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samedi 11 juillet 2026

OTAN : l’Europe découvre qu’elle n’a jamais été protégée, mais tenue en laisse par Washington

 

par Raphaël Besliu

Dans le sillage du sommet de l’OTAN à Ankara, une question que beaucoup préféraient encore taire il y a deux ans s’est invitée sans détour dans les couloirs des chancelleries européennes : que faire si les États-Unis partent ? Les responsables de l’Alliance et les dirigeants politiques européens ont commencé, selon le Financial Times, à penser à «l’impensable», une OTAN sans Washington, ou du moins une OTAN radicalement moins américaine. Ce moment de lucidité forcée mériterait d’être salué, si l’on ne mesurait pas à quel point il révèle, derrière l’apparent volontarisme, des décennies d’irresponsabilité stratégique collective.

Un représentant français a résumé avec une franchise inhabituelle la séquence ouverte autour du sommet d’Ankara : «Le Groenland a placé l’européanisation de l’OTAN au centre de son agenda. L’Iran a relégué l’européanisation au second plan. Mais de plus en plus, cela devient le seul moyen de sauver l’OTAN». Ce glissement de curseur au gré des crises dit beaucoup. L’européanisation de la défense n’est pas le fruit d’une volonté politique construite, d’une doctrine réfléchie, d’un projet stratégique assumé. C’est une réaction, tardive et contrainte, à la pression américaine. On ne bâtit pas une défense crédible sous la menace d’un abandon.

Une dépendance choisie, une facture présentée

Un représentant français a résumé avec une franchise inhabituelle la séquence ouverte autour du sommet d’Ankara : «Le Groenland a placé l’européanisation de l’OTAN au centre de son agenda. L’Iran a relégué l’européanisation au second plan. Mais de plus en plus, cela devient le seul moyen de sauver l’OTAN». Ce glissement de curseur au gré des crises dit beaucoup. L’européanisation de la défense n’est pas le fruit d’une volonté politique construite, d’une doctrine réfléchie, d’un projet stratégique assumé. C’est une réaction, tardive et contrainte, à la pression américaine. On ne bâtit pas une défense crédible sous la menace d’un abandon.

Le président américain a qualifié l’Alliance de «tigre de papier» sans les États-Unis et a explicitement lié la menace d’un retrait américain au refus de certains alliés d’atteindre 5% du PIB en dépenses militaires, ainsi qu’à leur refus de soutenir la campagne américaine contre l’Iran. On peut contester la méthode, juger le chantage grossier. Mais le diagnostic de fond est difficile à réfuter. Une alliance où un seul membre assure l’essentiel de la dissuasion, du renseignement, de la logistique et du commandement n’est pas une alliance : c’est un protectorat.

Le commandant suprême adjoint des forces alliées de l’OTAN en Europe, Johnny Stringer, l’a lui-même reconnu sans ambages : la doctrine de l’Alliance «s’est arrêtée aux alentours de 1991» et n’a pratiquement pas évolué depuis la première guerre du Golfe. Trente-cinq ans de stagnation doctrinale dans un environnement stratégique bouleversé à plusieurs reprises. Voilà le bilan réel de la tutelle américaine acceptée sans conditions : une Europe stratégiquement atrophiée, incapable de penser sa propre défense parce qu’elle n’avait jamais eu à le faire.

Un haut responsable britannique a averti que la volonté de l’administration Trump de retirer rapidement ses troupes créait un «moment extraordinairement dangereux». Le danger est réel. Mais il faut avoir l’honnêteté de dire d’où il vient : non pas du retrait américain en lui-même, mais du vide capacitaire que ce retrait révèle. Un continent de 450 millions d’habitants, l’un des premiers pôles économiques mondiaux, qui tremble à l’idée de devoir assurer seul sa propre sécurité, c’est cela, le scandale.

L’argent ne fait pas la stratégie

Les chiffres du réarmement sont présentés comme une preuve de sérieux retrouvé. Les membres non américains de l’OTAN ont augmenté leurs dépenses militaires de 20% l’année dernière, pour atteindre 574 milliards de dollars. L’Allemagne aurait bondi de 24%, à 114 milliards, avec des projections qui la porteraient vers 180 milliards d’ici 2029. Ces montants sont considérables. Ils ne règlent pas la question essentielle.

Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN, l’a lui-même concédé : «Nous atteignons pratiquement la limite d’absorption des fonds alloués». Les industries de défense européennes, comme américaines, sont saturées. Les carnets de commandes débordent. Mais au-delà des capacités industrielles, c’est la question doctrinale qui reste entière. Le responsable britannique cité par le Financial Times le formule nettement : la manière américaine de faire la guerre reposait sur l’emploi d’une force écrasante. Les Européens devront agir autrement, en créant des dilemmes pour l’adversaire, en construisant une «défense en porc-épic». C’est une vision cohérente. Mais elle suppose une pensée stratégique autonome que l’Europe a précisément renoncé à entretenir pendant trente ans.

Dépenser davantage dans le cadre d’une doctrine que l’on n’a pas écrite, avec des équipements dont les standards ont été définis à Washington, en maintenant des structures de commandement intégrées pensées pour la subordination, ce n’est pas de l’autonomie stratégique. C’est du réarmement sous franchise. L’Europe peut doubler ses budgets militaires sans gagner un gramme de souveraineté réelle si elle ne tranche pas les questions politiques fondamentales : qui commande, selon quelle doctrine, pour défendre quels intérêts, définis par qui ?

Ce sont précisément ces questions que les responsables européens, à en croire les échanges rapportés autour du sommet d’Ankara, commencent à peine à formuler. Formuler, pas résoudre. Le représentant français le dit d’ailleurs avec lucidité : «Moins d’Amérique, ce n’est pas simplement moins de troupes ou de chars venant à notre secours : c’est une question de savoir comment nous combattrons si nous n’avons pas besoin de combattre comme les Américains». C’est la bonne question. Elle aurait mérité d’être posée en 2002, en 2008, en 2014. Elle l’est en 2026, sous la pression d’une administration américaine qui menace de claquer la porte. L’urgence est mauvaise conseillère en matière de doctrine militaire.

Ce que révèle ce moment, au fond, c’est moins la brutalité de Trump que la fragilité d’une construction sécuritaire européenne bâtie sur le confort d’une garantie extérieure plutôt que sur l’exigence d’une autonomie assumée. Les États-Unis ont intérêt à maintenir leur présence en Europe, c’est un levier de puissance considérable. Mais ils ont aussi la capacité de s’en passer stratégiquement. L’Europe, elle, n’a toujours pas démontré qu’elle pouvait exister sans eux sur le plan militaire. C’est cette asymétrie fondamentale, et non les déclarations de Trump, qui constitue le véritable problème.

source : Géopolitique Profonde

https://reseauinternational.net/otan-leurope-decouvre-quelle-na-jamais-ete-protegee-mais-tenue-en-laisse-par-washington/

jeudi 9 juillet 2026

La réalité des institutions européennes

 

«La dictature parfaite serait une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude». ~ Aldous Huxley, Le meilleur des mondes

Le traité de Lisbonne : un coup d’État constitutionnel

Le 29 mai 2005, le peuple français, consulté par voie référendaire, rejetait massivement — à 54% contre 46% — le projet de Traité constitutionnel européen dont Valéry Giscard d’Estaing avait été le maître d’œuvre, et ce, malgré une propagande en faveur du «OUI» que n’aurait renié ni Joseph Goebbels ni Joseph Staline.

Qu’à cela ne tienne. Valéry Giscard d’Estaing, cité par Le Monde du 14 juin 2007, déclara : «Une dernière trouvaille consiste à vouloir conserver une partie des innovations du Traité constitutionnel, et à les camoufler en les faisant éclater en plusieurs textes. Les dispositions les plus innovantes feraient l’objet de simples amendements techniques aux traités de Maastricht et de Nice. Les améliorations techniques seraient regroupées dans un traité devenu incolore et indolore. L’ensemble de ces textes serait adressé aux Parlements, qui se prononceraient par des votes séparés. Ainsi l’opinion publique serait-elle conduite à adopter, sans le savoir, les dispositions que l’on n’ose pas lui présenter “en direct”». Et Giuliano Amato, ancien Premier ministre italien et vice-président de la Convention qui a élaboré la Constitution Européenne, de préciser lors d’un discours à la London School of Economics, le 21 février 2007 : «La bonne chose concernant le fait de ne pas l’appeler une Constitution, est que personne ne peut demander un référendum à son sujet».

Ce qui fut dit fut fait. Le traité de Lisbonne, réplique incolore et indolore du TCE, fut signé le 13 décembre 2007 par les 27 chefs d’État ou de gouvernement puis ratifié par le parlement français le 8 février 2008 à 82% par l’Assemblée nationale et à 83% par le Sénat après une révision de la Constitution effectuée par la voie du Congrès réuni à Versailles le 4 février 2008 et adoptée à 62%.

En résumé, ce que le peuple français avait rejeté à 54% fut approuvé deux ans et demi plus tard par les représentants du peuple français à 82%. Cela s’appelle un coup d’État constitutionnel car on impose au peuple ce dont il ne veut pas. Il est important de le relever car fondamentalement, philosophiquement, un coup d’État signifie que ceux qui le perpétuent sont les ennemis du peuple. Dans le cas qui nous concerne, les ennemis du peuple français furent le président de la République, le gouvernement, les députés et les sénateurs.

Le traité de Lisbonne entra donc en vigueur le 1er janvier 2009. Il se compose en fait de deux textes : le Traité sur l’Union européenne (TUE) et le Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE).

Le TUE décrit le fonctionnement institutionnel de l’Union Européenne (UE). Il définit les différentes institutions de l’Union et précise leurs responsabilités et leurs interactions. Son architecture est la suivante :

Préambule
Titre I : Dispositions communes
Titre II : Dispositions relatives aux principes démocratiques
Titre III : Dispositions relatives aux institutions
Titre IV : Dispositions sur les coopérations renforcées
Titre V : Dispositions générales relatives à l’action extérieure de l’Union et dispositions spécifiques concernant la politique étrangère et de sécurité commune (PESC)
Titre VI : Dispositions finales

Les différentes institutions sont : la Commission européenne (ou Commission) : le Conseil européen (des chefs d’État) ; le Conseil de l’UE (ou Conseil, de niveau ministériel) ; le Comité des représentants permanents ; le Parlement européen ; le Comité des régions ; le Comité économique et social ; la Cour des comptes européenne et la Cour de justice de l’UE.

Le TFUE, quant à lui, encadre fermement et avec une grande précision les politiques ultralibérales, les seules autorisées, dans les pays de l’UE. Il est structuré en sept parties qui elles-mêmes détaillent tous les domaines de la vie économique et sociale des pays de l’Union européenne :

Préambule
Première partie : Les principes
Deuxième partie : Non-discrimination et citoyenneté de l’Union
Troisième partie : Les politiques et actions internes de l’Union
Quatrième partie : L’association des pays et territoires d’outre-mer
Cinquième partie : L’action extérieure de l’Union
Sixième partie : Dispositions institutionnelles et financières
Septième partie : Dispositions générales et finales

Suivent 37 protocoles allant du système des banques centrales et de la BCE à des particularités concédées à certains États dans certains domaines, en passant par le protocole N° 7 intitulé «Sur les privilèges et immunités de l’UE» qui vous ferait regretter la nuit du 4 août 1789.

Il faut bien reconnaître que la lecture de ces textes est rébarbative, voire pénible parfois, pour qui n’est pas juriste de formation, à tel point que l’on peut se demander si cela n’a pas été fait exprès. Malgré tout, à dose homéopathique et suffisamment ciblée, cette lecture révèle de petites perles qui aident à comprendre comment fonctionne l’UE et où se situe le véritable pouvoir, à condition de lire au-delà des premiers articles.

Ainsi la lecture des articles 17 du TUE et 121 du TFUE, aident à comprendre comment fonctionne l’UE.

Considérons donc l’article 17 du TUE. Cet article définit les responsabilités de la Commission européenne. Je vais en extraire les passages importants.

La Commission européenne : dictateur institutionnel de l’Union européenne

Le titre de ce paragraphe peut certes paraître quelque peu exagéré, voire même provocateur, tant on associe spontanément le mot dictateur à des images de violence policière ou de régime militariste. Mais toutes les dictatures ne prennent pas forcément la forme d’un régime militariste et violent. Par exemple, la monarchie absolue était une forme de dictature puisque le Roi-Soleil concentrait tous les pouvoirs dans sa main. De même, sous la république romaine, dans des circonstances critiques, quand la patrie était en danger, le sénat pouvait désigner un dictateur, généralement le premier consul, pour une durée de six mois non renouvelable. Ce dernier avait des pouvoirs illimités sans aucun contre-pouvoir en face de lui. Il détenait donc tous les pouvoirs : exécutif, législatif et judiciaire. Ces formes civilisées de dictature ne revêtaient pas les oripeaux de l’État policier. L’UE est encore une autre forme de dictature en ce sens qu’elle a pris les apparences de la démocratie. Elle est donc furtive. En effet, les peuples d’Europe sont régulièrement appelés à voter pour élire des personnes à des postes et cela crée l’illusion d’un choix démocratique. En revanche, après l’élection, quelques soient les personnes en place aux postes dits de pouvoir, les politiques sont imposées depuis Bruxelles. Par exemple, si tel candidat annonce qu’il va interdire les délocalisations pour préserver l’emploi industriel dans son pays, une fois au pouvoir il ne pourra pas le faire car c’est interdit par l’article 63 du TFUE.

Voyons donc les pouvoirs de la Commission européenne tels qu’ils sont définis par l’article 17 du TUE. Cet article est composé de huit paragraphes.

1. […] Elle surveille l’application du droit de l’Union sous le contrôle de la Cour de justice de l’Union européenne. Elle veille à l’application des traités ainsi que des mesures adoptées par les institutions en vertu de ceux-ci. Elle surveille l’application du droit de l’Union sous le contrôle de la Cour de justice de l’Union européenne. […] Elle exécute le budget et gère les programmes. Elle exerce des fonctions de coordination, d’exécution et de gestion. Elle exerce des fonctions de coordination, d’exécution et de gestion conformément aux conditions prévues par les traités. […] Elle assure la représentation extérieure de l’Union. Elle prend les initiatives de la programmation annuelle et pluriannuelle de l’Union pour parvenir à des accords interinstitutionnels.

La Commission a donc un regard sur le pouvoir judiciaire, ce qui lui vaut d’ailleurs le surnom de «gardienne des traités». Elle est l’organe exécutif de l’UE ; exécuter les budgets et gérer les programmes constituent en effet le pouvoir exécutif. Elle détient les attributs symboliques du chef au sein de l’UE. Elle a la maîtrise du calendrier de l’UE. Or l’on sait bien que dans une entreprise ou dans un service public, c’est le patron ou le chef de service qui décide du calendrier, pas l’ouvrier ni le subordonné.

2. Un acte législatif de l’Union ne peut être adopté que sur proposition de la Commission […]

La Commission possède donc le monopole de l’initiative législative, le MONOPOLE !

3. Les membres de la Commission sont choisis en raison de leur compétence générale et de leur engagement européen et parmi des personnalités offrant toutes garanties d’indépendance. La Commission exerce ses responsabilités en pleine indépendance. Sans préjudice de l’article 18, paragraphe 2, les membres de la Commission ne sollicitent ni n’acceptent d’instructions d’aucun gouvernement, institution, organe ou organisme. Ils s’abstiennent de tout acte incompatible avec leurs fonctions ou l’exécution de leurs tâches.

Ainsi, les membres de la Commission ne sont pas élus et ils n’ont de compte à rendre à aucun gouvernement, a fortiori à aucun peuple. Mais s’ils sont indépendants des intérêts nationaux, les commissaires ne sont certainement pas indépendants des multinationales ni des banques. D’ailleurs, l’Observatoire des multinationales l’avait confirmé dans un article du 31 août 2015 intitulé TAFTA : La Commission européenne passe 90% de son temps avec les lobbies économiques. Soit dit en passant, la traduction française de lobbying est corruption.

Les paragraphes 4, 5, 6 et 7 traitent de l’organisation administrative de la Commission (la soupe interne).

8. La Commission, en tant que collège, est responsable devant le Parlement européen. Le Parlement européen peut adopter une motion de censure de la Commission conformément à l’article 234 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Si une telle motion est adoptée, les membres de la Commission doivent démissionner collectivement de leurs fonctions et le haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité doit démissionner des fonctions qu’il exerce au sein de la Commission.

C’est le seul contre-pouvoir auquel la Commission a à faire face. Cette disposition fut du reste appliquée une fois, en 1999, quand le parlement a censuré la commission Santer, obligeant ce dernier à démissionner. Il faut bien reconnaître que cela a produit des effets. Depuis, la hantise de la Commission est que cela se reproduise, ce qui calme un peu ses ardeurs et rééquilibre dans la pratique les centres de pouvoir entre elle et le Conseil européen. Cela étant, dans le processus législatif, le parlement européen a, dans l’immense majorité des cas, voté les lois que la Commission lui soumettait.

En somme, on peut résumer les responsabilités de la Commission européenne telles qu’elles sont définies par l’article 17 du TUE de la façon suivante.

La Commission :

  • est l’organe exécutif de l’UE ;

  • a le monopole de l’initiative législative ;

  • a un droit de regard sur le pouvoir judiciaire ;

  • maîtrise le calendrier de l’UE ;

  • représente l’UE à l’extérieur de l’UE ;

  • est composée d’individus n’ayant aucun compte à rendre aux peuples.

La Commission concentre donc les pouvoirs législatif, exécutif et partiellement judiciaire au mépris du principe de séparation des pouvoirs et n’a aucun compte à rendre aux peuples. Cela s’appelle un dictateur institutionnel !

Cette idée d’une autorité supranationale indépendante des intérêts des États, c’est-à-dire des peuples, était déjà inscrite dans le traité de la CECA de 1951 dans ses articles 9 et 14 traitant des attributs de la Haute Autorité. On retrouve là l’idée maîtresse énoncée par Walter Hallstein lors de son discours de la conquête prononcé le 23 janvier 1939 à Rostock : le Protecteur de la loi. À la lecture de ces passages, on voit donc bien la cohérence et la continuité des idées pour la construction de cette «Nouvelle Europe» depuis le discours de la conquête de Walter Hallstein, discours inaugural, jusqu’au traité de Lisbonne, solution finale : un souverain n’ayant pas de compte à rendre aux peuples, même si dans la pratique les choses se déroulent de façon plus nuancées, ou plutôt sournoises, en raison des rapports de force réels, de la personnalité des acteurs en présence et de la nécessité de demeurer furtif.

Évidemment, d’autres articles que l’article 17 laissent penser que les responsabilités au sein de l’UE sont en fait réparties entre les différentes institutions européennes. Par exemple dans les articles 14 et 16 relatifs au parlement européen et au Conseil on peut lire que «le parlement européen exerce, conjointement avec le Conseil, les fonctions législative et budgétaire». Et «Le Conseil exerce, conjointement avec le parlement européen, les fonctions législative et budgétaire». Notons que dans ces articles, on ne précise pas de quelles fonctions législatives il s’agit. En fait ces articles sont tout simplement des leurres. Pour s’en convaincre : combien de fois, au cours des dix dernières années, les médias de grand chemin ont-ils évoqué le pouvoir du Conseil, ne serait-ce que son existence ?

En somme, la confusion et les contradictions contenues dans le TUE permettent toutes les interprétations possibles mais offrent toutefois une certaine souplesse (très peu en réalité) dans les processus de décision en ce sens que la personnalité de tel chef d’État ou de tel président de la Commission peut avoir une influence momentanée sur le poids relatif des différentes institutions ; on a vu des chefs d’État imposer leurs vues ; on a vu des commissaires tancer vertement un gouvernement et le faire changer de décision. Malgré tout, les individus sont éphémères et les textes demeurent. La tendance à long terme est bien ancrée. Aujourd’hui, relativement à l’idée originelle de la construction européenne, la configuration est presque parfaite : les chefs d’État des pays d’Europe occidentale sont des ectoplasmes, sans colonne vertébrale, sans courage, sans intelligence, sans culture historique. Presque parfaite car du côté de l’Europe centrale, ce n’est pas tout à fait la même musique ainsi que nous le verrons plus loin.

Voyons à présent comment Bruxelles impose les politiques économiques et sociales à tous les États membres et est directement responsable de la vie quotidienne des millions de Français, Grecs, Allemands…

Les GOPÉ : armes de destruction massive du programme du CNR

Qui connaît les Grandes Orientations des Politiques Économiques (GOPÉ) ? Tout le monde a pu constater l’usage de plus en plus fréquent de l’article 49-3 qui permet de passer en force des lois scélérates dont le peuple ne veut pas. Mais qui sait qu’en réalité ces lois découlent directement de directives européennes et que le gouvernement et le parlement français ne font que les transcrire en droit français, docilement ?

Cette fois-ci, c’est l’article 121 du TFUE qui encadre toute cette mécanique. Je vous propose de le lire, d’identifier les responsabilités puis d’en mesurer les conséquences. Sans entrer dans le détail, notons que quatre institutions interviennent dans le processus : le Conseil, le Conseil européen, le Parlement européen et la Commission européenne. Une lecture attentive de cet article 121 nous permet de comprendre où sont les responsabilités.

Le Conseil, qui est composé d’un membre de niveau ministériel par État a une petite légitimité démocratique dans la mesure où ses membres représentent le pouvoir exécutif de chacun de leur pays, pouvoir exécutif issu d’une élection. C’est lui qui signe le document final et qui, en apparence, pilote le processus des GOPÉ. En fait, il s’agit d’un trompe-l’œil visant à donner un vernis démocratique aux choix économiques de l’UE.

Le Conseil européen, qui est composé des chefs d’État des pays membres, doit se réunir quatre fois par an sous la houlette du président de la Commission européenne, en réalité beaucoup plus souvent. Il supervise le travail du Conseil.

Le Parlement européen dont les membres sont élus au suffrage universel dans chacun de leur pays est l’institution la plus démocratique de l’UE. Dans ce processus des GOPÉ, il est simplement tenu informé. Mais dans le cas de sanctions à l’égard d’un pays ou de mise sous tutelle de la politique économique de ce pays, il en arrête les modalités en coordination avec le Conseil.

Enfin, la Commission dont les membres, un par pays, sont choisis – c’est-à-dire non élus – parmi des personnalités offrant toute garantie d’indépendance – c’est-à-dire qui n’ont de compte à rendre à aucun gouvernement – est l’institution la moins démocratique de l’UE et la plus indépendante des peuples. Et c’est elle qui est en réalité le maître d’œuvre du choix et de l’application des politiques économiques des États membre de l’UE. C’est «sur recommandation de la Commission» que le Conseil ou le Conseil européen agissent tout au long du processus.

En synthèse, la Commission ordonne, contrôle et sanctionne tout pays qui mènerait une politique non conforme. Fermez le ban !

Les GOPÉ sont en général publiées au mois de mai. Les tendances lourdes de ces dernières décennies, sous prétexte d’améliorer la croissance et l’emploi, invitent à baisser drastiquement les dépenses de sécurité sociale, à privatiser les retraites, à réduire le salaire minimum, à casser le droit du travail, à supprimer les obstacles à la privatisation de la santé, à réduire les services publics. C’est du reste ce que nous constatons. Évidemment, ceci n’est pas écrit explicitement, c’est énoncé dans la novlangue ultralibérale habituelle. Par exemple, ils n’écriront pas qu’il faut supprimer le droit du travail et baisser les salaires, ils écriront : «Les rigidités et les distorsions du marché du travail brident la compétitivité du secteur extérieur français. Compte tenu de la faiblesse actuelle de l’inflation, les rigidités du processus de formation des salaires et l’indexation du salaire minimum compliquent l’adaptation des salaires à l’évolution de la productivité. L’inadéquation des compétences et les rigidités observées sur le marché du travail ont pour effet de le segmenter, ce qui freine l’amélioration de la productivité».

Pour enfoncer le clou, citons Jean-Claude Junker, le président de la Commission de l’époque qui, après la victoire du parti Syriza aux élections grecques en 2015 avait déclaré : «Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens». Ajoutons-y la déclaration du ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble le 10 février de la même année lors d’une réunion des ministres des Finances de l’eurogroupe : «On ne peut laisser des élections changer quoi que ce soit». Cité par Yanis Varoufakis dans le Monde diplomatique d’août 2015. Peut-on être plus explicite ?

Dès lors que les textes le permettent, il convient de mettre en place les bonnes personnes afin que les institutions fonctionnent comme prévu. Dans le cas de la France, un pays qui pèse au sein l’UE, il convient que le chef d’État soit rompu aux idées de libre-échange et d’alignement sur la politique extérieure des États-Unis, bref qu’il soit soumis, et considère normal que la souveraineté de la France soit abandonnée à d’autres. Depuis 2007, c’est le cas.

La double mâchoire

L’imposition de lois et de règles venues de l’étranger à un peuple dont ce n’est ni la culture ni le souhait est difficile à réaliser ex abrupto. Pour éviter de se retrouver face à un refus catégorique, voire brutal, la bonne stratégie consiste en parallèle à démanteler par le bas ce qui fait l’unité de ce peuple. C’est la stratégie qu’appliqua Rome à l’égard de la Gaule : par le bas, adopter un régime différent envers chaque région et accentuer autant que possible les divergences locales et en parallèle imposer du haut une langue, des lois, une administration puis une religion.

Aujourd’hui, la mâchoire du haut de l’UE qui impose ses lois aux peuples qui n’en veulent pas est combinée avec la mâchoire du bas qui vise à détruire les États-nation par le mécanisme de la régionalisation. Les lois de décentralisation, puis de régionalisation, qui créent de nouvelles féodalités, vont de pair avec l’imposition par le haut des lois de Bruxelles. Entre les deux mâchoires de l’étau, il y a les nations et les peuples qu’il s’agit de détruire, et en particulier le peuple français et l’histoire de France.

Ce mécanisme de la double mâchoire se retrouve évidement dans le domaine de la langue. La loi Fioraso relative à l’enseignement supérieur et à la recherche incite les universités françaises à donner les cours en anglais : c’est la mâchoire du haut qui vise à marginaliser la langue française en France. Parallèlement, la charte européenne des langues régionales ou minoritaires est la mâchoire du bas du même processus.

L’Union européenne par ceux qui l’ont faite

Pour terminer sur une note un peu plus légère, voici un petit florilège de citations de personnalités qui ont participé à la construction de ce grand bazar.

Dépêche AFP du 13 juin 2008, 18h34 : Sylvie Goulard, européiste convaincue, présidente du «Mouvement européen France» et conseillère de l’ancien président de la Commission européenne, Romano Prodi, n’a pas hésité à rappeler qu’en cas de nouvelle consultation dans le futur suivi d’un résultat allant à l’encontre des ambitions de l’UE, la réponse à donner devait se faire «avec une sanction à la clé en cas de non». Elle veut envoyer les Panzers ?

Jean-Claude Junker, le 21 juillet 2015, au journal Le Soir : «Les Européens n’aiment pas l’Europe». On se demande bien pourquoi !

Cité par Christophe Deloire et Christophe Dubois dans leur livre Circus Politicus : Élisabeth Guigou, en 2008, a présidé une session de la Trilatérale intitulée «Sauver l’Europe de la tyrannie des référendums». Il est vrai que les peuples sont tyranniques !

Dans le compte-rendu de ce groupe de travail, on trouve ceci : «Le référendum irlandais a été humiliant, et prouve que les référendums sont des mécanismes purement destructifs». Ou encore cela : «L’Union européenne a besoin de traités, et les référendums tuent les traités». Le référendum : arme de destruction massive ?

Encore Élisabeth Guigou, en 2012 : «La démocratie entraînerait un blocage général de l’Union européenne». Elle a bien caché son jeu, Miss Domina !

Jean-François Copé, en février 2005 : «La Constitution nous apportera un ministre des affaires étrangères qui nous permettra de parler d’une seule voix, tout en gardant la nôtre…» C’est le concept de la trinité, mais à 28 !

Jean Monnet, dans une note du 6 mai 1943 déclassifiée, adressée au secrétaire d’État américain Harry Hopkins, (cité par Eric Branca, De Gaulle – Monnet ou le duel du siècle, Revue Espoir, n°117, novembre 1998, p. 9) : «Il faut se résoudre à conclure que l’entente est impossible avec de Gaulle, qu’il est un ennemi du peuple français et de ses libertés, qu’il est un ennemi de la construction européenne (et) qu’en conséquence, il doit être détruit dans l’intérêt des Français». Ah ! Monnet, père fondateur de l’Europe, sacré déconneur, va !

Hans-Gert Poettering, Président du Parlement européen (2007-2009), eurodéputé allemand (CDU), le 16 mai 2005 : «Il est clair que l’Europe est notre espace vital spirituel». Vous avez dit espace vital ?

David Rockfeller, lors d’une réunion du Groupe Bildelberg du 6 au 9 juin 1991 à Baden Baden : «Nous sommes reconnaissants au Washington Post, au New York Times, Time Magazine et d’autres grandes publications dont les directeurs ont assisté à nos réunions et respecté leurs promesses de discrétion depuis presque 40 ans. Il nous aurait été impossible de développer nos plans pour le monde si nous avions été assujettis à l’exposition publique durant toutes ces années. Mais le monde est maintenant plus sophistiqué et préparé à entrer dans un gouvernement mondial. La souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers mondiaux est assurément préférable à l’autodétermination nationale pratiquée dans les siècles passés». Il fallait bien laisser le mot de la fin à ce bon Dr Folamour.

Enfin, une histoire de grenouilles

Tout le monde connaît l’histoire des deux grenouilles que l’on plonge dans une casserole d’eau. La première est plongée dans une casserole d’eau froide que l’on porte lentement à ébullition ; elle finit par mourir ébouillantée. La seconde est plongée directement dans une casserole d’eau bouillante ; elle bondit hors de la casserole et survit.

Les pays à l’origine de la construction européenne sont la première grenouille, les pays de l’est de l’Europe sont la seconde, bien qu’ils restent toutefois dans l’UE car ils tirent des avantages financiers. Soixante-dix ans de propagande – l’Europe c’est la paix, le couple franco-allemand (que c’est mignon)… – et des pertes de souveraineté successives apparemment sans douleur ont habitué les peuples d’Europe occidentale à admettre que l’UE est leur horizon indépassable et que l’on ne peut pas en sortir. Bien qu’une partie de la population ait pris conscience de la réalité de l’UE, la masse reste apathique malgré les déclarations sans ambiguïté de Jean-Claude Junker, Thierry Breton et autres. En revanche, du côté des pays d’Europe de l’Est, une autre musique se fait entendre. Ils pensaient que, libérés du joug de l’URSS, ils allaient rejoindre le camp de la liberté pour finalement constater que les choses n’ont pas beaucoup changé pour eux. Avant, ils recevaient leurs ordres de Moscou, aujourd’hui ils les reçoivent de Bruxelles, et puisqu’ils n’ont pas eu le temps d’oublier, ils se rebellent. On peut évoquer le bras de fer entre la Pologne et l’UE à propos de la primauté du droit européen sur le droit polonais. On peut également évoquer l’élection de dirigeants ouvertement nationalistes tels que Viktor Orban en Hongrie et Robert Fico en Slovaquie, lequel a d’ailleurs subi une tentative d’assassinat ; probablement un pur hasard. Citons également l’emprisonnement pour un motif bidon d’Eugénia Gutsul en Gagaouzie et l’annulation de l’élection en Roumanie car le peuple s’apprêtait à mal voter. Enfin, lorsque l’on observe la carte de la dernière élection en Allemagne, on constate que les votes en faveur du parti AfD qui propose la sortie de l’UE dessine la carte de l’ancienne Allemagne de l’est, la RDA. C’est caricatural.

L’histoire n’est pas finie. Elle n’est jamais finie du reste, contrairement à ce que pensaient certains idiots dans les années 1990. Aujourd’hui, l’espoir se lève à l’est, dans l’UE, mais surtout dans le monde. Le changement de paradigme géopolitique arrive à son terme.

Régis Chamagne

1 – Les origines de la construction européenne

https://reseauinternational.net/la-realite-des-institutions-europeennes/

mercredi 8 juillet 2026

Les dirigeants européens sont-ils ignorants – ou mentent-ils ? (2ème partie) La dérive destructrice de l’Europe vers une économie de guerre

 

Aucune étude n’a jamais démontré que les dépenses militaires étaient plus rentables que les investissements civils. Les dirigeants européens qui prônent une économie de guerre font preuve d’une profonde irresponsabilité.

par Jan Oberg

Rappel de la Partie I

La Partie I a démontré que les dépenses militaires génèrent des rendements économiques inférieurs à ceux des investissements civils, que les analyses modernes des banques centrales et du FMI le confirment, que le capital militaire est un capital négatif, et que les coûts d’opportunité privent les secteurs civils de talents et d’innovation.

La Partie II se penche désormais sur l’économie politique structurelle qui sous-tend la militarisation de l’Europe — et sur l’absence de toute analyse économique sérieuse de ses conséquences.

5. Le problème du monopsonie : les armes sont produites pour un seul acheteur

Les armes sont produites dans une structure de marché unique : un monopsonie, où il n’y a qu’un seul acheteur — l’État. Les fabricants d’armes ne se font pas concurrence pour attirer les consommateurs ; ils se font concurrence pour remporter des marchés publics. Cela signifie que les mécanismes normaux du marché, tels que la concurrence sur les prix, le choix des consommateurs et la comparaison transparente des coûts, n’existent tout simplement pas.

Dans toute l’histoire des marchés publics d’armement modernes, il n’y a jamais eu de système d’armement majeur dont le coût n’ait pas augmenté de manière spectaculaire au cours du développement et de la production après que les gouvernements eurent pris leur décision. Les dépassements de coûts ne sont pas des accidents ; ce sont des conséquences structurelles du monopsonie.

Lorsque Lockheed Martin, Saab, BAE Systems ou Rheinmetall dépassent leurs budgets, les coûts supplémentaires sont simplement répercutés sur l’État — ce qui signifie qu’ils sont répercutés sur les contribuables. Sur un marché monopsonistique, le vendeur a tout intérêt à sous-estimer les coûts initiaux et à surestimer les performances, sachant que l’acheteur ne peut pas se retirer une fois le projet lancé.

C’est pourquoi le F-35, l’Eurofighter, le système Patriot et pratiquement tous les navires de guerre construits au cours des 40 dernières années ont fini par coûter plusieurs fois plus cher que leurs estimations initiales. En termes économiques, le marché de l’armement est conçu pour générer des prix gonflés, une production inefficace et une escalade systématique des coûts — le tout à la charge du public.

6. Le silence des instituts de recherche européens

Malgré la plus grande vague de réarmement depuis 1945, pas un seul grand institut de recherche européen n’a produit d’étude comparant les multiplicateurs militaires et civils. Ce silence ne se limite pas à la Scandinavie ; il est continental. Dans les pays nordiques, des instituts tels que le FOI en Suède, le DIIS au Danemark, le NUPI et le FFI en Norvège, le PRIO à Oslo, le CMS à Copenhague et le SIPRI à Stockholm publient des analyses de menaces, des doctrines stratégiques, des évaluations sur la Russie, des études sur les capacités de l’OTAN et des notes sur la politique industrielle. Mais aucun d’entre eux n’a jamais publié de comparaison systématique des effets économiques des dépenses militaires par rapport aux dépenses civiles.

La même tendance se dessine dans toute l’Europe. Les principaux instituts économiques allemands — le DIW de Berlin, l’Ifo de Munich et l’Institut de Kiel — ont produit des travaux approfondis sur la politique budgétaire, la stratégie industrielle et les investissements publics, mais aucun n’a examiné les effets multiplicateurs relatifs des dépenses de Défense et des dépenses civiles. En France, des institutions telles que France Stratégie et le CEPII analysent la compétitivité, l’innovation et la viabilité des finances publiques, mais elles n’ont jamais évalué les conséquences économiques du réarmement. Les think tanks basés à Bruxelles, comme Bruegel, qui évaluent régulièrement les politiques industrielles et budgétaires au niveau de l’UE, n’ont pas abordé les compromis économiques liés à une expansion à grande échelle du secteur de la Défense. Le CPB néerlandais, l’un des organismes d’analyse des politiques les plus respectés d’Europe, n’a jamais modélisé les coûts d’opportunité liés au transfert de ressources du secteur civil vers le secteur de la Défense. Ce même silence s’étend à Oxford Economics et à Chatham House au Royaume-Uni, à l’Istituto Affari Internazionali en Italie, à l’Institut polonais des affaires internationales, ainsi qu’aux principaux départements d’économie des universités européennes.

Même les institutions de l’Union européenne elles-mêmes — la Commission européenne, l’Agence européenne de Défense, la Banque européenne d’investissement et la Cour des comptes européenne — n’ont pas produit une seule étude comparant les retombées économiques des investissements militaires et civils.

Elles analysent les marchés publics de Défense, les capacités industrielles et le respect des contraintes budgétaires, mais jamais la question fondamentale : Les dépenses de Défense sont-elles économiquement inférieures ou supérieures aux dépenses civiles ?

L’Europe produit des évaluations des menaces, des doctrines stratégiques, des feuilles de route sur les capacités et des discours géopolitiques. Mais elle ne produit pas de comparaisons des effets multiplicateurs, d’études sur les effets sur l’emploi, d’analyses des effets sur la consommation, d’évaluations de l’impact sur la répartition des revenus, de modélisations des coûts d’opportunité, ni d’évaluations en termes d’économie du bien-être concernant les dépenses de Défense.

Ce silence n’est pas fortuit. Il illustre le fait que les instituts de recherche financés par les États (OTAN/UE) ne s’aventurent pas dans quoi que ce soit qui puisse remettre en cause le réarmement massif et uniforme de l’Europe, fruit d’une pensée unique.

Le TFF, véritablement indépendant, financé par les citoyens et entièrement composé de bénévoles, peut le faire.

7. La dérive inconsciente de l’Europe vers une économie de guerre

Pendant ce temps, l’Europe s’engage rapidement — et de manière autodestructrice — sur la voie d’une économie de guerre. Les dépenses de Défense augmentent pour atteindre au minimum 2% du PIB, puis 3% d’ici 2028, 3,5% d’ici 2030, et enfin le nouvel objectif à long terme de l’OTAN de 5% d’ici 2035.

Il s’agit de la plus grande réaffectation de ressources publiques de l’histoire européenne moderne. Et pourtant, aucun débat économique public n’est mené sur ce que cela coûte, ce que nous perdons en agissant ainsi, ce que des investissements alternatifs pourraient permettre d’accomplir, qui en profite, qui paie, ni comment cela affecte le bien-être, les inégalités et la croissance à long terme.

Le débat stratégique fait rage. Le débat économique reste muet.

C’est ainsi que naissent les économies de guerre : non pas par le biais d’une délibération publique, mais par la normalisation progressive des priorités militaires — non examinées, non chiffrées et incontestées. Les générations futures paieront le prix fort de cette irresponsabilité systématique, de cette tromperie sécuritaire fondée sur des images imaginaires — et non analysées — de la Russie.

8. La reconversion : ce qui était autrefois possible est aujourd’hui ignoré

Dans les années 1980, la reconversion était l’un des sujets les plus sérieux de l’économie de la paix. La question était simple : les industries militaires pourraient-elles être reconverties à la production civile si la volonté politique existait ? La réponse, documentée dans de multiples études, était oui. La reconversion était techniquement faisable, économiquement rationnelle et socialement bénéfique.

L’une des études les plus importantes a été commanditée par les Nations unies et dirigée par l’éminente ministre social-démocrate suédoise chargée du désarmement, Inga Thorsson — une femme politique, diplomate et intellectuelle d’un calibre rare. Son groupe d’experts a démontré que les usines militaires, les équipes d’ingénieurs et les unités de recherche pouvaient être réorientées vers la production civile avec des retombées économiques et sociales bien supérieures à celles de la poursuite de la fabrication d’armes.

L’obstacle n’a jamais été la capacité technique. C’était la volonté politique.

Ces études ont été ignorées, rejetées ou ridiculisées par ceux qui s’opposaient au désarmement. La reconversion menaçait les intérêts des ministères de la Défense, des fabricants d’armes et des bureaucraties militaires. Les recherches ont donc été enterrées, et le débat a disparu.

Aujourd’hui, l’Europe est confrontée à la situation inverse : une volonté politique de passer de la production civile à la production militaire — un glissement vers une économie de guerre. Mais aujourd’hui, fait frappant, aucune étude n’examine si cette reconversion inverse est réalisable, ce qu’elle nécessite ou ce qu’elle coûtera.

Aucun gouvernement européen, aucun ministère de la Défense, aucun institut d’économie et aucun organisme de l’UE n’a produit d’analyse des implications structurelles, financières, technologiques, sociales ou sur le marché du travail de la conversion des industries civiles en industries militaires, c’est-à-dire en une économie de guerre.

Il n’existe aucune modélisation des perturbations de la chaîne d’approvisionnement, aucune évaluation des pertes de productivité à long terme, aucune analyse des impacts sociaux, ni aucun calcul des coûts d’opportunité liés au détournement d’ingénieurs, d’usines et de capacités de recherche des secteurs civils vers la production d’armes.

Dans les années 1980, la reconversion avait fait l’objet d’études car le désarmement était considéré comme une possibilité rationnelle. Dans les années 2020, la reconversion s’opère dans le sens inverse — et elle n’est absolument pas étudiée. Il s’agit là d’une pure irrationalité et d’un pur sentimentalisme.

L’Europe entreprend la plus grande réaffectation économique depuis 1945 sans analyser ce que cela implique. Un changement de cette ampleur nécessiterait normalement une modélisation de la politique industrielle, des prévisions sur le marché du travail, une analyse de la chaîne d’approvisionnement, des études de productivité, une évaluation en termes d’économie du bien-être et des projections budgétaires à long terme. Rien de tout cela n’existe. Cela nécessiterait un débat public. Il n’y en a pas.

La volonté politique de militarisation est forte. L’analyse économique de cette militarisation fait défaut.

Ce silence n’est pas fortuit. Mais il est dangereux.

Conclusion : comparez leurs propos aux faits

Vous avez vu dans la 1ère partie ce à quoi aboutissaient 50 ans de recherche en économie de la paix, ce que disent aujourd’hui la BCE, le FMI et les banques européennes, en quoi le capital militaire est un capital négatif, comment les coûts d’opportunité épuisent le talent humain et l’innovation, comment le monopsonie garantit des dépassements de coûts, comment les instituts européens évitent les études sur l’effet multiplicateur, comment l’Europe dérive vers une économie de guerre, et comment la reconversion — une fois sa faisabilité prouvée — est désormais ignorée alors que l’Europe s’engage dans la direction opposée.

Comparez maintenant tout cela avec ce que les dirigeants européens vous ont dit au début de la première partie.

Tirez ensuite vos propres conclusions :

Sont-ils d’une ignorance inexcusable en matière d’économie fondamentale ?

Ou bien la comprennent-ils parfaitement — et induisent-ils en erreur leurs citoyens, leurs contribuables et leurs électeurs ?

Quelle que soit la réponse, elle est profondément troublante.

Mais l’une d’entre elles doit être vraie.

source : Transnational Foundation

Première partie — Le mythe du réarmement européen : les aspects économiques qu’ils ne mentionnent jamais

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mardi 7 juillet 2026

Les dirigeants européens sont-ils ignorants… ou mentent-ils ? (1ère partie)

 

Première partie — Le mythe du réarmement européen : les aspects économiques qu’ils ne mentionnent jamais

par Jan Oberg

Aucune étude n’a jamais démontré que les dépenses militaires étaient plus rentables que les investissements civils.

Ce que disent les dirigeants européens au sujet du réarmement et de l’économie

«L’Europe doit se doter d’une base industrielle de Défense solide — cela créera des emplois et stimulera l’innovation». ~ Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne (2024)

«Investir dans la Défense, c’est investir dans l’avenir économique de l’Europe». ~ Thierry Breton, commissaire européen chargé du Marché intérieur (2023)

«Le réarmement est une opportunité pour l’industrie européenne et pour la croissance». ~ Emmanuel Macron, président de la France (2022)

«Le fonds spécial de 100 milliards d’euros renforcera l’économie et la base technologique de l’Allemagne». ~ Olaf Scholz, chancelier de l’Allemagne (2022)

«L’augmentation de la production de Défense créera des emplois au Danemark et soutiendra notre économie». ~ Mette Frederiksen, Premier ministre du Danemark (2023)

«Les investissements dans la Défense sont également des investissements dans l’industrie et la compétitivité finlandaises». ~ Petteri Orpo, Premier ministre de la Finlande (2023)

«Notre expansion en matière de Défense est un stimulant pour l’économie polonaise». ~ Mateusz Morawiecki, Premier ministre de la Pologne (2022)

«L’augmentation des dépenses de Défense renforce nos économies et nos industries». ~ Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN (2023)

...........

Les dirigeants européens ne cessent de répéter à leurs citoyens que le réarmement est bon pour la croissance, bon pour l’emploi, bon pour l’innovation et bon pour la compétitivité. Ils présentent les dépenses de Défense comme une sorte de politique industrielle — un plan de relance déguisé en camouflage. Ces citations ne sont pas des déclarations marginales ; elles émanent des plus hautes instances politiques d’Europe. Elles constituent le discours dominant de la nouvelle militarisation de l’Europe.

Cet article examine ce discours à la lumière des meilleures données économiques disponibles. Ce qui suit n’est ni de l’idéologie, ni une opinion, ni de la géopolitique — mais de l’économie : multiplicateurs, coûts d’opportunité, productivité du capital, structure du marché et effets à long terme sur le bien-être. Et lorsque ces faits économiques sont mis en regard des affirmations politiques ci-dessus, le contraste devient impossible à ignorer.

1. Ce que nous avions conclu dans les années 1970 et 1980

Lorsque les économistes et les chercheurs en études sur la paix ont examiné les effets économiques des dépenses militaires dans les années 1970 et 1980, ils l’ont fait avec un sérieux et une indépendance intellectuelle qui font presque défaut aujourd’hui. Des chercheurs tels que Seymour Melman, Émile Benoit, Kenneth Boulding, Milton Leitenberg, Dieter Senghaas, Ruth Sivard, Mary Kaldor et Lloyd J. Dumas ont produit un corpus de travaux qui reste inégalé en termes de clarté et de fondement empirique. Leurs analyses — et les débats qu’elles ont inspirés — ont façonné toute une génération de réflexions sur le complexe militaro-industriel, la reconversion économique et les coûts sociaux réels du réarmement.

Tous pays, modèles et ensembles de données confondus, la conclusion était remarquablement cohérente : les dépenses militaires ne généraient pas de rendements économiques ou sociaux supérieurs à ceux d’investissements civils équivalents. La seule façon de faire apparaître les dépenses militaires comme «bénéfiques» consistait à supposer qu’aucun investissement civil comparable n’aurait lieu. En d’autres termes, le secteur militaire ne paraissait avantageux que lorsque l’alternative civile était artificiellement écartée de l’équation.

Ces chercheurs ont également démontré que les principaux bénéficiaires de la production militaire étaient les fabricants d’armes eux-mêmes. Un petit nombre de grandes entreprises s’accaparait la majeure partie des bénéfices, tandis que l’économie civile dans son ensemble ne bénéficiait que d’effets d’entraînement limités. Les petits sous-traitants n’en tiraient qu’un avantage marginal et souvent temporaire. Ils ont également démontré que les dépenses militaires se caractérisaient systématiquement par un faible niveau d’emploi, une faible consommation et un faible effet multiplicateur par rapport aux alternatives civiles. Cent dollars investis dans la santé, l’éducation, les infrastructures ou la culture créaient plus d’emplois, généraient plus de revenus et stimulaient davantage la demande intérieure que la même somme dépensée dans des systèmes d’armement.

Ces conclusions étaient solides. Elles ont été confirmées dans différents pays et sur différentes périodes. Elles étaient politiquement gênantes. Et elles ont été discrètement ignorées.

2. Pourquoi ces conclusions sont encore plus vraies aujourd’hui

Un demi-siècle plus tard, le tableau empirique n’a pas changé. Au contraire, il est devenu plus clair. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est que les analyses les plus rigoureuses des dépenses de Défense ne proviennent pas des ministères de la Défense, des groupes de réflexion sur la sécurité ou des instituts universitaires. Elles émanent de banques — Nordea, SEB, Danske Bank, Swedbank, DNB — et d’institutions macroéconomiques telles que la BCE et le FMI. Ces acteurs n’ont aucun intérêt idéologique dans le débat sur la Défense. Ils ont simplement besoin de comprendre le risque budgétaire, la dynamique du marché du travail et la viabilité à long terme de la dette. Et leurs conclusions concordent remarquablement avec celles auxquelles Melman, Benoit, Boulding et d’autres étaient parvenus il y a plusieurs décennies.

La Banque centrale européenne constitue la source la plus faisant autorité. Dans son évaluation de 2025, fondée sur un modèle, portant sur l’augmentation des dépenses de Défense de 2 à 3% du PIB, la BCE conclut que «les effets à court terme sur la production d’une hausse des dépenses de Défense sont modestes et dépendent de manière cruciale des conditions de financement». Elle met également en garde contre le fait que «les fuites à l’exportation réduisent l’impact national des dépenses de Défense» et note explicitement que «les investissements publics dans les secteurs civils présentent généralement des multiplicateurs plus élevés».

L’étude par panel réalisée en 2026 par le FMI sur l’UE-27 renforce ce tableau, en montrant que les dépenses de Défense ne stimulent l’activité que dans des conditions restreintes et favorables — conditions que les secteurs civils remplissent bien plus facilement.

La Banque centrale du Danemark met en garde contre le fait qu’«une part importante des marchés publics de Défense est importée, ce qui limite les effets économiques nationaux», et que «l’augmentation des dépenses de Défense pourrait nécessiter de redéfinir les priorités parmi les autres dépenses publiques».

Même Danske Bank Research note que «les dépenses de Défense se caractérisent par une forte part d’importations et des effets multiplicateurs nationaux limités», et que «les investissements publics civils continuent de générer des effets plus marqués sur l’emploi et la demande».

Enfin, même lorsque les banques rédigent des analyses pour des clients du secteur de la Défense, la réalité économique transparaît : «la production de Défense reste à forte intensité capitalistique et dominée par de grandes entreprises», avec des retombées limitées.

Ce qui est le plus révélateur, ce n’est pas seulement ce que publient les instituts européens, mais ce qu’ils ne publient jamais. Aucun ministère de la Défense, aucun fabricant d’armes, aucun groupe de réflexion affilié à l’OTAN, ni aucun institut de recherche européen n’a jamais produit d’étude comparant les multiplicateurs militaires et civils. Même la RAND Corporation — dotée d’une capacité de modélisation inégalée — n’a jamais publié une telle comparaison. Si une étude favorable existait, elle serait citée à l’infini. Son absence est sans appel.

3. Le capital militaire est un capital négatif

Les armes ne sont pas seulement stériles sur le plan économique ; elles deviennent un capital négatif dès qu’elles sont utilisées. Un avion de chasse, une batterie de missiles ou un char qui reste à l’arrêt consomme des ressources sans produire de valeur. Mais une fois utilisé, il détruit le capital physique, le capital humain, les infrastructures et le bien-être social. Un F-35 qui ne décolle jamais représente déjà un fardeau net pour l’économie — nécessitant plus d’heures de maintenance que d’heures de vol, une main-d’œuvre spécialisée, des pièces de rechange, du carburant et des mises à niveau continues. Mais un F-35 qui tire réellement avec ses armes est bien pire encore : il anéantit des actifs productifs, tue ou blesse des êtres humains qui incarnent le capital le plus précieux de la société, et entraîne des pertes économiques à long terme qui dépassent de loin son prix d’achat. En termes économiques, le capital militaire n’est pas simplement improductif ; il est structurellement contre-productif. Lorsqu’il est activé, il devient un mécanisme de destruction des fondements mêmes de la croissance économique.

4. Les coûts d’opportunité : la loi oubliée de l’économie

En général, les gens ne comprennent pas le concept de coût d’opportunité, alors même qu’il s’agit de la première loi de l’économie : on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Chaque couronne ou euro dépensé en armes est une couronne ou un euro qui ne peut être dépensé pour rien d’autre. La question n’est jamais «Pouvons-nous nous permettre le F-35 ?», mais «À quoi devons-nous renoncer pour l’acheter ?» Lorsque les gouvernements investissent dans la R&D militaire, les scientifiques, les ingénieurs et les capacités de recherche mobilisés ne peuvent plus se consacrer à la résolution des problèmes liés à l’adaptation au changement climatique, aux énergies renouvelables, au traitement du cancer, à la sécurité de l’intelligence artificielle — ou à la paix. Le coût d’opportunité n’est pas un concept abstrait ; il s’agit d’une perte concrète de capital humain, d’innovation technologique et de bien-être social. Les dépenses militaires ne se contentent pas de détourner de l’argent — elles détournent des cerveaux, du temps et des talents des défis civils qui déterminent notre avenir.

Résumé : Transition vers la deuxième partie, à paraître le 4 juillet

Les arguments économiques contre le réarmement sont accablants. Mais les dynamiques structurelles, politiques et institutionnelles qui sous-tendent la militarisation de l’Europe rendent le tableau encore plus inquiétant. La deuxième partie examine la structure du marché de la production d’armes, le silence des instituts de recherche européens, la dérive de l’Europe vers une économie de guerre, ainsi que l’histoire oubliée de la reconversion — autrefois jugée faisable, aujourd’hui ignorée.

source : Transnational Foundation

https://reseauinternational.net/les-dirigeants-europeens-sont-ils-ignorants-ou-mentent-ils-1ere-partie/

dimanche 30 novembre 2025

« Raconter une histoire des Européens qui ne se résume pas à violence, racisme et conquête, c’est aller à contre-courant » Audrey Stéphanie (Héros d’Europe) [Interview]

 

Avec Héros d’Europetreize modèles d’hier pour aujourd’hui publié aux Éditions du Royaume, Audrey Stéphanie signe un ouvrage captivant et salutaire, qui devrait figurer dans chaque bibliothèque familiale. En treize portraits fouillés, portés par une plume rigoureuse et vibrante, l’auteure redonne vie à ces hommes d’action qui ont façonné l’histoire européenne, de Léonidas à Don Juan d’Autriche, en passant par William Wallace ou Jules Brunet. Rien, dans ce livre, n’est inventé : tout est vrai, puisé aux meilleures sources, raconté avec fougue pour éveiller l’admiration et transmettre l’héritage.

Ce n’est pas un manuel, mais une épopée. Un hommage à l’audace, à la fidélité, à la grandeur. Porté par les illustrations puissantes de Louise Bernard et la préface de Julien Rochedy, Héros d’Europe, est un magnifique ouvrage de transmission. À offrir absolument à Noël : dès 12 ans, pour tous les jeunes – et moins jeunes – avides de racines, de récits, et d’âme.

Et si vous n’êtes toujours pas convaincu, lisez donc l’interview ci-dessous que nous avons faite d’Audrey Stéphanie.

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui a déclenché, chez vous, l’envie d’écrire Héros d’Europe ?

Audrey Stéphanie : L’admiration, un besoin irrépressible de transmettre et la volonté de contrecarrer l’oubli. J’ai dédié cet ouvrage à mon fils, après avoir précédemment écrit Les Audacieuses, femmes d’hier pour jeunes filles d’aujourd’hui à ma fille. La volonté est la même : que mes enfants, et les nouvelles générations de petits Européens, sachent. Qu’ils connaissent les personnages emblématiques qui ont rendu grande leur civilisation, qu’ils aient des modèles auxquels s’inspirer.

Breizh-info.com : Vous dites que l’Histoire “fait naître des flammes”. Quel moment d’écriture a été le plus bouleversant pour vous personnellement ?

Audrey Stéphanie : L’étude de chaque personnage, de par la geste qu’il a accomplie, fut autant de moments très émouvants, je ne saurais en choisir un. Ce que j’apprécie en Histoire, c’est d’explorer ces événements stupéfiants, improbables, et parfois invraisemblables tellement ils sont hardies, risqués et gratuits.
 
Comme quand une petite bande d’étudiants écossais, une nuit de Noël 1950, décident de s’introduire par effraction dans l’abbaye de Westminster pour s’emparer de la pierre de Scone (150 kilos !), six siècles après qu’elle fut dérobée à leur peuple par les Anglais, afin de la rapatrier. En voilà un moment particulièrement enthousiasmant d’écriture ! Le fait que cet antique symbole de royauté, sur lequel tous les rois écossais se sont assis et qui, selon la légende, aurait été amené en Écosse par la tribu des Tuatha de Danann, ne soit jamais tombé dans l’oubli et a qu’il ait été la cible de l’indomptable ardeur juvénile est un parfait exemple de flamme entretenue (je relate cette anecdote après le portrait de William Wallace). Le mythe, l’histoire et l’audace se confondent et c’est, à mon sens, passionnant.

Breizh-info.com : Comment avez-vous sélectionné les 13 figures retenues ? Y a-t-il des héros que vous avez dû écarter malgré vous ?

Audrey Stéphanie : Ce choix est une combinaison d’admiration et de raison : je souhaitais que ces treize hommes proviennent de divers pays d’Europe et traversent les siècles pour illustrer à quel point, malgré la distance et le passage du temps, l’héroïsme demeure une constante. Je tenais à offrir une vision d’ensemble de notre histoire plurimillénaire – anciens Grecs, Romains, Germains, Français, etc – la polyphonie constitutive de notre grande famille européenne. J’ai donc écarté ceux d’une même époque ou d’un même lieu avec un peu de chagrin parfois, je dois dire !
 
Treize, c’est évidemment minuscule, presque ridicule. La sélection est un assortiment de personnages fameux dont on ne pouvait faire l’impasse (Léonidas, William Wallace, Cervantès… ) et d’autres, moins connus dont je tenais à transmettre le souvenir (Atilius Regulus, Arminius, Jean des bandes noires, Jules Brunet…). Ils sont tous le symbole de quelque chose : Atilius Regulus, c’est le respect de la parole donnée ; Arminius, le combat entre la civilisation romaine, carrée, ordonnée, supérieure, et la liberté, les racines et les dieux des barbares ; Leif Erikson et Pythéas, sont l’incarnation de l’esprit de découverte qui a toujours animé les Européens et les a poussé à sauter dans l’inconnu au péril de leur vie, etc…
 
Enfin, j’ai souhaité également « conserver » certains personnages principaux pour le prochain Héros d’Europe, car le sujet est vaste et mérite d’être approfondi, encore et encore !

Breizh-info.com : Vous revendiquez un style très narratif, presque romanesque, tout en vous appuyant sur des sources solides. Comment concilie-t-on émotion et exactitude ?

Audrey Stéphanie : Merci pour cette question, c’est un point auquel je tiens particulièrement. Car rien dans ce livre n’est le fruit de l’imagination, je n’ai en rien « comblé » ou embelli les histoires par du romanesque, pour que ces lignes soient irréfutables. Pour que les lecteurs aient conscience que tout ce qui y est rapporté s’est véritablement passé.
Même si j’ai tenu à le raconter à ma façon, en m’éloignant le plus possible du style barbant de nos livres d’école gorgés de dates et d’informations insignifiantes. L’Histoire est passionnante, épique, incroyable aussi parfois : il faut la raconter avec passion et enthousiasme, saisir et transmettre la beauté et l’audace d’un geste.
Montrer à quel point l’entreprise d’une poignée d’hommes méditerranéens, qui, il y a plus de deux mille ans, défièrent les éléments et la peur en s’embarquant sur un petit bateau pour toucher le nord du monde alors totalement inconnu, lointain et glacial constitue une aventure folle, intrépide et extraordinaire sera toujours plus captivant que réciter mécaniquement : « Pythéas était un navigateur, géographe et astronome grec du IVe siècle av. J-C, qui a exploré les côtes de l’Europe occidentale et atteint l’Islande. »
 

Breizh-info.com : Votre livre défend l’idée d’une Europe comme aventure, pas comme construction administrative. Quelle Europe raconte votre ouvrage ?

Audrey Stéphanie : Celle d’une Europe incarnée. Car notre histoire a été faite par des hommes et des femmes en chair et en os, pas par des valeurs abstraites.  La vie et/ou les exploits de ces héros sont l’illustration tangible, palpable, réelle, des valeurs et des idéaux en lesquelles ils croyaient. Pas d’abstraction ici : la défense de la patrie charnelle, c’est un jeune homme de 18 ans, Henri de la Rochejaquelein, qui prend les armes pour défendre les siens, lançant à ses soldats « Si j’avance, suivez-moi ; si je meurs, vengez-moi ; si je recule, tuez-moi ! » et combattra jusqu’à la mort ; l’honneur, c’est un capitaine français, Jules Brunet, qui démissionne d’une brillante carrière pour ne pas abandonner un groupe de samouraïs fidèles à l’antique Japon à l’acmé de leur combat et avec lesquelles il formera une république indépendante sur l’île d’Hokkaidō. La détermination, c’est Heinrich Schliemann, qui prouvera qu’il faut parfois défier l’académisme figé des universités pour faire des découvertes, et qu’un brin de folie peut s’avérer indispensable pour réaliser son rêve, etc.

Breizh-info.com : Ces héros ont tous une fidélité à leur peuple, leur terre, leur cause. Cette fidélité existe-t-elle encore aujourd’hui ?

Audrey Stéphanie : Bien sûr, c’est justement ce que ces textes, qui brassent des époques de chaos et de renouveau, s’efforcent de démontrer !
On le voit tous les jours, même si cette fidélité semble endormie. Même si notre époque est la première à avoir décrétée que l’héroïsme est ringard et que notre histoire n’est qu’un champ de ruines dont on devrait avoir honte. Ça, ce sont les médias, la politique, la surface. Mais je suis convaincue que dans beaucoup de cœurs réside encore cet attachement. C’est une flamme qui ne peut être éteinte, parce qu’elle est consubstantielle à l’être humain, même chez les Européens dont le passé a été mystifié et dénigré. Et si certains d’entre eux haïssent leur terre et leurs ancêtres, c’est aussi (et surtout ?) parce qu’ils ne savent pas. Ils ne savent pas ce que leur civilisation a fait de grand et de beau, ils n’en connaissent que les aspects négatifs.

Breizh-info.com : Voyez-vous un fil conducteur civilisationnel qui traverse Léonidas, Arminius, Wallace, Don Juan d’Autriche ou La Rochejaquelein ?

Audrey Stéphanie : Tous ces héros ont agi pour répondre à un besoin intérieur, une force qui les a poussés à combattre au risque même de leur vie. Chacun d’entre eux aurait pu vivre une existence paisible et confortable : aucun d’entre eux n’a fait ce choix. Le fil conducteur pourrait être résumé dans la formule « fais ce que tu dois »

Breizh-info.com : Vous dites : “Ce ne sont pas des légendes, ce sont des hommes.” Pourquoi est-ce important aujourd’hui ?

Audrey Stéphanie : Parce qu’à l’heure des abstractions stériles, à l’heure des « valeurs de la République » que personne n’est capable d’énumérer, il est de prime importance d’ancrer le combat pour la civilisation européenne sur des bases concrètes. Les Léonidas, les Jean de la Valette ont existé : leur combat n’est pas une légende, même si, bien sur, leurs exploits sont passés dans la légende. Il faut dire et redire que tout est possible, que bien des choses incroyables et extraordinaires – au sens premier de ces mots – ont été faites par des hommes en chair et en os, comme vous et moi. 

Breizh-info.com : Votre livre paraît dans une époque qui doute d’elle-même. Pensez-vous que les jeunes manquent de modèles ou qu’on ne leur en propose plus ?

Audrey Stéphanie : Tout à fait ! Et si seulement ils savaient, ils ne seraient pas aussi perméables aux idéologies délétères qui débouchent sur le fatalisme, l’apathie, la guerre des sexes, la perte de confiance en l’avenir. S’ils savaient ce qu’il y a de lumineux et de positif dans notre histoire, ils n’auraient pas honte de ce qu’ils sont. S’ils savaient de quoi leurs aïeux ont été capables, ils sauraient de quoi ils sont capables à leur tour.
 
Il est aussi fondamental de ramener une juste vision des choses. Lire que Cervantès a été détenu pendant des années à Alger, le plus grand marché d’esclaves chrétiens, rappelle que les Européens n’ont pas le monopole de l’esclavage. Comprendre, en s’intéressant à la vie de Jean de la Valette, que les croisades étaient des pèlerinages hautement spirituels et que sécuriser les chemins menant aux Lieux Saints était nécessaire met à mal le mythe des sanguinaires guerres de religions chrétiennes. Apprendre, à travers l’exemple de Henri de la Rochejaquelein, que, loin de Versailles, les aristocrates n’étaient pas les détenteurs oisifs et dégénérés de privilèges, mais qu’ils avaient acquis ces derniers grâce à leur mission de protection des petites gens ébranle la dialectique entre oppresseurs et opprimés comme seul moteur de l’Histoire, etc…
 
Ce rétablissement de la vérité historique va de soi lorsque l’on se base sur des sources fiables et que l’on fournit des informations concrètes et indéniables. Et si cela est fait au sein de récits captivants, c’est encore mieux.

Breizh-info.com : En quoi l’adolescence est-elle un âge propice pour recevoir des récits d’héroïsme ? 

Audrey Stéphanie : Si je me suis adressée aux adolescents, c’est n’est pas vraiment par volonté, mais plutôt parce que les thématiques développées dans ces pages exigeaient des lecteurs capables de les comprendre. Même si je suis consciente qu’au jour d’aujourd’hui attirer les adolescents à la lecture représente un véritable défi… Or, faire un livre sur l’héroïsme et refuser un défi serait assez pitoyable, vous ne trouvez pas ? 
 
J’ai toutefois adapté le format aux temps : les récits sont brefs, cinq pages mises en valeur par Louise Bernard, qui a habilement exprimé tout le dynamisme propre aux personnages au sein de magnifiques illustrations. Et si le lecteur désire approfondir, il y a en fin d’ouvrage, toutes les sources et les textes fiables auxquels il peut se reporter.

Breizh-info.com : Certains affirment que le mot “héros” n’a plus de sens dans nos sociétés. Que leur répondez-vous ?

Audrey Stéphanie : S’il est vrai que l’on a remplacé les héros par les victimes, comme je l’ai déjà souligné, cela fonctionne en surface : les exploits, les belles actions, les sacrifices pour une noble cause feront toujours vibrer les cœurs !

Breizh-info.com : Si vous deviez n’en citer qu’un pour définir l’esprit européen, lequel serait le plus emblématique ?

Audrey Stéphanie : Impossible ! Car cela dépend aussi et surtout des sensibilités. C’est, je l’espère aussi la richesse de ce livre : avoir voulu montrer diverses sensibilités. Certains préféreront l’obstination, la pugnacité et l’impudence intellectuelle d’un Heinrich Schliemann qui prouva au monde entier que l’Iliade et l’Odyssée étaient Histoire, d’autres préféreront le caractère combatif et indomptable d’un meneur d’hommes comme Jean des bandes noires, d’autres encore seront plus attirés par la vie mystérieuse et couronnée de grandeur d’un Don Juan d’Autriche, etc.

Breizh-info.com : Vous revendiquez une idéologie : celle de la transmission. Pourquoi cette idée dérange-t-elle aujourd’hui ? On pourrait vous reprocher de nourrir une vision “romantique” de l’Europe. Est-ce assumé ?

Audrey Stéphanie : Lorsque Plutarque écrit ses biographies par la suite intitulées « Vies des hommes illustres », il le fait pour encourager les générations futures à suivre l’exemple de leur vertu. Mais à partir du moment où l’on a décrété que l’homme blanc est à la racine de tous les maux et que le passé est le règne de l’arbitraire, la transmission a peu de chances d’être valorisée. Pire encore, la seule transmission qui est encouragée est celle des aspects négatifs de notre histoire. Raconter que l’histoire des Européens ne peut se résumer à violence, racisme et conquête, c’est donc forcément aller à contre-courant de la vulgate.
Quant à savoir si ma vision est romantique, si tel est le cas, c’est bien malgré moi : n’ayant rien inventé, je n’y suis pour rien ! Peut-être que ce sont ces héros à l’être… Le seul parti-pris était de transmettre la geste de certains personnages que j’admire pour ce qu’elle a de singulier et d’atemporel.

Breizh-info.com : Que souhaitez-vous que le lecteur, jeune ou adulte, retienne en refermant Héros d’Europe ?

Audrey Stéphanie : Les noms, les exploits, les entreprises accomplies. En un mot la beauté de notre Histoire.

Propos recueillis par Yann Vallerie

Crédit photo : Éditions Hétairie

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