Affichage des articles dont le libellé est l'Europe. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est l'Europe. Afficher tous les articles

lundi 7 septembre 2026

L’Europe profonde est paysanne avant d’être nationale ou guerrière

 

L’Europe profonde est paysanne avant d’être nationale ou guerrière

Sous les royaumes et les conquêtes demeure une Europe plus ancienne. Christopher Dawson demande de regarder ce que les chroniques voient mal. Les villages. Les champs. Les routes de circulation. Les formes de sépulture. Les habitudes religieuses. Dans The Age of the Gods (1928) il soutient que la civilisation européenne repose d’abord sur un vieux socle paysan. Les aristocraties guerrières viennent ensuite. Elles imposent des langues et des hiérarchies. Elles ne fabriquent pourtant pas seules le monde qu’elles dominent.

Dawson est né en 1889. Il fut formé à Winchester puis à Trinity College Oxford. Son itinéraire passa par l’anglo catholicisme avant son entrée dans l’Église catholique romaine en 1914. Cette biographie éclaire sa méthode. Il refuse de réduire une culture à ses institutions politiques. Une culture est pour lui une communauté spirituelle. Elle tient par des croyances. Des pratiques. Une attitude commune devant la vie. C’est aussi ce qui le distingue d’Arnold Toynbee. Dawson accepte la civilisation comme échelle d’analyse mais refuse d’en faire un objet entièrement extérieur à ceux qui la vivent.

Il faut lire le livre avec une précaution. Son archéologie appartient aux années vingt. Certaines généalogies de peuples et certaines hypothèses religieuses ont vieilli. Sa thèse historique reste néanmoins nette. L’Europe ne se comprend pas comme une succession de peuples qui remplaceraient les précédents. Elle se comprend par superposition. Le nouveau règne souvent sur l’ancien avant d’être lentement transformé par lui.

Le socle danubien vient avant les nations

Dawson part des cultures néolithiques d’Europe centrale et orientale. Il observe entre elles des différences régionales fortes. Il insiste pourtant sur un ensemble commun. Les mêmes animaux domestiques. Les mêmes céréales. Des outils agricoles polis de même type. Une poterie abondante. Des figurines d’argile auxquelles il attribue souvent une fonction religieuse. Pour lui l’agriculture est donc un complexe culturel. Elle ne change pas seulement la nourriture. Elle modifie le temps social et le rapport au territoire.

Le point décisif vient ensuite. L’accroissement des populations agricoles produit une colonisation paysanne vers l’ouest et vers le nord. Dawson suit cette diffusion depuis la région danubienne et la Moravie vers les villages lacustres alpins puis vers la Pologne et l’Allemagne. Il l’étend aussi vers la Baltique et les Pays Bas puis vers l’est de la France. La carte exacte doit être révisée à la lumière de l’archéologie actuelle. Mais l’idée est claire. Avant les États historiques une trame agricole avait déjà organisé une grande partie du continent.

Dawson appelle ce monde la véritable fondation du développement ultérieur de la culture européenne. La formule est forte. L’historien regarde volontiers le conquérant parce qu’il laisse des armes et des récits. Dawson regarde la population dominée parce qu’elle nourrit le conquérant et continue d’habiter après lui. Il donne un exemple presque contemporain de son époque. En Europe orientale une classe supérieure allemande ou magyare pouvait gouverner une population paysanne d’une autre langue et d’une tradition locale beaucoup plus ancienne. Le nom national ne disait donc pas tout de la profondeur humaine du territoire.

Cette thèse ne signifie pas que le paysan moderne serait un survivant intact du Néolithique. Dawson parle de continuité de structures et non d’identité immobile. Les techniques changent. Les religions changent. Les langues changent. Mais le rapport aux sols et aux saisons impose une durée plus lente que celle des dynasties. Le champ transmis. Le village reconstruit. Le chemin conservé. Le cimetière maintenu. Ces formes donnent au passé une présence que l’archive politique ne suffit pas à saisir.

Le guerrier conquiert mais il gouverne un monde déjà formé

Le second étage du livre apparaît avec les peuples guerriers. Dawson associe notamment la diffusion des peuples de la hache de combat à l’expansion indo-européenne. Cette identification doit être maniée avec prudence. Son observation sociologique est plus robuste. Avec la conquête apparaît un autre type de société. Le chef. Le rang. Le cheval. La richesse pastorale. La tombe monumentale. Surtout une séparation nouvelle entre le seigneur guerrier et le paysan dépendant.

Dawson décrit une image concrète. Des établissements de hauteur liés aux groupes pastoraux ou chasseurs dominent les villages ouverts des agriculteurs de plaine. Les grands tumulus des chefs se dressent à côté de sépultures plus simples. Puis l’âge du bronze et l’âge du fer accentuent cette transformation. Il évoque les Celtes et leurs fortifications de hauteur de l’Irlande à la Bohême. La culture héroïque devient visible partout. Elle ne fait pourtant pas disparaître la population agricole située au dessous d’elle.

C’est ici que la thèse paysanne prend toute sa force. Une conquête peut changer l’élite sans changer immédiatement le mode de production. Elle peut imposer une langue de prestige sans effacer les usages locaux. Elle peut superposer des dieux célestes et guerriers à des cultes de la terre. Dawson pense ainsi la culture comme une stratigraphie. L’histoire n’est pas une page blanche après chaque invasion. Elle est un sol sur lequel de nouvelles couches se déposent.

Il applique ce raisonnement jusqu’à la religion. Les figurines féminines du Néolithique lui semblent appartenir à un univers de fécondité et de puissances terrestres. Plus tard les sociétés guerrières valorisent davantage des divinités célestes et héroïques. Dawson ne prétend pas toujours pouvoir démontrer une filiation précise. Il utilise cette opposition pour montrer qu’une conquête peut créer une dualité religieuse aussi bien que sociale. Les cultes du groupe dominant coexistent avec des formes plus anciennes liées à la terre et au cycle agricole.

Le passage sur les catégories linguistiques mérite aussi d’être lu avec précision. Dawson affirme que des populations appelées slaves ou roumaines ou allemandes peuvent porter des traditions beaucoup plus anciennes que la langue qui sert à les classer. Il ne dispose évidemment pas de la génétique des populations actuelle. Son propos est historique. Le vocabulaire national est souvent plus récent que les continuités locales. Il faut donc se méfier de toute généalogie qui transformerait une langue moderne en origine absolue d’un territoire.

La Méditerranée ajoute la ville et la mer au vieux monde paysan

Dawson ne réduit pourtant pas l’Europe au seul socle néolithique. Il formule une seconde thèse très précise. La civilisation européenne historique vient d’une double tradition. D’un côté la culture paysanne de l’Europe centrale. De l’autre la culture méditerranéenne qui utilise les métaux et qui demeure plus proche des grandes civilisations du Proche Orient. L’Europe historique naît de leur combinaison.

La différence est institutionnelle. Dans l’est méditerranéen apparaissent l’écriture et la cité. Elle est aussi économique. Dawson insiste sur le commerce et sur la maîtrise des voies maritimes. Il voit là une singularité durable. Dans d’autres grandes régions de civilisation la concentration s’organise autour de larges vallées fluviales et de plaines irriguées. En Europe la mer devient au contraire un foyer de circulation. Elle rapproche des régions qui restent distinctes.

La géographie européenne produit ainsi une combinaison singulière. Des espaces locaux assez forts pour conserver leurs caractères. Des voies maritimes assez ouvertes pour empêcher leur fermeture. Le continent n’est ni une mosaïque immobile ni un empire naturellement homogène. Il avance par contacts entre foyers régionaux. Le paysan donne la durée. La ville et le marin donnent la circulation. Le guerrier donne la hiérarchie et parfois l’unification. Aucun des trois ne suffit seul.

Dawson précise même que la Méditerranée orientale apporte des éléments que la culture paysanne d’Europe centrale ne possédait pas seule. L’usage plus développé des métaux. L’écriture. La cité. Une économie maritime qui dépend moins de la seule agriculture ou de la conquête que du commerce. Ce point corrige toute lecture ruraliste de son livre. Le vieux socle paysan donne la continuité mais l’Europe historique devient réellement elle même lorsque cette continuité rencontre des sociétés capables de mettre en réseau des régions éloignées.

Ce modèle permet aussi de comprendre pourquoi Dawson refuse de dater l’Europe d’un seul peuple fondateur. Les Celtes comptent. Les Grecs comptent. Rome compte. Mais chacun entre dans une histoire qui a commencé avant lui. L’identité européenne est donc composite dès l’origine. Elle n’est pas le produit d’une pureté initiale. Elle est le résultat d’un empilement où chaque couche peut conserver quelque chose de la précédente tout en changeant son sens.

Le passage à l’âge du bronze renforce encore cette idée. Les échanges et les techniques créent davantage d’unité entre régions européennes. Dawson note pourtant que cette unité nouvelle ne détruit pas les cultures précédentes. Elle les relie. Son Europe n’est donc jamais un espace où l’unification exige l’effacement du substrat. Elle avance plutôt par augmentation du nombre de relations entre des mondes qui gardent une partie de leur singularité.

Cette manière de lire la préhistoire vient de sa définition générale de la culture. Dawson affirme qu’une culture ne se comprend réellement que de l’intérieur. Elle n’est pas seulement une collection d’objets ou de techniques. Elle est une communauté de croyances et d’attitudes devant la vie. Voilà pourquoi il passe sans cesse de la poterie à la religion puis de la tombe à l’organisation sociale. Les vestiges matériels l’intéressent parce qu’ils indiquent une forme de vie et pas seulement un niveau technique.

Il faut aussi noter que Dawson ne traite pas le paysan comme une figure purement économique. Le monde agricole forme selon lui une religion et un calendrier. Il crée des attentes autour de la fécondité et de la mort. Il donne au territoire une valeur qui dépasse la propriété. Cette épaisseur explique pourquoi les cultures rurales résistent mieux aux changements de dynastie que les formes politiques. Elles sont inscrites dans la répétition quotidienne.

Habiter avant de posséder

La leçon de Dawson pour aujourd’hui n’est pas de rêver à un retour vers une paysannerie disparue. Elle est de comprendre que nous habitons des formes plus anciennes que nos catégories administratives. Un territoire n’est jamais seulement une circonscription. Il est une accumulation de gestes et de routes. De cultures matérielles et de souvenirs. La nation elle même repose souvent sur des paysages qu’elle n’a pas créés.

Habiter signifie alors apprendre à voir cette profondeur. Connaître le bassin versant avant le découpage politique. Le vieux chemin avant la voie rapide. Le village avant sa fonction statistique. La fête locale avant sa folklorisation. Transmettre ne consiste pas à immobiliser ces formes. Il consiste à ne pas les rendre illisibles. Dawson nous rappelle ainsi qu’une civilisation dure moins par ceux qui la proclament que par ceux qui continuent à donner un sens au même sol.

https://www.revue-elements.com/leurope-profonde-est-paysanne-avant-detre-nationale-ou-guerriere/

dimanche 23 août 2026

Terre & Peuple, l’Europe par les racines

 

Identité

Fondée il y a plus de trente ans par Pierre Vial, ancien pilier de la Nouvelle Droite, « Terre & Peuple » a progressivement tracé son propre chemin : défendre les héritages européens. À l’occasion de la parution de son 108e numéro, retour sur cette aventure.Propos recueillis par François Bousquet

ÉLÉMENTS : Trente ans après la création de Terre & Peuple, quel regard portez-vous sur le chemin parcouru ?

TERRE & PEUPLE. D’abord, nous sommes toujours là. Et notre cap n’a pas varié. D’aucuns sont actifs depuis les origines et des jeunes continuent à nous rejoindre, attirés par notre singularité, tant doctrinale qu’en termes d’actions. Nous avons creusé un sillon unique, avec des activités en régions, dans nos bannières, un site Web alimenté tous les jours, une newsletter, la revue, trimestrielle, et des publications qui traitent des fondamentaux.

ÉLÉMENTS : Quelle est la singularité de Terre & Peuple ? La place accordée aux traditions européennes, au paganisme, à la longue mémoire, à l’écologie enracinée ? Autres ?

TERRE & PEUPLE. Terre & Peuple poursuit l’œuvre entamée par Pierre Vial et ses deux présidents d’honneur, Jean Mabire, puis Jean Haudry, en assumant une démarche identitaire, seule à même pour nous de préserver notre spécificité européenne. Cela passe par une réappropriation de notre héritage, ethnique, culturel et spirituel. Héritage païen, car c’est ainsi que l’Europe s’est construite. Pour autant, nous assumons aussi les deux derniers millénaires, et d’ailleurs nous comptons de nombreux sympathisants catholiques, curieux de la totalité de notre héritage. Le paganisme représente pour nous une approche du monde enracinée, mémorielle et vivante. Pas un folklore qu’il faudrait réinventer.

La structuration du monde indo-européen, mise en évidence par Jean Haudry – immense linguiste qui a consacré sa vie aux études indo-européennes –, relève pour nous du corpus doctrinal, et ce faisant de notre construction intime. Elle porte notre vision du monde européen. Ce n’est pas seulement une approche intellectuelle.

Quant à l’écologie enracinée, bien entendu, oui, c’est pour nous un thème tout naturel, si j’ose dire, et de toute éternité.

ÉLÉMENTS : Votre dernière livraison – et couverture – consacre un important dossier au cheval. Pourquoi ce thème ?

TERRE & PEUPLE. Tout ce qui est européen est nôtre. La première représentation pariétale de l’homme européen est un cheval. Sans le cheval, point d’expansion indo-européenne, point de chevalerie, etc.

Chaque numéro de Terre & Peuple comporte un dossier spécifique. L’affaire Epstein pour le dernier numéro, le 108, avec notamment une analyse chinoise, tout à fait inhabituelle. Et désormais, en plus, un entretien visant à approfondir la relation spécifique qui nous unit à tel ou tel élément structurant de notre identité européenne, en l’éclairant depuis nos origines. Dernièrement : la chasse, le cheval. Avec un regard singulier. Pour le cheval, par exemple, nous n’avons pas interrogé un « simple » sachant, mais un ancien écuyer en chef du Cadre noir. Ce qui nous permet d’avoir une approche non seulement scientifique, mythologique, historique et équestre, mais vécue, à nulle autre pareille. De même, pour un sujet sur le taureau, sous l’angle de la mythologie, jusqu’à son prolongement actuel, à savoir la corrida, nous avons interrogé un matador.

À venir : la musique, le mercenariat, la Beauté, etc. Mais aussi, des périodes de notre histoire à même de nous orienter pour demain. Prochainement : la Reconquista, l’Empire romain. Les sujets ne manquent pas…

ÉLÉMENTS : À qui s’adresse aujourd’hui Terre & Peuple ? À un noyau militant, à des lecteurs en quête de repères, à la nouvelle génération… ?

TERRE & PEUPLE. À vrai dire, aux trois. Un militant sans une solide formation métapolitique risque fort de s’égarer. Certains lecteurs militent, d’autres non. Quant aux jeunes, dès leur plus tendre enfance, l’État profond les biberonne aux contre-vérités et les réseaux sociaux ont vite fait de leur donner le tournis. Nous offrons aux identitaires un corpus culturel et doctrinal, associé à des analyses et des expériences de terrain, synthèse probablement unique. Nous ambitionnons de servir d’éveilleurs et de boussole dans un monde en perte de repères.

ÉLÉMENTS : Quels sont les objectifs de la revue ?

TERRE & PEUPLE. La revue pose les jalons. Et elle demeure. Contrairement aux parutions numériques, aussi vite disparues qu’elles sont apparues.

C’est une revue métapolitique. Elle s’intéresse à certains sujets d’actualité (Ukraine, Iran, etc.), mais en s’appuyant sur la profondeur historique. Elle apporte donc sur ces sujets un recul qui fait cruellement défaut par ailleurs. Chaque numéro comporte un dossier (technologie, la question religieuse, etc.). Également, nous l’avons vu, un entretien sur un thème structurant pour notre conscience identitaire. Nous traitons aussi de l’actualité des publications de notre courant de pensée, et des découvertes scientifiques en linguistique, archéologie et génétique, plus particulièrement.

Nous avons donc vocation à apporter aux identitaires, trop souvent mus par leur instinct, une vision de notre civilisation structurée, profonde et réfléchie, seule garante de notre cohésion et des succès de nos combats. Au-delà, bien entendu, nous nous adressons aussi à l’ensemble de nos peuples, aux individus curieux de leur racines, particulièrement dans l’Europe francophone.

Pour consulter le site de Terre & Peuple :

https://www.terreetpeuple.com

https://www.revue-elements.com/terre-peuple-leurope-par-les-racines/

dimanche 16 août 2026

L’Europe s’est suicidée* au nom du climat pendant que la Chine et les États-Unis continuaient

 

*ou les Etats-Unis l’ont-ils «suicidée» ?

par Philippe Bergerac

Introduction

Depuis sa création en 1988, le GIEC n’a pas seulement produit de la science. Il a fourni le cadre institutionnel d’une politique climatique qui a pesé de façon disproportionnée sur l’Europe. Sous l’impulsion de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, l’organe a été conçu comme un outil intergouvernemental destiné à canaliser les alertes des scientifiques, jugés trop militants.

Quarante ans plus tard, le résultat est frappant : l’Europe s’est imposé les prix du carbone et les normes les plus stricts au monde, pendant que les États-Unis, la Chine et l’Inde conservaient une bien plus grande liberté énergétique et industrielle.

Cette asymétrie n’est pas un accident. Elle s’inscrit dans une longue histoire où la construction européenne elle-même a été encouragée, financée et orientée par les États-Unis. Des documents déclassifiés, rappelés notamment par le Daily Telegraph, montrent le rôle de canaux américains dans le soutien aux structures pro-européennes des années 1950.

Aujourd’hui, le même continent qui s’est construit sous influence américaine s’impose des contraintes climatiques que son protecteur n’applique pas chez lui. Le coût en est une base industrielle affaiblie, des usines fermées et une compétitivité érodée.

Cet article retrace la chaîne :

  • de la création contrôlée du GIEC

  • à la déstructuration industrielle européenne,

  • en passant par le rôle des ONG financées,

  • les alarmes excessives et

  • le comportement réel des gros émetteurs.

Il montre comment un récit d’urgence climatique a servi de levier pour transformer l’Europe… au profit de ceux qui n’ont pas joué le même jeu.

La création contrôlée du GIEC

Le GIEC a été créé en novembre 1988 par l’Organisation météorologique mondiale et le Programme des Nations unies pour l’environnement, avec le soutien du G7.

Ronald Reagan et Margaret Thatcher ont joué un rôle décisif dans sa forme institutionnelle. Ils ont imposé qu’il soit un organe intergouvernemental, avec des représentants des États, plutôt qu’un groupe purement scientifique indépendant. Leur crainte était de laisser l’expertise climatique aux seuls scientifiques, jugés trop militants.

Thatcher, formée en chimie et sensibilisée par son conseiller Crispin Tickell, a prononcé des discours majeurs en 1988-1989 qui ont hissé le sujet au niveau politique international. Des acteurs de l’époque confirment que l’administration Reagan a soutenu la création du GIEC en partie pour contrôler le processus et empêcher que des scientifiques activistes ne dictent seuls l’agenda.

Thatcher et Reagan n’ont pas inventé le réchauffement climatique. Ils ont façonné l’outil institutionnel qui allait légitimer les politiques à venir.

De l’alerte scientifique à la contrainte industrielle européenne

Le récit climatique issu de ce cadre a rapidement servi de justification à une restructuration profonde de l’économie européenne.

Dans les années 1980-1990, le Royaume-Uni de Thatcher a fermé massivement les mines de charbon et accéléré la désindustrialisation de certains secteurs. Plus tard, l’Allemagne a engagé l’Energiewende : sortie progressive du nucléaire et du charbon, développement massif des renouvelables, au prix de coûts élevés pour l’industrie.

À l’échelle européenne, les politiques climatiques (quotas carbone, normes, Green Deal) ont multiplié les fermetures d’usines, les délocalisations et les hausses de coûts énergétiques, particulièrement visibles depuis les années 2010-2020. Ce n’est plus seulement une réponse scientifique : c’est un levier qui affaiblit la base industrielle européenne au profit d’autres puissances.    

Les ONG : courroies de transmission du dispositif

Ce processus s’appuie sur un réseau dense d’organisations écologistes.

De grandes ONG européennes (WWF, Greenpeace, European Environmental Bureau, ClientEarth, etc.) reçoivent des financements importants de l’Union européenne, de fondations américaines (Hewlett, Packard, Rockefeller, ClimateWorks, Bezos Earth Fund…) et de structures allemandes. L’Allemagne, via ses fondations politiques et ses programmes publics, joue un rôle central dans l’animation de ces réseaux.

Ces organisations ne sont pas des structures anti-système indépendantes. Elles agissent en synergie avec les institutions européennes et amplifient la pression politique, médiatique et judiciaire. Elles fonctionnent comme des courroies de transmission d’une politique qui pèse bien plus lourdement sur l’industrie européenne que sur celle des États-Unis, de la Chine ou de l’Inde.

L’ouvrier n’est plus écrasé dans les décombres, mais penché, fatigué, sous le poids du système. Les usines américaines et chinoises restent libres et actives en arrière-plan.

L’asymétrie des contraintes : l’Europe paie, les autres non

Les faits sont clairs.

L’Europe s’est imposé les prix du carbone et les normes les plus stricts. Les États-Unis n’ont pas de prix carbone fédéral. La Chine et l’Inde appliquent des tarifications très faibles et continuent d’ouvrir des centrales à charbon. Résultat : l’industrie européenne, surtout énergointensive, paie un surcoût structurel que ses concurrents n’ont pas.

Les États-Unis profitent de leur avantage énergétique (gaz de schiste). La Chine consolide sa production massive peu contrainte.

L’Europe s’impose des sacrifices dont l’impact climatique global reste limité tant que les gros émetteurs ne s’alignent pas.

Alarmes excessives et réalité des prédictions

Beaucoup d’alarmes médiatiques et politiques des années 2000-2010 se sont révélées exagérées.

Al Gore a repris des prévisions très optimistes sur la disparition de la banquise arctique en été vers 2013-2014. Cela ne s’est pas produit. La banquise a diminué depuis 1979, mais elle est toujours là. Les calottes du Groenland et de l’Antarctique perdent de la masse, mais à un rythme qui produit une hausse du niveau de la mer de quelques millimètres par an, très loin des scénarios catastrophiques à court terme parfois annoncés.

Même une réduction de 50% des émissions mondiales actuelles n’aurait qu’un effet limité à moyen terme : le CO₂ déjà émis reste longtemps dans le système, et le réchauffement continue par inertie. Une Europe qui se sacrifie pendant que la Chine et l’Inde continuent d’augmenter leurs émissions produit un résultat climatique global faible.  

Le vassal volontaire

L’Europe de Bruxelles s’est mise elle-même le collier le plus serré. Et pour cause : l’histoire de sa création explique beaucoup de choses.

Elle a adopté les contraintes les plus strictes pendant que les États-Unis, la Chine et l’Inde conservaient une bien plus grande liberté d’action.

Si le CO₂ représentait vraiment une catastrophe existentielle imminente, les grands émetteurs agiraient de façon comparable.

Or, ils calibrent leurs efforts selon leurs intérêts économiques et stratégiques. Pour eux, le risque n’est pas traité comme une urgence absolue justifiant le sacrifice de la compétitivité industrielle.

Cette position de vassal volontaire s’inscrit dans une histoire plus longue. Après 1945, les États-Unis ont fortement encouragé et soutenu la construction européenne : Plan Marshall conditionné à la coopération, soutien à la CECA, cadre de l’OTAN, pression pour la réintégration de l’Allemagne. Jean Monnet entretenait des liens étroits avec les milieux américains.

Des documents déclassifiés, rappelés notamment par le Daily Telegraph, montrent que l’American Committee on United Europe (dirigé par d’anciens responsables de l’OSS/CIA) a financé une part majeure du budget du Mouvement européen dans les années 1950. Des fondations américaines ont aussi soutenu les structures de Monnet.

«Des eurofédéralistes financés par les chefs des services de renseignement américains» 
https://web.archive.org/web/20080111222744/http://www.telegraph.co.uk/news/main.jhtml?xml=/news/2000/09/19/wspy19.xml

La construction européenne a pu avancer dans un cadre compatible avec les intérêts stratégiques américains de l’époque. Aujourd’hui, le même continent adopte des politiques climatiques plus radicales et plus coûteuses que celles de la puissance qui l’a encouragée, tout en restant dépendant de son parapluie militaire et, de plus en plus, de son énergie.

Conclusion

Le GIEC a fourni le cadre. La Commission européenne l’a traduit en réglementation. Les ONG et la presse dominante ont amplifié la pression. L’Europe a payé le prix industriel. Les États-Unis et la Chine, eux, ont conservé leur avantage et ne sont / seront pas «taxés carbone».

Ce n’est pas le réchauffement d’origine humaine qui est en cause. Ce sont :

  • le traitement politique asymétrique,

  • les alarmes excessives et

  • le refus d’une répartition équitable de l’e\ort qui ont transformé une question scientifique en levier de redistribution économique et de contrôle. L’Europe en sort affaiblie. Les principaux émetteurs, non.

Les États-Unis n’ont pas eu besoin de bombardiers.

Ils ont soutenu, financé et orienté la construction européenne après 1945 pour stabiliser le continent et l’ancrer dans leur camp. Puis, une fois l’Europe devenue un concurrent industriel sérieux, le cadre climatique (GIEC intergouvernemental, normes, prix du carbone, Green Deal) a servi de levier pour lui imposer des contraintes que Washington ne s’imposait pas à lui-même.

Le résultat est sous nos yeux :

  • L’Europe se désindustrialise sous le poids de ses propres règles ;  

  • Les États-Unis gardent l’avantage énergétique et réglementaire ;

  • La Chine continue d’émettre et de produire à grande échelle.

Le «green washing» n’est pas seulement une opération de communication. C’est un outil de redistribution de la puissance industrielle. Et dans ce jeu, l’Europe a accepté de porter le fardeau le plus lourd.

Pas besoin de bombes. Il a suffi de normes, de subventions aux ONG, de discours d’urgence et d’un allié qui ne s’applique pas les mêmes règles.

L’Europe est affaiblie non par des bombes, mais par les structures qu’elle a acceptées : l’Union européenne et le Green Deal. Les États-Unis observent, libres, pendant que l’industrie européenne s’effondre sous le poids des normes vertes.

Quelques éléments pertinents d’un spécialiste du sujet, Thibault KERLIRZIN

«LA FACE CACHÉE DE L’ÉCOLOGIE» Libre Journal de Géopolitique Profonde n°7 Avec Thibault Kerlirzin, Nicolas Stoquer et Andy Bussaglia

Lien : https://www.youtube.com/watch?v=aOYBMTtGyJQ

Dans cette émission (surtout à partir du «Grand Angle» vers 50 min), Kerlirzin développe :

  • L’influence des ONG écologistes

  • Le Club de Rome

  • Maurice Strong et les origines de l’écologie politique

  • Le Green Deal comme outil

  • L’instrumentalisation du discours climatique

  • Les liens avec la gouvernance mondiale / Davos

C’est actuellement l’une de ses interventions les plus denses et structurées sur ce thème précis.

Thèses principales développées par Thibault Kerlirzin dans cette émission.

1.  La davocratie comme régime de pouvoir

•  Davos n’est pas un simple forum de discussion. C’est le centre d’une architecture d’influence privée qui contourne les démocraties nationales.

•  Les «Young Global Leaders», les ONG, les fondations (Open Society, Gates, etc.) et les cabinets de conseil (McKinsey et autres) servent de relais pour diffuser et imposer un agenda commun.

•  L’Union européenne est décrite comme une «succursale» de Davos : de nombreux dirigeants européens (Ursula von der Leyen notamment) sont passés par le Forum ou en sont proches.

2.  L’écologie et le climat comme levier principal

•  Le réchauffement climatique d’origine anthropique est présenté non comme une pure question scientifique, mais comme un outil de conditionnement et d’ingénierie sociale.

•  Kerlirzin insiste sur le rôle de la propagande : le public est conditionné dès l’enfance à accepter certaines grilles de lecture (comme d’autres générations acceptaient d’autres mythes fondateurs).

•  Le but ultime de l’écologie politique, selon lui, n’est pas la protection de la nature mais :

•  une réduction globale de la population mondiale ;

•  un contrôle strict des ressources ;

•  un contrôle social renforcé (pass carbone, quotas individuels, digitalisation totale).

3.  Concepts-clés mobilisés

•  Great Reset (Klaus Schwab) : opportunité saisie après le Covid pour accélérer la transition écologique, numérique et sociale.

•  Agenda 2030 de l’ONU et Objectifs de Développement Durable : matrice commune avec le Green Deal européen.

•  Charte de la Terre et notion d’écocide : instruments juridiques potentiels pour créer une juridiction mondiale au-dessus des États.

•  Club de Rome, Maurice Strong, limites planétaires : racines idéologiques plus anciennes du projet (néomalthusianisme).

4.  Mécanismes de contrôle

•  Digitalisation complète de la vie (argent, mobilité, consommation) pour «réduire la marge d’incertitude» dans les comportements humains (logique cybernétique).

•  Possibilité technique de «désactiver» un individu à distance (accès à l’alimentation, aux services, etc.) une fois tout numérisé et conditionné à des quotas carbone ou à un score de citoyenneté.

•  Les crises (sanitaire, climatique, énergétique) sont utilisées comme accélérateurs pour faire accepter des mesures qui seraient rejetées en temps normal.

5.  Dimension ésotérique / New Age

•  Kerlirzin souligne une branche souvent occultée de l’écologie politique : un millénarisme et un ésotérisme (New Age) qui donnent une dimension quasi religieuse au projet «sauver la planète».

Autres très bonnes interventions complémentaires

https://reseauinternational.net/leurope-sest-suicidee-au-nom-du-climat-pendant-que-la-chine-et-les-etats-unis-continuaient/

jeudi 13 août 2026

Rockefeller, Manhattan, AMGOT : réponse à une tribune sur les origines de l’Europe

 

Il existe une maladie singulière dans certains milieux souverainistes : la réalité n’y paraît jamais suffisamment éloquente. Lorsqu’un fait est grave, il faut encore l’orner ; lorsqu’une influence est attestée, il faut lui découvrir un dessein secret ; lorsqu’une politique se poursuit pendant plusieurs décennies, il faut qu’un cénacle l’ait conçue dès l’origine jusque dans ses moindres conséquences. La vérité, décidément, n’est jamais assez belle. On lui plante un décor derrière, on ajoute quelques personnages dans la pénombre et, bientôt, l’Histoire ressemble à une mauvaise pièce où Bilderberg tient lieu de Deus ex machina.

C’est le sentiment que m’a laissé la récente tribune publiée dans Breizh-info sur les origines de la construction européenne et le supposé projet mondialiste dont elle serait l’instrument. Le plus irritant est que ce texte repose, pour partie, sur des faits parfaitement réels. L’influence américaine dans l’Europe d’après-guerre est une évidence historique ; le soutien de Washington à l’unification européenne également ; Jean Monnet était bien partisan d’un dépassement progressif des souverainetés ; le référendum de Maastricht fut remporté en France d’extrême justesse ; celui de 2005 fut perdu par les partisans de la Constitution européenne avant qu’une bonne partie du dispositif institutionnel ne reparaisse dans le traité de Lisbonne. Autrement dit, le dossier est déjà copieux. Pourquoi diable éprouver le besoin de le gâter ?

Prenons Jean Monnet. Il n’est nul besoin de lui prêter le projet clandestin d’abolir les peuples européens, de mélanger leurs populations et d’instaurer à terme un gouvernement mondial. Son fédéralisme européen est suffisamment explicite. Monnet voulait créer graduellement des intérêts communs administrés par des institutions communes auxquelles seraient déléguées des parts de souveraineté. L’institut qui porte aujourd’hui son nom le présente lui-même sans ambages. On peut juger cette conception funeste, technocratique, antidémocratique ou au contraire providentielle ; encore faut-il la juger pour ce qu’elle fut.

Sa fameuse méthode n’était d’ailleurs pas véritablement secrète. Elle consistait à rendre l’intégration politique possible par l’intégration fonctionnelle : le charbon et l’acier d’abord, puis le marché, les normes, la monnaie, avec chaque fois des institutions communes créant à leur tour la nécessité de nouvelles institutions. C’est précisément ce mécanisme que peuvent critiquer les souverainistes. Nul besoin de faire de Monnet un Fantômas de la géopolitique. Il suffit de lire ses textes.

L’influence américaine mérite, elle aussi, mieux que le roman. L’American Committee on United Europe a bel et bien existé. Son président fut William Donovan, ancien patron de l’OSS et figure majeure de la naissance du renseignement américain ; les archives de la CIA elles-mêmes rappellent son rôle à la tête de cette organisation destinée à favoriser l’unité de l’Europe occidentale face à la menace communiste. (CIA) Voilà un fait considérable. Il nous renseigne sur la stratégie américaine de l’après-guerre, sur la volonté de structurer l’Europe occidentale, sur l’anticommunisme et sur les réseaux transatlantiques qui accompagnèrent la construction européenne.

Pourquoi transformer cette politique d’influence, bien réelle, en preuve d’un dessein mondial ourdi pendant quatre-vingts ans ? Les États-Unis avaient des intérêts. La France avait les siens. L’Allemagne en avait d’autres. Les fédéralistes européens poursuivaient leurs propres rêves, les gaullistes la combattaient, les Britanniques tergiversaient, les gouvernements changeaient, les crises bouleversaient les plans. L’Histoire est pleine de coalitions provisoires, d’arrière-pensées, de financements occultes, de services secrets et de diplomates retors. Elle est aussi pleine d’échecs, d’accidents, de rivalités et d’imbécillités. Le complotisme commence précisément lorsque cette mêlée confuse devient rétrospectivement un plan.

L’affaire du projet Manhattan est, à cet égard, assez extraordinaire. La tribune affirme que Roosevelt ne pouvait constitutionnellement financer secrètement la bombe atomique et que des sociétés privées auraient donc « entièrement pris en charge » le projet, donnant ainsi naissance au complexe militaro-industriel. C’est faux. Le projet Manhattan fut un programme fédéral américain placé sous l’autorité de l’armée et financé par des crédits publics dont la destination était dissimulée dans différentes lignes budgétaires. Le secret fut effectivement gardé à l’égard de l’immense majorité du Congrès, tandis qu’un petit nombre de parlementaires de haut rang furent finalement informés. Des entreprises privées comme DuPont furent des contractants cruciaux ; elles ne furent nullement les banquiers clandestins de la bombe. Les documents historiques américains décrivent précisément cette combinaison de crédits publics secrets, d’administration militaire, de laboratoires universitaires et d’industrie privée.

La différence n’est pas vétilleuse. Elle détruit tout simplement le chaînon censé relier Manhattan à la naissance d’un pouvoir financiaro-militaro-industriel autonome qui aurait ensuite entrepris de gouverner la planète. Eisenhower mettra effectivement en garde, en 1961, contre l’influence croissante du complexe militaro-industriel. Cette puissance était assez considérable pour qu’on l’étudie sans lui inventer un péché originel imaginaire.

Même confusion avec l’AMGOT. Les Alliés avaient bien préparé des dispositifs d’administration militaire pour les territoires libérés ou occupés. Il exista également des projets concernant la France, auxquels de Gaulle s’opposa avec la dernière vigueur. De là à faire de l’AMGOT la matrice d’une occupation américaine permanente de l’Europe occidentale, puis le prélude de l’OTAN et enfin celui de l’Union européenne, il y a un fossé que les archives ne permettent pas de franchir. Les fonds des National Archives que je connais bien témoignent d’une administration militaire alliée réelle et de travaux relatifs à la France ; ils ne démontrent nullement l’existence de cette magnifique autoroute historique conduisant tout droit de 1944 à Bruxelles.

Arrive enfin David Rockefeller, et avec lui le morceau de bravoure. La tribune reproduit cette fameuse déclaration attribuée à une réunion de Bilderberg en 1991 : remerciements à la grande presse pour quarante années de discrétion, « plan pour le monde », gouvernement mondial, souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers internationaux. Voilà qui tombe à pic. Trop à pic, justement.

On sait que Rockefeller participait à la réunion de Bilderberg de Baden-Baden en 1991. Ce que l’on ne trouve pas, c’est une source primaire solide établissant qu’il y aurait prononcé ce texte. La citation circule depuis des décennies de site en site, jusque sur Goodreads, auquel renvoie d’ailleurs la tribune. On trouve quantité de reproductions, d’affirmations et de transcriptions tardives ; on cherche vainement l’enregistrement, le procès-verbal authentifié ou le document contemporain permettant d’en établir la provenance. Un historien peut travailler sur une archive secrète devenue publique. Il ne peut faire d’une citation sans pedigree la clef de voûte d’une démonstration.

Le plus cocasse est que le texte comporte ailleurs des erreurs beaucoup plus triviales. Il transforme ainsi le « serpent monétaire européen » apparu en 1972 en SME, avant d’affirmer que celui-ci se serait transformé en Système monétaire européen en 1977. Le serpent date bien de 1972 ; le Système monétaire européen entre en vigueur en 1979. La bévue n’est pas pendable. Elle devient cependant fâcheuse lorsqu’on prétend reconstituer, année après année, les rouages secrets d’une mécanique historique.

Tout cela est d’autant plus dommage que la critique de la construction européenne peut parfaitement se passer de ces colifichets. Maastricht fut approuvé en France par 51,04 % des suffrages exprimés. Une moitié du pays engagea donc l’autre, presque exactement, dans une transformation monétaire et politique dont le caractère difficilement réversible apparaissait déjà. En 2005, le peuple français refusa le projet de Constitution européenne. Deux ans plus tard, le traité de Lisbonne reprit une large part de son architecture institutionnelle et fut ratifié par voie parlementaire. Le souverainiste dispose là d’un grief autrement plus sérieux qu’un déjeuner de Rockefeller à Baden-Baden.

La construction européenne peut être critiquée pour ce qu’elle est : une architecture juridique et institutionnelle qui organise des transferts successifs de souveraineté ; une mécanique dont chaque étape tend à rendre la précédente irréversible ; un système où la compétence appelle la compétence, où l’intégration économique nourrit l’intégration politique et où l’éloignement du centre de décision rend progressivement plus difficile la sanction populaire. Il est également parfaitement légitime de rappeler que les États-Unis ont encouragé cette construction lorsqu’elle servait leurs intérêts stratégiques. Tout cela appartient à l’histoire politique ordinaire, laquelle est déjà suffisamment rude.

Ce que je récuse, c’est le passage subreptice de l’influence au commandement, du réseau au complot, du projet politique au plan occulte universel. Qu’un banquier parle avec un ministre ne signifie pas qu’il le dirige. Qu’un service secret finance une organisation ne signifie pas qu’il contrôle cinquante ans d’histoire. Que plusieurs hommes partagent un objectif à un instant donné ne signifie pas que leurs successeurs exécuteront jusqu’au bout un programme écrit dans quelque arrière-salle. Prendre ces raccourcis, c’est prendre des vessies pour des lanternes et offrir de surcroît à l’adversaire le meilleur moyen de ne jamais répondre aux vraies questions.

Le complotisme possède en effet un avantage délicieux pour ceux qu’il prétend combattre : il transforme une critique sérieuse en caricature. Montrez le contournement du référendum de 2005, et l’on devra vous répondre. Parlez de transferts de souveraineté, il faudra discuter des traités. Étudiez les financements américains du fédéralisme européen, vous ouvrirez un véritable dossier historique. Ajoutez Rockefeller, le gouvernement mondial, Manhattan financé par des industriels conspirateurs et quatre-vingts années d’un plan sans accroc : votre contradicteur n’a plus qu’à sourire, relever trois erreurs et jeter le reste avec.

C’est se tirer soi-même une balle dans le pied.

Je ne crois pas davantage à l’innocence perpétuelle des puissants qu’à leur omnipotence. Les gouvernements mentent, les services secrets conspirent, les industriels font pression, les banques défendent leurs intérêts, les organisations internationales produisent leurs propres oligarchies et les hommes d’influence aiment infiniment mieux travailler loin du regard populaire. Refuser le complotisme ne consiste aucunement à croire au monde des Bisounours. Cela consiste seulement à ne pas attribuer à quelques hommes une prescience et une maîtrise de l’Histoire dont ils sont, heureusement, dépourvus.

Les souverainistes devraient être les premiers à s’en souvenir. Leur critique porte sur une question immense : qui décide ? À quel peuple appartient le pouvoir politique ? Jusqu’où peut-on transférer la souveraineté sans vider la démocratie de sa substance ? Ces questions sont assez graves pour ne pas être ensevelies sous le fatras des citations apocryphes et des généalogies imaginaires.

La vérité est souvent moins romanesque que le complot. Elle possède une qualité autrement précieuse : elle résiste à l’examen. Et lorsque la vérité suffit à accuser, celui qui l’enjolive ne la fortifie pas. Il lui fait tort.

Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
balbino.katz@pm.me

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle. Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

https://www.breizh-info.com/2026/08/13/263202/rockefeller-manhattan-amgot-reponse-a-une-tribune-sur-les-origines-de-leurope/

samedi 11 juillet 2026

OTAN : l’Europe découvre qu’elle n’a jamais été protégée, mais tenue en laisse par Washington

 

par Raphaël Besliu

Dans le sillage du sommet de l’OTAN à Ankara, une question que beaucoup préféraient encore taire il y a deux ans s’est invitée sans détour dans les couloirs des chancelleries européennes : que faire si les États-Unis partent ? Les responsables de l’Alliance et les dirigeants politiques européens ont commencé, selon le Financial Times, à penser à «l’impensable», une OTAN sans Washington, ou du moins une OTAN radicalement moins américaine. Ce moment de lucidité forcée mériterait d’être salué, si l’on ne mesurait pas à quel point il révèle, derrière l’apparent volontarisme, des décennies d’irresponsabilité stratégique collective.

Un représentant français a résumé avec une franchise inhabituelle la séquence ouverte autour du sommet d’Ankara : «Le Groenland a placé l’européanisation de l’OTAN au centre de son agenda. L’Iran a relégué l’européanisation au second plan. Mais de plus en plus, cela devient le seul moyen de sauver l’OTAN». Ce glissement de curseur au gré des crises dit beaucoup. L’européanisation de la défense n’est pas le fruit d’une volonté politique construite, d’une doctrine réfléchie, d’un projet stratégique assumé. C’est une réaction, tardive et contrainte, à la pression américaine. On ne bâtit pas une défense crédible sous la menace d’un abandon.

Une dépendance choisie, une facture présentée

Un représentant français a résumé avec une franchise inhabituelle la séquence ouverte autour du sommet d’Ankara : «Le Groenland a placé l’européanisation de l’OTAN au centre de son agenda. L’Iran a relégué l’européanisation au second plan. Mais de plus en plus, cela devient le seul moyen de sauver l’OTAN». Ce glissement de curseur au gré des crises dit beaucoup. L’européanisation de la défense n’est pas le fruit d’une volonté politique construite, d’une doctrine réfléchie, d’un projet stratégique assumé. C’est une réaction, tardive et contrainte, à la pression américaine. On ne bâtit pas une défense crédible sous la menace d’un abandon.

Le président américain a qualifié l’Alliance de «tigre de papier» sans les États-Unis et a explicitement lié la menace d’un retrait américain au refus de certains alliés d’atteindre 5% du PIB en dépenses militaires, ainsi qu’à leur refus de soutenir la campagne américaine contre l’Iran. On peut contester la méthode, juger le chantage grossier. Mais le diagnostic de fond est difficile à réfuter. Une alliance où un seul membre assure l’essentiel de la dissuasion, du renseignement, de la logistique et du commandement n’est pas une alliance : c’est un protectorat.

Le commandant suprême adjoint des forces alliées de l’OTAN en Europe, Johnny Stringer, l’a lui-même reconnu sans ambages : la doctrine de l’Alliance «s’est arrêtée aux alentours de 1991» et n’a pratiquement pas évolué depuis la première guerre du Golfe. Trente-cinq ans de stagnation doctrinale dans un environnement stratégique bouleversé à plusieurs reprises. Voilà le bilan réel de la tutelle américaine acceptée sans conditions : une Europe stratégiquement atrophiée, incapable de penser sa propre défense parce qu’elle n’avait jamais eu à le faire.

Un haut responsable britannique a averti que la volonté de l’administration Trump de retirer rapidement ses troupes créait un «moment extraordinairement dangereux». Le danger est réel. Mais il faut avoir l’honnêteté de dire d’où il vient : non pas du retrait américain en lui-même, mais du vide capacitaire que ce retrait révèle. Un continent de 450 millions d’habitants, l’un des premiers pôles économiques mondiaux, qui tremble à l’idée de devoir assurer seul sa propre sécurité, c’est cela, le scandale.

L’argent ne fait pas la stratégie

Les chiffres du réarmement sont présentés comme une preuve de sérieux retrouvé. Les membres non américains de l’OTAN ont augmenté leurs dépenses militaires de 20% l’année dernière, pour atteindre 574 milliards de dollars. L’Allemagne aurait bondi de 24%, à 114 milliards, avec des projections qui la porteraient vers 180 milliards d’ici 2029. Ces montants sont considérables. Ils ne règlent pas la question essentielle.

Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN, l’a lui-même concédé : «Nous atteignons pratiquement la limite d’absorption des fonds alloués». Les industries de défense européennes, comme américaines, sont saturées. Les carnets de commandes débordent. Mais au-delà des capacités industrielles, c’est la question doctrinale qui reste entière. Le responsable britannique cité par le Financial Times le formule nettement : la manière américaine de faire la guerre reposait sur l’emploi d’une force écrasante. Les Européens devront agir autrement, en créant des dilemmes pour l’adversaire, en construisant une «défense en porc-épic». C’est une vision cohérente. Mais elle suppose une pensée stratégique autonome que l’Europe a précisément renoncé à entretenir pendant trente ans.

Dépenser davantage dans le cadre d’une doctrine que l’on n’a pas écrite, avec des équipements dont les standards ont été définis à Washington, en maintenant des structures de commandement intégrées pensées pour la subordination, ce n’est pas de l’autonomie stratégique. C’est du réarmement sous franchise. L’Europe peut doubler ses budgets militaires sans gagner un gramme de souveraineté réelle si elle ne tranche pas les questions politiques fondamentales : qui commande, selon quelle doctrine, pour défendre quels intérêts, définis par qui ?

Ce sont précisément ces questions que les responsables européens, à en croire les échanges rapportés autour du sommet d’Ankara, commencent à peine à formuler. Formuler, pas résoudre. Le représentant français le dit d’ailleurs avec lucidité : «Moins d’Amérique, ce n’est pas simplement moins de troupes ou de chars venant à notre secours : c’est une question de savoir comment nous combattrons si nous n’avons pas besoin de combattre comme les Américains». C’est la bonne question. Elle aurait mérité d’être posée en 2002, en 2008, en 2014. Elle l’est en 2026, sous la pression d’une administration américaine qui menace de claquer la porte. L’urgence est mauvaise conseillère en matière de doctrine militaire.

Ce que révèle ce moment, au fond, c’est moins la brutalité de Trump que la fragilité d’une construction sécuritaire européenne bâtie sur le confort d’une garantie extérieure plutôt que sur l’exigence d’une autonomie assumée. Les États-Unis ont intérêt à maintenir leur présence en Europe, c’est un levier de puissance considérable. Mais ils ont aussi la capacité de s’en passer stratégiquement. L’Europe, elle, n’a toujours pas démontré qu’elle pouvait exister sans eux sur le plan militaire. C’est cette asymétrie fondamentale, et non les déclarations de Trump, qui constitue le véritable problème.

source : Géopolitique Profonde

https://reseauinternational.net/otan-leurope-decouvre-quelle-na-jamais-ete-protegee-mais-tenue-en-laisse-par-washington/

jeudi 9 juillet 2026

La réalité des institutions européennes

 

«La dictature parfaite serait une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude». ~ Aldous Huxley, Le meilleur des mondes

Le traité de Lisbonne : un coup d’État constitutionnel

Le 29 mai 2005, le peuple français, consulté par voie référendaire, rejetait massivement — à 54% contre 46% — le projet de Traité constitutionnel européen dont Valéry Giscard d’Estaing avait été le maître d’œuvre, et ce, malgré une propagande en faveur du «OUI» que n’aurait renié ni Joseph Goebbels ni Joseph Staline.

Qu’à cela ne tienne. Valéry Giscard d’Estaing, cité par Le Monde du 14 juin 2007, déclara : «Une dernière trouvaille consiste à vouloir conserver une partie des innovations du Traité constitutionnel, et à les camoufler en les faisant éclater en plusieurs textes. Les dispositions les plus innovantes feraient l’objet de simples amendements techniques aux traités de Maastricht et de Nice. Les améliorations techniques seraient regroupées dans un traité devenu incolore et indolore. L’ensemble de ces textes serait adressé aux Parlements, qui se prononceraient par des votes séparés. Ainsi l’opinion publique serait-elle conduite à adopter, sans le savoir, les dispositions que l’on n’ose pas lui présenter “en direct”». Et Giuliano Amato, ancien Premier ministre italien et vice-président de la Convention qui a élaboré la Constitution Européenne, de préciser lors d’un discours à la London School of Economics, le 21 février 2007 : «La bonne chose concernant le fait de ne pas l’appeler une Constitution, est que personne ne peut demander un référendum à son sujet».

Ce qui fut dit fut fait. Le traité de Lisbonne, réplique incolore et indolore du TCE, fut signé le 13 décembre 2007 par les 27 chefs d’État ou de gouvernement puis ratifié par le parlement français le 8 février 2008 à 82% par l’Assemblée nationale et à 83% par le Sénat après une révision de la Constitution effectuée par la voie du Congrès réuni à Versailles le 4 février 2008 et adoptée à 62%.

En résumé, ce que le peuple français avait rejeté à 54% fut approuvé deux ans et demi plus tard par les représentants du peuple français à 82%. Cela s’appelle un coup d’État constitutionnel car on impose au peuple ce dont il ne veut pas. Il est important de le relever car fondamentalement, philosophiquement, un coup d’État signifie que ceux qui le perpétuent sont les ennemis du peuple. Dans le cas qui nous concerne, les ennemis du peuple français furent le président de la République, le gouvernement, les députés et les sénateurs.

Le traité de Lisbonne entra donc en vigueur le 1er janvier 2009. Il se compose en fait de deux textes : le Traité sur l’Union européenne (TUE) et le Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE).

Le TUE décrit le fonctionnement institutionnel de l’Union Européenne (UE). Il définit les différentes institutions de l’Union et précise leurs responsabilités et leurs interactions. Son architecture est la suivante :

• Préambule
• Titre I : Dispositions communes
• Titre II : Dispositions relatives aux principes démocratiques
• Titre III : Dispositions relatives aux institutions
• Titre IV : Dispositions sur les coopérations renforcées
• Titre V : Dispositions générales relatives à l’action extérieure de l’Union et dispositions spécifiques concernant la politique étrangère et de sécurité commune (PESC)
• Titre VI : Dispositions finales

Les différentes institutions sont : la Commission européenne (ou Commission) : le Conseil européen (des chefs d’État) ; le Conseil de l’UE (ou Conseil, de niveau ministériel) ; le Comité des représentants permanents ; le Parlement européen ; le Comité des régions ; le Comité économique et social ; la Cour des comptes européenne et la Cour de justice de l’UE.

Le TFUE, quant à lui, encadre fermement et avec une grande précision les politiques ultralibérales, les seules autorisées, dans les pays de l’UE. Il est structuré en sept parties qui elles-mêmes détaillent tous les domaines de la vie économique et sociale des pays de l’Union européenne :

• Préambule
• Première partie : Les principes
• Deuxième partie : Non-discrimination et citoyenneté de l’Union
• Troisième partie : Les politiques et actions internes de l’Union
• Quatrième partie : L’association des pays et territoires d’outre-mer
• Cinquième partie : L’action extérieure de l’Union
• Sixième partie : Dispositions institutionnelles et financières
• Septième partie : Dispositions générales et finales

Suivent 37 protocoles allant du système des banques centrales et de la BCE à des particularités concédées à certains États dans certains domaines, en passant par le protocole N° 7 intitulé «Sur les privilèges et immunités de l’UE» qui vous ferait regretter la nuit du 4 août 1789.

Il faut bien reconnaître que la lecture de ces textes est rébarbative, voire pénible parfois, pour qui n’est pas juriste de formation, à tel point que l’on peut se demander si cela n’a pas été fait exprès. Malgré tout, à dose homéopathique et suffisamment ciblée, cette lecture révèle de petites perles qui aident à comprendre comment fonctionne l’UE et où se situe le véritable pouvoir, à condition de lire au-delà des premiers articles.

Ainsi la lecture des articles 17 du TUE et 121 du TFUE, aident à comprendre comment fonctionne l’UE.

Considérons donc l’article 17 du TUE. Cet article définit les responsabilités de la Commission européenne. Je vais en extraire les passages importants.

La Commission européenne : dictateur institutionnel de l’Union européenne

Le titre de ce paragraphe peut certes paraître quelque peu exagéré, voire même provocateur, tant on associe spontanément le mot dictateur à des images de violence policière ou de régime militariste. Mais toutes les dictatures ne prennent pas forcément la forme d’un régime militariste et violent. Par exemple, la monarchie absolue était une forme de dictature puisque le Roi-Soleil concentrait tous les pouvoirs dans sa main. De même, sous la république romaine, dans des circonstances critiques, quand la patrie était en danger, le sénat pouvait désigner un dictateur, généralement le premier consul, pour une durée de six mois non renouvelable. Ce dernier avait des pouvoirs illimités sans aucun contre-pouvoir en face de lui. Il détenait donc tous les pouvoirs : exécutif, législatif et judiciaire. Ces formes civilisées de dictature ne revêtaient pas les oripeaux de l’État policier. L’UE est encore une autre forme de dictature en ce sens qu’elle a pris les apparences de la démocratie. Elle est donc furtive. En effet, les peuples d’Europe sont régulièrement appelés à voter pour élire des personnes à des postes et cela crée l’illusion d’un choix démocratique. En revanche, après l’élection, quelques soient les personnes en place aux postes dits de pouvoir, les politiques sont imposées depuis Bruxelles. Par exemple, si tel candidat annonce qu’il va interdire les délocalisations pour préserver l’emploi industriel dans son pays, une fois au pouvoir il ne pourra pas le faire car c’est interdit par l’article 63 du TFUE.

Voyons donc les pouvoirs de la Commission européenne tels qu’ils sont définis par l’article 17 du TUE. Cet article est composé de huit paragraphes.

1. […] Elle surveille l’application du droit de l’Union sous le contrôle de la Cour de justice de l’Union européenne. Elle veille à l’application des traités ainsi que des mesures adoptées par les institutions en vertu de ceux-ci. Elle surveille l’application du droit de l’Union sous le contrôle de la Cour de justice de l’Union européenne. […] Elle exécute le budget et gère les programmes. Elle exerce des fonctions de coordination, d’exécution et de gestion. Elle exerce des fonctions de coordination, d’exécution et de gestion conformément aux conditions prévues par les traités. […] Elle assure la représentation extérieure de l’Union. Elle prend les initiatives de la programmation annuelle et pluriannuelle de l’Union pour parvenir à des accords interinstitutionnels.

La Commission a donc un regard sur le pouvoir judiciaire, ce qui lui vaut d’ailleurs le surnom de «gardienne des traités». Elle est l’organe exécutif de l’UE ; exécuter les budgets et gérer les programmes constituent en effet le pouvoir exécutif. Elle détient les attributs symboliques du chef au sein de l’UE. Elle a la maîtrise du calendrier de l’UE. Or l’on sait bien que dans une entreprise ou dans un service public, c’est le patron ou le chef de service qui décide du calendrier, pas l’ouvrier ni le subordonné.

2. Un acte législatif de l’Union ne peut être adopté que sur proposition de la Commission […]

La Commission possède donc le monopole de l’initiative législative, le MONOPOLE !

3. Les membres de la Commission sont choisis en raison de leur compétence générale et de leur engagement européen et parmi des personnalités offrant toutes garanties d’indépendance. La Commission exerce ses responsabilités en pleine indépendance. Sans préjudice de l’article 18, paragraphe 2, les membres de la Commission ne sollicitent ni n’acceptent d’instructions d’aucun gouvernement, institution, organe ou organisme. Ils s’abstiennent de tout acte incompatible avec leurs fonctions ou l’exécution de leurs tâches.

Ainsi, les membres de la Commission ne sont pas élus et ils n’ont de compte à rendre à aucun gouvernement, a fortiori à aucun peuple. Mais s’ils sont indépendants des intérêts nationaux, les commissaires ne sont certainement pas indépendants des multinationales ni des banques. D’ailleurs, l’Observatoire des multinationales l’avait confirmé dans un article du 31 août 2015 intitulé TAFTA : La Commission européenne passe 90% de son temps avec les lobbies économiques. Soit dit en passant, la traduction française de lobbying est corruption.

Les paragraphes 4, 5, 6 et 7 traitent de l’organisation administrative de la Commission (la soupe interne).

8. La Commission, en tant que collège, est responsable devant le Parlement européen. Le Parlement européen peut adopter une motion de censure de la Commission conformément à l’article 234 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Si une telle motion est adoptée, les membres de la Commission doivent démissionner collectivement de leurs fonctions et le haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité doit démissionner des fonctions qu’il exerce au sein de la Commission.

C’est le seul contre-pouvoir auquel la Commission a à faire face. Cette disposition fut du reste appliquée une fois, en 1999, quand le parlement a censuré la commission Santer, obligeant ce dernier à démissionner. Il faut bien reconnaître que cela a produit des effets. Depuis, la hantise de la Commission est que cela se reproduise, ce qui calme un peu ses ardeurs et rééquilibre dans la pratique les centres de pouvoir entre elle et le Conseil européen. Cela étant, dans le processus législatif, le parlement européen a, dans l’immense majorité des cas, voté les lois que la Commission lui soumettait.

En somme, on peut résumer les responsabilités de la Commission européenne telles qu’elles sont définies par l’article 17 du TUE de la façon suivante.

La Commission :

  • est l’organe exécutif de l’UE ;

  • a le monopole de l’initiative législative ;

  • a un droit de regard sur le pouvoir judiciaire ;

  • maîtrise le calendrier de l’UE ;

  • représente l’UE à l’extérieur de l’UE ;

  • est composée d’individus n’ayant aucun compte à rendre aux peuples.

La Commission concentre donc les pouvoirs législatif, exécutif et partiellement judiciaire au mépris du principe de séparation des pouvoirs et n’a aucun compte à rendre aux peuples. Cela s’appelle un dictateur institutionnel !

Cette idée d’une autorité supranationale indépendante des intérêts des États, c’est-à-dire des peuples, était déjà inscrite dans le traité de la CECA de 1951 dans ses articles 9 et 14 traitant des attributs de la Haute Autorité. On retrouve là l’idée maîtresse énoncée par Walter Hallstein lors de son discours de la conquête prononcé le 23 janvier 1939 à Rostock : le Protecteur de la loi. À la lecture de ces passages, on voit donc bien la cohérence et la continuité des idées pour la construction de cette «Nouvelle Europe» depuis le discours de la conquête de Walter Hallstein, discours inaugural, jusqu’au traité de Lisbonne, solution finale : un souverain n’ayant pas de compte à rendre aux peuples, même si dans la pratique les choses se déroulent de façon plus nuancées, ou plutôt sournoises, en raison des rapports de force réels, de la personnalité des acteurs en présence et de la nécessité de demeurer furtif.

Évidemment, d’autres articles que l’article 17 laissent penser que les responsabilités au sein de l’UE sont en fait réparties entre les différentes institutions européennes. Par exemple dans les articles 14 et 16 relatifs au parlement européen et au Conseil on peut lire que «le parlement européen exerce, conjointement avec le Conseil, les fonctions législative et budgétaire». Et «Le Conseil exerce, conjointement avec le parlement européen, les fonctions législative et budgétaire». Notons que dans ces articles, on ne précise pas de quelles fonctions législatives il s’agit. En fait ces articles sont tout simplement des leurres. Pour s’en convaincre : combien de fois, au cours des dix dernières années, les médias de grand chemin ont-ils évoqué le pouvoir du Conseil, ne serait-ce que son existence ?

En somme, la confusion et les contradictions contenues dans le TUE permettent toutes les interprétations possibles mais offrent toutefois une certaine souplesse (très peu en réalité) dans les processus de décision en ce sens que la personnalité de tel chef d’État ou de tel président de la Commission peut avoir une influence momentanée sur le poids relatif des différentes institutions ; on a vu des chefs d’État imposer leurs vues ; on a vu des commissaires tancer vertement un gouvernement et le faire changer de décision. Malgré tout, les individus sont éphémères et les textes demeurent. La tendance à long terme est bien ancrée. Aujourd’hui, relativement à l’idée originelle de la construction européenne, la configuration est presque parfaite : les chefs d’État des pays d’Europe occidentale sont des ectoplasmes, sans colonne vertébrale, sans courage, sans intelligence, sans culture historique. Presque parfaite car du côté de l’Europe centrale, ce n’est pas tout à fait la même musique ainsi que nous le verrons plus loin.

Voyons à présent comment Bruxelles impose les politiques économiques et sociales à tous les États membres et est directement responsable de la vie quotidienne des millions de Français, Grecs, Allemands…

Les GOPÉ : armes de destruction massive du programme du CNR

Qui connaît les Grandes Orientations des Politiques Économiques (GOPÉ) ? Tout le monde a pu constater l’usage de plus en plus fréquent de l’article 49-3 qui permet de passer en force des lois scélérates dont le peuple ne veut pas. Mais qui sait qu’en réalité ces lois découlent directement de directives européennes et que le gouvernement et le parlement français ne font que les transcrire en droit français, docilement ?

Cette fois-ci, c’est l’article 121 du TFUE qui encadre toute cette mécanique. Je vous propose de le lire, d’identifier les responsabilités puis d’en mesurer les conséquences. Sans entrer dans le détail, notons que quatre institutions interviennent dans le processus : le Conseil, le Conseil européen, le Parlement européen et la Commission européenne. Une lecture attentive de cet article 121 nous permet de comprendre où sont les responsabilités.

Le Conseil, qui est composé d’un membre de niveau ministériel par État a une petite légitimité démocratique dans la mesure où ses membres représentent le pouvoir exécutif de chacun de leur pays, pouvoir exécutif issu d’une élection. C’est lui qui signe le document final et qui, en apparence, pilote le processus des GOPÉ. En fait, il s’agit d’un trompe-l’œil visant à donner un vernis démocratique aux choix économiques de l’UE.

Le Conseil européen, qui est composé des chefs d’État des pays membres, doit se réunir quatre fois par an sous la houlette du président de la Commission européenne, en réalité beaucoup plus souvent. Il supervise le travail du Conseil.

Le Parlement européen dont les membres sont élus au suffrage universel dans chacun de leur pays est l’institution la plus démocratique de l’UE. Dans ce processus des GOPÉ, il est simplement tenu informé. Mais dans le cas de sanctions à l’égard d’un pays ou de mise sous tutelle de la politique économique de ce pays, il en arrête les modalités en coordination avec le Conseil.

Enfin, la Commission dont les membres, un par pays, sont choisis – c’est-à-dire non élus – parmi des personnalités offrant toute garantie d’indépendance – c’est-à-dire qui n’ont de compte à rendre à aucun gouvernement – est l’institution la moins démocratique de l’UE et la plus indépendante des peuples. Et c’est elle qui est en réalité le maître d’œuvre du choix et de l’application des politiques économiques des États membre de l’UE. C’est «sur recommandation de la Commission» que le Conseil ou le Conseil européen agissent tout au long du processus.

En synthèse, la Commission ordonne, contrôle et sanctionne tout pays qui mènerait une politique non conforme. Fermez le ban !

Les GOPÉ sont en général publiées au mois de mai. Les tendances lourdes de ces dernières décennies, sous prétexte d’améliorer la croissance et l’emploi, invitent à baisser drastiquement les dépenses de sécurité sociale, à privatiser les retraites, à réduire le salaire minimum, à casser le droit du travail, à supprimer les obstacles à la privatisation de la santé, à réduire les services publics. C’est du reste ce que nous constatons. Évidemment, ceci n’est pas écrit explicitement, c’est énoncé dans la novlangue ultralibérale habituelle. Par exemple, ils n’écriront pas qu’il faut supprimer le droit du travail et baisser les salaires, ils écriront : «Les rigidités et les distorsions du marché du travail brident la compétitivité du secteur extérieur français. Compte tenu de la faiblesse actuelle de l’inflation, les rigidités du processus de formation des salaires et l’indexation du salaire minimum compliquent l’adaptation des salaires à l’évolution de la productivité. L’inadéquation des compétences et les rigidités observées sur le marché du travail ont pour effet de le segmenter, ce qui freine l’amélioration de la productivité».

Pour enfoncer le clou, citons Jean-Claude Junker, le président de la Commission de l’époque qui, après la victoire du parti Syriza aux élections grecques en 2015 avait déclaré : «Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens». Ajoutons-y la déclaration du ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble le 10 février de la même année lors d’une réunion des ministres des Finances de l’eurogroupe : «On ne peut laisser des élections changer quoi que ce soit». Cité par Yanis Varoufakis dans le Monde diplomatique d’août 2015. Peut-on être plus explicite ?

Dès lors que les textes le permettent, il convient de mettre en place les bonnes personnes afin que les institutions fonctionnent comme prévu. Dans le cas de la France, un pays qui pèse au sein l’UE, il convient que le chef d’État soit rompu aux idées de libre-échange et d’alignement sur la politique extérieure des États-Unis, bref qu’il soit soumis, et considère normal que la souveraineté de la France soit abandonnée à d’autres. Depuis 2007, c’est le cas.

La double mâchoire

L’imposition de lois et de règles venues de l’étranger à un peuple dont ce n’est ni la culture ni le souhait est difficile à réaliser ex abrupto. Pour éviter de se retrouver face à un refus catégorique, voire brutal, la bonne stratégie consiste en parallèle à démanteler par le bas ce qui fait l’unité de ce peuple. C’est la stratégie qu’appliqua Rome à l’égard de la Gaule : par le bas, adopter un régime différent envers chaque région et accentuer autant que possible les divergences locales et en parallèle imposer du haut une langue, des lois, une administration puis une religion.

Aujourd’hui, la mâchoire du haut de l’UE qui impose ses lois aux peuples qui n’en veulent pas est combinée avec la mâchoire du bas qui vise à détruire les États-nation par le mécanisme de la régionalisation. Les lois de décentralisation, puis de régionalisation, qui créent de nouvelles féodalités, vont de pair avec l’imposition par le haut des lois de Bruxelles. Entre les deux mâchoires de l’étau, il y a les nations et les peuples qu’il s’agit de détruire, et en particulier le peuple français et l’histoire de France.

Ce mécanisme de la double mâchoire se retrouve évidement dans le domaine de la langue. La loi Fioraso relative à l’enseignement supérieur et à la recherche incite les universités françaises à donner les cours en anglais : c’est la mâchoire du haut qui vise à marginaliser la langue française en France. Parallèlement, la charte européenne des langues régionales ou minoritaires est la mâchoire du bas du même processus.

L’Union européenne par ceux qui l’ont faite

Pour terminer sur une note un peu plus légère, voici un petit florilège de citations de personnalités qui ont participé à la construction de ce grand bazar.

Dépêche AFP du 13 juin 2008, 18h34 : Sylvie Goulard, européiste convaincue, présidente du «Mouvement européen France» et conseillère de l’ancien président de la Commission européenne, Romano Prodi, n’a pas hésité à rappeler qu’en cas de nouvelle consultation dans le futur suivi d’un résultat allant à l’encontre des ambitions de l’UE, la réponse à donner devait se faire «avec une sanction à la clé en cas de non». Elle veut envoyer les Panzers ?

Jean-Claude Junker, le 21 juillet 2015, au journal Le Soir : «Les Européens n’aiment pas l’Europe». On se demande bien pourquoi !

Cité par Christophe Deloire et Christophe Dubois dans leur livre Circus Politicus : Élisabeth Guigou, en 2008, a présidé une session de la Trilatérale intitulée «Sauver l’Europe de la tyrannie des référendums». Il est vrai que les peuples sont tyranniques !

Dans le compte-rendu de ce groupe de travail, on trouve ceci : «Le référendum irlandais a été humiliant, et prouve que les référendums sont des mécanismes purement destructifs». Ou encore cela : «L’Union européenne a besoin de traités, et les référendums tuent les traités». Le référendum : arme de destruction massive ?

Encore Élisabeth Guigou, en 2012 : «La démocratie entraînerait un blocage général de l’Union européenne». Elle a bien caché son jeu, Miss Domina !

Jean-François Copé, en février 2005 : «La Constitution nous apportera un ministre des affaires étrangères qui nous permettra de parler d’une seule voix, tout en gardant la nôtre…» C’est le concept de la trinité, mais à 28 !

Jean Monnet, dans une note du 6 mai 1943 déclassifiée, adressée au secrétaire d’État américain Harry Hopkins, (cité par Eric Branca, De Gaulle – Monnet ou le duel du siècle, Revue Espoir, n°117, novembre 1998, p. 9) : «Il faut se résoudre à conclure que l’entente est impossible avec de Gaulle, qu’il est un ennemi du peuple français et de ses libertés, qu’il est un ennemi de la construction européenne (et) qu’en conséquence, il doit être détruit dans l’intérêt des Français». Ah ! Monnet, père fondateur de l’Europe, sacré déconneur, va !

Hans-Gert Poettering, Président du Parlement européen (2007-2009), eurodéputé allemand (CDU), le 16 mai 2005 : «Il est clair que l’Europe est notre espace vital spirituel». Vous avez dit espace vital ?

David Rockfeller, lors d’une réunion du Groupe Bildelberg du 6 au 9 juin 1991 à Baden Baden : «Nous sommes reconnaissants au Washington Post, au New York Times, Time Magazine et d’autres grandes publications dont les directeurs ont assisté à nos réunions et respecté leurs promesses de discrétion depuis presque 40 ans. Il nous aurait été impossible de développer nos plans pour le monde si nous avions été assujettis à l’exposition publique durant toutes ces années. Mais le monde est maintenant plus sophistiqué et préparé à entrer dans un gouvernement mondial. La souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers mondiaux est assurément préférable à l’autodétermination nationale pratiquée dans les siècles passés». Il fallait bien laisser le mot de la fin à ce bon Dr Folamour.

Enfin, une histoire de grenouilles

Tout le monde connaît l’histoire des deux grenouilles que l’on plonge dans une casserole d’eau. La première est plongée dans une casserole d’eau froide que l’on porte lentement à ébullition ; elle finit par mourir ébouillantée. La seconde est plongée directement dans une casserole d’eau bouillante ; elle bondit hors de la casserole et survit.

Les pays à l’origine de la construction européenne sont la première grenouille, les pays de l’est de l’Europe sont la seconde, bien qu’ils restent toutefois dans l’UE car ils tirent des avantages financiers. Soixante-dix ans de propagande – l’Europe c’est la paix, le couple franco-allemand (que c’est mignon)… – et des pertes de souveraineté successives apparemment sans douleur ont habitué les peuples d’Europe occidentale à admettre que l’UE est leur horizon indépassable et que l’on ne peut pas en sortir. Bien qu’une partie de la population ait pris conscience de la réalité de l’UE, la masse reste apathique malgré les déclarations sans ambiguïté de Jean-Claude Junker, Thierry Breton et autres. En revanche, du côté des pays d’Europe de l’Est, une autre musique se fait entendre. Ils pensaient que, libérés du joug de l’URSS, ils allaient rejoindre le camp de la liberté pour finalement constater que les choses n’ont pas beaucoup changé pour eux. Avant, ils recevaient leurs ordres de Moscou, aujourd’hui ils les reçoivent de Bruxelles, et puisqu’ils n’ont pas eu le temps d’oublier, ils se rebellent. On peut évoquer le bras de fer entre la Pologne et l’UE à propos de la primauté du droit européen sur le droit polonais. On peut également évoquer l’élection de dirigeants ouvertement nationalistes tels que Viktor Orban en Hongrie et Robert Fico en Slovaquie, lequel a d’ailleurs subi une tentative d’assassinat ; probablement un pur hasard. Citons également l’emprisonnement pour un motif bidon d’Eugénia Gutsul en Gagaouzie et l’annulation de l’élection en Roumanie car le peuple s’apprêtait à mal voter. Enfin, lorsque l’on observe la carte de la dernière élection en Allemagne, on constate que les votes en faveur du parti AfD qui propose la sortie de l’UE dessine la carte de l’ancienne Allemagne de l’est, la RDA. C’est caricatural.

L’histoire n’est pas finie. Elle n’est jamais finie du reste, contrairement à ce que pensaient certains idiots dans les années 1990. Aujourd’hui, l’espoir se lève à l’est, dans l’UE, mais surtout dans le monde. Le changement de paradigme géopolitique arrive à son terme.

Régis Chamagne

1 – Les origines de la construction européenne

https://reseauinternational.net/la-realite-des-institutions-europeennes/