote. Ce jacobin notoire n'hésite pas à rencontrer secrètement les chefs royalistes et bonapartistes. Il en obtient des promesses et des subsides qui, après sa mise en non-activité avec demi-solde, suivie d'une mise à la retraite officielle, lui permettront de se faire élire triomphalement député du Nord.
Désormais, il se croit tout permis en cette année 1888, où il conjugue les voix des ouvriers patriotes et des paysans conservateurs, obéissant aux consignes du comte de Paris ou du prince Napoléon.
1889 s'ouvre par son triomphe à Paris, encore plus boulangiste que la province (sauf dans les beaux quartiers). Seulement la république parlementaire, avec l'aide de la toute nouvelle Ligue des Droits de l'homme et des loges maçonniques, va savoir se défendre par tous les moyens y compris les moyens légaux, sous l'impulsion de Jules Ferry qui était peut-être une crapule mais pas un imbécile.
Une des premières manœuvres consiste à modifier la loi électorale quand on s'aperçoit qu'elle peut être favorable à Boulanger! La recette fera école.
On imagine mal l'ampleur de la lutte. Dillon lance une campagne à l'américaine. Fayard imprime à plus de trois millions de livraisons l'Histoire patriotique du général Boulanger. Le journal La Cocarde tire à quatre cent mille exemplaires. On diffuse cent mille de ses bustes en plâtre et des camelots écoulent photographies et images d'Epinal à la gloire de ce candidat que célèbrent les chansonniers. Toute une bimbeloterie fait recette et ses partisans portent même des bretelles boulangistes : «Plus de dos rond», dit la publicité.
Cette agitation fabrique un héros, mais ne peut longtemps cacher la médiocrité d'un homme. Quand le coup d'Etat est possible, le 27 janvier 1889, il se dérobe et se contente de passer la nuit chez sa maîtresse, qui va désormais totalement obérer sa carrière politique, d'autant qu'elle est gravement malade, phtisique au dernier degré. Le général à l'œillet rouge est amoureux fou de la dame aux camélias ...
Le gouvernement comprend vite qu'il a devant lui un irrésolu, si confiant par ailleurs en sa bonne étoile qu'il croit parvenir à la magistrature suprême par les seules élections.
Tandis que le général s'enfuit à Bruxelles, pour éviter la Haute Cour, le pouvoir prononce la dissolution de la Ligue des patriotes, véritable section d'assaut du comité républicain national, puisque telle est l'étiquette du mouvement boulangiste.
LA DÉROUTE
Condamné par contumace à la déportation à vie dans une enceinte fortifiée pour atteinte à la sûreté de l'Etat, trahi par les notables conservateurs après avoir déçu les travailleurs révolutionnaires, isolé et secoué à son tour par ce que la presse révèle des coulisses de son mouvement, Boulanger connaît, à l'automne 1889, une véritable déroute électorale dans un pays dont le cœur ne bat plus pour le beau général. Réfugié à Jersey avec sa maîtresse moribonde, il n'est désormais qu'un proscrit sans aucun avenir politique.
Les élections municipales de Paris, qui fut naguère son plus solide bastion, se soldent par une catastrophe. Au printemps 1890, le boulangisme est fini.
Voici tout juste cent ans, en 1891, Marguerite de Bonnemains meurt à Bruxelles, le 16 juillet. Son amant, le 20 septembre, se suicide d'un coup de pistolet sur sa tombe. Celui qui l'a naguère mis en selle, Georges Clemenceau, prononce la plus cinglante des épitaphes :
« Ci-gît le général Boulanger, qui vécut comme il mourut : en sous-lieutenant. »
Face aux scandales et aux compromissions, il avait incarné, encore plus que la Revanche, ce que l'on pourrait appeler la «Restauration nationale», c'est-à-dire la réconciliation, sous le manteau du patriotisme, des valeurs traditionnelles et des espoirs révolutionnaires.
En refusant un facile coup d'Etat, il a non seulement ruiné toutes les espérances de ses partisans mais, en même temps, il a entraîné dans sa chute ses alliés monarchistes et communards. Son échec n'a fait que consolider la république bourgeoise, qui devait s'épanouir cent ans plus tard dans le consensus parlementaire unissant aujourd'hui socialistes et libéraux.
Les héritiers des vaincus de 1891 se doivent de connaître cette triste aventure. Finalement, ce qui a le plus manqué à l'infortuné général, c'est le courage politique, qui est plus rare que la bravoure guerrière; c'est aussi une doctrine solide, un coup d'œil rapide et une ténacité sans faille. Ambitieux mais limité à sa seule personne, il n'a pas été « celui qui sacrifie tout de lui-même à quelque chose de plus grand que lui-même ».
(1) Jean Garrigues : Le général Boulanger, 380 p., Olivier Orban.
• Jean Mabire le Choc du Mois • Juin 1991

mardi 12 juin 2007

Les colonies ont-elles été pillées par la France ?

Colonialisme

Le pillage des colonies par la France : un mythe !

Le 15 septembre 1960, à Brazaville, lors de l'accession du Congo, à l'indépendance, un parachutiste français entreprend d'abaisser le drapeau tricolore. Manifestant à haute voix son désaccord, le président Youlou exige que le drapeau cogolais soit monté avec celui de la France : « Il n'est pas question, dit-il, de séparer l'enfant de sa mère. » (1)
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(1) Cité par Jean de la Guérivière, Les fous d'Afrique. Histoire d'une passion française.

Aux états africains et à Madagascar, la France lègue un personnel administratif qu'elle a formé, et des infrastructures considérables :
  • 2.000 dispensaires
  • 600 maternités
  • 40 hôpitaux
  • 18.000 kilomètres de voies ferrées
  • 215.000 kilomètres de pistes principales
  • 50.000 kilomètres de routes bitumées
  • 63 ports
  • 196 aérodromes
  • 16.000 écoles primaires
  • 350 collèges ou lycées.
Sous De Gaulle, Pompidou, Giscard d'Estaing, Mitterrand et Chirac, les affaires africaines relèvent du domaine réservé du chef de l'État. D'importants accords de coopérationlient l'ancienne métropole et les états francophones. L'armée française caserne toujours sur le continent noir. Jean-Paul Gourévitch estimait en 1997 que « La France dépense actuellement pour l'Afrique une somme annuelle de 700 francs par habitants. » (2). Néo-colonianisme ?
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(2) Jean-Paul Gouvéritch, L'Afrique, le fric, la France, le Pré aux Clercs,1997

Aujourd'hui, 150 millions d'Africains vivent de l'aide internationale. Quarante ans après l'indépendance, l'Afrique est confrontée à de redoutables défis : insécurité chronique, guerres intestines (Congo, Tchad, Rwanda, Mauritanie, Côte d'Ivoire), difficultés économiques, crise alimentaire, dépeuplement de la brousse, gigantisme des villes, ravages du sida. Est-ce que l'Afrique souffre d'avoir été colonisée ? Est-elle victime d'une décolonisation incomplète ? Est-elle au contraire pénalisée par son émancipation prématurée ? Ce débat divise les experts d'un continent dont la complexité (historique, géographique, ethnique et culturelle) rend illusoire toute comparaison avec une autre aire de la planète.
« À la veille d'être colonisée, assure Bernard Lugan, l'Afrique était déjà en danger de mort ; la colonisation l'a provisoirement sauvée en prenant en charge son destin. » (3)
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(3) Bernard Lugan, Afrique, l'histoire à l'endroit, Perrin, 1989.

Maître de conférence à Lyon-III, cet africaniste déclenche la polémique parce que, isolé dans sa spécialité, il est marqué à droite. Mais quand il affirme que « la colonisation fut une erreur économique et une ruine pour les nations coloniales », il se trouve sur la même ligne qu'un universitaire aujourd'hui considéré comme une référence, Jacques Marseille, et venu, lui, de l'autre bord.
Professeur à la Sorbonne, Marseille était, dans les années 1970, un étudiant d'extrême-gauche. Il avait salué la décolonisation et projetait son espérance révolutionnaire dans le tiers-monde. C'est dans cet état d'esprit qu'il avait entamé une thèse de doctorat d'état, aspirant à prouver que le capitalisme et le colonialisme avaient exploité les peuples de couleur. Au terme de dix années de travail, à sa grande surprise, il a été conduit aux conclusions inverses : « l'empire colonial n'a pas enrichi la France, il l'a appauvrie. » (4)
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(4) Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français, Albin Michel, 1984.

Dans les colonies, Jules Ferry voyait une source de débouchés pour les entreprises françaises. Afin de faciliter leur implantation, entreprendre des travaux d'infrastructure lourde (ports, routes, voies ferrées) était cependant nécessaire. C'est l'État qui dut en assurer le coût. Dès avant 1914, il s'avérait que l'investissement colonial n'était pas rentable, à l'exception de secteurs marginaux, ce que conservateurs reprochaient déjà aux républicains lors de la campagne électorale de 1885 ; les capitalistes s'en détournèrent, laissant le budget français assumer les besoins des colonies.
À partir des années 1930, l'empire entrave la croissance de la métropole plus qu'il ne la stimule. Jacques Marseille appuie sa démonstration sur l'étude micro-économique des relations entre la France et l'outre-mer. Certains secteurs de production dépendent des colonies, et d'autres non ; par exemple, l'industrie cotonnière exporte à 80% dans l'empire, la chimie et la sidérurgie à peu près pas. Ce qui aboutit à faire exercer par les colonies un rôle artificiellement protectionniste pour les secteurs en voie de déclin, dont la chute est ralentie. Les matières premières sont souvent négociées 20 à 25% plus cher que sur le marché international ; quant aux denrées vendues par la métropole, elles sont plus onéreuses, pour l'empire, que leur équivalent sur d'autres marchés. Globalement, le système forme donc une économie fermée entre métropole et colonies, détournant la France de l'esprit de compétition.
Au lendemain de la Seconde Guerre, cette mécanique continue à tourner. Année après année, la France continue de procéder à des investissements gigantesques en Algérie et en Afrique noire. Or, économiquement, à la veille des indépendances, ces possessions ne comptent pas davantage qu'avant la Première Guerre : en 1958, Algérie comprise, l'Afrique ne totalise que 5% des ventes de la production industrielle française. Dès lors le patronat et les financiers considèrent le marché colonial comme inutile, car il obère l'économie française, lui faisant accumuler du retard par rapport à ses concurrents européens. L'abandon de l'empire, vers 1960, correspond d'ailleurs à la construction de l'Europe et à l'essor de la consommation en France. L'investissement public, libéré de la charge africaine, se tourne vers les grands travaux d'équipement (autoroutes, nucléaire, etc,). Deux ans après les indépendances, la métropole à oublié l'empire. Dans les ex-colonies, c'est l'inverse : les difficultés commencent. « C'est l'histoire d'un divorce, commente Jacques Marseille. Le divorcé joyeux, c'est la métropole ; le divorcé malheureux, ce sont les colonies. »

Cette rigoureuse démonstration ruine l'argument selon lequel la France a pillé ses colonies. Ce n'est pas par intérêt financier que l'empire a été si longtemps maintenu à bout de bras : c'est pour des motifs plus élevés, d'ordre humanitaire, parce que l'Afrique a été, selon Jean de la Guérivière, « une passion française » (5).
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(5) Jean de la Guérivière, Les Fous d'Afrique, Histoire d'une passion française.
Est-ce à dire que la colonisation a été sans tache ? À des degrés divers et selon les pays et les périodes, l'entreprise a pu s'accompagner d'injustices sociales et de réflexes racistes. Néanmoins, il est impossible de généraliser. Pour certains fonctionnaires corrompus, combien d'administrateurs exemplaires ? Pour certains colons indignes, combien d'entrepreneurs modèles ? Pour certains techniciens médiocres, combien d'ingénieurs remarquables ? Il en est de même avec le personnel médical ou enseignant. Il faudrait évoquer aussi l'aventure des ordres missionnaires : sous l'habit religieux, représentant l'institution la moins raciste qu'il soit, des dizaines de milliers de français, hommes ou femmes, auront tout donné à l'Afrique.
Qui peut nier que le sort des africains de 1960 était plus enviable que celui de leurs ancêtres de 1860 ?
Jean Sevilla, Historiquement correct.