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mercredi 16 avril 2025

Des munitions pour le combat spirituel, par Anne Brassié

 

Les Prophètes du passé, par Barbey d'Aurevilly

Par temps déchaînés où l’absurde le dispute à l’aveuglement il nous faut de solides et heureuses lectures. Je vous en propose deux, Les prophètes du passé de Barbey d’Aurevilly aux éditions de la Onzième Heure et Léon Daudet, critique littéraire, par Anne Le Pape aux éditions de Flore.

Deux bons jouisseurs qui se convertissent, à peu près au même âge, Barbey grâce à l’ordination de son petit frêre et Daudet suite à sa rencontre avec Maurras, (Il entre dans la lumière après trente six ans d’obscurité !)

Ce sont deux plumes incisives revigorantes en un moment où la plupart des écrivains nous proposent du narratif ennuyeux à souhait. Le dernier Makine échappe à ce travers, son Prisonnier du rêve écarlate (le parti communiste) est magnifique.

Joseph de Maistre et Bonald, Chateaubriand et Lamennais

La Restauration ayant échoué, Barbey nous en explique les raisons, et nous offre quatre portraits d’écrivains réactionnaires, Joseph de Maistre et Bonald, Chateaubriand et Lamennais. Ces prophètes sont nécessaires, écrit Barbey, pour les nations usées physiquement par le temps et spirituellement par l’amour de l’erreur. » Rien n’a changé ! Pour Barbey Dieu nous donne le passé et le présent mais l’avenir lui appartient, croire comme les progressistes que l’on va changer l’avenir est donc d’un orgueil stupide. « On n’a pas progressé parce qu’on a vieilli, on a progressé parce qu’on a élevé son sens moral ». Il faut donc aux vieilles nations des prophètes du passé.

Pour l’écrivain, la vérité politique n’est qu’une simple déduction de la vérité religieuse. Son portrait de Xavier de Maistre est réjouissant et encore une fois si éclairant pour notre siècle. C’est le christianisme qui a fait l’Europe, la révolution l’a voulu détruire mais le désordre ne peut durer éternellement… Il y a « des faits historiques devant lesquels, la Philosophie n’a plus qu’à baisser ses yeux de taupe et son orgueil encore plus aveugle que ses yeux… Tout annonce que l’ordre des choses établi en France ne peut pas durer et que l’invincible nature doit ramener la monarchie. »

Louis de Bonald rappelle que toute politique doit protéger la famille, la propriété et le pays. Ni Macron, ni ses prédécesseurs, ni l’Assemblée nationale ne l’ont lu, quel dommage, ils font tout le contraire. Pour Bonald , « la Révolution a commencé par la déclaration des droits de l’homme, elle ne sera finie que par la déclaration des droits de Dieu. » Nous sommes donc bien encore en période révolutionnaire.

Chateaubriand et Lamennais sont célébrés eux aussi mais raillés pour avoir voulu être du monde, de leur temps après avoir écrit deux beaux livres. Pour Barbey « l’on ne doit jamais, quoi qu’ il en coûte, se démettre de soi même. » Le Génie du Christianisme du premier et L’Indifférence de Lamennais éblouissent Barbey par leur radicalité. Il y a deux hommes en Chateaubriand, « l’homme de l’Histoire qui célèbrent dix huit siècles de chrétienté et l’homme des chimères de son temps. « Il a proclamé le Génie du Christianisme à la face d’une société fatiguée de guillotine et de Néant, ces deux aboutissants de la philosophie. » Puis il penche vers le libéralisme et la Monarchie selon la Charte comme si cela était un code de vérité politique. » Il avait pourtant écrit dans Les Progres de la Révolution : « Le libéralisme marche désormais vers un bien autre but: l’abolition du catholicisme. »…

Vient ensuite le portrait d’Antoine Blanc de Saint Bonnet et son livre La Restauration française qui prêche la morale chrétienne comme solution définitive de l’économie politique. « Le capital n’est pas une accumulation de richesses mais une accumulation de vertus. »

Pour Barbey, Saint Bonnet eut l’idée de génie suivante : » »Il y avait quelque chose qui s’appelait la morale chrétienne et quelque autre chose qui s’appelait l’Economie politique. Mais avoir trouvé leur point de jonction et les avoir adossées l’une à l’autre, avoir fait scientifiquement, historiquement, DE TOUTES MANIERES, d’une prescription de la morale chrétienne, la solution définitive de l’Economie politique, ….voilà le tour de force ….de ce prophète du passé. »

Ces écrivains magnifiques nous rappellent que « la logique (philosophique) est cette clé avec laquelle on ne rentre jamais que chez soi . » ! « Après l’hérésie il y eut la philosophie qui est l’hérésie continue. Tel est le mal actuel, le mal suprême, tel le caractère distinctif et profond de la philosophie moderne, se posant à la place de l intelligence. »

Bien d’autres trésors vous attendent dans ce livre comme les portraits de Rivarol, Pascal, Proudhon, Donoso Cortes et Taine. Taine, le rationnel qui a bien compris que la Révolution « était une voleuse et une assassine sur une échelle de la longueur de la France … on ne veut plus rien payer nulle part mais on veut tout prendre. » Tout rapport avec notre époque contemporaine est évidemment fortuit.

Léon Daudet, critique littéraire

Léon Daudet, critique littéraire

Léon Daudet, critique littéraire, cette belle étude d’Anne Le Pape nous montre un homme libre qui peut aimer la prose d’un écrivain dont il ne partage pas les idées, d’un homme qui ne s’en laisse pas compter, c’est si rare. Daudet était un critique enflammé à qui « les mauvais livres donnent des rages de dents et des coliques néphrétiques. » Les bons livres ont donc l’effet inverse, celui de rendre la sérénité. Vous rencontrerez dans ces pages Bernanos, Bloy, Céline, Claudel, Gide ou Proust. Son analyse de Barbey à la lumière de sa religion est exacte. Nous venons de le voir. Ce dernier écrivait à un ami : « L’inconséquence est toujours lâcheté; la conviction catholique devait s’imposer dans mes actes et ne pas rester stérile dans les hauteurs de mon esprit. » Cela vaudra à Barbey d’être « attaqué par les bigots, espèce assoupie dont les yeux sont fermés au miracle de l’Extraordinaire. » Assez jolie définition de notre foi…

Anne Brassié

https://www.medias-presse.info/des-munitions-pour-le-combat-spirituel-par-anne-brassie/203033/

dimanche 20 août 2023

“Le peuple n’est pour rien dans les révolutions”

 

“Le peuple n’est pour rien dans les révolutions”

Patrick Malvezin, né en 1949, a rédigé une thèse dirigée par Pierre Boutang sur Joseph de Maistre, les conditions ontologiques du recours à la tradition. Il vient de publier un ouvrage sur Joseph de Maistre ou le mystère du gouvernement, Parcours d’une oeuvre et d’une vie. Dans cet ouvrage préfacé par l’abbé Lorans, il revient sur la vie et les oeuvres de Joseph de Maistre, ancien franc-maçon bouleversé par la révolution, confronté au mystère du gouvernement. À la lecture des textes les plus significatifs du magistrat savoisien, l’auteur nous montre l’actualité de la pensée de cet auteur contre-révolutionnaire, devenu un adversaire résolu des Lumières et de la Révolution.  A propos de la contre-révolution, l’auteur cite ces lignes de Joseph de Maistre, tirées des Considérations :

En formant des hypothèses sur la contre-révolution, on commet trop souvent la faute de raisonner comme si cette contre-révolution devait être et ne pouvait être que le résultat d’une délibération populaire. Le peuple criant, dit-on ; le peuple veut, le peuple ne consentira jamais ; il ne convient pas au peuple, etc. Quelle pitié ! Le peuple n’est pour rien dans les révolutions, ou du moins, il n’y entre que comme instrument passif. Quatre ou cinq personnes, peut-être, donneront un roi à la France. Des lettres de Paris annonceront aux provinces que la France a un roi, et les provinces crieront : vive le roi ! A Paris même, tous les habitants moins une vingtaine, peut-être, apprendront, en s’éveillant, qu’ils ont un roi. Est-il possible, s’écrieront-ils, voilà qui est d’une singularité rare ? Qui sait par quelle porte il entrera ? Il serait prudent, peut-être, de louer des fenêtres d’avance, car on s’étouffera. Le peuple, si la monarchie se rétablit, n’en décrétera pas plus le rétablissement qu’il n’en décréta la destruction, ou l’établissement du gouvernement révolutionnaire.

https://lesalonbeige.fr/le-peuple-nest-pour-rien-dans-les-revolutions/

mercredi 16 août 2023

Joseph de Maistre : la nation contre les droits de l’homme, par Marc Froidefont

 

Joseph de Maistre : la nation contre les droits de l'homme, par Marc Froidefont

Marc Froidefont, agrégé de philosophie, est docteur en poétique et littérature. Déjà auteur de Théologie de Joseph de Maistre dont nous vous parlerons probablement prochainement, il vient de signer un excellent petit opuscule intitulé Joseph de Maistre, La nation contre les droits de l’homme.

En quelques chapitres d’une belle écriture qui fait si souvent défaut aujourd’hui, Marc Froidefont s’attèle à montrer à ses lecteurs combien Joseph de Maistre critiquait l’esprit anti-chrétien de la Déclaration des droits de l’homme. Mais cet opuscule fait surtout apparaître à quel point la pensée de Joseph de Maistre s’avère toujours d’actualité. Ainsi, Joseph de Maistre écrivait : ” il ne faut pas oublier que le propre de la langue révolutionnaire est d’employer des mots connus mais toujours en un sens inverse “. Ô combien cela est-il encore constatable aujourd’hui, tant de la part de nos gouvernants de la république française que de celle des élites mondialistes qui prétendent s’occuper de notre bonheur contre notre gré. Et l’on est saisi devant la pertinence prophétique de Joseph de Maistre lorsque celui-ci décrit notre société mortifère : ” Pendant que le fils tue son père pour le soustraire aux ennuis de la vieillesse, sa femme détruit en son sein le fruit de ses brutales amours pour échapper aux fatigues de l’allaitement. 

Marc Froidefont prend soin de rappeler que si Joseph de Maistre s’égara un temps dans la franc-maçonnerie, il s’en démarqua ensuite avec force, devenant une plume contre-révolutionnaire de premier plan. Dans ses Considérations sur la France, Joseph de Maistre démontre qu’une nation peut être châtiée, particulièrement quand, fille aînée de l’Eglise, elle s’éloigne de sa mission divine. Utilisant à plusieurs reprises l’analogie avec la ruche des abeilles, Joseph de Maistre fait apparaître comment un peuple sans souverain est aussi démuni qu’une ruche sans reine.

Toute sa vie, Joseph de Maistre va lutter contre les idées issues de la Révolution française.

Joseph de Maistre : La nation contre les droits de l’homme, Marc Froidefont, éditions La Nouvelle Librairie, 73 pages, 9 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/joseph-de-maistre-la-nation-contre-les-droits-de-lhomme-par-marc-froidefont/178026/

dimanche 16 juillet 2023

Les Idées à l'endroit n°24 : portrait de Joseph de Maistre

 

Les Idées à l'endroit n°24 : portrait de Joseph de Maistre

Homme politique, philosophe, magistrat, historien et écrivain, Joseph de Maistre est considéré comme l'un des pères de la philosophie contre-révolutionnaire. Pour s'attaquer à ce monument de l'histoire et de la littérature, qui mieux qu'Alain de Benoist et ses invités dans le magazine "Les Idées à l'endroit".


https://tvl.fr/les-idees-a-lendroit-n24-portrait-de-joseph-de-maistre

vendredi 23 juin 2023

Les Éditions de Chiré publient un livre consacré à Joseph de Maistre

 

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Au fil des étapes de sa vie et de ses oeuvres, bouleversé par la révolution, Joseph de Maistre fut confronté au mystère du gouvernement et inspiré par lui.

À la lecture des textes les plus significatifs, profonds et magnifiques, de chacune des grandes oeuvres du magistrat savoisien, le lecteur clairvoyant pourra constater, au-delà de toute désuétude, leur actualité supérieure.

Joseph de Maistre (1753-1821) est tout à la fois le plus brillant et le plus énigmatique penseur de la contre-révolution. Comment un jeune magistrat savoyard, initié à la franc-maçonnerie sur ses trente ans, a-t-il pu devenir l'adversaire résolu des Lumières et de la Révolution, en même temps que le plus pénétrant philosophe de l'Histoire en marche ? Celle de nos temps révolutionnaires et postrévolutionnaires. Patrick Malvezin, dans cet ouvrage issu de sa thèse de doctorat, nous invite à redécouvrir l'homme et l'oeuvre, jetant une vive lumière sur le mystère d'une vie et d'une pensée. Une indispensable introduction à l'oeuvre de Maistre.  

Patrick Malvezin est né à Paris en 1949. Après sa thèse à la Sorbonne intitulée : Joseph de Maistre, les conditions ontologiques du recours à la tradition dirigée par Pierre Boutang, il devint professeur, notamment en Afrique, puis directeur de lycée à Issoire, à Saint-Brieuc et enfin du Groupe scolaire l'Estran, une structure brestoise complexe de 3300 élèves. En 2005, Philippe Barthelet, en charge du considérable Dossier H consacré à Maistre, fait tout naturellement appel à Patrick Malvezin pour le chapitre "Politique et Métopolitique".

Joseph de Maistre ou le mystère du gouvernement, Patrick Malvezin, préface de l'abbé Alain Lorans, Editions de Chiré, juin 2023, 380 pages, 29,00 € cliquez ici

http://synthesenationale.hautetfort.com/archive/2023/06/21/les-editions-de-chire-publient-un-livre-consacre-a-joseph-de-6448628.html

vendredi 19 mai 2023

Joseph de Maistre : le droit des nations contre les droits de l’homme

 

Joseph de Maistre : le droit des nations contre les droits de l’homme

« Il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie, s’il existe, c’est bien à mon insu. » Par cette simple phrase, Joseph de Maistre témoigne de son opposition aux idéaux révolutionnaires et universalistes de 1789. Marc Froidefont, agrégé de philosophie et docteur en poétique et littérature, publie un ouvrage remarquable, « Joseph de Maistre. La nation contre les droits de l’homme », sous le sceau de l’Institut Iliade, aux éditions de la Nouvelle Librairie, incitant à redécouvrir le penseur – et surtout le lire.

ÉLÉMENTS : Comment décririez-vous l’influence de Joseph de Maistre sur la pensée politique contemporaine ? Comment ses idées sont-elles perçues dans le monde académique et intellectuel ?

MARC FROIDEFONT. Joseph de Maistre a été sans doute l’un des adversaires les plus résolus de la philosophie dite des Lumières et de son aboutissement : la Révolution française. Certes, il ne fut pas le seul, Burke, Mallet du Pan, Bonald, Chateaubriand et tant d’autres, ont aussi écrit des textes importants contre les idées nouvelles. Joseph de Maistre, cependant, par la qualité exceptionnelle de son style, par ses réflexions à la fois politiques, philosophiques et religieuses, et surtout par la hauteur de son point de vue, domine de loin tous ses contemporains.

Son influence, s’il est possible de la définir en peu de mots, consiste en un refus de soumettre la politique, si l’on entend par ce terme, la vie des hommes en société, à la puissance de la seule raison. Ce n’est pas que Maistre dédaigne la raison, beaucoup s’en faut, la raison est ce qui fait la dignité de l’homme. Cicéron disait déjà que la raison est ce qui différencie l’homme des animaux, et, ajoute Maistre, ce qui le rend égal, ou presque égal, aux anges. L’homme, néanmoins, n’est pas que pur esprit, il est articulé à un corps, lequel exprime en lui les besoins et les tendances liés à son animalité. Maistre suit d’assez près Buffon quand ce dernier montre, dans ses travaux scientifiques, que tous les êtres vivants, végétaux comme animaux, vivent les uns et les autres en lutte perpétuelle, de sorte que vivre, c’est tuer. Certes l’homme peut dominer ses instincts animaliers grâce à sa volonté, mais, remarque Maistre, à la suite de saint Paul et de Pascal, cette volonté est affaiblie, voire blessée, par les suites du péché originel. Il s’ensuit que ne considérer que la seule raison dans le domaine de la politique, c’est oublier une part essentielle de l’homme, à savoir ce qui en lui résiste à la raison, c’est-à-dire son égoïsme ou, comme dit Maistre, son cœur toujours rebelle.

Toutes les théories politiques qui se fondent sur la seule raison, qui, par exemple, en appellent au progrès, à une meilleure organisation de la société, etc., sont radicalement fausses. Elles oublient que si l’homme, grâce à la raison, veut le bien, il fait pourtant le mal, à cause d’une volonté défaillante.

Il faut donc voir l’homme tel qu’il est, et non pas tel qu’on voudrait qu’il fût. Ce qui compte, en politique, dit Maistre, c’est l’expérience, ce sont les enseignements de l’histoire, laquelle nous apprend que la vie des nations n’est qu’un torrent de sang, qu’une suite perpétuelle de guerres. Toutes les théories politiques qui prétendent apporter le bonheur sur terre sont non seulement fausses, mais dangereuses et nocives : en voulant tout organiser selon la seule raison, elles forcent la nature de l’homme et n’aboutissent qu’à la terreur dont la Révolution française est un sinistre exemple.

Comment le monde académique et intellectuel perçoit-il aujourd’hui Joseph de Maistre ? À la fin du siècle dernier, le philosophe Boutang citait souvent Joseph de Maistre dans ses cours à la Sorbonne, c’est ainsi que je l’ai moi-même découvert. Toujours en Sorbonne, le professeur Pierre Glaudes a édité, il y a quelques années, un remarquable recueil des principaux écrits de Maistre, chaque texte étant accompagné d’explications détaillées. Il reste cependant beaucoup à faire pour que le public cultivé redécouvre Joseph de Maistre !

ÉLÉMENTS : Vous vous attardez sur la façon dont la philosophie aristotélicienne a influencé sa pensée. Qu’est-ce que Joseph de Maistre en a tiré ?

MARC FROIDEFONT. Les sources de la pensée de Maistre sont nombreuses. Maistre lisait les auteurs grecs et latins dans leur langue même, et était familier des écrits de Platon, de Cicéron, de Plutarque, d’Augustin, et de bien d’autres auteurs, notamment d’Origène et aussi des Pères de l’Église, en particulier des Grecs. Aristote cependant lui a été particulièrement utile pour réfuter les idées de Rousseau. Ce dernier prétendait qu’avant l’apparition des sociétés, les hommes, bons par nature, vivaient isolés les uns les autres, et que peu à peu, ils se rassemblèrent, et qu’à partir de là commencèrent les inégalités sociales. Cette théorie, dont on ne sait pas si Rousseau la tenait pour vraie historiquement ou s’il ne la considérait que comme une hypothèse, lui était chère, puisque que grâce à elle, il légitimait son idée de contrat social, à savoir qu’il fallait considérer la société comme une sorte de pacte qui unirait des hommes égaux, idée que les révolutionnaires reprendront à leur compte. Aristote, dès l’antiquité grecque, avait montré que les communautés humaines ont toujours existé, et que ce serait une absurdité de penser qu’il pût y avoir des hommes isolés dont la réunion aurait formé les sociétés. Selon Aristote, l’homme est un animal politique et doué de raison. Par animal politique, Aristote veut dire que l’homme vit naturellement en groupe, tout comme les abeilles, mais qu’à la différence de ces dernières, l’homme est aussi doué de raison, c’est-à-dire utilise la parole, pas seulement une communication animalière, et donc hérite et bénéficie, en étant en communauté, d’une culture, de traditions qu’avec les autres, il perpétue et fait prospérer.

Maistre suit de près Aristote pour montrer que la communauté est indispensable à l’homme. Par communauté, tout comme le philosophe grec, Maistre entend d’abord la famille, c’est-à-dire l’union d’un homme et d’une femme, puis l’ensemble des familles, de sorte que toute nation est originellement unie par les liens du sang et, cela va de soi, par ceux de la langue et des coutumes. C’est une idée que l’on retrouve au XIIIe siècle chez saint Thomas d’Aquin, lequel dit qu’il est naturel d’aimer d’abord sa famille, son pays et les soldats qui le protègent, plutôt que les étrangers.

Maistre, cependant, insiste beaucoup plus que ne le faisait Aristote, sur la notion de souveraineté : toute communauté doit avoir un chef, lequel donne une unité à la communauté ; de même qu’une ruche ne peut pas être sans une reine, une communauté ne peut pas exister si elle n’a pas à sa tête un roi (ou une reine), qui est l’autorité transcendante, en ce sens qu’elle est absolue. Cette absoluité du pouvoir ne signifie cependant pas l’arbitraire, le roi devant respecter les traditions et avant tout vouloir l’intérêt de son propre peuple.

Maistre retient aussi d’Aristote que les lois ont besoin de temps et qu’il est dangereux de vouloir en changer sous le prétexte de corriger tel ou tel abus. Ce qui compte, c’est que la communauté puisse vivre et se défendre. Tout en étant monarchiste, et partisan d’une royauté aidée par une aristocratie saine, Maistre estime que chaque nation a ses particularités propres, et que tel système politique, bon pour tel peuple, ne l’est pas forcément pour un autre.

En somme, tout comme Aristote, Maistre pense que l’expérience et l’histoire sont les ingrédients de toute bonne politique.

ÉLÉMENTS : « La nation contre les droits de l’homme », tel est le sous-titre de votre essai. Est-ce ici, dans cette opposition, que se joue le combat mené par Joseph de Maistre contre les Lumières ?

MARC FROIDEFONT. La Déclaration des droits de l’homme est l’aboutissement de ce qu’on appelle, en histoire de la philosophie, les théories contractualistes. Ces théories sont issues des réflexions d’auteurs anglais, Hobbes notamment mais surtout Locke, lequel a eu une influence posthume considérable en France tout le long du XVIIIe siècle. Rousseau, avec son livre le Contrat social a eu, lui aussi, avec des spécificités qui lui sont propres, une large part dans l’élaboration de la compréhension de la société comme contrat.

L’idée essentielle de ces diverses théories contractualistes est simple : elle consiste à prétendre que ce qui fonde une société n’est rien d’autre qu’une sorte de contrat juridique, appelé aussi pacte, dont les règles définissent les rapports entre les individus de ladite société. La Déclaration des droits de l’homme de 1789 n’est rien d’autre qu’un tel contrat. Les dix-sept articles qui la composent énoncent quelques droits et devoirs généraux, lesquels suffisent, dans l’esprit de ses rédacteurs, à définir ce qu’ils appellent une nation et ses citoyens.

Ce que reproche Maistre à cette Déclaration, ainsi qu’à la Constitution de 1795 qui s’en inspire, c’est qu’elle est abstraite, c’est-à-dire indépendante de tout rapport à la réalité concrète, historique et singulière de la France. C’est un texte qui se veut valable pour tout pays, c’est un texte qui met en avant les droits et les devoirs d’un homme imaginaire, un homme qui n’existe que sur le papier. C’est ce que Maistre exprime dans une formule qui est l’une de ses plus célèbres : « La constitution de 1795, tout comme ses aînées, est faite pour l’homme. Or, il n’y a point d’hommes dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie, s’il existe, c’est bien à mon insu. »

Selon Maistre, et c’est là une idée que reprendra bien plus tard Soljenitsine, les nations font partie du dessein divin. Ni leur existence, ni leur histoire ne dépendent du hasard. Non seulement les nations ont chacune leurs particularités, leurs traditions, mais elles ont aussi leur territoire naturel, c’est-à-dire leur assise géographique propre, laquelle est comme leur habitation. Les nations sont comme les individus, elles peuvent être puissantes, mais peuvent aussi défaillir, entrer en décadence et périr. Maistre considère que les guerres sont des châtiments divins destinés à punir ou à régénérer les nations.

ÉLÉMENTS : Vous abordez également la vision de Joseph de Maistre sur l’Islam. Que nous dit-elle, qui éclairerait notre temps ?

MARC FROIDEFONT. Maistre n’a pas toujours eu la même compréhension de l’Islam. Tant qu’il vécut en Savoie, puis lors de son émigration en Suisse, et bien que ses réflexions à propos de la Révolution française l’aient amené à critiquer Rousseau, il restait néanmoins perméable à l’opinion positive qu’en avait ce dernier. Ce n’est que lorsque Maistre devint ambassadeur du roi de Sardaigne à Saint-Pétersbourg qu’il changea d’avis à propos de l’Islam. Durant les longues années de sa présence en Russie, Maistre eut l’occasion de fréquenter des diplomates et des militaires bons connaisseurs du monde musulman, en particulier l’amiral Tchitchagof. C’est sans doute grâce à eux que Maistre devint un adversaire résolu de l’Islam. Dans son livre Du Pape, il fait l’éloge de Charles Martel et de Charlemagne qui ont su arrêter l’invasion musulmane et loue les papes qui ont appelé à la guerre contre les musulmans. Selon Maistre, le conflit entre le christianisme et l’Islam est inévitable. Ses propos sont sans ambiguïté, il écrit : « La guerre entre nous est naturelle et la paix forcée. Dès que le chrétien et le musulman viennent à se toucher, l’un des deux soit servir ou périr. »

En 1815, lors de la réédition de son livre Considérations sur la France publié une première fois en 1797, on a dit de Maistre qu’il était prophète, car il annonçait dans cet ouvrage le retour des Bourbons sur le trône de France, comme sûr et certain, alors que tout le monde le pensait alors inenvisageable. Ce qu’il écrit dans son livre Du Pape à propos de l’Islam, est tout autant prophétique : à l’époque, les Français ne connaissaient pas l’Islam, si ce n’est par les Lettres persanes de Montesquieu, la pièce de théâtre de Voltaire intitulée Mahomet ou par ce qu’ils savaient de l’expédition de Bonaparte en Égypte. Grâce à son long séjour en Russie, un pays souvent en guerre contre ce qu’on appelait à l’époque la Sublime Porte, Maistre put connaître une réalité que les Français d’alors avaient oubliée, à savoir la puissance conquérante de l’Islam ou, pour reprendre un mot que Maistre a employé : l‘islamisme.

Une remarque s’impose néanmoins : Maistre espérait que, dans l’avenir, le pape puisse avoir un rôle de protecteur de la chrétienté. Le pape, tout en laissant les souverains maîtres de leur politique, pourrait défaire les rois qui ne seraient pas chrétiens. Ce pape, évidemment, comme ses prédécesseurs, combattrait l’Islam. Que dirait Maistre s’il voyait que le pape d’aujourd’hui préconise, tout à l’inverse, l’ouverture des frontières à tous ceux que les papes d’autrefois considéraient comme les ennemis de la chrétienté ? La réponse n’est pas difficile à deviner, car Maistre la donne lui-même dans une lettre écrite peu avant que le pape de son temps vienne à Paris pour le sacre de Napoléon. Maistre, considérant Bonaparte comme le fils de la Révolution, voyait comme un sacrilège que le pape puisse venir légitimer ce sacre, aussi n’hésite-t-il pas à écrire : « Je n’ai point de termes pour vous peindre le chagrin que me cause la démarche que va faire le Pape ; je lui souhaite de tout mon cœur la mort, de la même manière et par la même raison que je la souhaiterais aujourd’hui à mon père, s’il devait se déshonorer demain. »

ÉLÉMENTS : Quelles sont les leçons que nous pouvons tirer aujourd’hui de la pensée de Joseph de Maistre ?

MARC FROIDEFONT. La critique que Joseph de Maistre a faite des Droits de l’homme est plus que jamais d’actualité. C’est au nom de cette fameuse Déclaration de 1789 que les nations européennes sont aujourd’hui quasi menacées de mort. Ce que privilégie cette Déclaration, c’est l’Homme abstrait ; des lois ont conséquemment été faites pour condamner toute personne qui oserait rappeler qu’une nation appartient en premier lieu aux héritiers de ceux qui, pendant des centaines d’années, l’ont patiemment construite avec leur sueur et leur sang. Ainsi quand Madame Merckel a approuvé qu’un million de migrants entrent et s’installent en Allemagne, elle ne voyait en eux que des hommes abstraits, à ses yeux sans doute intéressants économiquement, mais peu lui importait qu’ils fussent étrangers aux coutumes, aux traditions, à la langue même de l’Allemagne. La Déclaration des droits de l’homme est donc le vecteur d’une idéologie mortelle aux nations traditionnelles, et Joseph de Maistre a été l’un des premiers à nous en avertir.

D’une manière générale, Maistre nous met en garde contre toutes les théories politiques abstraites, oublieuses de l’expérience et donc de l’histoire. La lecture des livres de Maistre est un excellent antidote contre les poisons de l’idéologie contemporaine.

Propos recueillis par Eyquem Pons

jeudi 20 avril 2023

Parution : Joseph de Maistre. La nation contre les droits de l’homme

 

Parution : Joseph de Maistre. La nation contre les droits de l’homme
Ce livre sera présenté en exclusivité lors de notre Xe colloque annuel le 15 avril 2023. Vous pourrez le retrouver sur le stand de l’Institut Iliade.

Nul n’est prophète en son pays, et Joseph de Maistre ne fait pas exception à cet adage populaire. Pour la collection Longue Mémoire de l’Institut Iliade, Marc Froidefont revient sur ce savoyard, catholique (malgré un passage dans une loge maçonnique) qui est reconnu pour être l’un des pères de la philosophie contre-révolutionnaire. C’est par une approche philosophique et historique que l’auteur nous propose de redécouvrir ce penseur essentiel pour qui veut se construire une pensée politique cohérente.

Dans un premier temps, Marc Froidefont s’emploie à montrer comment, en effectuant un glissement du sens du mot nation, les philosophes des Lumières et les Révolutionnaires ont modifié profondément les rapports qui unissaient les hommes entre eux. C’est bien ce changement de paradigme philosophique qui fut le point de départ de la réflexion de Joseph de Maistre, comme le montre bien l’auteur de cette nouvelle publication. Face à l’universalisme constitutif de la Déclaration des Droits de l’Homme, d’une constitution qui place la loi de la république naissante au-dessus des coutumes et des traditions qui unissaient les hommes d’une même région, Joseph de Maistre rappelle qu’une nation est avant tout naturelle, historique, culturelle et religieuse. L’inversion des valeurs et la mise en place d’un contrat social, fruit d’une philosophie matérialiste, héritage de la pensée lockienne cherchent à détruire toute expression d’une diversité liée à une région et son histoire.

S’appuyant sur la philosophie aristotélicienne, Marc Froidefont rappelle que pour Joseph de Maistre l’homme est « un animal intelligent, religieux et sociable », qui a besoin d’un ordre structuré et cohérent pour pouvoir vivre en communauté. L’auteur poursuit sa réflexion en rappelant la nécessité d’avoir, à la tête d’une nation, un souverain ayant pour but premier le bien de son peuple, c’est-à-dire de sa nation. C’est cette mission divine qui doit guider la volonté d’un souverain tourné vers le Bien Commun des communautés qui constituent sa nation. S’appuyant sur le rôle des mères qui développent chez leurs enfants « le respect de la morale et de la religion », le souverain pourra lutter contre le Mal pour que sa nation ne devienne pas décadente. L’auteur poursuit en rappelant que les nations sont des entités vivantes, et qu’en cela elles naissent et meurent, et peuvent même se combattre les unes les autres. Loin d’un pacifisme déconnecté de la réalité, Joseph de Maistre ne nie pas la guerre qu’il considère comme un châtiment divin. Enfin Marc Froidefont propose un dernier chapitre où il développe la vision que Maistre a pu se forger de l’Islam et le danger qu’il pouvait déjà représenter au XIXe siècle pour une Europe au moins unie par un christianisme commun.

À chaque période de crise, il s’agit de revenir aux fondamentaux et à l’essence des choses. Lire un ouvrage sur Joseph de Maistre, le philosophe qui s’opposa à l’esprit dit « des Lumières » et à la Révolution Française, est presque devenu un acte de résistance intellectuelle, à l’heure où les journalistes usent et abusent des termes de nation, peuple, république ou constitution, sans avoir conscience du sens et de la portée de ces mots…

Informations techniques

Joseph de Maistre. La nation contre les droits de l’homme, par Marc Froidefont, La Nouvelle Librairie éditions, 2023, 84 pages. Prix : 9 €. ISBN : 978-2-493898-63-0

https://institut-iliade.com/parution-joseph-de-maistre-la-nation-contre-les-droits-de-lhomme/

samedi 3 décembre 2022

Galerie contre-révolutionnaire : Bossuet, Burke, Joseph de Maistre…

 

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Cet ouvrage mérite l’attention de tous ceux qui ne se reconnaissent pas en la république laïque et maçonnique imposée depuis 1789 comme un modèle de société.

Les éditions Clovis ont tenu à rééditer en un livre les articles de Dominique Ancelle sur les grands auteurs contre-révolutionnaires qui, avec lucidité et courage, ont éclairé sur les méfaits de la révolution et ont rappelé les vrais principes politiques.

Il y a là un corps de doctrine naturel et catholique. Et l’éditeur précise avec raison qu’on ne se privera pas, par exemple, de lire Burke sous le prétexte qu’il est protestant, et qu’on ne considèrera pas que parce qu’un auteur est mis à l’honneur dans ce livre, tout ce qu’il a fait est nécessairement exemplaire ou exempt d’erreur, pas plus qu’on ne conclura que cette galerie de portraits contre-révolutionnaires serait exhaustive, loin s’en faut puisqu’il y manque des personnages aussi importants que Rivarol, Donoso Cortes, Mgr Pie ou Louis Veuillot. Mais ce livre viendra à point à toute personne désireuse d’entrer dans la lutte contre-révolutionnaire et de s’intéresser à la politique dans son sens étymologique de l’art de conduire la cité. 

Bossuet nous parle de la loi, de l’autorité, du devoir des princes, du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, de la guerre, de l’Etat monarchique, de la patrie. Edmond Burke décrit les bienfaits de la religion dans la société civile et le rôle essentiel de la hiérarchie. Le Père Picot de Clorivière critique la funeste doctrine des Droits de l’Homme. L’abbé Barruel révèle avec une grande précision les méthodes subversives employées par la franc-maçonnerie et les sociétés secrètes. Joseph de Maistre étudie la souveraineté, le rôle providentiel de la France, la nature de la Révolution. Louis de Bonald nous explique ce qu’est une société constituée et pourquoi la démocratie ne l’est pas.

Il ne reste de ce livre qu’une soixantaine d’exemplaires disponibles auprès de l’éditeur. A saisir avant qu’il ne soit épuisé !

Galerie contre-révolutionnaire, tome 1 : Bossuet, Burke, Joseph de Maistre…, par Dominique Ancelle, éditions Clovis, 345 pages, 19 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/galerie-contre-revolutionnaire-bossuet-burke-joseph-de-maistre/44433/

samedi 18 décembre 2021

Joseph de Maistre contre le protestantisme

 

Dans Sur le protestantisme, Joseph de Maistre critique très violemment l’esprit de la Réforme, responsable selon lui de l’affaissement de la monarchie et, par conséquent, de l’avènement de la Révolution française.

Pour l’auteur contre-révolutionnaire, la religion protestante, animée par un esprit de révolte, est un danger terrible pour l’autorité ainsi que pour la foi.

Joseph de Maistre

Joseph de Maistre

Dans une lettre du 16 janvier 1815 adressée au comte de Bray, Joseph de Maistre qualifie le protestantisme de « rienisme ». À ses yeux, cette nouvelle religion n’en est pas une. C’est un principe destructeur qui – de la Réforme jusqu’à la Révolution française – va mettre à bas les piliers de la monarchie, à savoir la foi et l’autorité. En effet, le protestantisme apparaît comme un pur produit de la modernité puisqu’il privilégie, à travers la pratique du libre examen, « la raison individuelle contre la raison générale ». L’enseignement de la foi ne passe donc plus par l’autorité religieuse – le prêtre, seul légitime pour transmettre le message du Christ – mais par un accès direct aux textes. Dès lors, chacun a le droit d’interpréter la Bible comme il l’entend. Or, pour le Savoyard, ce qui fait la force du catholicisme c’est « l’infaillibilité de l’enseignement d’où résulte le respect aveugle pour l’autorité, l’abnégation de tout raisonnement individuel, et par conséquent l’universalité de croyance ».

Pour Maistre, la vraie foi implique l’obéissance. Le protestantisme – et c’est le sens même du mot – proteste contre toutes les formes d’autorités mais aussi, selon le mot de Pierre Bayle, « contre toutes les vérités ». Pour l’auteur des Considérations sur la France, le protestantisme sabote les conditions de possibilité de la foi en faisant dépendre celle-ci de la seule libre conscience. Le protestant, parce qu’il se permet d’ « examiner » par lui-même les textes sacrés devient l’« ennemi essentiel de toute croyance ». La pratique du libre examen met également les protestants dans une disposition psychologique problématique. « Elle déchaîne l’orgueil contre l’autorité, et met la discussion à la place de l’obéissance », écrit Maistre.

Mais le protestantisme ne pose pas seulement problème du point de vue de la religion. Les principes qui le fondent excèdent très largement le domaine de la foi et ont des conséquences sur la vie politique. Car, « il est né rebelle, et l’insurrection est son état habituel », souligne Maistre. Le protestantisme est donc « une hérésie civile autant qu’une hérésie religieuse ». Pour le Savoyard, on ne peut séparer le catholicisme de la souveraineté. L’autorité du roi procède de l’autorité divine. Le roi est le représentant de Dieu sur terre. C’est de là qu’il tient la légitimité de son gouvernement. Interroger la foi, c’est donc inévitablement interroger la souveraineté du monarque. Pour Maistre, la Réforme contient en elle-même les causes de la Révolution française. C’est donc la preuve évidente que des bouleversements religieux peuvent entraîner des bouleversements politiques. L’esprit du protestantisme est un esprit de révolte. Il « naquit les armes à la main », écrit Maistre.

Le protestantisme, ennemi de la souveraineté

Nombreux sont les protestants à avoir défendu l’idée d’une souveraineté populaire. Une notion oxymorique pour le très aristocrate auteur des Soirées Saint-Pétersbourg qui estime que la seule souveraineté possible est celle du monarque, que seul le Souverain peut être, à proprement parler, souverain. « Le protestantisme n’est pas seulement coupable des maux que son établissement causa. Il est anti-souverain par nature, il est rebelle par essence, il est ennemi mortel de toute raison nationale : partout il lui substitue la raison individuelle, c’est-à-dire qu’il détruit tout », estime Maistre.

Une des missions du monarque consiste donc à combattre le protestantisme. L’écrivain voit d’un très bon œil la révocation de l’édit de Nantes en 1685. « L’aversion de Louis XIV pour le calvinisme était encore un instinct royal », affirme-t-il. Puisque le protestantisme conjure sans cesse contre la France, il est naturel de le réprimer. Lutter contre l’expansion du protestantisme est le meilleur moyen de préserver la souveraineté nationale et l’autorité du roi. Pour Maistre, les protestants sont nécessairement des agents du philosophisme et de la Révolution. « Je crains réellement que les États réformés n’aient sur ce point plus de reproches à se faire qu’ils ne l’imaginent : presque tous les ouvrages impies et la très grande partie de ceux où l’immoralité prête des armes si puissantes à l’irréligion moderne, ayant été composés et imprimés chez les protestants », note-t-il.

Dès lors que le monarque transige avec le protestantisme, il met sa propre existence en péril. « Louis XIV foula au pied le protestantisme et il mourut dans son lit, brillant de gloire et chargé d’années. Louis XVI le caressa et il est mort sur l’échafaud », écrit Maistre. Et le Savoyard de souligner les affinités entre le protestantisme et le jacobinisme. Il constate notamment la « tendresse filiale » que montrent les partisans de la Révolution envers les protestants. Mais la soif de révolte du protestantisme ne peut être comblée. Une fois qu’un régime est à terre, il s’empresse d’attaquer le nouveau. Les républicains qui croyaient voir dans le protestantisme un ami fidèle se fourvoient. Pour Maistre, ces alliés d’aujourd’hui sont les ennemis de demain puisque « ce n’est pas cette autorité qui leur déplaît ; c’est l’autorité ». Le protestantisme « est républicain dans les monarchies et anarchiste dans les républiques ».

Nicolas de Condorcet

Nicolas de Condorcet

Maistre s’appuie finalement sur une réflexion du révolutionnaire et ami de la Réforme Condorcet pour montrer que le droit d’examen qui est au fondement de la philosophie protestante est une porte ouverte au nihilisme, au « rienisme » pour reprendre le mot du Savoyard. « Le protestantisme appelant de la raison nationale à la raison individuelle, et de l’autorité à l’examen, soumet toutes les vérités au droit d’examiner […] il s’ensuit que l’homme ou le corps qui examine et rejette une opinion religieuse ne peut, sans une contradiction grossière, condamner l’homme ou le corps qui en examinerait ou en rejetterait d’autres. Donc, tous les dogmes seront examinés et, par une conséquence infaillible, rejetés, plus tôt ou plus tard », écrit Maistre.

L’esprit du protestantisme est donc un esprit de remise en question perpétuelle. Parce qu’il questionne tout, il ne se fonde sur rien. Son anti-dogmatisme le fait sombrer dans un relativisme dangereux qui possède comme unique support la raison individuelle. En cela, le protestantisme est une philosophie moderne qui n’appartient pas au domaine de la foi. « Qu’est-ce qu’un protestant ? Il semble d’abord qu’il est aisé de répondre ; mais si l’on réfléchit, on hésite. Est-ce un anglican, un luthérien, un calviniste, un zwinglien, un anabaptiste, un quaker, un méthodiste, un morave, etc. (je suis las). C’est tout cela, et ce n’est rien. Le protestant est un homme qui n’est pas catholique, en sorte que le protestantisme n’est qu’une négation.»

Source

https://www.medias-presse.info/joseph-de-maistre-contre-le-protestantisme/82761/

mercredi 27 octobre 2021

Joseph de Maistre et l’Eloge du Mal (1753-1821)

  

Chacun son écrivain, chacun son interprétation de son œuvre. J’ai choisi pour notre entretien aujourd’hui l’écrivain et philosophe savoyard Joseph de Maistre pour plusieurs raisons. De Maistre fut contemporain de Napoléon quoiqu’il ne parle guère de Napoléon dans son ouvrage. Il fut également disciple du siècle des Lumières quoiqu’il il fut son plus féroce adversaire. Nous tous, vous tous, on peut se poser la question. Alors, qu’est-ce que Joseph de Maistre a à voir avec nous et les modernes, et quelle est son importance pour nous Européens de l’Est vivant dans le Système libéral ?

Je vais essayer brièvement de situer les idées de Joseph de Maistre dans notre époque et de dire également s’il peut nous être utile pour comprendre les idées de notre temps, et si les Européens, peuvent utiliser des parts de son enseignement pour comprendre les cataclysmes qui s’annoncent. Quant à mon choix de cet auteur, il y a également un côté personnel. L’interprétation d’une œuvre littéraire dépend souvent de l’humeur et du caractère de son interprète. Étant par nature porté vers le pessimisme culturel et étant sceptique vis-à-vis de l’idée de progrès il ne faut pas s’étonner par conséquent que j’aie choisi De Maistre et sa critique des lendemains qui chantent. Il nous faut également rappeler que cette année marque le bicentenaire da sa mort.

Tout d’abord il nous faut préciser que les idées politiques de Maistre sont étroitement liées à ses idées ultra-catholiques et ultramontaines, ainsi qu’à son inébranlable croyance à la main de fer de la Providence divine. Étant damnée par le péché originel, dès sa naissance l’espèce humaine est vouée au mal éternel et à la souffrance incessante. L’homme ne peut y échapper, même s’il est un homme de bien, même s’il se voit comme homme plein de vertus, et même s’il se vante de surcroît de n’avoir jamais fait aucun mal à son semblable. Au contraire, plus l’homme est vertueux et plus il sera exposé au mal, ce que De Maistre désigne comme « l’hérédité des fautes ». „Il est possible qu’un homme envoyé au supplice pour un crime qu’il n’a pas commis l’ait réellement mérité pour un autre crime absolument inconnu ». (Premier entretien, Les soirées de Saint-Pétersbourg)

Par conséquent suite à notre chute dans le temps, nous tous, sans aucune exception, sommes des jouets de la réversibilité, c’est à dire que nous sommes censés expier non seulement les fautes et les défauts de nos lointains ancêtres, fautes qu’ils auraient souvent commises à leur insu, mais nous sommes également obligés d’expier les crimes de ceux qui nous font mal à l’heure actuelle et même de ceux qui avaient fait mal, soit à nous, soit aux autres, il y a des milliers et des milliers d’années avant notre naissance et dont nous ne saurons même jamais les noms.

Joseph de Maistre nous dit : « le mal a tout souillé, et l’homme entier n’est qu’une maladie » (SdeSP). Par conséquent, toute recherche du bonheur terrestre est une voie maladive, vouée à’ l’échec, car celui qui refuse de souffrir n’est pas digne d’être homme. Les exemples du mal perpétuel abondent. Il suffit de jeter un coup d’œil au passé politique européen. En effet, l’histoire européenne est une longue trajectoire de conflits, de guerres civiles et de violences, de cataclysmes qu’aucun désir d’un monde meilleur ou de sagesse humaine, tant vantée par les encyclopédistes du XVIIIe siècle, ne peut améliorer.

« L’histoire prouve malheureusement que la guerre est l’état habituel du genre humain dans un certain sens ; c’est-à-dire, que le sang humain doit couler sans interruption sur le globe, ici ou là ; et que la paix, pour chaque nation, n’est qu’un répit. » (Considération sur la France).

Le culte de la Raison, installé par les révolutionnaires français comme une nouvelle religion séculaire, et leur nouvelle déesse Raison constituèrent un grand traquenard historique. Ce culte a par la suite abouti à une surenchère de violences entre les individus et les peuples, comme nous l’avons surtout vu pendant la révolution bolchevique en Russie, cent ans après la mort de Joseph de Maistre. D’après lui et contrairement à Jean-Jacques Rousseau et ses divagations sur « le bon sauvage » et la prétendue liberté de l’homme à sa naissance, c’est l’autorité qui précède la raison et non l’inverse. L’homme ne devient conscient de sa raison, à savoir de sa capacité de penser et de raisonner, qu’au sein de sa famille, de sa tribu, de son clan et de son peuple, guidé par les sages et leur sens de la tradition. La raison abstraite, telle qu’elle fut vénérée par les révolutionnaires français du XVIIIe siècle et leurs rejetons libéralo-communistes du XXe siècle, et plus tard leurs successeurs multiculturalistes et globalistes de notre XXIe siècle, est une grande supercherie qui, sous le vernis des « droits de l’homme », du « multiculturalisme » et de la « tolérance », nous annoncent de nouveaux massacres en série. En tant que bon connaisseur des langues classiques et des langues européennes de son époque, lors de ses longs discours et lors de ses longues promenades à St. Pétersbourg, Joseph de Maistre fut le premier à saisir le danger de la langue de bois jacobine et proto-communiste dont se sert aujourd’hui la nouvelle superclasse mondiale de Bruxelles et Washington.

Il écrit : « Il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan ; mais quant à l’homme je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie; s’il existe c’est bien à mon insu. » (C. sur la F.).

Rétrospectivement, ce passage peut nous aider à mieux comprendre la dissolution de l’empire soviétique et l’émergence sur la mappemonde de l’Ukraine et d’autres pays dont on ignorait même l’existence. Il en allait de même pour les Croates et Slovènes lors de la dissolution de la Yougoslavie multiculturelle, en 1991. On a beau prêcher l’homme abstrait, une fois que la crise s’annonce, chacun, même le plus apatride d’entre nous, sait fort bien à quelle famille il lui faut se rattacher et dans quelle langue il lui faut fustiger et démoniser son ennemi-voisin. Pire, les idées des Lumières et les grands propos optimistes sur le meilleur des mondes envisagé par les philosophes du siècle des Lumières, tel J.J. Rousseau, aboutissent fatalement à de nouvelles révolutions avec leurs cortèges de massacres et de souffrances. La sanglante Révolution française, dont De Maistre fut le témoin, ne fut que le début du mal voulu par la Providence divine. Hélas, si De Maistre avait vécu au XXe siècle, ses propos sur la révolution bolchevique dans la Russie impériale de 1917 auraient été davantage convaincants !

Or si toute révolution produit le mal, comment se fait– il que Dieu l’ait permise ? Est-ce un essai divin de tester le genre humain ou bien une supercherie, issue d’une religion monothéiste venue d’Orient ? De Maistre nous propose comme remède l’autorité monarchique, l’inquisition catholique ; en d’autres termes il fait l’éloge de régimes qui jusqu’à un passé récent furent plutôt « musclés ». Il suffit de penser aux guerres de religion dans la France du XVIe siècle, à la guerre de Trente Ans dans l’Europe centrale du XVIIe siècle, pour s’apercevoir que leur violence ne fut pas moindre que celle de la Révolution jacobine dont De Maistre fut témoin. Son choix de sachants papistes et d’enseignants jésuites n’inspire pas confiance non plus.

« Il appartient aux prélats, aux nobles, aux grands officiers de l’État d’être les dépositaires des vérités conservatrices, d’apprendre aux nations ce qui est mal et ce qui est bien, ce qui est vrai et ce qui est faux. » (SdeSP, VIIIe Entretien).

Faut-il donc s’en remettre aujourd’hui aux jésuites, aux papistes et au clergé catholique, pour rétablir l’ordre en Europe et préserver le simulacre de notre petit bonheur ? Hors de question – au moins pour quelques-uns de nos libres penseurs. À la vue des homélies pro-migratoires du Pape actuel et du haut clergé, en Europe comme aux USA, et de leurs propos multiculturels en faveur des ressortissants afro-asiatiques, on n’a plus besoin de commissaires communistes. De Maistre lui-même serait choqué par sa propre logique du pire œcuménique qui surgit aujourd’hui dans les propos papistes-vaticanistes. Deux cents ans plus tard, son grand admirateur, Emile Cioran, également porte-parole de la chute dans le temps, quoique païen par sa vision du sacré, nous a avertis à juste titre qu’il ne nous faut rien attendre : ni des hommes ni des dieux…

Tomislav Sunic

[cc] Breizh-info.com, 2021, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2021/10/26/joseph-de-maistre-et-l-eloge-du-mal-1753-1821.html

vendredi 22 janvier 2021

La dernière grappe de la vigne attique de Maurras 2/2

 C'est dans le même ordre d'idées que se place l'analyse de l'auteur sur la nature divine ; et, certes, critiquant d'une même férule B.-H. Lévy et A. de Benoist, il a beau jeu de les renvoyer dos à dos, le judéo-christianisme exacerbé de l'un et le néo-paganisme de l'autre n'étant en fait que des manières différentes d’accommoder l'athéisme. Cependant, que dire du Dieu qu'invoque Perroux lui-même ?

Est-il rien d'autre que “le moteur immobile” de toutes choses, régulateur de la marche inexorable des astres, législateur des nombres et des sphères ? Ce Dieu qu'Aristote et son école nous “démontrent” par des propositions qui ne sont que des jeux de la pensée, ce Dieu-là n'est pas plus une personne, quoi qu'en dise Mr. Perroux, que l'ombre vide et gigantesque chère à BHL et les projections colorées de la jeunesse éternelle auxquelles “se réfère” A. de Benoist. Fait symptomatique d'ailleurs, pas un mot, dans ce livre qui se veut chrétien, n'est consacré à la rédemption, dont notre philosophe n'a, reconnaissons-le, guère besoin pour son raisonnement.

Maurras et l'imposture chrétienne

Maurras était plus honnête : il osait regarder en face l'imposture psychotique de la Faute et de la Rédemption ; il osait désigner ce “Christ”, par qui la nuit est descendue sur le monde, pour le désenchanter, souillant les consciences, avilissant toute grandeur. Maurras n'ignorait pas « le poison du magnificat » et l'espérance insensée qui a libéré les forces de négation, les forces d'“en-bas”, qui détruisirent l'Empire Romain. Mais C. Perroux préfère en rester à un Maurras plus conformiste. Il cite un poème de la balance intérieure :

Lorsque, enfin déliés d'une chair qui les voile,
les bons, les bienfaisants bienheureux, les élus,
auront joint le rocher sur la mer des étoiles,
le sourire du Dieu ne leur manquera plus.

C'est, nous dit-il, par un idiotisme grec que le vieux martégal met un article au mot “Dieu” ! Mais à qui fera-t-on prendre pour sérieuse une telle facétie ?

Le sourire énigmatique de la κουρη

Car l'on ne peut à la fois exalter le sourire énigmatique de la κουρη [kourè : en grec, jeune fille] et le regard plombé de souffrance du Galiléen. On ne peut, à la fois, se soumettre à l'ordre du monde et vouloir le rabaisser. Ce dilemme, tous les tenants de la pensée traditionaliste l'ont connu et l'ont résolu avec plus ou moins de bonheur, mais toujours par l'évacuation finale de l'un des 2 facteurs. Ainsi Léon Bloy et Joseph de Maistre évacuent-ils le monde, faisant de la rédemption une promesse terrifiante, tandis que Maurras et Renan préfèrent évacuer le Christ, ne voulant voir dans le catholicisme que l'expression de l'antique sacré. C. Perroux préfère dire qu'il n'y a pas de problème, mais il lui faut pour cela renoncer à parler du sujet.

Comment, sans malhonnêteté ou sans aveuglement, peut-on passer sous silence les liens existant entre l'égalitarisme et l'individualisme d'une part, et de l'autre, la promesse chrétienne ? De Joachim de Flore à Lamennais et Marc Sanguier, tous ceux qui se sont levés pour combattre les puissants, abattre les monuments de la beauté humaine, non pas parce qu'ils étaient leurs ennemis, mais parce qu'ils combattaient la Beauté, la Puissance en soi, tous ceux-là ont puisé leur force dans la Bible. La liste en est énorme, chaque siècle en ajoute au précédent, pour aboutir à la transformation finale de « la seule internationale qui tienne » en mouvement spirituel de la démocratie universelle, de la papauté en une chaire internationale des droits de l'homme. Certes, s'il avait su ce que réservait l'avenir, le vieux Maurras aurait rempli différemment son arche ; il aurait cherché ailleurs des compromis pour sa “contre-révolution”, mais à celui qui veut rester aveugle, Zeus bande pieusement les yeux.

Le mirage d'un “monde meilleur”

Si C. Perroux avait bien voulu prendre le risque de parler de la question, il aurait pu discuter des relations existant entre la croyance au progrès indéfini et la conviction que tout finit bien, qu'il existe, dans l'Avenir ou dans l'Ailleurs, un lieu merveilleux où le faible et le juste ne seraient plus écrasés par la force brutale, une terre promise où « l'agneau et le loup dormiront ensemble », croyance dont l'origine se trouve dans le livre d'un peuple de l'Euphrate. Il lui aurait été difficile, alors, de dire aussi uniment que tout, bon ou mauvais, nous vient des Grecs, les Juifs n'y ayant aucune part.

Si, des bords du Styx où il erre aujourd'hui, C. Perroux peut m'entendre, qu'il écoute : « Oui, les peuples retrouveront le sens de la tradition et du lignage ; ils reconnaîtront leurs héros et leurs rois, mais il leur faut d'abord renoncer à la promesse d'un Jour Meilleur. Le jour où cette espérance mortelle sera définitivement étranglée, le jour où l'on saura, poétiquement (1) que tout finit toujours mal, mais qu'il faut combattre quand même, sous le ciel de fer, sur l'arène brûlante cerclée de ténèbres, ce jour-là nous comprendrons à nouveau le sourire mystérieux de la kourè. Notre civilisation aura retrouvé le sens du tragique ».

Un recours à Nietzsche aurait sans doute beaucoup apporté au livre de C. Perroux, car le « Sarmate ingénieux et inventif » a ouvert pour toujours une brèche dans le mur clos du jardin philosophique de l'Europe, nous donnant, malgré nous, une vue sur l'abîme. Nietzsche semblait inconvenant, sans doute, à C. Perroux, et il ne l'a pas cité une seule fois. Nous le regrettons, car la dernière page de son livre, très belle et très pure, nous remplit de sérénité en évoquant l'Éternel Retour en des termes que n'aurait pas désavoués le divin Frédéric : « l'amoral est toujours au-delà du Crépuscule, le soleil se meurt jamais que pour renaître, et c'est de la plus profonde nuit que naît la première lueur du matin ».

 Tribune libre de Pierre de Meuse, Vouloir n°50-51, 1988.

Note : (1) C'est-à-dire, entre autres, de manière profonde, mais voilée. 

http://www.archiveseroe.eu/maurras-a48746380

lundi 12 octobre 2020

Louis de Bonald, un moderne anti-moderne

 

Louis de Bonald, un moderne anti-moderne.jpegÀ en croire Robert Spaemann, ancien professeur de philosophie à l'Université de Munich, Louis de Bonald nous a joué un drôle de tour. Ce chantre de la contre-révolution, alter ego de Joseph de Maistre serait, en fait, un moderne qui s'ignore.

Iconoclaste, propre à réveiller certains de leur endormissement, cette thèse a été défendue en 1951, devant un jury universitaire, par Robert Spaemann, alors âgé de 25 ans, mais déjà rempli de promesses. Pas plus le jeune thésard de l'époque que le retraité d'aujourd'hui ne voyait en Bonald un adversaire à abattre. Bien au contraire, c'est avec sympathie que Spaemann abordait l'écrivain français, sympathie d'autant plus manifeste qu'il partage avec lui une aversion pour les présupposés philosophiques de la Révolution française. Ce spécialiste de philosophie morale est considéré dans son pays comme un aristotélicien de renom. Comme philosophe et comme chrétien, il s’est également attaché au rapport entre la foi et la raison. Aujourd'hui encore, Robert Spaemann, proche du pape Benoît XVI, est un défenseur farouche de la messe traditionnelle.

Mais, alors, pourquoi ce discours à contre-mesure qui finalement réduit un adversaire de la modernité à être lui-même imprégné des maux qu'il dénonce ? L'explication psychologique ne saurait ici suffire. Ce serait faire injure à Bonald que de le considérer comme dépendant à ce point des effluves du temps. Plus profondément, si l’on en croit Spaemann, Bonald est habité d'une méfiance native envers la philosophie née « du besoin et de l'ignorance de la doctrine religieuse ». Au final, pourtant, s'il y a une philosophie possible, celle-ci est moderne. Bonald se montre ainsi fils de Descartes plutôt que d'Aristote ou de saint Thomas d’Aquin. Même Rousseau, qui n'échappe pourtant pas à sa vindicte, lui sert dans la mesure où il essayera de retourner contre lui le concept de « volonté générale ». Pour une grande part, la « modernité » de cet anti-moderne repose sur cette filiation, qui n'a rien d'exceptionnel, les prêtres et les religieux de l'époque de Bonald ayant sucé le lait de la modernité philosophique. Ce n'est pas pour rien qu'il faudra attendre Léon XIII pour assister à une redécouverte de la pensée de saint Thomas.

Mais la modernité de Bonald se trouve encore ailleurs. En faisant reposer l'origine des idées sur sa théorie du langage, il se retrouve en préfigurateur du structuralisme linguistique. Vraiment une étonnante parenté pour un réactionnaire !

Mais Bonald, dira-t-on, fut un inspirateur de Maurras ? Oui, et alors ? Loin d'être une preuve, cette réelle filiation (aussi réelle que celle qui relie Bonald à Lamennais) pose toute la question du substrat maurrassien. Sans entrer à fond dans la querelle, Spaemann montre pourtant qu’en quittant les rivages sûrs de la métaphysique, Bonald a offert son acte de naissance à la sociologie, cette prétention à étudier le corps social uniquement sous l'angle positiviste. C'est en recourant à Péguy, puis à Chesterton, que Spaemann critique une telle prétention profondément moderne. Ce ne sont pas forcément de mauvais guides.

Philippe Maxence monde&vie 31 janvier2009 n°806

Un philosophe face à la Révolution, La pensée politique de Louis de Bonald, Robert Spaemann, Hora Décima, 252 pages, 22 €

lundi 10 février 2020

Théologie de Joseph de Maistre

Théologie de Joseph de Maistre.jpegpar Marc Froidefont (Editions classiques Garnier).
Disons-le d'emblée, il s'agit là d'une remarquable étude menée dans l'alliance d'une grande érudition philosophique, théologique et littéraire, et d'une clarté d'expression admirable, bien digne de son sujet.
Joseph de Maistre est en effet un des plus grands écrivains en langue française. Rappelons qu'il n’était pas Français mais Savoyard, diplomate au service de son pays, le royaume de Piémont-Sardaigne.
Hors de question, dans ces quelques lignes, d'aborder le fond des thèmes étudiés de la pensée maistrienne.
Ils sont ordonnés en trois parties : la création, la chute, le retour vers Dieu.
Dans la première, en 8 chapitres, relevons l'exposé des grandes idées maistriennes sur la grandeur de l'homme, sur l'homme image de Dieu, sur l'intelligence, sur la liberté de l'homme.
La deuxième partie, en 17 chapitres, comme son titre l'indique, porte sur le péché originel et ses conséquences sur la condition humaine confrontée au mal et à la mort.
La troisième, en 10 chapitres (le temps, l'histoire, les rois et les juges, la révolution française), est consacrée à ce que l'on peut sans doute désigner comme l'espérance maistrienne (et peut-être les illusions).
Citons ici au moins les lignes de la belle conclusion de Marc Froidefont sur Maistre : « Sa force est d'avoir combattu les Lumières et les idées révolutionnaires en montrant que, loin d'être un progrès, les idées nouvelles ne révèlent que le néant, la vacuité, des entreprises humaines, lorsque ces dernières, plutôt que de répondre à la sollicitude divine, préfèrent l'orgueil d'une économie coupable. »
Insistons encore sur le fait que, dans ce livre de 500 pages, Marc Froidefont, agrégé de philosophie et docteur en poétique et littérature, prouve très agréablement combien une analyse très minutieuse des idées complexes du grand écrivain catholique peut s'exposer sans la moindre lourdeur technique.

BA. Reconquête Août-septembre 2016