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dimanche 21 décembre 2025

Un lecteur de l’Évangile, Charles Péguy

 

Par Gérard Leclerc

Charles Péguy était un grand lecteur, qui voyait dans les livres un moyen d’échapper aux « prisons mentales de l’instant présent ».

 Est-il vrai que notre temps a perdu le goût de la lecture, notamment dans les jeunes générations ? Beaucoup se plaignent d’un usage compulsif des réseaux sociaux qui accapareraient tout le temps de loisir de la jeunesse. Une forme de lecture il est vrai, mais qui a peu à voir avec l’attention que sollicite un texte littéraire. L’attention sans laquelle il n’y a ni vie intellectuelle, ni vie spirituelle selon Simone Weil. Mais l’écrivain qui a, peut-être, le plus insisté sur les vertus d’une véritable lecture s’appelle Charles Péguy. L’universitaire Philippe Villaret vient de consacrer à ce propos tout un essai : Charles Péguy, maître de lecture.

À la recherche de l’implicite

« Savoir lire est la grande question péguienne, le centre névralgique de quasiment tous les écrits en prose qu’il a fait paraître pendant près de quinze ans. Apprendre à lire et à lire ensemble fut, à coup sûr, la grande passion de sa vie. » Il y a plusieurs étapes dans cet apprentissage. D’abord le simple déchiffrement des lettres et des mots, que le jeune garçon apprit grâce à sa mère, rempailleuse de chaises. Puis comprendre la signification exacte d’un texte, à travers la syntaxe et la cohésion du discours. Plus en avant encore, chercher l’implicite et la culture qu’il s’agit d’approfondir. Au fur et à mesure que l’adolescent gagne en connaissances, singulièrement avec le latin et le grec, la lecture élargit son univers en l’émancipant « des prisons mentales du seul instant présent, de cet ici et maintenant auquel il est rivé par les nécessités de la vie immédiate et les urgences de l’action et de l’actualité ».

Est-ce à dire que l’homme des Cahiers de la quinzaine fut ce qu’on appelle un grand lecteur ? Grand, il le fut incontestablement par sa force de pénétration, mais non pas par le caractère encyclopédique de ses lectures. Rien de comparable avec ce qu’un des auteurs de référence de Philippe Villaret, c’est-à-dire George Steiner, fut en capacité d’emmagasiner. Un seul rayon de bibliothèque, paraît-il, aurait pu réunir les ouvrages de référence de Péguy. Mais quels ouvrages ! Ouvrages capables de l’éclairer sur les grands mystères de la vie. Son Pascal, son étonnant Corneille avec Polyeucte, et même son Victor Hugo dont il sut saisir le meilleur.

La mort de Jésus en Croix

Cependant, aux côtés des textes classiques, il convient de distinguer « les textes sacrés », c’est-à-dire les Évangiles. L’attention la plus forte, Péguy la porte sur le chapitre 26 de l’Évangile de Matthieu, qui se rapporte à la mort de Jésus sur la Croix. Il s’agit bien du texte le plus poignant et le plus déstabilisant. S’il est un livre qui doit nous réveiller « d’un coup de poing sur le crâne », qui doit être comme « la hache qui brise la mer glacée en nous », c’est bien cet évangile. Péguy s’emploie à lutter contre « le faiblissement perpétuel » dû à des traducteurs effrayés de ce qu’ils rapportent.

Si l’on me permet un rapprochement que Philippe Villaret n’opère pas mais qui me semble correspondre à son sentiment, je dirais que la façon dont Péguy envisage la Passion est plus proche de la vigueur du film de Mel Gibson que de celui de Pasolini. Les pages consacrées à cette thématique sont particulièrement bienvenues, à force de pertinence théologique : « Le Dieu fait homme n’est pas d’abord une abstraction théologique, ni même un dogme, mais l’insertion inouïe de la vie divine dans la condition humaine. »

Voilà ce que produit in fine toute l’attention d’un maître de lecture. 

https://www.actionfrancaise.net/2025/12/21/un-lecteur-de-levangile-charles-peguy/

jeudi 17 novembre 2022

Charles Péguy, le croisé antimoderne

 

Charles Peguy dans éléments
 

Charles Péguy (1873-1914) est un homme à part dans l’histoire des lettres françaises. Poète de l’incarnation, polémiste redoutable, il avait une âme religieuse, chargée d’humanité. De l’affaire Dreyfus à la Grande Guerre, il a cherché à faire prévaloir une conception héroïque de l’existence. Jusqu’à sa mort, au champ d’honneur, d’une balle en plein front.

L’œuvre de Péguy, c’est un peu le mémorial de la Grande Guerre. En mourant aux premiers jours de septembre 14, celui qui était alors lieutenant est devenu l’un de ces soldats aux mille visages, dont les noms sont inscrits sur les monuments aux morts qui jalonnent notre pays. La propriété de tous, sans exclusive. Vichy a bien cherché à l’annexer, mais en vain. Il était trop inclassable, lui qui prévenait : « Je suis toujours sur deux plans. » Nationaliste chez les dreyfusards, monarchiste chez les républicains, charnel chez les mystiques. Jean Guéhenno l’a résumé d’une formule sans appel : Péguy était un républicain qui ne votait pas et un chrétien qui ne communiait pas.

Nul auteur n’aura été plus français que lui. Sédentaire parmi les sédentaires, il n’aura sillonné qu’un seul et même pays, quelques arpents de terre reliant Orléans, Paris et Chartres. C’est l’homme d’une triple fidélité, à la France, à la civilisation rurale et au christianisme. Fides, la foi. Il l’avait chevillée au corps, soutenu par « la petite fille Espérance », la deuxième vertu théologale, qu’il a célébrée dans Le Porche du mystère de la deuxième vertu (1910). On aura beau chercher, il n’a guère d’équivalent dans l’histoire littéraire française. La raison en est toute simple : il procède d’une tradition orale. C’est le légataire de la culture paysanne et de la religion populaire. Un simple parmi les simples. L’un des douze chrétiens essentiels depuis le Christ, selon le grand théologien Hans Urs von Balthasar.

Tout est joué avant 12 ans

Il restera comme l’auteur d’une œuvre prophétique, longue imprécation contre le monde moderne, placée sous le signe d’Antigone et de Jeanne d’Arc, les deux grandes figures féminines de la désobéissance héroïque. De cette œuvre, émerge tout à la fois une prière, une méditation et un prêche. On a là tous les registres stylistiques qu’elle revêtira. La litanie, le dialogue, la harangue. Le tout rythmé par une langue puissamment charpentée, robuste comme un animal de trait, d’une monotonie envoûtante, pareille à une incantation lancinante.

La vie et les livres de Péguy ne forment finalement qu’une et même chose. À eux deux, ils avancent d’un même pas sûr, celui d’un personnage entier, dissident dans l’âme, à l’aise seulement dans le refus, la polémique, le corps à corps. Un écrivain réactif, qui réagissait en permanence à l’événement et aimait à se trouver au cœur de la mêlée, faire des « personnalités », comme il se plaisait à dire, car les idées sont de chair. Il ressentait comme personne la nécessité de les personnifier, se battant contre la désincarnation du monde moderne, cet art abstrait, dont il ignorait tout et qui allait tout envahir. À cela, l’homme enraciné qu’il était opposait la matérialité du monde, la pesanteur des choses, le relief de la Terre. La Création est tangible, ou elle n’est pas. Le spirituel ne s’est-il pas incarné dans le charnel ?

Péguy nous vient de loin, de la nuit des temps, du fond de l’histoire de France. Il est sans âge. C’est l’être collectif français, le chœur de nos profondeurs. « Un produit humain qu’il a fallu dix-neuf siècles de culture pour porter à ce point de civilisation », disait de lui Barrès. Il est né le 7 janvier 1873 à Orléans dans une famille de petits artisans, élevé par sa mère, rempailleuse de chaises, et sa grand-mère, dernier témoin de l’ancienne France. Il a grandi dans le souvenir de son père menuisier, mort des suites du siège de Paris. Orléans demeurera sa ville, elle qui a tenu tête aux armées d’Attila et donné à Jeanne d’Arc sa première victoire militaire. Impossible d’arracher l’enfant à cet héritage initial, lui qui écrivait : « Tout est joué avant que nous ayons douze ans. »

À l’école du socialisme

Il est entré dans le siècle par la petite porte, celle des boursiers de l’école républicaine, la seule qu’il ne refermera jamais. Jusqu’à la fin, ces premiers maîtres continueront de lui apparaître dans la lumière des aurores enchantées – « beaux comme des hussards noirs ». Ils remplaceront le père mort et l’aiguilleront sur la voie royale de la IIIe République : du certificat d’études jusqu’à l’École normale supérieure, dont il démissionnera cependant en 1897, prétextant son mariage avec Charlotte-Françoise Baudoin, la sœur de son ami Marcel Baudoin, mort de la typhoïde.

C’est qu’entre-temps, le jeune homme a fait son service militaire et s’est « converti » au socialisme. Avec ses camarades, dont Albert Mathiez, le futur historien de la Révolution française, il avait du reste baptisé sa chambre d’étudiant, sa « turne », du nom d’« Utopie ». Tout un programme. Il écrit alors dans La Revue socialiste des textes empreints d’une certaine naïveté, comme De la cité socialiste, rêverie utopique. Mais c’est l’affaire Dreyfus qui va le jeter véritablement dans l’arène. C’est à cette occasion qu’il rencontrera Bernard Lazare, « prophète d’Israël », dont il va rallier la cause (plus encore que celle du déporté de l’île du Diable) et auquel il consacrera des pages inoubliables dans Notre Jeunesse (1910), le chef-d’œuvre du dreyfusisme.

Péguy a alors son quartier général, sa première librairie, rue Cujas, une « boutique d’angle », proclame-t-il fièrement. Au sous-sol, on accueille « les synodes de la révolution et les conseils de guerre dreyfusards ». Le gérant de la librairie en impose à tous avec sa canne et se flatte de conserver dans un tiroir son pistolet d’ordonnance, au cas où. C’est là qu’il succombe au verbe de Jaurès, le grand amour déçu de sa vie. La parole du tribun socialiste l’a littéralement happé. Elle qui submergeait tout auditoire, à telle enseigne que Barrès, lui-même fasciné, disait qu’on ne savait pas si ce flot de paroles émanait d’une source ou d’une citerne. Une citerne, creuse de surcroît, finira par décréter Péguy, qui ne lui pardonnera ni son opportunisme, ni son soutien à la politique anticléricale du « petit père Combes », encore moins son pacifisme. C’est en pensant d’abord à lui qu’il lancera son célèbre : « Tout commence par la mystique et finit par la politique. » Pauvre Jaurès ! Il le traînera par la barbe et par les cheveux avec une sorte de frénésie. Ce « gros poussah », le « représentant en France de la politique impériale allemande », un « traître par essence ». L’Argent (1913) et plus encore L’Argent suite (publié après sa mort) constituent autant de charges meurtrières contre le leader socialiste. Son assassinat sur papier, avant son assassinat réel le 31 juillet 1914.

L’homme qui proteste

Péguy fera donc bande à part, à l’écart du socialisme officiel. Il installera en 1900 ses Cahiers de la Quinzaine au 8, rue de la Sorbonne, en face de la vénérable institution, son plus puissant ennemi. Il s’est trouvé toute sa vie en butte au rationalisme scientifique et au positivisme, représentés par l’Université. Le « parti intellectuel ». Ce qu’Albert Thibaudet appellera la « République des professeurs ». C’est la philosophie de Bergson qui va le sauver de ce poison intellectuel, en lui donnant accès à un ordre supérieur de la réalité. La durée, qui, chez lui, devient épaisseur de l’histoire. L’intuition comme antidote à l’intellectualisme de sa génération. En un mot, la liberté. Celle-là même que lui offrent les Cahiers. Là, il n’est pas soumis aux contraintes de l’édition, ni à celles du journalisme. Il a besoin d’espace, n’étant jamais aussi bon que lorsqu’il n’est pas canalisé. Romain Rolland a d’ailleurs comparé son œuvre à la Loire, tour à tour, ample, calme, majestueuse, indomptée.

Les Cahiers, c’est l’œuvre de sa vie (au total, 15 séries et 229 numéros). Il les a portés à bout de bras, même si c’est une aventure collective. Le nombre d’abonnés oscillera entre 900 et 1 200. Mais quels noms ! Alexandre Millerand, Raymond Poincaré, le capitaine Dreyfus, Claude Debussy, Joseph Reinach, l’ancien chef de cabinet de Gambetta. Sans compter les collaborateurs prestigieux : Daniel Halévy, Julien Benda, Romain Rolland, André Suarès, les frères Tharaud…

Thibaudet a comparé cette aventure à celle des imprimeurs luthériens du XVIIe siècle, les premiers éditeurs de la Bible. Mais Péguy « n’était pas protestant, certes, mais il était plus que protestant : il était l’homme qui proteste ». Il ne se contentait d’ailleurs pas de protester, il corrigeait les épreuves, composait. Il ne voulait pas seulement être un penseur, mais un ouvrier typographe, « un boutiquier paysan », comme l’a noté Alain-Fournier. Il appartenait au petit peuple, le seul qui soit grand à ses yeux. L’aristocratie du monde ouvrier. À sa manière, il a fait revivre le compagnonnage.

Un paysan rue d’Ulm

Il ne croyait pas à la mythologie du progrès, cette idée que « l’humanité serait comme un homme qui vieillit ». Il a repris, amplifié, absolutisé la querelle des Anciens et des Modernes, jusqu’à lui donner la dimension d’un combat grandiose. Chez lui, le péché originel était à effet différé : il coïncidait avec l’avènement des temps modernes. Le moderne, c’est celui qui chute – dans la facilité d’argent, dans l’indigence d’âme, dans le règne de la quantité.

Il y avait chez lui un fond de pessimisme historique, corrigé par la foi. « Nous sommes des vaincus. Le monde est contre nous. » Aux quelques textes utopiques du début, ont rapidement succédé des cahiers de doléance, qui portent trace de sa puissante nostalgie pour l’ancien monde, où l’homme « coappartenait » à la Création. Son œuvre en est comme le requiem, acte de décès de la société paysanne, faubourienne et plébéienne, en train de se désagréger sous le régime de l’argent. Deux mots rythment cette déchéance : prostitution et avilissement. Autrement dit, l’embourgeoisement du peuple, auquel Péguy donne un nom : la « métaphysique de la caisse d’épargne ». C’est cela qu’il refuse d’emblée.

Il vivait de plain-pied dans le temps mythologique, appelant « mystique » son mythique à lui, peut-être pour se démarquer de Georges Sorel, l’auteur des Réflexions sur la violence, familier de la boutique des Cahiers de la quinzaine. S’il a héroïsé le passé, c’est qu’il aspirait à ce que ce monde des origines ne décline jamais, que le temps reste irrévocablement fixé, comme à l’aube du monde, dans sa dimension épique, chevaleresque et pastorale.

Tous ceux qui l’ont croisé ont été frappés par son allure paysanne. C’est là qu’il faut chercher son patrimoine génétique. La rue d’Ulm, les Cahiers de la Quinzaine ne sont que des étapes dans la redécouverte et la réappropriation de ses racines. Cette communauté rurale, dont il se perçoit comme l’un des éléments, un parmi d’autres. Il a une dette envers elle. Il s’en acquitte dans ses livres, dès sa première Jeanne d’Arc (1897).

Un bloc de fidélité

Il est tellement hanté par son peuple qu’il en a ressuscité les morts sans nombre, comme nul autre avant lui, sinon peut-être Michelet, l’un de ses maîtres. C’est ainsi qu’il parlait au nom des siens, cette foule invisible, muette et ignorante. Au fond, c’est comme si tous ces hommes obscurs avaient dû attendre des siècles avant d’envoyer leur meilleur fils à l’École normale supérieure pour accéder enfin à la parole. Comment auraient-ils pu être déçus ? Péguy n’a jamais trahi. C’est l’homme d’une fidélité en bloc. « Nous ne renierons jamais un atome de notre passé. »

Son retour à la foi réclamait un langage spécifique. Ce sera la poésie. On a dit alors qu’il avait mis « de l’eau bénite dans son pétrole ». C’est tout le contraire : il l’a chauffé à l’alcool de sa foi. La poésie est indissociable chez lui du sentiment religieux. C’était en poète qu’il priait et qu’il méditait. La foi l’a arraché des impasses où l’enfermaient son pessimisme et sa solitude programmée. Le voilà redevenu pèlerin, marcheur de Dieu, à travers la plaine beauceronne, avec pour seuls phares les flèches de la cathédrale de Chartres. Là, devant cette grande nef gothique, dressée au loin, il pouvait s’écrier, au terme de trois jours de marche : « Je ne sentais plus rien, ni la fatigue, ni mes pieds. Toutes mes impuretés sont tombées d’un seul coup. J’étais un autre homme. »

Religion, poésie, nation. C’est tout un. Elles fonctionnent de concert, dans une sorte de chant polyphonique. Homère répond à Clio, la muse de l’histoire, que Péguy a mise en scène dans son Dialogue de l’histoire et de l’âme païenne (posthume). De leur côté, Corneille, Pascal et Hugo s’entretiennent avec ceux que le gérant des Cahiers appelait les « mécontemporains », au nombre desquels il se comptait. Jeanne lui servant de fil rouge. À charge pour elle de condenser le destin français. C’est Barrès, toujours lui, qui va lancer son Mystère de la charité de Jeanne d’Arc (1910), la seconde Jeanne de Péguy. Répondant à une enquête pessimiste sur l’avenir de la littérature, l’auteur des Déracinés a tôt fait de renvoyer le journaliste vers cette « modeste boutique des Cahiers de la Quinzaine », où « rien n’est vulgaire, rien n’est déprimé […]. Voilà des âmes qui débordent. »

Malheureux ceux qui sont morts

Et puis ce sera Ève (1913), poème-océan, mille neuf cent onze quatrains en alexandrins, sa Légende des siècles à lui, qui embrasse l’histoire de l’humanité, depuis le premier homme. Ève est une coulée mystique qui s’ordonne jusqu’à constituer une immense cathédrale de lumière, dans laquelle Péguy a tout jeté, Rome et Jérusalem, la terre des hommes et le royaume de Dieu. La fécondité du dernier Péguy est stupéfiante. C’est un homme en crue. Il déborde, se hâtant de tout dire, comme s’il sentait son heure approchée.

Il a vécu et travaillé comme un moine et comme un soldat. Pareillement, il est mort comme il a tenu ses Cahiers, debout, sans tricher, en commandant le feu, la veille de la bataille de la Marne, le 5 septembre 1914, laissant derrière lui quelques-uns des plus beaux poèmes de la langue française, dont son propre épitaphe : « Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre / Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés. » Mais Péguy se trompait d’époque. Sa conception de la guerre était totalement anachronique. Elle sortait d’un songe poétique. C’était un enfant de la « Débâcle », le regard toujours fixé sur la ligne bleue des Vosges. Comme l’a dit Maurras, la revanche était alors « reine de France ». Pour l’auteur de Notre patrie (1905) aussi. Il partageait l’antigermanisme de sa génération, qui n’attendait qu’un prétexte pour se déchaîner. Ce sera le « coup de Tanger » (escale de Guillaume II dans le port marocain en mars 1905). La Belle époque s’achève alors brutalement. L’Europe entre dans une longue veillée d’armes. Péguy s’y prépare à sa façon, ne manquant aucune période de réserve ni les grandes manœuvres de 1913, prélude au grand massacre, une folie, qu’il n’a pas vu venir.

D’une certaine façon, Jaurès est le premier mort français de 14 ; Péguy, le deuxième. L’un pour avoir cru qu’on pourrait empêcher la boucherie, l’autre pour avoir cru qu’elle n’aurait pas lieu. On a d’abord tué la paix, ensuite l’héroïsme. Les deux ont été significativement frappés au visage. Car c’est cela 14-18. La fin du figuratif, la suppression du visage, dans les tableaux de l’avant-garde comme dans l’enfer des tranchées. En se débarrassant de la face humaine, on a liquidé la question de l’humanité de l’homme, lequel est devenu comme étranger à lui-même. Réduit finalement à l’anonymat du soldat inconnu, qu’on honore par défaut chaque 11 novembre.

https://www.revue-elements.com/charles-peguy-le-croise-antimoderne/

mercredi 2 novembre 2022

« Petites patries », grands écrivains

 L'amour des « petites patries » provinciales a nourri la plume de nombreux écrivains français, parmi les meilleurs. Et joué un rôle essentiel dans la pensée de droite au siècle dernier.

« Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux/Que des palais romains le front audacieux/Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine : /Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,/Plus mon petit Lire, que le mont Palatin/Et plus que l'air marin la douceur angevine. »

À ces vers bien connus de Joachim du Bellay font écho, à trois siècles de distance, ceux d'un autre enfant des bords de Loire : « Et moi j'en connais un dans les châteaux de Loire/Qui s'élève plus haut que le château de Blois/Plus haut que la terrasse où les derniers Valois/ Regardaient le soleil se coucher dans sa gloire./ La moulure est plus fine et l'arceau plus léger/ La dentelle de pierre est plus dure et plus grave. La décence et l'honneur et la mort qui s'y grave/ Ont inscrit leur histoire au cœur de ce verger. » Péguy évoque dans ces vers le souvenir de Jeanne d'Arc, « Une enfant qui menait son cheval vers le fleuve. » Et les deux patriotismes ne font qu'un, de la sainte brûlée vive à Rouen et du poète tué à Villeroy aux premiers jours de la Grande Guerre : « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle... »

La terre charnelle, la « mère patrie », c'est la France, bien sûr ; mais pour toute une floraison d'écrivains français au fil des siècles, ce fut aussi, plus proche et plus immédiate, la « petite patrie » qui a dès l'enfance prodigué les premières sensations, nourri les premiers sentiments et frappé l'imagination naissante. Presque toutes les régions françaises ont trouvé leur chantre, et souvent plusieurs : que l'on songe à la Provence de Mistral, de Giono, de Pagnol, de Bosco, à la Bretagne de Botrel, d'Anatole Le Braz, de La Ville-marqué, l'auteur du Barzaz Breizh, du barde groisillon Yann-Ber Calloc'h, de Per-Jakez Hélias (le Cheval d'Orgueil) - l'on pourrait en citer beaucoup d'autres...

Parle-t-on de la Normandie ? Voilà Maupassant au XIXe siècle, au XXe La Varende, et l'excellent Jean Mabire, d'une si rare courtoisie. Évoque-t-on la Savoie ? Voici Henri Bordeaux ; Vialatte et Pourrat pour l'Auvergne ; l'Angevin René Bazin et Maurice Genevoix pour le Val de Loire ; Vincenot en Bourgogne, Béraud à Lyon... Et la liste est loin, très loin d'être exhaustive.

Beaucoup de ces écrivains dits « régionalistes » - l'étiquette est restrictive par rapport à des œuvres qui abordent souvent d'autres thèmes et certains, comme Genevoix, la répudiaient -, qui plongent leurs racines dans le « terroir », ont montré en politique une sensibilité « de droite ». Ce n'est certes pas toujours le cas : parmi les auteurs précédemment cités, ce n'est pas celui de Pagnol, ni de Giono, ni de Per-Jakez Hélias, qui se sont d'ailleurs peu souciés de politique. Hélias raconte dans Le Cheval d'orgueil qu'il est issu d'une famille de républicains, « rouges », tandis que le père de Pagnol, dont l'écrivain a laissé un si beau portrait dans La Gloire de mon père, était un « hussard noir » de la République, dont les tendances anticléricales se heurtaient lors de repas de famille aux convictions catholiques de l'oncle Jules...

L'héritage culturel de la droite traditionnelle

La droite française, à la fois par paresse intellectuelle et par frilosité face à certaines dérives qui ont conduit certains esprits de l'anti-jacobinisme à l'indépendantisme, a par ailleurs abandonné le terroir à une gauche libertaire, qui a « récupéré » à la fois le régionalisme et l'écologie. Ce fut une faute majeure, car l'écologie - la vraie - comme le régionalisme, font partie de l'héritage culturel de la droite traditionnelle, au même titre que le véritable patriotisme.

Il existe en effet deux formes de patriotisme, qui diffèrent sensiblement. La première repose sur l'amour que l'on porte à la patrie « charnelle » ; la deuxième, issue de la Révolution française, a assigné à la nation une mission et un contenu idéologiques. C'est ce que les frères Tharaud rappelaient dans les colonnes du Figaro en janvier 1945, en opposant l'exemple de Péguy à celui de Romain Rolland, qui venait de mourir : « Pour Péguy, la France est un être vivant dont l'âme et le corps ne pouvaient être séparés que par la mort ; rien n'était plus concret, plus charnel, si l'on peut dire - pour employer l'un de ses mots - que l'idée qu 'il s'en faisait ; il l'aimait dans tous les traits de son visage, dans ses montagnes et ses plaines. Pour Romain Rolland, c'était autre chose : la patrie, c 'est une idée, une certaine conception du monde, affranchie de toute limite : il aimait une patrie idéale, une patrie de la liberté, de la justice, du droit ; une foule d'idées toutes plus belles les unes que les autres et non pas la France de Péguy, avec ses vertus et ses défauts mêlés... »

Péguy, venu du socialisme, ne renonça pourtant jamais à la mystique républicaine, à l'inverse d'écrivains comme le Martégal Charles Maurras, Henri Bordeaux ou La Varende. À la fin du XIXe siècle et à l'aube du XXe, les petites patries occupèrent en effet une place déterminante dans la réflexion de ces deux maîtres d'œuvre du nationalisme français que sont Barrés et Maurras.

Le premier fut tiré de son individualisme originel - du culte du moi -, par sa rencontre avec « l'âme ancienne de la Lorraine », et c'est cette rencontre qui le conduit en définitive au nationalisme. Le second, fervent admirateur de Mistral, appartint au félibrige et sa réflexion sur les libertés provinciales fut pour beaucoup dans le cheminement intellectuel qui le conduisit à la conclusion monarchiste. Ainsi, non seulement le régionalisme appartient à la tradition de droite, mais par Barrés et Maurras, il a été à la source même de la pensée nationaliste au XXe siècle.

Au-delà même de ces considérations, par sa beauté et sa richesse, la littérature enracinée enrichit le patrimoine culturel français et atteint à l'universel. Elle mérite qu'on lui rende hommage.

Eric Letty monde & vie  17 septembre 2011

lundi 22 août 2022

Le Mystère des saints Innocents (Charles Péguy)

 Charles Péguy (1873-1914) est un écrivain, poète et essayiste qui, après un égarement dans le socialisme libertaire, est devenu un chantre du patriotisme catholique. Son retour à la foi catholique en 1907 l’entraîne à écrire des ouvrages poétiques de méditation mystique. Antimoderne, Charles Péguy rejette la modernité et la course au progrès qu’il décrit comme la vanité de l’homme persuadé de pouvoir remplacer Dieu accompagnée de la recherche cupide et immorale de l’argent. Il meurt au front le 5 septembre 1914, tué d’une balle dans la tête dès son premier combat.

Le Mystère des saints Innocents est un poème roboratif.

Péguy y fait parler Dieu qui « connaît bien l’homme« , « ce monstre d’inquiétude« . Or Dieu ne lui demande pas plus que ce qu’il peut donner. Le Dieu de Péguy fait aussi l’éloge des Français ! « C’est embêtant, dit Dieu, quand il n’y aura plus ces Français, il y a des choses que je fais, il n’y aura plus personne pour les comprendre. » En des textes qui oscillent entre drame et poésie, il célèbre les vertus du christianisme et les plus hautes figures de la Chrétienté : Jeanne d’Arc, sainte Geneviève, saint Louis,…

Le Mystère des saints Innocents, Charles Péguy, introduction de Claire Daudin, éditions Salvator, 221 pages, 17,90 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/le-mystere-des-saints-innocents-charles-peguy/55451/

mardi 2 août 2022

Les grands lions de la chrétienté (4/5)

 

Lucien Rebatet
 

Les écrivains catholiques ne furent pas tous des agneaux. Sous la toison de laine, se cachaient parfois de grands fauves, généreux et puissants, aux canines acérées, prêts à mettre en pièces le coquin et le Malin. Sans pitié, mais pas sans piété.

Dieu vomit les tièdes. Les grandes plumes catholiques ont pris au mot la parole évangélique. Qu’est-ce que la colère d’Achille à côté de la colère des Pères l’Église ? Demandez donc à Joseph de Maistre, le grand champion du pape.

Si la fureur n’est pas sacrée, elle devient tout de suite führer révolutionnaire, disait-il en substance (anachronisme mis à part). C’est Maistre qui, au XIXe siècle, donnera le ton à l’ultramontanisme. Le premier Félicité de La Mennais, Louis Veuillot, Charles Baudelaire, Jules Barbey d’Aurevilly, Léon Bloy suivront. La vérité siège à Rome. A Paris, règne l’Antéchrist – et les régicides.

La Mennais a commencé à la droite du roi et finit à gauche, au large et dans les nuées. Au fil des ans, le fils spirituel de Maistre s’est ainsi transformé en curé rouge avant la lettre, retranscrivant sous le coup d’une inspiration quasi-somnambulique les « paroles d’un croyant ». Son dernier papier, « Les saturnales de la réaction », écrit contre la répression de Cavaignac en 1848, est un chef-d’œuvre d’indignation qui renvoie le « J’accuse » de Zola au rayon des bafouilles républicaines. « Il faut aujourd’hui de l’or, beaucoup d’or pour jouir du droit de parler : nous ne sommes pas assez riches : silence aux pauvres ! »

Léon Bloy, le Gengis Khan du pamphlet

Autre disciple de Joseph de Maistre, Louis Veuillot. Enfant du peuple, converti en 1838, plus radical encore dans sa défense du pape que son maître, Veuillot fut, non pas le chevalier de l’Église, mais son écuyer. Véhément, bagarreur, il défendait d’un même élan la veuve, l’orphelin et le prélat, attaquant sans relâche les bien-pensants, les libre-penseurs et les libéraux. L’Église a trouvé en lui l’un de ses plus redoutables lutteurs. Dans son interminable polémique avec Hugo qui le traitait de « simple jésuite et triple gueux », il est parvenu à placer quelques beaux uppercuts. C’est à lui que l’on doit le « bête comme l’Himalaya » à  propos du père Hugo. Ce qui a gâché malgré tout son talent, c’est qu’il était un peu trop calotin, au dire de Léon Daudet.

Calotin, Léon Bloy le fut aussi peu que possible. Son œuvre est un immense charnier où reposent ses victimes. Il empale, mutile, éviscère. C’est le Gengis Khan du pamphlet qui a tenu les « annales du dépotoir contemporain », du « vieux faisan de Victor Hugo » à « l’entripaillé sacristain Renan ». Un serial killer de plume que l’odeur du sang rendait impitoyable. Il a recyclé tout l’attirail symboliste pour le mettre au service d’un Dieu carnassier qui n’a que très peu à voir avec celui des Évangiles. Cela donne à sa polémique des accents byzantins et génocidaires, d’aucuns diront lucifériens. Les titres de ses livres valent mieux qu’un long discours : Propos d’un entrepreneur de démolitions ou Léon Bloy devant les cochons. Et que dire du journal qu’il dirigea et rédigea seul, Le Pal !

Mauriac, l’« Anus Dei »

Charles Péguy, lui, fut un soldat-paysan. Il donnait des coups de massue sourds, enfonçant la cognée au plus profond du crâne de ses adversaires. Sa polémique est aussi litanique et puissante que sa prose. Il attendait de la vérité qu’elle lui ouvre les portes du royaume – de Dieu et de France. C’était un poète épique, l’un de nos plus grands. Il ne faisait pas de mot d’esprit, il cherchait l’Esprit, venant d’un monde aujourd’hui inconcevable, homérique et cornélien. Le Georges Bernanos de La Grande peur des bien-pensants en procédait directement. Un temps où les hommes étaient des géants. Bernanos qui disait dans l’un de ses moments de lassitude que le métier de polémiste, passée quarante ans, est une obscénité, n’a pourtant jamais cessé d’être, jusqu’à sa dernière heure, un inflexible combattant, perpétuel exilé.

Dans ce panorama, Paul Claudel fait figure d’astre isolé. C’était un son et lumière baroque dans une cathédrale gothique, explorant une sorte de panchristianisme cosmique. « Quand Claudel vous parle, il est si brusque qu’on a l’impression qu’il vous gifle », disait Paul Morand. En dépit de sa conversion au catholicisme, il est resté pareil à la sauvagerie de son Tête d’or.

Tout l’inverse de François Mauriac. C’est à travers la disparition d’hommes tel que lui que l’on mesure tout ce que l’on a perdu. Certes, Mauriac incarnait un catholicisme souvent faisandé et mondain, mais suprêmement civilisé – méchant comme une vieille fille et charitable comme une vieille dame. Le malheureux n’a guère été épargné. Son goût pour les jeunes garçons anima les dîners en ville pendant un demi-siècle. Le mot, féroce, de Paul Léautaud, qui a beaucoup circulé dans l’entre-deux-guerres, s’applique aussi à lui : « Anus Dei ».

Des ruines et des décombres

Lucien Rebatet, auteur des mémorables Décombres, chef-d’œuvre polémique et best-seller de l’Occupation, nous a laissé ce stupéfiant portrait de Mauriac : « l’homme à l’habit vert, le bourgeois riche, avec sa torve gueule de faux Gréco, ses décoctions de Paul Bourget macérées dans le foutre rance et l’eau bénite, ces oscillations entre l’eucharistie et le bordel à pédérastes qui forment l’unique drame de sa prose aussi bien que de sa conscience est l’un des plus obscènes coquins qui aient poussé dans les fumées chrétiens de notre époque ». Pauvre Mauriac qui disait de sa voix ensorcelante : « Dans L’Enfer de Dante, je serais crucifié dans un fauteuil ».

Reste un peu de place pour évoquer Maurice Clavel, aussi tempétueux que généreux, qui a cru trouvé le Christ dans la révolte étudiante de 1968. Sous les pavés, la grâce ! Son « Messieurs les censeurs, bonsoir » résonne encore à nos oreilles et nous fait regretter tous ces grands combattants de la foi que furent les écrivains chrétiens qui ont appris une chose dans la fosse aux lions – rugir de déplaisir.

Photo : Lucien Rebatet

Épisode précédent :
L’âge d’or de la polémique (1/5)

Royauté de la droite, misère de la gauche (2/5)
Génie des gros, férocité des secs (3/5)

Prochain épisode : Recherche polémistes désespérément (5/5)

https://www.revue-elements.com/les-grands-lions-de-la-chretiente-4-5/

samedi 23 juillet 2022

L’âge d’or de la polémique (1/5)

 

La bataille d'Hernani est le nom donné à la polémique et aux chahuts qui entourèrent en 1830 les représentations de la pièce Hernani, drame romantique de Victor Hugo.
 

C’est l’été, le temps des séries, quand les journaux doivent combler les trous de l’actualité politique. Tel hebdo décline les demeures d’écrivain en dix volets, tel autre feuilletonne l’histoire des femmes qui ont changé le monde ou classe les dynasties d’argent au meilleur des cinq matchs, etc. « Éléments » a choisi la polémique et les grands pamphlétaires, histoire de piquer au vif un lecteur engourdi par la chaleur estivale.

Polémiquer, c’est d’abord une question de tempérament. On aime ou on n’aime pas, un peu comme les liqueurs amères, les sports extrêmes et les exécutions capitales. Dans sa Monographie de la presse parisienne, Balzac dit de la polémique qu’elle « est le sarcasme à l’état de boulet de canon ».

Le polémiste est le soldat de la littérature. Il n’est pas venu apporter la paix, mais l’épée, conforté en cela par l’étymologie : du grec polemos, la « guerre ». Cavalier, artilleur et plus souvent franc-tireur, c’est un spécialiste de l’escarmouche et de la guerre-éclair. David terrassant Goliath dans un corps à corps homérique ou l’abattant froidement comme un sniper. « Dans le pamphlétaire de bon aloi, assurait Léon Daudet, il y a du chien dressé à sauter à la gorge du faux. »

Un bon polémiste ignore l’art de la nuance. C’est un maximaliste déchaîné. Tout ou rien. Il tire orgueil de son mépris des convenances et s’enorgueillit de sa seule maîtrise de la grammaire et de la balistique.

« La couille lui manque, il n’a jamais pissé que de l’eau claire »

N’en déplaise à Péguy, trop preux chevalier en ces matières, qui voulait qu’on dise « bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste », le polémiste grossit, déforme, amplifie. S’il dit, pour sûr, la vérité, il choisit toujours de la dire de façon piquante et outrancière, en l’assortissant de formules assassines, de celles qui relèvent les plats et laisse des cicatrices profondes.

Athènes et Rome ne manquaient pas de ces rudes guerriers qui envoyaient ad patres leurs adversaires, des Philippiques de Démosthène aux Catilinaires de Cicéron. Satiristes, libellistes, publicistes, les meilleurs d’entre eux ont traversé le temps. Juvénal, le grand Rabelais, les si curieux Ligueurs de la Satire Ménippée qui haïssaient encore plus la couronne espagnole que la Réforme, les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné. Et que dire des mazarinades qu’on placardait un peu partout, de Pascal détroussant les jésuites ou des épigrammes salées de Voltaire. Et Saint-Simon ? Qui a égalé le duc dans le portrait-charge ?

Le lecteur n’a ici que l’embarras du choix, car il y a encore dans la masse d’écrits polémiques les journaux, mémoires et autres correspondances d’écrivains, inépuisable coulée de fiel mélangée d’un peu d’arsenic. Le Journal des frères Goncourt, de Jules Renard, de Léon Bloy, de Léautaud, les souvenirs de Léon Daudet, la correspondance de Flaubert. De Théophile Gautier, les Goncourt disaient que c’est « une intelligence échouée dans un tonneau de matière, une lassitude d’hippopotame ». Quant au verbe de Zola (ou ce qui en tenait lieu), il faisait sur Bloy un effet pareil à « la masturbation d’un cadavre ». Et le pauvre Lamartine étrillé par l’ermite de Croisset : « C’est un esprit eunuque, la couille lui manque, il n’a jamais pissé que de l’eau claire ».

Ah, l’infini de la Bêtise

« Il n’y a de vraies haines que les haines littéraires. Les haines politiques ne sont rien », lâchait, plein de dépit, Victor Hugo, vieux lion raillé par ses confrères. Le critique Sainte-Beuve, unanimement rebaptisé Sainte-Bave, brouillé à mort avec l’exilé de Guernesey, voyait en lui un « grand tapageur pindarique » et les Goncourt lui trouvaient une allure de « saint Jean dans l’île du Pathos ».

Le XIXe siècle est sans conteste l’âge d’or de la polémique. Il y a des polémistes avant, en abondance, mais ils ne constituent pas une famille en soi. Il y en a quelques-uns après, mais ce sont des orphelins et des parents pauvres. Au XIXe siècle, ils forment une redoutable armée de métier en butte aux pharisiens progressistes et aux bourgeois triomphants arborant fièrement cette « Bêtise au front de taureau » qui accablait tant Baudelaire et dans laquelle Renan voyait « la seule chose qui donne une idée de l’infini ».

En vérité, la parole pamphlétaire se glisse partout, elle n’a que faire des genres littéraires, elle emprunte tour à tour les voies du roman, de la poésie et de l’article. Tout lui est bon, le papier-bible et le papier journal, la prose, les vers et jusqu’au dessin de presse. Si l’habit fait souvent le moine, le genre ne fait jamais le pamphlet. C’est le style et lui seul qui lui donne son inimitable cachet. Sans grand style, pas de bonne polémique. Et quelle meilleure définition de l’art d’écrire que la leçon de français que nous a léguée Montaigne, ce « parler succulent et hardi tel sur le papier qu’à la bouche, non point tant délicat et peigné comme véhément et brusque… et que le Gascon y aille, si le Français n’y peut aller. »

La polémique, c’est l’alcool de la prose

Autre point : un bon polémiste fait toujours des personnalités, comme se plaisait à les appeler Péguy, sauf à considérer que les idées sont désincarnées et énoncées par des ectoplasmes. Léon Daudet formule ainsi la loi de l’éreintement : « Les polémiques ad principia ont leur autorité et leur prix. Mais elles ne deviennent percutantes qu’en s’incarnant, en devenant polémiques ad personnas, du moins quant aux vivants. »

Par définition et par nature, le polémiste se situe résolument dans l’opposition. Il n’est bon que dans le maniement du fouet, pas de l’encensoir. Qui fait l’ange fait la bête. Qui fait la louange devient bête. Il appartient à la minorité tapageuse ralliée à la majorité silencieuse. Son objectif : l’efficacité. Balzac disait de la Monarchie de Juillet qu’elle ne tiendrait pas contre trois pamphlets. Et Louis XVIII reconnut que le De Buonaparte et des Bourbons de Chateaubriand lui avait été « plus précieux que cent mille hommes ».

« Résumons-nous, concluait Léon Daudet : la polémique, c’est l’alcool de la prose. Sans elle, la prose s’étiolerait. » Et le lecteur bâillerait d’ennui.

Prochain épisode : Royauté de la droite, misère de la gauche (2/5)

Illustration : La bataille d’Hernani est le nom donné à la polémique et aux chahuts qui entourèrent en 1830 les représentations de la pièce Hernani, drame romantique de Victor Hugo.

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mardi 15 mars 2022

« Petites patries », grands écrivains

 L'amour des « petites patries » provinciales a nourri la plume de nombreux écrivains français, parmi les meilleurs. Et joué un rôle essentiel dans la pensée de droite au siècle dernier.

« Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux/Que des palais romains le front audacieux/Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine : /Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,/Plus mon petit Lire, que le mont Palatin/Et plus que l'air marin la douceur angevine. »

À ces vers bien connus de Joachim du Bellay font écho, à trois siècles de distance, ceux d'un autre enfant des bords de Loire : « Et moi j'en connais un dans les châteaux de Loire/Qui s'élève plus haut que le château de Blois/Plus haut que la terrasse où les derniers Valois/ Regardaient le soleil se coucher dans sa gloire./ La moulure est plus fine et l'arceau plus léger/ La dentelle de pierre est plus dure et plus grave. La décence et l'honneur et la mort qui s'y grave/ Ont inscrit leur histoire au cœur de ce verger. » Péguy évoque dans ces vers le souvenir de Jeanne d'Arc, « Une enfant qui menait son cheval vers le fleuve. » Et les deux patriotismes ne font qu'un, de la sainte brûlée vive à Rouen et du poète tué à Villeroy aux premiers jours de la Grande Guerre : « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle... »

La terre charnelle, la « mère patrie », c'est la France, bien sûr ; mais pour toute une floraison d'écrivains français au fil des siècles, ce fut aussi, plus proche et plus immédiate, la « petite patrie » qui a dès l'enfance prodigué les premières sensations, nourri les premiers sentiments et frappé l'imagination naissante. Presque toutes les régions françaises ont trouvé leur chantre, et souvent plusieurs : que l'on songe à la Provence de Mistral, de Giono, de Pagnol, de Bosco, à la Bretagne de Botrel, d'Anatole Le Braz, de La Ville-marqué, l'auteur du Barzaz Breizh, du barde groisillon Yann-Ber Calloc'h, de Per-Jakez Hélias (le Cheval d'Orgueil) - l'on pourrait en citer beaucoup d'autres...

Parle-t-on de la Normandie ? Voilà Maupassant au XIXe siècle, au XXe La Varende, et l'excellent Jean Mabire, d'une si rare courtoisie. Évoque-t-on la Savoie ? Voici Henri Bordeaux ; Vialatte et Pourrat pour l'Auvergne ; l'Angevin René Bazin et Maurice Genevoix pour le Val de Loire ; Vincenot en Bourgogne, Béraud à Lyon... Et la liste est loin, très loin d'être exhaustive.

Beaucoup de ces écrivains dits « régionalistes » - l'étiquette est restrictive par rapport à des œuvres qui abordent souvent d'autres thèmes et certains, comme Genevoix, la répudiaient -, qui plongent leurs racines dans le « terroir », ont montré en politique une sensibilité « de droite ». Ce n'est certes pas toujours le cas : parmi les auteurs précédemment cités, ce n'est pas celui de Pagnol, ni de Giono, ni de Per-Jakez Hélias, qui se sont d'ailleurs peu souciés de politique. Hélias raconte dans Le Cheval d'orgueil qu'il est issu d'une famille de républicains, « rouges », tandis que le père de Pagnol, dont l'écrivain a laissé un si beau portrait dans La Gloire de mon père, était un « hussard noir » de la République, dont les tendances anticléricales se heurtaient lors de repas de famille aux convictions catholiques de l'oncle Jules...

L'héritage culturel de la droite traditionnelle

La droite française, à la fois par paresse intellectuelle et par frilosité face à certaines dérives qui ont conduit certains esprits de l'anti-jacobinisme à l'indépendantisme, a par ailleurs abandonné le terroir à une gauche libertaire, qui a « récupéré » à la fois le régionalisme et l'écologie. Ce fut une faute majeure, car l'écologie - la vraie - comme le régionalisme, font partie de l'héritage culturel de la droite traditionnelle, au même titre que le véritable patriotisme.

Il existe en effet deux formes de patriotisme, qui diffèrent sensiblement. La première repose sur l'amour que l'on porte à la patrie « charnelle » ; la deuxième, issue de la Révolution française, a assigné à la nation une mission et un contenu idéologiques. C'est ce que les frères Tharaud rappelaient dans les colonnes du Figaro en janvier 1945, en opposant l'exemple de Péguy à celui de Romain Rolland, qui venait de mourir : « Pour Péguy, la France est un être vivant dont l'âme et le corps ne pouvaient être séparés que par la mort ; rien n'était plus concret, plus charnel, si l'on peut dire - pour employer l'un de ses mots - que l'idée qu 'il s'en faisait ; il l'aimait dans tous les traits de son visage, dans ses montagnes et ses plaines. Pour Romain Rolland, c'était autre chose : la patrie, c 'est une idée, une certaine conception du monde, affranchie de toute limite : il aimait une patrie idéale, une patrie de la liberté, de la justice, du droit ; une foule d'idées toutes plus belles les unes que les autres et non pas la France de Péguy, avec ses vertus et ses défauts mêlés... »

Péguy, venu du socialisme, ne renonça pourtant jamais à la mystique républicaine, à l'inverse d'écrivains comme le Martégal Charles Maurras, Henri Bordeaux ou La Varende. À la fin du XIXe siècle et à l'aube du XXe, les petites patries occupèrent en effet une place déterminante dans la réflexion de ces deux maîtres d'œuvre du nationalisme français que sont Barrés et Maurras.

Le premier fut tiré de son individualisme originel - du culte du moi -, par sa rencontre avec « l'âme ancienne de la Lorraine », et c'est cette rencontre qui le conduit en définitive au nationalisme. Le second, fervent admirateur de Mistral, appartint au félibrige et sa réflexion sur les libertés provinciales fut pour beaucoup dans le cheminement intellectuel qui le conduisit à la conclusion monarchiste. Ainsi, non seulement le régionalisme appartient à la tradition de droite, mais par Barrés et Maurras, il a été à la source même de la pensée nationaliste au XXe siècle.

Au-delà même de ces considérations, par sa beauté et sa richesse, la littérature enracinée enrichit le patrimoine culturel français et atteint à l'universel. Elle mérite qu'on lui rende hommage.

Eric Letty monde & vie  17 septembre 2011

dimanche 20 décembre 2020

Michel Déon ou le chant du monde

   

Michel Déon nous a quitté le 28 décembre dernier. Rémi Soukié, spécialiste de Charles Péguy et de Pierre Boutang, lui rend ce bel hommage.

Dans sa haute sagesse, Alexandre Vialatte professait : « Il est urgent de faire naître des îles ». Les livres de Michel Déon en sont autant, semblables à celles qu'il habita ou traversa : l'Irlande, bien sûr, mais aussi Spetsai, Patmos, Saint-Germain-des-Près ou Lisbonne. Autant dire, plus clairement sans doute, que ce « nomade sédentaire », comme l'appelait Pol Vandromme, vécut en exil malgré les lecteurs - nombreux - les adaptations cinématographiques ou télévisuelles de ses romans, les honneurs de l'Académie française. Comment aurait-il pu se reconnaître dans le pays de Mégalonose, celui d’« un certain monde des hommes en place » et d'une « cynique conception de la politique » ? Lucide, il reconnaîtra plus tard que la situation avait encore empiré : « Le bourbier dans lequel s'enfonce la France fait presque regretter ces temps… » des années gaulliennes.

C'est en famille qu’adolescent j'entendis parler de l'écrivain pour la première fois : Les Poneys sauvages, Un Taxi mauve Le Jeune homme vert et Je vous écris d'Italie… résonnaient comme des appels au voyage mais c'est moins le romancier qui devait m'emporter que le mémorialiste de Mes arches de Noë et de Bagages pour Vancouver ou le « touriste »  au sens stendhalien - du Balcon de Spetsai et du Rendez-vous de Patmos. Je n'ai jamais oublié le portrait du vieux maître Maurras, à Lyon, non plus que cette fidélité à la France royale ou le goût de ces pages grecques, si sensuelles, de la mer allée avec le soleil, des poissons que l'on mange et du vin que l'on boit au vent salé des embruns. Là, me disais-je, Déon avait été heureux et j'étais heureux avec lui, grâce à lui. Le grand Midi sans ombre, la suspension du temps… La prise autorisait l'interruption de la chasse au bonheur; le savoir redevenait saveur. Comme tous les écrivains, Déon voyagea  également dans les livres. Je le lus lisant, subtil et fin, Larbaud, Conrad, Toulet ou Giono. Il pointait la révolution romanesque de A.O. Barnabooth, ses œuvres complètes, publié dix ans avant l'Ulysse de Joyce, plus radicale que celle du surréalisme ou du Nouveau roman. Seul, dans le bureau du Paraïs, il se souvenait de l'offrande du petit garçon de 14 ans faite à sa mère, ce Chant du monde dont il n'est pas interdit de penser que son œuvre à venir le prolongerait; il redonnait vie aux ombres de Langlois, de Saucisse, de Monsieur V., de Pauline de Theus et d'Angelo, cet autre hussard sur le toit du monde, à Manosque, qu'il n'est pas interdit non plus d'associer à son cher « Voyageur contemplant une mer de nuages », de Friedrich. Au cimetière de Guéthary, « d'où les morts peuvent voir la mer », il chantait, enfin, les vers du Béarnais Too late : « Jardin qu 'un dieu sans doute a posé sur les eaux/ Maurice, où la mer chante, et dorment les oiseaux. »

Une droite buissonnière et légendaire

J'ai croisé Michel Déon à plusieurs reprises, dont une fois au sens le plus littéral du mot. Je m'étais précipité assez brutalement sur la porte d'entrée de la librairie Gallimard, boulevard Raspail, bousculant presque un vieux monsieur en imperméable et casquette qui me précédait à peine. Je me suis retourné pour lui présenter mes excuses et là, surprise et confusion extrêmes : Michel Déon ! Il répondit à mes bafouillages par un généreux sourire. Je lui dis mon admiration, dont il me remercia, et craignant d'être par trop importun, je me suis éloigné.

Une autre rencontre eut lieu à la librairie Nicaise, boulevard Saint-Germain, où Déon exposait et vendait plusieurs manuscrits dont, quel hasard compte tenu des liens qui m'unissaient à Pierre Boutang, celui du texte qu'il publia en avant-propos au Dossier H consacré au philosophe, « Un jeune dieu » : « C'était un roc, une forteresse à la Vauban, avec des bastions avancés, des positions de replis ou de sorties foudroyantes. »

Déon incarnait à merveille l'idée la plus haute que l'on puisse se faire de la droite littéraire, par excellence buissonnière et légendaire - ce qui signifie qu'elle doit être lue. Il avait de l’élégance et du style; il était seul et entouré d'amis morts ou vivants : il était libre voyageur et enraciné; il se défiait des idées - Boutang nous a rappelé que l’ « esprit d'abstraction » est proche de l’« esprit de cruauté » mais il aimait la vie vivante, comme disait Mistral, celle que les paysages embellissent et que l'on accepte avec toutes ses contradictions sans jamais chercher à les dépasser. Avec Morand, Chardonne, André Fraigneau, Nimier, Blondin, Jacques Laurent, François Sentein ou Michel Mohrt, ii compte désormais parmi la phalange des singuliers, navigateurs hauturiers et mainteneurs, gardiens de la beauté des phrases.

Le 29 mars 2012, un ami toulousain familier de Déon, avec qui il se rendait en pèlerinage à La Bourdette, où vécut Kléber Haedens, m'offrit un exemplaire de Mes arches de Noë avec cette superbe dédicace : « Pour Rémi Soulié ces quelques images d'un monde à sauver de lui-même autant que de ses pires ennemis. Amicalement. » Qui dit mieux ?

Rémi Soulié monde&vie 12 janvier 2017 n°934

jeudi 19 novembre 2020

Charles Péguy, enfant de France 3/3

 En 1897 Péguy épouse civilement Charlotte Beaudouin à la mairie du cinquième arrondissement de Paris. Recalé à l'agrégation de philosophie, il achète avec l'argent de sa belle-famille une librairie près de la Sorbonne - à l'angle des rues Cujas et Victor-Cousin - où il compte certes vendre des livres, mais également en éditer et réunir ses amis, au sous-sol, afin de discuter de la jeunesse du monde. Bergson et Jaurès compteront parmi les visiteurs les plus prestigieux. Dans ce haut lieu du dreyfusisme, Péguy publie les frères Tharaud, Romain Rolland, Charles Andler, mais il ne réussit pas à imposer le roman d'Antonin Lavergne, Jean Coste, témoignage dénué de parti pris sur la misère que vivent les instituteurs : le curé y est dépeint comme un « brave homme », un « honnête homme », et le parti radical ne semble pas plus glorieux que celui de la réaction.

La phobie des tricheurs et des hâbleurs

Multipliant les échecs financiers, il propose à son conseil d'administration de créer une nouvelle structure, les Cahiers de la Quinzaine, « périodique d'information qui donnerait, sous la forme authentique du document, les faits essentiels de la quinzaine ». Il finira par rassembler autour de lui « tous ceux qui ne trichent pas. Nous sommes ici des catholiques qui ne trichent pas, des protestants qui ne trichent pas, des Juifs qui ne trichent pas, des libre-penseurs qui ne trichent pas. [...] Et nous avons contre nous les catholiques qui trichent, les protestants qui trichent, les Juifs qui trichent, les libre-penseurs qui trichent... », ce qui faisait déjà beaucoup de monde.

La grande entreprise des Cahiers commence exactement le 5 janvier 1900 avec sa « Lettre du provincial » introductive, Péguy la place sous les auspices d'un « provincial » pascalien qui lui ressemble. Le nombre d'abonnés atteindra mille quatre cents environ - dont une centaine en Italie, certains en Allemagne - et la revue comptera deux cent vingt-neuf numéros de taille inégale - de trente-six à six cent dix pages -, rédigés par Péguy, certes, mais aussi par André Suarès, Anatole France, Daniel Halévy, Romain Rolland, qui y publiera son Jean-Christophe... Seule la mort de son « gérant » interrompra la parution de cette chronique de France. Conformément à son caractère entier et avide de liberté, Péguy affirme : « Tous les cahiers, sans aucune exception [...] sont faits pour mécontenter un tiers au moins de la clientèle. »

Après 1880, charnière qui sépare donc le monde avec les dieux et avec Dieu de la panmuflerie béotienne, 1905 est l'autre année cruciale pour le socialiste spiritualiste Péguy qui réintègre la France charnelle. Guillaume II, à Tanger, conteste à la France ses droits sur le Maroc; la menace allemande ressurgit; Péguy répudie son idéalisme pour se souvenir de sa race temporelle : « Je savais [qu']une nouvelle période avait commencé dans l'histoire de ma propre vie, dans l'histoire de ce pays, et assurément dans l'histoire du monde. [...] Tout le monde en même temps connut que la menace d'une invasion allemande était présente ». Mystérieux atavisme de la race...

Il reproche à Jaurès de ménager l'anti-patriotisme de Gustave Hervé lequel, si la France était attaquée, a prévenu : « sans nous préoccuper de savoir quel serait l'agresseur, nous répondrions à l'appel aux armes par la grève générale des réservistes ». Toujours, Péguy veut sauver et au premier chef contre celui qu'il n'appellera plus désormais que le « traître Hervé ». S'il voit poindre la menace, tel n'est pas le cas des aveugles du parti intellectuel bramant à la paix et à l'internationalisme prolétarien sous la responsabilité de plus en plus impardonnable de Jaurès : Péguy estime d'ailleurs, dès 1906, que son « assassinat » serait « chose non seulement possible, mais désirable » en cas de conflit avec l'Allemagne.

Le soldat monte au front

Le « petit Charles » (1 mètre 60) veut se battre : il demande son maintien dans la réserve d'activé et obtient le grade de lieutenant. Avec la France charnelle, il redécouvre les « quatre points cardinaux de la gloire de Paris » et donc « de toute la France », ceux-ci à la fois monarchiques, impériaux et républicains, mais par-dessus tout et toujours français : l'Arc de triomphe, les Invalides, le Panthéon, Notre-Dame, sous l'autorité de laquelle procède le peuple de Paris, « peuple roi », républicain et royal, révolutionnaire et « traditionaliste ». Paris lui-même est un « monument unique au monde » où chaque pavé résonne d'une histoire infinie, où retentit le long écho de toute race française - à l'exception, dit Péguy, de la période orléaniste, hors histoire charnelle, épisode financier sans terreau ni terroir.

Le compte à rebours commence à la fin du mois de juillet de 1914.

Ravi à l'idée d'en découdre, Péguy salue ses amis et sa famille. Il ne verse aucune larme, au contraire, semble-t-il, sur l'assassinat de Jaurès au Café du Croissant. Le 5 septembre, son régiment quitte Vémars en prévision de l'offensive décidée pour le lendemain par Gallieni, commandant des armées de Paris. La bataille de l'Ourcq s'engage vers midi. Les Allemands, depuis la colline de Monthyon, bombardent le sixième bataillon, que le cinquième bataillon de Péguy s'efforce de soutenir. Ordre est donné de partir à l'assaut de la colline, baïonnette au fusil. Traversée d'un champ d'avoine canardé par les Allemands. Le bataillon s'abrite derrière un talus près de la route Yverny-Chauconin, à côté de Villeroy. Le capitaine Guérin donne l'ordre de traverser le champ de betteraves qui se trouve de l'autre côté. À peine a-t-il parlé qu'il s'effondre. Péguy hurle : « Je prends le commandement ! » Debout, il dirige le tir de ses hommes et les exhorte : « Tirez ! Tirez ! Nom de Dieu ! » Refusant de se mettre à couvert, une balle l'atteint en plein front. Dans un souffle, il murmure : « Ah ! mon Dieu !... mes enfants !... » Il est cinq heures et demie.

Et l'on songe au Christ du Dialogue de l'histoire et de l'âme charnelle : « La mort est facile à subir, mon enfant, dans les littératures et dans les héroïsmes des littératures. Elle est aussi facile à subir pour qui ne voit point, pour celui qui ne la mesure pas, pour celui qui n'a pas le sens, qui n'a aucun sens de la réalité. Or il n'avait aucune teinte, aucun soupçon des littératures ni des héroïsmes des littératures, il voyait et il mesurait, il était la réalité même. Et il prenait sa mort en plein, il prenait sa mort de front... »

Rémi Soulié éléments N°156 juillet-septembre 2015

Charles Péguy, enfant de France 2/3

 Ce ne sont-là qu'apparentes contradictions : Péguy ne juge pas tant la forme d'un régime que la France elle-même à l'aune de l'être mystique, fût-il républicain ou royaliste. L'interrogation fondamentale ? « Savoir ce que serait que le roi » : « le premier des barons, ou le premier des maîtres », « le chevalier mystique ou le rusé politique », « le roi de croisade et de chrétienté » ou l'exécuteur des Templiers, saint Louis ou Philippe le Bel, un roi de grâce et de courtoisie ou « un roi homme d'affaires et [...] de courtage », « un roi de justice » ou « un roi commerçant », « un roi de guerre » ou « un roi de tremblements »?

« Quand un mot commence à devenir à la mode, écrit Péguy, c'est que la réalité qu'il désigne est bien malade. » Montherlant s'en souviendra, pour qui « où la chose manque, on y met le mot ». Rien d'étonnant, dès lors, à ce que les grandes orgues de la petite rhétorique politicienne bombardent de « République » et de « démocratie » ce qu'il reste du « peuple » français.

La démocratie, ennemie du peuple

Inutile de revenir sur la haute idée que Péguy se faisait de la République et du roman national, dont les pages sont désormais et conséquemment arrachées avec méthode. De l'idée démocratique, en revanche, il ne fut jamais la dupe car tout conspirait en lui, si peuple, tout peuple, à le ramener vers ses aïeux vignerons et bûcherons - même si le Normalien n'a jamais vraiment eu la tentation de les oublier - ou vers sa grand-mère Étiennette Quéré, qui lui fit toucher du doigt l'ancienne France dès le faubourg Bourgogne d'Orléans, celle de la joie et du travail bien fait. En 1903, il lui dédit La chanson du roi Dagobert : « À la mémoire de ma grand-mère, paysanne, qui ne savait pas lire, et qui première m'enseigna le langage français. »

La dénonciation du règne de la quantité et de la matière fonde la critique péguyste de la démocratie et du parlementarisme, hypostases politiques de la modernité et repères du parti unique intellectuel : dès lors que seul le mesurable compte - l'argent sera ainsi l'emblème moderne de toute mesure -, le nombre, qui ne signifie rien (les volontés sont soumises à des rapports de force et ne s'additionnent pas, pas plus que leur valeur), aura vocation à représenter le rien, c'est-à-dire le néant, au mépris de ce qu'il reste de peuple charnel.

Les décisions ne sont prises « à la majorité des suffrages » que dans la « société désharmonieuse » démocratique. Dans la cité harmonieuse, en revanche, nulle « mise en balance des suffrages », nulle « comparaison des votes », nulle « loi des majorités », nul « respect des minorités », nul « scrutin », bref, nul « calcul », puisque la quantité, en l'occurrence dans son expression immédiatement arithmétique, n'objective pas la complexité historique et mouvante du réel.

Péguy se sert des meilleures armes du XVIIIe siècle français pour donner libre cours à sa verve polémique en raillant une série de maux la « parlementante », la « concurrencite », l'« autoritarite », « l'unitarite », l'« électorolâtrie » ou l'« électoro-culture ». En enlevant au peuple charnel ses libertés réelles au profit d'une illusoire souveraineté générale, l'« affreux régime démocratique » est « le moins profondément peuple » des régimes qui se sont succédé. Trompeur, il assoit le règne du père du mensonge, comme en témoigne sainte Geneviève : « Les armes de Satan c'est la criaillerie,/ Le vote, le mandat et la suffragerie,/ Et l'avocasserie et la haranguerie. »

Péguy refuse de confondre l'« esprit démocratique » avec l'« âme populaire » - « c'est que d'être peuple, il n'y a encore que ça qui permette de n'être pas démocrate... » -, tout comme il distingue les romantiques - « préoccupés de représentation » - des classiques - qui travaillent. La démocratie parlementaire correspond en définitive, comme l'a fait remarquer Pierre Boutang, à la théâtrocratie dénoncée par Platon dans le troisième livre des Lois : le theatrus mundi ne se donne plus comme tel, mais se présente comme un moment de la vérité, laquelle est en fait, en langage orwellien, un mensonge (Péguy évoque les « mensonges rituels des cultes romantiques » et du « gouvernement des théâtreux »). Le Léviathan (l’État moderne « contractuel » est un artifice il n'est de représentation que théâtrale, soit fictive l'acteur porte un masque et joue un rôle (persona).

La pesanteur sans la grâce

Péguy, semblable au jeune Barrès, devient un ennemi des lois seulement écrites (la légalité démocratique) et un ami de l'ordre vrai. Le poids de la masse entraînant la personne et la société dans une chute sans fin - pesanteur sans la grâce il oppose les craties (démocratie, ploutocratie, autocratie), méprisables, aux archies (monarchie, anarchie), respectables car soucieuses de l'archè, du fondement originel, fût-ce pour s'en défier les premières rabaissent, les secondes élèvent. Lui se dira acratiste, et Bernard-Lazare, son ami qui prit fait et cause pour Dreyfus, anticrate.

À la veille de s'en aller à la guerre, le poète se souvient de son itinéraire, du petit garçon « de dix douze ans » qui se promenait « sur les levées de la Loire », de cet enfant sage, sérieux et grave, même, qui se défiait déjà de la frivolité et de l'ironie. Il revoit sa mère, Cécile, rempaillant des chaises et sa grand-mère faisant la lessive - son père, Désiré, mourut dix mois après sa naissance, emporté par un cancer à l'estomac à l'âge de vingt-sept ans.

« Tout est joué avant que nous ayons douze ans. » Le petit Charles se passionnait alors pour les livres d'histoire, en particulier sur la Révolution et la guerre de 1870, mais, plus largement, pour les « batailles militaires de la France », Azincourt, Crécy, Poitiers, Waterloo : « Je n'aimais pas les victoires. J'aimais recommencer les défaites. Combien de fois n'ai-je pas recommencé les défaites avec cette étrange impression qu'à chaque fois que je les recommençais elles n'étaient pas consommées encore, elles n'étaient pas. »

Il se souvient aussi de l'« ardent, sombre et stupide jeune homme » de « dix-huit vingt ans » arrivé à Paris, tenté par le jeu des partis, la « période d'un certain masque et d'une certaine déformation de théâtre », du lycée Lakanal de Sceaux où il prépare le concours d'entrée à l'ENS de la rue d'Ulm avec, entre autres, Albert Mathiez, le futur historien de la Révolution. Après avoir intégré l'École, il peaufine son idéalisme socialiste dans la turne « Utopie » la disparition de la misère grâce aux vertus du moralisme kantien appliqué à la société avec une froide rigueur mathématique. Ô l'abstraite pureté d'un jeune idéologue puritain! 0 l'éthique more geometrico de Marcel, premier dialogue de la cité harmonieuse ! La « morale socialiste » doit être en effet « strictement kantienne dans sa forme ». À un ancien camarade de Lakanal, Péguy confie : « Pour moi, cette conversion demeure peut-être le plus grand événement de ma vie morale. » Prosélyte, il rêve même à l'« universelle conversion des jeunes (j'entends les meilleurs) au socialisme ».

À suivre

Charles Péguy, enfant de France 1/3

   

Charles Péguy nous vient de loin, du fin fond de l'histoire de France. C'était un républicain qui ne votait pas et un chrétien qui ne communiait pas, disait de lui Jean Guehenno. Légataire d'une tradition pluriséculaire, il aura incarné plus que nul autre l'âme d'une nation. Auteur d'un roboratif Péguy de combat (Les Provinciales, 2007), Rémi Soulié en dévoile toutes les facettes.

Lorsque Bernanos évoque Péguy, c'est d'abord le rythme de la marche qu'il entend « Une deux, une deux... » Comme tous les grands écrivains, il a l'oreille musicale et, en l'occurrence, se montre à l'écoute de l'essentiel : les pas du laboureur, du fantassin et du pèlerin. Péguy arpentait les rues du Quartier latin ou les plaines du Hurepoix et de la Beauce comme ses ancêtres les champs de l'Orléanais et du Bourbonnais, avec patience, ténacité et obstination. Nuls vers (nulle prose aussi, sans doute) n'illustrent plus justement l'antique étymologie latine du versus, le « sillon », la versura étant l'extrémité du sillon où les bœufs se retournent, comme le rappelle Pierre Boutang dans son Art poétique. Têtu, Péguy ressasse en litanies, manière pour lui d'être fidèle à son catéchisme et à la grammaire - qui sont au fond une même chose autant dire, à sa race.

Intempestivité d'une parole qui fait corps et qui marche donc sur ses deux jambes. Tout, chez Péguy, est affaire d'incarnation, d'incorporation, d'innutrition d'où sa condamnation du « mécanique » ou du « logique », qu'il oppose à l'« organique » : le premier, juridique, contractuel, abstrait, raisonneur, mort... moderne le second, concret, instinctuel, vivant... racé. « Des pensées, des instincts, des races, des habitudes qui pour nous étaient la nature même, qui allaient de soi, dont on vivait, qui étaient le type même de la vie, à qui par conséquent on ne pensait même pas, qui étaient plus que légitimes, plus qu'indiscutées irraisonnées, sont devenues ce qu'il y a de pire au monde : des thèses [...]. Quand un régime, d'organique est devenu logique, et de vivant historique, c'est un régime qui est par terre. »

Comme toutes les âmes simples, comme tous les coeurs profonds, Péguy adopte donc un rythme binaire, dussent s'en moquer les savants, les « avancés » et les malins qui peuplent le parti intellectuel (qu'il baptise significativement les « primaires », comme ceux qui pensent, par exemple, que la France naquit le 14 juillet 1789 à six heures du matin) : son oui est un oui, son non est un non. En voici quelques illustrations possibles : charnel et spirituel, temporel et éternel, racination et déracinement, mystique et politique, ancienne France et monde moderne, périodes et époques, restaurations et perturbations... Le plus souvent, ces oppositions demeurent; plus rarement, comme dans les deux premiers cas, elles s'effacent, mais dans le seul mystère de la Croix où sont conjoints, comme dans une Note (musicale aussi bien), le fini et l'infini.

Le moins que l'on puisse dire est que Péguy ne s'éloigne pas, n'en déplaise à ceux qui, pour lui nuire, le caricaturent en saint de chromo sulpicien, en Déroulède revanchard ou en national-socialiste - ce qui, au demeurant, serait le moins accablant lorsque l'on songe au « programme de Nancy » de Barrès, qui l'aida tant.

L'opposition de la mystique et de la politique ? Elle ne recoupe pas seulement la distinction triviale et de très basse intensité entre les discours et les actes. La mystique appelle un héroïsme intransigeant au service d'un absolu (appelons-le la France) pour quoi l'on peut sacrifier sa vie à Bouvines, à Valmy ou dans un champ de betteraves de la Brie. La politique, quant à elle, prospère sur le dos des cadavres, grassement nourrie par de multiples prébendes - même la bouche pleine, les survivants n'arrêtent pas de parler des morts tout en défaisant un à un les idéaux pour lesquels ils tombèrent. Ainsi de la mystique, puis de la politique dreyfusardes. Pour que la « cité » soit « harmonieuse », nul ne doit être relégué ou damné (à l'île du Diable), ce qui là encore revient au même. Le socialisme de Péguy, d'abord éthéré, idéaliste - celui de la « volition des âmes » n'admet pas l'existence de l'enfer même si c'est la France qui, dans le cas d'espèce, est selon lui en état de péché mortel. Que se passe-t-il lorsque la « Justice et la Vérité » se retournent contre l'Église et l'armée ? Elles déchoient et chutent dans la « démagogie combiste », jaurésienne, ou dans ce que Maurras qualifie d'anti-France.

La tradition est révolutionnaire

Ce n'est pas un hasard si, à la différence des chronologies généralement admises, Péguy date la naissance du monde moderne des années 1880, moment où la République une et indivisible - celle de Quinet, Raspail, Fourier et Blanqui qu'il magnifia en Royaume de France, organise ses fondations institutionnelles contre sa propre mystique et périclite. Derrière le paravent de la neutralité laïque, des ombres travaillent ainsi à la déchristianisation intéressée de « notre patrie » et au remplacement d'une métaphysique par une autre. Sainte colère de Péguy : « Quand donc aurons-nous enfin la séparation de la Métaphysique et de l'État ? [...] Quand donc l'État, fabriquant d'allumettes et de contraventions, comprendra-t-il que ce n'est point son affaire que de se faire philosophe et métaphysicien ? »

Manifestement, il ne l'a toujours pas compris. Les « Radicaux » qui, à la différence des socialistes ou de l'Action française, n'ont jamais eu de mystique, tiennent toujours le gouvernail : « Tout ce monde-là est au fond du monde radical. Même indigence, même lamentable pauvreté de pensée. [...] Partout ce même orgueil creux, ces bras raides, ces doigts d'orateurs, ces mains qui ne savent pas manier l'outil. »

La République des politiques déracine donc avec méthode le peuple français en lui apprenant à lire les « pornographies des programmes électoraux » et à communier dans la religion positive à travers une « domination primaire, civile, civique, gratuite, laïque, politique, électorale, obligatoire, universelle » - la grammaire étant aujourd'hui encore moins considérée, il conviendrait d'ajouter « citoyenne ». Péguy nomme « démystication » ce mouvement unique de déchristianisation et de dérépublicanisation. À ses yeux, en effet, les mystiques païenne (antique), hébraïque, chrétienne, traditionnelle, révolutionnaire, royaliste, républicaine, française s'opposent moins entre elles qu'elles ne s'opposent aux différentes politiques qui en sont les dégradations.

C'est que, dans la grande subversion poético-mystique de Péguy, la tradition est révolutionnaire : « Une révolution revient essentiellement à fouir plus profondément dans les ressources non épuisées de la vie intérieure; et c'est pour cela que les grands hommes d'action révolutionnaire sont éminemment des grands hommes de grande vie intérieure, des méditatifs, des contemplatifs. » La révolution n'est un désordre que pour les saboteurs pour lui, elle est un ordre car « l'ordre, et l'ordre seul, fait en définitive la liberté » - et la République, une « restauration ».

À suivre