dimanche 15 mars 2026
vendredi 28 mars 2025
Découverte du tombeau d’un pharaon oublié : une première depuis Toutânkhamon
Découverte de la tombe de Thoutmosis II
Le 18 février 2025, le Conseil suprême des antiquités égyptiennes et la New Kingdom Research Foundation ont révélé, via un communiqué du ministère du Tourisme et des Antiquités égyptien, l’aboutissement de plusieurs années de recherches archéologiques. Une équipe de chercheurs et de scientifiques égypto-britanniques a découvert la tombe de Thoutmosis II, située près de Louxor, dans le sud de l'Égypte, non loin de la célèbre vallée des Rois. Jusqu’à présent, l’emplacement exact de la sépulture était inconnu. En 2022, les premières explorations avaient conduit à la localisation de l’entrée de la tombe, mais les chercheurs pensaient alors qu’il s’agissait de la sépulture de l'épouse royale d’un autre pharaon. Ce n’est qu’après la mise au jour de fragments de jarres en albâtre portant le nom de Thoutmosis II et d’inscriptions mentionnant la reine Hatchepsout que l’identité du propriétaire a été confirmée.
Toutefois, une grande déception attend ceux qui rêvaient d’un trésor intact : selon les études préliminaires, le contenu de la tombe a été déplacé à une époque ancienne, probablement en raison d'inondations qui ont endommagé la chambre funéraire. Les traces de ces crues sont encore visibles aujourd’hui, notamment à travers la détérioration du revêtement en plâtre du tombeau, autrefois orné d’extraits du livre de l'Amdouat, un ancien texte décrivant le voyage de l’âme dans l’au-delà.
Malgré ces dommages et l’absence de trésors, cette découverte est d’une importance capitale. Il s’agit, en effet, de la première sépulture royale mise au jour depuis celle de Toutânkhamon, en 1922. Elle pourrait ainsi permettre de mieux comprendre le contexte historique et religieux du règne de Thoutmosis II, ainsi que les liens entre les différents souverains de la XVIIIe dynastie.
Un pharaon plutôt méconnu
Si le nom de Thoutmosis II, dérivé de l’égyptien ancien et signifiant « Né de Thot », vous est bien moins familier que ceux de Ramsès II ou Toutânkhamon, ce n’est guère étonnant. Son règne, relativement court (environ 1493-1479 avant J.-C.), fut marqué par plusieurs campagnes militaires destinées à réprimer des révoltes au pays de Koush, dans l’actuel Soudan. Néanmoins, l’élément le plus marquant de son règne fut son mariage avec sa demi-sœur (autres temps, autres mœurs), la grande Hatchepsout. À la mort de Thoutmosis II, celle-ci assura la régence avant de s’imposer elle-même comme pharaon. Elle devint alors l’une des rares femmes à avoir exercé un pouvoir absolu en Égypte. L’égyptologue américain James Henry Breasted, dans son ouvrage Ancient Records of Egypt de 1906, affirmait d’ailleurs : « Hatchepsout était la première femme dont l’histoire ait gardé le nom. » Elle laissa à la postérité un héritage monumental, notamment son magnifique et émouvant temple funéraire de Deir el-Bahari, véritable chef-d’œuvre architectural de l’Égypte antique. Hatchepsout est également connue pour sa possible rivalité politique avec son beau-fils, le futur Thoutmosis III, surnommé plus tard « le Napoléon de l'Égypte antique » en raison de ses nombreuses victoires militaires. Lorsque ce dernier monta sur le trône, une véritable politique de damnatio memoriae fut menée afin de faire oublier à jamais le nom d’Hatchepsout. Cette volonté d’effacement pourrait expliquer pourquoi Thoutmosis II reste aujourd’hui une figure relativement obscure. La redécouverte de sa tombe pourrait alors permettre de mieux cerner son rôle et son influence au sein de la XVIIIe dynastie, offrant ainsi une nouvelle perspective sur une période charnière de l’Histoire égyptienne.
L'importance de la France dans le monde de l'égyptologie
Cette avancée majeure dans la connaissance de l’Égypte ancienne pourrait aussi, dans le futur, profiter de l’aide de la France et de ses savants. En effet, notre pays a joué un rôle clé dans la compréhension et la préservation de ce passé ancien depuis les débuts de l’égyptologie. Lorsque Bonaparte partit en Égypte en 1798, il fut accompagné de nombreux savants et érudits. Cette expédition scientifique permit alors la découverte de la pierre de Rosette, déchiffrée en 1822 par Jean-François Champollion, ouvrant ainsi la voie à la compréhension des hiéroglyphes et de l’Histoire pharaonique.
Aux XIXe et XXe siècles, la France continua d’être un acteur incontournable de l’égyptologie avec des figures emblématiques comme Auguste Mariette, fondateur du Service des antiquités égyptiennes (précurseur du ministère des Antiquités égyptiennes actuel), Victor Loret, découvreur de la tombe de Thoutmosis III, Gaston Maspero, Émile Chassinat, Pierre Montet, Jean-Philippe Lauer ou encore Christiane Desroches Noblecourt, qui joua un rôle clé dans la sauvegarde des temples de Nubie lors de la construction du barrage d’Assouan. L’intérêt du public français pour l’Égypte ancienne est également resté intact. L’exposition Toutânkhamon, le Trésor du Pharaon en 2019 et Ramsès et l'or des pharaons en 2023 ont rassemblé, à elles seules, plus de deux millions de visiteurs à Paris, confirmant cette fascination jamais démentie.
dimanche 18 août 2024
À la rencontre de la radiologue égyptienne qui a résolu les mystères entourant la mort des pharaons

par Salwa Samir
Grâce à la technologie du scanner, Sahar Saleem a notamment découvert la blessure au couteau à la gorge de Ramsès III, qui a très probablement causé sa mort.
Plusieurs mystères de l’égyptologie vieux de 3000 ans ont finalement été résolus au cours des deux dernières années ; la façon dont les pharaons de l’Égypte antique vivaient et mouraient et à quoi ils ressemblaient de leur vivant ont fait l’objet de nouvelles révélations.
Une radiologue en particulier a joué un rôle de premier plan dans ces découvertes, en offrant notamment l’année dernière une vue de l’intérieur du cercueil du pharaon Amenhotep Ier à l’aide de la technologie du scanner.
Le projet dirigé par Sahar Saleem, professeure et responsable du département de radiologie de la faculté de médecine de l’Université du Caire, a révélé une mine de nouvelles informations sur l’un des plus grands gouvernants de l’histoire égyptienne.
La momie, qui a été découverte pour la première fois en 1881, était entourée de mystères et d’interrogations car les historiens hésitaient à enquêter davantage par peur de l’endommager.
Mais le Dr Saleem est à l’origine, plus de trois millénaires plus tard, de nombreuses découvertes grâce au scanner non invasif, une technique qui a permis de réaliser des images en 3D du corps et du visage de la momie.
« La meilleure découverte »
« C’est la meilleure découverte au monde, pas seulement dans [le domaine] des antiquités égyptiennes », se réjouit le Dr Saleem, rencontrée par Middle East Eye.
« Ce qui a enthousiasmé les médias à propos de cette découverte, c’est qu’ils ont pu voir le visage du roi Amenhotep Ier, fils du roi Ahmose, conquérant des Hyksôs, 3000 ans plus tard. »
« J’ai examiné la momie par scanner sans décoller les parchemins ni endommager les restes organiques. J’ai vu le visage du roi pour la première fois. Son ossature montre qu’il était en bonne santé. Il est mort à 35 ans », précise-t-elle.
Le scanner est un type de radiographie avancée où des centaines d’images du corps sont prises et assemblées à l’aide d’un ordinateur, fournissant un modèle tridimensionnel de l’objet étudié.
En 1881, environ 50 momies ont été retrouvées dans une cachette de la ville moderne de Louxor appelée Cachette royale de Deir el-Bahari. Les momies y étaient stockées dans le but de les protéger des voleurs de tombes.
En 1898, un autre groupe d’une vingtaine de momies a été découvert dans une cache royale de la vallée des Rois. Elle incluait des souverains ayant régné de la XVIIe dynastie (environ de 1580 à 1550 avant notre ère) à la XXe (de -1189 à -1077).
Selon Sahar Saleem, toutes les momies ont été déballées de leurs rouleaux de lin par des experts en antiquités en présence du khédive, qui régnait alors sur l’Égypte, et d’ambassadeurs.
« La momie d’Amenhotep Ier est la seule à ne pas avoir été ouverte », raconte la radiologue.
« La momie est surmontée d’un masque funéraire et de couronnes de fleurs colorées, jaunes et bleues notamment », décrit-elle.
Le projet a déjà aidé à résoudre de nombreux mystères restés jusqu’alors sans réponse. L’un des principaux concerne le projet de réinhumation mené par les prêtres de la XXIe dynastie.
« Les prêtres ont lancé ce projet après avoir constaté que de nombreuses tombes royales avaient été pillées et que les momies avaient été brisées. Il était destiné à restaurer les momies et à les réenterrer, mais cette fois, cachées dans un endroit plus sûr », explique-t-elle. L’endroit le plus sûr était les deux caches royales découvertes plus tard.
Cependant, de nombreux débats tournent encore autour de la momification originale des corps, avant l’intervention des prêtres.
La numérisation d’Amenhotep Ier par le Dr Saleem a aidé à y apporter une réponse.
« Plusieurs égyptologues ont soutenu que le projet de réinhumation était un moyen de voler les anciennes momies royales afin de donner leurs biens aux rois suivants de la XXIe dynastie, mais ma numérisation révèle le contraire », affirme-t-elle.
« Elle montre que la momie d’Amenhotep Ier a été décapitée. Ensuite, les prêtres, dans leur projet de réinhumation, ont fixé la tête avec de la résine, un matériau semblable à de la colle prélevé sur des cèdres du Liban. Son pied était cassé alors ils l’ont fixé au-dessus d’une planche. »
Le scanner a également révélé la présence de 30 amulettes fabriquées à partir de différents matériaux, dont l’or, ainsi qu’une ceinture composée de 34 perles d’or.
Pour le docteur Saleem, il est illogique que les amulettes et la ceinture dorée soient toujours dans les tombes si les prêtres avaient l’intention de les voler. Pour elle, la numérisation des tombes montre que les prêtres de la XXIe dynastie étaient en fait animés par l’envie de prendre soin de leurs rois.
« Gardienne de ma civilisation »
L’intérêt du Dr Saleem pour les momies découle non seulement de ses études, mais aussi de son désir de contribuer à la préservation et à la protection de sa propre civilisation.
Sahar Saleem est spécialisée en paléo-radiologie, c’est-à-dire l’imagerie des antiquités. Elle a participé au scanner de centaines de momies, un voyage qui a commencé en 2004.
À l’époque, elle étudiait la radiologie à l’Université Western Ontario au Canada, et sa tâche lors de son premier jour de travail l’a quelque peu surprise.
« Lors de mon premier jour à l’hôpital, ils ont amené une momie égyptienne pour la soumettre à un scanner. J’ai immédiatement pensé qu’en me spécialisant dans ce domaine, je pouvais en faire profiter ma propre civilisation », confie-t-elle.
« J’ai la capacité de comprendre ma civilisation et d’en être la gardienne. »
Sahar Saleem a rejoint le groupe de recherche actif en paléo-radiologie de l’université, qui comprenait différentes spécialités scientifiques telles que l’anthropologie et la pathologie. Elle est l’une des rares radiologues spécialisés dans ce domaine à travers le monde.
« Nous avions coutume de discuter entre nous de la manière de comprendre la civilisation, chacun selon son domaine d’expertise. Nous discutions de la façon dont nous pouvions développer nos spécialités afin qu’elles nous aident à mieux comprendre la civilisation et les appliquer aux antiquités. »
Parade dorée des pharaons
Tous les regards étaient tournés vers l’Égypte en avril 2021 lorsque 22 momies d’anciens souverains égyptiens ont été transférées du Musée égyptien de la place Tahrir, dans le centre du Caire, au nouveau Musée national de la civilisation égyptienne, dans le vieux Caire.
La somptueuse célébration a attiré l’attention du monde entier ; les momies étaient transportées dans des véhicules conçus de manière à ressembler aux bateaux traditionnels utilisés dans l’Égypte antique pour acheminer les pharaons jusqu’à leurs tombes.
Le spectacle, une étape importante dans la présentation du riche patrimoine égyptien au reste du monde, a également mis en lumière l’aspect technique du transport des momies.
Sahar Saleem a travaillé aux côtés d’une équipe de conservateurs de momies en utilisant la technologie du scanner pour fournir des informations sur la façon de résoudre les problèmes liés à la sécurité des momies pendant le transport.
Après une série de tests et de numérisations, les momies ont été déclarées aptes au transfert par l’équipe de conservation. Chacune d’entre elles a été placée dans un coffre rempli d’azote, sans oxygène, et transportée sur un véhicule équipé d’un matériau capable d’absorber les chocs.
Résoudre les mystères grâce au scanner
La Parade dorée des pharaons a été un moment charnière non seulement pour célébrer l’histoire égyptienne, mais aussi pour identifier des informations clés auparavant inconnues.
Lors de la numérisation des momies avant le défilé, les scanners ont en effet révélé de plus amples détails sur la façon dont les monarques étaient décédés.
Le docteur Saleem a sélectionné deux momies royales sur lesquelles effectuer un scanner : Seqenenrê Tâa de la XVIIe dynastie (1558-1555 avant notre ère) et Ramsès III de la XXe dynastie (1186 à 1155 avant notre ère).
« Seqenenrê a été tué lors d’une bataille contre les Hyksôs, pas dans un complot comme cela avait été dit auparavant. Je l’ai su en examinant les blessures sur son corps », explique-t-elle.
« Le scanner révèle que ses blessures correspondaient aux armes des Hyksôs, ce qui indique qu’il a été tué dans une bataille contre eux. »
Les armes ont été trouvées dans des tombes de la capitale des Hyksôs, Tell el-Dab’a (Avaris), dans la partie nord-est du delta du Nil.
Le scanner de Ramsès III a révélé qu’il avait été tué dans une conspiration de harem orchestrée par sa femme, la reine Tiyi, pour placer son fils Pentaour, âgé de 18 ans, sur le trône à la place de l’héritier légitime, Ramsès IV.
« Le scanner montre que le roi avait de multiples blessures : une coupure mortelle au cou ainsi que le gros orteil gauche amputé. »
Avant sa numérisation, la cause du décès de Ramsès III n’avait pas été solutionnée.
Reconstitution faciale des pharaons
Au cours de son travail sur les momies, Sahar Saleem a développé le désir de savoir à quoi ressemblaient les pharaons de leur vivant.
À cette fin, elle a lancé un projet scientifique visant à réaliser une reconstruction faciale des rois Toutânkhamon et Ramsès II sur la base des scanners de leurs momies.
Pour Ramsès II, Saleem s’est associée à l’anthropologue britannique Caroline Wilkinson de l’Université John Moores de Liverpool, surtout connue pour son travail sur la reconstruction faciale médico-légale. L’équipe a construit numériquement le visage du roi en ajoutant des couches de muscles au crâne.
Pour la reconstruction faciale du roi Toutânkhamon, le Dr Saleem a fait équipe avec Andrew Nelson, professeur d’anthropologie à la Western University, et le sculpteur canadien Christian Corbet. Le projet scientifique a été documenté par Soura Films pour la chaîne publique américaine PBS.
« Nous avons réalisé le processus en utilisant le crâne imprimé en 3D sur la base des scanners de la momie. Les muscles du visage ont été ajoutés à la modélisation du crâne en utilisant des mesures de visages égyptiens. »
« La visualisation des visages réels des pharaons au cours de leur vie nous aide à nous connecter à leur côté humain », estime Sahar Saleem, qui a dirigé l’année dernière plusieurs projets scientifiques ayant recours au scanner pour reconstruire les vrais visages des grands pharaons égyptiens.
« Ceci est venu célébrer le premier centenaire de la découverte de la tombe du roi Toutânkhamon, ainsi que le bicentenaire de la naissance de l’égyptologie. »
Forte de ces progrès significatifs, la radiologue n’a pas ralenti le rythme et travaille actuellement à l’interprétation de plus de 40 scanners d’anciens rois et reines d’Égypte antique.
Elle passe la majeure partie de son temps sur le terrain, effectuant des radiographies sur les sites de fouilles de Saqqarah. À l’avenir, elle dit souhaiter continuer à collaborer avec des musées internationaux pour aider à l’étude et l’exposition des momies de l’Antiquité.
source : Middle East Eye
vendredi 26 juillet 2024
L’histoire peu connue de Cléopâtre Séléné, fille de la dernière reine d’Égypte Cléopâtre et de Marc-Antoine
La fille de Cléopâtre : l’héritage tragique du règne triomphant de Cléopâtre Séléné
Jane Draycott révèle comment Cléopâtre Séléné, fille de Marc-Antoine et de Cléopâtre, a transformé un héritage tragique en un règne triomphant…
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par Jane Draycott
Cléopâtre VII était la reine égyptienne que les Romains aimaient détester. À la fin de 30 avant JC, sa réputation atteignait des profondeurs. Elle était, après tout, le « monstre fatal » qui avait séduit Marc Antoine et l’avait attiré dans une alliance qui s’était soldée par une défaite face à l’empereur en attente de Rome, Octave. Tout l’épisode sordide avait atteint son paroxysme plus tôt cette année-là lorsque, alors que les forces d’Octave se rapprochaient de la capitale égyptienne d’Alexandrie, le couple s’était suicidé.
Mais il y a un autre côté à cette histoire. Car en même temps que le nom de Cléopâtre était traîné dans la boue, l’enthousiasme pour l’Égypte – qu’Octave avait saisi pour l’empire romain – était à son plus haut niveau à Rome. Il y a eu une explosion de décorations d’inspiration égyptienne, des fresques ornées aux pyramides imposantes, comme l’imposante tombe de Gaius Cestius Epulo à la Porta San Paolo au sud de la ville.
Ainsi, alors que Rome était consumée par une haine brûlante de Cléopâtre, son admiration pour le royaume qui l’avait produite ne s’estompait pas. Une personne qui aurait sans aucun doute été déconcertée par cette juxtaposition était la fille unique d’Antoine et de Cléopâtre, Cléopâtre Séléné.
Née en 40 avant JC et élevée au Palais Royal d’Alexandrie, Cléopâtre Séléné avait environ 10 ans lorsque ses parents se sont suicidés. Elle et son frère jumeau fraternel, Alexandre Hélios, et leur frère cadet, Ptolémée Philadelphe, ont été ramenés à Rome par Octave et confiés à sa sœur – l’ex-épouse de leur père – Octavia, sur la colline du Palatin.
Alors que le biographe d’Octave, Suétone, affirmait que le (futur) empereur était une figure paternelle bienveillante envers les enfants, insistant pour qu’ils soient pris en charge comme s’ils étaient sa propre progéniture, il y avait sans aucun doute une dimension politique à cette décision. Conserver le contrôle des enfants signifiait que toute menace potentielle pour le pouvoir de Rome sur l’Égypte était neutralisée.
Le soleil et la lune
Ce contrôle a été exprimé pour la première fois lors du Triple Triomphe d’Octave – un événement organisé pour célébrer ses succès militaires – à l’été 29 av. Le troisième et dernier jour du triomphe a commémoré sa conquête de l’Égypte, et en l’absence de leur mère, les enfants ont marché à côté d’une effigie d’elle enlacée avec les serpents qui avaient soi-disant mis fin à sa vie. Cléopâtre Séléné était habillée en lune et Alexandre Hélios en soleil, en référence aux noms célestes qu’Antoine leur avait conférés, afin de s’assurer que les foules qui bordaient la route processionnelle les reconnaîtraient. Heureusement pour eux, contrairement à d’autres ennemis de Rome comme Vercingétorix de Gaule, leur participation à un triomphe militaire n’a pas abouti à leur exécution rituelle.
Mais après le triomphe, que faire d’une princesse qui n’était plus en possession d’un royaume ? Octave s’est assuré que les autres enfants survivants d’Antoine étaient élevés comme des Romains traditionnels: Lullus Antonius, le fils d’Antoine par sa troisième épouse, Fulvia, a gravi le cursus honorum (échelle des offices) et a été élu consul. Antonia Major et Antonia Minor, les deux filles d’Antoine par Octavie (sa quatrième épouse), étaient mariées à des hommes romains convenables et comptaient parmi leurs descendants les empereurs Caligula, Claudius et Néron.
Mais la situation de Cléopâtre Séléné n’était pas si simple. Elle avait, après tout, été déclarée reine de Crète et de Cyrénaïque (partie de la Libye moderne) à part entière par Antoine en 34 av. J.-C., et pouvait techniquement être considérée comme la reine légitime d’Égypte à la suite de la mort de sa mère.
Heureusement pour Octave, une solution s’est présentée sous la forme d’un autre de ses pupilles, Gaius Julius Juba. Comme Cléopâtre Séléné, Juba était le dernier rejeton d’une famille royale déchue en exil. Son père, Juba I, avait été roi de Numidie (une région au nord du Sahara), mais avait soutenu le perdant de la guerre civile entre Jules César et Pompée le Grand. Après la défaite de Pompée, Juba I s’était suicidé, comme Cléopâtre, et son royaume, son trésor et sa progéniture avaient tous été confisqués par Rome. Et comme Cléopâtre Séléné, Juba avait été exposée dans une procession militaire: le Quadruple Triomphe de Jules César en 46 av. C’était un enfant à l’époque et le biographe de César, Plutarque, le décrit comme « le captif le plus heureux jamais capturé ».
Cléopâtre Séléné et Juba se sont mariés vers 25 avant JC avant d’être envoyés dans le royaume client romain nouvellement créé de Maurétanie (Maroc et Algérie actuels). Leur union fut commémorée dans un poème composé par le poète de la cour augustéenne Crinagoras de Mytilène : « Grandes régions limitrophes du monde que le plein fleuve du Nil sépare des Éthiopiens noirs, vous avez par mariage rendu vos souverains communs aux deux, transformant l’Égypte et La Libye en un seul pays. Puissent les enfants de ces princes régner à nouveau avec une domination inébranlable sur les deux terres ».
Une reine visible
La Maurétanie était le seul royaume romain client à l’ouest de l’empire. C’était un vaste territoire, doté de ressources naturelles considérables qui comprenaient de nombreux produits de luxe dont les Romains rêvaient, tels que la teinture pourpre, le bois de cédrat et les animaux exotiques pour l’arène, ainsi que des produits de base comme les céréales et le poisson.
Elle était peuplée par de nombreux groupes indigènes différents, qui sont aujourd’hui appelés collectivement « Berbères ». Il y avait aussi des colonies grecques et romaines situées le long de la côte méditerranéenne de la région.
Alors que les femmes au cœur même de l’empire romain n’étaient censées exercer qu’un pouvoir de façade, les reines clientes à la périphérie – dans des royaumes comme la Maurétanie – auraient été beaucoup plus visibles. Elles auraient bien sûr été impliquées dans tous les aspects de la gestion quotidienne de leurs royaumes, au point que leurs sujets auraient été lésés s’ils n’avaient pas pleinement participé. Et bien sûr, Cléopâtre Séléné aurait passé son enfance à voir sa mère faire exactement cela, non seulement diriger son royaume et recevoir des ambassades de toute l’ancienne Méditerranée, mais aussi visiter et correspondre avec d’autres femmes puissantes, telles que la reine Amanirenas, qui a dirigé le royaume voisin de l’Égypte, Kush. Cléopâtre Séléné n’aurait probablement vu aucune raison pour laquelle, une fois reine, elle ne devrait pas faire de même.
Il n’est donc pas surprenant qu’elle n’ait montré aucune intention de se retirer et de permettre à Juba de prendre la tête de leur entreprise commune.
Elle était, après tout, celle qui avait la lignée la plus prestigieuse remontant à Ptolémée, un général d’Alexandre le Grand, et elle pouvait également se vanter d’avoir un lien direct avec la famille impériale par l’intermédiaire de ses demi-sœurs et de sa grand-mère paternelle, Julia. Au lieu de cela, la paire a régné ensemble, un fait que leur monnaie rend très clair. Dans les pièces émises conjointement (comme l’exemple ci-dessus), un portrait de Juba et la légende latine « Rex Iuba » (roi Juba) apparaît sur une face, tandis qu’un portrait de Cléopâtre Séléné et la légende grecque « Kleopatra Basilissa » (reine Cléopâtre) s’affiche de l’autre.
Cependant, il est à noter que Cléopâtre Séléné a également émis ses propres pièces autonomes. Celles-ci regorgent non seulement de références à elle-même à travers des croissants de lune, mais également de motifs égyptiens tels que des crocodiles, des ibis, ainsi que la couronne et le sistre de la déesse Isis. Sur une émission de pièces, elle s’est même fait appeler « Reine Cléopâtre, fille de la reine Cléopâtre ». C’est une preuve puissante de la fierté de la fille envers sa mère.
Toujours prudent et plein de tact, le couple donna à la capitale de la Mauritanie un nouveau nom – Césarée – en l’honneur d’Octave. Cependant, ils ont quand même trouvé un moyen d’honorer Cléopâtre et la culture égyptienne à l’intérieur des murs de la ville. Le couple s’est lancé dans un programme de construction somptueux pour en faire un siège approprié pour leur dynastie naissante, et ils se sont clairement inspirés de l’ancienne maison de Cléopâtre Séléné à Alexandrie et des projets de construction de sa mère là-bas. Ils ont construit un phare dans le port semblable au célèbre Pharos, un vaste palais, un forum, un théâtre et un amphithéâtre. Ils ont également planté un bosquet sacré, rénové d’anciens temples et en ont consacré de nouveaux.
Les dieux et déesses égyptiens sont rapidement devenus populaires en Maurétanie, et il y avait un temple d’Isis auquel Juba a dédié des crocodiles. Des œuvres d’art égyptiennes ont également été importées de l’ancien royaume de Cléopâtre Séléné.
Ainsi, à bien des égards, Césarée a été influencée par Alexandrie, et avec le temps, elle deviendrait une cour hautement sophistiquée et multiculturelle, peuplée d’érudits grecs, romains, égyptiens et africains bien éduqués et prolifiques, et d’artisans talentueux et créatifs. Dans les propres écrits de Juba, il a inclus des anecdotes sur l’Égypte, Alexandrie et le Nil qui provenaient très probablement de Cléopâtre Séléné. C’était une façon pour elle de réutiliser ses souvenirs de sa mère et de son ancienne vie d’une manière acceptable pour les lecteurs romains.
Problèmes dans l’au-delà
Cléopâtre Séléné et Juba avaient, à tous points de vue, transformé des enfances mouvementées – défaite, captivité, suicides de leurs parents – en triomphe. Mais alors la catastrophe a frappé. À un moment donné au tournant du premier millénaire, cette réussite nord-africaine a été brutalement interrompue par la mort prématurée de la reine. Bien que nous ne connaissions pas la date précise du décès de Cléopâtre Séléné, un autre poème composé par Crinagoras de Mytilène peut fournir un indice, ainsi qu’un éloge évocateur des réalisations de la reine morte : « La lune elle-même, se levant tôt le soir, a obscurci sa lumière, voilant son deuil dans la nuit, parce qu’elle a vu son homonyme, la jolie Séléné, descendre morte dans l’Hadès trouble. Elle lui avait conféré la beauté de sa lumière, et avec sa mort elle a mêlé ses propres ténèbres ».
Dans son poème, Crinagoras semble suggérer que la mort de Cléopâtre Séléné a coïncidé avec une éclipse lunaire. Cela a conduit les historiens à proposer deux dates possibles pour sa disparition – le 23 mars 5 avant JC et le 4 mai 3 après JC – qui ont toutes deux été témoins d’éclipses lunaires visibles à Césarée et à Rome.
La reine fut inhumée dans un magnifique mausolée dont on peut encore voir les vestiges près de Cherchell en Algérie aujourd’hui. Juba a continué à gouverner la Mauritanie pendant deux décennies après la mort de sa femme, et leur fils Ptolémée a été nommé co-dirigeant en 21 après JC. (Notez que son nom a été tiré de sa lignée maternelle plutôt que paternelle, une autre indication de la façon dont Cléopâtre Séléné promu sa mère et sa dynastie.)
Même après sa mort, Cléopâtre Séléné est restée une figure importante du royaume. Un trésor déposé près de Tanger contient des pièces qui peuvent être datées de la période 11-17 après JC, et comprend celles non seulement frappées par Cléopâtre Séléné et Juba ensemble, mais aussi celles émises par la reine seule. Cela suggère que sa monnaie n’a pas été retirée de la circulation à sa mort et qu’elle était toujours utilisée par ses anciens sujets deux décennies plus tard. Que Juba et Ptolémée aient pu stabiliser leur règne commun était, sans aucun doute, en partie grâce au lustre durable de leur épouse et mère.
Cléopâtre Séléné a eu un impact immense sur son royaume et sur le monde romain au sens large au cours de sa vie – même au-delà. Alors pourquoi est-elle si peu connue aujourd’hui ? Paradoxalement, la réponse réside peut-être dans son succès. Les historiens romains étaient très obsédés par ce qui se passait au centre de l’empire. Ils ne mentionnaient les royaumes clients que lorsqu’il y avait un problème. Le fait qu’ils n’aient pas beaucoup écrit sur la Mauritanie suggère que les choses s’y passaient bien.
Contrairement à sa mère et à d’autres reines clientes romaines telles que Boudicca, Cléopâtre Séléné semble avoir réussi tranquillement plutôt que d’avoir échoué bruyamment. Comme le dit le proverbe : « Les femmes bien élevées font rarement l’histoire ».
source : History Extra via La Gazette du Citoyen
dimanche 28 avril 2024
Le coup de tonnerre de la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez

Il y a soixante ans, la France, le Royaume-Uni et Israël attaquaient l’Égypte du président Gamal Abdel Nasser, coupable d’avoir nationalisé la Compagnie du canal de Suez. Cette piteuse expédition marqua la fin de la domination coloniale sur l’Égypte. Analyse de l’événement et documents de l’époque.
par Vincent Capdepuy
En avril 1951, le Majliss d’Iran — le Parlement — décida la nationalisation de l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC). Deux ans plus tard, en août 1953, le premier ministre Mohamed Mossadegh parvint à mettre en fuite le chah, mais il fut très rapidement arrêté grâce à l’intervention des services secrets américains qui organisèrent un coup d’État en faveur de ce dernier, favorable aux intérêts occidentaux. En 1954, la British Petroleum Company, avatar de l’AIOC, était de retour en Iran et intégrait une holding composée de plusieurs compagnies pétrolières occidentales, l’Iranian Oil Participants Ltd. Les profits seraient désormais partagés pour moitié entre l’Iran et les compagnies étrangères.
En 1956, un scénario tout à fait semblable aurait pu se reproduire en Égypte. Depuis juillet 1952, la monarchie avait été renversée au profit d’une République contrôlée par les « Officiers libres » à l’origine du putsch, ou de la révolution (al-thawra), selon les points de vue. Un de ces officiers, Gamal Abdel Nasser, s’imposa peu à peu à la tête du pays. En novembre 1954, il devint le président du Conseil de commandement révolutionnaire égyptien, et en juin 1956, il fut nommé président de la République arabe d’Égypte. Entre-temps, en avril 1955, il avait participé à la conférence de Bandung et acquis une nouvelle dimension internationale. Nasser était désormais une figure du panarabisme et du « neutralisme » défendu par Josip Broz Tito et Motilal Nehru. Il défiait l’Occident.
En janvier 1955, il s’était déjà opposé au « pacte de Bagdad », le traité d’organisation du Moyen-Orient, cosigné, le mois suivant, par la Turquie, le Pakistan, l’Iran, l’Irak et le Royaume-Uni, à l’initiative des États-Unis dans le cadre de la politique d’« endiguement » menée contre l’URSS. En septembre de la même année, il avait signé un contrat d’armement avec la Tchécoslovaquie. Mais c’est la reconnaissance de la Chine populaire en mai 1956 qui précipita la cassure avec les États-Unis.
Après l’annonce de leur retrait du projet de financement du nouveau barrage d’Assouan, Nasser décida de nationaliser le canal de Suez, principale source d’enrichissement potentiel pour le pays. La décision fut annoncée lors d’un discours prononcé à Alexandrie le 26 juillet 1956, jour anniversaire de l’abdication du roi Farouk 1er. Nasser le fit en arabe dialectal, ce qui renforçait l’affirmation du sentiment national égyptien. La réaction de la France et du Royaume-Uni, mais aussi d’Israël, fut immédiate. En effet, le canal nouait plusieurs problématiques : les intérêts financiers liés à la Compagnie universelle du canal maritime de Suez, la libre circulation dans ledit canal, la protection du territoire israélien et la guerre en Algérie, Nasser soutenant le Front de libération nationale (FLN).
Parallèlement aux discussions diplomatiques, notamment à l’ONU, les trois gouvernements français, britannique et israélien s’entendirent secrètement, en octobre 1956, pour mener une opération militaire conjointe contre l’Égypte, qu’on appelle parfois les « protocoles de Sèvres ». C’est ce qui fut déclenché le 29 octobre 1956, lorsque l’armée israélienne envahit la bande de Gaza et le Sinaï. La surprise vint de la réaction des États-Unis. Dwight D. Eisenhower, en pleine campagne de réélection présidentielle, défendait un certain pacifisme, après la guerre de Corée, et ne soutint pas ses alliés européens, tandis que l’URSS menaçait d’utiliser l’arme nucléaire. L’acteur majeur de la résolution du conflit fut donc l’Assemblée générale de l’ONU, réunie en session extraordinaire au début du mois de novembre. Plusieurs résolutions furent adoptées, jusqu’à la décision de l’envoi d’une force d’intervention, la Force d’urgence des Nations unies (Funu). La France et le Royaume-Uni furent contraints d’accepter le cessez-le-feu et finirent par retirer leurs troupes en décembre. L’armée israélienne, quant à elle, ne se retira du Sinaï qu’en mars 1957.
Ce fut l’acte de naissance des Casques bleus, et l’année suivante, le prix Nobel de la paix fut accordé au premier ministre canadien, pour son rôle dans l’apaisement de ce que nous nommons traditionnellement « la crise de Suez », mais qu’en arabe, on appelle « l’agression tripartite » (al-oudwan al-thalathi).
En avril 1957, le canal fut rouvert à la circulation. Beaucoup de pays européens avaient dû prendre des mesures de rationnement de carburant depuis novembre 1956. Ces restrictions ne furent levées que progressivement.
L’ensemble des documents proposés ici vise à donner différents points de vue sur cet événement qui a noué des problématiques locales, régionales et globales, et fait intervenir de multiples acteurs. En voici la liste :
➞ Discours de Gamal Abdel Nasser, 26 juillet 1956
➞ Caricature soviétique « Changement de drapeau au canal de Suez »
➞ Christian Pineau, extrait de Le temps des révélations
➞ Caricature de Pol Ferjac, dans Le Canard enchaîné
➞ Carte « La conquête du Sinaï »
➞ Suez : des opérations de déblaiement ont commencé(photo)
➞ La résolution 997 de l’Assemblée générale de l’ONU, 2 novembre 1956
➞ Débat à la Chambre des communes, Londres, 1er novembre 1956
➞ Déclaration radiodiffusée de David Ben Gourion, 8 novembre 1956
➞ Hymne militaire égyptien
➞ Article du Monde sur le rationnement de l’essence en Europe, 19 novembre 1956
➞ Photo : une caravane quitte le camp suédois de la FUNU à El Arish, 1er mars 1957
➞ Extrait de F. Bertier, « L’Égypte et le pacte de Bagdad »
Discours de Gamal Abdel Nasser (Alexandrie, 26 juillet 1956)
in : Écrits et Discours du colonel Nasser, 20 août 1956, Paris, La Documentation française, Notes et études documentaires n ° 2 206 ; p. 16-21.
Citoyens, En ce jour, nous accueillons la cinquième année de la Révolution. Nous avons passé quatre ans dans la lutte. Nous avons lutté pour nous débarrasser des traces du passé, de l’impérialisme et du despotisme; des traces de l’occupation étrangère et du despotisme intérieur.
Aujourd’hui, en accueillant la cinquième année de la Révolution, nous sommes plus forts que jamais et notre volonté est toujours plus forte. Nous avons lutté et nous avons triomphé. Nous ne comptons que sur nous-mêmes et nous le faisons avec volonté, force et puissance pour la réalisation des objectifs proclamés par la Révolution et pour la réalisation desquels nos ancêtres ont lutté et nos enfants se sont sacrifiés. Nous luttons et nous sentons que nous triompherons toujours pour consolider nos principes de dignité, de liberté et de grandeur, pour l’établissement d’un État indépendant d’une indépendance véritable, d’une indépendance politique et économique.
En regardant l’avenir, nous sentons très bien que notre lutte n’a pas pris fin. Il n’est pas facile, en effet, d’édifier notre puissance au milieu des visées impérialistes et des complots internationaux. Il n’est pas facile de réaliser notre indépendance politique et économique sans que la lutte se poursuive. Nous avons devant nous toute une série de luttes pour que nous puissions vivre dignement. Aujourd’hui, nous avons l’occasion de poser les bases de la dignité et de la liberté et nous viserons toujours à l’avenir de consolider ces bases et de les rendre encore plus fortes et plus solides.
L’impérialisme a essayé par tous les moyens possibles de porter atteinte à notre nationalisme arabe. Il a essayé de nous disperser et de nous séparer et, pour cela, il a créé Israël, œuvre de l’impérialisme. […]
L’histoire se répète; et il n’est pas possible, pour nous, que nous laissions cette histoire se répéter pour l’Égypte. Nous sommes tous là, aujourd’hui, pour mettre une fin absolue à ce sinistre passé et si nous nous tournons vers ce passé, c’est uniquement dans le but de le détruire. Nous ne permettrons pas que le canal de Suez soit un État dans l’État. Aujourd’hui, le canal de Suez est une société égyptienne, des fonds desquels l’Angleterre a pris 44% de ses actions.
L’Angleterre profite jusqu’à présent des bénéfices de ces actions; le revenu de ce Canal en 1955 a été évalué à 35 millions de livres, soit 140 millions de dollars, desquels il nous revient un million de livres, soit 3 millions de dollars. La voici donc la société égyptienne qui a été créée pour l’intérêt de l’Égypte, tel que l’a déclaré le firman.
La pauvreté n’est pas une honte, mais c’est l’exploitation des peuples qui l’est. Nous reprendrons tous nos droits, car tous ces fonds sont les nôtres, et ce canal est la propriété de l’Égypte. La Compagnie est une société anonyme égyptienne, et le canal a été creusé par 120 000 Égyptiens, qui ont trouvé la mort durant l’exécution des travaux. La Société du Canal de Suez à Paris ne cache qu’une pure exploitation. Eugène Black est venu en Égypte dans le même but que de Lesseps. Nous construirons le Haut-Barrage et nous obtiendrons tous les droits que nous avons perdus. Nous maintenons nos aspirations et nos désirs. Les 35 millions de livres que la Compagnie encaisse, nous les prendrons, nous, pour l’intérêt de l’Égypte.
Je vous le dis donc aujourd’hui, mes chers citoyens, qu’en construisant le Haut-Barrage, nous construirons une forteresse d’honneur et de gloire et nous démolissons l’humilité. Nous déclarons que l’Égypte en entier est un seul front, uni, et un bloc national inséparable. L’Égypte en entier luttera jusqu’à la dernière goutte de son sang, pour la construction du pays. Nous ne donnerons pas l’occasion aux pays d’occupation de pouvoir exécuter leurs plans, et nous construirons avec nos propres bras, nous construirons une Égypte forte, et c’est pourquoi j’assigne aujourd’hui l’accord du gouvernement sur l’étatisation de la Compagnie du Canal.
« Changement de drapeau au canal de Suez »
Caricature de Boris Efimov, Krokodil n ° 24, 30 août 1956, édition moscovite de la Pravda.
Sur le drapeau : « Promotion. Société du canal de Suez »
« Le temps des révélations »
Christian Pineau, Le temps des révélations, Paris, Robert Laffont, 1976 ; p. 158-160.
Christian Pineau (1904-1995) a été ministre des affaires étrangères de février 1956 à mai 1958.
Le 30 octobre, dans la matinée, Guy Mollet et moi nous rendons à Londres où nous rencontrons Eden et Selwyn Lloyd avant le déjeuner. Le cabinet britannique s’est réuni dans la matinée pour approuver la déclaration que le Premier ministre a décidé de faire aux Communes dans la journée.
Mon impression se trouve vite confirmée : Eden compte encore sinon sur l’appui du moins sur une neutralité bienveillante d’Eisenhower. Or, un message est bien arrivé de Washington, mais il se contente de souhaiter que l’on évite des malentendus, ce qui ne signifie pas grand-chose. Impossible d’attendre davantage! Il faut se décider à aider ou à abandonner les Israéliens.
Eden est hésitant, mais loyal.
Le message aux belligérants prévu dans le protocole de Sèvres est donc envoyé aux deux parties. Il a un certain caractère d’ultimatum et conduit de ce fait à une intervention militaire franco-britannique sur le Canal. On a écrit qu’Anthony Eden d’un côté, Guy Mollet de l’autre, auraient dû réunir leurs Parlements respectifs la veille et non le jour de l’envoi du message, c’est-à-dire obtenir un vote avant l’action et non pendant l’action. C’est jouer sur les mots, car les deux hommes d’État savaient exactement, presque à une voix près, sur quels appuis ils pouvaient compter. C’est si vrai qu’Anthony Eden avait communiqué le texte de l’ultimatum à l’opposition travailliste avant de l’envoyer.
Ici se produit un événement que nous n’attendions pas : l’intervention prématurée des États-Unis à l’ONU. Dans l’après-midi du 30 [octobre], John Cabot Lodge, leur délégué, Adépose une résolution enjoignant à Israël de se retirer derrière ses frontières et demandant aux États membres de l’ONU de s’abstenir de la menace ou de l’emploi de la force; mais — c’est l’important — le délégué américain demande, soutenu par l’Union soviétique, le vote immédiat de sa résolution.
Ce point demande une explication, car il reste obscur pour ceux qui ignorent le fonctionnement des organismes onusiens.
Rappelons que le Conseil de sécurité est chargé, d’après la Charte des Nations unies, de prendre toutes mesures destinées à préserver ou à ramener la paix dans le monde. Il a même le pouvoir de faire appliquer par tous moyens ses décisions, sauf veto opposé par l’une des cinq grandes puissances, États-Unis, Union soviétique, Grande-Bretagne, France et Chine (c’était alors celle de Formose). Nous n’avions jamais douté de cette intervention. Elle était inévitable. Mais, dans notre esprit, elle devait avoir pour objet d’entraîner une négociation générale entre l’Égypte et Israël d’un côté, l’Égypte et les usagers du Canal de l’autre. En échange de ces deux négociations, nous étions prêts à renoncer à toute opération de débarquement, la sécurité d’Israël et la libre circulation sur le Canal étant assurées. Or, le vote par l’Union soviétique et les États-Unis, le 30 octobre, avant même que Nasser eût répondu à notre ultimatum, d’une même résolution condamnant l’action d’Israël et, à l’avance, la nôtre, sans la moindre allusion à l’éventualité d’une négociation sur les points en litige, pouvait avoir un seul résultat : renforcer l’intransigeance de Nasser et nous obliger à aller jusqu’au bout de notre action. Bien sûr, la Grande-Bretagne et la France opposèrent leur veto à la résolution américaine, enlevant à celle-ci toute valeur exécutoire, mais le mal était fait : pour l’opinion mondiale, alors hésitante (plusieurs pays arabes nous avaient fait savoir discrètement leur approbation), les États-Unis et l’Union soviétique s’étaient mis d’accord contre la Grande-Bretagne et la France.
On ne pouvait souhaiter plus mauvais départ.
« Drôles de bouilles »
Caricature de Pol Ferjac, dans Le Canard enchaîné, 14 novembre 1956.
La conquête du Sinaï
Conquête du Sinaï, 1-5 novembre 1956. Source : US Military Academy, département d’histoire.
Port-Saïd
Suez : des opérations de déblaiement ont commencé. Source : Port-Saïd : Keystone, 20 novembre 1956.
La résolution 997 de l’Assemblée générale de l’ONU
Séance plénière 562, 2 novembre 1956.
L’Assemblée générale,
Considérant qu’en maintes occasions des parties aux conventions arabo-israéliennes d’armistice de 1949 ont méconnu les dispositions de ces conventions, et que les forces années d’Israël ont profondément pénétré en territoire égyptien, en violation de la Convention d’armistice général conclue entre l’Égypte et Israël le 24 février 1949,
Constatant que des forces armées de la France et du Royaume- Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord se livrent à des opérations militaires contre le territoire égyptien,
Constatant que la circulation par le canal de Suez se trouve actuellement interrompue, au grand détriment de nombreux pays,
Exprimant la grave inquiétude que lui causent ces événements,
1. Demande instamment, et de toute urgence, que toutes les parties actuellement mêlées aux hostilités dans la région acceptent immédiatement de cesser le feu et, à ce titre, s’arrêtent d’envoyer clans la région des forces militaires ou des armes ;
2. Demande instamment aux parties aux conventions d’armistice de retirer sans tarder toutes leurs forces derrière les lignes de démarcation de l’armistice, de renoncer à toute incursion en territoire voisin à travers ces lignes et de respecter scrupuleusement les dispositions des conventions d’armistice ;
3. Recommande à tous les États Membres de s’abstenir d’introduire du matériel militaire dans la zone des hostilités et, d’une façon générale, de s’abstenir de tout acte qui retarderait ou empêcherait la mise en œuvre de la présente résolution ;
4. Demande instamment que, dès l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, des mesures soient prises pour rouvrir le canal de Suez et rétablir la liberté et la sécurité de la navigation ;
5. Charge le Secrétaire général de surveiller l’application de la présente résolution et d’en rendre compte sans délai au Conseil de sécurité et à l’Assemblée générale, en vue des mesures ultérieures que ces organes pourraient juger opportun de prendre conformément à la Charte ;
6. Décide de continuer à siéger en Session d’urgence jusqu’au moment où la présente résolution aura été appliquée.
À la Chambre des communes, 1er novembre 1956
Débat. Source : hansard.millbanksystems.com
Le ministre de la défense, M. Anthony Head.
Avec votre permission, Messieurs, je vais faire une déclaration sur la situation militaire en Égypte, fondée sur les informations les plus récentes dont je puis disposer.
La nuit dernière, des bombardements ont été effectués par l’aviation britannique sur quatre terrains d’aviation égyptiens, Almaza, Inchass, Abu Sueir et Kabrit [Membres : “Honte!]” Les premiers rapports montrent que les bombardements ont été précis. Il y avait une défense anti-aérienne lourde et légère, mais sans dommage pour nos avions. Un avion a été intercepté par un chasseur de nuit, mais sans dommage.
Tôt ce matin, l’aviation d’assaut, à partir du rivage ou depuis les porte-avions, a mené des attaques sur un total de neuf terrains d’aviation égyptiens.
Le HMS Newfoundland a coulé la frégate égyptienne Domiat à environ 80 miles au sud de Suez.
Nous n’avons pas d’information directe à propos des opérations israélo-égyptiennes. Des rapports indiquent que l’attaque israélienne se fait selon deux axes. Dans le Sud, des troupes aéroportées tiennent un terrain élevé à environ 20 miles à l’est de Suez, soutenues par une brigade. Une seconde brigade est signalée plus à l’est. Dans le Nord, les Israéliens affirment avoir chassé les Égyptiens de leur position de Qasseina avec une brigade blindée.
Des rapports indiquent que des unités blindées égyptiennes, déployées à l’ouest du Caire, ont commencé à se déployer vers l’est le 31 octobre. Ces forces incluent une brigade blindée composée de deux régiments blindés équipés d’unités anti-aériennes légères et lourdes, et d’infanterie dans des véhicules de transport de troupes. Ces forces se déplaçaient vers l’est le long des routes Le Caire-Suez et Le Caire-Ismaïlia.
M. Gaitskell
Est-ce que le Ministre est conscient que des millions de Britanniques sont profondément choqués et honteux [Un membre :“ Fascistes!”] que l’aviation britannique serait en train de bombarder l’Égypte, non pour se défendre, pour la défense collective, mais au mépris évident de la Charte des Nations unies? Est-ce que le ministre est conscient, en outre, que l’Assemblée générale des Nations unies se réunit aujourd’hui? Donnera-t-il une garantie, premièrement, que toute décision prise à la majorité des deux-tiers par l’Assemblée des Nations unies sera immédiatement acceptée par le gouvernement de Sa Majesté, et deuxièmement, que dans l’attente d’une telle décision, plus aucune action militaire ne sera prise par le gouvernement de Sa Majesté?»
Déclaration de David Ben Gourion
Extrait de la déclaration radiodiffusée de Ben Gourion, le 8 novembre 1956 (traduit de l’anglais).
Je ne peux pas terminer mes remarques sans dire quelques mots à mes compagnons d’armes, à tous les soldats et officiers des Forces de défense israéliennes : vous avez, comme toujours, effectué votre mission au nom de la nation avec une très grande bravoure et, quel que soit le résultat de la lutte politique dans laquelle nous sommes engagés et qui n’est pas encore terminée, ne laissez personne imaginer que votre héroïsme et le sacrifice de vos camarades qui sont tombés au combat n’ont pas été complètement fructueux.
Nous nous sommes fixé trois objectifs principaux dans l’opération du Sinaï : la destruction des forces qui s’apprêtaient à nous détruire; la libération du territoire de la patrie qui avait été occupée par les envahisseurs, et la sauvegarde de la liberté de navigation dans le golfe d’Eilat et dans le canal de Suez. Et bien que pour le moment seul le premier objectif, qui était le principal, a été pleinement atteint, nous sommes convaincus que les deux autres objectifs seront eux aussi pleinement atteints.
Aucun de nous ne sait ce que sera le sort du désert du Sinaï. Lors de mon examen devant la Knesset, hier, j’ai passé la grande question sous silence, sans le vouloir. Il n’y avait aucun doute dans mon esprit que nous étions pris dans deux conflits mêlés, militaire et politique, et personne ne peut encore dire si l’un d’eux est terminé ou non, et si non, comment.
Au cours de notre Guerre d’indépendance, nous avons fait aussi face à de dures épreuves et, bien qu’à ce moment-là nous n’avons pas achevé tout ce que nous souhaitions, nous n’avons jamais dans notre minorité atteint plus que ce que nous avons fait alors. Seule l’étroitesse d’esprit ne parvient pas à voir la grandeur de nos réalisations en cette occasion bien que la lutte ne soit pas encore terminée. Il n’y a aucune puissance dans le monde qui peut réduire à néant notre victoire, et Israël, après l’opération du Sinaï, ne sera plus la même qu’avant cette splendide opération. Il y a là une grande récompense pour votre travail, et je crois que tout notre peuple en sera fier.
Hymne égyptien
Hymne militaire, écrit par Mahmoud Al-Cherif et mis en musique par Adballah Chams Al-Din, 1956 (traduit de l’arabe).
Dieu est le plus grand! Dieu est le plus grand!
Dieu est au-dessus de la perfidie des agresseurs,
Dieu, de l’opprimé, est le meilleur allié.
Moi avec la foi et avec les armes je me sacrifierai pour mon pays,
Et la lumière de la Justice brille dans ma main.
Dites avec moi! Dites avec moi!
Dieu, Dieu, Dieu est le plus grand!
Dieu est au-dessus des agresseurs.
Ô Monde, regarde et écoute!
L’armée des ennemis est venue pour m’abattre.
Par la justice et le canon je la repousserai.
Et si je péris, avec moi elle périra.
Dites avec moi! Dites avec moi!
Dieu, Dieu, Dieu est le plus grand!
Dieu est au-dessus des agresseurs.
Dieu est le plus grand! Dieu est le plus grand!
Dites avec moi : Malheur aux colonialistes!
Et Dieu est au-dessus des perfides et es arrogants.
Dieu est le plus grand! Ô mon pays, dis avec moi : Dieu est plus grand!
Et saisis les envahisseurs de front et écrase-les!
Dites avec moi! Dites avec moi!
Dieu, Dieu, Dieu est le plus grand!
Dieu est au-dessus des agresseurs.
Rationnement de l’essence en Europe
Le Monde, 19 novembre 1956.
L’aide américaine en pétrole se faisant attendre, les pays étrangers prennent, comme nous, de nouvelles mesures d’austérité. L’interdiction de circuler le dimanche et l’augmentation du prix de l’essence figurent parmi les dispositions les plus courantes. Plusieurs pays envisagent dès à présent l’institution de tickets.
GRANDE–BRETAGNE. – On s’attend que le plan britannique de rationnement de l’essence soit mis en application dans trois semaines environ, date à laquelle les stocks commenceront à être sérieusement entamés. Selon les estimations officieuses, ceux-ci représentaient au début de l’intervention britannique en Égypte environ sept semaines de consommation, mais auraient sérieusement diminué depuis.
Les estimations officielles et privées sur la durée de la fermeture du canal de Suez varient entre trois mois (optimistes) et un an (pessimistes); quant aux pipe-lines de l’Irak Petroleum, la majorité des experts estiment qu’ils resteront inutilisables pendant neuf mois en raison de la destruction des stations de pompage en territoire syrien.
Le ministre de l’industrie a invité hier les sociétés qui avaient fait transformer leurs installations fonctionnant au charbon pour les faire marcher au mazout, à revenir si possible à la houille. M. Jones a indiqué que la production d’acier ne devrait pas être affectée par la pénurie de pétrole.
ITALIE. – Le ministre de l’industrie a pris les mesures suivantes : diminution de 5% des fournitures d’huiles combustibles par rapport aux livraisons de l’an passé; priorité des fournitures pour les services publics, les hôpitaux, les écoles, les œuvres de bienfaisance; réalisation des plus grandes économies possibles par les administrations d’État et les services publics, et campagne auprès des consommateurs afin qu’ils réduisent l’emploi des produits pétroliers. Des mesures complémentaires ont été suggérées par la commission du marché pétrolier du ministère de l’industrie :
➞ interdiction de toute circulation le dimanche (à l’exclusion des taxis) et suppression éventuelle du super-carburant;
➞ augmentation de 15 lires par litre (8 francs environ) du prix de l’essence;
➞ réduction des heures de chauffage dans les immeubles chauffés au mazout,
DANEMARK. – La commission de la production industrielle du Parlement danois a autorisé le ministre du commerce à instituer immédiatement le rationnement du fuel-oil. Les compagnies pétrolières se chargeront du rationnement et diminueront leurs livraisons de 20%. Le ministre du commerce peut réduire dans la même proportion la consommation d’essence s’il l’estime nécessaire.
SUISSE. – Le gouvernement fédéral vient de décider que les voitures de tourisme et les motocyclettes ne pourront plus circuler le dimanche ni les jours fériés à partir de ce week-end La vente de l’essence en bidon est interdite.
ALLEMAGNE. – Plusieurs sociétés pétrolières allemandes ont contingenté leurs livraisons de carburant aux grossistes, annonce le journal économique Industrie Kurier. Les attributions de carburant sont amputées automatiquement de 20% par rapport aux livraisons habituelles.
BELGIQUE. – Le gouvernement belge va demander aux automobilistes d’épargner l’essence en supprimant les voyages non indispensables. Les stocks permettraient, dit-on, d’éviter le rationnement. Mais leur renouvellement sera difficile si le canal de Suez reste bloqué pendant huit mois. Certains milieux pensent que la circulation sera limitée le dimanche.
Une caravane quitte le camp suédois de la FUNU. El Arish, 1er mars 1957
FUNU I/ONU/GJ, 145 548.
« L’Égypte et le pacte de Bagdad »
Extrait de F. Bertier, « L’Égypte et le pacte de Bagdad », Politique étrangère n ° 5, 1957 ; p. 550-551.
D’autres auraient tourné le dos à l’arabisme et se seraient consacrés exclusivement aux intérêts de l’Égypte : c’eût été peut-être le plus sage. Un pareil renoncement ne correspondait toutefois ni au tempérament, ni à l’idéologie des officiers de la Junte qui firent tout juste le contraire. Arrivés au pouvoir par une révolution dirigée contre le despotisme du roi et des “féodaux” complices, croyaient-ils, de l’impérialisme, prétendant incarner les aspirations du peuple, ils étendent tout naturellement aux autres pays arabes l’interprétation qu’ils donnaient de la situation en Égypte antérieurement à leur coup d’état. Ils vont donc s’adresser directement aux “peuples” pour tenter de les soulever contre les “traîtres” qui les gouvernent. Comme il ne peut plus être question pour l’Égypte d’entrer dans le dispositif de défense américain, leur propagande peut se déchaîner sans frein à la fois contre l’Occident et contre les équipes gouvernementales qu’elle associe dans ses attaques.
Ainsi, tandis que l’Occident perdait, à cause du Pacte de Bagdad, la collaboration militaire de l’Égypte, il devenait en outre, par suite de l’échec de la Conférence du Caire, le soutien des rois et des féodaux, avec lesquels pourtant il traitait non par une sympathie particulière, mais simplement parce qu’ils étaient alors au gouvernement. C’est là, sans doute, la conséquence la plus regrettable de ce pacte.
La politique suivie depuis trois ans n’a pu que renforcer dans l’opinion cette fâcheuse impression. La jeune élite intellectuelle qui aspire à prendre la place des vieilles équipes, bien que formée en Europe et en Amérique, croit donc que nous sommes ses ennemis. Il ne sera guère aisé de la convaincre que ce n’est ni notre intérêt, ni notre désir de soutenir une classe que chacun sait condamnée à disparaître bientôt. Peut-être faudra-t-il en persuader d’abord les gouvernants du Caire. L’Égypte a payé assez cher sa brouille avec l’Occident pour qu’on y soit sans doute disposé à écouter nos arguments.
Vincent Capdepuy
Géohistorien et cartographe français
Photo: Commando britannique débarquant à Port-Saïd, novembre 1956. Don MacLean/RM Museum archives, Eastney.









