Affichage des articles dont le libellé est Pompée. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Pompée. Afficher tous les articles

mardi 28 septembre 2021

Pompée le Grand (106 – 48 av. J.-C.)

 

Pompée le Grand (106 – 48 av. J.-C.)

Son destin extraordinaire marque les derniers soubresauts de la République romaine. Aristocrate flamboyant, dominant les mers et l’Orient, il doit mourir pour que l’Empire s’établisse.

Général à 23 ans, « trois fois triomphateur pour des victoires remportées sur trois continents, trois fois consul, fondateur de villes, bâtisseur à Rome, faiseur de rois… », Pompée le Grand est l’une des principales figures de la fin de la République romaine. Il en repousse si loin les frontières qu’on l’a comparé à Alexandre.

Mais il incarne aussi les limites d’un régime en pleine déliquescence. La personnalisation du pouvoir, le poids des armées et des richesses accumulées durant les campagnes, le dysfonctionnement des magistratures, cadre traditionnel de la compétition aristocratique, la violence politique enfin sont autant de symptômes des failles d’un système conçu en 509 pour une cité-État, mais sans doute inadapté à un empire qui n’a cessé de s’étendre depuis le IIe siècle av. J.-C. Excellent chef de guerre mais politique maladroit, à la différence de César qui fut son allié puis son adversaire, il échoua à réformer, laissant le champ au vainqueur de la guerre des Gaules.

Un aristocrate engagé

Cnaeus Pompeius est né en 106 av. J.-C. dans une famille noble du Picenum, une région du nord-est de la péninsule italienne. Tandis que son père, membre de l’ordre équestre, suit le cursus honorum républicain, le jeune garçon reçoit la formation traditionnellement dispensée aux aristocrates : une rude éducation sportive, adoucie par les raffinements de la culture grecque. Seul l’apprentissage de la rhétorique lui fait défaut, ce par quoi ses contemporains expliqueront la médiocrité de son éloquence.

Son instruction est en effet interrompue par la guerre sociale qui ensanglante la péninsule entre 91 et 88 av. J.-C. Un conflit qui trouve son origine dans les tensions liées à la question agraire et à la volonté des « Alliés » (socii) d’obtenir la citoyenneté romaine que seuls des habitants de l’Urbs pouvaient alors détenir. Le jeune Pompée y fait l’apprentissage des armes en suivant son père qui y gagnera les honneurs du triomphe et le consulat.

Si les Alliés obtiennent satisfaction, la paix est de courte durée en raison de la profonde rivalité opposant deux figures – Marius et Sylla – qui incarnent les fractures de la scène politique romaine. Sylla, le champion des optimates, entreprend en 87 une difficile campagne en Orient contre Mithridate VI, le roi du Pont. L’année précédente, ce dernier a en effet rompu son alliance avec Rome en faisant exécuter tous les marchands italiens présents dans les provinces d’Asie Mineure. Mais Marius, chef du parti populaire (populares), et son gendre Cinna lui contestent la direction de ces opérations. C’est le début d’une sanglante guerre civile. Pompée et son père s’engagent contre Marius, qui finit par s’emparer de Rome pour y établir un véritable régime de terreur.

Premières victoires

En 83, lorsque Sylla débarque à Brindes, victorieux de Mithridate, Pompée lève parmi les vétérans et les clients de son père récemment décédé une armée de 15 000 hommes et traverse l’Italie pour se mettre au service du général. Rome est reprise en 82 : Sylla y établit sa dictature, promulgue les proscriptions et entreprend de réformer les institutions républicaines dans un sens conservateur.

Pompée est chargé de rétablir l’autorité de Rome en Sicile, puis de combattre les derniers rebelles en Afrique du Nord. Il s’illustre avec éclat dans ces différents théâtres d’opérations, allant jusqu’à combattre sans casque au milieu de la mêlée furieuse… Qualifié d’« imperator » par ses troupes, il est autorisé à triompher à Rome en 81, quelques semaines après Sylla. Un fait totalement inédit alors pour un jeune homme d’à peine plus de 20 ans qui n’a, de surcroît, jamais encore revêtu de charge importante. Ce n’est là que le début d’un parcours qui constituera, à lui seul, un défi au système républicain.

La mort de Sylla en 78 entraîne le retour de la guerre civile. Pompée choisit d’abord de défendre l’héritage politique du dictateur et lutte contre l’un des derniers bastions marianistes, l’Espagne, où Sertorius menace dangereusement les intérêts romains. Une guerre longue (76-72) et difficile à mener, mais qu’il remporte néanmoins en dépit du peu de soutien du sénat. Les membres de la curie sont en effet confrontés à de nouveaux troubles en Orient, et surtout à la révolte servile de Spartacus, dans la péninsule italienne elle-même.

Après avoir pacifié l’Espagne, Pompée aide les troupes de Crassus à en finir avec les esclaves. Tous deux, forts du soutien de leurs soldats, prétendent alors au consulat qu’ils ne peuvent légalement obtenir. Ils sont pourtant élus pour l’année 70, comme si le prestige militaire entraînait la légitimité politique. Après avoir de nouveau triomphé, Pompée opère un changement de ligne politique et entreprend cette fois de défaire l’œuvre politique de Sylla : il affaiblit le sénat, satisfait la plèbe en restaurant les pouvoirs des tribuns et favorise les chevaliers, en leur restituant notamment la fructueuse dîme d’Asie.

Un triomphe « sur l’univers entier »

Depuis 20 ans, les différentes guerres (sociale, civile, servile…) ont permis l’émergence d’un fléau endémique qui menace directement le ravitaillement de la population de Rome et la sécurité de l’empire : la piraterie. En 67, la lex Gabinia accorde à Pompée un pouvoir absolu pour trois ans sur toute la Méditerranée et ses littoraux, jusqu’à 70 km à l’intérieur des terres… Alors que les magistratures à Rome sont annuelles et collégiales, confier un tel imperium à un seul homme est proprement extraordinaire. En quadrillant la mare nostrum, en attaquant les repaires des pirates mais aussi en faisant preuve d’une grande magnanimité à l’égard de ces derniers, Pompée règle la question en quelques mois seulement et choisit de s’attarder en Orient.

Un autre général, Lucullus, y défend depuis sept ans déjà les intérêts de Rome, mais son action est critiquée. La lex Manlius, soutenue par César et Cicéron, propose alors, en 66, de confier tout l’Orient romain à Pompée qui désormais voit son pouvoir s’étendre sur la Phrygie, la Lycaonie, la Galatie, la Cappadoce… Il vainc définitivement Mithridate et, au-delà de ces opérations strictement militaires, remodèle l’Asie romaine, notamment l’Arménie de Tigrane II, et fait de la Syrie une province romaine. Après avoir mené ses troupes jusqu’au pied du Caucase, dans des contrées qu’aucun Romain n’avait jamais traversées, il intervient en Judée, en arbitrant une querelle de succession, et fait entrer la région dans l’orbite de Rome. En quelques années, Pompée aura enchaîné les succès militaires et diplomatiques, créé des villes et fourni au Trésor de Rome un butin phénoménal.

En septembre 61, Pompée triomphe « sur l’univers entier » durant deux jours. La procession qui dévoile les trésors rapportés d’Orient s’étend sur plus de 10 km. Pourtant, durant son absence, son champ d’action politique semble s’être rétréci. Alors qu’il a licencié ses troupes dès son retour en Italie, il n’inspire pas confiance au sénat où Lucullus, démis de sa charge en Orient au profit de Pompée, exerce une grande influence. Il s’oppose notamment à la ratification de sa politique asiatique et à la distribution de terres à ses vétérans. En dépit de son prestige militaire, l’homme de guerre ne sait pas s’attirer les faveurs de la plèbe qui, par son soutien, pourrait contrebalancer cette perte de crédit. Cicéron, qui fut proche de lui, l’a décrit comme un homme seul, d’aucun parti, devant lequel on restait froid. Aussi, pour conserver un réel ascendant à Rome, il choisit de s’allier en 60 aux deux hommes forts du moment : l’ambitieux Jules César, le neveu par alliance de Marius, fort apprécié du peuple depuis les fastes d’édilité, et Crassus, assurément l’homme le plus riche de Rome.

Une alliance d’abord informelle, puis officialisée par les accords de Lucques en 56, sous le nom de « premier triumvirat », renforcée enfin par le mariage de Pompée avec la fille de César.

Échec du premier triumvirat et reprise de la guerre civile

S’il n’obtient pas la responsabilité de conduire une intervention en Égypte pour restaurer Ptolémée XII, Pompée se voit investi d’une charge très importante à Rome : l’annone. Pendant cinq ans, il doit assurer le ravitaillement de la ville, ce qui lui confère un pouvoir une nouvelle fois extraordinaire, en Italie même et hors de la péninsule. Mais la mort de Crassus en Orient, à Carrhes, et le décès de la fille de César marquent la fin du triumvirat, dans un contexte inédit de crise des institutions.

Depuis l’affaire Catilina (63), l’exil de Cicéron (58), le climat politique s’est en effet détérioré à Rome. La violence règne dans la ville où les bandes armées s’affrontent jusque sur le forum et dans la curie, qui est incendiée. En 52, Pompée est même désigné consul unique, sans parvenir pour autant à assainir un système gangrené. Quand le sénat refuse en 49 de prolonger le commandement de César en Gaule, ce dernier n’accepte de libérer ses légions que si Pompée, qui est proconsul d’Espagne et d’Afrique et dispose donc à ce titre de troupes sous son autorité, fait de même. Il refuse. La guerre civile peut reprendre.

César franchit le Rubicon en 49, se mettant hors la loi en faisant pénétrer ses légions dans une Italie d’ordinaire démilitarisée. La panique s’empare de Rome et bon nombre de sénateurs suivent alors Pompée à Dyrrachium (en Albanie aujourd’hui). Ils quittent si précipitamment la ville qu’ils laissent derrière eux le Trésor public dont va se saisir César. Mais, fort de sa flotte, Pompée domine les mers et dispose de soutiens dans tout l’empire. Ses partisans sont défaits en Espagne et à Marseille, mais ils l’emportent en Afrique du Nord, avec l’aide du roi de Numidie Juba qui, en faisant exécuter les prisonniers, contribue à salir l’image de Pompée.

Mort incompris du peuple romain, assassiné en Orient…

L’acte final de cet affrontement se joue dans le nord de la Grèce, en Thessalie. César et son fidèle Antoine ont réussi à traverser l’Adriatique. Au mois d’août 48, à Pharsale, pressé par son entourage mais contre son gré, Pompée engage la bataille. Il aurait préféré user les troupes adverses, en les harcelant dans la péninsule. En dépit de sa supériorité numérique, la déroute est totale face aux légionnaires aguerris de César, en particulier ceux de la Xe légion. Pompée doit fuir et cherche refuge dans le bassin oriental de la Méditerranée.

Le jeune Ptolémée XIII, le frère de Cléopâtre, lui accorde l’asile mais fait assassiner cet hôte jugé finalement trop encombrant avant même qu’il ne débarque sur le sol égyptien, par un centurion qui avait jadis combattu les pirates sous ses ordres.

On raconte que César pleura lorsqu’on lui présenta la tête de son adversaire. Il ne lui restera néanmoins qu’à vaincre les derniers pompéiens pour s’imposer à Rome et modifier en profondeur les institutions républicaines, dans le sens d’une forte personnalisation du pouvoir. Ironie de l’histoire, il sera assassiné en 44 au pied de la statue de son ancien adversaire, dans l’imposant complexe architectural que Pompée avait offert à Rome, sans pour autant jamais gagner le cœur de la plèbe.

Emma Demeester

Bibliographie

  • Eric Teyssier, Pompée – L’anti-César, Perrin, 2013.

Chronologie

  • 106 : Naissance de Pompée.
  • 91-88 : Guerre sociale.
  • 81 : Premier triomphe de Pompée.
  • 76-72 : Campagne d’Espagne.
  • 70 : Pompée est consul avec Crassus.
  • 67 : Pompée est investi d’un imperium pour lutter contre les pirates.
  • 66 : Pompée se voit investi de l’Orient romain.
  • 61 : Triomphe « sur l’univers entier ».
  • 56 : Les accords de Lucques officialisent le premier triumvirat.
  • 52 : Pompée est désigné consul unique pour rétablir l’ordre à Rome.
  • 49 : César franchit le Rubicon, début de la guerre civile.
  • 48 : Bataille de Pharsale et mort de Pompée en Égypte.

Photo : Buste de Pompée, copie d’antique en marbre réalisée au XVIIe siècle en Italie pour orner le Grand Salon du château de Vaux-le-Vicomte. Crédits : Jean-Pol Grandmont, via Wikimedia.

https://institut-iliade.com/pompee-le-grand-106-48-av-j-c/

jeudi 11 mars 2021

Pompéi (Italie) : Les archéologues ont découvert un magnifique char de parade Romain


Source site archéologique de Pompéi

Source vidéo fanpage


Le parc archéologique de Pompéi a annoncé samedi la découverte d’un grand char de cérémonie, retrouvé dans un excellent état, à quelques centaines de mètres seulement au nord du célèbre site culturel italien.

“Un grand char de cérémonie à quatre roues, avec ses éléments en fer, de belles décorations en bronze et en étain, des restes de bois minéralisés, des empreintes d’éléments organiques (des cordes aux restes de décorations végétales), a été retrouvé presque intact”

indique un communiqué du parc archéologique

Le char a été découvert dans un porche devant une écurie où, déjà en 2018, les restes de 3 équidés, dont un cheval attelé, avaient été trouvés, précise le communiqué.

Cette découverte a été faite à Civita Giuliana, un quartier situé à quelques centaines de mètres au nord du parc archéologique de Pompéi.

Elle a été réalisée dans le cadre de la lutte contre les pilleurs de tombes, particulièrement actifs dans cette zone de l’Italie, pleine de trésors archéologiques encore à découvrir.

“Pompéi continue de nous émerveiller avec ses découvertes et ce sera comme ça pendant de nombreuses années, avec encore 20 hectares devant être fouillés”

a déclaré le ministre de la Culture Dario Franceschini, cité dans un communiqué de son ministère

“C’est une découverte extraordinaire pour la connaissance du monde antique. Dans le passé nous avons trouvé à Pompéi des véhicules de transport […] ou deux chars […] mais rien de semblable au char de Civita Giuliana”

“Il s’agit d’un char de cérémonie […] non pas utilisé au quotidien ou pour les transports agricoles, mais pour accompagner les moments de fête de la communauté, les parades et processions”

s’est réjoui le directeur sortant du parc archéologique, Massimo Osanna, cité dans le communiqué.

Source RTBF

vendredi 24 juillet 2015

Septembre 63 av. J.-C. : naissance d’un Titan

Auguste, le second fondateur de Rome
Il peut paraître cavalier, de prime abord, d’affubler le premier des empereurs romains du titre de « deuxième fondateur de Rome ». Pourtant, son règne marque un tournant fondamental dans l’histoire de l’Urbs et, plus largement, dans celle de l’Europe. Caius Octavius, qui prendra bientôt le nom de Caius Julius César Octavianus Augustus, vint au monde en Septembre 63 avant notre ère, à Rome dans une famille de noblesse récente, alors que la République romaine se délitait dans des guerres civiles meurtrières. C’est à l’issu de la dernière de ces guerres civiles, qu’il parvint à s’imposer à la tête de l’Etat romain. Sa tâche fut de le réformer dans l’optique de l’adapter à sa vocation impériale. Il inaugure ainsi un régime d’une rare longévité (presque cinq siècles), marquant profondément l’Europe de l’empreinte de l’aigle impérial : le principat. Son règne ouvre enfin une période de prospérité, au cours de laquelle l’empire territorial est pacifié sous l’égide de la pax romana, et la culture romaine atteint un niveau de brillance paroxystique, en unifiant autour d’elle une koiné (1) méditerranéenne unificatrice.
Genèse d’un destin extraordinaire
Octave est issu d’une famille d’ homini novi. Son père Caius Octavius a exercé plusieurs magistratures (édilité, préture, proconsulat). Il était un homo novus, un « homme nouveau », originaire de Vellitrae, une ancienne cité du Latium, et issue d’une famille de rang équestre (groupe social enrichi par les activités commerciales et financières, et l’exercice de magistratures municipales). Sa famille n’est donc pas d’un rang social particulièrement élevé. Octave lui-même n’entrera dans la haute nobilitas que par son mariage avec Livie. Son père avait épousé la fille d’un sénateur, Atia, dont la mère, Julia était la sœur de Jules César. Par conséquent, Octave était le petit-neveu de ce dernier. Cette filiation fera sa fortune financière et politique. D’autant plus qu’une fois veuve, sa mère, Atia, se remaria dans la noblesse, en 56 à un consul (Marcius Philippus). Il reçut une éducation aristocratique, commune à tous les rejetons de l’élite de l’Empire (éloquence, philosophie) et était doué de talents oratoires, indispensables à Rome pour espérer s’imposer politiquement. Lettré, à l’image de son ami Mécène, et de son oncle (sa politique de ralliement des écrivains, des poètes, comme Virgile et Horace l’atteste), il rédigea lui-même des poèmes, des pièces de théâtre (sans surestimer lui- même son talent qu’il reconnut bien modeste) et un testament politique, les res gestae.
Dans la guerre civile opposant César à Pompée (49-46 av. J.-C.), Octave s’illustre en Espagne face au fils de Pompée, et César projette même de lui faire prendre part à la campagne qu’il projette de mener en Orient face aux Parthes. Un an avant son assassinat (qui eut lieu aux ides de Mars 44 av. J.-C.), en septembre 45, César, alors dictateur (2), fit de Caius Octavius son héritier, et l’adopta par testament. A la mort de son oncle, Octave décide, contre l’avis de sa famille, de revendiquer son héritage, et de faire valider l’adoption qui faisait de lui le fils de César (ce qui lui ferait un jour bénéficier des clientèles politiques de ce dernier). Il se heurta à Marc-Antoine, qui s’était imposé à Rome après l’assassinat de César comme son héritier, en obtenant le consulat et en éloignant les assassins de celui-ci avec l’appui de ses vétérans. Marc- Antoine fit trainer la reconnaissance de l’adoption d’Octave, ce qui n’empêcha pas cette reconnaissance de s’officialiser. En effet, en fin politique, Octave tenta d’influer sur l’esprit de l’opinion. Ainsi préside-t-il les jeux funéraires en l’honneur de son oncle.
A Rome, le parti sénatorial est repris par Cicéron, alors que le consulat de Marc Antoine entre conflit avec l’un des meurtriers de César, Decimus Brutus. Octave lève à titre privé une armée de vétérans, et s’allie à Brutus. S’en suit une guerre civile dite « guerre de Modène » s’achevant en Avril 43 par une victoire sur Marc Antoine. Depuis le 7 janvier de la même année, le sénat avait validé l’initiative d’Octave, lui accordant l’imperium et le droit de prendre la parole au Sénat. Octave marche sur Rome avec ses troupes et se fait élire consul par les comices (19 août 43). Marc-Antoine et Lépide (proconsul de Cisalpine et Narbonnaise) parviennent à s’entendre avec Octave et se partagent l’Empire, afin de poursuivre la lutte contre les assassins de César et d’établir une nouvelle constitution (27 nov. 43), formant ainsi le triumvirat.
Les triumvirs écrasèrent Brutus et Cassius au cours des deux batailles de Philippes, en Macédoine (oct. 42). Après un nouveau partage, Marc-Antoine était chargé de pacifier l’Orient, et Octave l’Occident, en luttant contre Sextus Pompée. « La paix de Brindes » (oct. 40), renouvelle ce partage et l’alliance des deux hommes est scellée par un mariage dynastique entre Antoine et Octavie, sœur d’Octave. En 37, les pouvoirs des triumvirs sont reconduits pour cinq ans et Sextus Pompée est vaincu à Nauloque (août 37) grâce au talent d’amiral d’Agrippa, ami d’Octave. Lépide, rapidement évincé, Octave devient le seul maître de l’Occident. Il se pose en restaurateur de la paix et de l’ordre, trouvant ainsi un écho chez les populations de l’Italie, extenuées par les guerres civiles, le problème des vétérans et la crise économique.
En Orient, Marc-Antoine lutte difficilement contre les Parthes, et s’installe en Égypte, où il épouse Cléopâtre à qui il promet la donation d’un empire oriental, attitude qui choque l’opinion romaine. Durant toute l’année 33, Marc-Antoine et Octave polémiquent violemment. En 32, avec l’appui d’une partie du Sénat et des soldats, Octave chasse les consuls, tous deux favorables à Marc-Antoine qui répudie Octavie. La découverte du testament de Marc-Antoine acheva de plonger l’Empire dans la dernière guerre civile.
Octave, se fit attribuer le titre de dux pour la guerre contre l’Égypte, revêtit le consulat, et fit prêter serment aux alliés, et à tous les citoyens romains d’Italie afin de fonder sa légitimité sur un consensus général. Il triomphe lors de la bataille navale d’Actium le 2 septembre 31, puis entame la lente conquête de l’Orient (jusqu’en août 30) qui s’acheva par le suicide d’Antoine et de Cléopâtre à Alexandrie. A l’été 29, Octave revint à Rome et célébra, les 13, 14 et 15 août, trois triomphes. Dès ce moment, Octave se trouve être le seul maître de Rome et de son empire, et doté d’une puissance de droit et de fait que jamais personne n’avait connue avant lui.
Refonder la Res Publica : la fondation du régime impérial
En un peu plus de 40 ans de règne personnel, Octave parvient à réformer de fond en comble toute la structure de l’Etat en respectant les traditions romaines. Une nouvelle Rome est fondée, mais elle reste parée ou, pour ainsi dire, « équipée » des fondamentaux de sa civilisation. L’œuvre politique d’Auguste doit se comprendre à la lumière de ce qu’est l’esprit romain : la combinaison d’un respect scrupuleux du mos maiorum (littéralement, les mœurs des ancêtres) et d’un pragmatisme dans l’action, dont il résulte une fabuleuse capacité d’adaptation. Cette œuvre d’Auguste, c’est avant tout la fondation du régime impérial, le Principat : le règne du Princeps, primus inter pares, ancien titre du doyen du Sénat. La Res Publica est cependant maintenue : dans ce détail réside tout le génie politique augustéen.
Premièrement, intéressons-nous à la fondation du régime impérial. De 31 à 27, Octave conserve les pouvoirs extraordinaires qui lui avaient été confiés par le Sénat romain au cours de la dernière guerre civile. Il était convaincu, comme beaucoup d’autres personnages politiques romains avant lui, que le monde romain avait besoin d’un monarque et en désirait un. Toutefois, de l’assassinat de Jules César, il vit que les Romains conservaient leur haine tenace de la monarchie. Il décida par conséquent de forger progressivement un nouveau régime conservant l’aspect de la forme républicaine de gouvernement, tout en l’adaptant à sa tâche impériale. Il bénéficie dans sa mission du soutien de l’armée, mais aussi de citoyens de différents milieux, sénateurs ou chevaliers. Sa stratégie est la suivante : conserver un pouvoir quasi-absolu, tout en fondant celui-ci sur le cumul de plusieurs magistratures civiles héritées de la République.
Depuis 31 av. J-C, il était titulaire du consulat, depuis 43 av. J-C, il détenait l’imperium, et, depuis 30 av. J-C, la puissance tribunicienne (3). Ainsi, au cours d’une séance au Sénat (en janvier 27 av. J-C), restaure-t-il la res publica, qu’il rend symboliquement au Sénat et au peuple. Dans les faits, il se produit un partage : le Sénat conservait l’administration de quelques provinces sans légions et confiait à Octave, qui recevra peu après le titre d’Auguste, les provinces frontalières, et donc le commandement de l’armée. Le titre d’Augustus soulignait l’aspect sacré et divin de sa personne, et conférait de l’auctoritas à ses décisions. En 23 av. J- C, il abandonne le consulat, mais reçoit la puissance tribunicienne à vie. Cette puissance tribunitienne constitue la base de son pouvoir (sa personne étant sacrosainte, intouchable). De même il se voit confirmé son imperium. Enfin, il est régulièrement élu grand pontife (pontifex maximus), gardien de la religion traditionnelle, et reçoit, en 2 avant J.-C., le titre de Père de la patrie (pater patriae), l’ensemble du peuple romain devenant par là même son protégé, son client. Son pouvoir repose donc ainsi sur l’armée, son imperium, et sur le cumul de plusieurs pouvoirs civils. D’autre part, la puissance des tribuns lui conférait le pouvoir de s’opposer à l’action de tout autre magistrat. Enfin, son pouvoir était renforcé par le fait qu’il détenait entre ses mains la direction de la religion de l’État par le grand pontificat. Il se voyait également confié des « missions » par le Sénat et le peuple (cura morum, cura annonae). L’ensemble de ses pouvoirs, missions, et magistratures le mettait dans une position hors de pair. Il disposait dans le même temps de nombreux pouvoirs d’exceptions. Il reçut par exemple, du peuple ou du Sénat plusieurs autorisations exceptionnelles : il put ainsi intervenir dans l’élection des magistrats (droit de recommandatio), faire entrer au Sénat qui il voulait (adlectio), diriger la diplomatie et la politique extérieure. Il disposait, enfin, d’importants moyens financiers, grâce à sa fortune personnelle, héritée en partie de César, aux revenus de l’Égypte (devenue son domaine privé, du fait de son importance dans le ravitaillement en blé de Rome, afin de ne pas la laisser tomber entre les mains d’un rival), et à certains impôts alimentant les caisses impériales.
Il devint donc le princeps, le premier de ses pairs, le prince. Son régime garda devant l’histoire le nom de principat. Comme nous l’avions suggéré plus haut, son pouvoir vient enfin des circonstances politiques. Vainqueur de la guerre civile, il ne se contente pas de rester le chef des seuls populares et abolit les différentes factions. Il cherche à rassembler toutes les composantes de la société autour de sa personne. Pour y parvenir, il s’appuie sur l’iconographie et la littérature (les écrits de Virgile, d’Horace) : les lettres et les arts sont mis au service de son projet, de sa représentation politique, alors que le culte impérial commence à se diffuser. Auguste est le fils de divus caesar (le divin César), et fait honorer son Génie (sorte d’ange gardien) ainsi que son Numen (volonté agissante), voire sa propre personne, associée ou non à la déesse Rome.
Ce régime souffrait néanmoins d’une faiblesse : le princeps, étant en théorie un magistrat investi par le peuple et le Sénat, impossible pour lui de transmettre son pouvoir à un héritier naturel. Par conséquent, Auguste dut déployer nombre d’astuces et de précautions pour désigner officiellement son successeur, choisi dans sa propre famille, en recourant à l’investiture sénatoriale. La perte de tous ses héritiers directs le poussa à associer à son pouvoir Tibère, son beau-fils, qui lui succéda sans difficulté.
Une politique de refondation et de grandeur
Intéressons nous à présent à la politique de grandeur concomitante à la fondation du régime impérial. Nous l’avons vu, celle-ci répondait à la plus stricte nécessité. A Rome, l’empire territorial avait précédé l’Empire politique. La forme républicaine de gouvernement ne parvenait pas à remplir sa mission impériale Les conquêtes républicaines et les guerres civiles du Ier siècle av. J.-C., avaient provoqué dans le monde romain un important besoin de réorganisation. Auguste eut à subir les répercussions des guerres civiles : opposition sénatoriale, émeutes populaires, conjurations « républicaines ». Il sut malgré tout agir avec prudence, alternant sévérité et clémence. En outre, il eut la chance de vivre longtemps, malgré une santé fragile. Il put de même s’appuyer sur son entourage : Agrippa pour les questions militaires et matérielles (routes, recensements, cadastre), Mécène pour les affaires intérieures (ralliement des intellectuels). Il sut enfin rassembler autour de lui un personnel fidèle et dévoué d’hommes nouveaux, chevaliers, militaires, notables des villes italiennes, et sénateurs. Il assura au peuple de Rome un ravitaillement ponctuel à travers le système de l’annone, consistant en des distributions gratuites de blé. Il mena en général une politique conservatrice, favorable à l’ordre moral et à la famille (lois contre le célibat et les mauvaises mœurs) et fonda des colonies (en Narbonnaise, en Espagne, en Asie Mineure).
Il réorganisa les classes supérieures de la société afin de les soumettre au service de l’État. Il chercha à contrôler le dynamique ordre équestre qui devint le vivier de l’administration. L’administration provinciale est elle aussi réorganisée. À Rome, l’administration centrale fut, dans ses hauts postes, recrutée parmi les sénateurs et les chevaliers, et, dans les postes inférieurs, des affranchis du prince, voire de ses esclaves, la familia du princeps se confondant avec l’administration de l’État. Dans l’ensemble, en dépit d’abus difficilement évitables, les provinces du monde romain furent impérialement administrées et non plus exploitées (4). Les provinciaux développèrent en conséquence une reconnaissance sincère pour le régime impérial. Ces réformes, à quoi il faut ajouter l’entretien de l’armée et des 200 000 plébéiens de la capitale coûtaient cher : Si, au début de son règne, l’empereur n’eut pas de difficultés financières majeures, il dut faire face au cours des dernières années à une sévère déflation, car il avait énormément dépensé, construit et distribué.
La politique extérieure fut elle aussi motivée par la recherche et le maintien de la grandeur de Rome. Sous Auguste, l’Espagne du Nord-Ouest est pacifiée. Il obtint des Parthes la restitution des aigles perdus par Crassus. L’Asie Mineure, la Galatie et la Judée, furent annexées et les autres États tampons protégeant la frontière de l’Euphrate furent maintenus. L’armée atteignit le cours du Danube et l’on créa les provinces de Mésie, de Pannonie, et, dans Les Alpes furent conquises par Tibère et Drusus, ainsi que le Norique, la Rétie et les Alpes maritime. Auguste lutta aussi contre les Germains. Dans ces guerres s’illustrèrent encore Drusus et Tibère, puis Germanicus, cependant, après de multiples campagnes qui conduisirent l’armée jusqu’à l’Elbe, le soulèvement d’Arminius aboutit, à l’une des seules tâches du règne, en 9 après J.-C., au désastre de Teutobourg au cours duquel Varus, perdit trois légions.
Le « siècle d’Auguste » (R. Etienne)
Si elle fut servie par une propagande bien maîtrisée, la postérité de l’œuvre politique de paix et de restauration d’Auguste fut importante. A tel point que son long règne fut assimilé par ses contemporains à un « siècle ». Il rendit vie aux rites traditionnels, parfois négligés voir bafoués à la fin de la République, et plaça l’État sous la protection d’Apollon, de Mars et de la Triade capitoline. Il favorisa de même la vie intellectuelle afin d’assurer des échos positifs à ses actes mais aussi pour s’attirer le soutien de l’élite cultivée, ainsi que, on l’oublierait un peu trop vite, par goût, étant lui-même lettré. Il put profiter dans ce domaine des efforts du siècle précédent, du goût des aristocrates pour les plaisirs de l’esprit et de la richesse en talent de la génération d’écrivains latins officiant sous son règne, ces derniers figurant parmi les plus grands auteurs romains. Virgile et Horace (ainsi que Tibulle et Properce) avaient commencé à écrire avant son triomphe, et se mirent au service du prestige de l’empereur dans leurs écrits (Énéide, liant Auguste à la descendance d’Enée, et, partant des fondateurs de Rome, ainsi que des dieux Mars et Vénus, Art poétique). Tite-Live fut quant à lui l’historien de la grandeur romaine et justifia dans sa longue histoire (Ab Urbe condita) la conquête du monde par les romains. Ovide, poète expert en science religieuse, paya quant à lui de son exil ses rapports avec des milieux d’opposants et aussi le fait de n’être pas dans la ligne voulue par Auguste vieillissant que choquaient ses poèmes érotiques (Ars amatoria, ou « l’art d’aimer »). L’art augustéen réalise pour la première fois la synthèse de la gravité romaine et des techniques grecques, alors qu’une inspiration officielle assure l’unité de la production, le tout donnant une architecture, riche, soignée et composite.
Puisqu’il faut bien conclure
Auguste put grâce à sa longévité mettre en place patiemment de nouvelles structures politiques, rendues nécessaires par la place impériale que s’était arrogée Rome. Son œuvre politique s’accompagne d’une impulsion culturelle sans précédent, suite à laquelle le passé et le présent firent l’objet d’une relecture globale, justifiant le pouvoir du prince, et l’existence de l’Empire, fédérant l’ensemble du bassin méditerranéen. Il fut pourtant un homme souffreteux avec de nombreux soucis de santé. L’idéalisation des portraits physiques, inspirée par l’art grec, ne doit pas en cela nous tromper. Si la statuaire fige Auguste dans une éternelle santé conquérante (la statue de Prima Porta en est l’exemple parfait), il fut plutôt une personne réservée, remarquable par sa maîtrise de soi, de ses émotions, austère, vu par ses contemporains comme un héros stoïcien, affrontant ses faiblesses, luttant contre elles au quotidien et les transcendant par son œuvre politique titanesque. D’un simple chef de faction, il parvint à devenir un Dieu vivant, un souverain à l’autorité incontestée, « forte, mais paternelle et philanthropique » (Claude Nicolet). Le principat est aujourd’hui désigné par le terme d’« Empire ». Ce nouveau régime est malgré tout difficile à définir, puisque personne sous Auguste n’a mis de nom sur lui (La Res Publica demeure donc, au moins sur le papier). Auguste inaugure un mode de gouvernement pragmatique, constitué dans la pratique quotidienne. Comme nous l’évoquions dans l’introduction, l’opération est très « romaine » : rien n’est détruit, l’ancien est conservé, du nouveau est ajouté, les solutions, si elles s’avèrent fonctionner, sont adoptées et conservées. Le principat se maintiendra jusqu’en 284 (5), l’Empire jusqu’en 476, preuve de la solidité des fondations d’Auguste. Le titre d’Augustus, qu’il fut le premier à se faire octroyer, fut porté par tous ses successeurs, ainsi que le nom de César, qui était le sien, et qu’on retrouve encore dans le kaiser allemand ou le czar russe. L’œuvre historique de cet empereur dépasse largement le cadre purement romain. Par l’unité qu’il sut renforcer dans l’Empire, il peut être considéré comme l’un des pères d’une certaine Europe, dont le souvenir a traversé les siècles, au point que les « barbares » ayant mis à bas l’Empire d’Occident au Ve siècle après J-C, n’ont cherché qu’à en imiter le modèle, à tenter de le refonder. Telle fut l’ambition de Charlemagne, roi des Francs, couronné empereur en l’an 800. C’était presque huit siècles après que ce soit éteint, à Nola, le 14 Août 14 ap. J.-C., le premier des empereurs de Rome, désormais vénéré à l’égal des dieux (6).
Notes
1. Une Koiné (terme grec) désigne une communauté de culture.
2. Dans le système politique de la République romaine, la dictature était une magistrature d’exception, confiée en cas de grave crise politique, ou de péril extérieur immédiat, à un individu considéré comme ayant les qualités nécessaires à la gestion de la crise. Elle lui donnait les pleins pouvoirs pour dix ans.
3. La République romaine était gouvernée par des magistrats d’inégales importances, n’ayant pas tous les mêmes pouvoirs. On distinguait les magistratures inférieures (détentrices de la potestas, c’est-à-dire d’une simple « compétence » ou « puissance » sur un domaine précis, comme l’édilité ou la questure) des magistratures supérieures (détentrices de l’imperium, pouvoir de souveraineté dont l’origine est divine, telle le consulat). La puissance tribunicienne, ou tribunitia potestas, attribuée aux tribuns de la plèbe rendait la personne de ces derniers sacrosaintes, autrement dit, intouchable. A noter que les magistratures étaient collégiales, et limitées dans le temps. Les sénateurs quant à eux, anciens magistrats, siégeaient à vie.
4. La période républicaine connut à maintes reprises le pillage des provinces de l’empire par les gouverneurs, profitant de leurs missions (provinciae) pour s’enrichir afin de payer leurs campagnes électorales pour les postes qu’ils briguaient à Rome, ou pour gonfler leurs fortunes personnelles (Cf. Le procès Verrès, dont l’accusateur était Cicéron).
5. Suite à une crise politique majeure, la « Crise du IIIe siècle », marquée par des usurpations, des guerres civiles et une forte instabilité politique, le Principat fut remplacé par le Dominat avec l’avènement de Dioclétien (284- 305), dans lequel l’Empereur n’est plus le princeps, mais le dominus (le maître).
6. Pour prendre la véritable mesure de l’œuvre accomplie par Octave Auguste, nous renvoyons le lecteur aux références suivantes :
– ETIENNE Robert, Le siècle d’Auguste.
– JERPHAGNON Lucien, Histoire de la Rome Antique. Les Armes et les mots.
– BORDET Marcel, Précis d’histoire romaine.
– NICOLET Claude, « AUGUSTE CAÏUS JULIUS CAESAR OCTAVIANUS AUGUSTUS ou OCTAVE (~63-14) » dans Encyclopedia Universalis.
– LE BOHEC Yann, PETIT Paul, « Rome et Empire romain – Le Haut Empire », idem.
Charles Mallet,

vendredi 5 juillet 2013

Chronique de livre : Eric Teyssier, Pompée, Perrin, 2013

9782262040147FS.gif
Première biographie de Pompée en langue française depuis des décennies, on peut se réjouir qu’elle provienne d’un historien sérieux qui s’est fait particulièrement remarquer ces dernières années grâce, entre autre, à sa somme consacrée aux gladiateurs : La mort en face ; Le dossier gladiateurs. On peut s’étonner à juste raison que le personnage de Pompée n’ait pas reçu plus d’attention que cela de la part des historiens modernes car il est l’une des plus grandes figures de l’antiquité romaine. Grand adversaire de Jules César, sa défaite face à celui-ci n’en fait pas quelqu’un de moins intéressant ou de moins représentatif de cette époque troublée que fut la fin de la république romaine, qui voit peu à peu son esprit disparaître entre dissensions politiques, ambitions démesurées d’hommes soucieux de bafouer ses règles et incapacité d’adaptation à un empire qui dépasse depuis longtemps la simple péninsule italienne. Oui, à l’époque de Pompée, la concordia tant louée par les Romains, n’est plus vraiment de mise et c’est une situation de guerre civile qui ne dit pas toujours son nom qui prévaut.
A l’image de son modèle Alexandre le Grand, Pompée eut un destin glorieux et tragique à la fois. Général très jeune, il est déjà surnommé Pompée le Grand alors qu’il n’a pas 25 ans. Rempli d’audace, allant de victoires en victoires, il a droit trois fois au triomphe militaire de son vivant. Ses victoires tant sur les trois continents que sur mer firent de lui un personnage de premier plan, influent dans les provinces qu’il avait soumises comme à Rome, bâtisseur de villes et faiseur de rois à l’étranger.
Une vie au service de Rome
Pompée est né en -106 dans une famille influente de notables du Picenum. Issu de la classe des chevaliers, sorte de bourgeoisie de l’époque, il compte parmi sa famille quelques grands noms. Son père surtout, Cnaeus Pompeius Strabo, va faire une belle carrière politique et accéder à la magistrature suprême, le consulat, en -89. C’est à ses côtés que Pompée va faire ses débuts, lors de la guerre des alliés, qui voit son père accéder au triomphe. Le jeune Pompée ajoute donc très jeune à son éducation gréco-romaine (qu’il ne peut donc approfondir) une solide formation militaire qu’il entretiendra toute sa vie. A partir de -88, Rome entre dans une période de guerre civile très meurtrière et Pompée se range du côté des optimates de Sylla qui font face au parti populaire du vieux général Marius. Sylla ayant triomphé et étant devenu dictateur à Rome, il favorise grandement l’ascension de ce jeune homme qui l’a bien aidé et est devenu l’un de ses lieutenants les plus proches. Pompée s’attire pourtant bien vite la méfiance de son maître à cause de son ambition qui apparaît vite comme démesurée un jeune homme de 25 ans qui parvient par exemple à obtenir un triomphe militaire en dépit des interdictions légales du cursus honorum, du jamais vu à Rome ! Désormais, Pompée est connu sous le nom de Cnaeus Pompeius Magnus - Pompée le Grand - et il est un personnage avec lequel il faut compter.
Dans les années qui suivent, Pompée fait la guerre de manière quasi-continuelle.  Il vainc au terme d’une très dure guerre de près de 4 ans le dernier grand lieutenant de Marius en Espagne : Sertorius. Il débarrasse peu après la Méditerranée du fléau de la piraterie avant de partir en guerre contre le grand ennemi de Rome à cette époque : Mithridate, roi du Pont. Cette campagne en Orient sera l’occasion pour lui d’accéder à une gloire inégalée et de marcher dans les pas d’Alexandre le Grand, son modèle. Il soumet les peuples les uns après les autres, place Rome dans une position d’arbitre de la région, fonde des villes où il se bâtit une nombreuse clientèle, rapporte à Rome un butin d’une ampleur jamais vue (ses 50 000 légionnaires recevront chacun à l’issue de cette campagne 1500 dragmes soit 15 ans de solde…)  et deux nouvelles provinces. Nous sommes en -63, Pompée, de retour à Rome, triomphe une troisième fois avec un faste inégalé par le passé : son cortège fait 10 km et il faut 700 bateaux pour ramener d’Orient le butin de la campagne…
Revenu en Italie pour de bon, Pompée va désormais se consacrer à la politique. Le constat est sévère : il n’a que peu d’alliés réels et est rejeté par la grande aristocratie qui voit d’un mauvais œil ce parvenu capitaliser sa position auprès du peuple grâce à sa gloire militaire. Cette situation est à l’origine de ce que l’on a appelé le premier triumvirat (-60) : accord personnel passé entre Pompée, Crassus et César visant à promouvoir les intérêts de chacun en une période de plus en plus instable politiquement : en particulier lors des élections au consulat qui sont de plus en plus l’occasion de troubles très violents sur le forum… C’est l’époque où l’on sent que la République vacille fortement, la caste des sénateurs reste, comme toujours, crispée sur ses privilèges, les démagogues du parti populaire tels Clodius mènent une agitation permanente dans les rues de la ville et la violence politique devient monnaie courante entre factions rivales. La guerre civile n’est pas loin.
Même s’il obtient encore par la suite de belles fonctions et commandements, Pompée est finalement assez peu habile pour la politique et verra son influence réelle décroître au fur et à mesure au profit de celle de César, ce qui l’amènera peu à peu à se détacher de lui et à parfois voguer entre des alliances éphémères tant du côté des optimates que des populares, n’ayant jamais choisi un camp précis. Consul (unique !) une troisième fois en -52, il arrive à ramener le calme à Rome mais ne parvient pas à remettre sur pied une république moribonde qui souffre désormais d’un trouble supplémentaire : sa rivalité avec Jules César, son allié d’hier. Ce dernier triomphe depuis des années en Gaule, son prestige est immense et ses calculs politiques ne le sont pas moins : très généreux, il s’est acheté de nombreux soutiens et est très populaire, depuis longtemps, parmi le peuple romain car il est, malgré ses origines patriciennes, l’homme fort des populares. Pompée, quant à lui, est allié aux optimates, le parti sénatorial qui haït César et ne veut qu’une chose : conserver son statut privilégié. Les deux hommes veulent être les premiers à Rome et autour de leur rivalité vont se cristalliser les luttes politiques de leur époque amenant à une inévitable guerre civile. 1681044308.2.jpg
Celle-ci trouvera comme prétexte le refus de César d’abandonner son commandement militaire et ses troupes. Déclaré ennemi public par le pouvoir en place, César entamera sa marche sur Rome (-49), marche victorieuse qui verra Pompée et les optimates fuir la ville éternelle afin de mieux résister ailleurs… On connait la suite : les Pompéiens, détenteurs de la légitimité sénatoriale, résisteront de leur mieux mais seront balayés par César qui utilisera au mieux sa chance et son sens politique (sa générosité et sa clémence envers ses ennemis d’hier) pour vaincre des forces adverses qui étaient loin d’être négligeables…
A la suite du désastre de Pharsale (-48), le grand Pompée n’est plus, il n’a plus rien et se retrouve à fuir comme un simple paria à la tête de seulement quelques hommes. Cherchant refuge en Egypte où il a quelques amis influents, il ne se doute pas que le jeune pharaon Ptolémée XIII et ses cupides conseillers ne veulent pas d’un exilé de la sorte qui pourrait entacher leurs relations à venir avec le nouveau maître de Rome. Sur la barque qui l’amène de son bateau au rivage égyptien, le grand imperator est tué comme un chien dans une embuscade: plusieurs fois transpercé, il agonise sans dire un mot avant d’être décapité. Cette mort tragique bouleversera César qui, après avoir pleuré la mort tragique de son ennemi, fera retrouver et tuer les coupables de ce meurtre odieux. La mémoire de Pompée sera de même honorée par celui qui finira lui-même tragiquement assassiné 4 ans plus tard. A l’époque de fafwatch et de Clément Méric, ça fait réfléchir, n’est-ce pas ?
Un personnage complexe
Eric Teyssier s’attache à dresser du grand imperator un portrait permettant de mieux comprendre sa vie et ses choix. Le premier est son ambition, il veut être le premier mais pas à n’importe quel prix : il veut être aimé, trait de caractère qui le différencie déjà beaucoup de César. Hautement fidèle en amour, il ne le fut pas toujours en amitié, ce qui amena beaucoup de déconvenues dans les relations humaines qu’il avait avec des personnages comme Cicéron par exemple…  Dans ses derniers mois, allié aux optimates face aux Césariens, Pompée ne mène la barque qu’imparfaitement, il est très influencé par son entourage et est de moins en moins respecté si bien qu’il finira à l’issue du désastre de Pharsale par fuir quasiment seul et sans amis…
A cause de cette ambition qui le dévorait et de son manque de sens politique, il a vogué au fur et à mesure de sa carrière entre les alliances éphémère si bien qu’il ne fut jamais réellement d’aucun parti et agit trop souvent comme un « dilettante » pour reprendre l’auteur. Incapable d’une vision politique à long terme, il prouve lors de son consulat unique de -52 qu’il n’est pas l’homme qui peut réformer la République romaine durablement.
L’homme a cependant de bons aspects. Ayant passé une bonne partie de sa vie en tant que chef militaire, il était très soucieux du sort des légionnaires. Partageant leur quotidien au combat, n’hésitant pas à monter en première ligne avec eux dans sa jeunesse, il s’employa à ce qu’ils soient récompensés de tous les sacrifices que la vie militaire impliquait : que cela soit par sa générosité envers eux lors du partage du butin ou par son action politique envers ses vétérans. Il faut d’ailleurs souligner que beaucoup de ceux-ci répondirent à son appel quand il fallut s’opposer à César…
Si Pompée est avide de pouvoir, il est cependant absolument insensible à l’argent et l’on retrouve chez lui un sens de vieux romain attaché aux valeurs qui avaient fait la grandeur de l’urbs : fides, pietas, virtus. Cela prouve en quelque sorte que les jeux politiques n’étaient pas faits pour un tel homme qui était plus à sa place parmi les légionnaires que parmi les politiciens avides qui, à sa différence, savaient employer la rhétorique… Cependant, les ambitions de Pompée sont à remettre dans leur contexte. En effet, les aspects militaire et politique à Rome sont hautement liés, donc faire une belle carrière militaire amène en toute logique à entrer en politique. De plus, il ne faut pas oublier qu’il est issu de l’ordre des chevaliers, ordre qui, à cette époque, se caractérise par une influence de plus en plus forte sur la société de par sa puissance financière. Si Pompée n’est pas attiré par le gain, il est quand même marqué par l’ambition qui caractérise son ordre social d’origine qui veut toujours plus et qui, malheureusement pour Rome, prendra de plus en plus de poids au fur et à mesure du temps…
Personnage avec ses grandeurs et ses faiblesses, emblématique d’une époque –la Rome républicaine- qui meurt quasiment avec lui, le parcours de Pompée est résolument riche d’enseignements et le livre d’Eric Teyssier permet de mieux le connaître… et surtout de mieux le comprendre.

mercredi 5 juin 2013

6 juin 48 av J.-C. César vainc Pompée à Pharsale

Le 6 juin de l'an 48 av. J.-C. (9 août selon le calendrier d'avant la réforme julienne), Jules César (52 ans) écrase l'armée de son rival Pompée le Grand (58 ans) à Pharsale, en Thessalie (Grèce du nord). Cette victoire met un terme à l'affrontement des deux généraux pour le pouvoir. Elle consacre la mort de la République romaine.
Une victoire chèrement acquise
La victoire de Pharsale est l'aboutissement d'un longue traque. Jules César, fort du prestige acquis par la conquête des Gaules, a, dans un premier temps, poursuivi et dispersé les troupes restées fidèles à Pompée dans son proconsulat d'Espagne. Ensuite seulement, il a décidé de traverser la mer Adriatique pour en finir avec celui-ci.
En janvier de l'an 48 av. J.-C., César passe d'Italie en Grèce où il est rejoint par ses troupes et son fidèle lieutenant Antoine, chef de la cavalerie. Il peut, enfin, aller au-devant de Pompée.
Ce dernier est défait à Pharsale malgré une supériorité numérique écrasante. Il aligne en effet 45.000 fantassins et 7.000 cavaliers face aux 22.000 fantassins et 1.000 cavaliers de César.
Après la bataille, Pompée, en fuite, se réfugie en Égypte où il est assassiné sur ordre du jeune pharaon Ptolémée XII Philopator (13 ans) qui croit ainsi s'attirer les grâces du vainqueur.
César arrive à son tour en Égypte. Il fait mine de s'offusquer de l'exécution du grand Pompée et lui accorde des funérailles solennelles. Il réprime enfin une révolte à Alexandrie et fait déposer le jeune pharaon mais se rend aux charmes de sa soeur, la reine Cléopâtre.
Là-dessus, iI soumet Pharnace II, roi du Pont (la région de l'actuel détroit du Bosphore) à Zéla en 47 avant JC.
La paix enfin
La défaite et la mort de Pompée font espérer aux Romains la fin des guerres civiles. Le vainqueur est nommé par les comices romaines dictateur pour un an (et non plus seulement onze jours). Il est aussi fait consul pour cinq ans. C'est un premier pas vers le pouvoir absolu.
Mais la paix n'est pas encore assurée. S'arrêtant à peine à Rome, César passe en Afrique et écrase une armée de partisans de Pompée à Thapsus en février de l'an 46 avant JC. Cela lui vaut de voir sa dictature et son consulat étendus à dix ans.
La dernière bataille de cette interminable guerre civile a lieu à Munda, près de Cordoue, en Espagne, le 17 mars de l'an 45 avant JC. Elle voit la défaite de la dernière armée pompéienne, bien que celle-ci, forte d'environ 10.000 hommes, se soit battue avec l'énergie du désespoir. Un fils du grand Pompée, Sextus Pompée, arrive à s'échapper.
Fort de quatre triomphes (un de plus que Pompée le Grand !), César obtient dès lors la dictature à vie ainsi que les pouvoirs d'un tribun et ceux d'un censeur, avec le titre de préfet des moeurs... Il a partie gagnée contre ses adversaires et devrait pouvoir se reposer sur ses lauriers... Toujours généreux, il n'oublie pas de distribuer toutes sortes de prébendes pour s'assurer ce que l'on appelle ouvertement une clientèle.
César entreprend des réformes civiles, étend le bénéfice de la citoyenneté à de nouvelles catégories d'habitants et limite de moitié les bénéficiaires des distributions gratuites de blé. Il établit ses vétérans dans les régions dépeuplées d'Italie, unifie les constitutions municipales des villes de province sur le modèle de Rome... Il porte de 600 à 900 le nombre de sénateurs en élevant à cette dignité beaucoup de provinciaux, en particulier des Gaulois ! Il réforme même le calendrier, fait commencer l'année en janvier et... donne son propre nom au septième mois (juillet, qui nous vient de Julius). Il s'essaye enfin à une politique de réconciliation nationale après cinquante ans de guerre civile.
Pendant les cinq années qui courent de la traversée du Rubicon à son assassinat, César transforme ainsi le gouvernement de la cité en celui d'un grand État méditerranéen sans rien changer à la forme des institutions. C'est la fin de la République sénatoriale et le début de ce que l'on appellera plus tard l'Empire.
Jean-François Zilberman www.herodote.net

vendredi 2 novembre 2012

Historiens de Rome

Pas plus à Rome qu'ailleurs, jamais le métier d'historien ne fut dépourvu d'a priori politiques. Il y a d'autant moins lieu de s'en scandaliser qu'il s'agit là d'une constante humaine … Écrire l'histoire, c'est la réécrire en fonction de ses choix, son époque et son public. Cela n'exclut ni le talent ni même l'honnêteté.
L'avantage des Anciens, c'est que leurs lecteurs et leurs commentateurs ont, en principe, toujours su à quoi s'en tenir et, partant, se sont montrés capables de sens critique. Nul n'ignorait que La Guerre des Gaules soutenait les visées de César à gouverner non la Celtique mais Rome ; que Salluste, né dans les heurts des guerres civiles, réglait des comptes encore très frais ; que Tite-Live, un peu plus jeune, portait sur l'oeuvre augustéenne un regard d'espoir qui orientait son travail ; que Suétone et Tacite, venant après la lamentable agonie de la dynastie julio-claudienne, l'accablaient afin de mieux mettre en valeur la reconstruction des Antonins ; et qu'Ammien Marcellin, grand admirateur du malheureux Julien, entonna le chant du cygne d'une certaine conception du pouvoir impérial et du paganisme. S'y ajoute un chapitre passionnant sur une figure mystérieuse qui a beaucoup fasciné les érudits, celle de l'auteur, ou des auteurs, affublé d'identités invraisemblables, de l'Histoire auguste, détonnant bouquin où il demeure délicat de démêler la réalité du canular. Ratti propose un nom, celui de Flavius Nicomachus, éclairant l'histoire de ce dernier païen engagé dans une lutte perdue d'avance contre Théodose, qui se suicida au soir de la défaite du Frigidus. Cette révélation ajoute à l'estime que les connaisseurs portaient déjà à l'homme.
Références du passé
Tous également sincères dans leurs ambitions, leurs convictions, leurs haines ou leurs regrets, ces historiens n'avaient point, semble-t-il, le sentiment de manquer à la vérité en exposant leur propre vision des événements. Si, avec le déclin des études classiques, ces auteurs ne représentent plus les références incontournables qu'ils furent pour tant de générations, ils n'en demeurent pas moins présents dans le cursus universitaire, et au programme de l'agrégation de Lettres classiques. C'est à ce titre que les professeurs Stéphane Ratti, Paul-Marius Martin, Jean-Yves Guillaumin, Étienne Wolff ont uni leurs compétences afin d'offrir aux agrégatifs et à tous les latinistes un remarquable précis, Écrire l'Histoire à Rome, qui présente vie, style, vues, oeuvre et particularités de chacun de ces auteurs, puis propose un exemple de commentaire de texte. C'est intelligent, concis, indispensable.
Bernard Mineo suit une démarche parallèle, à un niveau nettement plus spécialisé, avec son remarquable et très complet Tite-Live et l'histoire de Rome. Outre les difficultés inhérentes aux lacunes d'un texte dont les deux tiers ne nous sont pas parvenus, Tite-Live obéit, pour autant qu'il soit possible d'en juger à travers les livres en notre possession, à une logique interne à plusieurs niveaux, complexe, ambitieuse, régissant aussi bien la construction de l'ouvrage que son contenu. Sa conception cyclique du destin de Rome incite le Padouan à distinguer des phases d'expansion, de croissance, liées aux qualités intrinsèques de la race latine, et des phases de crises mettant en péril l'existence de la romanité, liées aux défauts, non moins intrinsèques, de ces Romains tout aussi enclins que leurs voisins gaulois à s'entredéchirer, sans même l'excuse de passions barbares. Tout aussi cycliquement, de grands hommes, incarnations des vertus de ce peuple hors du commun, surgissent pour enrayer cette course à l'abîme et rouvrir les portes d'un avenir radieux. À l'heure où Tite-Live clôt son oeuvre, Auguste incarne ce dernier avatar de l'âme romaine, et il parie sur lui, comme le firent Horace ou Virgile. À cette différence près que Tite-Live semble être mort trop tôt pour avoir le temps de vérifier la justesse de ses intuitions, et constater les avantages qu'il supposait au Principat. Un ouvrage de spécialiste, mais remarquablement intéressant.
Panorama des auteurs
La grande originalité, et l'incontestable mérite, de Marie-Pierre Arnaud-Lindet et de son essai, Histoire et politique à Rome, les historiens romains, est de sortir des chemins balisés pour entraîner son lecteur à la découverte d'auteurs dont nous ne savons plus rien, ou presque, et proposer un catalogue quasi-exhaustif de l'historiographie romaine, d'expression latine ou grecque car Polybe, Denys d'Halicarnasse, Plutarque tiennent leur place dans cet exposé. Après avoir rappelé dans quelles circonstances l'on devenait historien à Rome, les conditions de publication d'un ouvrage, celles, plus délicates, de sa transmission, ce qui explique la perte irremplaçable de tant d'oeuvres, Mme Arnaud-Lindet resitue chacun dans son contexte, étudie l'évolution des écoles historiques, l'apparition des Annales, des Histoires, des Mémoires, de la biographie, rattache à chaque genre, période par période, les noms, à défaut des textes disparus, tout cela des origines à la chute de l'empire, sans oublier l'irruption du christianisme dans le tableau, avec les Actes des Martyrs. Une seule erreur de détail à lui imputer, qui lui fait confondre Lucius Calpurnius Bibulus, le beau-fils de Brutus et son biographe, avec son père, le consul Marcus Calpurnius Bibulus, piètre collègue de César en cette magistrature.
Retour aux textes
Mais pourquoi ne pas aller directement aux textes ? La collection "La véritable histoire de..." le permet, en proposant, dans de bonnes traductions, les principaux passages des différents historiens qui ont écrit sur les grandes figures de l'antiquité, grecque, sous couverture bleue, romaine, sous couverture rouge. En ce domaine, il faut signaler, parmi les dernières parutions, un Pompée de Claude Dupont et un Constantin de Pierre Maraval. L'intérêt de cette série est de regrouper et mettre à portée de main des écrits dispersés, parfois d'accès malaisé, qu'il faudrait sans cela aller collecter de manière aléatoire ici ou là, puis de les ordonner de façon chronologique, en proposant des transitions entre les passages et les auteurs. Le défaut, inhérent à l'entreprise, qui ne se veut pas un travail biographique, est de n'avoir aucun recul critique et de réduire le commentaire au strict minimum. Il appartient à chaque lecteur de tirer le meilleur de ces bases de données érudites, très complètes, qui dessinent des héros des portraits certes antiques mais disparates et parfois contradictoires.
Regard du XIXe siècle
Si les historiens de jadis ne furent pas à l'abri des reproches, ceux plus proches de nous ne le sont pas davantage, ce que démontre la réédition d'un livre oublié de Jules Michelet, son Histoire romaine. Écrit à partir du cours dispensé en 1829-1830 aux normaliens par un professeur de trente ans sur les origines de Rome et la République, cet ouvrage a les charmes de la jeunesse, et bon nombre des défauts de la maturité de son auteur, que la passion politique aveuglait jusqu'à lui faire approuver, dans son Histoire de France, les pires atrocités de la Terreur. Même jeune homme, Michelet a déjà un système auquel il s'accroche et dont il ne veut pas varier. Qu'il parle de la France ou de Rome, il écrit l'épopée du peuple, « le bon géant », et ne voit dans les « grands hommes que des nains » tentant de se faire passer pour des titans en se juchant sur les épaules de la foule. Le parti pris peut, d'emblée, agacer. D'ailleurs, le texte a vieilli, non par le style et l'art du récit - Michelet, qu'on l'aime ou pas, y était passé maître et le demeure - mais par l'apport de l'archéologie et de la recherche à notre connaissance du passé depuis bientôt deux siècles. Michelet le savait, qui s'était, déjà en 1866, et en vain, opposé à une réédition qui lui semblait inutile, voire nuisible. Toutefois, telle quelle, avec ses faiblesses et ses morceaux de bravoure, cette Histoire romaine constitue, outre un agréable moment de lecture, un intéressant témoignage sur la manière dont on appréhendait le monde romain voilà deux cents ans.
Passion communicative
Mais pourquoi m'en défendrais-je ? Il existe une autre façon d'écrire l'histoire de Rome à laquelle vont mes préférences, et c'est celle de Lucien Jerphagnon. En dépoussiérant avec une tendresse pleine de verve et de passion, voire un peu iconoclaste, les vieux manuels, le professeur Jerphagnon a rendu à bien des gens, et j'en fais partie, le goût de Rome et de la romanité. Avec lui, tout existe, bouge, le sublime et le ridicule se côtoient, comme les grandeurs et les bassesses ; les hommes, figés dans les parchemins et les bustes poussiéreux, retrouvent une vie qui les rend étonnamment proches de nous, pour le meilleur et pour le pire. Sa biographie, Julien dit l'Apostat, rééditée en format semi-poche, possède cette extraordinaire fraîcheur, cette intelligence, cette complicité avec le passé, cet humour qui rendent irrésistibles et séduisants tous ses livres. Jerphagnon aime Julien, intellectuel égaré dans une famille impériale où l'on s'entretue sans vergogne tout en se disant chrétien, et qui revient, par dégoût, au Soleil invaincu des ancêtres illyriens. Erreur manifeste car Julien, redevenu païen, est en fait un chrétien, et même un mystique, qui s'ignore et croit pouvoir transplanter les vertus du christianisme au sein d'un paganisme moribond incapable de les assimiler. Ce serait cocasse si ce n'était tragique à pleurer de pitié sur le destin gâché du jeune empereur. Il faut un talent hors du commun, et une immense érudition, pour rendre si présent, si actuel, ce tournant du IVe siècle, et donner un livre qui, chose devenue trop rare parmi les universitaires, se lit comme le plus palpitant des romans.
Anne Bernet L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 7 au 20 juillet 2011
✓ Stéphane Ratti : Écrire l'histoire à Rome, Les Belles Lettres, 385 p., 19 €.
✓ Bernard Mineo : Tite-Live et l'histoire de Rome, Klincksieck, 375 p., 33 €.
✓ Marie-Pierre Arnaud-Lindet : Histoire et politique à Rome, Presse Pocket, 440 p., 10,30 €.
✓ Claude Dupont : La Véritable Histoire de Pompée, Les Belles Lettres, 210 p., 13 €.
✓ Pierre Maraval : La Véritable Histoire de Constantin, Les Belles Lettres, 200 p., 13 €.
✓ Jules Michelet : Histoire romaine, Les Belles Lettres, 635 p., 29 €.
✓ Lucien Jerphagnon, Julien dit l'Apostat, Tallandier, 355 p., 10 €.

dimanche 5 juin 2011

6 juin 48 avant JC César vainc Pompée à Pharsale

Le 6 juin de l'an 48 avant JC (9 août selon le calendrier d'avant la réforme julienne), Jules César (52 ans) écrase l'armée de son rival Pompée le Grand (58 ans) à Pharsale, en Thessalie (Grèce du nord). Cette victoire met un terme à l'affrontement des deux généraux pour le pouvoir. Elle consacre la mort de la République romaine.
Une victoire chèrement acquise
La victoire de Pharsale est l'aboutissement d'un longue traque. Jules César, fort du prestige acquis par la conquête des Gaules, a, dans un premier temps, poursuivi et dispersé les troupes restées fidèles à Pompée dans son proconsulat d'Espagne. Ensuite seulement, il a décidé de traverser la mer Adriatique pour en finir avec celui-ci.
En janvier de l'an 48 avant JC, César passe d'Italie en Grèce où il est rejoint par ses troupes et son fidèle lieutenant Antoine, chef de la cavalerie. Il peut, enfin, aller au-devant de Pompée.
Ce dernier est défait à Pharsale malgré une supériorité numérique écrasante. Il aligne en effet 45.000 fantassins et 7.000 cavaliers face aux 22.000 fantassins et 1.000 cavaliers de César.
Après la bataille, Pompée, en fuite, se réfugie en Égypte où il est assassiné sur ordre du jeune pharaon Ptolémée XII Philopator (13 ans) qui croit ainsi s'attirer les grâces du vainqueur.
César arrive à son tour en Égypte. Il fait mine de s'offusquer de l'exécution du grand Pompée et lui accorde des funérailles solennelles. Il réprime enfin une révolte à Alexandrie et fait déposer le jeune pharaon mais se rend aux charmes de sa soeur, la reine Cléopâtre.
Là-dessus, il soumet Pharnace II, roi du Pont (la région de l'actuel détroit du Bosphore) à Zéla en 47 avant JC.

La paix enfin
La défaite et la mort de Pompée font espérer aux Romains la fin des guerres civiles. Le vainqueur est nommé par les comices romaines dictateur pour un an (et non plus seulement onze jours). Il est aussi fait consul pour cinq ans. C'est un premier pas vers le pouvoir absolu.
Mais la paix n'est pas encore assurée. S'arrêtant à peine à Rome, César passe en Afrique et écrase une armée de partisans de Pompée à Thapsus en février de l'an 46 avant JC. Cela lui vaut de voir sa dictature et son consulat étendus à dix ans.
La dernière bataille de cette interminable guerre civile a lieu à Munda, près de Cordoue, en Espagne, le 17 mars de l'an 45 avant JC. Elle voit la défaite de la dernière armée pompéienne, bien que celle-ci, forte d'environ 10.000 hommes, se soit battue avec l'énergie du désespoir. Un fils du grand Pompée, Sextus Pompée, arrive à s'échapper.
Fort de quatre triomphes (un de plus que Pompée le Grand !), César obtient dès lors la dictature à vie ainsi que les pouvoirs d'un tribun et ceux d'un censeur, avec le titre de préfet des moeurs… Il a partie gagnée contre ses adversaires et devrait pouvoir se reposer sur ses lauriers… Toujours généreux, il n'oublie pas de distribuer toutes sortes de prébendes pour s'assurer ce que l'on appelle ouvertement une clientèle.
César entreprend des réformes civiles, étend le bénéfice de la citoyenneté à de nouvelles catégories d'habitants et limite de moitié les bénéficiaires des distributions gratuites de blé. Il établit ses vétérans dans les régions dépeuplées d'Italie, unifie les constitutions municipales des villes de province sur le modèle de Rome… Il porte de 600 à 900 le nombre de sénateurs en élevant à cette dignité beaucoup de provinciaux, en particulier des Gaulois ! Il réforme même le calendrier, fait commencer l'année en janvier et… donne son propre nom au septième mois (juillet, qui nous vient de Julius). Il s'essaye enfin à une politique de réconciliation nationale après cinquante ans de guerre civile.

Pendant les cinq années qui courent de la traversée du Rubicon à son assassinat, César transforme ainsi le gouvernement de la cité en celui d'un grand État méditerranéen sans rien changer à la forme des institutions. C'est la fin de la République sénatoriale et le début de ce que l'on appellera plus tard l'Empire.
Jean-François Zilberman. http://www.herodote.net/

mercredi 4 août 2010

(Angers) Mithra le dieu oriental mais aryen des légions romaines en Gaule

5 000 personnes se sont pressées lors du premier week-end de juin pour visiter à Angers le temple de Mithra découvert récemment et exceptionnellement ouvert au public pour deux jours. Un succès de curiosité qui ne s'est pas démenti depuis dans la presse régionale ou archéologique. Il faut dire que les vestiges du culte mithraïque sont rares, notamment dans l'ancienne Gaule romaine.
Les plus belles découvertes ne sont pas forcément les plus spectaculaires. Ainsi de ces modestes 70 m² qui viennent d'être dégagés sur un chantier de fouilles préventives ouvert au cœur d'Angers, sur le site de l'ancienne clinique Saint-Louis, bientôt transformée en immeuble locatif. La découverte, qualifiée d”'exceptionnelle” par l'archéologue et historien Christian Goudineau, du Collège de France, est celle d'un petit temple du début du IIIe siècle après J .-C. Seule une dizaine de tels lieux dédiés à ce culte ont jusqu'à présent été identifiés sur le territoire français actuel. Il est remarquable de trouver un mithraeum dans le Maine-et-Loire, car cela suggère que de riches membres de l'élite pratiquant le mithraïsme, marchands ou fonctionnaires, avaient introduit ce culte dans l'ouest des Gaules. Ce mithraeum était installé au cœur d'un quartier urbain huppé, comme en témoignent les deux domus et le système de voirie partiellement dégagés par les archéologues de l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) sur les quelque 4 600 m² du chantier. En outre, les fouilles montrent que cette partie d'Angers était déjà occupée, ce dont on doutait, sous l'empereur Auguste, au tout début de l'ère chrétienne. Mithra a été sans doute le dieu rival du christianisme le plus résistant. Il est certes un dieu oriental qui a participé à un métissage du panthéon romain fort éloigné des dieux primordiaux de l'Urbs. Mais contrairement à tant d'autres divinités sémitiques ou égyptiennes, Mithra était un dieu aryen. Son culte s'exerçait initialement dans des grottes naturelles (pour rappeler celle où Mithra tua le taureau, symbole du mal d'où jaillit cependant la vie, force vitale destructrice et créatrice), ce qui explique que l'on construisait des temples exigus et sans fenêtres, à l'image d'une caverne.
Le mithraeum d'Angers ne fait pas exception : il consistait en une petite salle rectangulaire enfoncée dans le sol, où l'on pénétrait après avoir revêtu les habits rituels dans une antichambre. Au fond, au-dessus d'un podium, un bas-relief représentait sans doute l'histoire du dieu. Des restes de colonnes ou d'autels attestent de la présence probable d'autres éléments, telles des statues.
« Le mithraïsme est un culte initiatique marqué par le secret qui n'a pas laissé de documentation écrite. Nous n'en savons que peu de choses, soit par l'iconographie, soit par les écrits que nous ont laissés des auteurs qui lui étaient en général assez hostiles. » Le nom de Mithra est cité dans l'Avesta, l'ensemble des textes sacrés de l'antique religion iranienne. Les plus anciens d'entre eux datent vraisemblablement de l'an mil avant notre ère. Mais le succès de ce dieu oriental dans l'Empire romain ne remonterait selon Plutarque qu'au 1er siècle avant J.-C : après la campagne menée par Pompée contre les pirates de Cilicie (sud-est de l'Asie mineure), son culte fut importé à Rome par les légionnaires, parfois fervents adeptes du culte de ce dieu solaire et martial, qui conquit aussi une partie de l'administration impériale. De fait, les vestiges des temples dédiés à Mithra sont souvent découverts non loin des casernes - dans les vallées du Rhin et du Danube notamment. Le mithraïsme connaît son apogée dans l'Empire romain aux IIe et IIIe siècles, sous une forme romanisée, sans doute éloignée de sa version iranienne. explique encore Christian Goudineau.
Né près d'une source et d'une pierre sacrée, déjà coiffé du bonnet phrygien, Mithra aurait donc rencontré et tué le taureau primordial, acte fondateur de la vitalité-virilité du monde, mais il était aussi le dieu de l'accord cosmique. Étant lumière, il devient par syncrétisme avec d'autres cultes solaires le « soleil invaincu » - sol invictus. Son culte faillit sous Aurélien devenir le culte officiel de l'empire mais il sera fort heureusement supplanté par le christianisme sous Théodose, même si Julien l'apostat (lire Benoist-Méchin) ou « l'usurpateur Eugène » tentèrent de le restaurer.
Ce qui explique son échec c'est son élitisme, son “machisme”, dirait-on aujourd'hui, et son culte du secret. Religion réservée à une élite masculine, il ne pouvait prétendre atteindre l'universalité chrétienne. Le sacrifice de Jésus était évidemment d'une autre force et d'une autre authenticité que celui d'un taureau.
Mithra sera ensuite coupé de ses racines géographiques par les événements historiques. Culte de mystère et d'initiation aux origines orientales et même pré-franc-maçonnerie pour nombre de ses détracteurs actuels, le mithraïsme allait décliner, encore qu'il fût longtemps pratiqué secrètement.
Mithra en Perse a survécu dans le zoroastrisme mais comme un dieu parmi les autres, et non plus le dieu premier d'un monothéisme solaire. Le temple d'Angers prouve cependant la vitalité dans la Gaule romaine, comme dans tout l'empire, du dieu aryen et tauroctone dont la fête, principale était fixée… un 25 décembre.
Pierre BOISGUILBERT. Rivarol du 16 juin 2010