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jeudi 10 juillet 2025

Auxerre : les secrets d’une villa antique révélés par l’archéologie

 

CC BY-SA 3.0 Reconstitution d'une villa romaine à Haselburg en Allemagne
CC BY-SA 3.0 Reconstitution d'une villa romaine à Haselburg en Allemagne
Chaque année, les Journées européennes de l’archéologie permettent de faire découvrir au public des pans méconnus de notre Histoire, sortis tout droit des profondeurs de la Terre. En 2025, l’événement prend une dimension toute particulière à Auxerre (Yonne), où une fouille préventive menée par l’INRAP révèle les vestiges monumentaux d’une luxueuse villa gallo-romaine. Située au lieu-dit Sainte-Nitasse, à trois kilomètres au sud de la ville, cette découverte exceptionnelle met en lumière l’importance de l’Auxerrois dans l’antique Gaule romaine.

Un chantier archéologique préventif

C’est dans le cadre du chantier d’aménagement de la liaison Sud d’Auxerre que les archéologues ont été appelés à intervenir. La zone était connue depuis le XIXe siècle pour ses traces antiques, mais seule une fouille partielle menée en 1966 avait jusque-là permis d’entrevoir une partie d’un bâtiment. Ce n’est qu’en 2024, à la faveur d’une prescription de l’État via la DRAC Bourgogne-Franche-Comté, que les équipes de l’INRAP ont pu entreprendre un chantier de fouilles beaucoup plus conséquent sur une surface de 1,6 hectare. Ce qu’ils ont mis au jour dépasse toutes les attentes.

Ce site correspond à une vaste villa antique datée entre le Ier et le IVe siècle, dont les dimensions et l’organisation architecturale témoignent d’un haut niveau de sophistication. Sur plus de 4 000 m², les archéologues ont pu dégager de nombreux éléments de la pars urbana, c’est-à-dire la partie résidentielle du domaine. Celle-ci s’articule autour d’un jardin central de plus de 450 m², doté d’un bassin au nord et d’une fontaine au sud. De larges galeries, probablement à colonnades, desservaient également les différentes pièces d’habitation, les salles de réception et les autres lieux de vie, notamment une cuisine

Une résidence luxueuse à la romaine

Cependant, ce qui impressionne tout particulièrement les spécialistes comme les visiteurs, c’est le raffinement des aménagements découverts. À l’est, des thermes parfaitement conservés ont été identifiés, avec leur système d’hypocauste (chauffage par le sol) encore visible. Mosaïques, fragments de colonnes sculptées et épais murs en pierre viennent aussi confirmer le caractère prestigieux de cette résidence.

Le plan général, la richesse des matériaux et la présence de plusieurs étages suggèrent que le propriétaire de la villa appartenait à l’élite gallo-romaine locale, sans doute un riche propriétaire foncier ou un notable de la région. La villa dominait vraisemblablement un vaste domaine agricole, la pars rustica, dont une partie a été découverte pour l’instant et laisse supposer l’existence de bâtiments annexes servant à l’exploitation des terres.

Un jalon précieux pour l’Histoire de la Gaule romaine

Cette découverte constitue une avancée majeure pour la connaissance de l’Antiquité dans le nord de la Bourgogne. Auxerre, située à proximité d’une voie secondaire de la Via Agrippa, était déjà connue pour ses vestiges gallo-romains, mais rarement une villa d’un tel prestige y avait été mise au jour.

Selon Alexandre Burgevin, responsable du chantier pour l’INRAP, « ce chantier est aussi une chance parce qu’il nous permet de fouiller un édifice remarquable de manière complète, cette ampleur de décapage n’est pas si fréquente dans le cadre de l’archéologie préventive. Et puis nous avons trouvé, non seulement des fondations, mais encore des murs en élévation sur une hauteur d’environ un mètre : cet état de conservation, en milieu rural, est assez exceptionnel. »

Des fouilles, encore des fouilles

Il reste aussi de nombreuses choses à découvrir sur ce site avant la fermeture du chantier de fouille, en septembre prochain. En effet, les archéologues, au-delà des restes des bâtiments trouvés, ont également mis au jour plusieurs petits objets du quotidien des Gallo-Romains, comme des éléments de parures. Sur cette lancée, les équipes de l’INRAP souhaiteraient également mettre la main sur les fosses à déchets des anciens habitants du site. En effet, ces dernières, au-delà de leur caractère peu ragoûtant, sont en réalité de véritables filons d’or, car elles témoignent des habitudes alimentaires de l’époque grâce aux restes retrouvés.

Néanmoins, les fouilles ne s’arrêteront pas aux seuls vestiges gallo-romains. En effet, en bordure de la villa, un bâtiment médiéval a été exhumé. Pour les archéologues, et selon des textes anciens, il pourrait s’agir d’un édifice comprenant une chapelle, ayant appartenu au comte d’Auxerre au XIIIe siècle. De plus, les archéologues veulent également poursuivre leurs recherches en s’intéressant aux états antérieurs du site. Ce dernier pourrait en effet renfermer des vestiges plus anciens, remontant à la fin de l’âge du bronze, voire au Néolithique.

Le site de Sainte-Nitasse sera exceptionnellement ouvert gratuitement au public, le 15 juin, à l’occasion des Journées européennes de l’archéologie afin que chacun puisse découvrir de ses propres yeux une page de notre Histoire en pleine exhumation.

Eric de Mascureau

dimanche 3 décembre 2023

Alain de Benoist : « Les runes exercent depuis toujours une grande fascination sur les esprits curieux » [Interview]

 

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02/07/2017 – 07h10 Quimper (Breizh-Info.com) – Alain de Benoist – que nous avons interrogé à propos de l’actualité cette semaine – vient par ailleurs d’écrire un ouvrage scientifique fascinant intitulé L’écriture Runique et les origines de l’écriture. Un ouvrage paru – et c’est une première avec Alain de Benoist – aux éditions Yoran Embanner dont nous chroniquons fréquemment les ouvrages à Breizh-info.

Utilisée par les Germains à partir du Ier siècle de notre ère pour transcrire diverses langues germaniques antérieurement à l’alphabet latin, puis concurremment avec lui, l’écriture runique, attestée par plusieurs milliers d’inscriptions, reste à certains égards une énigme. Du fait de son apparition relativement tardive, les spécialistes se divisent entre ceux qui la font dériver du latin, ceux qui la rattachent à l’alphabet grec et ceux qui font appel aux alphabets nord-italiques (ou « nord-étrusques »). Mais aucune de ces solutions n’est de nature à expliquer les particularités spécifiques de l’écriture runique : l’ordre des lettres, qui diffère totalement de celui des alphabets méditerranéens, leur regroupement en trois séries immuables de huit runes (les ættir), le fait que chaque rune porte un nom qui lui est propre (le phonème initial de ce nom déterminant la valeur phonétique de la rune), etc.

En s’en tenant aux données strictement scientifiques, à l’exclusion de toutes les interprétations fantaisistes qui ont fleuri depuis deux siècles, ce livre reprend l’ensemble du dossier. Il examine les arguments en présence, aborde la question d’un usage symbolique ou « magique » des runes antérieur à leur usage comme écriture, s’interroge sur la possible homologie des ættir et des trois phases du cycle lunaire, puis dresse un bilan plus général de ce que l’on sait actuellement sur l’apparition et la diffusion de l’écriture en Europe.

Alain de Benoist, écrivain, philosophe, est l’auteur d’une centaine de livres consacrés surtout à la philosophie politique et à l’histoire des idées, mais aussi à l’histoire des religions, à l’archéologie, à la protohistoire et aux traditions populaires.

L’écriture Runique – Alain de Benoist – Yoran Embanner – 13 € (à commander ici)

Pour découvrir ce monde fascinant des runes, et pour introduire le lecteur avant l’achat d’un livre passionnant, nous avons interrogé Alain de Benoist à ce sujet.

Breizh-info.com : On vous retrouve pour la première fois chez un éditeur breton, Yoran Embanner, pourquoi ce choix ?

Alain de Benoist  : Pourquoi pas un éditeur breton ? Hostile au parisianisme comme au jacobinisme, je trouve bien normal de se tourner vers un éditeur installé à Fouesnant, d’autant que mes liens avec la Bretagne sont anciens (ma mère, née à Saint-Malo, était mi-bretonne mi-normande et mes grands-parents habitaient à Rennes).

Yoran Embanner dispose d’un beau catalogue, surtout consacré à l’histoire des régions et des peuples minoritaires. Il se trouve qu’il a aussi publié d’excellents livres sur l’histoire ancienne et l’archéologie, comme Le monde des anciens Celtes de Venceslas Kruta, paru l’an dernier. Il m’a paru normal de lui proposer un essai sur l’écriture runique.

Breizh-info.com : Avec cet ouvrage sur l’écriture runique, vous remontez aux sources de la civilisation européenne. Qu’est-ce qui vous a passionné dans ce sujet ?

Alain de Benoist  : Les runes exercent depuis toujours une grande fascination sur les esprits curieux. C’est aussi ce qui explique, malheureusement, qu’elles aient inspiré beaucoup de divagations aux « runomanes » qui spéculent sans la moindre rigueur sur l’« astrologie runique », la « gymnastique runique » et autres fantaisies nées de leur imagination. Ma démarche se situe, elle, sur un plan strictement scientifique. J’ai voulu reprendre à nouveaux frais le dossier, particulièrement complexe et touffu, de l’origine de cette écriture dont les plus anciens témoignages (la fibule de Meldorf) remontent au premier siècle de notre ère.

Les spécialistes se partagent aujourd’hui entre ceux qui font dériver l’écriture runique du latin, ceux qui le rattachent au grec et ceux qui allèguent l’héritage des alphabets nord-italiques (ou étrusques). Chacune de ces thèses, que j’examine dans le détail, a ses mérites et ses défauts. Mais aucune ne permet d’expliquer certains traits qui distinguent radicalement le plus ancien alphabet runique, le fuþark à 24 signes, des écritures méditerranéennes, notamment l’ordre des lettres, qui n’a rien à voir avec celui du grec ou du latin, leur regroupement en trois séries immuables de huit runes, les « huitaines (vieil-islandais ættir), et aussi le fait que chaque rune porte un nom associée à une notion dont le phonème initial détermine sa valeur phonétique. Pour expliquer ces particularités, on ne peut faire que des hypothèses.

Celle que je propose d’explorer dans mon livre est que l’usage des runes en tant que symboles (Wolfgang Krause parlait de Begriffsrunen) a précédé leur usage en tant qu’écriture, et d’autre part que les trois séries de huit runes sont liées par analogie aux trois phases de la lune comportant chacune huit nuits auxquelles s’ajoutent les cinq nuits sans lune, ce qui les rattache à la plus ancienne mesure du temps, le calendrier lunaire qui remonte au paléolithique supérieur. Dans cette hypothèse, les runes auraient d’abord été utilisées à des fins oraculaires ou divinatoires.

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui explique la limitation de cette écriture essentiellement à la Scandinavie, alors même que les peuples qui l’ont utilisée ont parcouru une grande partie de l’Europe ?

Alain de Benoist  : Sur environ 6900 inscriptions runiques connues à ce jour, l’immense majorité ont en effet été découvertes en Scandinavie : 4000 en Suède, 1600 en Norvège, 850 au Danemark. Mais on a en a aussi découvert ailleurs. La limitation de la diffusion de l’écriture runique n’a rien de surprenant : utilisée pour noter des langues germaniques, elle a presque exclusivement été employée par des Germains. On peut aussi estimer qu’elle a très tôt été concurrencée par le latin, qui bénéficiait de l’appui des autorités ecclésiastiques.

L’usage des runes ne s’en est pas moins maintenu, au moins de manière marginale, dans certains milieux paysans (Dalécarlie, Telemark, Gotland, etc.) jusqu’au XVIIe et au XVIIIe siècles.

Breizh-info.com : L’écriture runique est associée à la magie. Pourquoi ?

Alain de Benoist  : La magie est pratiquée parallèlement au culte dans tout le monde indo-européen ancien. Les runes, dont le nom même (runa, rūnō) signifie « secret », ont au départ surtout été employées en référence à la magie : la majorité des plus anciennes inscriptions sont des invocations, des incantations ou des malédictions. La tradition nordique, qui présente les runes comme « provenant des dieux » (reginkunnar), en attribue la découverte à Óðinn-Wuotan, incarnation du ciel nocturne, qui est le dieu de la magie, comme Ogmios chez les Celtes (Hávamál, 138-145).

Tous les spécialistes sont d’accord là-dessus. Là où ils diffèrent, c’est sur la question de savoir si les runes elles-mêmes avaient ou non un caractère magique à l’origine. Des textes anciens, comme les directives que la Walkyrie Sigrdrífa donne à Sigurdr dans les Sigrdrífumál, incitent à répondre par l’affirmative.

Breizh-info.com : Quel apport à notre civilisation représente encore aujourd’hui cette écriture ?

Alain de Benoist  : Bien que les plus anciennes traditions soient toujours des traditions orales, toute écriture n’en représente pas moins un apport à la civilisation. L’écriture runique montre que, dans ce domaine, les écritures méditerranéennes ne sont pas les seules auxquelles on peut se référer. Reste à élucider le problème des origines de l’écriture en Europe, sujet dont je traite aussi dans mon livre mais qui n’a pas encore reçu de réponse définitive.

Propos recueillis par Yann Vallerie

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2017/07/02/72868/alain-de-benoist-runes-ecriture-runique-yoran-embanner/

samedi 21 janvier 2023

La plus ancienne pierre runique découverte en Norvège

 

La plus ancienne pierre runique découverte en Norvège

C’est la plus ancienne inscription runique jamais découverte. Vieille d’environ 2 000 ans, elle vient d’être trouvée en Norvège.

Des archéologues ont découvert la plus vieille pierre runique en Norvège, datée de près de 2 000 ans. Cette découverte pour le moins sensationnelle a été faite lors de travaux de construction d’une ligne ferroviaire à Ringerike au nord-ouest d’Oslo, près du lac Tyrifjord. Cette commune contient un des plus grands cimetières du premier âge du Fer avec de nombreux tumulus, mais aussi de l’âge du Bronze et du second âge du Fer.

Appelée pierre de Svingerud, cette pierre trouvée à l’automne 2021 fait reculer de plusieurs siècles l’âge de la plus ancienne pierre runique. Elle a été trouvée près d’une tombe, dont les restes ont été datés au carbone 14 entre l’an 1 et 250, d’après Steinar Solheim, chef de projet sur le site et professeur d’archéologie au musée d’histoire culturelle d’Oslo, où la pierre sera visible pour le public à partir du 21 janvier.

Une des premières runes

Les pierres runiques sont des pierres dressées gravées d’inscriptions runiques, le plus ancien alphabet de Scandinavie, appelé aussi fuþark, d’après le nom de ses six premières lettres. Elles sont souvent érigées à la mémoire d’un défunt.

Plusieurs inscriptions sont visibles sur cette pierre d’une trentaine de centimètres. La principale d’entre elles a été transcrite par « Idiberug ». D’après Krister Vasshus, chercheur en onomastique à l’Université de Bergen, plusieurs sens sont possibles. Si c’est sans nul doute le nom du défunt, cela peut aussi bien être le nom féminin Idibergū que le nom de famille Idiberung (descendant d’Idiberū/Idiberō). Une autre inscription sur la pierre est fuþ, début de l’alphabet runique fuþark.

D’autres gravures sur la pierre indiquent qu’un homme se serait entraîné à écrire, certaines runes ayant même des formes inhabituelles. Une autre pierre, reconstituée à partir de quatre morceaux, porte une inscription encore difficilement déchiffrable. Celle-ci commence de manière certaine par « ek », signifiant « je » en vieux norrois, et termine par « runo » (la rune). Il s’agirait de l’une des premières tentatives d’utilisation des runes, d’après Kristel Zilmer, runologue au musée d’histoire culturelle d’Oslo.

Une découverte de premier plan.

© Photo : STIG JAARVIK / NRK

https://www.revue-elements.com/la-plus-ancienne-pierre-runique-decouverte-en-norvege/

mardi 20 septembre 2022

Les fêtes et traditions automnales en Europe

 

Les fêtes et traditions automnales en Europe

L’automne évoque immanquablement l’idée d’une fin de cycle. La végétation, après une explosion de couleurs crépusculaires, se met progressivement au repos à mesure que les jours déclinent, que les brumes matinales, le ciel bas, la fraicheur puis le froid se répandent sur les régions tempérées.

L’imagerie populaire moderne, associant cette décrépitude apparente de la végétation aux célébrations des morts de la Toussaint, est encore imprégnée de productions poétiques mélancoliques. Le magnifique poème de Charles Verlaine, « Chanson d’automne », en constitue un exemple archétypal et souligne le caractère lugubre de ces mois automnaux. Oui, c’est un temps où l’on pense à sa finitude, un temps qui appelle au souvenir et au repli consciencieux de l’intériorité. L’automne nous rappelle avec simplicité cette évidence : toute chose a une fin.

Si l’automne nous rappelle que toute existence a une fin, nous qui nous projetons dans un univers au fonctionnement cyclique, nous devons aussi y déceler la promesse du lendemain. C’est une saison de plénitude et de turbulences : celle de la fin de l’été où pendant quelques semaines, la végétation mature, vigoureuse, prospère jusqu’au temps des récoltes, période de joie authentique dans les campagnes, où la vie communautaire s’épanouit et les granges se remplissent avant la bascule dans les temps sombres qui mènent au solstice d’hiver. Il s’agit surtout de la saison des métamorphoses : les feuilles tombées au sol se mêlent à la terre, deviennent peu à peu un humus riche en matière organiques et en biotope qui permettra dès le printemps le renouvellement et le développement des végétaux. Enfin, la rétractation végétale et le repli des jours invitent naturellement au retranchement sur notre propre intériorité avant le long hiver et la renaissance printanière.

D’ailleurs, dans les traditions européennes, l’idée de séparation de l’année, de bascule automnale est largement attestée. En astrologie, le signe de la balance débute dès l’équinoxe d’automne. Dans le monde germanique, le mois de septembre, ou « Scheiding », – qui sépare – constituait l’entrée dans la deuxième partie de l’année, débutée en mars. Pour les Celtes, l’année débutait après les célébrations de Samhain, période de quelques jours, liée à l’équinoxe d’automne et considérée comme hors du temps. Un temps où le monde des morts et des vivants sont ouverts l’un sur l’autre. Dans la Grèce antique, les mystères d’Eleusis célébraient, en période d’équinoxe, Demeter Perséphone et Hadès, dont le mythe renvoie évidemment à cette idée de porosité entre le monde des vivants et celui des morts ainsi qu’au cycle de la nature. Pour l’anecdote, le calendrier révolutionnaire composé par Philippe Fabre d’Eglantine, fixait également la nouvelle année à l’équinoxe d’automne !

La période automnale est celle des célébrations populaires liées à des rites de remerciements pour les récoltes, marquant le début et la fin des moissons ou des vendanges. En ce sens, l’équinoxe d’automne répond à l’équinoxe de printemps. Aux semailles, au travail de la terre, à l’éclosion puis à la fécondation des fleurs dans les vergers, et aux célébrations de la résurrection de la nature, répond le temps des récoltes, des actions de grâce et des rituels reliés à la mort et à la crainte des débordements de l’autre monde.

Ainsi, deux axes se dessinent dans les traditions et fêtes automnales : le premier correspond aux antiques croyances européennes liées au culte des morts ; le second est lié aux célébrations agro-pastorales dédiées au cycle des saisons, de la nature et des récoltes, et emplies de rites de bénédiction en faveur des divinités du troisième ordre.

Nous pouvons constater dans les deux cas une adaptation et une récupération par l’Église de ces deux types de rites à travers le culte de Saints et les rituels liés aux récoltes qui faisaient constamment appel à la bénédiction des prêtres. C’est au travers du prisme chrétien que notre plus ancienne culture s’est perpétuée jusqu’à nous, dans nos campagnes et ce jusqu’aux années 60. Puis, le coup de grâce porté par l’exode rural des « trente glorieuses », la mécanisation de l’agriculture et le concile Vatican 2 qui s’est attaché à nettoyer le calendrier chrétien de ses références agro-pastorales (il signe par exemple la disparition des Saints de Glace du calendrier) les ont fait tomber en désuétude. Ces intrications complexes entre antiques reliquats païens, religion chrétienne, et parfois sécularisation républicaine, constituent la forme avec laquelle les anciennes solennités nous apparaissent aujourd’hui lorsqu’elles n’ont pas tout simplement disparu. Dans tous les cas, leur sens profond, à force d’avoir été remanié, dissimulé, voire combattu, échappe au plus grand nombre à force de paraître incompréhensible et contribue ainsi au déracinement culturel Européen.

Le calendrier et les célébrations auxquelles nous nous référons et qui était celui de nos aïeux, pourrait être qualifié de pagano-chrétien. Le moment déterminant, qui ouvra la voie en Europe à ce syncrétisme fut la politique en matière d’évangélisation dictée par le pape Grégoire le Grand (540-604) au VIème siècle. Selon ses préceptes, les missionnaires doivent être patiemment formés à connaitre la langue et la religion des territoires à conquérir spirituellement et s’efforcer de ne pas brusquer dans leur foi les païens. Les temples ne sont pas détruits, mais les idoles païennes peu à peu retirées au profit des figures chrétiennes. Les traditions autochtones ne sont pas forcément combattues ou interdites, mais patiemment christianisées. C’est ainsi, pour prendre l’exemple le plus emblématique que la naissance du christ est célébrée au solstice d’hiver et sa résurrection à Pâques. L’Église catholique a dû faire appel au culte des Saints pour récupérer les célébrations traditionnelles païennes du solstice d’été (Saint Jean) et de l’équinoxe d’automne (saint Michel et fête de la Toussaint). C’est ainsi qu’une poignée de prêtres réussit à évangéliser la Grande-Bretagne. Ce sont ensuite les missionnaires britanniques fraîchement christianisés, et adeptes des enseignements de Grégoire le Grand qui entreprirent l’évangélisation de la Germanie païenne (Saint Boniface).

Nous tâcherons dans ce travail, de séparer, de décolmater au mieux les strates successives qui s’agglomérèrent et se superposèrent au fil du temps sous le vernis à la fois chrétiens et laïc qui recouvre de nos jours nos vieilles traditions. Nous nous efforcerons d’atteindre les racines les plus profondes de notre culture.

Les traditions agraires

L’automne correspond à la période de l’année où l’homme des campagnes récolte le fruit de son travail. On engrange dans les greniers les produits nécessaires à la survie pendant l’hiver. Les céréales, les pois, les fruits à coque qui serviront à confectionner l’huile, les pommes et les poires, les raisins lors des vendanges, les olives dans les régions méridionales. Il faut comprendre que la saison des récoltes, qui exigeaient de nombreux travailleurs saisonniers, correspondait à une période de foisonnement de la vie communautaire rythmée par des célébrations et des rites particuliers à chaque région d’Europe.

Trois axes se dessinent néanmoins dans ces traditions agraires. Le premier correspond aux festivités liées à la convivialité exacerbée dans cette période de l’année rendue nécessaire par le travail des champs, et qui exprime une déférence réciproque entre les maîtres – les propriétaires – et les travailleurs saisonniers. Le second correspond aux rites évoquant le rattachement voire l’inclusion de la période automnale dans le cycle de l’année, constituant ainsi à la fois un aboutissement et un commencement. Le troisième voit les populations s’attacher à remercier des divinités ou Dieu pour les générosités offertes par le travail de la terre, en même temps qu’elles se célèbrent elles-mêmes pour le labeur accompli, source de leur identité.

Les rites liés aux moissons

Ils sont particulièrement riches car le blé et le grain symbolisent le cycle de l’existence depuis la nuit des temps. Le blé semé en terre, descend dans le monde souterrain d’où il ressort rajeuni, plein de forces nouvelles. Les semailles évoquent la vie qui renaît toujours de la mort. Le sens des rites de la récolte est donc de relier la fin d’un cycle à un nouveau commencement.

De manière assez constante, la coupe de la première gerbe et celle de la dernière gerbe de blé étaient ritualisées. Après la messe de moisson qui faisait souvent débuter les travaux des champs, et où il n’était pas rare de décorer l’église avec des faucilles ou autres outils agricoles, c’était le plus souvent le propriétaire ou la maîtresse de maison, mais aussi parfois un enfant qui se chargeait de faucher la première gerbe. Cet épi pouvait être gardé précieusement au foyer, où on l’accrochait dans la cuisine. On tressait également divers objets issus de cette première gerbe de blé.

Cependant, les rituels les plus importants concernaient la fin du travail des champs et se soldaient par des fêtes d’envergure. Les « erntedankfest », ou fête de l’action de Grâce, des territoires Germaniques et le Harvest Festival sur les Iles Britanniques, clôturaient la période des récoltes. Ces célébrations sont à présent plus connues sous leur forme américanisée appelée « Thanksgiving ».

Durant ces occasions, des rituels étaient dédiées à la dernière gerbe de blé, de toute évidence dotée de pouvoirs magiques et notamment inclus dans des rites de fertilité. Dans les deux cas, la fête fut christianisée : les dernières gerbes étaient bénies à l’église, et les cloches sonnaient à la volée pour célébrer la fin de la moisson et on célébrait alors la messe. Avec elles, on façonnait au Royaume-Uni la « Harvest doll », ou « Kern baby », une poupée de paille, vêtue d’habits traditionnels qui faisait l’objet de rites et de jeux. En Allemagne, les saisonniers tressaient – entre autres choses – une imposante couronne de paille qu’on promènait en cortège jusqu’à ce qu’elle soit offerte avec solennité au propriétaire de la ferme. Ce grain issu de la dernière gerbe était utilisé pour confectionner les gâteaux à Noël, et au printemps suivant, elle était mêlée à la graine de semailles pour favoriser la réussite des cultures ou encore donnée à manger aux chevaux. Cela constituait une manière symbolique de lier entre elles les différentes saisons de l’année.

La couronne des moissons pouvait aussi être laissée sur place, en plein champs au même titre que la dernière gerbe de blé, où une partie de la récolte est considérée selon les régions et les époques, comme une offrande aux anges, mais aussi comme la pâture du cheval du ciel ou encore une offrande aux oiseaux, ce qui atteste également la consécration du fruit de la moisson à Odin-Wotan.

La moisson comme le battage du blé se clôturait par un repas copieux offert par les maîtres où tous ceux qui avaient travaillé se retrouvaient.

Au-delà des aspects rituels, ces célébrations constituent la fête où le peuple tout entier s’affirme solidaire de sa paysannerie et propage de manière conséquente l’identité paysanne.

Les labours d’automne

Une fois les récoltes terminées, un nouveau cycle démarre. Ainsi ont lieu les labours d’automne où l’on enfouit dans le sol, de la matière organique, du fumier, des engrais divers.

Partout en Europe, l’ouverture du labour est réalisée par un personnage d’importance, le forgeron, le chef du village, la personne la plus âgée. Il s’agit pour l’homme traditionnel, d’un geste tout sauf anodin, que celui qui consiste à opérer une incision dans la terre nourricière, à la mettre à nu, à l’exposer au froid qui s’installe.

Avant de débuter ces labours, le paysan romain allait planter un clou dans le temple de Minerve et devait se concilier les faveurs de Vulcain, Dieu des forgerons, avant d’utiliser l’araire pour ouvrir la terre.

L’équinoxe d’automne : la saint Michel

Saint-Michel, le saint guerrier associé à l’équinoxe d’automne, est célébré le 29 septembre. Il fait partie des saints Patrons de France, d’Allemagne et de Belgique. D’abord célébré au printemps dans les premiers temps du christianisme, sa fête a été déplacée au 29 septembre lors du concile de Mayence en l’an 813 et le demeure toujours aujourd’hui.

Dans la tradition chrétienne, ange guerrier, chef de la milice céleste des anges du Bien, il est représenté au moment de l’Apocalypse en ange ailé sauroctone (tueur de dragon), terrassant le mal représenté sous les traits d’un Dragon et le chassant hors du paradis. Il veille à écraser toute insurrection contre Dieu. Ainsi étymologiquement, Mikael signifie : « qui se prétend comme Dieu ». On lui reconnait également le rôle de saint conducteur d’âme ou psychopompe et c’est sur sa balance que sont pesées les âmes au jour du jugement dernier, en même temps qu’elle accompagne l’équinoxe, qui voit les nuits devenir plus longues que les jours. Ainsi, il ouvre la période qui célèbre le culte des morts…

Évoquer les apparitions relatées de ce saint permet de bien comprendre son importance et constitue une bonne introduction pour évoquer les éléments païens antérieurs auxquels il s’est substitué. Il serait d’abord apparu en 492 au sommet du mont Gargano, dans les Pouilles, en Italie. Ce lieu où se situe une grotte qui lui est dédiée est devenue depuis un lieu de pèlerinage majeur. Il serait également apparu au Pape Grégoire, un déterminant évangéliste, dont nous venons de parler, et sa venue sur terre, à Rome, concomitante de l’édification d’un lieu de culte, aurait permis la fin de la grande peste qui sévissait alors. En Normandie, il aurait fini par obtenir de Saint Aubert, sous la menace, et après trois venues, qu’il lui décerne un lieu de culte qui deviendra le Mont Saint Michel.

En 1425, à Jeanne D’arc, il demanda d’être pieuse, de mettre en déroute les envahisseurs et de placer sur le trône le dauphin du royaume de France en le faisant sacrer à Reims.

Il est très intéressant de remarquer la substitution qui se serait semble-t-il opérée entre Saint Michel et Gargantua, dans les contrées où cette divinité primitive revêtait de l’importance. Le Mont-Saint-Michel, majestueuse colline sise à quelques encablures des côtes normandes a selon les traditions locales été édifié par le géant celtique Gargantua, en déposant un rocher alors qu’il rejoignait l’Angleterre. Avant de devenir le Mont-Saint-Michel, ce lieu fût d’ailleurs un sanctuaire dédié au Dieu solaire Bélénos qui, dans le panthéon Celtique n’est autre que le père du demi-Dieu Gargantua. Le mont Gargan de Rouen a vu aussi l’édification d’une église dédiée à saint Michel, de même que l’emblématique Monte Gargano en Italie. Par ailleurs, un saint Gorgon était fêté le 9 septembre en Normandie où des foires et des fêtes lui étaient dédiées. Gargantua, qualifié d’Hercule Celte, représentait une figure de géant débonnaire et maladroit néanmoins toujours prêt à secourir les paysans en détresse. Il est traditionnellement associé à la période mégalithique et son nom reste présent dans la typographie de l’Europe de l’Ouest pour qualifier généralement des ensembles rocheux remarquables qui seraient par-ci tombés de sa hotte, par-là issus de la boue tombée de ses godasses, ou encore formés par la trace de ses pas. En Vendée, il aurait repoussé les Anglais durant la guerre de 100 ans, période durant laquelle il aurait été un symbole de la résistance aux envahisseurs, en leur jetant des arbres entiers.

Il semblerait également que par ses attributs guerriers et son rôle de conducteur d’âmes, l’archange Saint Michel ait été associé à Odin/Wotan. De la même manière, de nombreuses Églises ou sanctuaires dédiés à saint Michel ont été établis sur des lieux de culte précédemment dédiés à Wotan.

Assez curieux et anecdotique, le toponyme Saint-Michel-Mont-Mercure, d’une ancienne commune vendéenne, quand on sait que Wotan a été associé à Mercure dans les panthéons païens.

Saint-Michel en tant que conducteur d’âmes ouvre la période qui célèbre le culte des morts. Sa balance accompagne l’équinoxe qui voit les nuits devenir plus longues que les jours. Au même moment, la saison agricole se termine, on vend ses récoltes et ses bêtes dans les grandes foires d’automne. Les festivités sont l’occasion de grands banquets et à la nuit tombée on allume des feux de joie au sommet des collines. 

Le culte des morts : la Toussaint, le jour des trépassés, Samhain et la saint Martin

Le grand épisode spirituel automnal correspond à la célébration du culte des morts, et se déroule dans les premiers jours du mois de novembre. Concernant l’antique fête de Samhain, nous devons rester humbles car nous savons peu de choses. Elle s’étendait, suivant les sources, sur une période de trois à douze jours et quarante jours après l’équinoxe d’automne. Il s’agissait d’une des quatre fêtes principales du calendrier celtique, avec Imbolc, Beltaine et Lugnasad. Ces quelques jours, considérés comme hors du temps, précédaient la nouvelle année celtique marquée par le passage de la saison claire à la saison sombre. On y festoyait autour de banquets, on y faisait le bilan de l’année écoulée dans le domaine miliaire et agro-pastoral.

Pendant cette période d’instabilité, une porte s’ouvrait sur le Sid, l’au-delà celtique, repère des Dieux et des héros, ce qui permettait une certaine porosité entre le monde des vivants et celui des morts. Les traditions populaires encore vivantes en Bretagne, en Écosse ou en Irlande au début du XXème siècle expliquent la persistance dans ces contrées d’une période où l’on célébrait encore les défunts. Des lanternes en forme de tête de morts étaient sculptées dans des betteraves ou des navets. Elles étaient censées guider les trépassés qui lors de cette période particulière, rentraient chez eux. Ainsi, la coutume voulait qu’on laisse la porte entre-ouverte et quelques victuailles sur la table à la fin du repas afin qu’ils pussent se restaurer.

Il est fondamental de préciser que des traditions de ce type sont rapportées dans des régions européennes extérieures à l’univers celtique. On peut par exemple citer la confection du pain des morts à Bonifacio en Corse, pour une raison analogue : la restauration des morts. Ainsi, il ne serait pas très pertinent d’identifier la fête des morts au Samhain celte, l’origine du culte des morts automnale étant probablement à rechercher dans le néolithique Européen.

Il faut bien sûr évoquer la fête d’Halloween, la nuit du 31 octobre. Ce succédané de Samhain nous est revenu d’outre-Atlantique, comme tout ce qui y est venu un jour d’Europe, mercantilisé et avili. Ce sont en effet les immigrés irlandais et écossais arrivés en Amérique du Nord qui y ont popularisé cette fête. À cette occasion, on joue à se faire peur en arborant des déguisements effrayants et les enfants font, à la manière des morts le jour de Samhain, des processions autour des maisons du quartier à la recherche de sucreries obtenues en échange de paroles menaçantes. Les lanternes creusées dans des raves et les navets sont remplacées par d’effrayantes citrouilles. C’est aussi une Samhain christianisée qui nous est revenue d’outre atlantique, puisque les morts qu’il fallait guider et nourrir reviennent parés d’atours effrayant, pareils à des démons, sont menaçants et jouent des mauvais tours.

Notre calendrier célèbre la fête chrétienne de la Toussaint ainsi que le 11 novembre, qui sont deux jours fériés. Initialement située le 13 mai, la fête de tous les Saints a été déplacée au premier novembre à partir de l’année 835 probablement dans l’optique de la substituer progressivement aux fêtes païennes liées au culte des morts ancrées de longue date dans la culture européenne. Elle fût instituée sur tout le territoire de l’empire carolingien par Louis le Pieux. En 998, les moines de Cluny, en Bourgogne, terre de culture celtique, instituèrent une fête des trépassés le 2 novembre. Elle entra dans la liturgie romaine comme commémoration de tous les fidèles défunts au XIIIème siècle.

En France, lors des célébrations du 11 novembre, nous commémorons la victoire des Alliés et l’armistice signé à Rethondes. La République a par ce moyen récupéré la solennité dédiée à tous les combattants morts pour la patrie, mais aussi pour la liberté et la tolérance : on se rassemble autour du monument au mort du village, l’harmonie municipale joue l’hymne national et parfois un hymne régional et on convoque les enfants des classes primaires pour l’accompagner par le chant.

Avant la première guerre mondiale, c’était la saint Martin, instaurée par le Pape Martin Ier au VIIème siècle, qui était célébrée le 11 novembre. Saint Martin a eu en France une importance toute particulière : il a longtemps été considéré comme un patron national. Son tombeau situé à Tours constituait un lieu de pèlerinage majeur.

À cette date correspondait chez les Celtes et les Germains – nous en trouvons d’ailleurs des exemples en France – le début de l’année calendaire. La période qui s’étendait de la Toussaint à la Saint Martin se dénommait « la Martinale ». On y célébrait la fin de l’année agro-pastorale et le début de la nouvelle année de labeur… Au cas-où la démonstration de l’unité constituée par la Toussaint, la fête des trépassés et la Saint Martin ne serait pas suffisamment évidente, l’on pourrait ajouter que dans les Flandres, en Allemagne et aux Pays Bas, il est attesté de l’existence de traditions faisant intervenir des processions d’enfants portant des lanternes et des lumignons dans des betteraves à sucres creusées en forme de têtes.

Pendant des siècles c’est à la saint Martin qu’on a embauché les garçons de ferme, les métayers. Il se tenait alors des foires d’embauche. Dans ces grandes foires, qui persistent de nos jours dans certaines villes, on vendait aussi le fruit de son travail.

C’est d’ailleurs traditionnellement dans les environs de la saint Martin qu’on tue le cochon en Europe occidentale, après quoi les viandes sont mises à sécher et conservées en salaisons.

Néanmoins, c’est bien l’oie (équivalent du cygne de Wotan) qui constitue le plat traditionnel du festin de la saint Martin qui réunissait toute la maisonnée.

Le lendemain de la fête débutait le petit carême, période de jeune qui précédait Noël, ou l’Avent chez les peuples germaniques. Ainsi, Saint Martin constitue le premier des Saint solsticiaux et tout en clôturant le cycle d’hommage aux morts, et celui de l’année agro-pastorale écoulée, il marquait le commencement du cycle liturgique de Noël.

Comment célébrer l’automne aujourd’hui ?

Si malheureusement les traditions agraires, dans un environnement principalement citadin et dans le cadre d’une agriculture industrialisée, ont perdu tout sens pour la plupart d’entre nous, elles méritent cependant d’être connues. Elles ont rythmé la vie de nos aïeux qui passaient leur existence à cultiver la terre. Nos morts nous obligent. L’automne est un moment propice pour organiser une randonnée au milieu des champs et des vignes et confectionner des objets avec une gerbe de blé qui seront conservés au sein du foyer. Que ceux qui habitent à la campagne et bénéficient de quelques récoltes n’oublient pas de laisser la « part des oiseaux » au sommet des branches des arbres fruitiers. La célébration de l’équinoxe le jour dit où lors de la Saint Michel peut faire l’objet d’une fête accompagnée d’un banquet où des brasiers seront allumés à la tombée de la nuit. Période du déclin apparent des choses et du développement conjoint de l’intériorité, elle est propice aux prises de décision pour l’année à venir.

Concernant le culte des morts, notre calendrier chrétien et républicain a conservé une structure permettant de le célébrer comme il se doit. Les festivités débutent la nuit du 31 octobre et le culte des morts se poursuit ensuite jusqu’à la saint Martin au 11 novembre. C’est évidemment un moment idéal pour transmettre aux enfants : il s’agira de parler de l’histoire familiale en évoquant les morts de la famille, afin d’affermir le sentiment d’appartenance à une lignée qui oblige aussi bien envers le passé – les défunts – que le futur – les enfants à naître. La visite du cimetière, la participation à l’entretien des tombes, concourent à faire comprendre qu’il existe deux morts : la première, celle du corps et de l’âme, la seconde, plus triste, plus froide : l’oubli. Il peut être par exemple possible d’offrir aux jeunes enfants un arbre généalogique qu’on étoffera au fil des années. Peu à peu, on évoque les morts illustres, qu’ils fussent intellectuels, artistes, politiciens, inventeurs ou explorateurs, ainsi que les héros guerriers, répondant en cela à la tripartition traditionnelle des indo-européens. On peut aussi raconter des contes traditionnels faisant intervenir des revenants.

Nos anciennes traditions habitent encore l’Europe, elles sont à portée de main. Il nous importe de les faire vivre tout en les adaptant à notre temps. Il faut bien sûr fréquenter les foires automnales régionales où soufflent encore parfois le vent lointain de la tradition et aussi les cérémonies du 11 novembre dans nos villages.  La célébration du culte des morts dans le cadre familial et communautaire raffermit les liens de la famille et du clan, mais sans la nature comme socle – socle profondément ancrée – un pan immense de nos plus antiques traditions nous échappera et nous demeurerons déracinés.

Martin Issartel

https://institut-iliade.com/les-fetes-et-traditions-automnales-en-europe/

lundi 24 janvier 2022

Le problème de la double citoyenneté romaine en droit romain

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Un des gardiens du portail d'entrée (bas-relief de Robert Aitken, 1935)
National Archives Building, Washington DC 

Suite à la guerre des alliés (81-89), la citoyenneté fut octroyée aux hommes libres d'Italie. Apparut alors un problème épineux : le Romain était lié à deux droits, celui de la Cité aux sept collines et celui de son lieu d'origine (origo). Les conflits d'autorité proliférèrent après les guerres d'Octave et d'Antoine dont l'Empire est issu. Le prince concéda la citoyenneté à ses vétérans, des provinciaux ou des polis pérégrines. Les nouveaux "Romains" demeuraient citoyens de leurs communautés d'origine mais, curieusement, étaient libérés de toutes obligations fiscales envers celles-ci comme envers Rome. Ainsi naquit une caste de privilégiés provinciaux qui accapara les magistratures rémunératoires ; par ex., en Cyrénaïque, 215 “Romains” contrôlaient les tribunaux, se présentant tour à tour comme juges, accusateurs ou témoins, selon l'affaire (1).

 Comment se concilièrent les différentes coutumes de l'Empire ? Pour répondre à cette question, nous effectuerons un petit périple historiographique de Mommsen à nos jours. L'extension de la citoyenneté romaine atteignit son optimum avec la constitution antinonienne de 212 ; nous évoquerons les rejaillissements de ce texte.

À l'aurore fut Mommsen… Il y a un siècle, ce génie très, trop, systématique exposait sa théorie de l'origo dans la troisième édition de son Rechtsstaat. Selon lui, la citoyenneté romaine eut été incompatible avec toute autre. Le Carthaginois qui recevait le droit de cité romaine cessait par là même d'être Carthaginois. Inversement, un Romain n'obtenait pas une citoyenneté pérégrine sans qu'il ne perdît la sienne. Auguste aurait par la suite rendu conciliable la citoyenneté romaine avec les autres droits de cité, qu'ils fussent latins, pérégrins ou autonomes. Ainsi, sous le principat, notre susdit Carthaginois aurait pu devenir Romain tout en restant Carthaginois (2).

Depuis, les découvertes épigraphiques, papyrologiques ou archéologiques ont démenti la théorie de l'éminent historien allemand, qui, d'ailleurs, en ce cas précis, ne se basait sur nul document (il n'empêche que le Rechtsstaat reste, sur bien des points, un outil précieux, un monument et non un cénotaphe ; son raisonnement pêchait par son caractère universel et absolu ; Mommsen pensait selon les catégories de son temps, qui sont encore souvent les nôtres) ; à son sens, la souveraineté était un concept totalitaire et, conséquemment, deux droits de cité (d'État) ne pouvaient que s'exclure, que l'un s'assujettissât à un autre, même aussi éminent que Rome, était impossible (3). Plus souvent qu'à leur tour, les historiens du XIXe siècle, et souvent les érudits plus proches de nous, sont restés interdits devant le portail de la pensée tudesque !

La table de Rhosos nous a sauvegardé un texte qui octroyait à Seleukos, un général qui avait participé à toutes les campagnes d'Octave, la citoyenneté romaines et quelques privilèges dont l'un concerne particulièrement notre sujet : il aurait pu requérir, à son choix, devant un tribunal de sa nation, un tribunal romain ou le tribunal d'une ville libre. Le privilège (le choix de ses juges !) eût été exorbitant s'il n'avait été limité : soit Seleukos ne le détenait que pour les litiges commis pendant son absence (durant une campagne militaire) soit il n'aurait été valable qu'à titre de défendeur. Il appert que notre général et ses descendants, pour trainer quelqu'un en justice, devaient s'adresser aux tribunaux locaux, donc malgré qu'ils devinssent citoyens romains, ils demeuraient soumis aux lois nationales ; au plus, disposaient-ils d'un recours devant les magistrats romains (4). De même, une ville, née et constituée en dehors de l'orbe romaine, accédant au statut de municipe ou de colonie romaine, conservait sa coutume et ses cadres administratifs (5).

L'existence des divers droits locaux fut bien établie par Arango Ruiz, Taubenschlag et Schönbauer, quoique le premier considérât qu'ils ne subsistaient que par la grâce d'une “tolérance” romaine. Notre auteur, plus juriste qu'historien, commit les mêmes fautes que Mommsen ; il considéra que l'Édit de Caracalla supprimait toutes les coutumes locales (6). Or, une lettre de Gordien III, découverte à Aphrodisias, donnerait raison à ses contradicteurs : l'empereur s'y référait aux senatus-consultes et aux constitutions de ses prédécesseurs afin de donner aux coutumes locales la valeur de loi (7).

Taubenschlag a étudié le problème pour l'Égypte, région où la documentation papyrologique abonde. Les citoyens romains sont généralement cités dans les papyrus avec la mention de la tribu romaine à laquelle ils étaient rattachés (tout citoyen romain était d'office rattaché à l'une des trente-cinq tribus romaines, même s'il habitait au fin fond de l'Ibérie ou de la Cappadoce). Un nouveau citoyen romain originaire d'Alexandrie se disait Alexandrinam civitatem romanam ; un Grec s'affirmait par ex. Hermopolites et Romaios. L'empereur pouvait concéder la citoyenneté romaine mais nous ne connaissons aucun cas où il octroya le droit d'origo ; comme si la première dépendait de la souveraineté éminente d'un demi-dieu et que la seconde fût issue de la terre et du sang (8).

Autre preuve d'une matérialité incontestable (elle est en bronze !) : la table de Banasa (Maroc), découverte en juillet 1957 : 53 lignes couchées, d'une lecture certaine. La plaque, destinée à l'affichage, concernait l'accès à la citoyenneté romaine d'une famille berbère de la tribu des Zegrenses, les “Julianus”. Nos nouveaux citoyens, auparavant justiciables selon la coutume de leur tribu, traiteraient dorénavant leurs affaires, au privé comme au pénal, devant des magistrats romains. Ils auraient eu la capacité de tester, de recevoir des legs romains, d'acheter des terres dans l’ager publicus. Ils acquerraient une égalité formelle par rapport aux Romains de souche. Perdaient-ils pour autant leurs anciens droits ? Non. Seston déduisit quatre conséquences de ce texte :

  1. Une loi garantissait l'existence des droits coutumiers ; ils n'existaient donc pas, par le simple effet de la tolérance romaine, comme l'affirmait un peu trop péremptoirement Arango Ruiz, qu'infirma par la suite le document d'Aphrodisias.
  2. Le citoyen n'était pas nécessairement, comme on l'a cru longtemps, le civis d'une cité puisque nos Juliani étaient originaires d'une famille de nomades ou de semi-nomades.
  3. Il n'existait pas de contradiction entre droit d'empire et droits locaux.
  4. Le quatrième point nous amène à parler du fameux édit de Caracalla : sa clause de sauvegarde était une garantie que rien ne serait changé pour le nouveau citoyen, en raison de sa nouvelle dignité (9).

Du texte de la constitution antinoninienne, nous ne possédons qu'une laconique note d'Ulpien : « Ceux qui vivent dans le monde romain ont été faits citoyens romains par une constitution de l'empereur antonin » (10) ! Les chercheurs ont même hésité sur la datation du texte : été ou automne 213 pour Seston (11), entre mars et juillet 212 pour Follet (12). Longtemps, ils espérèrent posséder une copie qui eût été couchée, sur le Papyrus Giessen 40, document fameux qui suscita moultes interprétations et lectures (13) ; actuellement, si les érudits ne s'entendent pas sur la nature exacte du document (copie, préface, commentaires, …), ils s'accordent toutefois pour dire qu'il ne s'agit pas du texte original de l'édit de Caracalla. Malgré cela, on peut aborder le document en tant que tel, comme source indirecte. Jacques propose la formulation suivante du contenu du texte : « Je donne à tous les pérégrins qui sont dans le monde (œkoumène) le droit de cité des Romains sans détriment pour les droits de leurs communautés, les déditices mis à part » (14).

Pour évaluer la portée de la décision de Caracalla, il nous faudrait connaître le nombre d'esclaves et de déditices ; le statut des premiers nous est connu, non leur nombre ; celui des seconds est fort mystérieux. Les déditices classiques étaient des esclaves flétris par une condamnation ; même affranchis, la citoyenneté leur restait interdite. Les déditices pérégrins étaient constitués par les peuples vaincus (15) ; en Égypte, l’infamie de leur condition était sanctionnée par un impôt supplémentaire (16). Tout aussi inexplicable est la présence de pérégrins dans l'Empire après 212 (17).

Si une approche quantitative semble impossible, nous évaluons toutefois l'ampleur de la mesure. Tout d'abord, nous sommes certains qu'elle eut des effets immédiats, par ex., à Athènes, le nombre de nouveaux citoyens (que l'on repère facilement car ils prirent presque tous le nom de la gens Aurelia) sur les listes d'éphèbes augmentent de manière prodigieuse (18). Du reste, nous citerons Sherwin-White qui, selon nous, dans son style romantique, exprima parfaitement la révolution qu'occasionna l'édit de Caracalla :

 « L'empire serait agité de convulsions, brisé, ébranlé partiellement ou totalement, progressivement, mais il resterait quand même une conception de l'unité et de la grandeur de Rome, qui inspirerait les hommes à vouloir rassembler les morceaux. L'importance de Caracalla, c'est, qu'en complétant le processus amorcé depuis un siècle, il hissa la maiestas populi Romani sur la base la plus large qui soit. L'élément unificateur qui rapprochait les constituants très divers de l'Empire, c'était l'intérêt commun dans Rome ; l'édit de Caracalla identifiait l'ensemble de la population de l'Empire à Rome et fournissait de la sorte le fondement juridique qui développera ultérieurement l'idée de Romania. La chose pouvait apparaître malhabile à l'époque et sans doute un peu prématurée mais elle était incontestablement grandiose ; son importance est apparue au moment des invasions, lorsque les habitants de l'Empire, voyant ce qui les différenciaient des barbares, savaient qu'ils étaient les vrais Romani, et non seulement tels par simple courtoisie » (19).

Ici s'achève notre petit périple ; nous osons croire que notre quête ne fut point divagation. L'existence de la double citoyenneté est bien établie ; évidemment l'historien n'imagine pas avec exactitude comment les anciens vécurent cette situation, écartelés entre une citoyenneté romaine commune à presque tous les hommes libres, et une origo qui les enracinait en leur terroir, en une culture natale. Pour la première, il aurait sacrifié sa vie, la seconde dominait, envahissait sa vie quotidienne ; pourtant, l'Empire était présent près de sa domus : ses magistrats essaimaient dans les provinces, l'armée gardait ses frontières, la culture se diffusait au sein de la nobilitas. Le sentiment de la différence, qu'évoque Sherwin-White, fut admirablement exprimé dans les lettres de Sidoine-Apollinaire (20).

 Frédéric Kisters, Vouloir n°80-82, 1991.
Notes :

(1) F. Jacques, J. Scheid, Rome et l'intégration de l'Empire (44 av. J. C. - 260 ap. J.C.), t. I, Les structures de l'Empire romain, PUF, 1990, pp. 211-212 ; F. de Visscher, Les édits d'Auguste découverts à Cyrène, Belles Lettres, 1940.
(2) T. Mommsen, Le droit public romain, tr. P. F. Girard, 3e éd., Paris, Ernest Thorn, 1889, t. VI, 1, p. 145 ; t. VI, 2, pp. 265-268 ; t. VI, 2, pp. 329-332.
(3) F. de Visscher, Le statut juridique des nouveaux citoyens romains et l'inscription de Rhosos, in : L'Antiquité classique, t. XIII, 1944, pp. 13-18 ; complète et précise dans F. DE VISSCHER, Les édits d'Auguste..., op. cit., pp. 108-118.
(4) F. de Visscher, Le statut..., Ant. cl., t. XIII, 1944, pp. 21-32 (restitution du texte) ; t. XIV, 1945, pp. 29-35 (nature et caractère du document ; entre 34-36 ap. J.C.), pp. 35-48 (privilèges de Seleukos) ; pp. 49-59 (exploitation du document).
(5) F. de Visscher, Le statut..., Ant. cl., op. cit., t. XIV, 1945, pp. 57-58. Voir aussi Dieter Nörr, Imperium und Polis in der Hohen Prinzipatszeit, 2e éd., Munich, Beck, 1969, pp. 123 (Münchener Beiträge zur Papyrusforschung und Antiken Rechtsgeschichte, Heft 50) qui se départit fort bien des concepts juridiques modernes.
(6) Arango-ruiz, Storia del diritto romano, 7e éd., Napoli, Dott. E. Jovene, 1957, pp. 338-341 et notes ajoutées à la 7e éd., pp. 424-427, dans laquelle il répond aux thèses de E. Schönbauer, Deditizien, Doppelbürgerschaft und Personalitätsprinzip, in Journal of Juristic Papyrology, t. VI, 1952, 17 ff. ; id., Rechtsentwicklung in der Kaiserzeit, in Journal of Juristic Papyrology, t. VII-VIII, 1954, 107 ff et 137 ff. ; id., Municipia und Coloniae in der Prinzipatszeit, in Anzeiger der Österreichischen Akademie der Wissenschaften in Wien, Philos. Hist. Klasse, n°2, 1954, 34 ff.
(7) E. Kenan, J. Reynolds, A Letter of Gordian III from Aphrodisias in Caria, in Journal of Roman Studies, t. LIX, 1969, pp. 56-58.
(8) R. Taubenschlag, The Law of Greco-Roman Egypt in the Light of the Papyri 332 BC - 640 AD, 2e éd., Varsovie, Panswowe Wydawnictwo Naukowe, 1955, pp. 586-595, avec un abondant appareil critique, vieilli pour les travaux mais non pour les papyrus.
(9) W. Seston, M. Euzennat, La citoyenneté romaine au temps de Marc-Aurèle et de Commode et après la Tabula Banasitana, in Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, nov-déc. 1961, pp. 317-321 et in Scripta varia. Mélanges d'histoire romaine, de droit, d'épigraphie et d'histoire du christianisme, Rome, École française de Rome, 1980, pp. 77-84 (Coll. de l'École française de Rome, 43). La table comprend 3 textes :

  1. Une lettre de Marc-Aurèle et Lucius Verus au procurateur de Maurétanie Tingitane, Coédius Maximus en réponse à la demande du Zegrensis Julianus (168-169 ap. JC).
  2. Marc-Aurèle et Commode répondent à la requête d'Aurélius Julianus (sans doute fils de Julianus le Zegrensis) et écrivent au procureur Vallius Maximiamus. Le Berbère demandait la citoyenneté pour lui-même, sa femme et ses enfants. L'Empereur demanda un complément d'information, entre autres choses, l'âge de l'éventuel bénéficiaire (an 177).
  3. Extrait des régistres impériaux, douze signatures apposées au bas de l'acte (6 juillet 177).

    Un certain nombre d'éléments nouveaux furent apportés par A.N. Sherwin-White, The Tabula of Banasa and the Constitutio Antoniniana, in Journal of Roman Studies, LXIII, 1973, pp. 86-98.

(10) Ulpien, Digeste, 1, 5, 17.
(11) W. Seston, Marius Maximus et la date de la Constitutio Antoniniana, in Mélanges d'archéologie, d'épigraphie, d'histoire, offerts à Jérôme Carcopino, Paris, 1966, pp. 877-888 ou Scripta Varia, pp. 65-76.
(12) J. Follet, Athènes au IIe et au IIIe siècle. Etudes chronologiques et prosopographiques, Belles Lettres, 1976, pp. 64-72.
(13) C. Sasse, Literaturberichte zur Constitutio Antoniniana, in Journal of Juristic Papyrology, t. 14, 1962, 109 ff ; t. 15, 1965, 329 ff ; a compté 90 études !
(14) F. Jacques, J. Scheid, op. cit., p. 284.
(15) Gaïus, Institutes, I, pp. 13-15.
(16) Taubenschlag, op. cit., p. 588.
(17) F. Jacques, J. Scheid, op. cit., p. 285.
(18) J. Follet, op. cit., pp. 63-107. Le nombre des Aurelii était infime avant 210-211. Ils appartenaient le plus souvent à quelques grandes familles qui avaient acquis la citoyenneté romaine. Après 212, leur nombre s'accroît prodigieusement.
(19) Sherwin-White, The Roman Citizenship, Oxford, Clarendon Press, 1939, pp. 223-224. L'auteur a sorti une nouvelle édition ; id., The Roman Citizenship, 2e éd., Clar. Press, 1983 ; pour notre sujet, voir pp. 297-386.
(20) Sidoine Apollinaire, Epistolae et Carmina, éd. Chr. Luetjohann et corr. B. Krusch, Berlin, 1887 (MGH, Auctores antiquissimi, VIII).

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/87

mardi 20 juillet 2021

Néron (Catherine Salles)

 

Catherine Salles enseigne la langue et la civilisation latines à l’université de Paris X Nanterre. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages, tous consacrés à l’Antiquité romaine. Cette fois, elle signe une biographie de Lucius Domitius Ahenobarbus, plus connu sous le nom de Néron, né le 15 décembre 37 et mort le 9 juin 68.

Depuis deux mille ans, aucun empereur romain, à l’exception d’Auguste, n’a suscité autant d’études que le dernier représentant de la famille impériale Julio-claudienne. Tour à tour historiens, dramaturges, romanciers, cinéastes, selon leur sensibilité et leurs convictions, ont choisi Néron comme sujet de leurs œuvres.

Pline l’Ancien n’avait pas hésité à mettre sur le même plan Caligula et Néron, qualifiés par lui de “fléaux du genre humain”. Considéré comme l’Antéchrist par les chrétiens, Néron a offert la figure la plus emblématique du crime et de la perversité. Néron a été un assassin, sacrifiant en particulier son frère Britannicus, sa mère Agrippine, son épouse Octavie, et bien d’autres victimes éliminées au gré de sa politique. Néron a aussi procédé à la première persécution des chrétiens. Personnage obscur et complexe, Néron ment, assassine, extermine, guidé par la crainte des réactions de son entourage et du peuple romain.

C’est ce règne étonnant, à la fois terrifiant et burlesque, que décrit ce livre. Au passage, Catherine Salles tord le cou à quelques idées reçues et explique que Néron n’est pas responsable de l’incendie de Rome.

Néron, Catherine Salles, éditions Perrin, 288 pages, 23 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/neron-catherine-salles/109498/

jeudi 8 avril 2021

Un héros français : Julius Sacrovir

 

(Evariste-Vital Luminais, Combat de Gaulois et de Romains)

Dans la longue galerie des héros de l’histoire de France, Julius Sacrovir est sans doute l’un des plus défigurés par l’erreur. L’historiographie romantique du XIXe siècle le redécouvrit et en fit un héros de l’indépendance nationale contre l’occupant romain.

Rien de plus faux ! La grandeur de Sacrovir, ce qui en fait un digne héros de notre histoire, est ailleurs.

Qui était-il ? Né sans doute à la fin du Ier siècle avant Jésus-Christ, sous le règne d’Auguste, il mena une révolte contre le pouvoir romain et le pouvoir de sa cité, celle des Éduens, en l’an 21 après la naissance de Jésus Christ. Son patronyme était celtique (Sacrovir) et romain (Julius). Cette romanisation du prénom n’était pas un goût, elle signalait sa citoyenneté romaine.

D’après Tacite, le seul auteur latin à avoir parlé de Sacrovir, la famille de ce personnage fut reçue dans le peuple romain de longue date, pour sa vertu.

On peut raisonnablement penser que la famille de Sacrovir reçut la citoyenneté durant la guerre des Gaules, où les Éduens, leur peuple, était allié de César. D’ailleurs, ce nom de Julius souligne une adoption par César lui-même, ou par un membre de sa famille. C’est donc le conquérant qui fit entrer les Sacrovir dans le monde des citoyens romains.

Le Julius Sacrovir qui nous intéresse, et dont nous ignorons le prénom, était « d’illustre naissance », nous raconte Tacite, et possédait de grands biens. C’était donc un des personnages majeurs du peuple éduen. Le fait même qu’il soit mentionné par Tacite, qui n’est pas contemporain des événements qu’il relate, mais a eu accès à des archives ou des témoins directs, milite en faveur de cette illustre origine.

Quel était alors le contexte dans lequel vivait Sacrovir ? La Gaule, soumise à Rome, vivait dans la paix. Les seules troupes romaines présentes étaient les huit légions stationnées sur le Rhin, soit environ 40 000 hommes sans compter les auxiliaires, donc peut-être le double d’effectifs militaires, le long de la frontière germanique, et une cohorte de 500 hommes à Lyon, pour tout effectif romain à l’intérieur du territoire.

L’empereur régnant était Tibère, soucieux de ne pas accroître les impôts dans l’empire. A ce sujet, d’après l’historien Dion Cassius, Tibère aurait déclaré au Sénat de Rome : « Je veux tondre mes moutons, non les écorcher ».

Dans la Gaule, on construisait partout, des voies, des aqueducs, des temples, des théâtres et des cirques, des villas à la romaine. Les grandes familles gauloises payaient cela de leurs deniers.

Sacrovir avait ce spectacle devant les yeux puisque dans les 14 hectares de l’enceinte d’Augustodunum (Autun), dont la construction avait été décidée par Auguste peu avant, on s’activait à la construction de monuments parmi les plus beaux de la Gaule celtique.

Pour autant, la situation gauloise présentait quelques motifs d’énervement populaire contre le pouvoir romain.

D’une part, malgré la paix, on vivait, depuis des années, dans l’alarme et la crainte d’une invasion germanique. Les légions de Varus avaient été vaincues et exterminées en l’an 9 après la naissance de Jésus-Christ par le chef germain Arminius, citoyen romain d’origine germanique révolté contre Rome, à la bataille du Teutobourg. Depuis, les généraux romains avaient multiplié les expéditions de l’autre côté du fleuve. Cette guerre a très probablement augmenté la pression du recrutement d’auxiliaires gaulois pour aller se battre aux frontières, ainsi que les contributions exceptionnelles. Plusieurs éléments de la révolte semblent le démontrer.

D’autre part, l’empereur Tibère venait de faire interdire le druidisme. Certes, il ne s’agissait là que d’une seule part de la religion gauloise. L’interdiction du druidisme ne remettait pas en cause le culte des dieux, ni les lieux sacrés. Mais le druidisme était l’ordre sacerdotal spécifique au monde celte. Etait-il entré en décadence ou encore vaillant ? On ne le sait pas. Ce qui est certain, c’est qu’avec le druidisme interdit, toute la hiérarchie religieuse gauloise était perturbée, car les bardes et les devins, membres de cette hiérarchie, s’ils n’étaient pas interdits, perdaient ainsi leur colonne vertébrale et leurs maîtres. La divination officielle, le culte et la justice sacrée devenaient proscrits. Faute de cet ordre visible, la divination clandestine et les pratiques magiques, interdites également par le pouvoir romain, allaient sans doute fleurir. Pour des esprits raffinés comme Sacrovir, ce devait être une cause de scandale.

C’est dans ce contexte que Julius Sacrovir, en l’an 21, s’entendit avec un autre gaulois, Julius Florus, issu du peuple des Trévires, pour organiser un soulèvement. Florus devait faire entrer le nord de la Gaule en rébellion. Sacrovir la partie centrale et est. Combien étaient-ils de conjurés ? Tacite ne le dit pas. Il est en revanche plus explicite sur leurs motivations. Point d’indépendance nationale, mais le désir de revenir aux anciennes libertés de leurs peuples et de voir abolir les contributions extraordinaires. On en conclut que la menace germanique avait fait peser des impôts spécifiques sur ces peuples proches de la frontière, et que sans doute le gouvernement impérial avait resserré son emprise locale pour des questions de sûreté que les conjurés jugeaient désormais inutiles. Il n’est en revanche nulle part question de l’indépendance. Pourquoi d’ailleurs l’auraient-ils voulue puisqu’ils étaient citoyens romains ?

Le caractère anti-fiscal de la révolte est renforcé par la composition des troupes de Sacrovir. Celui-ci, en effet, s’était entouré de tous ceux que les impôts écrasaient ou de ceux qui avaient été ruinés par eux. Or, Rome ne faisait pas payer les mendiants ou les esclaves, ni ceux que la vie avait rendus trop pauvres pour payer. Elle s’acharnait au contraire sur les propriétaires terriens, les commerçants et les artisans aptes à payer grâce à leurs terres ou leurs recettes en numéraires. Sacrovir a donc groupé autour de lui des gens de bien, qui ne pouvaient plus fournir les taxes exigées pour la défense du territoire. Sa révolte fut un soulèvement d’hommes libres, socialement enracinés.

Etait-il seul à dénoncer ce poids de l’impôt ? Non. Les tribus des Andécaves et des Turoniens se révoltèrent d’abord. La révolte devait être faible, cependant, puisque le légat Acilius Aviola, avec une seule cohorte, basée sur le Rhin, réduisit les Andécaves, tandis que les Turoniens furent vaincus par le légat Varron soutenu par des auxiliaires gaulois menés entre autres par… Sacrovir. Celui-ci agissait-il par dissimulation, comme le prétend Tacite ? Ou bien considérait-il que seule valait la lutte en faveur des libertés éduennes ? On peut se mettre d’accord avec Tacite, car s’il avait voulu simplement privilégier les Éduens, pourquoi se serait-il mis d’accord avec Florus afin de coordonner leur révolte ? L’heure n’était simplement pas venue.

Cependant, les deux compères n’unirent pas leur force le moment venu. Florus attaqua le premier, en l’an 21, tentant de corrompre un corps de cavalerie gauloise basée à Trêves, dans les provinces germaniques. Mais peu le suivirent. C’est donc avec la foule de tous ceux qui étaient attachés aux intérêts de sa maison, de tous ses clients, qu’il entama le combat. Il prit le maquis avec eux dans la forêt des Ardennes.

Le soulèvement avait sans doute plus d’importance, car cette fois, Varron, adjoint de Silius, déplaça plusieurs légions du Rhin vers les Ardennes, avec un corps de troupe trévires, du même peuple que Florus donc, mais mené par Julius Indus, ennemi personnel de Florus. Comme on le voit, le peuple trévires était divisé sur la question de la révolte et c’est un de ses chefs qui courut sus au révolté.

Florus, vaincu, se donna la mort.

Sacrovir agit de son côté, avec plus de succès. Ayant réussi à soulever une partie des troupes éduennes, il put s’emparer d’Augustodunum, retenant en otage la population. La ville était alors un centre culturel majeur, réunissant la jeunesse aristocratique de toute la Gaule pour y étudier.

D’après Tacite, qui exagère sans doute ses chiffres, Sacrovir disposait de 40 000 hommes, dont un cinquième était équipé comme les légions. Ce détail doit nous alerter sur la nature du soulèvement. L’équipement du légionnaire coûtait fort cher, et ces hommes équipés comme tels avaient sans doute dû payer leur armement. C’était le soulèvement des gens nés, la première révolte bourgeoise et aristocratique dont nous ayons trace dans nos annales nationales.

Devant l’ampleur du soulèvement éduen, les légions vainqueurs de Florus étaient désemparées et Varron, circonspect, laissa le commandement au légat Silius. A Rome on parlait d’un soulèvement général de la Gaule, ce qui était évidemment exagéré.

Silius réunit deux légions, soit 10 000 hommes, sans doute plus avec les auxiliaires, et marcha sur Augustodunum, dévastant au passage le pays séquane (dans l’actuel Jura), tribu traditionnellement soumise aux Éduens et dont on devine, par ce détail, qu’elle avait été également entraînée dans la révolte.

En homme visiblement habitué à se battre, Sacrovir fit route au devant de Silius et plaça ses troupes à 12 milles d’Augustodunum (soit un peu moins de 16 km), les effectifs les mieux armées et les plus structurés sur les ailes et en première ligne au centre du corps de bataille, la foule des révoltés mal armés en deuxième ligne.

Tacite mentionne Sacrovir caracolant sur un cheval blanc, entouré de tout un état-major. La révolte, définitivement, prenait de l’importance.

Pourtant, tout prit fin au premier choc. Silius, en un assaut, défit les troupes éduennes, qui se débandèrent. Sacrovir, réfugié dans Augustodunum, se donna la mort pour ne pas être livré aux Romains, plusieurs bâtiments de la ville étant enflammés à l’approche des légions.

L’affaire, au total, n’avait sans doute duré que quelques semaines, car Tibère put donner en un discours au Sénat et le détail du soulèvement et la nouvelle de son écrasement.

Voici rétabli dans sa vérité toute en nuance le récit de la révolte de Julius Sacrovir, héros français parce qu’homme libre, figure de notre galerie de grands ancêtres, combattant des libertés locales contre l’étatisme et le fiscalisme (si tant est que ces deux termes contemporains puissent avoir un équivalent dans la Gaule du Ier siècle.) .

https://gabrielprivat78.wordpress.com/2015/11/23/un-heros-francais-julius-sacrovir/