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lundi 1 février 2021

AVRIL ROUGE EN INDOCHINE

 C’était il y a quarante ans : le 17 avril 1975, Phnom Penh, la capitale du Cambodge, tombait aux mains des Khmers rouges. Le 30 avril suivant, Saïgon était conquise par les armées du Vietnam du Nord. Le communisme s’abattait sur des peuples déjà éprouvés par la guerre, annonçant un génocide et d’innombrables drames.

DA NANG (VIETNAM), 30 MARS 1975

La ville portuaire, située dans la pointe septentrionale du Vietnam du Sud, vient de tomber aux mains des communistes. Depuis le retrait des troupes américaines, en 1973, conséquence des accords de paix signés à Paris entre tous les acteurs du drame vietnamien, la guerre, en réalité, n’a pas cessé : le Nord communiste n’a jamais renoncé à annexer la moitié sud d’un pays qui avait été coupé en deux, en 1954, lorsque prit fin l’engagement militaire français en Indochine.

En 1975, les Vietnamiens du Sud sont donc seuls à poursuivre le combat contre l’armée du Nord-Vietnam et ses alliés communistes du Sud, les maquisards du Viêt-Cong. Face à l’offensive déclenchée par les dirigeants d’Hanoï, au début de l’année, le président sud-vietnamien a décrété la mobilisation générale. Mais le Nord dispose de 450 000 hommes et le Sud, de 30 000 : le rapport de force est trop inégal. Pour les troupes sud-vietnamiennes, qui entament une retraite désordonnée, gênées par l’exode de la population civile qui fuit à la fois la guerre et les communistes, la prise de Da Nang marque le début de la débâcle.

PHNOM PENH, 1er AVRIL
Le maréchal Lon Nol, président de la République khmère, vient de partir pour l’exil. En 1970, il a fomenté un coup d’Etat qui a renversé le roi Sihanouk et placé le Cambodge sous la protection des Américains. Depuis 1969, ceux-ci ont été contraints de bombarder la piste Hô Chi Minh par laquelle les Vietnamiens du Nord ravitaillent le Viêt-Cong. Or cet axe passe par le Cambodge. Réfugié à Pékin, Sihanouk a formé un gouvernement en exil avec les Khmers rouges, et appelé à la révolte contre Lon Nol. Les communistes cambodgiens ont à leur tête un homme surnommé Pol Pot, formé à Paris par le PCF, comme tous les leaders communistes indochinois. De 1971 à 1974, les Khmers rouges n’ont cessé d’étendre leur influence dans les zones rurales du pays, liquidant impitoyablement leurs adversaires. En 1973, se désengageant du Vietnam, les Américains ont cessé d’intervenir aussi au Cambodge, laissant le régime de Lon Nol affronter seul les communistes. En janvier 1975, les Khmers rouges ont lancé une grande offensive destinée à prendre Phnom Penh. Début avril, rien ne semble pouvoir arrêter leur marche vers la capitale.

PARIS, 11 AVRIL
Dans sa nouvelle émission d’« Apostrophes », sur France 2, Bernard Pivot reçoit un invité exceptionnel : Alexandre Soljenitsyne. Sur le plateau, il y a notamment Jean d’Ormesson, directeur du Figaro, et Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur. Ce dernier oriente le débat, qui se déroulait initialement sur le terrain littéraire, vers la politique. Et conduit l’écrivain russe à aborder notamment la situation en Indochine. « Supposez, gronde-t-il, que le Vietnam du Sud ait attaqué le Nord. Il y aurait eu le tonnerre, la tempête et les hurlements. Mais le Vietnam du Nord envahit le Sud, et tout le monde s’en félicite. » Devant les caméras, Soljenitsyne le proclame : l’Indochine va devenir un goulag. Aux yeux de l’écrivain, l’aveuglement de l’Occident est un scandale.

PARIS, 16 AVRIL
Article de Jacques Decornoy, dans Le Monde, écrit alors que les Khmers rouges sont aux portes de Phnom Penh : « Le Cambodge sera démocratique, toutes les libertés seront respectées. »

PHNOM PENH, 17 AVRIL
A 9 h 30, les Khmers rouges de la division 130 investissent la capitale cambodgienne : 40 000 maquisards, un foulard rouge sur la tête et chaussés de tongs ou de lanières de pneus. Les curieux qui s’avancent pour voir le spectacle sont surpris par ces petits guerriers hâves surgis de la jungle. Dès 11 heures, ils circulent avec des haut-parleurs qui commandent aux habitants de se mettre en route pour la campagne. Hommes, femmes, enfants, vieillards, malades : tous les habitants de Phnom Penh doivent déguerpir sous la conduite des Khmers rouges. Au cours des derniers mois, sous l’afflux des réfugiés, la capitale cambodgienne était passée de 600 000 habitants à plus de 2 millions. En quarante-huit heures, la ville est vidée, à l’exception de 40 000 fidèles de l’Angkar, l’organisation communiste. Les malades intransportables, sortis des hôpitaux, sont achevés. Sur les routes qui conduisent les déportés vers des chantiers de grands travaux, les bourgeois, les intellectuels, les fonctionnaires, les officiers et les moines sont assassinés à coups de manche de pioche ou la tête enfermée dans un sac en plastique : l’Angkar économise les munitions.

PARIS, 18 AVRIL
Titre du Monde : « Phnom Penh est tombée ». En une, le quotidien publie une dépêche de son envoyé spécial, Patrice de Beer, resté dans la ville à l’approche des Khmers rouges. Le texte a été télégraphié le 17 en fin de matinée : « La ville est libérée. […] On entend encore des coups de feu dans le centre de la ville, mais l’enthousiasme populaire est évident. Des groupes se forment autour des maquisards, jeunes, heureux, surpris par leur succès facile. Des cortèges se forment dans les rues et les réfugiés commencent à rentrer chez eux. » Titre de l’encadré : « Enthousiasme populaire ». Le même jour, un grand titre barre la une de Libération : « Phnom Penh, sept jours de fête pour une libération ».

PHNOM PENH, 19 AVRIL
Les vainqueurs ont demandé aux étrangers de se rassembler dans l’ambassade de France. Trois mille personnes y ont trouvé refuge. L’ethnologue François Bizot connaît bien les Khmers rouges : il a été fait prisonnier par eux en 1971, mais a réussi à être libéré après deux mois et demi de détention. Comme il le racontera vingt-cinq ans plus tard dans Le Portail, il sert par conséquent d’interprète et d’intermédiaire entre les diplomates français et les nouvelles autorités khmères. Celles-ci n’autorisent l’entrée dans l’enceinte de l’ambassade que de détenteurs d’un passeport en règle. Par ordre de l’Elysée, la même consigne est observée de l’intérieur par les gendarmes qui gardent le portail d’entrée. Le prince Sisowath Monireth, oncle de Sihanouk, saint-cyrien et ancien officier de la Légion étrangère, venu avec sa Légion d’honneur sur la poitrine, est refoulé ; nul ne le reverra jamais. Entre le 30 avril et le 6 mai, tous les réfugiés de l’ambassade seront conduits en camion jusqu’en Thaïlande. Les étrangers chassés, les frontières du pays fermées, le Cambodge, rebaptisé Kampuchéa démocratique, vivra quatre ans en autarcie.

SAÏGON, 21 AVRIL
La région est encerclée par les troupes du Nord. Nguyen Van Thieu, le président du Vietnam du Sud, remet sa démission après que le gouvernement révolutionnaire provisoire sud-vietnamien (GRP), émanation des communistes, a demandé son départ comme condition sine qua non de toute négociation. Le 28 avril, il sera remplacé par le général Duong Van Minh.

PARIS, 28 AVRIL
Commentaire de Jean Lacouture, dans Le Nouvel Observateur, sur la révolution cambodgienne. L’évacuation de Phnom Penh ? Une « audacieuse transfusion de peuple ».

SAÏGON, 29 AVRIL 1975
Les troupes sud-vietnamiennes se battent sans relâche. Bombardé, l’aéroport de Tan Son Nhut est inutilisable. Une noria d’hélicoptères américains commence à évacuer les derniers personnels de l’ambassade des Etats-Unis et les membres du gouvernement du Vietnam du Sud vers les porte-avions de la VIIe flotte qui croisent au large.

SAÏGON, 30 AVRIL

A l’aube, la 324e division nord-vietnamienne s’avance dans les faubourgs. Tandis que les 4 millions d’habitants se terrent chez eux, et que les soldats du Sud se débandent en déposant leurs uniformes et leurs armes, l’ultime carré des défenseurs du Vietnam libre montent à l’assaut : un bataillon de parachutistes, les cadets de l’académie militaire de Dalat, des miliciens catholiques. Héroïque baroud d’honneur pour un pays perdu. A 7 h 53, le dernier hélicoptère décolle du toit de l’ambassade des Etats-Unis, abandonnant à leur sort des milliers de candidats à l’exil. A 10 h 24, Minh, le président du Sud-Vietnam, voulant éviter un bain de sang, annonce la capitulation de ses troupes. A 11 h 30, deux blindés du Nord enfoncent les grilles du palais présidentiel. Pendant qu’un colonel reçoit la reddition du président Minh, le drapeau du Viêt-Cong, bleu et rouge frappé d’une étoile dorée, est hissé sur le toit de l’édifice. A 15 h 30, un message radiophonique du dernier président de la République du Vietnam annonce la dissolution de son gouvernement. Les ondes diffusent en boucle une annonce du vainqueur : « Les forces du Front national de libération ont pris le contrôle de Saïgon. Ne craignez rien. Vous serez traités correctement. » En fin de journée, Saïgon est rebaptisée Hô Chi Minh-Ville.

Paris, 2 mai
Editorial de Jean d’Ormesson dans Le Figaro : « Quel soulèvement populaire ? Ce qui a vaincu Saïgon, ce sont les divisions nord-vietnamiennes à peine camouflées sous le drapeau du gouvernement révolutionnaire provisoire (GRP) et armées jusqu’aux dents par les alliés communistes. » Au cours de la nuit suivante, de mystérieux volontaires français s’activent dans l’ambassade de la République du Vietnam du Sud, avenue de Villiers, sous le regard de l’ambassadeur qui doit prochainement passer ses clés aux représentants du GRP à Paris. Les communistes pénétreront dans des locaux vides de tout document, aux meubles fracassés, où toutes les machines, précipitées du haut de la cage d’escalier, sont disloquées.

PARIS, 10 MAI

Article de Patrice de Beer dans Le Monde, le reporter revenant du Cambodge : « Pourquoi cette attitude ? [l’expulsion des observateurs étrangers par les Khmers rouges] Sûrement pas, comme tente de le faire croire l’administration américaine qui se raccroche à sa théorie du «bain de sang», pour cacher des horreurs que de sadiques hommes en noir seraient en train de perpétrer. Que cela plaise ou non, les Cambodgiens ont décidé qu’ils ne voulaient plus d’étrangers chez eux. […] Derrière le pyjama noir et la casquette, il existe une volonté farouche de retour aux sources rurales du pays, et un nationalisme fier.

SAÏGON, 15 MAI
Devant une brochette de généraux aux épaulettes d’or défilent les chars de fabrication soviétique, les canons venus de Chine et les fantassins de l’armée de la République démocratique du Vietnam qui s’est emparée de Saïgon. Dans quelques mois, le Nord et le Sud seront unifiés sous le vocable de République socialiste du Vietnam. Dans les rues de la ville, des haut-parleurs diffusent la radio en permanence : slogans communistes, marches militaires, chants soviétiques. Venus de Hanoï, des centaines de cadres du parti organisent l’épuration : ils ont dressé des listes et font appel à la délation afin de traquer les cadres du régime défunt – du moins ceux qui ne seront pas victimes d’exécutions sommaires. Militaires et fonctionnaires du Sud sont astreints à des stages de rééducation : un an pour les simples soldats, trois ans pour les officiers et les hauts fonctionnaires, délais susceptibles d’allongement. A la fin des années 1990, les camps vietnamiens détiendront encore des prisonniers politiques internés en 1975. Sur une population de 20 millions de personnes, entre 500 000 et un million de Vietnamiens du Sud passeront par ces camps, au moins 300 000 d’entre eux y laissant la vie.

PARIS, 29 AVRIL 1976
Editorial d’André Fontaine, rédacteur en chef du Monde, sur la situation au Cambodge : « Quelle qu’en soit l’ampleur, il paraît bien s’agir d’une tragédie. Le pays a été transformé en un vaste camp de concentration. »

New York, 25 août 1976
Dans le New York Times, le reporter Henry Kamm, évoquant les réfugiés qui fuient le Vietnam par la mer, emploie pour la première fois l’expression boat people. Le mot fera fortune, mais la réalité a commencé dès le 30 avril 1975, quand il s’est avéré impossible de quitter Saïgon par les airs. On estime que plus de 200 000 habitants du Sud se sont enfuis en bateau dans les premiers jours de mai 1975. Depuis, le flux ne s’est pas tari. Sur des jonques ou des radeaux de fortune, les Vietnamiens embarquent par centaines de milliers : en tout, 3 millions de fugitifs. Deux millions qui parviendront aux Etats-Unis ou en Europe, et des centaines de milliers qui échoueront, victimes de pirates, volés, violés, noyés : selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, 250 000 boat people sont morts en mer. Le Vietnam est devenu un goulag tropical : Soljenitsyne avait raison.

PARIS, 3 FÉVRIER 1977
Sortie du livre du père François Ponchaud : Cambodge, année zéro. Missionnaire au Cambodge depuis 1965, expulsé en 1975, ce prêtre a recueilli les témoignages de centaines de rescapés qui ont réussi à fuir le pays et à passer en Thaïlande. Ils lui ont tout raconté : le retour forcé à la campagne, les massacres de masse, les tortures, les camps de travail, la famine. Dans un dossier publié par Le Monde en février 1976, il a procédé à une estimation du nombre de victimes : selon lui, neuf mois après leur prise du pouvoir, les Khmers rouges avaient provoqué 800 000 morts. Dans son livre, le père Ponchaud réévalue son estimation : d’après ses calculs, au moins un million de Cambodgiens ont disparu, soit 150 000 victimes d’exécutions sommaires (officiers, cadres du régime, intellectuels) et 850 000 morts au travail ou de malnutrition. Le Cambodge est devenu un goulag tropical : Soljenitsyne avait encore raison.

PARIS, 13 NOVEMBRE 1978
Dans Valeurs actuelles, interview de Jean Lacouture, auteur de cinq livres et de nombreux articles sur les événements d’Indochine : « Au Cambodge, j’ai péché par ignorance et par naïveté. […] J’avais un peu connu certains dirigeants actuels des Khmers rouges, mais rien ne permettait de jeter une ombre sur leur avenir et leur programme. […] Pour le Vietnam, je plaide coupable. Je m’accuse d’avoir pratiqué une information sélective en dissimulant le caractère stalinien du régime nord-vietnamien. »

PHNOM PENH, 7 JANVIER 1979
Les troupes vietnamiennes, aidées d’anciens communistes adversaires de Pol Pot, entrent dans Phnom Penh et mettent fin au régime des Khmers rouges. Elles se retireront en 1989, le Cambodge étant placé sous l’autorité de l’ONU en 1991. Redevenu roi, Sihanouk affrontera une guérilla khmère rouge qui se prolongera jusqu’en 1998, année de la mort (dans son lit) de Pol Pot. En 2006, les responsables khmers rouges encore en vie seront jugés, et condamnés. Leur système politique, un des plus effroyables de l’Histoire, a coûté la vie à 1,7 million de personnes sur une population s’élevant, quatre ans auparavant, à 8 millions de Cambodgiens. Près d’un individu sur quatre : cela, même Soljenitsyne n’avait osé l’imaginer.

Jean Sévillia

https://www.jeansevillia.com/2015/10/14/avril-rouge-en-indochine/

samedi 18 avril 2020

Il y a 45 ans les Khmers rouges prenaient Phnom Penh sous les applaudissements de la gauche

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Il y a 45 ans les Khmers rouges prenaient Phnom Penh sous les applaudissements de la gauche et allaient massacrer près de la moitié de sa population…
C’est le 17 avril 1975 que la capitale du Cambodge tomba aux mains des maquisards du Front uni national du Kampuchéa (FUNK). L’entrée de l’armée révolutionnaire fut acclamée par des dizaines de milliers d’intellectuels, de journalistes, de politiciens et de philosophes occidentaux qui se réjouissaient de la chute du gouvernement Lon Nol.
Après avoir célébré la chute de Dien Bien Phu et l’abandon de l’Algérie aux terroristes du FLN, les intellectuels et journalistes français vont une fois de plus se distinguer dans l’innommable.
Dès cet instant, le Cambodge bascule dans les ténèbres d’un enfer pensé, analysé, planifié et exécuté par l’Angkar – organisation socialo-marxiste – dominée par les Khmers rouges.
Reconnus et soutenus par l’Internationale socialiste, les « maîtres » du « Kampuchéa démocratique » vont transformer et contrôler la société cambodgienne, saper la mémoire collective et couper la population de son Histoire. Ce processus a conduit à évacuer toutes les villes, à créer un collectivisme absolu et à éradiquer toute trace du passé (monastères bouddhistes, école, livres et journaux).
Cette répression ne visait pas des groupes raciaux ou des minorités ethniques spécifiques, mais des couches sociales et tous les opposants politiques, réels ou supposés. Le démographe Marek Sliwinski a démontré scientifiquement que c’est un quart de la population (7,2 millions d’habitants en 1974) qui a été exterminé et presque 42 % de ceux qui vivaient ou étaient réfugiés à Phnom Penh avant le 17 avril 1975.
C’est ainsi que cet ancien protectorat français (depuis 1863) va sombrer dans l’horreur…
La France du Second Empire y avait établit sa protection sur le Royaume, jusque-là vassal du Siam (Thaïlande). Le Cambodge fut intégré en 1887 à l’Indochine française lors de la création de cette dernière. En novembre 1949, le système de protectorat laissa la place à un statut d’État associé de l’Union française, toujours au sein de la Fédération indochinoise. En 1953, pendant la guerre d’Indochine, le roi Norodom Sihanouk proclama l’indépendance du pays, que les accords de Genève réaffirmèrent l’année suivante tout en conservant son amitié à la France.
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mercredi 24 août 2011

Les Khmers rouges


Le 27 juin 2011 s'est ouvert le procès de quatre des principaux dirigeants khmers rouges, responsables d'un des pires génocides du XXe siècle, perpétré contre leur propre peuple au nom d'une idéologie communiste.
Nuon Chea, Khieu Samphân, Ieng Sary et Ieng Thirith vont être - enfin - jugés. Ces quatre dirigeants Khmers rouges avaient appartenu, dès 1951, au « Cercle marxiste », formé en France par des étudiants cambodgiens et qui, dirigé par Ieng Sary, comptait aussi parmi ses membres Saloth Sâr, qui allait plus tard devenir le numéro 1 du régime Khmer rouge sous le pseudonyme de Pol Pot. Comme Ieng Sary, Saloth Sâr avait adhéré à l'époque au Parti communiste français, qui peut s'enorgueillir de compter parmi ses grands anciens deux des plus grands criminels de la seconde moitié du XXe siècle…
Après l'indépendance, en 1953, les dirigeants du Parti communiste du Kampuchéa - Saloth Sâr, Nuon Chea, Son Sen -, rentrèrent au Cambodge, où le pouvoir revint au roi Norodome Sihanouk, qui fut renversé en 1970 par son Premier ministre Lon Nol avec la bénédiction des Américains. Poussé par le Vietnam du Nord et par la Chine, Sihanouk s'allia alors avec les Khmers rouges pour constituer un gouvernement en exil dans lequel figuraient plusieurs ministres communistes, dont Khieu Samphân.
Alors que les bombardements aveugles et massifs opérés par les Américains sur la partie du Cambodge occupée par les Nord-Vietnamiens grossissaient les maquis, les Khmers rouges mirent en place à partir de 1972 une politique de collectivisation des terres et commencèrent à s'éloigner des Vietnamiens. En 1973, ils organisèrent des purges et des massacres qui poussèrent 60 000 personnes à fuir les zones qu'ils contrôlaient et des milliers d'autres à se rebeller, mais la répression fut féroce.
En 1975, les Américains se retirèrent du Cambodge, abandonnant à son sort le gouvernement de Lon Nol, et les troupes khmères rouges investirent le 17 avril la capitale, Phnom Penh, dont la population entière - malades des hôpitaux compris - fut évacuée, à pied, conformément au projet de Pol Pot (Saloth Sâr) prévoyant de vider les villes. Deux millions de personnes partirent en abandonnant tous leurs biens, et l'opération causa plus de 10000 morts. Les autres villes du pays subirent le même sort.
Angkar, le Big Brother cambodgien
Le régime qui se met alors en place évoque le roman d'Orwell, 1984. Big Brother, ici, s'appelle Angkar (l'Organisation), dont on parle comme d'une personne. Angkar règne par la terreur, les purges et la chasse aux « espions », le bourrage de crâne, à base de séances d'auto-critique, et par la faim. Les cadres du Parti eux-mêmes n'y échappent pas. Laurence Picq, une maoïste française ayant épousé un communiste khmer travaillait pour un ministère et faisait partie de la poignée d'habitants qui restait à Phnom Penh. Dans son livre Au-delà du ciel, elle raconte : « Puissance anonyme et sans visage, Angkar était omniprésente, aveuglément suivie et idolâtrée. Elle demandait à être servie inconditionnellement et en retour elle pourvoyait à tout ; Elle avait banni toutes les religions et croyances mais elle s'imposait comme un nouveau Dieu. (…) L'isolement et le cloisonnement renforçaient considérablement le travail idéologique d'Angkar. À cela s'ajoutait le fait que chacun était tenaillé en permanence par la faim, ce sur quoi Angkar jouait avec beaucoup de finesse. »
Le, sort des populations déportées dans les campagnes ou dans les camps de concentration est encore pire. Les familles sont dispersées. L'économie est en ruine et les coopératives rurales ne nourrissent pas la population. Laurence Picq décrit ainsi le paysage qu'elle découvre à l'occasion d'un voyage : « Je regardai se dérouler le paysage. Point de vie, point de cultures, des rizières en friche depuis des années… Une désolation infinie. Où était le miracle de la collectivisation ? La nature maîtrisée ? Les foules heureuses de citadins convertis ? Il était flagrant que le pouvoir central n'avait pas su s'imposer. Phnom Penh, la tête, n'avait ni corps, ni bras, ni jambes ! Tout n 'avait été qu'illusion et comédie ! »
En réalité, le pouvoir ne s'était que trop bien imposé et l'on avait affaire à une tragédie. Dans un livre récemment paru, Les Larmes interdites, Navy Soth, Cambodgienne réfugiée en France et partie civile au procès en cours, âgée de 3 ans lors de la chute de Phnom Penh, raconte ces quatre années d'enfer, au cours desquelles ont péri son père et quatre de ses frères et sœurs : le long chemin pour rejoindre un camp, la vie privée interdite, la mort omniprésente, le départ de son père sans que ses enfants aient eu le droit de l'embrasser, ni de pleurer, pour ne pas manifester des sentiments « bourgeois »
Dans les centres de rééducation où sont déportés les victimes des purges, les conditions de vie sont abominables, la torture et les exécutions couramment pratiquées, et l'espérance de vie ne dépasse pas trois mois.
Le bilan de ce génocide communiste s'élève au moins à 1,7 million de morts et probablement plus de 2 millions, en quatre ans, sur une population de moins de 8 mimons d'habitants.
Encore la tragédie ne finit-elle pas en 1979 avec l'invasion vietnamienne, accueillie comme une délivrance. Les Khmers rouges, de nouveau alliés avec Sihanouk, entretiendront une guérilla contre le gouvernement pro-vietnamien, avec le soutien, non seulement de la Chine,- mais de la Thaïlande, des États-Unis et de l'ONU (le Viet Nâm ayant pour sa part l'appui des Russes). La paix ne reviendra qu'en 1991, avec la signature des accords de Paris, plaçant le Cambodge sous l'autorité de l'ONU en attendant l'organisation d'élections libres.
Quant à Pol Pot, responsable de l'assassinat de l'ancien ministre communiste de la Défense, Son Sen en 1997, il sera arrêté par l'un des plus cruels dirigeants khmers rouges, Ta Mok, dit « le boucher ». Condamné à la prison à perpétuité, il mourra d'une crise cardiaque - dit-on - le 15 avril 1998.
Jean-Pierre Nomen monde & vie . 16 juillet 2011

mercredi 17 août 2011

Soljenitsyne, au nom des droits de l’âme


Le Figaro Magazine - 22/10/2010
 L'écrivain russe n'a pas toujours été compris en Occident. En résistant au communisme, puis en pourfendant aussi le consumérisme libéral, ce prophète luttait contre toutes les formes de déracinement.
 Quand il est mort, le 3 août 2008, sa disparition a suscité une émotion bien discrète. Hors le président du conseil général de la Vendée, Philippe de Villiers, aucun représentant de la France officielle ne se rendra à Moscou pour ses obsèques : à Paris, Alexandre Soljenitsyne n'était plus à la mode.
Quel contraste avec sa gloire des années 60, quand ses romans le menaient au prix Nobel de littérature ! Deux livres remettent aujourd'hui en perspective la vie et l'œuvre de Soljenitsyne. Tout juste parue, la biographie de Lioudmila Saraskina, une historienne russe de la littérature, est un ouvrage exhaustif, fourmillant de détails inédits, puisque l'auteur a eu accès aux archives de l'écrivain (1). Ceux qui estiment que trop de détails tue l'intérêt trouveront leur bonheur avec le livre de Véronique Hallereau, une Française qui a enseigné en Russie. Son essai, publié au printemps dernier, constitue un portrait intellectuel et littéraire de Soljenitsyne (2).
Né en 1918 dans le Caucase, orphelin d'un père qui était un modeste paysan, le futur romancier est baptisé, mais il sera membre des jeunesses communistes, comme le voulait la société soviétique. À Rostov-sur-le-Don, après le lycée, il effectue des études supérieures en mathématiques et en physique, y ajoutant une formation en histoire, en littérature et en philosophie. En 1941, lors de l'attaque allemande contre l'URSS, il est mobilisé comme simple soldat, mais accédera au grade de capitaine. En 1945, son existence bascule : après avoir critiqué Staline dans une lettre, il est arrêté et condamné à huit ans de travaux forcés. Ayant purgé sa peine en 1953, il subit ensuite la relégation au Kazakhstan, où il se bat victorieusement contre un cancer.
Réhabilité à la faveur de la déstalinisation de 1956, il revient en Russie. En 1962, avec l'aval de Khrouchtchev, il publie Une journée d'Ivan Denissovitch, une glaçante description de la condition d'un prisonnier du goulag. En 1964, cependant, Brejnev, un dur du comité central, accède au pouvoir suprême : l'activité littéraire de Soljenitsyne se déroulera désormais sous surveillance. En 1965, une partie de ses archives est saisie par le KGB. En 1967, il proteste contre la censure dans un message adressé au Congrès des écrivains. En 1968, c'est à l'étranger qu'il fait paraître Le Premier Cercle et Le Pavillon des cancéreux. Exclu de l'Union des écrivains soviétiques, interdit de publication, il reçoit le prix Nobel de littérature en 1970, mais devra attendre quatre ans pour qu'il lui soit remis.
En 1973, il précipite la parution de L'Archipel du goulag, en russe, à Paris, après l'assassinat par la police de la dactylo qui détenait une copie du manuscrit. Traduit et publié à partir de 1974 en Occident, le livre déclenche un choc, car il met au jour ce que les anticommunistes seuls osaient rappeler : l'emprise du système concentrationnaire sur l'univers soviétique. Aux yeux d'une bonne part de la gauche française, Soljenitsyne devient suspect. En 1975, L'Unité, hebdomadaire du Parti socialiste, raille son « côté douteux de moujik des légendes ». Cette même année, Pivot lui consacre une émission spéciale d'« Apostrophes », au moment où Phnom Penh et Saïgon sont sur le point de tomber. Parce qu'il prédit un goulag indochinois, l'écrivain est accusé d'obsession anticommuniste. C'est à lui, on le sait, que l'histoire a tragiquement donné raison…
En 1974, il a été expulsé d'URSS et déchu de sa citoyenneté. Vingt années d'exil l'attendent : Allemagne, Suisse, États-Unis. Installé dans le Vermont, il poursuit son œuvre littéraire. Mais il se fait de nouveaux ennemis, et pas pour les mêmes raisons. C'est que, dans ses interventions publiques - relire son prodigieux Discours de Harvard (1978) -, Soljenitsyne stigmatise le matérialisme, le relativisme et le refus de la transcendance qui caractérisent l'époque. Refusant le communisme comme le consumérisme, ce prophète se fait le défenseur des droits de l'âme.
En 1991, perestroïka oblige, Gorbatchev lui restitue sa citoyenneté. En 1993, en Vendée, l'écrivain prononce un discours historique où il s'interroge sur la logique totalitaire qui est en germe dans toutes les révolutions. Il rencontre Jean-Paul II, avec qui il a beaucoup en commun. En 1994, enfin, il rentre en Russie, voyageant de l'est à l'ouest, en hommage aux victimes du goulag, ses frères. Retiré près de Moscou, il se consacre à l'écriture, achevant notamment La Roue rouge, cette immense fresque sur la révolution russe qu'il avait commencée à la fin des années 30 : cinquante ans de travail. En 2006 débute la publication de ses œuvres complètes en 30 volumes. En 2008, il est enterré au monastère de Donskoï, à quelques kilomètres de la capitale russe.
Comparable à Balzac pour l'ampleur de l'œuvre et à Dostoïevski pour l'inspiration spirituelle, Soljenitsyne est d'abord un immense écrivain. Un chrétien hanté par la course folle du monde moderne, ensuite, et un patriote russe, aussi, avide de voir son pays renaître après les épreuves du XXe siècle.
Il était, enfin, un combattant. « Alexandre Soljenitsyne n'a pas eu une vie, mais un destin », résume Véronique Hallereau. Dans sa biographie, Lioudmila Saraskina raconte que les fils de l'écrivain, interrogés sur ce qu'ils souhaitaient que leurs propres enfants retiennent de leur grand-père, signalaient « sa conviction que le destin d'un homme ne dépend ni des circonstances, ni du hasard, ni de la fatalité, mais au premier chef de son propre caractère ». Alexandre Soljenitsyne, ou l'école du courage.
(1) Alexandre Soljenitsyne, de Lioudmila Saraskina, traduit du russe par Marilyne Fellous, Fayard.
(2) Soljenitsyne, un destin, de Véronique Hallereau, L'œuvre éditions.

dimanche 28 novembre 2010

Les intellos les plus myopes du monde

Le Figaro Magazine - 29/10/2005
L’affaire Battisti, sur laquelle paraît un livre polémique, le confirme : nos penseurs continuent à voir le monde avec des oeillères.
La scène se passe au Théâtre de l’OEuvre, le 26 juin 2004. Le cas Battisti défraye alors la chronique. Cet Italien est fixé en France depuis treize ans. S’étant fait un nom avec ses romans policiers, il est lié avec ce qu’il y a de plus à gauche dans le petit monde des lettres parisiennes. Mais il vient d’être rattrapé par son passé : ancien militant marxiste, il se trouve sous le coup d’une demande d’extradition que l’Italie a présentée pour deux crimes de sang qu’il a perpétrés au cours des années de plomb du terrorisme transalpin, et pour complicité dans deux autres assassinats. En 1981, alors qu’il était en prison, il avait été libéré par ses amis des PAC (Prolétaires armés pour le communisme). Sa cavale l’avait emmené jusqu’au Mexique, avant qu’il ne rejoigne la France où le pouvoir mitterrandien était réputé refuser les demandes d’extradition émanant de Rome. En 2004, son dossier ayant été relancé, l’écrivain - condamné à la prison à vie - est à nouveau réclamé par la justice de son pays. Du côté de Saint-Germain-des-Prés, c’est le branle-bas de combat : il faut sauver le soldat Battisti, généreux combattant anticapitaliste.
Au Théâtre de l’OEuvre, donc, un lieu pourtant habitué à toutes sortes de spectacles, la comédie jouée ce soir de juin 2004 vaut le détour. Sous une photo géante du héros, et sous le slogan « Résistances », Fred Vargas, Philippe Sollers et Bernard-Henri Lévy se succèdent à la tribune afin de proclamer leur solidarité avec Cesare Battisti. Mais il n’y a pas que des écrivains : Guy Bedos, Lio, Jacques Higelin, Miou-Miou et Georges Moustaki sont là aussi. Tandis que les orateurs stigmatisent le système pénal italien et ses lois « scélérates », les chanteurs, dans une ambiance Sorbonne-Mai 68, entonnent le grand air de la « révolution permanente ».
Guillaume Perrault, un journaliste du Figaro, raconte l’épisode dans un livre à paraître le 3 novembre (*). De son enquête, il ressort que ceux qui se sont engagés derrière Battisti l’ont fait parce qu’ils se sont « sentis mis en cause personnellement ». « La plupart de ses défenseurs, remarque l’auteur, étaient prêts à cautionner tous les mensonges pour préserver leurs croyances et leurs souvenirs. La génération Battisti existe : ses membres ont “fait Mai 68″, sont aujourd’hui aux commandes - dans les milieux intellectuels, les médias, la politique -, et ils ne voulaient pas savoir. »
Ils ne voulaient pas savoir. Ces oeillères, le travail de Perrault apporte les preuves de leur existence. Et permet de ranger l’affaire Battisti parmi les grands moments où des intellectuels français, saisis par le prurit révolutionnaire, ont manifesté leur aveuglement face à la réalité. Depuis les années d’après-guerre où, comme un serpent fascine sa proie, la toute-puissance du Parti communiste fascinait la rive gauche, elle est longue la liste de ces manifestations d’hystérie collective où l’on a vu les mêmes méthodes se mettre en branle. Une campagne étant d’abord lancée afin de faire aboutir telle ou telle revendication, un bouc émissaire est désigné parmi les institutions : l’État, la police, la justice, l’armée, le patronat, etc. Pendant que les opposants éventuels - assimilés aux pires figures du mal, selon la technique de la reductio ad hitlerum analysée par Leo Strauss - sont délégitimés et voués à la vindicte générale, les défilés et les pétitions se succèdent. But : intimider l’opinion, impressionner le pouvoir. Quand l’autorité politique est forte, elle tient le coup. Quand elle est faible, elle cède devant l’assaut conjugué des marcheurs de la Bastille à la Nation et des pétitionnaires du VIe arrondissement.
En vertu du « sinistrisme immanent » naguère analysé par Albert Thibaudet, ce mécanisme est typique du tropisme à gauche de la vie politique française. Le phénomène connaît cependant des variables, qui tiennent à l’idéologie dominante du moment. La fin des années 40 et les années 50, on l’a dit plus haut, sont sous influence communiste. C’est l’époque où Aragon chante les louanges de Staline et où Emmanuel Mounier affirme que « l’anticommunisme est la force de cristallisation nécessaire et suffisante d’une reprise du fascisme ». Pendant les années 60, l’heure est à l’anticolonialisme. « Abattre un Européen, écrit Jean-Paul Sartre, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé. »
Viennent Mai 68 et ses suites immédiates, où l’on entend ou lit un nombre incalculable de sottises. « Le fascisme d’aujourd’hui ne signifie plus la prise du ministère de l’Intérieur par des groupes d’extrême droite, mais la prise de la France par le ministère de l’Intérieur » : cette phrase de 1971 est signée d’André Glucksmann (qui ne tient plus le même discours). Dans une atmosphère fiévreuse et enfumée par le cannabis, Saint-Germain-des-Prés guette la révolution qui viendra du tiers-monde. Quelques années après la Révolution culturelle (5 millions de morts), Sollers assure que la Chine de Mao représente « espoir et confirmation pour les révolutionnaires du monde entier ». En 1975, quand les Khmers rouges évacuent de force la population de Phnom Penh, Jean Lacouture y voit une « audacieuse transfusion de peuple ».
Mais au début des années 80, les désillusions sont cruelles : le socialisme ayant partout apporté dictature ou pauvreté, les intellectuels de gauche se replient vers une sorte de protestation morale qui érige les droits de l’homme en critère absolu de jugement politique. C’est le temps de l’antiracisme triomphant, où il convient de s’afficher dans les cocktails en ayant épinglé sur son vêtement la petite main jaune des amis de Harlem Désir. « Tout ce qui est terroir, bourrées, binious, bref franchouillard ou cocardier, nous est étranger, voire odieux », clament Pierre Bergé, Georges-Marc Benamou et Bernard-Henri Lévy, dans le premier numéro de Globe, en 1985. Dix ans plus tard, le gouvernement de Jacques Chirac tente de prendre des mesures - pourtant timides - destinées à juguler l’immigration illégale. En 1996, lors de l’évacuation des clandestins enfermés dans l’église Saint-Bernard, Léon Schwartzenberg soutient que « les camions stationnés devant l’église rappellent ceux qui partaient pour les camps de concentration ». C’est également à cette époque que Robert Badinter dénonce la « lepénisation des esprits », expression qui permet de diaboliser n’importe qui.
Concernant les guerres qui déchirent le monde, que ce soit dans les Balkans, en Afrique ou en Orient, c’est encore au nom de la morale que certains déterminent leurs jugements. Reste à savoir si les droits de l’homme font une politique extérieure, et si l’antibushisme suffit à concevoir une géopolitique cohérente.
Le multiculturalisme et le différentialisme post-soixante-huitards ont aussi conduit certains à nier qu’il pût exister un danger islamiste. « Ses positions méritent d’être débattues, explique en 2003 Michel Tubiana, le président de la Ligue des droits de l’homme, mais Tariq Ramadan avait tout à fait sa place au Forum social européen. » Le leader fondamentaliste et José Bové venaient de se donner l’accolade à Paris. L’« altermondialisme », nébuleuse apparue avec les années 2000, non contente d’ouvrir des passerelles avec l’islamisme, recycle les thèmes qui furent ceux, il y a trente ans, du gauchisme, du pacifisme, de l’écologisme ou du féminisme. « Un vrai Mai 68 à l’échelle mondiale », se réjouit Bernard Kouchner.
En décembre 1995, la grande grève des cheminots illustrait le renouveau de l’extrême gauche. Les professionnels de la pétition ressortirent leur stylo : « Nous nous reconnaissons pleinement dans ce mouvement qui n’a rien d’une défense des intérêts particuliers. En se battant pour leurs droits sociaux, les grévistes se battent pour l’égalité des droits de toutes et de tous : femmes et hommes, jeunes et vieux, chômeurs et salariés, salariés du public et salariés du privé, immigrés et Français. » Parmi les signataires de ce texte, on relevait le nom de Pierre Bourdieu. Mort en 2002, ce sociologue atrabilaire, néo-théoricien de la lutte des classes, a laissé des disciples. A Paris, il est toujours des idéologues qui cherchent à plier la vie intellectuelle et politique à leurs désirs. Le combat pour la liberté de l’esprit n’est donc pas - et ne sera sans doute jamais - terminé.
* Guillaume Perrault, Génération Battisti, Plon.

vendredi 5 novembre 2010

Les « droits de l’homme» au Vietnam : une machine de guerre contre l’Église

L'Église catholique au Vietnam est, depuis 1954 au nord, depuis 1975 au sud, une Église persécutée. La persécution prend diverses formes : des camps de rééducation (qui existent toujours) ; des restrictions draconiennes, étouffantes, pour la presse et l'édition catholiques ; des quotas imposés pour les admissions au séminaire et dans les ordinations ; un contrôle idéologique des nominations épiscopales, et aussi des limitations et restrictions imposées au culte catholique dans ses manifestations extérieures : processions, pèlerinages, enterrements.
Cette persécution peut prendre des formes violentes. Églises d'Asie (EDA), le bulletin de l'agence d'information des Missions Étrangères de Paris, nous apprend qu'un fidèle de la paroisse de Côn Dàu, est mort le 13 juillet dernier, après avoir été matraqué par les forces de police. Ce catholique, Nguyên Nam, jeune père de famille, avait fait partie, le 4 mai précédent, du service d'organisation d'un cortège funéraire qui avait donné lieu à de graves incidents. La police avait cherché à interdire l'entrée du cimetière au cortège funéraire, il s'en était suivi un affrontement violent et des dizaines d'arrestations.
Le conflit entre les autorités et la paroisse de Côn Dàu est ancien. Il a pour origine un projet immobilier de la municipalité qui a décrété zone constructible un vaste espace - plus de 100 ha au total - pour lequel des investisseurs étrangers se sont déjà portés acquéreurs. La zone convoitée comprend l'église de Côn Dàu et son cimetière, qui seraient rasés, et aussi des habitations et des terres cultivées. Les résidents de l'endroit ne veulent pas être expulsés.
Autre conflit récent : celui qui a opposé l'archevêque de Hanoï, Mgr Joseph Ngo Quang Kiet, et le gouvernement. L'archevêque, défenseur des libertés de l'Église, a dû démissionner, officiellement pour raisons de santé - il n'a que 58 ans. Il a été remplacé par un autre évêque, considéré comme plus conciliant à l'égard du régime. L'historien italien Sandra Magister, sur son site Chiesa.espresso, rapporte le fait suivant, très significatif : « Dans sa “Lettre d'adieu” au diocèse de Hanoï, qu'il a quitté le 12 mai, [Mgr] Kiet précisait qu'il avait renoncé au diocèse “pour le plus grand bien de l'Église et, plus concrètement, pour celui de notre diocèse de Hanoi”. Dans le même texte, l'archevêque démissionnaire rappelle qu'il a vécu des “moments de tempête” où “notre vie était menacée”, Et il considère son départ comme “conforme à la volonté de Dieu”, sûr que “ce sera un bien pour moi et pour vous”. Mais - et le fait mérite d'être souligné - dans sa lettre, Kiet ne fait aucunement allusion aux raisons de santé communément avancées pour expliquer qu'il ait renoncé à diriger un diocèse aussi important que celui de Hanoï. »
La persécution de l'Église catholique par les régimes communistes trouve sa justification dans la théorie marxiste selon laquelle la religion est l'« opium du peuple », une « superstructure » qu'il faut éliminer pour pouvoir véritablement changer la société. La religion fait partie des aliénations à combattre et à éradiquer.
La tartufferie des droits de l'homme
Mais les autorités vietnamiennes se rendent compte que cette dialectique, brutale, ne suffit plus pour légitimer leurs. actions contre l'Église. À Hanoï, une nouvelle revue officielle vient de paraître, à l'initiative du gouvernement vietnamien. C'est un magazine qui s'intitule Les Droits de l'homme du Vietnam. Le premier numéro est paru le 14 juillet dernier. Le vice-Premier ministre du Vietnam, Pham Gia Khiem, membre du Bureau politique du Parti communiste Vietnamien (PCV), a fait savoir que cette nouvelle publication avait pour but de contrecarrer les « forces hostiles [qui] ne cessent de profiter des questions de démocratie, de droits de l'homme, de religion ou de nationalité pour calomnier, dénaturer et s'immiscer dans les affaires du pays ».
Un autre dignitaire du régime, le général Nguyên Van Huong, membre du Comité central du PCV et secrétaire d'État au ministère de la Sécurité publique, trace, dans le n° 1 de la revue indiquée, la ligne idéologique. Au Vietnam, écrit-il, « le peuple jouit d'une totale liberté de croyance et de religion ».
Mais il ne s'agit pas de n'importe quelle religion. La « religion authentique », écrit le général, est celle qui apprend aux hommes « la véritable solidarité » et les « droits du peuple ».
Autant dire que la religion catholique ne peut être acceptée que si elle est soumise aux impératifs et objectifs du Parti communiste vietnamien. Le secrétaire d'État écrit à propos de la liberté religieuse : « nous empêchons que des intrigants l'utilisent à des fins politiques pour saboter l'union nationale ».
Les 6 millions de catholiques vietnamiens sont prévenus : au nom des droits de l'homme, et de l'« union nationale », le gouvernement communiste continuera à les contrôler, à les limiter dans l'exercice de leur culte et à les persécuter.
Yves Chiron Present du 14 août 2010