Affichage des articles dont le libellé est décolonisation. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est décolonisation. Afficher tous les articles

mardi 18 août 2020

« Les habits élimés du post-colonialisme » par Jean-Gérard Lapacherie

 

Article postcolonialisme

Le post-colonialisme est ce moment qui « vient après le colonialisme », de la même manière que le postcommunisme est ce qui suit la disparition du communisme comme mode d’organisation de pays. Pourtant, la seule « postériorité » n’épuise pas le sens. Le postmoderne ne désigne pas seulement ce qui vient après le moderne, lequel n’a pas disparu, puisque de nombreux artistes, architectes, écrivains, critiques, hommes politiques, etc. s’en réclament toujours. Ce n’est pas non plus de l’antimoderne ; c’est plutôt un abandon de la téléologie qui sous-tend le grand « récit » de l’art moderne. A Montpellier, l’architecte du quartier Antigone a emprunté des éléments décoratifs à l’architecture classique et néoclassique, laquelle est tenue depuis près d’un siècle pour close ou « ringarde » et inadaptée au monde « moderne ». De la même manière, le post-colonialisme est aussi une négation de l’aire de civilisation ou culturelle d’où le colonialisme a ou aurait émergé, à savoir ce que l’on nomme l’Occident. Au XVIIIe siècle, on aurait dit du mot post-colonialisme qu’il est propre au vocabulaire de l’école. Or le post-colonialisme, ce sont aussi des romans ou des récits, de l’art, de la peinture, de la musique, de la poésie, des écrivains et des écrivaines, Ananda Devi, Nurudin Farah, Edouard Glissant, Chantal Spitz, pour ne citer que ceux-là, en un mot : des « écritures » (1).

Pour analyser ce qu’est le post-colonialisme, on ne peut s’en tenir aux déclarations de ceux qui diffusent ces théories, idées, thèses ou en étudient les « écritures », un abîme pouvant séparer les intentions affichées des réalités théoriques ou créatrices. Dans le cas du post-colonialisme, le dévoilement critique est facilité par l’existence dans les années 1960-1970 d’une première mouture, assez proche de l’avatar qui fait l’objet de cet article. En effet, rien de ce que le post-colonialisme met en branle, pensée critique, idées et idéologie, textes et commentaires, œuvres, poèmes, romans, tableaux, etc. n’est inédit. Il avait une réalité, il y a un demi-siècle environ, chez des intellectuels et écrivains dits afro-asiatiques, dont la tribune a été pendant une dizaine d’années, de la fin des années 1960 à 1975, la revue Lotus, qui a publié chaque trimestre une livraison dans trois langues, anglais, arabe, français, chaque texte ou article ayant été traduit au moins deux fois, de l’arabe en anglais et en français ou vice-versa (2). Non seulement cette revue vient après le colonialisme, mais elle en est la négation militante, non pas la négation de la réalité historique du colonialisme, ce qui ruinerait sa raison d’être, toute post qu’elle est, mais une négation des valeurs dont le colonialisme est affublé. Ainsi, les objectifs sont « libérer la culture afro-asiatique des entraves du colonialisme et du néo-colonialisme », « contribuer à éclairer le chemin de la lutte menée par les peuples afro-asiatiques pour la liberté, le progrès et la paix », « combattre les diverses formes des activités culturelles impérialistes, réactionnaires et racistes qui compromettent les valeurs humaines de la culture » (3). Le champ des actuelles postcolonial studies recouvre à peu près celui de l’ancien afro-asiatisme, Afrique, Australie, Bangladesh, Canada, Caraïbes, Inde, Malaisie, Malte, Nouvelle-Zélande, Pakistan, Singapour, îles du Sud Pacifique, Sri Lanka, pays ou continents dont « les formes de vie culturelle » ont été « perturbées, infléchies, modifiées » par « la domination du Centre, quand (celui-ci) ne les pas éradiquées », si bien que « les littératures, nées de ces transformations (pour certaines d’ailleurs bien avant la décolonisation proprement dite), constituent un idéal laboratoire d’observation de ce devenir postcolonial dans la mesure où elles mettent généralement en cause l’impérialisme même qui les a suscitées » (4). Le Centre, à la fois dominant et dominateur, correspond aux anciennes puissances coloniales et la périphérie, évidemment dominée, correspond, à une ou deux exceptions près, aux pays afro-asiatiques de la revue Lotus.

L’ancien afro-asiatisme annonce le moderne post-colonialisme. Le n° 23, publié en janvier 1975, de Lotus comprend une « note de l’éditeur », un éditorial signé Youssef el Sebai, rédacteur en chef, des études portant sur « la littérature africaine sous l’apartheid » (La Guma), sur « l’immortalité de Ch’u Yuan » (Fedorenko, URSS), sur « l’humanisme de Nehru » (Mulk Raj Anand, Inde), sur « les traits de l’Algérie dans la poésie révolutionnaire » (Docteur Saleh Kharfi, Algérie), sur « la verrerie d’Orient », des analyses « des problèmes de l’expression et de la communication poétique dans la société arabe » (Adonis, poète libanais), cinq nouvelles, dont les auteurs sont du Nigéria, d’Afrique du Sud, de Turquie, de Palestine, d’Egypte, huit poèmes écrits par des citoyens d’Angola, d’Inde, des Philippines, de Syrie, d’Egypte, une pièce de théâtre en un acte d’un auteur de Gambie, des commentaires d’un Japonais sur les études publiées dans Lotus (n° 11 à 14) et d’un Indien sur les poèmes publiés dans les mêmes livraisons de Lotus (5). En 1973, Lotus publie, sous le titre Nouvelles Afro-asiatiques, une anthologie en deux tomes, de 345 et 500 pages, de nouvelles inédites, publiée au Caire en anglais, arabe et français. Les objectifs répètent ceux de la revue (6) : « promouvoir les forces créatrices littéraires et critiques en Asie et en Afrique et publier les créations littéraires dans ce domaine sur la plus vaste échelle possible ; et participer au mouvement de libération des peuples afro-asiatiques sur les plans culturel, politique, social et de la civilisation » (7), « affirmer, et à juste titre, que la littérature afro-asiatique est devenue une réalité tangible, ayant une entité et des caractères spécifiques au milieu des forces, des courants et tendances de l’étape contemporaine dans l’histoire de la littérature mondiale » (8). Les œuvres sont conformes au projet initial, exposé lors de la Conférence de Tachkent en 1958 : « Le caractère essentiel de la littérature afro-asiatique – dans sa diversité et sa multiplicité – est sa qualité de littérature militante. C’est une littérature conditionnée par la lutte des peuples de nos deux grands Continents, l’Afrique et l’Asie. Cette littérature est influencée par la lutte, d’une part, et influe sur la lutte, de l’autre. Elle porte dans ses plis les traces profondes d’un patrimoine afro-asiatique riche et généreux » (9). Les germes du post-colonialisme sont dans l’afro-asiatisme. Celui-là reprend, dans un vocabulaire tantôt semblable, tantôt différent, les principales propositions théoriques de celui-ci.

Afro-asiatisme et post-colonialisme présentent de nombreuses ressemblances, en dépit des trois ou quatre décennies qui les séparent. Il est trop tôt pour porter un jugement équilibré sur les écritures postcoloniales. En revanche, pour ce qui est de la littérature afro-asiatique, le temps a fait son œuvre. Les œuvres publiées dans la revue Lotus ou dans les deux tomes de l’anthologie relèvent de la littérature alignée ou de la pensée grise, celle des organes dépendants d’une superpuissance ou des institutions placées sous la coupe d’une idéologie. Dans le n° 20 d’avril 1974, la revue Lotus rend à l’écrivain égyptien Taha Hussein un hommage, justifié non pas par ses engagements politiques ou idéologiques, Taha Hussein étant un écrivain de l’ancien régime d’Egypte, auquel a mis fin le coup d’Etat de juillet 1952, mais par la carrière exceptionnelle de cet enfant aveugle condamné par son handicap à réciter le Coran et qui échappe à ce destin en quittant Al Azhar pour s’inscrire à l’Université Fouad du Caire, qui venait d’être créée sur le modèle des universités d’Europe et où il apprend les langues anciennes, le positivisme critique, l’histoire, la langue et la littérature française. L’hommage est intitulé « Dr Taha Hussein (10) d’Egypte et la lutte pour la libération », la « lutte pour la libération » qui justifie ce titre étant la guerre d’octobre 1973, grâce à laquelle l’Egypte a recouvré sa souveraineté sur le Sinaï. Le voici : « Dans cette atmosphère d’orage, alors que nous tournons nos cœurs, nos esprits, nos âmes vers nos bienveillants héros sur le Front, qui écrivent avec leur sang un chapitre nouveau et honorable de notre glorieuse histoire arabe…, mourut notre maître, le Dr Taha Hussein, au matin du dimanche 28 octobre 1973 » (11). Dans ce cadre, (Taha Hussein) « était – que Dieu (comprendre Allah) ait son âme – l’une des sommités de la pensée humaine. Une personnalité supérieure dans le domaine de la littérature et de l’art. Et l’un des miracles du génie humain » (12). Les superlatifs transforment cet hommage ridicule en un enterrement de première classe.

Une des nouvelles du tome II de l’anthologie, intitulée Leilet el Qadr, a pour auteur Nicolas Tikhonov (1896-1973), « un des fondateurs de la littérature soviétique, ancien soldat de deux grandes guerres et de la guerre civile, il a obtenu la plus haute décoration de son pays : Héros du Travail Socialiste et deux prix lui ont été décernés : le Prix International Lénine pour la Paix et un prix Lénine pour son livre Six colonnes » (13). Dans les années 1930, à Beyrouth, un professeur, membre d’une délégation soviétique, donne une conférence en arabe : « Le public apprenait avec plaisir que l’étude l’arabe était très répandue en URSS et que des spécialistes y avaient même réuni des documents ignorés des chercheurs arabes (…) La plupart des choses qu’exposait le professeur étaient nouvelles pour son auditoire… La majorité des spécialistes (…) admirent qu’ils n’avaient aucune idée du travail considérable accompli dans le domaine des études arabes par les orientalistes soviétiques (…) Le grand savant parlait à ses auditeurs arabes dans leur propre langue et leur disait des choses concernant leur propre histoire, leur monde spirituel, et qu’ils ignoraient jusque là (…) Ils furent heureux d’apprendre que les poètes en URSS étaient libres d’évoquer l’amour, la beauté ou n’importe quoi, dans le style de leur choix, ou de décrire en vers les paysages les plus fantastiques, les plus compliqués ou les plus classiques »… Alors, Tikhonov, qui faisait partie de cette délégation, récite en russe un poème qu’il a intitulé « Leilet el Qadr » (14). Le professeur traduit ce poème en arabe et chacun des auditeurs est persuadé qu’il a été écrit par un Arabe. Tikhonov s’explique en ces termes : « Je voulais simplement dire que les Arabes devaient prendre les armes et lutter pour leur libération. Toutes les nations doivent fraterniser et se montrer égales dans la grandeur de leurs réalisations ». Cette « littérature » est de la pure propagande. L’orientalisme russe s’est développé sous l’empire (colonial) tsariste. L’URSS qui continue l’empire tsariste a constitué un immense glacis à ses frontières méridionales, dans ces « républiques » où, justement, ont eu lieu les Conférences des écrivains afro-asiatiques, Tachkent et Alma-Ata, sans que cet impérialisme-là suscite la moindre réprobation de la part des écrivains afro-asiatiques, alors que, pour Sultan Galiev, un intellectuel tatar, l’URSS, à peine fondée, ne connaît pas de lutte des classes, mais une lutte des nations : « la différence fondamentale et irréductible est entre un Occident, où les opprimés constituent une classe, le prolétariat, et un Orient où les opprimés sont des nations, tout entières prolétaires, puisque subissant l’oppression » (15).

L’afro-asiatisme est sans doute anti- et même postcolonial, mais il n’a aucune autonomie, que ce soit dans la pensée ou dans les actions, car il est d’abord une fiction ou un leurre. Pendant près de dix ans, jusqu’au milieu des années 1970, Lotus a publié dans 23 numéros (au moins) des œuvres courtes (poèmes, nouvelles, études, pièces de théâtre en un acte, contes) illustrées de dessins ou de photos, dont quelques-unes en couleurs, et signées de plusieurs centaines d’écrivains et intellectuels originaires d’Afrique et d’Asie, mais tout afro-asiatique qu’elle ait été, elle n’a été fabriquée ni en Asie, ni en Afrique, mais à Berlin, au cœur même de l’Europe honnie, en Allemagne, mais « de l’Est », feue la RDA, par DEWAG Verlag « avec l’autorisation du Comité de solidarité de la RDA » et « au nom de l’Association des écrivains afro-asiatiques ». C’était le lieu idoine pour fabriquer à intervalles réguliers quatre numéros par an (en fait douze, si l’on tient compte des trois éditions dans les langues des écrivains afro-asiatiques) d’assez bonne qualité pour ce qui est de l’impression (typographie lisible et sans coquilles, couverture en couleurs développant un thème culturel : pagode, dragon, verre de lampe de mosquée couvert d’inscriptions islamiques, coupe en verre poli, sac de cuir orné) et à un prix relativement bas (abonnement annuel : 8 $, y compris les frais de port), et d’en assurer la diffusion dans le monde. Ces avantages ont été payés « idéologiquement » par un alignement de la revue sur la politique étrangère de l’URSS. Le Bureau permanent est le « corps exécutif des conférences de l’Association des écrivains afro-asiatiques », qui s’inscrivent dans la ligne tracée à Bandung (Indonésie), où, en 1955, s’est tenue une Conférence réunissant 29 pays afro-asiatiques, dont l’Egypte, l’Inde et l’Indonésie, et dans celle de l’OSPAA ou Organisation de Solidarité des Peuples Afro-Asiatiques, créée en 1957 au Caire, à l’initiative de Nasser, après l’expédition de Suez. Cette association d’écrivains est l’organe idéologique d’un ensemble géopolitique.

Assez vite, les intérêts du bloc géopolitique auquel l’afro-asiatisme s’est agrégé priment sur l’afro-asiatisme lui-même, comme le montre la volonté d’inclure dans le mouvement des écrivains et idéologues qui ne sont ni d’Afrique, ni d’Asie. En 1973, ont participé aux travaux de la Ve conférence, à Alma Ata , capitale de la République Socialiste Soviétique du Kazakhstan (URSS), plus de 500 écrivains et intellectuels, dont certains étaient « originaires » de « l’Europe Socialiste, de l’Europe occidentale, d’Amérique latine et des Etats-Unis d’Amérique ». Cette volonté d’élargir l’afro-asiatisme s’exprime dans le n° 20 de Lotus (avril-juin 1974) où est publiée une « nouvelle de l’Australie », de trois pages environ, signée d’un conteur dénommé Vallon, au sujet duquel il est précisé dans une courte notice que « ses ouvrages reflètent son amour de la nature et se caractérisent par leur originalité et leur nouveauté de style » (16). C’est un effet de la concurrence féroce qui a opposé, dans les années 1970, les Soviétiques et les Chinois. Dans le n° 23, l’étude d’un orientaliste soviétique, Nicolai Fedorenko, « membre correspondant de l’Académie des Sciences de l’URSS », traite de « l’immortalité de Ch’u Yuan » (17), poète ayant vécu au troisième siècle avant l’ère chrétienne et qui a été une des cibles de la Révolution culturelle. Par ce biais, les Soviétiques cherchent à discréditer l’ennemi chinois auprès des intellectuels du « tiers monde », qui, eux, cherchent dans leurs traditions des raisons de lutter contre le colonialisme.

La lutte contre l’Occident n’a pas empêché l’afro-asiatisme de se contempler, pour s’y définir, dans le miroir de l’Occident, le « Bureau permanent » n’hésitant pas à reprendre à son compte les fantasmes de la supériorité intrinsèque de telle ou telle culture sur telle ou telle autre : « ces peuples (…) ont été les premiers à apprendre à l’humanité entière l’abc de la civilisation, peuples qui se sont élancés, avec l’humanité, vers les plus hauts sommets de la culture, puis ont subi pendant de longues périodes l’oppression coloniale et se sont arriérés. Mais enfin ces peuples opprimés ont entrepris une révolution profonde qui les a entraînés vers l’ère de l’essor et de la liberté. Elle (la révolution sans doute) a remis entre leurs mains leurs propres destinées et a puisé dans leur riche patrimoine culturel sa foi profonde en les valeurs humaines, et les principes de la liberté, de la justice, de la fraternité et de la paix » (18). Cette supériorité fantasmée est justement celle dont l’Occident est accusé de se prévaloir, comme si, pour exister, les écrivains afro-asiatiques avaient besoin de se déguiser avec les oripeaux dont ils revêtent l’épouvantail occidental. De ce point de vue, le post-colonialisme actuel n’est pas tout à fait le clone de l’afro-asiatisme des années 1960-70. L’afro-asiatisme est le fait d’écrivains qui ont subi la domination coloniale et qui, après s’en être libérés, sont demeurés en Afrique et en Asie, parmi leurs peuples respectifs, dont ils se sentent, non sans fierté, l’élite ou l’avant-garde. A l’opposé, le post-colonialisme est le fait de ressortissants de pays qui furent, il y a un demi-siècle ou plus, des colonies de pays européens. Pour la plupart d’entre eux, ils sont trop jeunes pour avoir connu l’humiliation coloniale. De plus, ils ne vivent plus parmi les leurs, mais ils se sont établis aux Etats-Unis ou dans divers pays d’Europe, exerçant dans les universités les plus prestigieuses, où ils font ou ont fait de belles carrières. Ce sont, pour les plus connus, Edward Saïd, Gayatri Chakravorty Spivak, Homi Bhabba.

L’afro-asiatisme est marxiste-léniniste : « La littérature afro-asiatique qui se signale par des caractéristiques particulières dues aux conditions de notre époque, et à celles de l’histoire, d’une civilisation et d’une société dont l’expérience a été vécue par les peuples afro-asiatiques d’une manière presque identique, et dont les luttes ont été communes » (19). Les « conditions de (cette) époque(-là) », l’universalité des luttes, les conditions matérielles, l’ancrage dans une « civilisation » et une « société », tout cela fleure bon les références obligées à la dogmatique marxiste-léniniste, dogmatique qui semble être de surface ou de façade, puisque le matérialisme affiché se dilue très rapidement dans un salmigondis vaguement religieux (la « communion des hommes ») : « Dans sa diversité et sa complexité, la littérature afro-asiatique tend vers la communion des hommes dans son sens le plus profond » (20).

La pensée postcoloniale ne sourd pas du marxisme, sinon dans les marges, mais de Derrida, sinon de son œuvre, du moins des lectures qui en ont été faites dans les universités d’Outre-Atlantique dans les années 1980. Le post-colonialisme applique aux réalités dites colonialistes, c’est-à-dire, ne nous leurrons pas, occidentales, les méthodes, le raisonnement, les concepts, etc. grâce auxquels Derrida a déconstruit dans un premier temps le phonocentrisme (la voix, l’oral, les sons sont consubstantiels à la langue), supposé propre aux sciences du langage en Occident ; puis, dans un deuxième temps, le logocentrisme (le logos, le discours, le verbe créateur sont à l’origine de tout savoir), supposé propre à la philosophie et à la métaphysique occidentale ; enfin, dans un troisième temps, la littérature, les arts, la pensée, la symbolique, les grandes constructions politiques (le droit, la loi, l’Etat), supposés propres à l’Occident. Le post-colonialisme a remplacé les révérences obligées à l’URSS par des références incessantes à Derrida. Cette fidélité présente, entre autres avantages, celui-ci : jamais Derrida n’a exercé sa fureur de déconstruction sur la grande tradition métaphysique dans laquelle il s’origine. Il aurait pu le faire : c’eût été se détacher de soi, devenir autre, se déterritorialiser, se déraciner, s’extraire de sa lignée, se libérer de ses derniers oripeaux d’homme à préjugés. Il n’a déconstruit que la pensée, le savoir, la science, la connaissance de l’Autre, à savoir, pour lui qui se disait oriental ou même « maghrébin », l’Occident. Pour les militants du post-colonialisme, la déconstruction derridienne, est, objectivement, du pain béni. Elle les dispense de douter, de porter sur eux-mêmes un regard critique ou distancié, de s’interroger sur leurs traditions, de se remettre en question. Il leur suffit de montrer du doigt le coupable pour le clouer au pilori : c’est l’Occident qui, de tous les ensembles politiques sur la terre, serait d’après eux, mais en contradiction avec tous les faits, le seul à avoir colonisé, contre leur gré, en usant de la violence des armes et de la violence symbolique, des peuples innocents, éternelles victimes du Mal. Derrida faisant porter les impasses, les apories, les erreurs, etc. de la pensée, du savoir, de la politique, de l’histoire, etc. sur l’Occident, les tenants du post-colonialisme ont suivi la voie qu’il avait tracée. A l’instar de leur maître à penser, ils font dans la déconstruction, non pas de leur culture ou de leur culture d’origine ou de celle de leurs parents, mais de la culture du pays où ils ont trouvé refuge. Un des introducteurs en France des études postcoloniales, M. Sultan, docteur de l’université de Lille III, expose ainsi son objet d’étude : « étudier le lien (symbolique ou matériel et non fantasmé) qu’entretiennent les ex-colonisés avec leur passé traumatique, vécu comme histoire et/ou mémoire » (21). Le colonialisme qu’ils combattent est mort depuis longtemps et jamais il ne ressuscitera. Quant au colonialisme bien vivant et sans doute dangereux, celui de la Chine, de l’islam, de l’Indonésie, etc. il est exonéré de toute faute. Les tenants du post-colonialisme s’acharnent sur une histoire close. Là, ils ne risquent rien et ils peuvent, en toute bonne conscience, reverser sur les Européens actuels des crimes anciens, dont les Européens actuels sont innocents. Il n’est pas un seul peuple au monde qui, depuis deux millénaires, n’en ait pas colonisé d’autres et il n’est pas une seule zone du monde qui ait échappé au processus de colonisation. Les Etats-Unis d’Amérique sont nés d’une grande lutte contre les colons anglais. Il en va de même de l’Egypte, de l’Algérie, colonisées x fois, ou à l’inverse du Mali qui, avant de devenir une colonie, a été une grande puissance coloniale. L’Indonésie, comme le Mali autrefois, est depuis les années 1960 une puissance coloniale qui s’est emparée de la moitié du territoire des Papous. L’URSS a été jusqu’en 1991 le plus grand empire colonial de toute l’histoire de l’humanité. Le territoire de la Chine actuelle est, pour près de la moitié de la superficie, celui d’un empire de type colonial. Or, ces colonialismes-là, qui sont pourtant bien vivants, ne suscitent aucune protestation de la part des post-colonialistes, comme ils ont laissé de marbre l’afro-asiatisme militant. Il est même des pays colonisés, comme le Tibet, le Turkestan chinois, l’Irian Jaya, qui, en dépit de leur statut de colonies, n’apparaissent pas dans le champ des postcolonial studies. La raison en est claire : pour leur malheur, ces pays n’ont pas été des colonies de l’Occident. S’ils l’avaient été, ils entreraient dans le champ postcolonial.

Jacques Derrida

La rupture après 1973 entre l’Egypte et l’URSS, le basculement antisoviétique de son régime devenu pro-américain, le voyage de Sadate en Israël, la paix entre Israël et l’Egypte, l’assassinat de Youssef El Sebai par un commando palestinien, tout cela a mis fin à l’entreprise de Lotus, du moins dans sa dimension éditoriale et dans l’orientation idéologique qui était la sienne, à savoir prosoviétique. Ce qu’apprend Lotus, c’est que l’URSS a pu faire servir la littérature à l’accroissement de son glacis géopolitique ou à la préservation de ses intérêts immédiats. Rarement au cours de l’histoire, une superpuissance n’a traité avec autant de cynisme, sous des dehors patelins bien sûr, des pays pauvres, d’Afrique, d’Asie et du tiers monde, les enrôlant, sans qu’ils en aient conscience, dans une seule cause : la sienne et la sienne seule. Bien sûr, les conditions historiques ont changé. L’URSS a disparu. Mais le ressentiment qu’elle a attisé pendant des décennies dans le « tiers-monde » est d’autant plus vivace que le carburant marxiste-léniniste qui l’alimentait a disparu. Naguère la haine de l’Occident avait pour objectif de faire revivre des pays qui s’étaient libérés de son emprise ; aujourd’hui, elle est à elle-même son propre carburant.

Notes

(1) Sur la question, cf. Homi Bhabha, The Location of Culture, Routledge, 1994 (en français, Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Payot, 2007) ; Neil Lazarus (ed), The Cambridge Companion of Postcolonial Literary Studies, Cambridge University Press, 2004 ; J-M Moura, Littératures francophones et théorie postcoloniale, Columbia University Press, 2003 ; Gayatri Spivak, Death of a Discipline, Columbia University Press, 2003. Lire une analyse critique dans J-L Amselle, L’Occident décroché. Enquête sur les post-colonialismes, Stock, 2008.

(2) Lotus, Œuvres afro-asiatiques, Revue du Bureau Permanent des Ecrivains Afro-asiatiques, 104 r Kasr el Aïni, Le Caire ; revue trimestrielle publiée en trois langues par l’Association des Ecrivains Afro-asiatiques, Le Caire.

(3) Cf. Ces objectifs sont rappelés dans les pages 2 et 3 de la couverture de chaque numéro.

(4) Patrick Sultan, « Atelier de théorie littéraire : questionnements postcoloniaux », in Fabula La Recherche en littérature, www.fabula.org.

(5) Lotus, op. cit., n° 23 – 1/75, janvier-mars 1975, Le Caire.

(6) Nouvelles Afro-asiatiques, « série de littérature afro-asiatique » publiée par le Bureau Permanent des Ecrivains Afro-asiatiques, Le Caire, tome I et tome II, août 1973.

(7) Ibid., « note de l’éditeur », tome I, p 5.

(8) Ibid., « note de l’éditeur », tome II, p 5.

(9) Ibid.

(10) Taha Hussein était docteur-ès-lettres de La Sorbonne.

(11) Lotus, op. cit., n° 20, pp 147-48.

(12) Ibid.

(13) Nouvelles Afro-asiatiques, op. cit., tome II, p 497.

(14) « La nuit de la destinée », Coran, sourate 97 : « 1. Nous l’avons certes fait descendre (le Coran) pendant la nuit d’Al-Qadr. 2. Et qui te dira ce qu’est la nuit d’Al-Qadr ? 3. La nuit d’Al-Qadr est meilleure que mille mois. 4. Durant celle-ci descendent les Anges ainsi que l’Esprit, par permission de leur Seigneur pour tout ordre. 5. Elle est paix et salut jusqu’à l’apparition de l’aube ».

(15) Cité par Hélène Carrère d’Encausse, Lénine, Plon, 1998.

(16) Lotus, n° 20, op. cit., p 194.

(17) Lotus, n° 23, op. cit., pp 27 à 33.

(18) Nouvelles afro-asiatiques, tome II, 1973, op. cit., p 5.

(19) Ibid., p 6.

(20) Ibid.

(21) In « Atelier de théorie littéraire », Fabula, op. cit.

https://cerclearistote.com/2014/01/les-habits-elimes-du-post-colonialisme-par-jean-gerard-lapacherie/

mercredi 22 janvier 2020

Quand Arte apporte sa pierre à l’escroquerie historique de la « légende noire » de la colonisation

jpg.jpgLa chaîne Arte vient de se surpasser dans le commerce de l’insupportable escroquerie historique qu’est la « légende noire » de la colonisation. Or, le bilan colonial ne pourra jamais être fait avec des invectives, des raccourcis, des manipulations et des mensonges.
Regardons la réalité bien en face : la colonisation ne fut qu’une brève parenthèse dans la longue histoire de l’Afrique. Jusque dans les années 1880, et cela à l’exception de l’Algérie, du Cap de Bonne Espérance et de quelques comptoirs littoraux, les Européens s’étaient en effet tenus à l’écart du continent africain. Le mouvement des indépendances ayant débuté durant la décennie 1950, le XXe siècle a donc connu à la fois la colonisation et la décolonisation.
Quel bilan honnête est-il possible de faire de cette brève période qui ne fut qu’un éclair dans la longue histoire de l’Afrique ? Mes arguments sont connus car je les expose depuis plusieurs décennies dans mes livres, notamment dans Osons dire la vérité à l’Afrique. J’en résume une partie dans ce communiqué.
1) Les aspects positifs de la colonisation pour les Africains
La colonisation apporta la paix
Durant un demi-siècle, les Africains apprirent à ne plus avoir peur du village voisin ou des razzias esclavagistes. Pour les peuples dominés ou menacés, ce fut une véritable libération.
Dans toute l’Afrique australe, les peuples furent libérés de l’expansionnisme des Zulu, dans tout le Sahel, les sédentaires furent libérés de la tenaille prédatrice Touareg-Peul, dans la région tchadienne, les sédentaires furent débarrassés des razzias arabo-musulmanes, dans l’immense Nigeria, la prédation nordiste ne s’exerça plus aux dépens des Ibo et des Yoruba, cependant que dans l’actuelle Centrafrique, les raids à esclaves venus du Soudan cessèrent etc.
A l’évidence, et à moins d’être d’une totale mauvaise foi, les malheureuses populations de ces régions furent clairement plus en sécurité à l’époque coloniale qu’aujourd’hui…
La colonisation n’a pas pillé l’Afrique
Durant ses quelques décennies d’existence la colonisation n’a pas pillé l’Afrique. La France s’y est même épuisée en y construisant 50.000 km de routes bitumées, 215.000 km de pistes toutes saisons, 18.000 km de voies ferrées, 63 ports équipés, 196 aérodromes, 2000 dispensaires équipés, 600 maternités, 220 hôpitaux dans lesquels les soins et les médicaments étaient gratuits. En 1960, 3,8 millions d’enfants étaient scolarisés et dans la seule Afrique noire, 16.000 écoles primaires et 350 écoles secondaires collèges ou lycées fonctionnaient. En 1960 toujours 28.000 enseignants français, soit le huitième de tout le corps enseignant français exerçaient sur le continent africain.
Pour la seule décennie 1946 à 1956, la France a, en dépenses d’infrastructures, dépensé dans son Empire, donc en pure perte pour elle, 1400 milliards de l’époque. Cette somme considérable n’aurait-elle pas été plus utile si elle avait été investie en métropole ? En 1956, l’éditorialiste Raymond Cartier avait d’ailleurs écrit à ce sujet : 
« La Hollande a perdu ses Indes orientales dans les pires conditions et il a suffi de quelques années pour qu'elle connaisse plus d'activité et de bien-être qu’autrefois. Elle ne serait peut-être pas dans la même situation si, au lieu d’assécher son Zuyderzee et de moderniser ses usines, elle avait dû construire des chemins de fer à Java, couvrir Sumatra de barrages, subventionner les clous de girofle des Moluques et payer des allocations familiales aux polygames de Bornéo. »
Et Raymond Cartier de se demander s’il n’aurait pas mieux valu « construire à Nevers l’hôpital de Lomé et à Tarbes le lycée de Bobo-Dioulasso ».
Jacques Marseille[1] a quant à lui définitivement démontré quant à lui que l’Empire fut une ruine pour la France. L’Etat français dût en effet se substituer au capitalisme qui s’en était détourné et s’épuisa à y construire ponts, routes, ports, écoles, hôpitaux et à y subventionner des cultures dont les productions lui étaient vendues en moyenne 25% au-dessus des cours mondiaux. Ainsi, entre 1954 et 1956, sur un total de 360 milliards de ff d’importations coloniales, le surcoût pour la France fut de plus de 50 milliards.
Plus encore, à l’exception des phosphates du Maroc, des charbonnages du Tonkin et de quelques productions sectorielles, l’Empire ne fournissait rien de rare à la France. C’est ainsi qu’en 1958, 22% de toutes les importations coloniales françaises étaient constituées par le vin algérien qui était d’ailleurs payé 35 ff le litre alors qu’à qualité égale le vin espagnol ou portugais était à19 ff.
Quant au seul soutien des cours des productions coloniales, il coûta à la France 60 milliards par an de 1956 à 1960.
Durant la période coloniale, les Africains vivaient en paix
Dans la décennie 1950, à la veille des indépendances, à l’exception de quelques foyers localisés (Madagascar, Mau-Mau, Cameroun) l’Afrique sud-saharienne était un havre de paix.
Le monde en perdition était alors l’Asie qui paraissait condamnée par de terrifiantes famines et de sanglants conflits : guerre civile chinoise, guerres de Corée, guerres d’Indochine et guerres indo-pakistanaises.
En comparaison, durant la décennie 1950-1960, les habitants de l'Afrique mangeaient à leur faim, étaient gratuitement soignés et pouvaient se déplacer le long de routes ou de pistes entretenues sans risquer de se faire attaquer et rançonner.
Soixante-dix ans plus tard, le contraste est saisissant: du nord au sud et de l'est à l'ouest, le continent africain est meurtri :
- Dans le cône austral, ce qui fut la puissante Afrique du Sud sombre lentement dans un chaos social duquel émergent encore quelques secteurs ultra-performants cependant que la criminalité réduit peu à peu à néant la fiction du "vivre ensemble".
- De l'atlantique à l'océan indien, toute la bande sahélienne est enflammée par un mouvement à la fois fondamentaliste et mafieux dont les ancrages se situent au Mali, dans le nord du Nigeria et en Somalie.
- Plus au sud, la Centrafrique a explosé cependant que l'immense RDC voit ses provinces orientales mises en coupe réglée par les supplétifs de Kigali ou de Kampala.
Si nous évacuons les clichés véhiculés par les butors de la sous-culture journalistique, la réalité est que l’Afrique n’a fait que renouer avec sa longue durée historique précoloniale. En effet, au XIX° siècle, avant la colonisation, le continent était déjà confronté à des guerres d’extermination à l’est, au sud, au centre, à l’ouest. Et, redisons-le en dépit des anathèmes, ce fut la colonisation qui y mit un terme.
Aujourd’hui, humainement, le désastre est total avec des dizaines de milliers de boat people qui se livrent au bon vouloir de gangs qui les lancent dans de mortelles traversées en direction de la "terre promise" européenne. Les crises alimentaires sont permanentes, les infrastructures de santé ont disparu comme l'a montré la tragédie d'Ebola en Afrique de l'Ouest ou la flambée de peste à Madagascar, l'insécurité est généralisée et la pauvreté atteint des niveaux sidérants.
Economiquement, et à l’exception d’enclaves dévolues à l’exportation de ressources minières confiées à des sociétés transnationales sans lien avec l’économie locale, l’Afrique est aujourd’hui largement en dehors du commerce, donc de l’économie mondiale, à telle enseigne que sur 52 pays africains, 40 ne vivent aujourd’hui que de la charité internationale
2) Les conséquences négatives de la colonisation
La colonisation a déstabilisé les équilibres démographiques africains
La colonisation a mis un terme aux famines et aux grandes endémies. Résultat du dévouement de la médecine coloniale, la population africaine a été multipliée par 8, une catastrophe dont l’Afrique aura du mal à se relever.
En effet, le continent africain qui était un monde de basses pressions démographiques n’a pas su « digérer » la nouveauté historique qu’est la surpopulation avec toutes ses conséquences : destruction du milieu donc changements climatiques, accentuation des oppositions entre pasteurs et sédentaires, exode rural et développement de villes aussi artificielles que tentaculaires, etc.La colonisation a donné le pouvoir aux vaincus de l’histoire africaine
En sauvant les dominés et en abaissant les dominants, la colonisation a bouleversé les rapports ethno-politiques africains. Pour établir la paix, il lui a en effet fallu casser les résistances des peuples moteurs ou acteurs de l’histoire africaine.
Ce faisant, la colonisation s’est essentiellement faite au profit des vaincus de la « longue durée » africaine venus aux colonisateurs, trop heureux d’échapper à leurs maîtres noirs. Ils furent soignés, nourris, éduqués et évangélisés. Mais, pour les sauver, la colonisation bouleversa les équilibres séculaires africains car il lui fallut casser des empires et des royaumes qui étaient peut-être des « Prusse potentielles ».
La décolonisation s’est faite trop vite
Ne craignons pas de le dire, la décolonisation qui fut imposée par le tandem Etats-Unis-Union Soviétique, s’est faite dans la précipitation et alors que les puissances coloniales n'avaient pas achevé leur entreprise de « modernisation ».
Résultat, des Etats artificiels et sans tradition politique ont été offerts à des « nomenklatura » prédatrices qui ont détourné avec régularité tant les ressources nationales que les aides internationale. Appuyées sur l’ethno-mathématique électorale qui donne automatiquement le pouvoir aux peuples dont les femmes ont eu les ventres les plus féconds, elles ont succédé aux colonisateurs, mais sans le philanthropisme de ces derniers…
Les vraies victimes de la colonisation sont les Européens
Les anciens colonisateurs n’en finissent plus de devenir « la colonie de leurs colonies » comme le disait si justement Edouard Herriot. L’Europe qui a eu une remarquable stabilité ethnique depuis plus de 20.000 ans est en effet actuellement confrontée à une exceptionnelle migration qui y a déjà changé la nature de tous les problèmes politiques, sociaux et religieux qui s’y posaient traditionnellement.
Or, l’actuelle politique de repeuplement de l’Europe est justifiée par ses concepteurs sur le mythe historique de la culpabilité coloniale. A cet égard, la chaîne Arte vient donc d’apporter sa pierre à cette gigantesque entreprise de destruction des racines ethniques de l’Europe qui porte en elle des événements qui seront telluriques.
[1] Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français, histoire d’un divorce. Paris, 1984. Dans ce livre Marseille évalue le vrai coût de l’Empire pour la France.

jeudi 24 janvier 2019

Politique & Eco n° 199 – La bombe africaine et ses fragmentations : colonisation, décolonisation, migrations contemporaines

1. La bombe démographique mesure et comparaison avec l’Europe.
– Un seul chiffre : 1900 l’Afrique c’est 100 millions d’habitants aujourd’hui 1 milliards 200 millions !
2. Colonisation décolonisation.
– La grande et belle aventure coloniale pour le meilleur et pour le pire, ses figures, ses héros.
– la décolonisation et la post- colonisation, un roman vrai , le plus souvent tragique.
3. L’invasion migratoire contemporaine.
– La solution Urban Salvini.
– Mais aussi l’intervention économique d’aval et d’Amont, pour que l’Afrique garde ses élites.
– Un chiffre parlant : depuis la décolonisation 2000 Milliards de dollars déversés sur le continent noir, pour quel résultat ?

samedi 28 septembre 2013

Programmes d’Histoire : « Au roman national a succédé le fantasme trans-national »

Quelques extraits d’un article sur les nouveaux programmes d’histoire de Jean-Paul Brighelli, enseignant et essayiste.
L’insistance sur les colonies (en quatrième, en troisième, et à nouveau en première) tient davantage de l’intoxication face aux «nouveaux publics», comme on dit quand on s’interdit de dire «enfants issus de l’immigration», que de l’intérêt bien compris du récit historique.
La polémique enfle à nouveau. Les programmes d’histoire sont allégés en troisième et en terminale, et aussitôt les discours s’enflamment, les invectives volent. Et d’un aménagement somme toute mineur, divers polémistes tirent des conclusions radicales sur le projet global de décérébration de nos jeunes têtes blondes (ou brunes…). Les uns se font les propagandistes du tout-chronologique, les apologistes du «roman national», les autres s’arc-boutent sur une conception plus critique de l’enseignement de l’histoire. […]
Le fait même que la polémique soit si vive signifie d’abord que l’histoire est en France un sujet sensible et qu’elle est en danger. Tout comme le manifeste laïque de Vincent Peillon : son existence même témoigne d’une menace. […]
L’histoire telle qu’elle s’enseignait sous Lavisse, en pleine IIIe République triomphante, n’est plus celle de notre Ve République pourrissante.
Un exemple – mais bien sûr, je ne le prends pas au hasard : l’enseignement de la colonisation (et de la décolonisation). Certitudes du colonisateur qui apporte la civilisation aux barbares en 1880-1930 ; émergence de la parole des colonisés après les années 1960 (2) et culpabilisation rampante des anciens colonisés. […] Bien sûr, il était intéressant d’expliquer les mécanismes de l’esclavage au XVIIIe siècle (actuel programme de quatrième). Mais pourquoi passer sous silence l’immense responsabilité des Arabes dans l’esclavagisme, qu’il s’agisse de fournir des Noirs aux navires européens ou de mettre en esclavage pour eux-mêmes des millions d’êtres humains, y compris, pour le seul XVIIIe siècle, des centaines de milliers d’Européens ? […]
« L’histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré », disait avec pertinence Paul Valéry. Chacun, en fonction de ses intérêts idéologiques, s’annexe son enseignement, en se prétendant objectif. Au roman national a succédé le fantasme trans-national. Il est temps de bien former les enseignants et de leur faire confiance pour narrer une histoire qui nous a construits. […]

vendredi 8 mars 2013

LA COLONISATION : UN BILAN POSITIF On n'en aura jamais fini avec l'Algérie

Sans repentance, ce serait une insulte à nos morts.
Sans honte, parce que l'oeuvre réalisée est une évidence.
Sans haine, car nous avons laissé là-bas plus d'amis que d'ennemis.
En 2012, nous allons commémorer un certain nombre d'événements de l'année 1962, liés à la guerre d'Algérie... en laissant à d'autres le loisir de les "célébrer" : les accords d'Évian (18 mars) ; le massacre de la rue d'Isly (26 mars) ; l'indépendance de l'Algérie (4 juillet) ; les tueries d'Oran (5 juillet) ; l'exode des Pieds-Noirs (juin, juillet, août) ; le massacre des harkis (qui dura plusieurs mois)... le tout se résumant en deux mots : la forfaiture gaulliste.
Cent quinze livres
Un demi-siècle après, la guerre d'Algérie reste un sujet polémique, ravivant des souffrances et des passions qui explosent sporadiquement. Pourquoi les feux sont-ils mal éteints ? Parce que les mensonges officiels ont toujours cours : pour "l'idéologie dominante", le "bien" (la rébellion) a triomphé du "mal" (la colonisation). Le périodique Livre Hebdo a recensé cent quinze livres parus ou à paraitre entre janvier et juin 2012 sur le sujet "Algérie". Quasiment tous ne font que ressasser les poncifs (souvent de seconde main) sur le "péché colonialiste", la "sale guerre", la torture pratiquée par l'armée, le racisme des Pieds-Noirs, etc., le tout baignant dans le remords et la culpabilité censés peser sur la conscience française. Coupable de quoi ?
Le procès de la colonisation est instruit inlassablement à charge, par des idéologues hostiles par principe au fait colonial et refusant d'en reconnaître le moindre aspect positif. La philosophie des Lumières, dont se réclamaient les premiers colonisateurs, n'aurait donc abouti qu'à la "nuit coloniale" ! Refaisons le voyage au bout de cette "nuit". L'Algérie de 1830 n'était qu'une régence médiévale d'un Empire ottoman en décadence, un repaire de pirates. Ces immenses territoires étaient quasiment vides. La nation la plus dynamique a occupé la place. C'était "l'esprit du temps". Toutes les entreprises de conquête coloniale à travers les siècles ont eu pour but essentiel d'occuper le terrain, d'étendre la puissance et d'accroître les richesses du conquérant. 
Accessoirement d'apporter la civilisation !
En deux mille ans d'histoire, l'Algérie fut romaine, arabe, turque ou morcelée en une poussière de tribus guerrières, mais indépendante, elle ne le fut jamais. En 1830, elle ne constituait pas un État, encore moins une nation (Ferhat Abbas disait l'avoir vainement cherchée). De larges portions de l'Algérie actuelle - la Kabylie, le M'Zab, l'Aurès et tous les massifs montagneux - n'avaient connu que le système tribal. L'énorme majorité de la population autochtone était analphabète et croupissait dans la misère et l'anarchie. La colonisation française apporta non seulement une relative prospérité mais une administration, une scolarisation, une médecine, une technique. Elle a mis un terme à la piraterie barbaresque qui captura des dizaines de milliers de chrétiens, réduits en esclavage, libérés contre rançon ou mis à mort. Faut-il s'en excuser ?
Elle a pacifié le territoire en établissant l'ordre et la sécurité. En cent trente ans, elle lui a donné les structures d'un État moderne : facultés, lycées franco-musulmans, collèges, écoles, seize grands hôpitaux, une centaine de cliniques, des dispensaires, des centres sociaux, des équipements de sport et de jeux (stades, piscines) ; 14 000 kilomètres de routes nationales et 23 000 de routes secondaires ; 4 300 kilomètres de voies ferrées ; l'exploitation des ressources minérales (fer, zinc, plomb, uranium, phosphates ...) ; 820 millions de mètres cube d'eau dans les barrages ; vingt-sept centrales hydroélectriques ; vingt-cinq centrales thermiques ; 250 000 véhicules ; vingt et un ports bien équipés ; trois aérodromes internationaux, trente commerciaux et cent cinquante locaux ; un réseau de communication téléphonique, de radio, de télévision ; un domaine immobilier considérable qui a donné aux grandes villes l'aspect de métropoles modernes et fait d'Alger la plus belle ville du bassin méditerranéen. Devons-nous en rougir ? En 1963, Nasser, reçu à Alger par Ben Bella, lui dit : « Vous avez beaucoup de chance que les Français vous aient laissé tout ça ! » La colonisation a fait passer l'agriculture du stade archaïque ancestral au stade d'une économie d'avant-garde par une réforme dont les principales mesures furent : l'aménagement foncier et le remembrement des exploitations ; la réforme du khamesat ou métayage coutumier ; la revalorisation des salaires ; la création de sociétés corporatives agricoles, de groupement mutualistes, de sociétés agricoles de prévoyance apportant une aide technique et financière aux fellahs. Il faudrait en avoir honte ?
Progrès sanitaires
C'est la colonisation qui a mis en place une législation sociale et du travail avec l'extension à l'Algérie du fonds national de solidarité, des assurances sociales et des allocations familiales. Elle est venue à bout des grandes endémies (choléra, peste, typhus, malaria, paludisme). En 1830, la plaine de la Mitidja était un marécage pestilentiel dont le général Berthezene, successeur du général Bourmont, disait qu'il serait « le tombeau de ceux qui oseraient l'exploiter ». Rachid Mimouni, écrivain et professeur à l'École supérieure de Commerce d'Alger, a pu écrire dans son livre L'Algérie sans la France (1991) : « Les colons qui débarquaient en Algérie derrière les canonnières [...] rêvaient d'une nouvelle Amérique. Sitôt installés sur les terres, ils s'acharnèrent à défricher la garrigue, assécher les marais, creuser des puits. Ils vont surtout cultiver cette vertu de l'effort fécond qui fera des plaines algériennes de superbes vergers. Après l'indépendance, une collectivisation mal conduite laissera péricliter les champs autrefois verdoyants et, au vu du désastre, les paysans ne pourront réfréner un sentiment de paradoxale nostalgie. »
Entre autres calomnies extravagantes, on entend dire que la colonisation aurait "dépeuplé" l'Algérie ! En 1848, les autochtones étaient environ 2,5 millions. En 1962, ils étaient 13 millions. Doit-on se le faire pardonner ? La guerre d'indépendance aurait tué plus d'un million d'Algériens ! Le chiffre sur lequel tous les historiens sérieux tombent d'accord est celui de 250 000 morts, incluant toutes les pertes européennes et musulmanes, civiles et militaires. Le FLN a tué dix fois plus de civils musulmans (environ 35 000) que d'Européens (environ 3 000).
La colonisation aurait étouffé la culture algérienne ! L'engagement de respecter l'art et l'artisanat, les coutumes et la religion a constitué un dogme pour tous les gouvernements qui se sont succédé. L'apport de la France ne s'est pas fait au détriment de la culture islamique et de la personnalité algérienne puisque, au contraire, les Français favorisèrent la diffusion de l'islam dans les provinces berbères, construisirent des mosquées et substituèrent la langue arabe et le droit coranique aux divers dialectes et coutumes locales, contribuant ainsi à créer une unité religieuse et linguistique que l'Algérie n'avait jamais connue auparavant.
Le français résiste
Aujourd'hui, l'Algérie est le deuxième pays francophone du monde. Le FLN a eu beau, pendant trente ans, expurger la mémoire algérienne de toute référence à l'ancien colonisateur et arabiser à toute force, le français résiste partout. Pour des millions de bilingues, la langue française est un passeport pour la modernité scientifique, technique, juridique, culturelle... Les écrivains algériens de langue française (Jean Amrouche, Mouloud Mammeri, Kateb Yacine, Rachid Mimouni, Mohamed Dib, Assia Djebar...), qui ont retourné contre la France sa propre culture et l'ont prise au piège des "droits de l'homme" et du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", à qui sont-ils redevables, sinon aux instituteurs de la colonisation ?
C'est la France qui a commencé de donner une conscience nationale à ce pays, à son insu pourrait- on dire, et presque à son corps défendant car, de 1910 à 1940, les Algériens, à qui on avait appris à aimer la France, ne souhaitaient rien tant que l'assimilation et l'égalité des droits avec les Européens. C'est même la France qui lui a donné son nom, Algérie, qui a contribué à faire l'unité de la nation.
Ingrate Algérie ! De toutes les colonies françaises, elle fut celle qui reçut en hommes, en moyens et en capitaux l'investissement le plus considérable. D'un strict point de vue économique et financier, l'Algérie a été pour la France une source de dépenses et non de profit ; de la colonisation, elle a tiré d'innombrables avantages, la France aucun. (Le seul domaine dans lequel la France a tiré un bénéfice de ses colonies est le domaine militaire ; sans l'armée d'Afrique, la Première et la Seconde Guerres mondiales auraient coûté beaucoup plus cher à la France.) Pour le reste, le mythe de l'Eldorado (le pays de cocagne mis au pillage, ce fameux "pillage du tiers monde") ne résiste pas aux chiffres. Deux historiens économistes, Daniel Lefeuvre dans Chère Algérie et Jacques Marseille dans Empire colonial et Capitalisme français, ont démontré que les colonies, et principalement l'Algérie, ont été un fardeau financier pour la métropole et qu'elles ont plus entravé le développement économique de la France qu'elles ne l'ont stimulé. De Gaulle le disait : « L'Algérie nous coûte - c'est le moins qu'on puisse dire - plus cher qu'elle ne nous rapporte. »
Si l'oeuvre de la colonisation (« un paradis perdu » pour Hocine Aït-Ahmed, un des "chefs historiques" de la rébellion) a été imparfaite, incomplète, c'est que la république gaulliste n'a pas voulu la poursuivre : ce que Rudyard Kipling appelait « le fardeau de l'homme blanc » était trop lourd pour elle. La France a laissé aux Algériens un pays riche et moderne. Qu'en ont-ils fait ? Depuis 1962, une gigantesque gabegie a abouti à la mise en coupe réglée du pays par les apparatchiks de la dictature militaire. Qui profite des milliards du pétrole et du gaz sahariens ? Que deviennent les aides financières de la France, des États-Unis, de la Banque mondiale et les prêts du FMI ? Ils ne servent le plus souvent qu'à cautionner des gouvernements incompétents, corrompus, impopulaires. Et la guerre civile endémique a fait plus de 200 000 morts.
On peut l'affirmer tranquillement : la seule période positive et heureuse de l'histoire de l'Algérie, c'est son passé français. Mais la dénonciation lancinante du "péché colonial" imprègne l'enseignement de l'histoire, aussi bien en Algérie qu'en France. L'Algérie instruit un procès permanent pour obtenir que la France se reconnaisse coupable de "crimes contre l'humanité", voire de "génocide", qu'elle exprime sa repentance et, bien sûr, qu'elle lui verse des indemnités faramineuses. La propagande officielle en Algérie n'incite qu'à la haine de la France : c'est tout ce que Bouteflika peut offrir à son peuple comme ciment national. En France, où "l'intelligentsia" partage le sentiment algérien d'une France "criminelle", il est désormais interdit d'évoquer un "bilan globalement positif de la colonisation".
Est-ce que l'indépendance de l'Algérie a fait le bonheur des Algériens ? C'est la seule question qui vaut d'être posée. La réponse est dans les chiffres de l'immigration massive qui déferle. La colonisation fixait et nourrissait (tant bien que mal) cette population que l'on voit aujourd'hui, masse sous-développée, islamisée et agressive, venir battre nos frontières pour trouver sa subsistance. Voilà l'oeuvre de la décolonisation. L'unique objet de notre repentance.
Norbert Multeau L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 15 mars au 4 avril 2012
✓ À LIRE - Pierre Goinard, Algérie, l'oeuvre française, Robert Laffont, 1984 ; Pierre Laffont, Histoire de la France en Algérie, Plon, 1980 ; Claire Janon : Ces maudits colons. La Table Ronde, 1965.

vendredi 23 novembre 2012

L'Afrique à l'endroit : Entretien avec Bernard Lugan

On ne présente plus Bernard Lugan. Historien prolifique, professeur à l'Université Lyon III, auteur d'ouvrages indispensables, il est beaucoup plus qu'un spécialiste de l'Afrique. Un passionné qui la connaît de fond en comble. Ce qui lui épargne les habituelles billevesées sur le sujet, du pillage à la repentance. Très sévère avec la colonisation, dans laquelle il voit un drame de part et d'autre de la Méditerranée, il appelle Africains et Européens à retrouver leurs racines. Et non pas à adopter celles des autres. Politiquement et historiquement incorrect. Il dirige la revue L'Afrique réelle.

Le Choc du mois : L'histoire de la colonisation et de la décolonisation reste encore aujourd'hui un sujet très sensible en Europe et tout particulièrement en France. Comment expliquez-vous que, malgré le passage du temps, les crispations demeurent et même s'exacerbent ?
Bernard Lugan : Pour trois grandes raisons. D'abord parce que les témoins disparaissant, ne restent plus que les écrits de l'école de la culpabilisation européenne qui entretiennent le mythe du pillage colonial. Ensuite, parce que ce mythe incapacitant est l'arme absolue que les ennemis de notre identité utilisent pour procéder au « Grand Remplacement » de la population européenne selon la belle expression de Renaud Camus. Enfin, parce que, pour nombre de groupes de pressions, d'associations et même d’États, il s'agit de rentes de situation.

Toutes ces tensions semblent montrer qu'en France, la décolonisation n'a toujours pas été «digérée» alors que, sans être idéale, la situation quant à cette question paraît plus apaisée chez, par exemple, nos voisins anglais. Comment appréhender cette différence ? Résulte-t-elle de la « nature » divergente des démarches coloniales française et britannique ? Est-elle une énième conséquence du climat de « culpabilisation » et de « repentance » régnant dans l'hexagone ?
Tout le problème vient du fait que, à la différence de la colonisation britannique, la colonisation française fut idéologique. Pour la gauche, coloniser était un devoir révolutionnaire qui allait permettre de briser les chaînes des peuples tenus en sujétion par les tyrans noirs qui les gouvernaient tout en détruisant leurs cultures enracinées vues comme incompatibles avec les «idées de 1789». Pour la droite, à la mystique universaliste des droits de l'homme, ont largement correspondu l’évangélisation visant à éliminer l'animisme vu comme le paganisme des Noirs, l'élan vital, la recherche des horizons lointains et la gloire du drapeau. Mais en faisant sienne l'expansion coloniale définie par la gauche, la droite nationaliste et catholique se rallia aux principes qu'elle combattait depuis 1789 et elle y a perdu ses repères.
Le système colonial français, reposant sur l'assimilation, était ancré sur le postulat de l'identité du genre humain. Son corollaire était l'éducation, car il était postulé que, une fois éduquées, les populations coloniales et la population métropolitaine se fondraient dans une France multiraciale et planétaire. La colonisation française fut donc un humanitarisme civilisateur et assimilateur, idée qui anima le courant intégrationniste de l'Algérie française, incarné par Jacques Soustelle, et auquel se rallièrent nombre d'hommes de droite. S'étant fourvoyée dans l'aventure coloniale, la droite française est entrée dans un piège dont elle est aujourd'hui incapable de se sortir comme le stérile débat sur « les apports bénéfiques de la colonisation » l'a montré.

Vous ne voyez pas d'un bon œil ces « apports bénéfiques de la colonisation » intégrés dans les programmes scolaires ?
Quels « apports bénéfiques de la colonisation » et pour qui ? Je pense qu'il faudrait au contraire parler des conséquences négatives d'une colonisation faite au nom des «bons» sentiments. Je prendrai deux exemples. Nous avons, au prix du sacrifice de nos médecins, fait de l'Afrique, continent de basse pression démographique, un monde surpeuplé, aujourd'hui étranglé par sa démographie : 100 millions d'habitants en 1900, un milliard en 2010. Au regard de la morale gnangnan, nous avons indubitablement fait le bien, mais en réalité nous avons provoqué la catastrophe. De même, en colonisant, nous avons établi la paix et mis un terme aux luttes interafricaines. Certes, mais ce faisant, nous avons arrêté l'histoire du continent au moment où des « Prusses africaines » étaient en phase de coagulation politique régionale. Comme si des extraterrestres étaient intervenus en Europe au VIIIe siècle pour mettre un terme aux dévastations ; certes, ils auraient alors sauvé des vies, mais ils auraient aussi et surtout interdit la gestation de nos sociétés. Là encore, il n'y a d'« apport positif » qu'aux yeux de notre propre morale. Avec le recul du temps et au terme d'une lente évolution personnelle, je considère aujourd'hui que la colonisation fut une erreur majeure, un désastre pour l'Afrique et une catastrophe irrémédiable pour l'Europe. Je ne retiens plus qu'un seul aspect «positif» de la colonisation, celui de certaines aventures individuelles qui, pour l'essentiel, tournèrent autour de la notion de l'effort gratuit, du dépassement, du « plus est en nous ». Des hommes comme Cortez, Pizarre, mais également Voulet et Chanoine furent à cet égard les porteurs de l'élan vital de l'Europe. Il eut certainement mieux valu qu'ils l'eussent exercé en direction de Constantinople, mais là est une autre histoire... Il est désormais indispensable pour la survie de notre identité de refermer la parenthèse coloniale et de mettre une fois pour toutes un terme aux débats passéistes et au romantisme liés à cette époque, car ils nous paralysent au moment où la survie de notre identité est en jeu.

Certains activistes noirs radicaux, tel que Kemi Seba, réclament non seulement l'annulation de la dette africaine, mais également le versement de réparations. Comment jugez-vous ces revendications ?
Tout n'est pas à rejeter chez Kemi Seba. Autant sa logorrhée africanocentriste qui n'est que le copié-collé des délires pseudo scientifiques de Cheikh Anta Diop est scientifiquement irrecevable, autant son évolution doctrinale qui l'a conduit de l'idée de la suprématie de la «race noire» à l'ethno-différencialisme présente bien des intérêts aux yeux d'Européens enracinés. Quand il déclare que l'Afrique doit être aux Africains et l'Europe aux Européens, on ne peut que souscrire à une telle évidence et sur ce point, je me sens plus en accord avec lui qu'avec les universalistes de «droite» qui défendent les « apports positifs de la colonisation » ou la mortelle assimilation. Ceci étant, l'idée de versement de réparations est une imbécillité, car si nous faisons les comptes, ce serait plutôt l'Afrique qui devrait en verser à l'Europe, la colonisation lui ayant coûté des sommes considérables pour des profits inexistants.
Plus généralement, il serait intéressant de nous rapprocher de la nouvelle génération d'intellectuels africains qui a dépassé le stade de la récrimination. Comme elle n'a pas été déformée par nos universités, et cela à la différence de nombre de ses aînés, elle a une morale d'hommes libres et elle considère que la manifestation de la véritable émancipation de l'Afrique serait l'abandon de l'utopie aliénante de l'émigration vers les pays occidentaux. Oui, les élites africaines ont mieux à faire en Afrique pour construire leurs pays respectifs que de gémir en Europe sur des aliénations passées.

Combien l'aventure africaine a-t-elle vraiment coûté ?
Il a fallu attendre la thèse de Jacques Marseille (1984), puis celle de Daniel Lefeuvre(1) pour voir que loin d'avoir exploité et pillé son Empire, la France s'y est au contraire ruinée, même si des Français s'y sont enrichis. Avant 1914, comme les deux tiers des investissements privés français qui y furent réalisés portaient sur le commerce, les plantations ou certaines mines facilement exploitables, l’État fut contraint de se substituer au capital privé. Ceci fait que la mise en valeur de l'Empire africain fut totalement supportée par l'épargne des Français et les sommes considérables qui y furent investies ont été retirées du capital disponible français afin de financer outre-mer des infrastructures pourtant nécessaires en métropole. Les chiffres sont éloquents : de 1900 à 1914, Algérie mise à part, les dépenses coloniales représentèrent ainsi en moyenne 6,5% de toutes les dépenses françaises. Après 1945, la France qui sortait ruinée du conflit et qui avait à reconstruire, 7000 ponts, 150 gares principales, 80% du réseau de navigation fluviale, 50 % du parc automobile, etc., lança dans son Empire et donc à fonds perdus pour elle, une fantastique politique de développement et de mise en valeur qui se fit largement aux dépens de la métropole elle-même. De 1945 à 1958, l’État français investit outre-mer 1700 milliards de francs, dont 800 en Afrique noire, 60 % de ces investissements allant à la création d'infrastructures de transport. Entre 1955 et 1958, les investissements français en Afrique représentèrent le chiffre effarant de 22 % du total de toutes les dépenses françaises sur fonds publics. À ces sommes, il convient encore d'ajouter les budgets de fonctionnement, les salaires des fonctionnaires et les dépenses militaires. De plus, l'empire boulet n'était même pas un fournisseur de matières premières agricoles ou minières à bon compte pour la métropole, cette dernière ayant toujours payé les productions impériales, quelle avait pourtant subventionnées, environ 25 % au-dessus des cours mondiaux. Quant à l'Algérie, en 1959, toutes dépenses confondues, elle engloutissait à elle seule 20 % du budget de l'Etat français, soit davantage que les budgets additionnés de l’Éducation nationale, des Travaux publics, des Transports, de la Reconstruction et du Logement, de l'Industrie et du Commerce ! Daniel Lefeuvre a démontré que, contrairement aux idées reçues, la main-d'œuvre industrielle algérienne était plus chère que celle de la métropole. Un rapport de Saint-Gobain daté de 1949 en évaluait le surcoût à 37 %.

En marge des États, la colonisation n'a-t-elle pas néanmoins permis à des compagnies privées, des groupes commerciaux et des « familles » de commerçants ou de financiers d'amasser des fortunes considérables ? Dans ce cas, trouvez-vous illégitime que certains africains puissent envisager de demander des comptes à leurs ayants droit ?
Si l'Empire fut une erreur économique majeure pour la France, ce fut en revanche une bonne affaire pour l'Afrique, car, au moment où elle leur accorda l'indépendance, elle y laissa en héritage 50 000 km de routes bitumées, 215 000 km de pistes toutes saisons, 18 000 km de voies ferrées, 63 ports, 196 aérodromes, 2000 dispensaires équipés, 600 maternités, 220 hôpitaux, dans lesquels les soins et les médicaments étaient gratuits. En 1960, 3,8 millions d'enfants africains étaient scolarisés et dans la seule Afrique noire, 16 000 écoles primaires et 350 écoles secondaires, collèges ou lycées fonctionnaient, tandis que 28 000 enseignants, soit le huitième de tout le corps enseignant français exerçaient sur le continent africain.

L'Afrique a-t-elle réellement été décolonisée ? La décolonisation étatique n'a-t-elle pas simplement cédé la place à une colonisation privée d'ordre économique ? Ce système néo-colonial (avec notamment son pendant « France-Afrique ») ne revient-il pas finalement à retirer à l'Afrique toutes ces problématiques « apports bénéfiques » (sécurité, hôpitaux, entretien des routes, écoles, santé, paix...) pour ne conserver, pour le coup, que le pillage ?
L'Afrique a perdu ses colonisateurs amoureux qui ont été remplacés par des capitalistes rapaces et des prédateurs, notamment Chinois. Elle a chassé les colons blancs, mais aujourd'hui, elle vend ses terres à des sociétés capitalistes qui y pratiquent la plus honteuse des exploitations. C'est en effet aujourd'hui qu'il est donc possible de parler de pillage de l'Afrique, et non à l'époque coloniale.

L'observation de l'Afrique conduit souvent à un certain fatalisme tragique. Le continent semble enfoncé dans des problématiques inextricables et des drames perpétuels dont on peine à percevoir une possible issue positive. Partagez-vous ce sentiment ? Comment voyez-vous l'avenir de l'Afrique ?
L'Afrique est définitivement condamnée si elle continue à vouloir imiter l'Europe, car on ne greffe pas des prunes sur un palmier. En d'autres termes, les Africains ne sont pas des Européens pauvres à la peau noire, mais les héritiers d'une vieille histoire ancrée sur le communautarisme et la continuité temporelle. Ils se suicideraient donc s'ils abandonnaient ce qui fait leur identité. Si, au contraire, ils répudient le modèle européen fondé sur l'individualisme et l'oubli des racines, alors, tout leur sera possible. Mais pour cela, ils doivent auparavant rejeter les modes intellectuelles européennes et expliquer aux ONG qu'il y a suffisamment de malheureux en Europe pour occuper le temps de leurs membres, même si la misère est plus agréable à soulager au soleil des tropiques que durant les frimas de l'hiver septentrional...!
Propos recueillis par Xavier Eman LECHOCDUMOIS septembre 2010
1 Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d'un divorce, 1984, réédition en 2005, Albin Michel ; Daniel Lefeuvre, Chère Algérie. La France et sa colonie (1930-1962), 2005, Flammarion.

vendredi 28 novembre 2008

Le mythe du pillage des colonies (encore)

La rhétorique que développe à l’envie M. Bouteflika ne tient pas devant la rigueur de l’historien, surtout s’il a pensé à s’armer d’une calculette… Jacques Marseille, dans une thèse désormais célèbre, a ouvert la voie à une autre histoire de la colonisation, pas l’histoire sentimentale, faite de repentance à sens unique et ponctué du fameux “sanglot de l’homme blanc”. Pas l’histoire officielle développée par le FLN, toujours au pouvoir en Algérie et qui ne sait plus comment masquer son échec…
À en croire Jacques Marseille lui-même, son aventure intellectuelle avait commencé en pleine orthodoxie marxiste léniniste : « Armé de [mes] certitudes [les colonies avaient beaucoup rapporté à la France et les guerres d’Indochine et d’Algérie s’expliquaient bien évidemment par la volonté des “trusts” de ne pas lâcher leur proie], d’un opuscule, l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme [de Lénine], et d’une calculatrice, j’entrepris de donner un contenu scientifique à mes certitudes. »
Mais très vite une question s’impose à l’esprit : comment la France qui semblait « avoir eu besoin de marchés protégés pour assurer sa croissance et le maintien de ses débouchés », a-t-elle pu connaître après la décolonisation une croissance aussi vigoureuse ? Pour preuve, le taux annuel d’accroissement des exportations de bien d’équipement – qui était de 5,2% pour la période 1951-1959 – est passé à 15 % pour la période 1959-1966. « Privée de ses colonies, la France comblait progressivement le retard qui la séparait des puissances les plus industrialisées. »
On ne triche pas avec les chiffres
Un double constat s’établit alors : d’une part, la France n’a aucunement pillé les matières premières de ses colonies, d’autre part, ces mêmes colonies ont coûté extrêmement cher à l’État français. L’exploitation des ressources minières et pétrolières a commencé le plus souvent à l’extrême fin de la période coloniale (1956 pour le pétrole en Algérie, 1957 au Gabon…), et les matières premières « seraient restées le plus souvent virtuelles si les colonisateurs n’avaient pas mis en place un système de plantations commerciales ». Quant au coût des colonies, deux exemples suffisent : En 1961, l’année qui précède l’indépendance, l’Algérie achetait 421 milliards de francs de marchandises à la métropole, qui lui en versait 638 pour rétablir le déséquilibre de son budget et de sa balance des paiements. Et de 1900 à 1970, les crédits offerts par la France à ses colonies ont représenté quatre fois le montant des emprunts russes, soit plus de trois fois le montant total des aides américaines à la France de 1945 à 1955 (!).
Chiffres à l’appui – comptes de 469 sociétés coloniales, chiffres du commerce extérieur de la France de 1880 à 1960, archives ministérielles et papiers privés de Paul Reynaud, Marius Moutet et de l’ancienne Union coloniale – Jacques Marseille arrive au constat suivant : « La balance commerciale entre la France et son empire présente, dans le long terme, un mouvement remarquablement alterné. En période de bonne conjoncture, le solde est positif pour la métropole ; en période de mauvaise conjoncture, il devient négatif. L’empire est un réservoir en période de difficulté, un débouché en période de prospérité […] Le débouché colonial aurait donc ainsi permis de freiner le déclin d’une industrie en perte de vitesse non seulement en France mais aussi dans les autres pays industrialisés. En freinant ce déclin plus particulièrement entre les deux guerres, on peut se demander si l’empire n’a pas, du fait même, contribué à ralentir la reconversion de la structure des exportations françaises par rapport à celles des autres pays européens. » Ainsi de l’industrie cotonnière qui réalisait 90% de ses ventes vers l’empire de la Deuxième Guerre mondiale à la décolonisation. La perte du débouché colonial précipita l’effondrement de cette industrie (1,6% des exportations françaises totales en 1958, 0,6 % en 1970).
« La Corrèze avant le Zambèze »
Pourtant, et c’est la deuxième idée force de sa thèse, un divorce s’installa entre la population française et son empire. En 1931, 34 millions de visiteurs admirèrent l’exposition coloniale. En 1944, le député communiste Mercier affirmait qu’il fallait « souder à la métropole l'ensemble des colonies ». En 1949, 81% des Français étaient attachés à la garde de l’empire colonial. Mais en 1955, Pierre Moussa, directeur des affaires économiques et du Plan, parlait du “complexe hollandais” : la perte de l’Indonésie, loin d'être une catastrophe pour l'économie néerlandaise, fut au contraire favorable à l'expansion économique des Pays-Bas. En 1956, Raymond Cartier, journaliste à Paris-Match, lance son fameux “la Corrèze avant le Zambèze”. En parlant de la Hollande, il écrira : « [elle] ne serait peut-être pas dans la même situation si, au lieu d'assécher son Zuyderzee et de moderniser ses usines, elle avait dû construire des chemins de fer à Java, couvrir Sumatra de barrages, subventionner les clous de girofle des Moluques et payer des allocations familiales aux polygames de Bornéo ». Enfin De Gaulle déclara en 1961 : « c'est un fait : la décolonisation est notre intérêt et, par conséquent, notre politique. »
Il est évident que pour les pays anciennement colonisés, le réveil fut rude : « Pendant longtemps, la France a fait croire aux pays d'outre-mer que l'argent était monnaie courante et que la réduction des déséquilibres ne nécessitait aucun effort particulier. […] Le sévère apprentissage des contraintes est aujourd'hui le prix de ce laxisme que la France a pratiqué pendant de trop longues années. »
Mais – et c’est le principal grief que l’on peut faire à cette thèse brillante – n’oublions pas que nous parlons en termes d’économie, science pour qui l’affect ne signifie rien, où l’homme n’est représenté que par des croix dans des cases. Le coût humain est incalculable, aussi bien dans un sens que dans l’autre. Comment intégrer dans tous ces comptes la mort des quelque 75 000 “coloniaux” lors de la Grande Guerre ? Et celle de tous ceux qui reposent en Afrique, Algérie ou ailleurs et qui avaient la foi dans une mission que l’on qualifiait de “sacrée”.
Louis Kolle Objections - n°3 - février 2006
http://revue.objections.free.fr

mardi 30 septembre 2008

La catastrophe africaine

Le président libérien Samuel Doe découpé en morceaux, en direct, devant les caméras de la télévision, les massacres qui ensanglantent périodiquement les townships noires du Transvaal ou le spectacle lamentable de milliers d'Ethiopiens faméliques nous rappellent régulièrement l'ampleur du naufrage dans lequel l'Afrique subsaharienne sombre depuis une dizaine d'années.
Dans un continent noir où explosion démographique rime avec implosion économique, ruine écologique, régression alimentaire et réveil des grandes endémies, on regrettera bientôt, si ce n'est déjà le cas, l'heureux temps de la « pax europea »... Au terme d'une étude foisonnant d'informations originales et d'interprétations nouvelles, c'est à cette conclusion qu'arrive Bernard Lugan, un universitaire africaniste peu suspect de complaisance à l'égard de la religion tiers-mondiste.
Dans son Afrique, l'Histoire à l'endroit, parue voici deux ans, il avait déjà fait justice de diverses idées reçues et autres escroqueries historiques qui prévalent généralement. Il récidive en utilisant abondamment des sources documentaires indiscutables et en citant même les Africains les plus lucides qui, tel Bechir ben Yamed, n'hésitent pas à évoquer aujourd'hui les « trente non glorieuses de l'indépendance africaine ».
Trois décennies après l'accès à l'indépendance de presque tous les pays d'Afrique noire, le temps est en effet venu de faire les comptes et d'en tirer les conclusions qui s'imposent. Il y va de l'intérêt des Européens, en particulier des Français, engagés dans des politiques de coopération aussi inutiles que ruineuses, mais aussi et surtout de celui des Africains, entretenus dans une situation d'assistés qui se révèle aussi catastrophique qu'humiliante.
Contrairement à ce qu'affirmait René Dumont, qui mettait déjà en lumière, dès le début des années 60, certaines insuffisances africaines, le continent noir avait tout pour «bien partir» à cette époque. A des degrés divers selon les pays concernés, les colonisateurs laissaient derrière eux un embryon d'administration locale. des infrastructures importantes et d'immenses ressources naturelles. Trente ans plus tard, le bilan se révèle très lourd. Alors que le continent assurait à peu près son autosuffisance alimentaire en 1960, 40 % des Africains dépendent aujourd'hui pour manger de l'aide internationale. Dans le domaine sanitaire, la situation apparaît tout aussi grave. Tout le réseau de dispensaires et d'hôpitaux est en ruine et n'est plus adapté à la croissance de la population et à la résurgence des grandes endémies. Sur le plan commercial, l'Afrique noire, qui assurait 9 % du commerce international en 1960, n'en représente plus que 3 % en 1990. Le désastre écologique consécutif au surpâturage et à la déforestation abusive accélère la désertification de régions entières, alors que l'exode rural vient gonfler la population des bidonvilles qui prolifèrent à proximité des cités jadis établies par le colonisateur. La démographie galopante qui affecte le continent, en assurant un taux d'accroissement naturel supérieur à 3 % annuels, a d'ores et déjà créé une situation de surpopulation qui ne peut aller qu'en s'aggravant.
Pour les tenants de l'école tiers-mondiste, les causes du malheur de l'Afrique ne font aucun doute. Le seul responsable de la déroute actuelle, c'est le «colonialisme», source de tous les maux d'un continent qui, sans lui, aurait conquis depuis longtemps la place qui aurait dû être la sienne dans le grand concert de la civilisation mondiale.
Le «néocolonialisme» sournois qui s'est instauré depuis et la scandaleuse inégalité des «termes de l'échange» n'ont fait qu'aggraver une situation dont «l'Occident» est à l'évidence responsable. Depuis quelques années, Carlos Rangel (L'Occident et le Tiers Monde) ou Pascal Bruckner (Le sanglot de l'homme blanc) ont fait justice de cette langue de bois culpabilisante.
Reprenant la remarquable étude que Jacques Marseille a consacrée aux relations de l'Empire colonial et du capitalisme français, Bernard Lugan démontre sans appel que les colonies ont coûté infiniment plus cher à la France qu'elles ne lui ont rapporté et il chiffre le poids considérable de l'aide qui continue, depuis trente ans, à être déversée sur l'Afrique noire, en pure perte pour les populations souffrantes mais pour le plus grand profit des apparatchiks locaux. Il fait également justice des prétendus «échanges inégaux», en montrant que, dans de nombreux secteurs, les cours mondiaux des produits alimentaires et des matières premières ont connu, en valeur réelle, une hausse continue depuis l'indépendance et en expliquant surtout que les pays africains, attachés à leurs rentes de situation, ont été progressivement dépassés par des concurrents asiatiques autrement dynamiques et travailleurs. Le cas de la Malaisie est à cet égard très éclairant.
L'auteur, qui connaît parfaitement la réalité d'un monde africain qu'il a longuement pratiqué, n'a aucune peine à faire valoir que le seul pays qui n'a connu ni la colonisation, ni la christianisation (à peine 10 % de la population) et qui, au contraire, a été doté dès son origine d'institutions «démocratiques», à savoir le Liberia, est le premier à retomber dans le chaos le plus total.
Il lui est facile, en revanche, d'établir le diagnostic des maux véritables qui hypothèquent lourdement l'avenir de l'Afrique, Même s'il n'a pas été la, cause principale de l'effondrement en cours, le socialisme à la sauce tropicale a été un facteur aggravant. Du Bénin au Congo en passant par le Burkina Faso du capitaine Sankara ou l'Ethiopie du sinistre Mengistu, le bilan est catastrophique. La Zambie, qui fut la richissime Rhodésie du Nord, est en faillite au même titre que Madagascar, sagement gérée au cours de la première décennie d'indépendance avant d'être ruinée par une quinzaine d'années d'expérience «socialiste». Le cas le plus exemplaire demeure cependant la Tanzanie de Julius Nyéréré, idole des tiers-mondistes, champion du «développement autocentré» bénéficiaire des aides les plus volumineuses, dont le modèle «communautaire» a sombré lui aussi dans la faillite.
Les conflits ethniques dominent toute l'histoire récente de l'Afrique noire et il serait fastidieux de les énumérer, des guerres civiles tchadienne, soudanaise, nigérienne, zaïroise, angolaise ou éthiopienne aux massacres rwandais ou libériens. Le colonisateur a sans doute une part de responsabilité dans cette situation pour avoir bâti des Etats multi-ethniques aux frontières généralement artificielles, mais il est bien difficile de lui imputer une «balkanisation» africaine qu'il a, au contraire, tenté de limiter.
Autre fléau : la corruption, qui entrave tout effort de développement cohérent et contribue au détournement généralisé de l'aide occidentale dont les effets pervers sont largement analysés par Bernard Lugan qui nous montre comment l'aide alimentaire ruine les agricultures locales et décourage les paysans, seuls véritables producteurs de richesses, et la manière dont l'aide financière est régulièrement recyclée sur les comptes personnels des représentants de l'oligarchie indigène. Enfin, et c'est sans doute là que réside le message essentiel de l'ouvrage, l'Afrique est avant tout victime des virus idéologiques qui sévissent dans les pays du Nord. La culpabilisation de l'Occident ne sert en rien les intérêts d'un continent qui devra fatalement se prendre en mains un jour et appliquer à son profit la vieille devise « Aide-toi, le ciel t'aidera ». L'exemple d'un pays asiatique tel que la Corée du Sud qui, à la fin des années 50, en était au même point que le Ghana, montre qu'il n 'y a pas de fatalité du sous-développement.
A condition toutefois de rejeter les préjugés universalistes qui voudraient faire des Zaïrois des Européens ou des Japonais à la peau plus foncée. Le poids de la tradition et de l'héritage culturel est déterminant pour faire démarrer une économie arriérée. L'avoir négligé en attribuant, au nom du prétendu «genre humain» les mêmes possibilités aux Africains qu'aux Européens, c'était nier des millénaires d'histoire, ignorer l'importance des comportements collectifs, rêver en plein XXe siècle à un «bon sauvage» disponible pour toutes les expérimentations économiques et sociales. On a négligé ainsi, en pratiquant un racisme à rebours particulièrement pervers, une identité africaine qui n'a peut-être que faire de l' « american way of life ».
• Philippe Fraimbois : le Choc du Mois • Janvier 1992
Bernard Lugan : Afrique, Bilan de la décolonisation. Collection « Vérités et légendes ». Librairie Académique Perrin. 306 pages.