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dimanche 21 avril 2024

Né un 20 avril, Napoléon III était-il vraiment un Bonaparte ?

 

NAPOLEON III
C’est une curieuse histoire et un véritable mystère qui traînent autour de la naissance de Napoléon III ayant eu lieu il y a 216 ans. Né d’un mariage sans amour, son ascendance finit par être contestée, même par son propre père. Ce handicap constitue alors un danger sévère pour celui qui fait toujours reposer ses prétentions au pouvoir au nom de ses liens de sang avec l’Empereur. Car une question demeure sans réponse certaine pour les historiens : Napoléon III est-il vraiment un Bonaparte ?

L’enfant d’un mariage raté

C’est le 20 avril 1808, à l’hôtel de la reine Hortense, situé à Paris rue Cerutti (actuelle rue Laffitte) et aujourd’hui détruit, que naît le jeune Louis-Napoléon Bonaparte. Troisième fils du couple royal de Hollande formé par Louis Bonaparte et Hortense de Beauharnais, il est en même temps le neveu et le petit-fils par alliance de l’Empereur. Le futur Napoléon III est aussi le premier enfant de la famille impériale né depuis la proclamation de l’Empire en 1804. Cependant, son père et son oncle étant absents de la capitale lors de sa naissance, on doit attendre le 2 juin avant de prénommer l’enfant. Baptisé deux ans plus tard à la chapelle de Fontainebleau, il a l’honneur d’avoir comme parrain l’Empereur et comme marraine la nouvelle impératrice Marie-Louise. Seulement lors de cet événement solennel, une personne manque à l’appel : le propre père du baptisé. Son absence est alors le symbole de l’échec du mariage arrangé par Napoléon Ier entre son petit frère préféré et sa tendre belle-fille.

Une ascendance contestée et contestable

En effet, le couple royal de Hollande est loin d’être une histoire d’amour. Hortense de Beauharnais, par incompatibilité d’humeur avec un mari irascible, ne cesse de se prendre plusieurs amants. Le bruit court alors que le nouveau-né n’a pas une seule goutte de sang Bonaparte dans les veines. Une rumeur que le frère de l’Empereur ne dément même pas, selon Louis Girard qui raconte, dans son Napoléon III, que « Louis assura qu’il n’était pas le père ; puis les commérages de la Cour, puis les pamphlets anglais en répandirent le bruit. Plus tard, les ennemis politiques de Napoléon III devaient reprendre le thème avec persévérance : l’héritier de l’Empereur n’était pas un Bonaparte. » Il faut dire que la liste des potentiels prétendants à la paternité est bien longue. En effet, le titre de père du petit Louis-Bonaparte pourrait être confié à de nombreuses personnes : à l’amiral hollandais Verhuell, au propre frère de ce dernier, au futur président du Conseil Élie Decazes, à l’écuyer Charles-Adam de Bylant ou encore au préfet du département des Pyrénées que visitait la reine Hortense lors de la conception du futur Napoléon III. À ceux qui douteraient que la fille de Joséphine puisse avoir des amants, il est bon de rappeler que de sa future relation avec le beau Charles de Flahaut naîtra, en 1811, le duc de Morny, qui sera l'un des grands personnages du Second Empire.

Un problème pour la succession impériale

Toutes ces histoires de coucherie pourraient néanmoins mettre à mal les projets de succession de l’Empereur. En effet, Napoléon Ier, n’obtenant pas d’héritier légitime avec sa première épouse Joséphine, réussit à assurer la continuité de sa dynastie. Ainsi, par le sénatus consulte du 28 floréal de l’an XII (18 mai 1804), la succession du Premier consul est assurée par ses frères Joseph et Louis. Le premier n’ayant que des filles, c’est au second et à ses fils que l’on destine la couronne impériale si l’Empereur venait à disparaître. Seulement, la naissance de l’Aiglon en 1811 vient mettre fin à ce projet mais aussi aux problèmes des ragots sur la vie conjugales des souverains de Hollande.

Il faudra alors au futur Napoléon III attendre la mort de son frère aîné en 1831 et de son cousin en 1832 pour devenir, malgré le mystère autour de sa naissance, l’héritier et le prétendant au trône impérial. Mais malheureusement pour nous, bien que « de toutes les hypothèses, la plus vraisemblable est encore celle de la paternité du roi Louis », selon Louis Girard, cette vérité sur l’ascendance de Napoléon III réside peut-être, pour toujours et à jamais, dans le secret du cœur mais aussi un peu dans le lit de la reine Hortense.

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/ne-un-20-avril-napoleon-iii-etait-il-vraiment-un-bonaparte/

lundi 1 avril 2024

Il y a 150 ans, la loi Ollivier instaurait le droit de grève

 

droit de grève

C’est la loi Ollivier de 1864 qui reconnut le droit de grève en France. Alors que la loi Le Chapelier de 1791 et les articles 414 à 416 du Code pénal empêchaient les ouvriers de se coaliser, autrement dit de s’attrouper et de se syndiquer, Napoléon III et Charles de Morny son demi-frère et président du Corps législatif parvinrent à faire désigner Emile Ollivier comme rapporteur d’un texte visant à rétablir le droit de grève.

 

Emile Ollivier
Emile Ollivier.

Deux années auparavant, Napoléon III permit à des délégations d’ouvriers élus de se rendre en Grande-Bretagne, à l’occasion de l’Exposition universelle de Londres, où les droits des ouvriers étaient plus larges. A leur retour, il les autorisa à préparer leurs rapports et remis la Légion d’honneur à trois de ses chefs. Dans le même temps, l’Empereur graciait les ouvriers grévistes, comme en novembre 1862 les typographes parisiens condamnés pour fait de grève.
Le futur principal ministre de 1869, Ollivier, présenta le texte. Toutes les coalitions seraient autorisées, sauf celles amenant des violences, des menaces et des manoeuvres frauduleuses. Malgré l’opposition de conseillers d’Etat et de députés de tous les partis, Napoléon III fit savoir qu’il irait jusqu’au bout et la majorité dynastique plia. Finalement, le 2 mai 1864, le Corps législatif vota le texte en première lecture par 221 voix contre 36 et le Sénat par 64 voix contre 13. La loi du 25 mai 1864 reconnut le droit de grève. La mesure reste un symbole de la politique sociale de Napoléon III.
Emile Ollivier, se rapprochant de plus en plus de l’Empire, devint le principal ministre en 1869 de l’Empire libéral. En matière de droits sociaux, la France était alors en avance sur les pays voisins, avance qui ne dura pas (ainsi la IIIe République abolit le dimanche non-travaillé instauré en 1851, le repos dominical n’étant rétabli qu’en 1906). Ollivier, arrivé au mauvais moment, et qui ne retrouvera plus jamais de fonction politique importante, ne chercha pas à se faire pardonner ses amitiés impérialistes (à l’inverse d’un Ernest Lavisse), tachant tout au long de sa vie de défendre le souverain déchu. Dans le treizième volume de ses Mémoires, il écrivait ainsi :
« Avoir poursuivi d’une haine féroce jusqu’à l’assassinat le seul Souverain dont la préoccupation principale ait été d’améliorer la situation matérielle et morale des masses et de les affranchir de leurs servitudes traditionnelles, le seul qui malgré les terreurs de ses conseillers, ait accordé aux travailleurs des droits refusés par la Révolution elle-même et relevé leur dignité en donnant à leur parole une autorité égale à celle des patrons ; avoir méconnu le créateur des sociétés de secours mutuel ; le protecteur du droit de coalition, le restaurateur du suffrage universel mutilé ; avoir préféré à l’Aigle couronné qui servait le peuple de tout cœur les bourgeois opportunistes qui s’en servaient sans cesse, cela restera, à l’heure de la véritable histoire, une des pages les plus laides des annales de la démocratie française. Ce jugement sera rendu plus sévère encore par la longanimité avec laquelle l’Empereur, méconnu, menacé dans son trône et dans sa vie par la plus noire ingratitude, continua son dévouement à ceux qui le déchiraient. Que de fois ne m’a-t-il pas dit dans nos conversations intimes: “tâchez donc de me proposer quelque chose dans l’intérêt du peuple”. »
Les historiens ont longtemps dit que l’octroi du droit de grève n’était qu’une stratégie pour récupérer le vote ouvrier. Si la montée de l’opposition aux élections de 1863 et le retournement de la conjecture économique a certainement été le déclencheur du projet, les biographes ont depuis souligné que celui-ci correspondait aux voeux les plus sincères de Louis-Napoléon et à sa nature profonde. Citons en conclusion ce que Napoléon III disait de Jules César (préface de l’Histoire de Jules César) : “Trop d’historiens trouvent plus facile d’abaisser les hommes de génie que de s’élever, par une généreuse inspiration, à leur hauteur, en pénétrant leurs vastes desseins”.
Sources :
ANCEAU Eric, Napoléon III, Paris, Tallandier, 2008.
SEGUIN Philippe, Louis-Napoléon le Grand, Paris, Grasset, 1990.

https://www.fdesouche.com/2014/05/25/histoire-il-y-a-150-ans-la-loi-ollivier-instaurait-le-droit-de-greve/

jeudi 7 mars 2024

Desouche Histoire : Napoléon III et la modernisation de la France (partie 1)

 Ennemi personnel de Victor Hugo, dénigré par les républicains de la fin du XIXe siècle, éclipsé par la légende dorée de son oncle, Napoléon III reste perçu comme un empereur faible, hésitant et rêveur, portrait que lui ont brossé ses adversaires. Pourtant, son règne coïncide avec un essor économique sans précédent et marque une amélioration significative de la condition des classes laborieuses. Et au contraire de son illustre oncle, il laissa la France plus puissante qu’il ne l’a trouvée.

Louis-Napoléon Bonaparte fut élu premier président de la République en 1848 (à 74,1 % des suffrages) mais ce n’est qu’à partir de 1851 qu’il put réellement exercer le pouvoir comme il l’entendait, étant auparavant “prisonnier” de son gouvernement, lequel, dominé par les monarchistes, continuait à gérer les affaires comme sous Louis-Philippe. En 1852, il restaura l’Empire le 2 décembre suite à un plébiscite (91 % de “Oui”) dont même Jules Ferry ne remettra pas en doute le bon déroulement et l’authenticité du résultat.
L’Empire dura 18 ans, et l’on y distingue traditionnellement la phase “autoritaire” (1852-1860) et la phase “libérale” (1860-1870). Le Corps législatif, composé de 270 élus au suffrage universel, ne posséda que peu de pouvoirs durant la phase autoritaire (essentiellement un rôle consultatif). A partir de 1860, l’empereur libéralisa son régime, assouplissant la censure et octroyant davantage de droits au Corps législatif (droit d’adresse, droit d’amendement élargi). Napoléon III voulut montrer que l’Empire était compatible avec la liberté. En 1867-1868, l’Empire prend un tournant encore plus libéral avec la suppression de la censure et l’octroi du droit d’interpellation au Corps législatif.
I. Le bonapartisme de Napoléon III

Napoléon III ne se considérait pas comme un idéologue, se voulant résolument réaliste et adapté à son époque. « Aujourd’hui la France m’entoure de ses sympathies, parce que je ne suis pas de la famille des idéologues. » affirma-t-il deux mois avant la restauration impériale (discours de Bordeaux, 9 octobre 1852). En 1849 il disait déjà à l’Assemblée : « Je ne bercerai pas le peuple d’illusions et d’utopies qui n’exaltent les imaginations que pour aboutir à la déception et à la misère. »
Le bonapartisme selon Napoléon III est avant tout un pragmatisme : « Non seulement un même système ne peut pas convenir à tous les peuples, mais les lois doivent se modifier avec les générations, avec les circonstances plus ou moins difficiles » (Considérations politiques et militaires sur la Suisse). Quelques grands principes intangibles fondent cependant le bonapartisme : la souveraineté populaire, l’ordre et la liberté.
Napoléon III entendit réunir tous les Français et défendre la souveraineté populaire. En cela, il s’appuya sur le modèle de son oncle : « Napoléon eut ses torts et ses passions, mais ce qui le distinguera éternellement de tous les souverains, c’est qu’il fut le roi du peuple, tandis que les autres furent les rois des nobles et des privilégiés. » (Réponse à Lamartine, 1843) ; « Ne lui reprochez pas sa dictature : elle nous menait à la liberté, comme le soc de fer qui creuse les sillons prépare la fertilité des campagnes. […] Le malheur du règne de l’empereur Napoléon, c’est de n’avoir pu recueillir tout ce qu’il avait semé, c’est d’avoir délivré la France sans avoir pu la rendre libre » (Rêveries politiques, 1832).
“Malheur aux souverains dont les intérêts ne sont pas liés à ceux de la nation !”« Chaque jour me le prouve, mes amis les plus sincères, les plus dévoués ne sont pas dans les palais, ils sont sous le chaume ; ils ne sont pas sous les lambris dorés, ils sont dans les ateliers, dans les campagnes. » (Creil, juin 1850). Conclusion de ses Rêveries politiques : “Au-dessus des convictions partielles, il y a un juge suprême qui est le peuple”. Il reprit l’idée lors de sa proclamation du 14 janvier 1852 : “le Peuple reste toujours maître de sa destinée. Rien de fondamental ne se fait en dehors de sa volonté.”
Après avoir été triomphalement porté au pouvoir, il tenta de gouverner durant la première décennie avec le peuple, sans véritables intermédiaires, ce qui lui vaut de la part de certains historiens le qualificatif de « populiste » (Pierre Milza). Une note de la main de l’empereur retrouvée aux Tuileries dit : « Qu’est-ce que le Peuple ? Est-ce par hasard les cinq à six mille personnes qui se réunissent dans Paris au club ou à la Redoute et qui croient parler au nom de la France entière ? Est-ce les salons, les ateliers ? Est-ce le [illisible] ? Est-ce la jeunesse ivre d’enthousiasme ? Est-ce la vieillesse regrettant le passé ? Est-ce l’armée ? Est-ce le Corps législatif ? Non, le peuple, c’est la masse entière de la nation, celle qui exerce le suffrage universel. Voilà notre maître à tous ; et ces cotteries qui s’appellent le peuple commettent un blasphème. »
Napoléon III restera populaire jusqu’à la chute de l’Empire. Les paysans en particulier restèrent ses plus sûrs soutiens. Le parti bonapartiste resta puissant durant la première décennie de la Troisième République : en 1877, les élections législatives aboutirent à l’élection de 104 députés bonapartistes ! (contre 313 républicains et 55 monarchistes). Le parti bonapartiste disparut progressivement après la mort du fils héritier de Napoléon III en 1879.
II. L’Empereur entrepreneur

Napoléon III mena une politique économique active en lançant un programme de grands travaux : « Nous avons d’immenses territoires incultes à défricher, des routes à ouvrir, des ports à creuser, des rivières à rendre navigables, des canaux à terminer, notre réseau de chemins de fer à compléter. […] Nous avons tous nos grands ports de l’Ouest à rapprocher du continent américain par la rapidité de ces communications qui nous manquent encore. » (Discours de Bordeaux, 1852). L’empereur pensait relancer la croissance par la consommation en donnant du travail aux inactifs, d’autre part, il était certain que les retours de ces investissements compenseraient largement le coût des travaux.
De fait, le Second Empire connut une période de croissance soutenue : de 1850 à 1870, le PIB passe de 11 milliards à 22 (les évaluations des historiens de l’économie divergent en 1870 au sein d’une fourchette allant de 20 à 24 milliards), soit une croissance annuelle de +4 % (en moyenne). Pour comparaison, le PIB était à 9 milliards en 1830 et sera à 23 milliards en 1890 (là encore les évaluations des historiens de l’économie peuvent diverger de quelques milliards).

Le chemin de fer reçut une impulsion décisive : en 1851, la France comptait 3500 kilomètres de voies ferrées (10.000 en Grande-Bretagne), ce chiffre passa à 17.000 en 1870 (2000 km de plus qu’en Grande-Bretagne). Les lois de 1859 et 1863 donnèrent naissance à six grands réseaux : Nord, Est, Orléans, Paris-Lyon-Marseille, Midi et Ouest. L’Empire ne négligea pas non plus les routes, dont la progression en kilomètres est supérieure de +43 % en moyenne par rapport aux deux régimes précédents (le kilométrage des voies carrossables triple).
L’Empire favorisa la mise en place d’un système moderne de crédit : naissances du Crédit Foncier et du Crédit Mobilier en 1852, du Crédit Industriel et Commercial (1859), du Crédit Lyonnais (1863), de la Société Générale (1864) et de la Banque de Paris (1869). Une loi de 1865 autorisa l’usage des chèques. La loi du 23 mars 1863 créa les sociétés anonymes à responsabilité limitée (SARL), la loi du 24 juillet 1867 les sociétés anonymes (SA).
Pour obliger l’industrie à se moderniser (au niveau des méthodes de production), la France s’ouvrit au libre-échange à partir de 1860 avec la Grande-Bretagne. Les droits de douane sur les matières premières et la plupart des produits alimentaires furent abolis. D’autres accords commerciaux furent conclus avec le Piémont-Sardaigne, la Belgique ou l’Autriche.
Les retombées économiques profitèrent aux plus fortunés mais aussi aux classes laborieuses. En 1848, Louis-Napoléon fit part de sa volonté « d’introduire dans nos lois industrielles les améliorations qui tendent, non à ruiner le riche au profit du pauvre, mais à fonder le bien-être de chacun sur la prospérité de tous ».
La paysannerie connut un « petit âge d’or » (Matthieu Brejon de Lavergnée) : le chemin de fer permet d’ouvrir de nouveaux débouchés, la spécialisation des cultures, l’essor du fourrage artificiel et de l’assolement triennal. Si l’exode rural s’accéléra dans les années 1850, il se ralentit l’année suivante, car il touchait essentiellement les marginaux des campagnes (journaliers, artisans ruraux). L’empereur fit mener de grands travaux de drainage et d’irrigation (Provence) entraînant une hausse de la productivité. La paysannerie resta le principal soutien de l’Empire jusqu’à sa chute.
La hausse du salaire ouvrier s’accéléra pendant l’Empire : +6,7 % de 1850 à 1860, +9,5 % de 1860 à 1870 ; tandis que les prix (notamment des matières agricoles) baissèrent. Les classes populaires vient leur alimentation se diversifier : progression de la consommation de viande (+22 %), de lait (+22%), de graisse animale (+27 %). La consommation de sucre et de chocolat dans la société française progressa de 250 % !
La France vit l’essor du grand magasin au détriment des petits commerces de détail. Le Bon Marché (rachat de Boucicaut en 1863), premier grand magasin, amena un certain nombre de nouveautés : étiquettes mentionnant systématiquement le prix sur les produits, prix fixes, décor architectural, éclairages, vitrines. A partir de 1865, le Printemps concurrença Le Bon Marché.
III. La « fibre sociale »
Louis-Napoléon Bonaparte s’intéressa très tôt aux questions sociales sous l’influence de son précepteur Philippe le Bas – un jacobin – et de sa mère Hortense. Le personnage est décrit par ses contemporains comme sensible et généreux. Victor Duruy, ministre pendant six ans de Napoléon III, témoigne :

« Que de fois l’ai-je vu arriver au Conseil avec des projets d’assistance pour les faibles et les dépourvus ! Sa main était ouverte : elle s’ouvrait même trop, car il ne savait pas répondre par un refus à ceux qui imploraient sa générosité. »

Au fort de Ham, il écrivit un petit traité nommé L’extinction du paupérisme (1843). L’empereur y livra sa vision de l’industrie : “L’industrie, cette source de richesse, n’a aujourd’hui ni règle, ni organisation, ni but. C’est une machine qui fonctionne sans régulateur ; peu lui importe la force motrice qu’elle emploie. Broyant également dans ses rouages les hommes comme la matière, elle dépeuple les campagnes, agglomère la population dans des espaces sans air, affaiblit l’esprit comme le corps, et jette ensuite sur le pavé, quand elle n’en sait plus que faire, les hommes qui ont sacrifié, pour l’enrichir, leur force, leur jeunesse, leur existence. Véritable Saturne du travail, l’industrie dévore ses enfants et ne vit que de leur mort.”
Des lois progressistes
L’empereur créa une Caisse nationale des retraites pour la vieillesse (1850), une assistance judiciaire gratuite pour les travailleurs pauvres (1851), interdit le travail le dimanche et les jours fériés (loi de 1851, abrogée en 1880 par la IIIe République avant d’être revotée en 1906 seulement). Le 26 mars 1852, il permit aux sociétés de secours mutuels de se constituer librement (caisse commune où chaque ouvrier verse une petite partie de son salaire, qui sert d’aide financière pour tout ouvrier malade, invalide ou trop âgé). La même année, une partie des biens confisqués aux princes d’Orléans fut attribuée au logement ouvrier. En 1854, il interdit aux patrons de confisquer et d’annoter l’impopulaire livret ouvrier (le posséder était nécessaire pour pouvoir retrouver un travail). En 1862, il autorisa une délégation de 200 ouvriers à partir en Angleterre pour y étudier l’organisation des syndicats anglais ; en 1864, il autorisa les coalitions (c’est-à-dire le droit de grève) ; en 1868, il permit les réunions publiques à condition de ne pas parler de politique ou de religion. Cela peut paraître encore peu, mais aucun des régimes précédents n’en a fait autant !
● La charité impériale
La « fibre sociale » de l’empereur s’exprima aussi par des actes charitables. Président, il reversait la moitié de son traitement aux œuvres de charité. Il visita des usines, récompensant les patrons paternalistes et les ouvriers méritants. Il réconforta les victimes des inondations (en 1856) et les malades de l’Hôtel-Dieu. Il multiplia les dons en argent tout au long de son règne (500.000 francs pour la caisse de retraite des travailleurs en 1856, 100.000 francs pour les logements ouvriers de Lille en 1859, 32.000 francs à Lyon en 1860 pour les œuvres de bienfaisance, etc.).
En 1855, il créa avec l’impératrice Eugénie les Fourneaux économiques, qui servirent plus d’un million de repas chauds chaque année, réservés aux indigents et aux plus malheureux (ancêtres des soupes populaires).
Plus symboliquement, lors des grands travaux de Paris, la construction d’un Opéra avait commencé en 1861, chantier dirigé par Charles Garnier. Ce bâtiment devait être grandiose et devenir, pour l’architecte lui-même, un des symboles du Second Empire. Dans le même temps, l’empereur avait décidé la reconstruction de l’Hôtel-Dieu sur l’île de la Cité. Le 31 juillet 1864, il déclara que ce dernier bâtiment était prioritaire sur l’Opéra : « J’attache un grand prix à ce que le monument consacré au plaisir ne s’élève pas avant l’asile de la souffrance. »
Des efforts dans le domaine de l’éducation
Napoléon III voulut rendre l’école gratuite et obligatoire. Dans son discours du trône du 15 février 1865, il affirma que « Dans le pays de suffrage universel tout citoyen doit savoir lire et écrire. » Il revint sur le projet les dernières années du règne mais se heurta à chaque reprise à l’hostilité du Corps législatif, lequel considérait l’empereur comme un utopiste. La loi Duruy de 1867 obligea néanmoins toutes les communes de plus de 500 habitants à ouvrir et entretenir une école primaire pour filles. L’empereur multiplia les écoles élémentaires et facilita les cours du soir pour les adultes. La première femme reçue au baccalauréat le fut en 1861 (Julie-Victoire Daubié) et l’année suivante, la première femme fut autorisée à s’inscrire en faculté de médecine.
Napoléon III confiera en 1869 à Darimon : « J’aurais fait pour les classes ouvrières bien plus que je n’ai fait, si j’avais rencontré dans le Conseil d’État un puissant auxiliaire. »
IV. L’Empereur bâtisseur

La IIIe République, dans son souci de dénigrer l’ancien souverain, a attribué les transformations de Paris au baron Haussmann, alors que Napoléon III en fut le véritable maître d’œuvre.

Pour Éric Anceau, il s’agit de “l’une des plus grandes injustices touchant Napoléon III. […] le concepteur d’ensemble, l’arbitre des possibles et même l’examinateur des détails fut l’empereur en personne. Du reste, le préfet de la Seine le reconnaissait lui-même, malgré son immodestie. En ce domaine comme dans tant d’autres, Napoléon III mûrit longuement ses projets et les réalisa avec une volonté inébranlable.” (Napoléon III. L’homme, le politique).

Le Paris d’alors était composé de rues étroites, malpropres et mal éclairées, terreau propice au banditisme et aux insurrections (les Trois Glorieuses, la révolution de 1848). Un rapide passage de Louis-Napoléon à Paris en 1831 le marqua profondément. En 1832, suite à l’épidémie de choléra, il fut sensible aux solutions proposées par les saint-simoniens : destruction des îlots insalubres et création de grandes artères pour diffuser l’air et la lumière. A Ham, il eut tout le loisir de réfléchir à ses projets. Lorsqu’il arriva à Paris en 1848, il transportait dans ses bagages un grand plan de Paris.
Élu président, il indiqua les aménagements qu’il voulait effectuer : percer de longues avenues, construire de nouveaux immeubles, créer des parcs et espaces verts. En 1853, il fit appel au préfet Haussmann auquel il présenta lors de la première entrevue un plan de Paris parcouru de lignes de différentes couleurs, en fonction des priorités.
Un an avant la nomination d’Haussmann, l’empereur expropria des milliers de Parisiens (décret du 26 mars 1852) qu’il relogea. Les travaux furent décrits par les contemporains comme colossaux : “Ce n’était plus des bandes d’insurgés qui parcouraient la ville, mais des escouades de maçons, de charpentiers, d’ouvriers de toutes sortes allant à leurs travaux.” (Merruau).
Napoléon III parlait souvent des travaux en conseil des ministres, consultait plusieurs fois par semaine Haussmann, se rendait sur place voir l’avancement. De grands immeubles d’aspect bourgeois et uniforme remplacèrent les maisons insalubres. Églises, hôpitaux, casernes, écoles et parcs virent le jour. L’empereur prit à cœur l’aménagement du bois de Boulogne ; n’hésitant pas à venir tôt le matin pour prendre la direction des opérations, se saisissant d’un marteau et d’un piquet pour montrer la ligne que devaient prendre les allées.
L’éclairage au gaz se répandit, un système d’égout fut mis en place, le système d’adduction d’eau fit des progrès. En vingt ans, Napoléon III fit plus pour Paris que ce qui avait été fait en un siècle.

Bibliographie :
ANCEAU Eric, Napoléon III, Paris, Tallandier, 2008.
Collectif, Napoléon III. L’homme, le politique. Actes du colloque de la Fondation Napoléon, 19-20 mai 2008, Paris, Éditions Napoléon III, 2008.
DARGENT Raphaël, Napoléon III : l’Empereur du peuple, Paris, Ed. Grancher, 2009.
Première publication : 15/06/2011.
Partie 2 : Napoléon III et l’Europe, sur la politique extérieure.

https://www.fdesouche.com/2012/12/02/desouche-histoire-napoleon-iii-modernisateur-de-la-france-partie-1/

samedi 28 octobre 2023

Histoire de la Bretagne. La diversité bretonne en mouvement, par Frédéric Morvan

 

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Il y a bien sûr une Bretagne, grande, plus vaste en superficie que la Belgique, diverse dans ses paysages – dès que l’on traverse la Loire, les toits sont couverts de tuiles majoritairement et plus en ardoises. Il n’y a pas bien sûr un seul Breton, mais des Bretons et des Bretonnes. Pour ceux qui voulaient, veulent, voudraient un homo britonnicus, comme certains ont voulu un homo anglicanus, un homo sovieticus, un homo americanus, etc, ils en seront pour leurs frais. Les Bretons et les Bretonnes sont multiples et en mouvement comme le révèlent, à mon humble avis, quelques éléments historiques. Regardons dans les trois mondes, pas assez liés entre parenthèses à mon goût, de la politique, de l’économie et de la culture.

Mais d’abord la Politique. Si les frontières est de la Bretagne sont immuables ou presque (voir les marches séparantes au Sud du pays de Retz), à l’intérieur de la Bretagne, cela a bougé, ce qui n’a pas été sans conséquences pour ses habitants. Sans que l’on sache exactement leurs limites (sans doute matérialisées par des rivières), les grandes circonscriptions politiques bretonnes ont connu des transformations. Avant les invasions vikings du IXe et Xe siècles, le royaume de Bretagne comprenait les comtés de Poher, de Cornouaille, de Vannes, de Léon, de Nantes et de Rennes ; les comtes du Poher (grande région autour de Carhaix) possédaient le trône royal.

Je pense de plus en plus que les comtés de Cornouaille et de Vannes ne comprenaient que la frange littorale de la Cornouaille et du Vannetais actuels. Les Vikings changèrent la donne. Les princes royaux de la maison de Poher s’enfuirent en Angleterre puis revinrent pour devenir simplement ducs de Bretagne (Alain Barbetorte), sans parvenir vraiment à restaurer le pouvoir de leurs ancêtres, les rois Nominoë, Erispoë, Salomon. Après la disparition d’Alain Barbetorte et ses descendants directs, les comtes de Rennes et de Nantes, apparentés aux rois bretons, se disputèrent le pouvoir sur la Bretagne, pouvoir qui glissa donc de l’Ouest vers l’Est. Les comtes de Rennes disposant d’un immense territoire, allant à l’Ouest jusqu’à Callac et Lannion, comprenant tout le Centre de la Bretagne, et allant au Sud jusqu’aux landes de Lanvaux, semblèrent l’emporter. Les comtes de Nantes répliquèrent en s’alliant avec les comtes de Cornouaille de plus en plus puissants, d’autant qu’ils étaient de père en fils évêques de Cornouaille, mais aussi par mariage comtes-évêques de Vannes. Au XIIe siècle, on tenta un mariage et donc une réconciliation : Hoël de Cornouaille, comte de Vannes, Nantes et Cornouaille, épousa Havoise de Rennes, duchesse de Bretagne en 1066, comtesse de Rennes.

L’unification n’eut pas lieu car l’oncle paternel d’Havoise, Eudes, fils du duc Geoffroy Ier (mort en 1008), prétendit, car il était le seul descendant male de la maison de Rennes, au trône breton et s’installa à l’Ouest du comté de Rennes, dans les évêchés de Tréguier et de Saint-Brieuc. Ses descendants furent à l’origine des comtés de Tréguier et de Penthièvre. De ce conflit familial découla une série de crises majeures qui dura plus de 400 ans et qui ensanglanta la Bretagne (le plus grave épisode étant la guerre de Succession de Bretagne de 1341 à 1364, en fait jusqu’en 1420), opposant en gros le Nord (Eudes) et le Sud (Havoise) du duché, opposant les descendants d’Eudes plus enclin au fédéralisme s’appuyant sur la féodalité, aux descendants d’Havoise, ducs de Bretagne en titre, représentants le centralisme ducal breton. Cette querelle permit au roi de France de contraindre en 1491 Anne de Bretagne à se marier avec lui. Charles VIII de France disposait en effet des droits des descendants d’Eudes (mais aussi ceux de la maison de Dreux-Bretagne qui avaient régné sur le duché de 1213 à 1341). Ce conflit dynastique et politique ne se termina pas avec Anne. Il revint en force lors de la Ligue, à la fin du XVIe siècle, lorsque la femme du gouverneur de Bretagne, le duc de Mercœur, descendante directe d’Eudes, réclama le duché pour elle. Mercœur fut vaincu et se soumit au roi Henri IV. Son épouse fut humiliée par le mariage forcé de sa fille et héritière au bâtard d’Henri IV, le célèbre duc de Vendôme.

 Le roi de France contrôlait alors toute la Bretagne, du moins on pourrait le croire. On sait peu que Louis XIV laissa à sa mort en 1715 des dettes effroyables que ne purent, malgré quelques manipulations financières, jamais éponger ses successeurs. On sait encore moins que le duc de Penthièvre, cousin des rois Louis XV et Louis XVI, richissime, amiral de France… et de Bretagne, racheta au roi la gestion de tous les Domaines royaux en Bretagne. Son pouvoir en Bretagne avoisinait ou même était supérieur à celui de son royal cousin. On ne sait guère que la Bretagne était administrée par ses propres institutions, que le roi n’avait pas que des amis au Parlement, dans la Chambre des Comptes et dans les Etats de Bretagne, c’est le moins que l’on puisse dire (voir sous Louis XV, l’affaire La Chalotais). On sait trop peu que dans ces instances, on se disputait beaucoup : l’ancienne noblesse féodale, très présente à la cour royale, était très critiquée par la nouvelle et riche noblesse parlementaire qui fut elle-même contestée par les représentants des villes.

On sait par contre que la Bretagne implosa en 1791 en 5 départements, Loire-Inférieure, Côtes-du-Nord, Ille-et-Vilaine, Morbihan, Finistère, dont les limites avaient été fixées grosso-modo… sous Louis XV alors en guerre avec le Parlement et les Etats de Bretagne. Même si ces départements avaient le même fonctionnement que les autres départements français, ils conservaient entre eux des liens historiques, culturels, militaires, économiques, sociaux, dont les ciments étaient bien sûr la langue, la religion, mais surtout les Bretons et les Bretonnes eux-mêmes. Et le gouvernement de Paris sut en tenir compte. Par exemple, il constitua une armée de Bretagne pour défendre la France envahie par les Prussiens en 1870. Au début de la Grande guerre, les Bretons étaient dans des régiments bretons. On pensait qu’ils combattraient mieux ensemble. Ces liens entre les Bretons et les Bretonnes étaient très visibles surtout lorsqu’ils émigrèrent vers Paris Le Havre, Boulogne, etc. Ils surent se regrouper. A Paris, des dizaines de milliers d’entre eux vivaient en Seine-Saint-Denis. Et tout le monde sait que le quartier Montparnasse est le quartier des Bretons.

Cependant, à partir de la départementalisation, les choses changèrent… On étaient plus simplement des Bretons, sujets du roi, Cornouaillais, Nantais, Léonards, Vannetais, mais on étaient Français, Bretons, Finistériens, Cornouaillais ou Léonards, ou Morbihannais de Vannes ou de Lorient, etc. Et l’on est encore ! Les Bretons s’éloignèrent les uns des autres. Et les résultats sont visibles aujourd’hui. De plus, les Bretons ne votaient pas, lorsqu’ils en avaient le droit (le suffrage censitaire excluait les plus pauvres dans la première moitié du XIXe siècle et surtout l’absence d’isoloir obligea pendant longtemps de montrer son vote à tous… surtout aux propriétaires terriens qui souvent se présentaient aux élections), tous de manière identique. De l’extérieur, on voit les Bretons comme des conservateurs, légitimistes, n’aimant donc guère le changement : par exemple, ils ont eu bien du mal à accepter la République, mais lorsqu’ils l’ont assimilée, c’est pour la vie. De l’extérieur, on vit et voit encore les Bretons d’un seul tenant, peuple agricole, terrien, attaché à son terroir, à la Bretagne.

Et c’est vrai et c’est faux. C’est vrai et Pétain comme d’autres l’ont cru surtout lorsqu’il redonna son unité à la Bretagne… du moins sans la Loire-inférieure car pour lui comme pour d’autres Nantes et son département, aujourd’hui la Loire-Atlantique, appartenaient au Val de Loire. Il a cru comme d’autres que la Bretagne et les Bretons étaient entre les mains fermes d’une noblesse et d’un Eglise catholique traditionnelles, terriennes, plongeant ses valeurs dans l’Ancien Régime, dans la féodalité et dans le régime seigneurial. C’était et c’est encore oublié que Nantes et sa région (en gros la Loire-Atlantique) appartenaient et appartiennent de manière inaliénable à la Bretagne. Et en son temps, le grand roi Henri II Plantagenêt (mort en 1189), régent du duché, finit par le comprendre. S’il donna le comté de Nantes à son frère cadet, Geoffroy et le récupéra pour lui seul après la mort de ce dernier, il dut le restituer en 1181 à son fils cadet, Geoffroy II, duc de Bretagne par son mariage avec la duchesse Constance, lorsque Geoffroy devint majeur et souverain du duché. Il est étrange que les éléments extérieurs à la Bretagne voient Nantes et sa région comme des territoires détachables de la Bretagne. Ainsi, si je ne me trompe pas, dans les actes de la succession d’Anne de Bretagne (mort en 1514), l’administration royale parlait du duché de Bretagne et du comté de Nantes. Néanmoins, cette administration savait qu’il fallait les citer ensemble.

Et Pétain se trompait encore comme d’autres : la Bretagne et les Bretons n’étaient pas figés dans leurs opinions politiques. Et tout le monde n’y votait pas (et n’y vote pas) de la même manière, heureusement. On remarque que souvent les paroisses ou les communes qui ont connu la Révolte des bonnets rouges de 1675 sont plus « révolutionnaires ». Elles ont été proches des Républicains durant la Révolution. Bref, elles sont plus à gauche. En 1881, la République en Bretagne est devenue majoritaire : 22 députés de « gauche » (Républicains) contre 19 conservateurs (souvent royalistes). Les côtes et les villes étaient plus favorables au nouveau régime que le Centre Bretagne, la Haute Bretagne, les marges angevines et vendéenne qui restèrent des fiefs conservateurs. Et encore, car cela dépend des terroirs, des paroisses, des quartiers, des personnages qui se présentaient aux élections.  

Pétain voulut se reposer sur les riches et puissants clergé et noblesse bretonnes, sans savoir ou comprendre que l’Encyclique « Au milieu des Sollicitudes » (de Léon XIII, 1892) les avaient mis en difficulté et qu’une nouvelle génération d’hommes politiques, jeunes prêtres (ce que l’on nomme les abbés démocrates, Trochu le fondateur d’Ouest France, Mancel), notables (comme ces nobles qui furent à l’origine de l’office central de Landernau), médecins, avocats, notaires, négociants, en avaient profité pour imposer leurs nouvelles idées, plus humanistes, plus sociales, plus universelles. Mêmes les Juloded, ces notables ruraux du Léon, retirèrent leur soutien au comte de Mun, fondateur de la Démocratie chrétienne, qui perdit sa députation du Finistère. Pétain et d’autres ne comprirent pas que l’énorme émigration bretonne et surtout la Grande Guerre étaient passées par là, que les Bretons et les Bretonnes avaient fait exploser les carcans imposés par les élites bretonnes de la première moitié du XIXe siècle. Ils étaient partout et voulaient tout voir, comme avant la Révolution.

Pendant l’Entre-Deux-Guerres, la Bretagne politique étaient tricolore… blanche, bleue… et rouge. En 1929, un quart des municipalités bretonnes était entre les mains de conservateurs monarchisants. C’est la Bretagne des marquis, Montaigu, Kerouartz, Kernier, Ferronnays. Les Bleus, radicaux et radicaux-socialistes, qui gouvernaient alors la France (avec la nantais Aristide Briand) représentaient alors 10 à 12 % des voix et dominaient surtout les villes et quelques régions rurales (le Trégor, la Haute-Cornouaille, le Finistère Sud). Ils glissèrent progressivement vers le centre politique, avec l’arrivée des Rouges, socialistes et marxistes, ces derniers se réclamant de la pensée de Karl Marx, qui a eu, on ne sait guère, des propos très durs envers les Bretons (ceux bien sûr qui ont étouffé la Commune de Paris – mais aujourd’hui ses seuls descendants… sont Bretons bien sûr). Si à partir de 1920, le communiste ne prit pas en Bretagne, sauf dans les ports de Concarneau et de Douarnenez, il fut très puissant parmi les Bretons de Paris. En Bretagne progressivement les socialistes se retrouvèrent de plus en plus importants dans les villes. Quant à Emsav, le mouvement breton, il tenta de sortir de l’élitisme et de la marginalité, sans grand succès, sauf pour ce qui est du nouveau drapeau breton, le Gwen a Du, adopté par la population bretonne avec une rapidité spectaculaire. 

Après la Seconde guerre mondiale, les dirigeants traditionnels comprirent qu’il leur fallait s’effacer, même si certains avaient été des résistants. On voulait des gens neufs, plus jeunes, issus de la Résistance, mais surtout de la JAC (Jeunesse agricole catholique), très active pendant la guerre, organe mobilisateur, donnant espoir dans un autre avenir, vers l’ouverture et la modernité, d’où sortirent de nouvelles personnalités, élus politiques et syndicaux. Ce renouveau ne durera pas. Les grandes tendances politiques de l’Entre-Deux-Guerres revinrent en force sous la IVe République. Avec l’arrivée de la Ve République réapparurent les notables traditionnels. Le CELIB, ce Comité d’étude et de liaison des intérêts bretons, né en 1950, réunissant des leaders bretons de l’économie et de la politique, réussit à se maintenir jusqu’aux évènements de 1968. S’il est à l’initiative de ce que l’on nomme le modèle économique breton, il n’est pas parvenu à établir un modèle politique breton. Trop de différences politiques. Trop d’intérêts divergents. Des Institutions centrales parisiennes trop attractives. Et puis les Bretons étaient depuis longtemps si divers politiquement.

Conservateurs, légitimistes, pivots de la monarchie française lorsqu’elle fut acceptée et assimilée, pivots de la République française encore aujourd’hui, les Bretons et les Bretonnes ne semblent pas aimer une chose : qu’on les prenne pour de crétins et des crétines. Louis XIV dépassa les bornes et eut droit aux Bonnets rouges. La Révolution, initiée par les nombreux Bretons du Club breton, fit de même et eut droit aux Chouans. Napoléon III vit la noblesse bretonne et la Bretagne lui tourner le dos lorsqu’il crut pouvoir imposer sa volonté à la puissante Association bretonne. La République radicale, celle de Combes, eut un mal de chien à imposer ses lois anticléricales… il est vrai que les prêtres bretons jouaient depuis plus d’un millénaire un rôle social et culturel essentiel en Bretagne. Peut-on dire que l’opposition bretonne à Pétain fut dès le début considérable ? On sait qu’à Londres, les Bretons soutenant le général de Gaulle étaient très nombreux : l’association bretonne des Forces Françaises Libres Sao Breiz réunissait plus de 800 d’adhérents.

Il faut donc se méfier. En politique, les Bretons et les Bretonnes n’ont pas des opinions immuables. Ils sont divers et en mouvement, comme le sont leur société, leur culture et leur économie, comme nous le verrons dans les prochaines chroniques. 

Fréderic Morvan

Source

https://www.breizh-info.com/2016/07/15/46446/histoire-de-bretagne-diversite-bretonne-mouvement-frederic-morvan/

dimanche 17 septembre 2023

David Chanteranne (Chronique des territoires) : « Les anciens duchés ou comtés, puis les provinces et départements ont été à l’origine de notre actuelle France » [Interview]

 

Les éditions Passés composés ont sorti un livre signé David Chanteranne, historien, journaliste, intitulé « Chronique des territoires, comment les régions ont construit la nation », présenté ainsi par l’éditeur :

Il n’y aurait de France que parisienne. À l’image de notre pouvoir, l’histoire serait « centralisée ». Or, de la fin de l’Antiquité au XXe siècle, les événements démontrent exactement le contraire. Les drames et les triomphes de la France ont eu, au moins à parts égales, pour théâtre la province et Paris. De la fondation de Marseille par les Phocéens à la rencontre du chancelier Adenauer et du général de Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises, en passant par la libération d’Orléans par Jeanne d’Arc, l’entrée de Napoléon à Grenoble au début des Cent-Jours ou encore la défense de Belfort par Denfert-Rochereau pendant la guerre de 1870, David Chanteranne revient sur le rôle décisif et parfois méconnu des régions dans la construction de la nation. Outre de rappeler, avec verve et clarté, le récit de ces événements fondateurs, l’historien mène une enquête de terrain afin d’identifier ce qu’il reste, concrètement ou symboliquement, de ces vestiges du passé. Il interroge la force des lieux, les raisons de leur puissance, les causes qui en ont fait des mythes et, parfois, celles qui les ont fait oublier. 

Pour évoquer cet ouvrage, nous avons interviewé l’auteur.

Breizh-info.com : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

David Chanteranne : Historien et journaliste, je suis rédacteur en chef de plusieurs magazines d’histoire et directeur des sites patrimoniaux de Rueil-Malmaison. Né à Épinal, j’ai passé ma jeunesse à Plombières-les-Bains, station thermale vosgienne et, après des études à Strasbourg, ai achevé ma formation à Paris avec Jean Tulard. Je suis l’auteur de nombreux articles et livres, en particulier spécialiste de la période consulaire et impériale, et à ce titre j’ai signé plusieurs livres dont Les douze morts de Napoléon (Passés Composés, 2021, réédité cette année en poche chez Alpha).

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous a inspiré à explorer le rôle des régions dans la construction de la nation française ? Comment votre livre s’intègre-t-il dans le débat actuel sur la centralisation et la décentralisation en France ?

David Chanteranne : Le double héritage de l’Ancien Régime et de l’Empire, à la fois au temps de Louis XIV puis des influences jacobines, a cherché à concentrer la représentation nationale et, par extension, à résumer l’histoire de la construction étatique à partir de Paris. Or, bien au contraire, les anciens duchés ou comtés, puis les provinces et départements ont été à l’origine de notre actuelle France. Sans les régions et leurs particularismes, sans les épisodes historiques qui ont à la fois bouleversé l’équilibre et rebattu les cartes dynastiques ou politiques, rien n’aurait été pareil.

Breizh-info.com : Comment avez-vous choisi les régions et les événements à mettre en avant dans votre livre ?

David Chanteranne : L’ouvrage n’est ni systématique dans la sélection proposée, ni exhaustif dans les épisodes relatés. Au gré de pérégrinations, de sites choisis ou d’événements qui s’y sont déroulés, cette série de chapitres cherche avant tout à brosser les portraits et de couvrir les époques en insistant sur les moments de rupture ou parfois de construction.

Breizh-info.com : Sur les épisodes napoléoniens, pourquoi avoir choisi de consacrer deux chapitres aux figures de Napoléon Ier et Napoléon III ? Comment ces figures napoléoniennes incarnent-elles l’interaction entre le local et le national ?

David Chanteranne : Évidemment, spécialisé sur les périodes napoléoniennes, je ne pouvais faire l’impasse sur ces deux souverains. Mais le choix des événements relatés est caractéristique : Grenoble en 1815 est le moment où deux France – royaliste et bonapartiste – s’opposent frontalement au moment du retour de Napoléon Ier de son exil de l’île d’Elbe avant les Cent-Jours ; et la visite de Napoléon III à Nice en 1860 avec son épouse Eugénie marque le rattachement de la ville avec son territoire (ainsi que la Savoie) à la France.

Breizh-info.com : Comment la mémoire collective et le patrimoine matériel et immatériel jouent-ils un rôle dans la construction de la nation ?

David Chanteranne : Par les sources, tout autant manuscrites, qu’imprimées ou archéologiques, par les sites patrimoniaux qu’il s’agisse d’églises, de châteaux, monuments, demeures privées mais aussi de terres parfois méconnues, le livre cherche à montrer la diversité de ces moments d’histoire, leurs répartitions géographiques et ce qu’il reste aujourd’hui de cet héritage, dont nous sommes les dépositaires.

Breizh-info.com : Certaines régions ne sont pas évoquées. La Bretagne en tête mais pas que. Est-ce une forme de reconnaissance que si des régions ont construit la nation, d’autres, en hexagone, ont toujours été plus ou moins hostiles, ou réfractaires à cette construction ?

David Chanteranne : La Bretagne est au contraire bien représentée. Même si aucun chapitre ne porte un titre en référence à un lieu breton, le destin d’Anne de Bretagne est rappelé jusqu’à son union et poursuivi jusqu’à sa disparition, tandis que la conquête du Canada, décidée lors de la rencontre du roi François Ier avec Jacques Cartier, est surtout organisée à partir de Saint-Malo, en particulier de Rothéneuf où se trouve toujours la maison du grand explorateur. Comme pour la Bretagne, il en va de même des autres régions, qui sont d’une manière ou d’une autre, impliquées dans notre destin commun et rappelées de façon liminaire.

Breizh-info.com : Quels autres livres, sur la même thématique, suggéreriez-vous à nos lecteurs ?

David Chanteranne : Bien évidemment, les grandes histoires de France signées Michelet, Lavisse, Malet et Isaac ou d’autres historiens continuent d’être des références. Pourtant, les ouvrages les plus récents rétablissent une certaine vérité, car les sources sont nombreuses et les techniques ont profondément évolué, notamment depuis la réforme proposée par l’école des Annales et jusqu’aux dernières récentes années. Pour ne retenir qu’un titre, il est évident que les Lieux de mémoire, ouvrage collectif dirigé par Pierre Nora, et paru entre 1984 et 1992, vient immédiatement à l’esprit. À cela s’ajoutent les nombreux livres, notamment dictionnaires, mais aussi revues, émissions de télévision ou de radio, sans omettre les sites internet et vidéos des universitaires et spécialistes.

Propos recueillis par YV.

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[cc] Breizh-info.com, 2023, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2023/09/17/224572/david-chanteranne-chronique-des-territoires-les-anciens-duches-ou-comtes-puis-les-provinces-et-departements-ont-ete-a-lorigine-de-notre-actuelle-france-interview/

vendredi 8 septembre 2023

Les derniers jours des rois, sous la direction de Patrice Gueniffey

 

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Les éditions Perrin et Le Figaro Histoire publient en ce mois d’octobre « Les derniers jours des rois » sous la direction de Patrice Gueniffey. De Saint Louis à Napoléon III, les meilleurs historiens actuels décryptent la fin de nos souverains les plus célèbres. Qu’elles soient criminelles ou accidentelles, longues ou spectaculaires, leurs morts sont à la fois tragiques et éminemment politiques. Elles constituent paradoxalement le moment clé de leur existence, qui conditionne leur inscription dans la postérité.

Cet album superbement illustré est l’occasion d’approcher nos monarques comme jamais, de découvrir l’homme en filigrane derrière la légende, de soupeser son legs et d’entrapercevoir sa chair, malade ou meurtrie, sachant qu’il doit s’élever au-dessus de sa souffrance par l’exemplarité et la quête de la grandeur.

Ce « savoir-mourir » est l’apanage des hommes d’Etat. Riche en anecdotes et découvertes, cet ouvrage sans précédent offre ainsi un regard inédit sur le tragique et la mystique du pouvoir à la française.

Un livre qui offre un regard neuf et tragique sur ces grands rois qui ont fait l’histoire de France.

Professeur à l’EHESS, Patrice Gueniffey a notamment publiéLe nombre et la raison (1993), La politique de la Terreur, Essai sur la violence révolutionnaire (2000). Son ouvrage Le 18 Brumaire, L’épilogue de la Révolution française (2008) a été salué par la critique.
Il a depuis dirigé les meilleurs historiens dans l’ouvrage collectif Les derniers jours des rois (2014).

Les derniers jours des rois – sous la direction de Patrice Gueniffey – Perrin

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Crédit photos  :  DR
[cc] Breizh-info.com, 2014, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine.

https://www.breizh-info.com/2015/10/14/32625/les-derniers-jours-des-rois-sous-la-direction-de-patrice-gueniffey/

jeudi 10 août 2023

L’empire des mers, atlas historique de la France maritime.

 

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« Dieu a donné à la France l’empire des mers » : Richelieu fondait cette conviction la géographie et les hommes. En effet, le Royaume de France est ouvert sur trois mers, Manche, Méditerranée et mer du Nord, et un océan, l’Atlantique.  De plus sa population comprend des peuples marins aussi audacieux qu’expérimentés — Bretons, Normands, Basques ou Provençaux.

Comment expliquer alors que ce pays, aussi richement pourvu d’atouts, n’ait saisi qu’en partie le destin maritime qui s’offrait à lui ? L’aventure du grand large a longtemps été en butte à la préférence continentale : les Normands sillonnaient les côtes du Brésil quand les guerres d’Italie occupaient nos souverains. Louis XIV laissa passer sa chance de maîtriser les mers pour mieux se consacrer à sa gloire terrestre. Louis XV négligea un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Napoléon III relança certes une ambition maritime mais la perte de l’Alsace-Lorraine conduisit la France à se tourner de nouveau vers le continent.

De Philippe Auguste à Charles de Gaulle, des tentatives d’implantation en Floride jusqu’à la conquête de la Louisiane, du premier arsenal de Rouen à Port 2000 au Havre, de la bataille de l’Écluse à celle de Guetaria, des Bretons sillonnant le Pacifique aux porte-conteneurs de la CMA-CGM, des premiers bâtiments à vapeur aux sous-marins nucléaires, cet atlas déploie la grande épopée de la France des mers et de ses marins.

Un livre richement illustré qui permet de revisiter un passé qui vit d’illustres marins parcourir le monde, et notamment des Bretons, Robert Surcouf en tête.
On regrettera simplement la mise en page et le format de l’ouvrage: une belle présentation certes, un beau livre, mais un certain goût d’inachevé, lié peut-être à la difficulté de bien regarder les cartes et à la disposition des paragraphes.

CYRILLE P. COUTANSAIS est Directeur de recherches du Centre d’Etudes Stratégiques de la Marine (CESM). Il est l’auteur de Géopolitique des océans (Ellipses, 2012) et de l’Atlas des empires maritimes (CNRS Editions, 2013).

L’empire des mers, Atlas historique de la France maritime – Cyrille P. Coutansais – CNRS editions.

https://www.breizh-info.com/2015/06/20/27622/lempire-des-mers-atlas-historique-de-la-france-maritime/

mardi 2 mai 2023

Le 4 septembre 1870

 

Après celle de juillet 1830 et celle de février 1848, la troisième révolution du XIXème siècle en France se produisit le 4 septembre 1870. Deux jours plus tôt, c’est la défaite de Sedan. La guerre de 1870 tourne à l’humiliation pour la France. Napoléon III est prisonnier. La nouvelle se répand à Paris et entraîne un mouvement de foule qui réclame la fin de l’Empire. Ceux qui ont pris le pouvoir ce 4 septembre 1870 et proclamé la république n’eurent qu’à ramasser un pouvoir dont personne ne voulait.

La thèse de ce livre de Pierre Cornut-Gentille, avocat pénaliste, consiste à tenter de démontrer que, si le gouvernement de la Défense nationale n’avait pas été constitué le 4 septembre 1870, Thiers et Gambetta n’auraient pu, après la défaite inéluctable, consolider cette république qui était née dans l’improvisation.

Cet ouvrage, totalement acquis à l’idée républicaine, il faut bien le souligner, a l’avantage de montrer comment une situation tient parfois à peu de choses.

Le 4 septembre 1870, Pierre Cornut-Gentille, éditions Perrin, collection Tempus, 480 pages, 8 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/le-4-septembre-1870/125814/

jeudi 30 mars 2023

Bonaparte comme précurseur, de Fabrice Bouthillon

 

Bonaparte comme précurseur, de Fabrice Bouthillon

Avec son récent essai Bonaparte comme précurseur, Fabrice Bouthillon, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bretagne occidentale, poursuit l’une des réflexions centrales de son triptyque L’ironie de l’histoire consacré à la genèse des grands totalitarismes du XXe siècle.

Jusque-là, à travers une analyse successive du communisme soviétique (Brève histoire philosophique de l’Union soviétique, 2003), du républicanisme français (L’illégitimité de la République : Considérations sur l’histoire politique de la France au XIXe siècle, 2005) et du national-socialisme (Nazisme et révolution : histoire théologique du national-socialisme, 2011), l’historien des idées a tenté d’analyser les grandes dynamiques politiques du monde contemporain en les faisant remonter aux grandes ruptures entamées par la Révolution française. Cette fois, c’est à Napoléon Bonaparte qu’il consacre un ouvrage, car, comme l’annonce déjà le titre (et l’image de couverture), c’est en lui qu’il voit la préfiguration des dictateurs du XXe siècle.

Qu’on ne s’y trompe pas. Si l’on ne peut pas suspecter l’auteur de nourrir des sympathies pour l’Empereur, son livre ne se donne pas pour objectif de déboulonner les statues ou de procéder à un réquisitoire contre un mythe national. On doit au contraire saluer le ton dépassionné avec lequel l’auteur avance ses thèses. De fait, dans cette étude, la personne de Bonaparte ne joue qu’un rôle mineur, et il ne saurait être question d’une quelconque responsabilité morale envers les développements historiques ultérieurs. Ce qu’analyse Fabrice Bouthillon, c’est d’abord Napoléon en tant que phénomène politique, et partant, c’est du bonapartisme bien plus que de Bonaparte dont il est question.

L’auteur accorde la place centrale à sa thèse des deux centrismes, déjà évoquée par le passé, et qu’il expose ici comme une réfutation de la traditionnelle conception de la droite proposée par René Rémond. En effet, Fabrice Bouthillon considère que seule la tendance légitimiste peut être considérée comme une droite authentique, produit de la polarisation politique dont a accouché la Révolution française. Avec cette dernière, c’est un clivage irréconciliable qui a vu le jour, entre une gauche idéaliste, tendant à l’universel, à la démocratie, à l’égalité des individus, et une droite de la coutume, attachée au local, aux hiérarchies, rétive aux projections spéculatives – pour reprendre les termes de l’auteur, « la propension du progressiste au système, du conservateur au particulier ». L’orléanisme et le bonapartisme, quant à eux, plutôt que des courants de la seule droite, formeraient en réalité deux centrismes, opposés l’un à l’autre. L’orléanisme est conçu comme un centrisme par exclusion des extrêmes, c’est-à-dire une tendance modérée, rejetant à la fois les tendances les plus affirmées du progressisme et du conservatisme, dans le but d’aboutir à un consensus. Le bonapartisme est conçu quant à lui comme un centrisme par addition des extrêmes. En toute logique, il est à la fois plus à gauche et plus à droite que l’orléanisme.

Ainsi, là où le Directoire formait la préfiguration du centralisme orléaniste, le Bonaparte s’est imposé pour mettre un terme à la guerre civile ouverte par la Révolution entre la gauche et la droite grâce à un régime d’autorité, avec le retour à une hiérarchie forte, tout en intégrant nombre d’éléments du jacobinisme dont il était le produit, asseyant notamment sa légitimité sur l’instauration directe d’un lien entre le pouvoir suprême et le peuple sous la forme du plébiscite, reproduit ensuite par Napoléon III.

C’est donc cette option politique, d’un centrisme par addition des extrêmes, que Fabrice Bouthillon met en relation avec les régimes dictatoriaux du XXe siècle : « la vague des totalitarismes de l’entre-deux-guerres a été une seconde mouture de ce qu’avaient été en leur temps les deux bonapartismes, et ce, parce que les uns et les autres faisaient face au même défi politique : trouver une solution à la séparation révolutionnaire de la Gauche et de la Droite, après l’échec en la matière des centrismes par exclusion des extrêmes. » Le développement du régime et sa relation à la guerre (les parallèles entre le 1er Empire et le IIIe Reich sont particulièrement frappants, et pas seulement à l’égard de la campagne de Russie), le rapport des différents régimes à l’Église, la référence à l’idée impériale héritée de Rome, mais aussi la filiation concrète d’une politique de dépassement de la gauche et de la droite via le Second Empire et le boulangisme français, apportent une argumentation solide à la théorie d’une généalogie du césarisme autoritaire, dont Bonaparte forme le précédent historique.

L’auteur, par goût des formules qui font mouche, a certes tendance à forcer le trait de son argumentation, ce qui ne joue pas toujours en sa faveur (le sous-titre « Rapport sur la banalité du mâle » le montre bien, la dimension virile du bonapartisme occupant tout au plus une place anecdotique dans l’ouvrage). Des libertés que tendent cependant à effacer les véritables morceaux de bravoure qu’il livre, lorsqu’il expose la relation du premier bonapartisme à l’Église sous la forme d’une analyse minutieuse du Sacre peint par David, ou quand, dans le dernier chapitre, il sonde le thème de la colère dictatoriale à l’exemple de la relation orageuse entre l’Empereur et Chateaubriand, pour ne citer que deux perles dans un livre qui en compte beaucoup.

Ce qui semble plus problématique, c’est le cadre général dans lequel Fabrice Bouthillon a souhaité inscrire sa thèse. Une fragilité de taille, qui le conduit plus d’une fois à recourir à des généralisations préjudiciables, par exemple lorsqu’il étend la « bégayante répétitivité du phénomène totalitaire » des Pharaons d’Égypte à Hitler, en passant par César, Napoléon ou encore Staline. Et la tentation à établir de grands arcs métahistoriques, sursollicitant les analogies et des références formelles, n’est ici que partiellement responsable. On ne peut s’empêcher de penser que la remise en cause de la définition rémondienne des droites aurait aussi pu être l’occasion de soustraire cette réflexion à l’encombrante terminologie des totalitarismes, à laquelle était déjà adossée son triptyque, sous-titré a posteriori « Pour une grammaire du phénomène totalitaire ». Mais on comprend que l’usage du concept est aussi une manière pour l’auteur de placer le stalinisme parmi les héritiers de l’expérience bonapartiste. Une association qui, précisément, pose problème à plusieurs égards, surtout si l’on prend au sérieux la thèse du centrisme par addition des extrêmes.

Car le stalinisme ne peut qu’à grand-peine être compris comme le résultat d’une réunion programmatique, ni même historique, de la droite et la gauche. Bien au contraire, le régime de Staline est le produit d’un triomphe absolu et définitif d’un extrême, au moyen d’une élimination totale de l’autre. La forme dictatoriale et nationale du communisme stalinien, les raisons endogènes de l’idéologie mises à part, semble être en effet bien plus le fait des nécessités que présentait le maintien répressif de ce monopole idéologique que d’un choix doctrinal consistant à lui adjoindre une dimension de droite, dans l’espoir de dépasser un clivage qui, du fait même des politiques d’épuration, n’existait plus. Il en va bien sûr tout autrement pour le fascisme italien et le national-socialisme, qui portent dans leur doctrine, tout comme dans la condition d’arrivée au pouvoir, la volonté de rendre inopérants les clivages internes à la nation par la réunion de tendances opposées.

Une fois ces réserves exprimées, on n’en ressort que plus convaincu de l’intérêt qu’offre la thèse de l’auteur. Une thèse susceptible de compléter, et peut-être de rééquilibrer celles d’Ernst Nolte, auxquelles on a souvent reproché l’importance quasi exclusive accordée au maurrassisme comme première forme du fascisme en France. En recentrant cette filiation sur la tradition bonapartisme, qui comprend notamment l’aventure boulangiste, de nouvelles perspectives viennent inévitablement à s’ouvrir.

Fabrice Bouthillon, Bonaparte comme précurseur. Rapport sur la banalité du mâle, Brest, éditions Dialogues, 2020, 295 p.

https://institut-iliade.com/bonaparte-comme-precurseur-de-fabrice-bouthillon/

vendredi 24 février 2023

Louis-Gaston de Sonis, Soldat du Christ (Clotilde Jannin)

 

Clotilde Jannin, ingénieur de formation et mère de famille, fait partager sa passion de l’Histoire en écrivant de courtes biographies qui enthousiasmeront les jeunes gens. Louis-Gaston de Sonis, Soldat du Christ est le quatrième ouvrage qu’elle publie chez les Editions Edilys. Clotilde Jannin nous raconte la vie d’un officier exceptionnel et d’un héros catholique dans un contexte tendu : coup d’Etat de Napoléon III, guerre de 1870, persécutions anti-catholiques de la IIIème République à partir de 1880 qui pousseront le général de Sonis (1825-1887) à la démission (son fils Henry sera confronté au même dilemme en 1905, lors des Inventaires).

Tout au long de ces pages apparaissent les qualités et vertus de ce « centurion ». Héros sur les champs de bataille, apprécié tant par ses pairs que ses subordonnés, il s’impose l’obligation d’accomplir le plus parfaitement possible son métier d’officier dans l’exercice de toutes ses responsabilités. Affecté en Algérie, il apprend aussitôt l’arabe afin de pouvoir s’adresser aux indigènes, les écouter et mieux connaître leurs us et coutumes. Il reste aussi un modèle d’époux et de père (il a eu douze enfants !). Et dans tous les domaines de l’existence, il a fait sienne la devise de sainte Jeanne d’Arc « Messire Dieu premier servi ».

L’ouvrage est écrit de façon très vivante et accessible à partir de 14 ans, ce qui n’empêche que bien des adultes trouveront également plaisir à la lire.

Un cahier iconographique réhausse ce livre édifiant. Outre de rares photographies, le lecteur sera fasciné par la reproduction du splendide tableau d’Horace Vernet représentant la première messe en Kabylie le 14 juin 1853, l’autel entouré de l’armée française à genoux. L’ouvrage bénéficie également d’une très belle préface du général Gilles de Moncuit, président d’honneur de l’Association des Amis de Sonis-Loigny, et dont deux ancêtres ont fait partie des Zouaves pontificaux.

Louis-Gaston de Sonis, Soldat du Christ, Clotilde Jannin, préface du Général Gilles de Moncuit, éditions Edilys, 216 pages, 17 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/louis-gaston-de-sonis-soldat-du-christ-clotilde-jannin/156839/

mercredi 11 janvier 2023

Crimée: quand l’histoire explique l’actualité…

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La guerre froide fait rage entre l’Est et l’Ouest au sujet de la très stratégique péninsule de Crimée, dont le nom évoque, à tout historien, une guerre sanglante et très meurtrière du milieu du 19e siècle sous l’empereur Napoléon III. « C’est une guerre lointaine », me direz-vous,  « qui n’intéresse que des historiens spécialistes et n’a rien à voir avec notre époque ». Et pourtant, celui qui comprend le passé explique le présent et maîtrise l’avenir !

La Crimée fut conquise par la Russie à la fin du 18e siècle, à l’issue d’une guerre (1768-1774) contre les Tatars, des vassaux de l’Empire Ottoman. Les quelques chrétiens Arméniens et Grecs Pontique n’y étaient qu’une très petite minorité de Dhimmis depuis la fin du 15e siècle.

Aussitôt la Crimée fut peuplée de chrétiens de la Grande Russie et de la Petite Russie (l’Ukraine), de nombreuses villes furent fondées telles que Sébastopol en 1783, Odessa, Simféropol et bien d’autres encore. La contrée prit alors le nom de Nouvelle-Russie.

Cette région devint bientôt la Côte d’Azur des personnalités de l’époque. Vers 1850, de nombreuses familles princières russes y bâtirent leurs résidences d’été. Yalta peut être comparé à notre Nice, une station balnéaire de luxe, très prisée.

Palais de Livadia à Yalta, résidence d’été des Romanov800px-Yalta_livadiapalace

L’expansion économique russe bat alors son plein. La Russie construit des voies ferrées, assainit les marais et fait de la Crimée une importante tête de pont pour sa marine marchande. La population tatars est soit expatriée, soit exterminée lors des quelques révoltes, soit assimilée.

Une telle prospérité ne peut manquer de faire des envieux et de provoquer l’inquiétude des puissances rivales. La Grande-Bretagne cherchait la meilleure occasion de mettre un coup d’arrêt à cette expansion. La Russie avait proposé à l’Angleterre de régler la succession de « l’homme malade de l’Europe », l’Empire Ottoman en plein déclin. Londres contrôlerait  l’Egypte et la Crète et la Russie prendrait les Dardanelles et le Bosphore. Mais la Grande-Bretagne repoussa l’offre par crainte que la Russie n’acquièrent trop d’influence en Méditerranée et en Orient. Le Tsar passa outre et s’empara de la Moldavie et Valachie (Roumanie).

C’est alors qu’il se produisit un évènement incroyable. Après sept siècles de rivalités et guerres incessantes, la France et l’Angleterre s’allièrent et déclarèrent ensemble la guerre à la Russie le 27 mars 1854, il y a exactement 160 ans. Le conflit se déroula principalement en Crimée, où l’influence et la forte présence russe dérangeaient déjà certaines puissances occidentales….

750 000 hommes périrent dans ce conflit marqué par la célèbre bataille de Sébastopol dont la prise signa la défaite de la Russie. Le siège dura 11 mois et fut très éprouvant, les maladies comme le choléra et le scorbut firent des ravages.

Il est à noter que Napoléon fit don des canons pris lors du siège de la ville pour construire la fameuse statue de Notre-Dame de France, haute de 22m, qui surplombe le Puy-en-Velay. Peut-être certains dirigeants actuels, va-t-en guerre tout feu tout flamme, ont-ils au tréfonds d’eux-même un semblable dessein qui motiverait et justifierait leur politique étrangère…

Notre-Dame de France au Puy-en Velay

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Cependant, à la suite de cette guerre, la Crimée resta sous le contrôle de la Russie et demeura un « centre » de la vie du pays. Les Tsars aimaient séjourner dans leur palais de Livadia, Sébastopol devint un port militaire important. Mais la contrée russophone et russophile ne cessa pas d’être par la suite, et à maintes reprises, l’objet des convoitises des puissances européennes…

L’histoire explique mieux qu’aucun discours le lien naturel qui unit la Crimée à la Russie.

Ne vous en déplaise, messieurs les tacticiens de l’OTAN !

https://www.medias-presse.info/crimee-quand-lhistoire-explique-lactualite/7584/