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samedi 6 novembre 2010

Bismarck et l’Afrique (2)

Bismarck fut contraint d’évoluer et de définir une nouvelle politique ; elle fut élaborée sous la pression des événements durant les années 1884-1890. Trois arguments avaient “tempéré” les certitudes du “chancelier de fer” : le problème de l’émigration allemande, celui de la marine et, enfin, la question du prestige du Reich.
1 - Pays d’émigration durant tout le XIXe siècle, l’Allemagne avait vu partir sans espoir de retour 3 500 000 des siens entre 1819 et 1885. Il s’agissait d’une véritable hémorragie humaine et les groupes de pression coloniaux, dont la Ligue coloniale fondée en 1883, militèrent pour que ce flot soit détourné vers ces colonies de peuplement appartenant à l’Allemagne.
2 - L’Allemagne s’était lancée dans un ambitieux programme maritime destiné à garantir la liberté commerciale sur toutes les mers du Globe. Mais encore fallait-il disposer de points d’appui sûrs ; il était donc nécessaire de posséder des colonies.
3 - Les initiatives commerciales privées permettaient, certes, à l’État de ne pas être engagé dans un engrenage colonial, mais, en cas de menace pesant sur des ressortissants allemands, là où aucune autre autorité européenne ne s’exerçait, fallait-il les laisser massacrer sans intervenir ?
Bismarck, qui ne pouvait plus s’opposer au mouvement de course aux colonies, tente alors de le contrôler, afin de le freiner ; il affirma alors que la constitution d’un empire colonial n’était pas un but, une fin en soi mais simplement un moyen de soutenir, d’aider le commerce de l’Allemagne. C’est précisément pour faire respecter la liberté des activités commerciales allemandes qu’il accepta la constitution des premiers noyaux de colonisation en Afrique orientale, au Togo et au Cameroun.
Le 24 avril 1884, après de longues hésitations, Bismarck télégraphia au consul allemand du Cap qu’à partir de ce jour les 1 500 kilomètres situés entre les fleuves Orange et Cunene (au sud de l’Angola) étaient placés sous protection du Reich. L’Allemagne se lançait donc à son tour dans la course aux colonies. Le 6 juillet 1884, le drapeau allemand fut hissé à Lomé (Togo) et, le 12 juillet, le protectorat proclamé au Cameroun.
Avec retard, mais avec résolution, l’Allemagne venait donc de prendre place parmi les nations intéressées par l’Afrique. Le contexte international imposait qu’une tractation coloniale se fasse au niveau européen. Afin que les rivalités coloniales ne se transforment pas en conflits armés entre les puissances, et pour que l’Allemagne ait une “part” d’Afrique à la hauteur de sa puissance en Europe, Bismarck réunit une conférence internationale à Berlin. Elle se tint du 15 novembre 1884 au 26 février 1885. Le partage du continent y fut organisé et codifié.
En 1890, Bismarck fut écarté des affaires par l’empereur Guillaume II. A partir de cette époque, une nouvelle politique fut suivie.
Ne se contentant plus de réclamer la liberté pour ses maisons de commerce, le Reich exigea une place en Afrique correspondant à sa véritable puissance. Vecteur de cette volonté, la Ligue pangermaniste (Alldeutscher Verband) diffusa ses idées au moyen de nombreuses publications ; ses relais dans la presse nationale et régionale étaient très influents. Divers comités coloniaux soutenaient, favorisaient ou encourageaient les initiatives gouvernementales. Les milieux industriels et financiers acquis à l’expansion coloniale agissaient auprès de différents organes de presse et l’ensemble entretenait un climat favorable à la revendication d’une “place au soleil” pour l’Allemagne.
A partir de 1890 toujours, l’État allemand prit la place des compagnies coloniales incapables de mener cette nouvelle politique qui était d’assurer au Reich une place en Afrique digne de sa puissance.
Un problème se posait, cependant, qui était de savoir comment faire un Empire à partir d’une poussière de modestes comptoirs. Ce fut l’oeuvre d’un homme, le Dr. Kayser, directeur de la Section coloniale du ministère des Affaires étrangères.
Il ne fut guère encouragé par le chancelier Caprivi, successeur de Bismarck ; il lui fallut en effet attendre 1894 pour que le chancelier Hohenlohe, après avoir définitivement engagé l’Allemagne dans une véritable politique coloniale, accepte une augmentation significative des crédits coloniaux.
par Bernard Lugan http://www.france-courtoise.info

dimanche 19 septembre 2010

Ce que Benoît XVI a vraiment dit aux Africains

Le Figaro Magazine - 28/03/2009
La polémique sur le préservatif a occulté l'essentiel du message que le pape était venu délivrer au continent noir.
Le week-end dernier, un journaliste des Dépêches de Brazzaville notait que le voyage du pape, au Cameroun et en Angola, avait commencé dans la polémique, mais « surtout hors d'Afrique ». Quel contraste, en effet, entre les commentaires entendus en France et l'événement tel qu'il a été vécu sur place. 60 000 fidèles à la messe finale à Yaoundé, un demi-million à Luanda : les foules africaines ont réservé à Benoît XVI l'accueil festif, coloré et chaleureux qu'elles offraient jadis à Jean-Paul II. De l'avis de tous les commentateurs africains, hors le terrible accident du stade de Luanda (deux jeunes filles étouffées dans un mouvement de foule), cette première visite sur le continent noir a été un succès.
À Paris, en revanche, une unique phrase du Souverain Pontife sur l'utilité du préservatif dans la prévention du sida a déclenché ce que l'AFP a appelé un « tollé planétaire ». Séisme médiatique, en réalité, auquel la proximité du Sidaction n'était pas étrangère, et qui a donné lieu, contre Benoît XVI, à une escalade sans précédent dans la violence verbale. Interrogé par le Talk Orange Le Figaro, Mgr Vingt-Trois, cardinal archevêque de Paris, n'a pas hésité à parler de « lynchage ».
La phrase reprochée au pape, rappelons-le, a été prononcée dans l'avion qui l'emmenait en Afrique. Répondant à un choix de questions posées par des journalistes, Benoît XVI a été interrogé sur la position de l'Église quant à la lutte contre le sida. Une question posée en italien, et à laquelle il a répondu dans la même langue. Disant exactement ceci, si l'on s'en tient à la traduction littérale : « On ne peut vaincre ce problème du sida uniquement avec de l'argent et des slogans publicitaires. S'il n'y a pas l'âme, si les Africains ne s'aident pas, on ne peut résoudre ce fléau en distribuant des préservatifs ; au contraire, ils augmentent le problème ».
Ces mots ne peuvent être isolés de la totalité de la réponse du pape. Dans la phrase précédente, il saluait le travail accompli par les organisations catholiques luttant contre le sida. Et dans les suivantes, il lançait un appel à une « humanisation de la sexualité », à un « nouveau mode de comportement les uns avec les autres », et à « une vraie amitié pour les personnes qui souffrent, une disponibilité, avec des sacrifices, avec des renoncements personnels, pour être avec les souffrants ».
Ajoutons que, lors de son allocution d'arrivée, à l'aéroport de Yaoundé, le Souverain Pontife a demandé que les malades du sida, en Afrique, aient droit gratuitement aux médicaments - information qui n'a été relayée nulle part.
Le pape, doutant de l'efficacité des campagnes de prévention fondées uniquement sur le préservatif, a indiqué un idéal : une sexualité maîtrisée, responsable, respectueuse de l'autre. Un élu de droite y a néanmoins vu « un message de mort » et un parlementaire de gauche des propos « proches du meurtre prémédité »…
Ceux qui opposent un Benoît XVI dur et conservateur à un Jean-Paul II compatissant et ouvert oublient que le pape précédent, dans les années 1990, fut victime de campagnes d'opinion identiques, rigoureusement pour les mêmes raisons, et qu'il fut alors traité de « criminel contre l'humanité ».
« Je demande aux Occidentaux de ne pas nous imposer leur unique et seule façon de voir, a répliqué Mgr Sarr, archevêque de Dakar. Dans des pays comme les nôtres, l'abstinence et la fidélité sont des valeurs qui sont encore vécues et, avec leur promotion, nous contribuons à la prévention contre le sida. »
En France, la polémique a occulté le vrai message que le pape était venu délivrer aux Africains. En seize discours, et à travers le document préparatoire au synode sur l'Afrique qui aura lieu à Rome, à l'automne prochain, Benoît XVI a dénoncé la corruption des élites, le culte de la violence, le tribalisme, et la collusion avec les puissances économiques internationales qui utilisent l'Afrique comme un marché, au détriment de sa culture et au mépris des droits de l'homme et de la démocratie. De vrais sujets qui fâchent, mais qui, manifestement, intéressent moins le Tout-Paris.

lundi 14 décembre 2009

Bismarck et l’Afrique (1)

En trente ans, de 1884 à 1914, l’Allemagne constitua et perdit son empire africain. A la déclaration de guerre du mois d’août 1914, le drapeau du Reich flottait au Togo, au Cameroun, au Sud-ouest africain et en Afrique orientale (Tanganyika, Ruanda et Urundi).

Jusqu’en 1884, les priorités allemandes furent européennes. Avant 1870, afin de réaliser l’unité ; après la proclamation de l’Empire, afin de consolider ce dernier. A partir de 1890, année où Bismarck abandonna la chancellerie, l’Allemagne chercha à combler son retard sur les grandes puissances coloniales. Tournant alors résolument le dos aux principes bismarckiens en ce domaine, elle bouscula le jeu diplomatique, provoquant des tensions à la faveur desquelles elle réussit à élargir son domaine, s’imposant enfin comme puissance coloniale.

***
La première doctrine de Bismarck en matière coloniale fut résumée par une phrase abrupte : « Nous autres, Allemands, nous n’avons pas besoin de colonies. » Cette affirmation tranchait singulièrement avec la volonté impérialiste manifestée au même moment en Grande-Bretagne et en France.

Bismarck pensait que l’Etat allemand devait se tenir à l’écart du mouvement colonial mais que rien n’interdisait cependant aux firmes commerciales germaniques de se lancer dans des entreprises ultra-marines.

En 1868, avant la réalisation de l’unité allemande, quand des négociants d’Allemagne du Nord avaient proposé au roi de Prusse d’acquérir des territoires libres en Afrique orientale et dans l’actuel Mozambique, la réponse de Bismarck, alors chancelier de Prusse, avait été nette :

« Je pense que la Confédération ne doit pas s’engager dans des entreprises coloniales, celles-ci devant être l’oeuvre exclusivement de l’initiative privée. » (Lettre du 9 janvier 1868 au ministre de la Marine, Roon.)

Après 1871, Bismarck suivit la même ligne politique : pour lui, la constitution d’un empire colonial présentait trois inconvénients principaux :

1 - celui d’affaiblir l’Allemagne en détournant vers l’Afrique une partie des énergies nationales au moment où le Reich avait, en Europe même, besoin de tous ses fils ;

2 - celui de gaspiller les ressources de l’Etat ou même des particuliers dans une entreprise au devenir douteux ;

3 - celui, enfin, de créer des conflits diplomatiques avec la France et la Grande-Bretagne qui considéraient le continent noir comme leur chasse gardée.
Allant plus loin qu’un simple refus d’engagement outre-mer, Bismarck définit la doctrine qui sera celle de l’Allemagne durant une douzaine d’années. Elle tient en trois points principaux :

1 - Le gouvernement allemand n’a pas pour objectif de planter son drapeau sur une poussière de possessions dispersées et indéfendables.

2 - L’Allemagne annonce officiellement qu’elle ne nourrit aucune ambition territoriale coloniale. Dans ces conditions, les puissances concernées ne doivent pas voir dans les dynamiques commerçants allemands, qui parcourent les Afriques déjà partagées, les représentants d’un quelconque impérialisme colonial germanique.

3 - En revanche, l’Allemagne affirme que son seul objectif impérialiste est d’ordre commercial ; il est donc d’une tout autre nature que celui de la France ou de la Grande-Bretagne, qui cherchent à acquérir un maximum de territoires coloniaux.

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La position de Bismarck n’était ni viable, ni réaliste car ces deux dernières puissances, qui subissaient des contraintes de souveraineté dans leurs empires respectifs, ne pouvaient accepter sans réagir que la méthodique et agressive politique commerciale allemande s’y exerce à leurs dépens.

C’était, en effet, grâce aux infrastructures, aux fonctionnaires, aux soldats britanniques ou français que les commerçants de Brême ou de Hambourg pouvaient créer et développer leurs affaires.

Ils n’allaient pas pouvoir conserver éternellement cette attitude de "profiteurs".

A cette opposition extérieure s’ajouta bientôt celle des milieux économiques allemands qui trouvaient des échos de plus en plus attentifs quand ils affirmaient que l’Allemagne perdait de sa substance par l’émigration et par les investissements qui se faisaient ailleurs que dans des territoires allemands. En 1878 déjà, un journaliste avait écrit : « Il s’agit de savoir si l’Allemagne va se décider à faire autre chose en Afrique que d’y envoyer des missions scientifiques et d’y semer les ossements de ses explorateurs (...) ».
par Bernard Lugan http://www.francecourtoise.info (à suivre)