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vendredi 16 juillet 2021

Le culte solaire1/2

  

Une part considérable des rituels païens se réfère plus ou moins intensément à la force du soleil et à sa course dans le ciel. Les grands rituels festifs saisonniers au moment des solstices et le rituel de remerciement pour les récoltes sont très nettement des rituels solaires. Quant aux rituels qui ponctuent le cours de la vie, ils se réfèrent également, via la symbolique du feu, à des formes du culte solaire et de la vénération pour cet astre. La vénération de la lune et les formes rituelles du culte lunaire ne se retrouvent que sporadiquement dans les rituels solaires que nous venons d'évoquer. Nous nous concentrerons donc, ici, sur le savoir relatif au culte solaire dont nous disposons, mis à part les rituels solsticiaux, qui méritent une analyse plus spécifique.

Le rite solaire païen

Nous pouvons avec certitude avancer l'hypothèse que la vénération de la lune constitue un phénomène plus ancien que le culte de la force solaire. Cela se comprend aisément : les phases de la lune sont plus perceptibles que celles du soleil ; la lumière de la nuit est plus mystérieuse et plus magique. Chez la plupart des peuples indo-européens, même s'ils ont utilisé un calendrier lunaire lors des phases initiales de leur développement, la vénération religieuse a surtout mis l'accent sur le soleil et leur calendrier se base principalement sur la course du soleil. Tacite nous apprend que les Germains fixaient leurs fêtes, les assemblées de leur Thing et leurs cérémonies de sacrifice d'après la position de la lune mais organisaient des feux rituels en l'honneur de la puissance du soleil, assorti d'acte cultuels et hélio-magiques (faire rouler des roues de feu, des courses au flambeau, etc.). Ces rituels avaient lieu lors des 4 moments les plus saillants de la course du soleil, soit lors des solstices et des équinoxes. La vénération du soleil comme donateur de la fertilité et de la croissance a été conservée jusqu'à nous, dans la coutume d'allumer des feux de Pâques. Le feu de la Beltaine, feu de Bel, chez les Celtes, avait lieu le 1er mai et été consacré au dieu Belenos, dont le surnom Grannus (de l'irlandais grain : soleil) indique son caractère nettement solaire.

La tradition nordique nous rapporte que lors des actes rituels, le rapport à la direction de la course du soleil était important pour la réussite de l'invocation magique. « Toute magie malfaisante doit avoir lieu à l'opposé de la course du soleil (vieux-norrois : andsaelisrangsaelis),  tandis que tout acte bienfaisant, donc tout acte cultuel, doit être posé dans le sens du soleil, indicateur de l'heure (rem. : c'est-à-dire dans le sens de la course du soleil ; vieux-norrois, réttsaelis) »  (1).

Pourtant, c'est un fait indubitable que, dans tout l'espace indo-européen, il n'y a apparemment jamais eu de dieu ou de déesse solaire au plein sens du terme, si l'on fait abstraction de la déesse Diana des Scythes. Les Indo-Européens n'ont pas connu de mythe solaire comparable à celui d'Osiris en Égypte. Leur culte solaire se réfère bien plutôt à la force donatrice de vie du soleil et de la lune, en tant qu'unité cosmique, comme nous pouvons le constater en étudiant la symbolique du char solaire de Trundholm. Le soleil y est représenté comme un disque d'or, fixé à un char tiré par des chevaux (rappelons qu'en 1384 avant notre ère le Roi d'Égypte Akhnaton avait fait représenter le dieu solaire Ré par un disque). La face arrière du disque solaire de Trundholm, en bronze, et la division de la face avant en 9 cercles intérieurs et 27 cercles extérieurs permet de formuler l'hypothèse que le char solaire peut être mis en rapport avec le culte lunaire. Ce qui n'est pas nécessairement une contradiction, car, comme nous allons le voir, soleil et lune entretiennent un rapport étroit d'ordre cultuel et cosmique et sont mis sur pied d'égalité. On admet généralement aujourd'hui que ce char solaire est la représentation en miniature d'un char cultuel que l'on promenait sur un parcours solaire-magique, comme nous l'indiquent les cultes de Nerthus (en Allemagne du Nord) et de Freyr (en Suède). Dans le Rig-Veda, c'est le cheval Etaza qui tire la roue solaire dans le ciel. Le parcours rituel était une représentation symbolique du couple sacré Soleil-Terre, où la différence entre les 2 astres est expliquée en termes sexués. Le soleil ou le fils du soleil donne sa semence sous la forme de rayons solaires et féconde la terre, qui, elle, reçoit cette semence et donne naissance à une vie nouvelle.

L'ancienneté et l'enracinement profond de ce culte solaire agrarien sont attestés par l'érection de pierres, coutumes encore pratiquées, comme dans la paroisse de Hafling au Tyrol, où le peuple dresse une Sonnenstein (une pierre solaire), sur laquelle figurent un bon-homme-soleil, un arbre de vie, un trèfle et plusieurs serpents symbolisant le cycle annuel. Dans les vallées tyroliennes ombragées, comme l'Ahrntal et le Vinschgau, existait encore la coutume populaire, au début des années 70, d'accourir, certains jours, au devant du soleil levant avec un récipient plein à ras bord de lait.

Le culte solaire archaïque a connu son apogée à l'Âge du Bronze, comme en témoignent les monuments de pierre des Externsteine, de Carnac et de Stonehenge. Ces 3 lieux de culte préhistoriques étaient (et sont encore) des lieux cultuels voués au soleil et, en même temps, des agencements très précis permettant l'observation des astres afin de déterminer la date des solstices et d'apprendre un maximum de choses sur la course du soleil.

Les Externsteine

L'âge des Externsteine, près de Horn, n'est pas déterminé avec précision. Il est toutefois indubitable que ces rochers naturels ont été transformés par des mains humaines, servies par des cerveaux qui savaient le cours des astres, et sont devenus ainsi un temple solaire ou un poste d'observation astronomique. Les ouvertures solaires dans le roc donnent sur le soleil levant au jour même du solstice d'été, soit sur le Nord-Est (plus précisément à 47° de déclinaison par rapport à l'Est). À côté de leur fonction astronomique, les Externsteine étaient un centre religieux d'initiation pour les prêtres. Au pied du rocher, on trouve un cercueil de pierre ; on l'utilisait dans le rituel de la mise en cercueil initiatique. Au-dessus de ce cercueil figure un arc solaire que l'on peut interpréter comme étant le plus petit arc du cycle annuel : c'est l'arc originel. Au cours de la mise en cercueil, le candidat initié meurt une mort symbolique et sa résurrection est le renaissance symbolique de l'initié. La cérémonie de la mise en cercueil se retrouve aujourd'hui encore dans certaines loges maçonniques, dans le rite du retour du maître.

À suivre

samedi 10 juillet 2021

Les avatars chrétiens de Wodan après la conversion des Germains

  

[ci-dessus : FidusSchwertwache, 1895]
Wodan était l'une des principales figures divines au temps de la christianisation des Germains. Il était le dieu qui donnait la sagesse aux hommes. Il était aussi le dieu des guerriers et des héros tombés au combat. Son importance était grande parmi les Germains comme le prouve la formule d'abjuration que les convertis devaient prononcer avant de recevoir le baptême. En effet, les Germains, comme tous les païens, avaient d'innombrables dieux et la formule n'en reprend que 3 : Donar (Thor), Ziu (dieu primordial indo-européen ; Zeus et Ziu ont la même racine) et Wodan lui-même.

Précisons que, pour les premiers Chrétiens de Germanie, les dieux ancestraux n'étaient pas perçu comme des superstitions mais comme des forces ennemies, maléfiques, qu'il s'agissait de combattre. Le spécialiste de la question Erich Jung nous l'explique : « Pendant longtemps, l'Église germanique primitive n'a pas nié l'existence et l'action des dieux ancestraux, mais a combattu ces derniers comme des esprits maléfiques, des monstres, des démons. Donc, pour eux, Wodan gardait toute son influence sur les âmes non baptisées. Son Armée (Heer), sa horde, était principalement composée d'âmes d'enfants morts ».

C'est la raison pour laquelle l'Église demandait aux anciens Germains d'abjurer leurs dieux ancestraux. Mais cette injonction ne fut pas immédiatement suivie d'obéissance : le peuple continuait d'honorer ces anciens dieux. L'Église fut donc obligée de changer de politique et de les christianiser, d'en faire des saints. Wodan est par conséquent le dieu qui a connu le plus d'avatars chrétiens.

Il a été transformé en archange Michel, que l'on représente tantôt avec l'attribut de Ziu (l'épée), tantôt avec l'attribut de Wodan (le manteau). À son propos, Cäsarius von Heisterbach (1180-124?), chroniqueur médiéval, cite une légende allemande, où Wodan, très manifestement, entre en scène. C'est la légende du Chevalier Gerhard von Holenbach. Un jour, le diable lui apparaît, déguisé en pélerin. Il frappe à la porte du Chevalier et lui demande l'aumône. Comme il faisait froid, le Chevalier le fit entrer et, pour la nuit, lui offrit son manteau en guise de couverture. Au petit matin, le pélerin avait disparu avec le manteau. Peu après, le Chevalier décide d'entreprendre un pèlerinage au tombeau de St. Thomas en Inde. Avant de partir, il brise son anneau en 2 morceaux et en donne un à sa femme, afin qu'elle conserve un signe de reconnaissance. S'il ne revient pas avant cinq ans, elle sera libre. Mais le Chevalier n'atteint le tombeau de St. Thomas qu'au jour où il aurait dû rentrer chez lui. C'est alors qu'apparaît le diable vêtu de son manteau qui, en un tour, le ramène d'un coup chez lui. Gerhard retrouve sa femme en train de célébrer son repas de fiançailles avant un autre Chevalier et lance son anneau dans une coupe. Sa femme le reconnaît et le Chevalier reprend sa place.

Le Diable joue ici très nettement le rôle de Wodan. Cäsarius von Heisterbach a sans doute transformé une vieille légende wotanique. Plus tard, au XVe siècle, la chronique suisse des Seigneurs von Stretlingen, de la région du Thurnersee, remplace, dans la même légende, le Diable par l'Archange Michel.

La Sainte Lance est, elle aussi, un ancien attribut de Wodan et même l'un des principaux. Avec sa lance, Wodan désignait les guerriers les plus braves, avant que les vierges-pages ne viennent les chercher pour les conduire au Walhall. Cette sainte lance fit partie, plus tard, des insignes de la cérémonie du couronnement des Empereurs du Saint-Empire, sous le nom de Lance de St. Maurice. À la bataille du Lechfeld contre les Hongrois, on apporta à l'Empereur Othon I la lance dite de St. Michel. La Sainte Lance joua encore un rôle décisif lors d'une bataille de la première croisade quand, en 1098, devant Antioche, les guerriers francs et normands, découragés, minés par la fatigue, ne se relancèrent à l'assaut qu'après l'apparition de la Sainte Lance.

Wodan était le protecteur de Siegfried, lorsque ce dernier terrassa le dragon. Dans la Saga de Wolfdietrich, c'est St. Georges qui reprend ce rôle. Plus tard, St. Georges lui-même tue le dragon, de la même façon que St. Michel. St. George (dont l'existence historique n'est pas prouvée) est devenu ultérieurement le protecteur des armuriers et des guerriers. Son amulette protégeait contre les coups de lance malencontreux.

Les anciennes églises dédiées à St. Michel se situent toutes au sommet de montagnes ou de collines, lieux de résidence privilégiés par Wodan. C'est particulièrement patent dans le cas du Michelsberg près de Kleebronn en Allemagne. Avant que l'on ne parle de Wodan, c'est-à-dire avant la germanisation, il y avait déjà là un lieu de culte celtique. Wodan a tout simplement remplacé la divinité celtique et, après la christianisation, St. Michel a pris le relais. Wodan et St. Michel sont tous deux des détenteurs de lances miraculeuses. Tous deux tuent des dragons et servent de guide aux âmes. Les paysans de la région nomment toujours le Michelsberg de son ancien nom : Gudinsberg ou Wudinsberg, selon les variations dialectales.

L'ethnologue Gößler précise : « Cette persistance des cultes païens s'observe partout où il y a des monts ou collines portant le nom de Michel, surtout s'il s'agit de hauteurs occupées depuis la nuit des temps, comme, par exemple, sur le fameux Michelsberg près de Bruchsal, où l'on a découvert des poteries typiques de la préhistoire, poteries qui ont permis de déterminer la civilisation préhistorique indo-européenne du Michelsberg. Idem pour le Michelsberg près de Gundelsheim, le Heiligenberg de Heidelberg et le Michelsberg-en-Zabergäu ».

L'histoire du Heiligenberg près de Heidelberg signale effectivement un passage direct de Wodan à St. Michel. Un acte de Konrad I, d'août 912, en parle comme d'une colline sainte, dédiée à un archange "tout-puissant". Or, pour l'église chrétienne, les archanges ne sont jamais "tout-puissants". Cet adjectif trahit la transposition…

St. Martin est aussi un avatar de Wodan. Souvent on le représente flanqué d'une oie, l'oiseau dont le sacrifice plaisait à Wodan. M. Ninck écrit : « La transposition des traits wotaniques a dû être facilitée par l'étymologie même du nom de Martin, signifiant en fait "guerrier de Mars". St. Martin est en effet Chevalier servant et, plus tard, un exorciste qui parcourt les campagnes. Sous sa forme chevaleresque, il porte un manteau, comme tous les chevaliers, mais le caractère particulièrement sacré de son manteau prouve nettement les origines wotaniques de son culte ».

Les légendes prouvent, elles aussi, le rapport étroit qui existe entre Wodan et St. Martin. Dans la région de Coblence, l'homme qui blesse une cigogne (dans la symbolique païenne, animal qui équivaut au cygne, oiseau dédié à Wodan), est menacé de la Lance de St. Martin. En Bavière, lors des moissons des dernières semaines de l'été, les paysans laissent une gerbe pour le cheval de St. Martin, comme jadis ils en laissaient une pour le cheval de Wodan. Au Tyrol, la "Chasse Sauvage" s'appelle la Martinsgestämpe et l'on dit aussi que, derrière la Horde Sauvage, trotte une oie difforme, animal lié à St. Martin.

St. Martin est aussi magicien et sa fête, le 11 novembre, est célébrée à une époque de l'année où, jadis, on fêtait Wodan. Cette fête a repris à son compte bon nombre de traits du culte wotanique. Elle se célèbrait de nuit, avec des feux. On tuait des oies et l'on buvait la Minne de Wodan, comme on boit aujourd'hui la Minne de St. Martin.

Lors de la bénédiction des chiens à Vienne, célébration qui remonte au Xe siècle et est également une transposition d'un vieux rite wotanique, on évoque St. Martin comme patron protecteur des chiens (car Wodan, jadis, était accompagné de loups ou de chiens). À Bierdorf dans le Westerwald, se trouvent des tumuli germaniques, autour d'une colline nommée Martinsberg, jadis vouée à Wodan.

St. Oswald est sans doute aussi un avatar de Wodan, dont l'un des surnoms était précisément Oswald. Le passage du dieu païen au saint chrétien (?) est facilement repérable : une colonne de la nef principale de l'église abbatiale d'Alpirsbach dans le Württemberg nous montre encore Wodan accompagné de ses 2 corbeaux Hugin et Munin. Une gravure sur bois datant de 1500 environ, nous présente, elle, St. Oswald avec 2 corbeaux…

St. Cuthbert de Durham est représenté avec la tête tranchée d'Oswald : autour de lui, des cygnes, animaux wotaniques. Rappelons-nous que Wodan, dans l'Edda, enmenait toujours avec lui la tête tranchée de Mimir. Les cygnes sont, eux, inséparables des Walkyries, les vierges-pages de Wodan.

Mais l'avatar le plus aimé de Wodan est sans conteste St. Nicolas, qui offre des cadeaux aux enfants. Sa fête, le 6 décembre, n'a pratiquement rien à voir avec le saint historique, un évêque d'Asie Mineure. St. Nicolas est un saint qui a même réussi à résister au protestantisme dans le Nord des pays germaniques. Dans certains régions, il est assimilé à la vieille figure de Knecht Rupprecht (le "Gaillard Robert"), dans lequel on reconnaît sans difficulté Wodan. St. Nicolas porte souvent, comme lui, un bonnet de fourrure, une longue barbe soyeuse et il voyage dans un traîneau tiré par des rennes. Dans les régions catholiques, il est encore habillé comme un évêque, avec une mitre et une crosse et il accompagne Krampus, avatar du Diable.

L'Église chrétienne a donc pratiqué 2 politiques à l'égard de Wodan : d'une part, elle a conservé son souvenir sous les oripeaux d'une quantité de saints ; d'autre part, elle en a fait un diable et un méchant démon. Son surnom glorieux des temps païens, der Rabenase (l'Ase aux corbeaux), est devenu une injure, Rabenaas (carogne). Wodan est devenu le meneur de la terrible chasse sauvage, le seigneurs des démons. Dans quelques régions d'Allemagne, on brûle des effigies de Wode, Gode ou Gute lors du solstice d'été, devenu, sous l'impulsion de l'Église, les feux de la St. Jean. Mais Wodan, dans l'âme du peuple, a résisté à toutes les tentatives de christianisation.

 Otto Rudolf Braun, Combat païen n°8, 1990.
Source :
Germanische Götter - Christliche Heilige. Über den Kampf der Christen gegen das germanische Heidentum, Verlag Hohe Warte, Pähl/Obb., 1979

mardi 6 juillet 2021

La trifonctionalité de la caste sacerdotale chez les Germains

  

Armement de guerrier de l'Âge du Bronze danubien ou centre-européen, influencé de façon déterminante par la civilisation du Bronze nordique. Ces armes se retrouveront plus tard en Grèce et en Crète, ce qui prouve une migration de peuples selon l'axe Jutland / Panonnie / Grèce.

Il y a plusieurs décennies, presque un siècle déjà, que les Européens ont retiré de l'oubli les héros des temps vikings, leurs vieux dieux païens, leurs figures de dragons et autres forces sombres pour leur redonner vie. Le paganisme connaît un vrai revival. Mais avant que tout cela ne fût possible, il a fallu livré un rude combat pour la revalorisation intellectuelle des anciennes structures de la pensée indo-européenne et pour que soient redécouverts les principes sous-jacents des institutions de nos ancêtres lointains mais directs.

Ce combat fut long, jalonné d'embûches : des figures comme les Prof. Jan De Vries et Georges Dumézil ont attendu longtemps la reconnaissance que méritaient amplement leurs travaux. Prétexte : l'ombre du national-socialisme planait sur les études indo-européennes, ainsi que le souvenir des manipulations qu'il leur avait fait subir. Malgré cela, ces études ont percé ! Les thèses de De Vries et de Dumézil semblaient si bien étayées que, rapidement, plusieurs courants universitaires ont repris leurs idées et positions à leur compte. Tant et si bien que nous devons reconnaître aujourd'hui que le structuralisme ethnologique d'un Dumézil et la phénoménologie typologique d'un De Vries ont eu beaucoup plus d'impact sur les sciences religieuses que la perspective psychologique, au demeurant très intéressante, des Spencer, Gillen et Neumann, et que l'orientation sociologique de Malinowski et Caillois. Ce succès est dû aux travaux préparatoires de l'école de la Kulturkreislehre (théorie des cycles de culture) qui, la première, dans le domaine des sciences religieuses, exigea le respect de toute spécificité.

Mais revenons à notre propos : la trifonctionalité chez les Indo-Européens. L'idée de trifonctionalité est née, en fait, grâce à la collaboration étroite entre 2 indo-européanistes éminents, Stig Wikander et Georges Dumézil. C'est ce dernier qui a travaillé l'idée à fond et lui a donné sa pleine maturité. Jan de Vries a reconnu d'emblée l'importance de ces travaux et en a recueilli l'essentiel pour façonner ses thèses séduisantes sur les Germains de l'Antiquité. Dumézil s'est toujours insurgé contre les tentatives de vulgarisation de ses thèses, c'est pourquoi nous avons quelques scrupules à n'en livrer ici que les grandes lignes, car notre temps et notre espace sont hélas limités. Ceux qui veulent étudier ces matières en détail, doivent bien sûr lire et méditer directement les œuvres de Wikander, De Vries et Dumézil.

Les tablettes de Bogazköy

La découverte des tablettes de Bogazköy a donné le coup d'envoi de ces études indo-européennes. En les étudiant, Dumézil remarque une tripartition, dont il s'était déjà aperçu par ailleurs, mais qu'il avait pu difficilement ériger au rang de théorie. Il s'agissait de Mithra-Varuna, Indra et des jumeaux Nâsatya. Il devinait que cette distinction était d'ordre fonctionnel. C'était repérable dans le premier groupe, celui de Mithra-Varuna, avec Mithra (fonction juridique) et le dieu borgne Varuna (fonction religieuse). Le deuxième groupe ne comprenait que le dieu Indra, associé parfois à Agni pour devenir Indrâgni (fonction de combat). Le troisième groupe était constitué de jumeaux (fonction de fertilité). Cette tripartition était un reflet de la vie quotidienne, où les 3 castes jouaient un rôle absolument dominant, notamment les Brâhmanes (prêtres et connaisseurs du droit), les Ksatriya (les guerriers) et les Vaisa (les producteurs).

Un étude comparative des structures propres aux peuples apparentés confirma immédiatement qu'il s'agissait là d'un phénomène typiquement indo-européen. En effet, on connaissait déjà, chez les Germains, la tripartition entre Tyrr-Oddhin, Thórr et Njörd. Tyrr est l'ancien dieu du ciel (Dyaus, Tiwaz) ; il est manchot et juge suprême. Odhinn est le grand chamane et le dieu suprême en matières religieuses. Comme Varuna, il est borgne. Thórr est le guerrier-type et est très souvent associé avec un autre dieu étrange, Loki, dont le nom est étymologiquement apparenté à celui de Lykè (la lumineuse île septentrionale des Grecs) et à celui de Lucifer (le dieu romain de la lumière, dont les chrétiens ont fait un ange déchu). Dans ce cas, ce dieu double s'appelle Utgardloki (Utgard étant un autre nom pour désigner Thórr). Le parallèle est évident, ici, avec l'Indrâgni indien. La dernière fonction, celle de la fertilité, est représentée par l'androgyne Njörd et amplifiée par ses enfants, les jumeaux Freyr-Freyja, dieu et déesse des amours, de l'amour et donc de la fertilité. Chez d'autres peuples indo-européens, on trouve un parallélisme identique, aussi clair.

Il nous semble important d'analyser en détail, à la suite de De Vries, la tripartition au sein de la première caste chez les peuples germaniques. Il semble donc qu'il n'y ait pas eu tripartition seulement entre les 3 grandes castes mais qu'à l'intérieur de chacune de ces castes, il y ait eu aussi une répartition fonctionnelle. Dumézil avait attiré notre attention sur la tripartition au sein de la caste supérieure chez les Romains. Il distinguait parmi les flamines majores, le flamen dialis (adjectif dérivé du nom de l'ancien dieu du ciel, Dyaus, et attribué aux prêtres que ne concernent que la première fonction), le flamen martialis (adjectif dérivé du dieu Mars, dieu de la guerre, et attribué aux prêtres qui ne font fonction que pour la deuxième caste) et le flamen quirinalis (consacré au dieu Quirinus, qui n'entre en fonction que lors des fêtes paysannes). Très probablement, cette répartition des tâches existait aussi chez les autres peuples indo-européens, à quelques nuances près.

César écrit, dans son De Bello Gallico (VI, 21) : « Chez les Germains, les us et coutumes sont tout autres (que chez les Celtes) ; ils n'ont pas de druides pour veiller au culte et ne font guère de cas des sacrifices ». De Vries a pu démontrer que cet avis de César est inexact et induit en erreur. Strabon et Ammien Marcellin, au contraire, étaient d'avis qu'il existait un parallèlisme très net entre ces différents peuples. Tous deux ont remarqué que chez les Gaulois 3 groupes de personnages exercent les fonctions spirituelles. Ils font d'abord mention des drasidaedryidae ou druidae). Les historiens les appellent tantôt "philosophes" tantôt "explorateurs de la nature". Diogène Laërce  les place entre les magi perses, les chaldéens babyloniens et assyriens et les gymnosophes indiens. Remarque importante : les druides comme les gymnosophes indiens devaient entreprendre une longue période d'études s'ils voulaient exercer cette fonction (20 ans chez les druides, 36 ans chez les Brâhmanes) ; ensuite, il leur était interdit, comme aux ressortissants de la caste religieuse indienne, de consigner par écrit leurs enseignements. (vraisemblablement une déformation de […]

Le second groupe, celui des bardi ou bardoi, avait pour tâche de chanter les actes et gestes des héros, des guerriers. Ils entrent bien ainsi dans  la seconde caste du schéma trifonctionnel. Le clan des prêtres consacrés à la troisième fonction est celui des euhagis (chez Ammien) ou ouateis (chez Strabon). C'est la graphie grecque pour désigner les vates. Leur fonction est décrite comme suit : "sublima naturae pandere" (expliquer la nature sublime) et "scrutare sacruficandi" (la connaissance des sacrifices). Sans doute, ces vates ressemblaient-ils fort aux augures, qui prédisaient l'avenir à partir d'événements naturels. Quoi qu'il en soit, ces prêtres se trouvaient en rapport plus direct avec la nature, les paysans, le peuple, que les druides et bardes et ne pouvaient vraisemblablement être consultés que par des ressortissants de ces strates-là de la population. Du point de vue étymologique, le terme vates est également très important. Les linguistes sont d'accord pour dire que l'origine de ce mot est indo-européenne et est analogue à celle du gotique woths, du vieil-anglais wodh, du vieux-norrois ódhr, de l'allemand Wut et du moyen-néerlandais woed, ce qui signifie “animé”, “possédé”. En grec, ce terme se traduit par ouateis, en latin, par vatesfaíth. Françoise Le Roux nous donne un bon résumé de ce qui précède en expliquant que le druwid est le prêtre qui sait ; que les ueletos (filibard) sont ceux qui voient (les poètes sont des voyants et des annonciateurs de l'avenir) ; que le uates (faíth) est le prêtre qui agit. Cette tripartition gauloise, que nous retrouvons chez les Irlandais avec les druífili et faíth, nous pouvons également la découvrir chez les Germains. et en irlandais par

Le terme gaulois gutuater

Lors de la grande assemblée qui eut lieu pendant la septième année de la guerre des Gaules, où les tribus gauloises décidèrent de tenir tête à César, il est question d'un chef de cette résistance celtique, un certain Gutruatus. L'assemblée a eu lieu à Carnutum, la cité des druides. Le nom gutruatus apparait également sur une inscription de Mâcon, sur laquelle nous apprenons quelqu'information sur un certain Sculpicius. Celui-ci y est nommé aussi bien flamen Augusti que gutuater Martis. Comme le remarque Ausone, il ne s'agit pas d'une dénomination locale ; Ausone explique le terme gutuater comme stirpe Druidarum satus (tout-à-fait druide d'origine). Si nous analysons attentivement le terme gutuater, nous découvrons en fait gutu-pater (le père qui invoque Dieu), terme qui correspond entièrement au gudja germanique (gotique : gudja ; vieux-norrois : godi). Le terme indien hotar (classe royale de Brâhmanes, chargée des rituels et cérémonies officielles) y est également apparenté. L'origine indo-européenne du mot est donc indubitable. Tacite nous apprend que le gutuater remplit une fonction juridique et détient des pouvoirs magiques. Il jettait également le sort en jetant les runes. C'était donc un prêtre lié à la première fonction, celle assumant le droit et le système magico-religieux. Les Germains disposaient également de prêtres chanteurs, les skaldes. Ils chantaient les galdr, les chants magiques et éternisaient ainsi les gestes des héros tombés au combat. Le dernier groupe est à peine perceptible chez les tribus germaniques mais nous disposons encore de suffisamment de traces pour en affirmer l'existence.  C'était le groupe des pulr. Mot apparenté : pylja (parler indistinctement, marmonner). Même si la fonction des pulr nous est inconnue, il est tout de même important de savoir que leurs chants, les thulur, sont souvent synonymes des dits blótsögn, les chants d'offrandes, propres à la troisième fonction, celle de la fertilité.

Nous pouvons en déduire que les Germains, comme les Indiens, les Romains et les Celtes, avaient une caste bien structurée de prêtres et que l'expression sacerdos civitatis, utilisée par Tacite pour désigner la communauté germanique, cadrait bien avec la réalité.

Si nous comparons avec les dieux, nous obtenons la répartition suivante :

Groupe de prêtres / Dieux / Fonctions

♦ Chez les Celtes ♦

a) les Gaulois

druides / Nodens-Teutates / fonction juridique, religieuse
bardes / Taranis / culte des guerriers
uates / Borvo / guérison, fertilité

b) les Irlandais

druí / Dagda-Ogme / fonction juridique, religieuse
fili / Morrígan / fonction guerrière
faíth / Diancecht, Oengus / guérison, jeunesse

♦ Chez les Germains ♦

godi / Tyrr, Odhinn / fonction juridique, religieuse
skald / Thórr / fonction guerrière
pulr / Njörd, Freyr-Freyja / fertilité, amour(s)

♦ Chez les Romains ♦

flamen dialis / Jupiter / fonction juridique, religieuse
flamen martialis / Mars / fonction guerrière
flamen quirinalis / Quirinus / culte des hommes à l'intérieur de la gens (curies = co-uir-ia)

Nous pouvons donc affirmer qu'il s'agit d'une répartition typiquement indo-européenne, posée selon un ordre social fonctionnel. Mais ici nous n'avons qu'effleurer très superficiellement le sujet. Une étude très approfondie de ces matières mérite d'être entreprise. 

► Koenraad Logghe, Vouloir n°68/70, 1990.

(allocution prononcée lors du séminaire annuel des rédacteurs de Vouloir et d'Orientations, mai 1990)

◘ Bibliographie :

— De J. de Vries :

  • Kelten und Germanen, München, 1960.
  • La religion des Celtes, 1984.

— De Régis Boyer :

  • Sagas islandaises, 1987.
  • Le monde du double, 1986.

— De F. Le Roux & CH.-J. Guyonvarc'h :

  • Les Druides, Rennes, 1986.
  • La souveraineté guerrière de l'Irlande, Rennes, 1983.

— D. Éribon, Entretiens avec Georges Dumézil, 1987, Folio/Gal.
— L. Frédéric, Dictionnaire de la civilisation indienne, 1987.

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/65

mercredi 11 novembre 2020

La Petite Histoire – La véritable histoire de la série Barbares

 Le mois dernier sortait sur Netflix une nouvelle série intitulée « Barbares ». Se voulant historique, elle raconte l’histoire de la révolte des peuples germains contre l’empire Romain, menant directement à la bataille de Teutobourg qui fut un véritable désastre pour les légions de Varus. Cette victoire orchestrée par Arminius, un Germain élevé à Rome, marquera un tournant dans l’histoire comme dans l’identité germanique. Dans cet épisode, je reviendrai sur la véritable histoire de cette bataille et surtout sur la façon dont Netflix l’a transportée à l’écran. La réalité historique a-t-elle été respectée ?


https://www.tvlibertes.com/la-petite-histoire-la-veritable-histoire-de-la-serie-barbares

dimanche 27 septembre 2020

La trifonctionalité de la caste sacerdotale chez les Germains

 

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  • Armement de guerrier de l'Âge du Bronze danubien ou centre-européen, influencé de façon déterminante par la civilisation du Bronze nordique. Ces armes se retrouveront plus tard en Grèce et en Crète, ce qui prouve une migration de peuples selon l'axe Jutland / Panonnie / Grèce.

Il y a plusieurs décennies, presque un siècle déjà, que les Européens ont retiré de l'oubli les héros des temps vikings, leurs vieux dieux païens, leurs figures de dragons et autres forces sombres pour leur redonner vie. Le paganisme connaît un vrai revival. Mais avant que tout cela ne fût possible, il a fallu livré un rude combat pour la revalorisation intellectuelle des anciennes structures de la pensée indo-européenne et pour que soient redécouverts les principes sous-jacents des institutions de nos ancêtres lointains mais directs. Ce combat fut long, jalonné d'embûches : des figures comme les Prof. Jan De Vries et Georges Dumézil ont attendu longtemps la reconnaissance que méritaient amplement leurs travaux. Prétexte : l'ombre du national-socialisme planait sur les études indo-européennes, ainsi que le souvenir des manipulations qu'il leur avait fait subir. Malgré cela, ces études ont percé ! Les thèses de De Vries et de Dumézil semblaient si bien étayées que, rapidement, plusieurs courants universitaires ont repris leurs idées et positions à leur compte. Tant et si bien que nous devons reconnaître aujourd'hui que le structuralisme ethnologique d'un Dumézil et la phénoménologie typologique d'un De Vries ont eu beaucoup plus d'impact sur les sciences religieuses que la perspective psychologique, au demeurant très intéressante, des Spencer, Gillen et Neumann, et que l'orientation sociologique de Malinowski et Caillois. Ce succès est dû aux travaux préparatoires de l'école de la Kulturkreislehre (théorie des cycles de culture) qui, la première, dans le domaine des sciences religieuses, exigea le respect de toute spécificité.

Mais revenons à notre propos : la trifonctionalité chez les Indo-Européens. L'idée de trifonctionalité est née, en fait, grâce à la collaboration étroite entre 2 indo-européanistes éminents, Stig Wikander et Georges Dumézil. C'est ce dernier qui a travaillé l'idée à fond et lui a donné sa pleine maturité. Jan de Vries a reconnu d'emblée l'importance de ces travaux et en a recueilli l'essentiel pour façonner ses thèses séduisantes sur les Germains de l'Antiquité. Dumézil s'est toujours insurgé contre les tentatives de vulgarisation de ses thèses, c'est pourquoi nous avons quelques scrupules à n'en livrer ici que les grandes lignes, car notre temps et notre espace sont hélas limités. Ceux qui veulent étudier ces matières en détail, doivent bien sûr lire et méditer directement les œuvres de Wikander, De Vries et Dumézil.

Les tablettes de Bogazköy

La découverte des tablettes de Bogazköy a donné le coup d'envoi de ces études indo-européennes. En les étudiant, Dumézil remarque une tripartition, dont il s'était déjà aperçu par ailleurs, mais qu'il avait pu difficilement ériger au rang de théorie. Il s'agissait de Mithra-Varuna, Indra et des jumeaux Nâsatya. Il devinait que cette distinction était d'ordre fonctionnel. C'était repérable dans le premier groupe, celui de Mithra-Varuna, avec Mithra (fonction juridique) et le dieu borgne Varuna (fonction religieuse). Le deuxième groupe ne comprenait que le dieu Indra, associé parfois à Agni pour devenir Indrâgni (fonction de combat). Le troisième groupe était constitué de jumeaux (fonction de fertilité). Cette tripartition était un reflet de la vie quotidienne, où les 3 castes jouaient un rôle absolument dominant, notamment les Brâhmanes (prêtres et connaisseurs du droit), les Ksatriya (les guerriers) et les Vaisa (les producteurs).

Un étude comparative des structures propres aux peuples apparentés confirma immédiatement qu'il s'agissait là d'un phénomène typiquement indo-européen. En effet, on connaissait déjà, chez les Germains, la tripartition entre Tyrr-Oddhin, Thórr et Njörd. Tyrr est l'ancien dieu du ciel (Dyaus, Tiwaz) ; il est manchot et juge suprême. Odhinn est le grand chamane et le dieu suprême en matières religieuses. Comme Varuna, il est borgne. Thórr est le guerrier-type et est très souvent associé avec un autre dieu étrange, Loki, dont le nom est étymologiquement apparenté à celui de Lykè (la lumineuse île septentrionale des Grecs) et à celui de Lucifer (le dieu romain de la lumière, dont les chrétiens ont fait un ange déchu). Dans ce cas, ce dieu double s'appelle Utgardloki (Utgard étant un autre nom pour désigner Thórr). Le parallèle est évident, ici, avec l'Indrâgni indien. La dernière fonction, celle de la fertilité, est représentée par l'androgyne Njörd et amplifiée par ses enfants, les jumeaux Freyr-Freyja, dieu et déesse des amours, de l'amour et donc de la fertilité. Chez d'autres peuples indo-européens, on trouve un parallélisme identique, aussi clair.

Il nous semble important d'analyser en détail, à la suite de De Vries, la tripartition au sein de la première caste chez les peuples germaniques. Il semble donc qu'il n'y ait pas eu tripartition seulement entre les 3 grandes castes mais qu'à l'intérieur de chacune de ces castes, il y ait eu aussi une répartition fonctionnelle. Dumézil avait attiré notre attention sur la tripartition au sein de la caste supérieure chez les Romains. Il distinguait parmi les flamines majores, le flamen dialis (adjectif dérivé du nom de l'ancien dieu du ciel, Dyaus, et attribué aux prêtres que ne concernent que la première fonction), le flamen martialis (adjectif dérivé du dieu Mars, dieu de la guerre, et attribué aux prêtres qui ne font fonction que pour la deuxième caste) et le flamen quirinalis (consacré au dieu Quirinus, qui n'entre en fonction que lors des fêtes paysannes). Très probablement, cette répartition des tâches existait aussi chez les autres peuples indo-européens, à quelques nuances près.

César écrit, dans son De Bello Gallico (VI, 21) : « Chez les Germains, les us et coutumes sont tout autres (que chez les Celtes) ; ils n'ont pas de druides pour veiller au culte et ne font guère de cas des sacrifices ». De Vries a pu démontrer que cet avis de César est inexact et induit en erreur. Strabon et Ammien Marcellin, au contraire, étaient d'avis qu'il existait un parallèlisme très net entre ces différents peuples. Tous deux ont remarqué que chez les Gaulois 3 groupes de personnages exercent les fonctions spirituelles. Ils font d'abord mention des drasidaedryidae ou druidae). Les historiens les appellent tantôt "philosophes" tantôt "explorateurs de la nature". Diogène Laërce  les place entre les magi perses, les chaldéens babyloniens et assyriens et les gymnosophes indiens. Remarque importante : les druides comme les gymnosophes indiens devaient entreprendre une longue période d'études s'ils voulaient exercer cette fonction (20 ans chez les druides, 36 ans chez les Brâhmanes) ; ensuite, il leur était interdit, comme aux ressortissants de la caste religieuse indienne, de consigner par écrit leurs enseignements. (vraisemblablement une déformation de […]

Le second groupe, celui des bardi ou bardoi, avait pour tâche de chanter les actes et gestes des héros, des guerriers. Ils entrent bien ainsi dans  la seconde caste du schéma trifonctionnel. Le clan des prêtres consacrés à la troisième fonction est celui des euhagis (chez Ammien) ou ouateis (chez Strabon). C'est la graphie grecque pour désigner les vates. Leur fonction est décrite comme suit : "sublima naturae pandere" (expliquer la nature sublime) et "scrutare sacruficandi" (la connaissance des sacrifices). Sans doute, ces vates ressemblaient-ils fort aux augures, qui prédisaient l'avenir à partir d'événements naturels. Quoi qu'il en soit, ces prêtres se trouvaient en rapport plus direct avec la nature, les paysans, le peuple, que les druides et bardes et ne pouvaient vraisemblablement être consultés que par des ressortissants de ces strates-là de la population. Du point de vue étymologique, le terme vates est également très important. Les linguistes sont d'accord pour dire que l'origine de ce mot est indo-européenne et est analogue à celle du gotique woths, du vieil-anglais wodh, du vieux-norrois ódhr, de l'allemand Wut et du moyen-néerlandais woed, ce qui signifie “animé”, “possédé”. En grec, ce terme se traduit par ouateis, en latin, par vatesfaíth. Françoise Le Roux nous donne un bon résumé de ce qui précède en expliquant que le druwid est le prêtre qui sait ; que les ueletos (filibard) sont ceux qui voient (les poètes sont des voyants et des annonciateurs de l'avenir) ; que le uates (faíth) est le prêtre qui agit. Cette tripartition gauloise, que nous retrouvons chez les Irlandais avec les druífili et faíth, nous pouvons également la découvrir chez les Germains. et en irlandais par

Le terme gaulois gutuater

Lors de la grande assemblée qui eut lieu pendant la septième année de la guerre des Gaules, où les tribus gauloises décidèrent de tenir tête à César, il est question d'un chef de cette résistance celtique, un certain Gutruatus. L'assemblée a eu lieu à Carnutum, la cité des druides. Le nom gutruatus apparait également sur une inscription de Mâcon, sur laquelle nous apprenons quelqu'information sur un certain Sculpicius. Celui-ci y est nommé aussi bien flamen Augusti que gutuater Martis. Comme le remarque Ausone, il ne s'agit pas d'une dénomination locale ; Ausone explique le terme gutuater comme stirpe Druidarum satus (tout-à-fait druide d'origine). Si nous analysons attentivement le terme gutuater, nous découvrons en fait gutu-pater (le père qui invoque Dieu), terme qui correspond entièrement au gudja germanique (gotique : gudja ; vieux-norrois : godi). Le terme indien hotar (classe royale de Brâhmanes, chargée des rituels et cérémonies officielles) y est également apparenté. L'origine indo-européenne du mot est donc indubitable. Tacite nous apprend que le gutuater remplit une fonction juridique et détient des pouvoirs magiques. Il jettait également le sort en jetant les runes. C'était donc un prêtre lié à la première fonction, celle assumant le droit et le système magico-religieux. Les Germains disposaient également de prêtres chanteurs, les skaldes. Ils chantaient les galdr, les chants magiques et éternisaient ainsi les gestes des héros tombés au combat. Le dernier groupe est à peine perceptible chez les tribus germaniques mais nous disposons encore de suffisamment de traces pour en affirmer l'existence.  C'était le groupe des pulr. Mot apparenté : pylja (parler indistinctement, marmonner). Même si la fonction des pulr nous est inconnue, il est tout de même important de savoir que leurs chants, les thulur, sont souvent synonymes des dits blótsögn, les chants d'offrandes, propres à la troisième fonction, celle de la fertilité.

Nous pouvons en déduire que les Germains, comme les Indiens, les Romains et les Celtes, avaient une caste bien structurée de prêtres et que l'expression sacerdos civitatis, utilisée par Tacite pour désigner la communauté germanique, cadrait bien avec la réalité.

Si nous comparons avec les dieux, nous obtenons la répartition suivante :

Groupe de prêtres / Dieux / Fonctions

♦ Chez les Celtes ♦

a) les Gaulois

druides / Nodens-Teutates / fonction juridique, religieuse
bardes / Taranis / culte des guerriers
uates / Borvo / guérison, fertilité

b) les Irlandais

druí / Dagda-Ogme / fonction juridique, religieuse
fili / Morrígan / fonction guerrière
faíth / Diancecht, Oengus / guérison, jeunesse

♦ Chez les Germains ♦

godi / Tyrr, Odhinn / fonction juridique, religieuse
skald / Thórr / fonction guerrière
pulr / Njörd, Freyr-Freyja / fertilité, amour(s)

♦ Chez les Romains ♦

flamen dialis / Jupiter / fonction juridique, religieuse
flamen martialis / Mars / fonction guerrière
flamen quirinalis / Quirinus / culte des hommes à l'intérieur de la gens (curies = co-uir-ia)

Nous pouvons donc affirmer qu'il s'agit d'une répartition typiquement indo-européenne, posée selon un ordre social fonctionnel. Mais ici nous n'avons qu'effleurer très superficiellement le sujet. Une étude très approfondie de ces matières mérite d'être entreprise. 

► Koenraad Logghe, Vouloir n°68/70, 1990.

(allocution prononcée lors du séminaire annuel des rédacteurs de Vouloir et d'Orientations, mai 1990)

◘ Bibliographie :

— De J. de Vries :

  • Kelten und Germanen, München, 1960.
  • La religion des Celtes, 1984.

— De Régis Boyer :

  • Sagas islandaises, 1987.
  • Le monde du double, 1986.

— De F. Le Roux & CH.-J. Guyonvarc'h :

  • Les Druides, Rennes, 1986.
  • La souveraineté guerrière de l'Irlande, Rennes, 1983.

— D. Éribon, Entretiens avec Georges Dumézil, 1987, Folio/Gal.
— L. Frédéric, Dictionnaire de la civilisation indienne, 1987.

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/63

dimanche 26 juillet 2015

Les Germains (doc en 4 épisodes)

De leur première confrontation avec les Romains en 58 av. J.-C. jusqu’au baptême de Clovis à la fin du Ve siècle, une série de quatre documentaires-fiction pour découvrir la véritable histoire des Germains, loin de l’image de barbares incultes inventée par César.
1/4 : Barbares contre Romains
Où l’on découvre comment les Romains et les Germains se sont rencontrés, à travers le destin du personnage fictif de Basena, prêtresse issue du peuple suève (Germains d’Europe centrale). Après la défaite de son roi Ariovist face à Jules César en 58 avant J.-C., elle se réfugie chez les Chérusques, où elle est chargée des affaires religieuses. Elle assiste à la conquête progressive des territoires germaniques par les Romains…
2/4 : La bataille de Varus
Personnage historique réel, Arminius, fils d’un chef de guerre chérusque, est enlevé à son père pour être éduqué à Rome. Devenu officier romain, il est renvoyé en Germanie en l’an 7 ou 8 après J.-C. pour aider le gouverneur romain Varus à étendre l’autorité de l’empire vers le nord. De retour dans son pays natal, il constate que, même si les deux peuples se sont désormais habitués à vivre ensemble, le droit germain ancestral est bafoué par les Romains. Arminius parvient alors à fédérer plusieurs peuples germaniques et organise la rébellion contre les Romains. Lors de la bataille l’opposant aux légions de Varus, en l’an 9, dans la forêt de Teutoburg, inflige à l’Empire romain l’une de ses plus sévères défaites…

3/4 : Pax romana
Après la terrible défaite de Varus, les Romains se sont retirés de l’autre côté du Rhin. Pour maintenir les “Barbares” à distance, ils construisent le limes. Cette ligne de démarcation n’est pourtant pas une frontière étanche. C’est aussi un point de passage, autant pour les échanges commerciaux que pour la circulation des idées et des hommes. C’est ainsi que vers le milieu du IIIe siècle, le jeune Germain Grifo – le protagoniste fictif de ce troisième épisode – décide de se réfugier du côté romain du limes après avoir échappé de justesse à l’attaque d’une tribu voisine sur son village. Comme il refuse d’abandonner ses armes, il est fait prisonnier et vendu à un organisateur de combats de gladiateurs. Son expérience de guerrier lui permet de gagner un combat spectaculaire et de recouvrer la liberté…
4/4 : Sous le signe de la croix
Les grandes invasions ont bouleversé la carte de l’Europe et considérablement réduit le pouvoir de Rome. À la bataille de Tolbiac contre les Alamans en 496, Clovis, roi des Francs, implore le dieu des chrétiens de lui donner la victoire – et l’obtient. Désormais, à côté de ses guerriers, il fait une place de plus en plus grande aux évêques, les représentants de ce christianisme qui est religion d’État à Rome depuis plus d’un siècle déjà.
Son vassal Radulf – le narrateur fictif du dernier épisode – a grandi dans la croyance aux dieux des Germains et refuse cette évolution. Des rencontres personnelles avec des fidèles de la nouvelle religion l’amènent peu à peu à changer l’image qu’il s’en était faite. Lorsque Clovis se fait baptiser à Reims, un peu avant l’an 500, Radulf s’est rallié à la position de son suzerain et il est chargé d’une nouvelle mission : propager la foi chrétienne dans tout le royaume des Francs.
Arte – 2013

lundi 12 décembre 2011

CÉSAR FACE À ARIOVISTE

La première confrontation gallo-germanique
Entré en Gaule en 58 avant J.-c. au titre d'une simple opération de police contre les Helvètes, César n'en repartira pas avant de l'avoir entièrement soumise.
L'EXODE DES HELVÈTES
Avec ses six légions, César se dirige vers le mont Beuvray, en territoire éduen, les fidèles alliés des Romains. C'est à proximité de Bibracte qu'il livre la terrible bataille que nos lecteurs connaissent bien. Déployés en tortue, à l'imitation des légions, les Helvètes sont dispersés par un flux continu de longs javelots qui les clouent sur place. Dès lors, ils choisissent de combattre à découvert, jetant leurs boucliers. Ils sont alors massacrés, ainsi qu'une bonne partie des femmes et des enfants qui les accompagnent. Quant aux survivants, plusieurs dizaines de milliers, ils sont renvoyés en Helvétie ou autorisés à s'installer en Gaule, en des endroits que César leur impose.
LA MENACE D'ARIOVISTE
Le roi germain Arioviste, le chef des Suèves est un remarquable meneur d'hommes. Il s'est implanté vers 75 avant J.-C. entre les vallées de l'Elbe et celle du Main. Il profite d'un conflit entre Éduens et Séquanes (un peuple gaulois installé entre Seine et Jura, avec pour capitale Vesontio, l'actuelle Besançon) pour venir au secours de ces derniers. Arioviste franchit donc le Rhin et bat les Éduens. Puis, rêvant de la constitution d'un empire gallo-germanique, il menace les Gaulois qui s'unissent contre lui. Mais en -61, il les bat à Magetobriga. Puis, il occupe le tiers du territoire des Séquanes, se faisant livrer des otages, et menaçant d'annexer l'ensemble des terres de ses anciens alliés gaulois.
Avec habileté, en -59, il se fait reconnaître le titre d'ami du peuple romain par le Sénat. Cependant, l'assemblée des Gaules demande à Rome de protéger la Gaule des ambitions du Suève. Alors, César, saisissant cette opportunité exceptionnelle, vient leur porter secours :
NÉGOCIATIONS AVEC ARIOVISTE
César tente d'abord de négocier avec Arioviste. Prudent, il fait converger ses légions vers Vesontio, lesquelles ne sont guère rassurées par l'exceptionnelle réputation de chef de guerre du Germain. Ce dernier, fait alors porter son effort militaire dans la plaine d'Alsace, entre Cernay et Aspach. César accompagné de plusieurs légions vient à sa rencontre, propose des pourparlers. Après bien des tergiversations, en particulier liées à des problèmes de préséance, César et Arioviste parviennent à se rencontrer. Avec hauteur, le chef germain affirme qu'il n'occupe une portion de la Gaule qu'en raison de la demande Séquane et refuse les propositions de César qui a bien caché ses intentions futures, assurant n'être venu en Gaule que pour protéger ses frontières nord et est des Helvètes et des Suèves.
LA BATAILLE DE LA PLAINE D' ALSACE
Devant l'impasse diplomatique, la bataille ne tarde guère à s'engager. Les Germains subissent alors une sévère défaite et les voilà contraints de repasser le Rhin. Arioviste ne s'en tire que d'extrême justesse : il trouvera la mort l'année suivante, semble-t-il. Alors, son empire se disloque. Aussitôt, César répète à l'envi qu'il a sauvé la Gaule d'une invasion germanique. Ce qui n'est guère exact, car il n'existe aucune concentration réelle des peuples germains. L'autoritaire Arioviste n'est parvenu qu'à fédérer des peuples disparates, alors que nombre de hordes germaniques sont demeurées en dehors de sa coalition, préservant jalousement leur indépendance. On peut citer, en particulier, les Hermondures et les Marcomans qui sont pourtant des Suèves, par leurs origines. Paradoxe, on trouve de nombreux Gaulois dans les troupes d'Arioviste : des Némètes de Spire et des Triboques de Strasbourg …
Comme on le voit, la bataille de la plaine d'Alsace est loin d'être une grande confrontation entre Gaulois et Germains, contrairement à ce que l'Histoire nous a enseigné. En vérité, des légions romaines y repoussent un assemblage de tribus gallo-germaniques! Il s'agit bien de la confrontation de deux ambitions personnelles opposées: celle de César venu soumettre la Gaule à Rome et celle d'Arioviste, décidé à constituer un puissant empire gallo-germanique.
Philippe Valode : Dossier d'actualité d'histoire

jeudi 6 mai 2010

LA FEMME GAULOISE (CELTE)

La femme celte n'était ni effacée ni passive, elle ne jouait pas un rôle secondaire, comme à Rome ou en Grèce. Cet aspect des choses est inhérent à la nature de la culture celtique, dans la spiritualité qui servait jadis de ciment à celle-ci, le principe divin supérieur n'était pas masculin mais bien féminin. Les Celtes avaient un grand respect de la femme qu'ils ont toujours considérée comme un être moralement supérieur, tandis que les Germains et les Romains en ont fait un être hypocrite et mensonger.
La femme gauloise jouit d'un statut particulier, exceptionnel même si on le compare à celui de la femme romaine dont la dépendance à l'égard du mari est non seulement morale mais aussi économique. La Gauloise, au contraire, dispose d'une certaine indépendance financière et assume une part de son destin à la mort de son mari. Ce privilège, qu'il faut malgré tout relativiser, a un prix : cette place dans la société et dans l'économie de la maison a été acquise par des générations de femmes qui, d'une manière générale, ont travaillé plus que les hommes. Strabon présente cette évidence comme un topos, un lieu commun qui caractérise les civilisations barbares : « Le fait qu'entre les hommes et les femmes les travaux sont distribués à l'inverse de ce qu'ils sont chez nous (c'est-à-dire en Grèce et à Rome) est commun à beaucoup d'autres peuples parmi les barbares. » Mais Poseidonios qui, le premier, donne cette information, l'accompagne d'exemples qui confirment cependant sa profonde réalité. Lui-même, lorsqu'il était hébergé chez un riche propriétaire terrien, a vu des femmes travailler aux champs (d. Naissance, ch. 5). Mais surtout sa description générale de la société gauloise met particulièrement en évidence la répartition générale des activités. Aux hommes sont réservés la guerre, son entraînement, l'équitation, la chasse, les pratiques cultuelles, l'exercice de la politique, du droit et de l'éducation, certains métiers artisanaux (les métiers du feu et des métaux entre autres). Aux femmes reviennent la plupart des tâches domestiques, c'est-à-dire une bonne part des travaux des champs, la gestion des troupeaux, la réalisation de certains types d'objets, tels que la céramique, les vêtements, peut-être la cordonnerie, la bourrellerie, la tabletterie. Le travail à la maison et à la cuisine était considérable du point de vue du temps passé et de l'énergie déployée.
C'était vrai avant tout pour moudre les céréales, tâche qui pouvait occuper plusieurs heures. Cela exigeait un soin particulier, car la présence de résidus d'abrasion de la pierre dans la farine provoquait une usure accrue des dents.
Des moulins comme on en connaît dans de nombreuses citées celtes facilitaient le travail en comparaison de l'antique pilon.
La place de l'homme et de la femme dans la société gauloise des cinq derniers siècles précédant notre ère est le résultat tardif d'une situation plus ancienne, au cours de laquelle une grande partie de la population mâle était occupée à la guerre, obligeant les femmes à subvenir à tous les autres besoins.
Par opposition aux Romains qui voyaient dans la femme une reproductrice et un objet de plaisir, les druides associaient les femmes à la vie politique et religieuse de leurs peuples.
La femme gauloise jouissait d'une situation qui la mettait au même rang que son marri.
On comprend mieux dès lors l'étonnant contrat de mariage dont César, toujours d'après Poseidonios, expose les modalités : « Les hommes, quand ils se marient, mettent en communauté une part de leurs biens, équivalant, après qu'en a été faite l'estimation, à la somme d'argent apportée en dot par les femmes. On fait de ce capital un compte unique, et les intérêts en sont mis de côté ; le conjoint survivant reçoit l'une et l'autre part, avec les revenus accumulés. » Le juriste du IIIè siècle Ulpien, précise qu'en plus de sa dot, la femme possède « ce que les Gaulois appellent pécule ». Cette gestion de leurs biens illustre mieux que tout autre exemple l'égalité de l'homme et de la femme qui existe dans le domaine de l'économie (au sens grec du terme, c'est-à-dire celui de la bonne marche de la maison), César a beau ajouter, à la suite, que l'homme a droit de vie et de mort sur sa femme et ses enfants, on voit bien qu'il s'agit d'une formule rhétorique qui renvoie, par comparaison, au droit romain : le Gaulois comme le Romain est le pater familias, il a l'autorité sur tous les membres de la famille. César ajoute que, lorsqu'un chef de famille meurt de façon anormale, on soumet sa femme à la question jusqu'à ce qu'elle avoue son crime. Celle qui est reconnue coupable est jetée au feu. Cette pratique paraît fort archaïque et n'a probablement plus aucune réalité dans les décennies qui précèdent la conquête. À contrario, elle témoigne qu'en des temps anciens les femmes avaient déjà suffisamment de pouvoir pour tenter d'empoisonner leur mari et de prendre leur place.
Le rôle de l'épouse gauloise est encore renforcé par celui que joue le mariage lui-même dans les relations entre les grandes familles patriciennes ou riches, dans les accords politiques voire diplomatiques entre les États, Le cas de Dumnorix est à cet égard révélateur (cf. Mariage, ch, 5). Les femmes comme les enfants sont les meilleurs instruments des unions à longue distance entre les peuples, ils sont également leur meilleure garantie de pérennité.
Le divorce était très facile chez les Celtes, d'abord parce que le mariage n'avait pas un caractère sacré et obligatoire. C'était un contrat, soumis à des clauses, les clauses n'étant plus respectées, le contrat devenait caduque. Acte essentiellement contractuel, social, mais non pas religieux, acte reposant sur la liberté des époux, le mariage celtique apparaît donc comme une sorte d'union libre protégé par les lois, et qu'il est toujours possible de rompre. Dans le divorce celtique, l'homme et la femme sont placés sur un plan de strict égalité.
Enfin, les Celtes ont toujours hésités entre la monogamie et la polygamie, voire même la polyandrie(1).
(1) polyandre, se dit d'une femme ayant plusieurs maris.
Un concubinage ou mariage annuel existait qui ne préjugeait en rien des droits de la femme légitime qui était la seule épouse en titre et qui pouvait se faire aider dans son travail domestique par la ou les concubines de son mari, de toute façon, si le mari passait outre elle pouvait toujours divorcer et de ce fait reprendre son pécule.
D'après Diodore de Sicile (V.32) « chez les Gaulois, les femmes sont presque de la même taille que les hommes, avec lesquels elles rivalisent de courage ».
« l'humeur des Gaulois est querelleuse et arrogante à l'excès. Le premier venu d'entre eux, dans une rixe, va tenir tête à plusieurs étrangers à la fois, sans autre auxiliaire que son épouse, champion bien redoutable encore. Il faut voir ces viragos, les veines du cou gonflées par la rage, balancer leurs bras robustes d'une blancheur de neige et jouer des pieds et des poings, assurant des coups qui semblent partir de la détente d'une catapulte ». Ammien Marcellin (XV.12)
Les épouses d'origine étrangère, représentant dans la cité de leur mari les intérêts du peuple dont elles sont issues, ont nécessairement une position sociale et, pour une certaine part, politique qui les situe presque au niveau des hommes. Elles ne perdent pas toute individualité en se mariant, mais gardent d'étroits contacts avec leur famille qu'elles retrouvent naturellement à la mort de leur mari. Les remariages sont possibles, et dans ce cas la femme peut une nouvelle fois représenter les intérêts de sa famille, comme on le voit faire à la mère de Dumnorix. De telles femmes, réellement puissantes, souvent riches, sont honorées à l'égal de certains hommes. On comprend dès lors l'étonnement de Clément d'Alexandrie qui écrit : « Il y a beaucoup de Celtes pour élever en l'air les litières des femmes et les porter sur leurs épaules. »
D'après Plutarque, les femmes peuvent jouer un rôle imminent dans les assemblées confédérales, celles communes à plusieurs peuples et qui traitent des alliances ou des conflits. La qualité de leur bon jugement et de leur impartialité y est reconnue. C'est pourquoi on leur confie la tâche d'arbitrer entre les deux parties.
Plutarque, dans son traité Des vertus des femmes, donne l'exemple d'une convention passée entre Hannibal et les peuples riverains des Pyrénées qui précise que, si les Gaulois ont des plaintes au sujet des Carthaginois, ils doivent les adresser à leurs généraux qui demeurent en Espagne, mais que les Carthaginois qui ont à se plaindre des Gaulois doivent faire valoir leurs droits auprès de certaines femmes gauloises qui jouent le rôle d'arbitres.
Les auteurs notent chez les Celtes une certaine tendance à la promiscuité : « Elles accordent généralement leur virginité à d'autres et ne considèrent pas ceci comme une disgrâce, mais se sentent plutôt méprisées lorsque quelqu'un refuse leurs faveurs librement offertes. » (Diodore de Sicile Hist 5-32)
Certaines reines avaient des époux qui n'étaient pas rois eux-mêmes.
Aux vues des objets et trésors découverts dans la tombe de la princesse de Vix, on mesure le pouvoir qui était le sien dans la société.
Cartimandua, reine des Brigandes de Grande-Bretagne, n'hésite pas à se séparer de son mari pour épouser son écuyer.
Toujours en Grande-Bretagne, la célèbre Boudica conduira un soulèvement contre les Romains.
Patrice Plard
sources :
Keltia n°5
L'Archéologue n°84
La femme celte J.Markale
Les gaulois J.L Brunaux
Les Celtes O Buchsenenschutz
Nos ancêtres les Gaulois J.L Brunaux
Les Celtes Barry Cunliffe
La N.R.H (Vincent Kuta)