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mercredi 17 décembre 2025

Célébrations du 6 juin 1944 : entre mémoire sélective et culture de l’oubli

 

Un petit texte écrit il y a quelques années, mais c’est intemporel…

Alors que le monde politico-médiatique bourgeois occidental célèbre aujourd’hui en grandes pompes le 70ème anniversaire du débarquement américain en Normandie, il n’est pas superflu de rappeler que cette offensive ne fût pas la bataille la plus décisive de cette époque, et surtout de souligner ce qui se cachait réellement derrière ce déploiement de forces de dernière minute. Pour comprendre tout cela, il est nécessaire de remonter quelques années en arrière.

Au lendemain même du déclenchement de la guerre d’extermination menée par l’impérialisme allemand contre l’Union Soviétique, un sénateur américain influent prénommé Harry S. Truman, qui allait accéder à la présidence américaine à la mort de Roosevelt en 1945, déclara sans ambages :

« Si nous voyons l’Allemagne gagner, nous devrions aider la Russie et, si la Russie est en train de gagner, nous devrions aider l’Allemagne, pour que le plus grand nombre possible périsse des deux côtés ».1

Une ligne réaffirmée à la veille de l’attaque japonaise de Pearl Harbour, au début du mois de décembre 1941, par le Chicago Tribune qui estimait que le scénario idéal pour la civilisation (américaine) serait de voir les deux belligérants « se détruire l’un l’autre ». Après avoir soumis une grande partie de l’Europe occidentale, l’impérialisme allemand représentait en effet le concurrent le plus dangereux. Quant-à l’URSS, phare du socialisme et de la révolution mondiale, patrie des exploités du monde entier, elle représentait la promesse de l’extinction du capitalisme et donc une menace mortelle pour l’ensemble des pays bourgeois.

Au sein de la grande bourgeoisie américaine, ces paroles n’étaient pas une simple vue de l’esprit : l’impérialisme américain rêvait de tirer les marrons du feu de la lutte à mort que se livraient le fascisme et le socialisme sur le Front de l’Est. Peu importe qui gagnerait, il s’agirait de les aider à s’épuiser mutuellement au maximum, suffisamment en tout cas pour que l’impérialisme américain puisse ensuite se soumettre (ou liquider) le « vainqueur »… Mais en attendant, la guerre en Europe représentait déjà une juteuse affaire qui avait sorti du marasme économique l’impérialisme américain et résorbé son chômage infiniment plus efficacement que le New Deal

C’est ainsi que l’impérialisme américain aida à sa manière chacun des deux belligérants, recueillant au passage des profits sonnants et trébuchants. A l’instar de l’impérialisme britannique, quoique dans des proportions qui n’excédèrent jamais 5 % de sa production de guerre, l’URSS bénéficia de la loi prêt-bail. Cette aide matérielle américaine ne devint significative qu’en 1942, c’est-à-dire après que l’URSS ait eu à affronter et seule le choc de l’invasion allemande et à la stopper nette aux portes de Moscou et de Léningrad. Même à partir de 1942, cette aide matérielle américaine (essentiellement logistique) fût une bien maigre compensation à l’ouverture d’un second Front en Europe de l’Ouest, que demandait avec insistance l’Union Soviétique pour ne plus avoir à affronter seule l’impérialisme allemand. Pourtant promise par Roosevelt avant la fin de l’année 1942, l’ouverture de ce second Front sera reporté deux ans durant… et permit effectivement d’épuiser au maximum les deux belligérants principaux pendant que l’impérialisme américain préféraient chasser les quelques troupes italo-allemandes d’Afrique du Nord (novembre 1942) pour prendre le contrôle de cette région riche en pétrole, puis en Sicile (juillet 1943) pour éviter que la chute imminente du Duce ne laisse à terme le champ libre aux communistes…

Jusqu’en 1943, l’impérialisme allemand concentra ainsi habituellement autour de 260 divisions sur le Front de l’Est, contre au maximum une petite vingtaine sur les Fronts secondaires ouverts par les troupes anglo-américaines…

Quant à l’impérialisme allemand, outre le fait qu’il pût concentrer l’essentiel de ses forces sur le Front de l’Est, il bénéficia très tôt des exportations américaines de produits pétroliers (transitant notamment via l’Espagne franquiste), ainsi que de la production de guerre des filiales allemandes d’IBM, ITT, Ford et General Motors, même après la déclaration de guerre de l’Allemagne nazie à l’égard des USA. Ainsi, la part américaine dans les importations allemandes d’huile à moteurs passa de 44 à 94 % entre juillet et septembre 1941. Comme le soulignent les historiens consciencieux :

« Les chars allemands n’auraient jamais pu atteindre la banlieue de Moscou sans les produits pétroliers fournis par les trusts américains. En fait, selon Tobias Jersak, un historien allemand expert dans la question des livraisons américaines de pétrole à l’Allemagne nazie, ni l’attaque allemande contre l’Union soviétique ni les autres grandes opérations militaires de l’Allemagne en 1940 et 1941 n’auraient été possibles sans les  produits pétroliers provenant des États-Unis ».2

En dépit de la politique de double-jeu et des calculs intéressés permanents de l’impérialisme américain, l’Union Soviétique tînt bon. Ses peuples surmontèrent avec abnégation les innombrables sacrifices et souffrances imposées par l’occupation fasciste. Dans ces épreuves, on doit noter deux tournants majeurs dont témoignent les cartes ci-après.3

Le premier tournant est constitué par la bataille de Moscou (décembre 1941). Au cours de cette première vaste contre-offensive soviétique, l’ennemi fût rejeté loin de la Capitale. A l’Etat-major allemand, certains comprirent déjà que la guerre ne pourrait plus être gagnée. Cette première grande victoire de l’Armée Rouge démontra que l’impérialisme allemand n’avait non seulement rien d’invincible, mais n’avait également plus la force de poursuivre l’offensive sur toute la longueur du Front.

Il faut dire qu’à la fin de l’année 1941, la baisse de la production industrielle soviétique induite par l’évacuation des usines plus à l’est avait pris fin et la réorganisation de la production avançait rapidement. Les usines soviétiques qui avaient produit moins de 280 chars moyens et lourds en octobre 1941 (contre 480 en juillet 1941), en produisirent ainsi 520 en décembre 1941 et plus de 1 300 en mai 1942 ! Alors qu’en 1941, l’URSS produisit un peu moins de 4 900 chars (dont 58 % de chars moyens et lourds), elle en produisit 24 500 en 1942 (dont 62 % de chars moyens et lourds), et 19 800 en 1943 (dont 83 % de chars moyens et lourds).

Le deuxième tournant majeur du conflit fût la bataille de Stalingrad. Au cours de l’été 1942, l’impérialisme allemand concentra ses forces sur le Caucase et Stalingrad, l’objectif était autant un choc psychologique et symbolique (la prise de la puissante ville industrielle qui portait le nom honni du dirigeant de l’URSS), que militaire (conquérir les champs pétrolifères de la région de Grozny, vitaux pour assurer sur le long terme l’approvisionnement de la Wehrmacht).

Au cours de cette bataille acharnée de Stalingrad qui dura six mois, la Wehrmacht et l’Armée Rouge mobilisèrent chacune plus d’un million d’hommes. Alors que la Wehrmacht avait pénétré profondément dans la ville, son encerclement par l’Armée Rouge (en novembre 1942) se solda par 300 000 soldats allemands pris dans un piège dont ils ne parviendront pas à se libérer.

A ce moment là, il était devenu évident pour les milieux impérialistes américains que c’est l’URSS qui l’emporterait. La Wehrmacht ne parvint jamais à se remettre de ces pertes, échouant à mener de nouvelles offensives. Bien équipée et aguerrie au combat, l’Armée Rouge conserva l’avantage tout le reste du conflit. Ceci détermina sans aucun doute l’impérialisme américain à en faire le moins possible sur le théâtre européen, conformément à la doctrine énoncée par Truman. La contribution soviétique dans l’écrasement des troupes nazies était alors publiquement reconnue et saluée comme décisive par les plus hauts représentants des nations impérialistes « alliées ».

« … l’ampleur et la grandeur de l’effort (russe) s’inscrivent comme les plus grands faits militaires de toute l’Histoire »4, déclarait ainsi lucidement le général américain Douglas MacArthur à un moment où l’Armée Rouge n’avait pourtant encore fait que mettre un coup d’arrêt aux vastes offensives de la Wehrmacht.

Comme on le voit, la contre-offensive soviétique de Koursk (été 1943), suivie immédiatement de la seconde bataille de Smolensk et de la bataille du Dniepr, forcèrent la Wehrmacht à reculer en profondeur et à battre en retraite sur un large front, une tendance inexorable qui se confirma au début de l’année 1944.

Ci-contre : Production de chars T-34 (76) dans l’usine de char « Kirov » de Tcheliabinsk (1943).

Située à plus d’un millier de kilomètres à l’est de Moscou, cette ville était l’un des nouveaux grands centres industriels qui avaient surgi au cours de l’industrialisation socialiste. Elle vit sa population quadrupler durant la période 1926-1939, date à laquelle elle approchait 300 000 habitants. Souvent surnommée « tankograd » par les Soviétiques, ses usines livrèrent à l’Armée Rouge plus de 7 200 chars lourds KV et JS ainsi que plus de 5 000 chars moyens T-34 (76), sans oublier de grandes quantités d’autres armements.

A titre de comparaison, l’impérialisme allemand ne produisit qu’à peine plus de 1 800 chars Tigre I et II de 1942 à 1945 et 6 000 chars moyens Panthers (à partir de 1943), le seul surclassant le T-34 en termes d’armement et de blindage. Conçu en 1940, le T-34 (76) surclassait les chars moyens allemands (Panzer III et IV) en termes de blindage, de vitesse, d’armement et de qualités tout-terrain. Le T-34 fût produit à plus de 50 000 exemplaires au cours du conflit dans ses différentes variantes. Ses qualités lui valurent le qualificatif de « meilleur char du monde » par le général allemand Ewald Von Kleist.

 

Ainsi, de toute évidence, l’impérialisme américain profita de conditions (très) favorables pour le déclenchement de l’opération Overlord. Incapable de résister à la pression des offensives soviétiques, la Wehrmacht voyait régulièrement ses effectifs être saignés à blanc. Alors que durant les années 1941-1943 ses effectifs oscillaient autour de 3,9 millions d’hommes, ils n’étaient plus que de 3,4 millions d’hommes en juin 1944 et de 2,3 millions d’hommes en janvier 1945.

Surtout, même après le débarquement en Normandie, l’impérialisme allemand conservait l’essentiel de ses effectifs militaires sur le Front de l’Est (60 % en janvier 1945) qui resta donc le Front décisif sur lequel l’Allemagne nazie enregistrait ses plus lourdes pertes, comme en témoigne l’infographie ci-contre.

C’est ainsi dans les combats contre l’Armée Rouge que l’Allemagne enregistra plus des trois quarts de ses soldats tués au combat en 1945. Sur l’ensemble de la Guerre, ce sont pas moins de 88 % des 4,9 millions de soldats allemands tués au cours des combats qui le furent sur le Front de l’Est.

Même si l’on considère exclusivement le milieu de l’année 1944, il est impossible de considérer sérieusement l’opération Overlord comme la plus grande opération militaire de cette période. Le 22 juin 1944, l’Armée Rouge commémora à sa manière le troisième anniversaire de l’opération Barbarossa avortée en déclenchant l’opération Bagration qui visait à libérer les territoires de Biélorussie et des Etats Baltes.

Une vaste offensive soviétique était alors attendue par l’Etat-major allemand, mais plus au sud via la Pologne, afin de marcher au plus vite vers Berlin. Du côté soviétique, le transfert des troupes et du matériel qui précéda le lancement de cette opération s’opéra dans la plus grande discrétion (de nuit, à couvert, et tous feux éteints). Au cours de cette bataille décisive, l’URSS mobilisa plus de 2,3 millions d’hommes, 24 000 canons, ainsi que plus de 4 000 blindés et 6 000 avions. L’Armée Rouge surclassait alors de manière écrasante les forces allemandes qui disposaient de près de trois fois moins d’hommes et d’artillerie ainsi que de huit fois moins de blindés et d’aviation. Le résultat fût sans appel : près de 300 000 soldats allemands tués et 150 000 autres capturés, 3 groupes d’armées de la Wehrmacht complètement anéantis. En moins de deux mois, l’Armée Rouge avança jusqu’à plus de 400 km de profondeur sur un front large d’un millier de kilomètres. Au cours de la même période, l’offensive anglo-américaine en Normandie mobilisa au maximum 2 millions d’hommes. Ceux-ci faisaient face à moins de 400 000 soldats allemands dont seuls 50 000 furent tués et 200 000 autres furent faits prisonniers.

Aujourd’hui, la bourgeoisie internationale célèbre en grandes pompes son D-Day. Pour elle, le débarquement anglo-américain fût l’ultime chance de sauver les apparences et de ne pas perdre la face, en apportant une (bien modeste) contribution à l’effondrement final de l’impérialisme allemand. Si pour la bourgeoisie, c’est une « victoire », il ne peut s’agir que d’une victoire contre « l’allié » soviétique qui avait supporté les plus durs combats et affronté les troupes les plus aguerries et les mieux équipées de la Wehrmacht. Pour l’impérialisme américain, il était essentiel de sauver l’Europe de l’Ouest du péril rouge menaçant, de soutenir les cliques bourgeoises collaboratrices dont la légitimité avait été durement éprouvée alors même que les communistes avaient la plupart du temps joué un rôle moteur, voir dirigeant, dans la résistance armée contre l’occupant fasciste. Malgré une situation militaire très favorable pour les troupes anglo-américaines, ce fût l’Armée Rouge qui fit tomber Berlin et scella le sort de l’impérialisme allemand.

Le 17 juillet 1944, 57 000 soldats et officiers allemands faits prisonniers au cours de l’opération Bagration alors en cours défilent dans les rues de Moscou. Après leur passage, la voirie sera copieusement aspergée d’eau pour être « nettoyée »… Contrairement aux bruits répandus en occident, les prisonniers de guerre allemands furent plutôt bien traités au regard des crimes qu’ils avaient commis. Seuls 11 % de ces 3,3 millions d’hommes moururent au cours de leur détention. Le sort réservé aux prisonniers de guerre soviétiques ne fut pas le même : 69 % des 5,2 millions des soldats soviétiques capturés moururent dans les bagnes capitalistes allemands et ne revirent jamais le sol de leur patrie libérée…

Les travailleurs et les opprimés du monde entier, eux, n’ont pas à célébrer l’opération Overlord comme une « victoire ».

Les seules victoires qu’ils puissent célébrer, ce sont celles arrachées de haute lutte par les combattant héroïques de l’Union Soviétique, par ses troupes régulières comme par ses partisans qui versèrent sang et larmes, et dont le sacrifice et les souffrances sont en grande partie imputables aux grandes démocraties « occidentales » d’Amérique, de France et d’Angleterre qui firent tout leur possible dans les années 1935-1939 pour lancer la bête fasciste contre l’Union Soviétique.

Ce sont bien les peuples de l’Union Soviétique avec le PCUS(b) à leur tête qui infligèrent à la Wehrmacht les coups décisifs alors que les armées bourgeoises anglo-américaines attendaient patiemment que l’un des deux colosses vacille avant d’intervenir.

le sniper Roza Shanina (1944). Elle fût l’une des 400 000 femmes soviétiques à prendre les armes pour en découdre avec l’occupant fasciste.

Voilà les faits que la bourgeoisie cherche sans cesse à rayer de l’Histoire et c’est dans cette démarche que s’inscrivent les traditionnelles célébrations du débarquement américain en Normandie. Pourtant, même en célébrant la farouche résistance opposée au cours des sièges des grandes villes soviétiques comme Léningrad (assiégée deux ans et demi durant), au cours des offensives et des contre-offensives de Moscou, Stalingrad, Koursk ou de l’opération Bagration et de la bataille de Berlin, il est essentiel de ne pas oublier les lourds tributs ─ directs ou indirects ─, qu’eurent à payer les peuples de l’Union Soviétique.

C’est d’abord le sacrifice des vies de 10 millions de militaires (dont 7 millions morts au combat), de près d’un demi-million de partisans et d’une quinzaine de millions de civils, morts pour la plupart des suites des terribles conditions de vie que leur imposèrent l’invasion nazie (bombardements, famines, maladies). Ce sont ensuite des destructions matérielles sans précédent : plus de 1 700 villes et 70 000 villages et hameaux détruits partiellement ou en totalité par l’occupant, avec à la clef 25 millions de sans-abris ; des dizaines de milliers d’écoles et d’hôpitaux détruits, des dizaines de milliers de kolkhozes et d’établissements industriels ayant subi le même sort, des dizaines de millions de têtes de bétail perdues. Voilà quelques-uns des lourds tributs directs payés. Quant aux tributs indirects ─ encore plus lourds ─, on peut les résumer comme suit : plus d’une décennie davantage occupée à préparer, mener et panser les plaies d’une guerre d’extermination au lieu de poursuivre la marche en avant de la société socialiste, facteur décisif de la révolution socialiste mondiale ; la perte d’un capital humain  irremplaçable : la vie de millions de soviétiques parmi les plus dévoués à la cause du communisme ; la mise en sommeil des mécanismes de contrôle populaire et de la vie normale du PCUS(b), c’est-à-dire autant d’éléments capitaux qui rendirent possible le triomphe de la contre-révolution bourgeoise-révisionniste au cours de la première décennie d’après-guerre. Quant aux répercussions mondiales de cette contre-révolution, il est superflu de s’étendre longuement dessus tant elles se font encore sentir aujourd’hui par la complète dégénérescence du mouvement communiste international et le non moins complet désarmement du prolétariat international et sa totale soumission au démocratisme et au réformisme bourgeois.

Aujourd’hui, les communistes ne peuvent célébrer qu’une chose : l’esprit combatif qui animait les valeureux défenseurs de l’Union Soviétique, et prendre exemple sur lui dans les luttes contemporaines pour la renaissance du mouvement communiste international, préalable nécessaire à l’abolition de l’esclavage salarié.

Vincent Gouysse, pour l’OCF, le 06/06/2014

Notes :

1 Jacques R. Pauwels, Le mythe de la bonne guerre – Les Etats-Unis et la Deuxième Guerre mondiale, Editions Aden (2005), p. 77 ─ La vidéo d’une conférence de présentation de ce livre remarquable se trouve sur notre site internet www.marxisme.fr •

2 Ibidem, p. 79 •

3 L’ensemble des cartes ainsi que l’infographie relative aux pertes militaires proviennent du très documenté dossier Eastern Front (World War II) – Source : en.wikipedia.org •

4 Why we fight – The battle of Russia, USA (1943) – Ce film documentaire américain d’époque est disponible sur notre site internet en téléchargement.

mercredi 10 décembre 2025

L’enjeu de la bataille de Bretton Woods en 1944 : leçons pour aujourd’hui

 

Poutine appelle à l’élaboration d’un nouveau système financier international

Alors que le monde d’aujourd’hui vacille au bord d’un effondrement financier plus important que ce que le monde a connu à Weimar en 1923, ou pendant la Grande Dépression de 1929, les dirigeants de la Russie et de la Chine ont entamé une discussion sérieuse sur les termes du nouveau système qui doit inévitablement remplacer l’ordre néolibéral en voie de disparition. Plus récemment, Vladimir Poutine a relancé son appel du 16 janvier 2020 pour une nouvelle conférence économique d’urgence afin de faire face à la catastrophe imminente dans le cadre d’une session publique avec les représentants des cinq puissances nucléaires du Conseil de sécurité des Nations Unies.

Alors que l’engagement de Poutine pour ce nouveau système repose sur des principes multipolaires de coopération et de respect des souverainetés nationales, l’oligarchie financière et les structures étatiques profondes plus larges infestant les nations occidentales, qui ont déclenché cette crise au cours de décennies de globalisation, ont appelé à leur propre version d’un nouveau système. Ce nouveau système, comme nous l’avons vu, promu par des entités comme la Banque d’Angleterre et les principaux technocrates au cours de l’année écoulée, est basé sur un système unipolaire anti-nation qui se présente généralement sous le nom de «Green New Deal». En d’autres termes, il s’agit d’un système dirigé par une élite technocratique gérant la diminution de la population mondiale grâce à la monétisation des pratiques de réduction du carbone sous un gouvernement mondial.

Peu importe comment vous le voyez, un nouveau système sera créé à partir des cendres de l’ordre mondial actuellement en train d’agoniser. La question est seulement : cela bénéficiera-t-il à l’oligarchie ou au peuple ?

Afin d’éclairer la prise de décision nécessaire à cette conférence d’urgence, il est utile de revoir la dernière conférence d’urgence de ce type, qui a défini les termes d’une architecture économique mondiale en juillet 1944, afin que les erreurs qui ont ensuite été commises par les forces anti-impérialistes ne soient pas renouvelées.

Qu’est-ce que Bretton Woods ?

Alors qu’il devenait évident que la guerre allait bientôt prendre fin, un combat majeur a éclaté lors d’une conférence de deux semaines à Bretton Woods, dans le New Hampshire, où des représentants de 44 nations se sont réunis pour établir les termes du nouveau système d’après-guerre. La question était : ce nouveau système sera-t-il régi par des principes impériaux britanniques similaires à ceux qui dominaient le monde avant le début de la guerre ou bien sera-t-il façonné par une communauté d’États-nations souverains ?

D’un côté, des personnalités ralliées à la vision du président américain Franklin Delano Roosevelt pour un ordre mondial anti-impérialiste se sont alignées derrière le champion de FDR, Harry Dexter White, tandis que les forces puissantes engagées à maintenir les structures de la dictature des banquiers – la Grande-Bretagne a toujours été essentiellement un empire banquier – se sont alignées derrière la figure de John Maynard Keynes.

Aparté

Vous pensez peut-être « Attendez ! FDR et son New Deal n’étaient-il pas fondés sur les théories de Keynes ? » Comment Keynes aurait-il pu représenter une force opposée au système de FDR si tel est le cas ? Ce paradoxe n’existe, dans l’esprit de nombreuses personnes aujourd’hui, qu’en raison du succès de l’armada d’historiens révisionnistes de la Fabian Society et du Round Table Movement, qui ont constamment soutenu un récit mensonger de l’histoire, pour faire croire aux générations futures essayant d’apprendre des erreurs passées, que les personnages comme FDR qui s’opposaient à l’empire suivaient en réalité eux-mêmes les principes impériaux. Un autre exemple de ce tour de passe-passe peut être vu par le grand nombre de personnes qui se pensent sincèrement informées et croient pourtant que la révolution américaine de 1776 a été conduite par la pensée philosophique impériale britannique issue d’Adam Smith, Bentham et John Locke.

John Maynard Keynes était l’un des principaux leaders de la Fabian Society et trésorier de la British Eugenics Association – qui a servi de modèle aux protocoles eugéniques d’Hitler avant et pendant la guerre.

Au cours de la conférence de Bretton Woods, Keynes a fortement insisté pour que le nouveau système soit fondé sur une monnaie mondiale entièrement contrôlée par la Banque d’Angleterre, monnaie connue sous le nom de Bancor. Il a proposé qu’une banque mondiale appelée Clearing Union soit contrôlée par la Banque d’Angleterre qui utiliserait le Bancor, échangeable avec les monnaies nationales, et servirait d’unité de compte pour mesurer les excédents ou les déficits commerciaux dans le cadre du mandat de maintenir «l’équilibre» mathématique du système.

Harry Dexter White, de son côté, a lutté sans relâche pour garder la ville de Londres hors du siège des pilotes de la finance mondiale et a plutôt défendu l’institution de la souveraineté nationale et des monnaies souveraines sur la base d’une croissance scientifique et technologique à long terme. Bien que White et FDR aient exigé que les dollars américains deviennent la monnaie de réserve dans le nouveau système mondial de taux de change fixes, cela n’a pas été fait pour créer un «nouvel empire américain» comme la plupart des analystes modernes l’ont supposé, mais a plutôt été conçu pour utiliser le statut américain de puissance mondiale productive la plus forte, pour assurer une stabilité anti-spéculative parmi les monnaies internationales qui manquaient totalement de stabilité au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

La bataille pour des taux de change fixes et les principes de «prix de parité» a été conçue, par FDR et White, strictement autour de la nécessité d’abolir les flux chaotiques des marchés non réglementés, engendrant la spéculation rampante sous le régime du libre-échange britannique en détruisant la capacité de penser et planifier le développement à long terme nécessaire pour moderniser les États-nations. Ce n’était pas une recherche de «l’équilibre mathématique» mais plutôt une volonté de «mettre fin à la pauvreté» grâce à une vraie croissance de l’économie physique des colonies qui gagneraient ainsi une véritable indépendance économique.

Des personnalités comme Henry Wallace, fidèle vice-président de FDR et candidat du 3e parti en 1948, le représentant William Wilkie, assistant républicain de FDR et négociateur du New Deal, et Dexter White ont tous insisté, à plusieurs reprises, sur le fait que les mécanismes de la Banque mondiale, du FMI et des Nations Unies devaient devenir les moteurs d’une internationalisation du New Deal qui avait sorti l’Amérique du cloaque en 1932, pour en faire, douze ans plus tard, une puissance manufacturière moderne et avancée. Tous ces adeptes du New Deal international étaient de fervents défenseurs du leadership américano-russo-chinois dans le monde de l’après-guerre, ce qui est un fait oublié, mais néanmoins d’une importance capitale.

Dans son livre de 1944, Our Job in the Pacific, Wallace a déclaré :

«Il est vital pour les États-Unis, il est vital pour la Chine et il est vital pour la Russie qu’il y ait des relations pacifiques et amicales entre la Chine et la Russie, la Chine et l’Amérique, et la Russie et l’Amérique. La Chine et la Russie se complètent sur le continent asiatique et les deux complètent la position de l’Amérique dans le Pacifique.»

Contredisant le mythe selon lequel FDR était un keynésien, l’assistante de FDR, Frances Perkins, a noté le contact entre les deux hommes en 1934 lorsque Roosevelt lui a dit :

«J’ai vu votre ami Keynes. Il m’a submergé de  chiffres. Il doit être mathématicien plutôt qu’économiste politique. »

En réponse, Keynes, qui essayait alors de récupérer le récit intellectuel du New Deal, a déclaré qu’il avait «supposé que le président était plus littéraire, économiquement parlant».

Dans son édition allemande de 1936 de sa General Theory of Employment, Interest and Money, Keynes écrivait :

«Car j’avoue qu’une grande partie du livre est illustrée et exposée principalement en référence aux conditions existantes dans les pays anglo-saxons. Néanmoins, la théorie de la production dans son ensemble, ce que le livre prétend fournir, est beaucoup plus facilement adaptée aux conditions d’un État totalitaire.»

Tandis que Keynes représentait «l’impérialisme doux» de la «gauche» de l’intelligentsia britannique, Churchill représentait l’impérialisme «pur et dur» et sans vergogne de l’Ancien empire, moins sophistiqué, qui préférait l’usage intensif de la force brute pour maîtriser les sauvages. Tous deux étaient aussi des racistes et des fascistes invétérés – Churchill a même parlé avec admiration des chemises noires de Mussolini – et tous deux incarnaient les pratiques les plus viles de l’impérialisme britannique.

Révision de la vision anti-colonialiste oubliée de FDR

La bataille de FDR contre Churchill sur la question de l’empire est mieux connue que ses divergences avec Keynes qu’il n’a rencontré qu’à quelques reprises. Cet affrontement bien documenté est mieux illustré dans le livre de son fils et assistant Elliot Roosevelt, As He Saw It (1946), qui cite son père :

«J’ai essayé de faire comprendre… que même si nous sommes alliés [de la Grande-Bretagne] et que nous voulons la victoire à leurs côtés, ils ne doivent jamais imaginer que nous y sommes juste pour les aider à conserver leur idée d’empire, archaïque et médiévale… J’espère qu’ils se rendent compte qu’ils ne sont pas des partenaires seniors ; que nous n’allons pas rester les bras croisés et regarder leur système freiner la croissance de tous les pays d’Asie et de la moitié des pays d’Europe.»

FDR a poursuivi :

«Le système colonial signifie la guerre. Exploiter les ressources de l’Inde, de la Birmanie, de Java ; enlever toutes les richesses de ces pays, mais n’y remettre jamais rien, comme l’éducation, un niveau de vie décent, des exigences minimales de santé. Tout ce que vous faites, c’est accumuler le genre de problèmes qui mènent à la guerre. Tout ce que vous faites, c’est nier la valeur de tout type de structure organisationnelle pour la paix avant même qu’elle ne commence.»

Écrivant de manière hystérique à Churchill, depuis Washington, le ministre britannique des Affaires étrangères Anthony Eden a déclaré que Roosevelt «envisage le démantèlement des empires britannique et néerlandais».

Malheureusement pour le monde, FDR mourut le 12 avril 1945. Un coup d’État au sein de l’establishment Démocrate, alors rempli de Fabians et Rhodes Scholars [disciples de Cecil Rhodes], s’étaient déjà assurés qu’Henry Wallace perdrait la vice-présidence de 1944 au profit du larbin anglophile de Wall Street, Harry Truman. Truman n’a pas tardé à balayer toutes les intentions de FDR, nettoyant les renseignements américains de tous les patriotes restants avec la fermeture de l’OSS et la création de la CIA, le lancement inutile et criminel de bombes nucléaires sur le Japon et l’établissement de relations spéciales anglo-américaines. L’adhésion de Truman au nouvel ordre mondial de Churchill a détruit la relation positive avec la Russie et la Chine que recherchaient FDR, White et Wallace, et bientôt l’Amérique était devenue l’idiot utile géant de la Grande-Bretagne.

La prise de contrôle de l’État profond moderne après 1945

FDR, avant sa mort, a averti son fils qu’il avait compris la prise de contrôle britannique de la politique étrangère américaine, mais ne pouvait toujours pas inverser ce programme. Son fils a raconté la perspicacité inquiète de son père :

«Vous n’imaginez pas le nombre de fois où les hommes du Département d’État ont essayé de me cacher des messages, les retarder, les retenir en quelque sorte, simplement parce que certains de ces diplomates de carrière, là-bas, ne sont pas d’accord avec ce qu’ils connaissent de mes idées. Ils devraient travailler pour Winston. En fait, la plupart du temps, ils le font [travailler pour Churchill]. Arrêtez de penser à eux : un certain nombre d’entre eux sont convaincus que la façon pour l’Amérique de mener sa politique étrangère est de comprendre ce que font les Britanniques, puis de les copier ! On m’a dit… il y a six ans, de nettoyer ce Département d’État. Il est comme le British Foreign Office…»

Avant d’être renvoyé du cabinet de Truman pour son plaidoyer en faveur de l’amitié américano-russe pendant la guerre froide, Wallace a évoqué «Le fascisme américain», connu depuis quelques années sous le nom d’État profond. Il a dit :

«Le fascisme de l’après-guerre poussera inévitablement de façon constante en faveur de l’impérialisme anglo-saxon et, finalement, à la guerre avec la Russie. Déjà, les fascistes américains parlent et écrivent sur ce conflit et l’utilisent comme excuse pour leurs haines internes et leurs intolérances envers certaines races, croyances et classes.»

Dans sa mission soviétique en Asie en 1946, Wallace a déclaré :

«Alors que le sang de nos garçons n’a pas encore séché sur le champ de bataille, ces ennemis de la paix tentent de jeter les bases de la troisième guerre mondiale. Ces gens ne doivent pas réussir leur immonde entreprise. Nous devons neutraliser leur poison en suivant la politique de Roosevelt et en cultivant l’amitié de la Russie dans la paix comme dans la guerre.»

En effet, c’est exactement ce qui s’est produit. Les trois années passées par Dexter White à la tête du Fonds monétaire international ont été assombries par des attaques constantes, le présentant comme une marionnette soviétique, qui le hanteront jusqu’au jour de sa mort en 1948 après une session d’enquête exténuante de la Chambre des représentants pour ses activités anti-américaines. White avait précédemment soutenu l’élection de son ami Wallace à la présidence, aux côtés de ses amis patriotes Paul Robeson et Albert Einstein.

Aujourd’hui, le monde a saisi une deuxième chance de raviver le rêve de FDR d’un monde anticolonialiste. Au XXIe siècle, ce grand rêve a pris la forme de la Nouvelle Route de la Soie, dirigée par la Russie et la Chine, et rejointe par un nombre croissant de nations aspirant à sortir de la cage invisible du colonialisme.

Si les pays occidentaux souhaitent survivre à l’effondrement imminent, ils feraient bien de répondre à l’appel de Poutine pour un nouveau système international, de rejoindre la Nouvelle Route de la Soie et de rejeter les technocrates keynésiens prônant un faux «New Bretton Woods» sous le masque d’un «Green New Deal».

Matthew Ehret

Source The Saker Blog

Traduit par jj, relu par Marcel pour le Saker Francophone

via:https://lesakerfrancophone.fr/lenjeu-de-la-bataille-de-bretton-woods-en-1944-lecons-pour-aujourdhui

https://reseauinternational.net/lenjeu-de-la-bataille-de-bretton-woods-en-1944-lecons-pour-aujourdhui/

lundi 24 novembre 2025

Américains, Anglais et Russes n’avaient pas pour objectif de libérer la France

 

Poutine s’est montré assez irrité de constater que les États-Unis de Donald Trump s’appropriaient tous les bénéfices de la victoire sur les « nazis », en 1945, lors des toutes récentes cérémonies commémoratives du 8 mai.

Il n’est pas question de minimiser le courage, la bravoure, l’abnégation des soldats de toutes les nationalités qui ont participé à la libération du territoire national et des dizaines de milliers qui sont tombés face à l’ennemi.

Il ne faut pas non plus passer sous silence que ce D-Day du 6 juin 1944 aurait sans doute connu une réussite bien plus difficile si, dès 1943, certaines actions ne s’étaient pas produites comme le débarquement en Sicile, en juillet et en septembre de cette même année, et le front russe, à l’est, qui occupait une grande partie de l’armée allemande à partir de Stalingrad.

Sans oublier non plus et également, en septembre 1943, la campagne d’Italie.

Enfin, que l’avance des troupes alliées aurait été moins rapide sans le débarquement en Provence des Corps francs de l’armée d’Afrique le 15 août 1944.

Rendons donc le vibrant et sincère hommage qui s’impose, et qui est dû, à tous ces soldats qui se sont battus et sont tombés pour libérer la France. Mais soyons conscients qu’ils ignoraient « tout » des objectifs supérieurs de ces politiciens stratèges qui les gouvernaient. Les États-Unis, l’URSS et l’Angleterre notre amie de toujours ! Quelle hypocrisie !

Je ne vais pas rappeler tout ce qui nous a opposés à cette nation depuis le Moyen Âge mais tout de même, faut-il oublier qu’au début de cette Seconde Guerre mondiale, Churchill a laissé 80 divisions françaises s’opposer pratiquement seules à l’armée allemande (il n’y avait que dix divisions anglaises sur le front et la presque totalité de ses régiments restaient cantonnés outre-Manche) dans le seul objectif qui était de préserver son île d’une probable invasion.

Souvenons-nous de Dunkerque !

Faut-il oublier aussi que les Américains ont laissé notre armée disparaître sous la poussée allemande sans intervenir et qu’il faudra attendre jusqu’en décembre 1941 (après l’agression japonaise de Pearl Harbor) pour voir apparaître les Yankees ! Avec une arrière-pensée financière et commerciale : celle de s’approprier l’Europe.

Rappelons-nous la conférence de Casablanca en janvier 1943 et les propositions de Roosevelt et Churchill à de Gaulle et Giraud concernant l’AMGOT : il s’agissait d’un organisme constitué par les USA pour former des administrateurs qui devaient diriger les pays européens, transformés dès leur libération en une fédération de plusieurs États, sous la responsabilité d’un gouverneur.

La libération de l’Europe était programmée dans cet objectif et seuls étaient au courant, d’un côté Churchill, partie prenante, et de l’autre Jean Monnet, notre représentant officiel auprès des autorités américaines. Celui qui a été baptisé « Le père de l’Europe ».

(Jean Monnet, né à Cognac et qui avait fait fortune justement en vendant des tonnes de cognac aux contrebandiers américains durant la prohibition, ce qui lui avait permis de créer la « Bancamérica » et, en même temps que l’Europe, de participer à la fondation de la SDN (Société des Nations).

Et, enfin, que les Russes sont restés les complices de l’Allemagne nazie jusqu’à l’automne 1941 où la folie des grandeurs d’Hitler l’a poussé à envahir l’URSS. Et, qu’ensuite, leur objectif était de parvenir les premiers jusqu’à Paris, avant les « alliés ».

Effectivement, les États-Unis et l’URSS avaient des raisons impérieuses et politiques d’envahir l’Europe, raisons qui n’avaient nullement pour objectif de libérer la France, ce dont ils se moquaient totalement.

Pour ces raisons, entre bien d’autres, l’armée française a été abandonnée et anéantie, ce qui a motivé la signature de l’armistice par le maréchal Philippe Pétain.

Quant à de Gaulle, à qui il a été souvent fait référence au cours de cette célébration, il n’a pu avoir qu’une participation psychologique à cette libération, derrière son micro londonien, car il a été considéré comme quantité négligeable par l’ensemble des alliés qui ne l’avaient même pas prévenu, ni de la date, ni du lieu de ce débarquement.

Rendons cependant l’hommage que mérite sa clairvoyance, dès la Libération, pour être le seul à s’être opposé au programme des États-Unis, sur leur mainmise programmée sur l’Europe.

Il a cependant eu une participation très active auprès des « Alliés » : Mers-el-Kebir, Dakar, la Syrie et, quelques années plus tard, l’Indochine puis, enfin, l’Algérie… mais ça, l’Histoire préfère l’oublier !

Ne l’a-t-il pas reconnu lors de ce dialogue avec Georges Pompidou, en mai 1968, alors qu’il hésitait, une nouvelle fois : « Mais, Pompidou, j’ai passé ma vie à faire tirer sur des Français ».

Manuel Gomez

(Plus de détails dans mon livre « J’accuse de Gaulle » – édition 2016)

https://ripostelaique.com/americains-anglais-et-russes-navaient-pas-pour-objectif-de-liberer-la-france.html

dimanche 2 février 2025

Camp américain de prisonniers allemands en 45/46 : L’étendue de la honte

 

par Karel Meissner

Près d’un million de prisonniers de guerre allemands ont trouvé la mort dans les camps des occupants alliés en 1945/46. Leur mort a été sciemment calculée. L’histoire de COMPACT «Les camps de la mort des Américains» revient sur ce meurtre de masse d’Allemands. En savoir plus ici.

Allemagne 1945 : parmi les premiers projets des Américains dans leur zone d’occupation figurait l’internement de personnes considérées comme «un danger pour les Alliés», selon la Counterintelligence Directive du 16 septembre 1944.

Des conclusions brutales

Dès la fin de la guerre, les autorités américaines avaient établi une liste dite «des personnes recherchées» contenant plus d’un million de noms. Cependant, seule une infime minorité de ces personnes étaient accusées de crimes, même de manière relativement concrète. La grande majorité avait été répertoriée uniquement en raison de leur fonction au sein de l’État ou de la Wehrmacht.

Au milieu de l’année 1945, près d’un quart de million de ces personnes étaient détenues dans ce que l’on appelle l’Automatic Arrest. Les conditions de détention étaient inhumaines, les tortures brutales, souvent mortelles, faisaient partie du quotidien du camp.

Les camps des prairies rhénanes des Américains, dans lesquels des dizaines de milliers de prisonniers de guerre allemands sont morts, à ciel ouvert et exposés aux intempéries, étaient particulièrement mal famés. Beaucoup d’entre eux mouraient de faim ou souffraient des agissements sadiques de leurs gardiens.

D’autres pertes

L’historien canadien James Bacque a documenté la mort massive de prisonniers de guerre allemands en 1945/46 dans les camps des forces américaines dans leur zone d’occupation, déguisée sous l’appellation lénifiante «Other Losses» («Autres pertes»). Ses conclusions sont documentées dans l’histoire de COMPACT «Les camps de la mort des Américains».

Des dizaines de milliers de prisonniers de guerre ont péri dans les camps des prairies rhénanes en 1945/46. Photo : Usis-Dite / Bridgeman Images

Bacque lui-même a été profondément bouleversé lorsqu’il a pris connaissance pour la première fois de ce crime de guerre. C’est à lui que nous devons la preuve que le général Dwight D. Eisenhower, qui haïssait les Allemands, a délibérément organisé et systématiquement dissimulé ce meurtre de masse qui reste impuni à ce jour. L’ampleur de l’horreur : près d’un million de soldats allemands ont été tués après la guerre alors qu’ils étaient prisonniers des Américains, mais aussi des Français.

L’historien a écrit sur le martyre des Allemands dans les camps des prairies du Rhin et dans d’autres établissements :

«Les causes de la mort ont été sciemment créées par des officiers de l’armée qui disposaient de suffisamment de nourriture et d’autres moyens pour maintenir les prisonniers en vie. Les organisations humanitaires qui tentaient d’aider les prisonniers dans les camps américains se voyaient refuser l’autorisation de le faire par l’armée. Tout cela a été caché à l’époque et ensuite dissimulé sous des mensonges».

Dans une interview de 2004, le Canadien a défendu ses chiffres de victimes, considérés comme surestimés par d’autres historiens :

«Aucun historien n’a jamais mis en doute le fait que plus de 1,5 million d’Allemands ont péri après 1945 en captivité chez les Alliés. Le débat portait uniquement sur les responsables de leur mort».

Et de poursuivre : «Les «historiens de cour» des deux côtés se sont mutuellement rejeté la faute pendant les décennies de la guerre froide. Après avoir étudié les dossiers à l’Est et à l’Ouest, j’en arrive à la conclusion qu’il y a eu environ un million de prisonniers de guerre allemands morts à l’Ouest et – cela peut vous surprendre – un demi-million à l’Est».

Dans l’histoire de COMPACT «Les camps de la mort des Américains», Bacque est en outre cité comme suit : «Les mêmes sources, y compris les sources alliées occidentales ainsi que les sources allemandes, montrent qu’entre 1945 et 1950, beaucoup plus d’Allemands ont péri que la moyenne européenne de l’époque de douze pour mille personnes. En fait, ce nombre accru de décès se chiffre en millions».

source : Compact-Online

https://reseauinternational.net/camp-americain-de-prisonniers-allemands-en-45-46-letendue-de-la-honte/

lundi 2 décembre 2024

À l’automne 1944, Français et troupes américaines au bord de l’affrontement

 

par Jean-Pierre Beuve.

Trois mois après le jour J, les Normands n’en peuvent plus des exactions des soldats qui les ont libérés. Retour sur un épisode méconnu.

« Des scènes de sauvagerie et de bestialité désolent nos campagnes. On pille, on viole, on assassine, toute sécurité a disparu aussi bien à domicile que par nos chemins. C’est une véritable terreur qui sème l’épouvante. L’exaspération des populations est à son comble ». Le 17 octobre 1944, quatre mois et demi après le Débarquement en Normandie, La Presse cherbourgeoise, quotidien local de Cherbourg, publie cette mise en garde sous le titre « Très sérieux avertissement ».

À l’automne 44, ceux qui pillent, violent et assassinent sont les Américains : le journal accuse les libérateurs de se comporter en soudards dans un pays conquis. Comment un tel paradoxe deux mois après la fin des combats en Normandie ?

Une fois libérés, la presqu’île du Cotentin et son port sont devenus une gigantesque base logistique. Sur les quais, un millier d’officiers et marins américains assurent, avec les dockers français, le débarquement quotidien de 10 000 tonnes de véhicules, munitions, nourriture. Le 29 septembre 1944, 1 318 camions GMC en partance de Cherbourg acheminent vers les troupes alliées du front 8 000 tonnes de matériel. Sur les premiers kilomètres de la « Red Ball Highway Express », la route du front, défilent hôpitaux, dépôts, aérodromes, camps de repos, chaînes de réparation pour tanks et camions.

Les entrepôts du Cotentin mobilisent des militaires en nombre : les 430 000 habitants du département de la Manche cohabitent avec 120 000 soldats américains, dont 50 000 Afro-Américains. D’emblée, la cohabitation, qui s’est prolongée jusqu’en 1946, ne s’annonce pas facile : « L’enthousiasme des Normands pour les forces anglo-américaines risque de s’inverser proportionnellement à la durée de notre séjour en Normandie », prévient dès l’été 1944 la 1ère armée américaine.

Deux soldats américains de la Military Police font la circulation rue des Tribunaux à Cherbourg, le 17 juillet 1944. © Conseil régional de Basse-Normandie / National archives US

Premières blessures

Auteur du livre « La Normandie américaine », fruit de nombreux témoignages et d’archives dépouillés aux États-Unis, l’historien Stéphane Lamache, 52 ans, met en relief le choc entre le Nouveau Monde et la vieille Europe : « D’un côté, de jeunes Américains très sûrs d’eux-mêmes, dotés en masse de matériels modernes tant en véhicules qu’en moyens de transmissions déjà miniaturisés. Une Amérique au top de son histoire. En face, des familles normandes évoquant Maupassant avec paysans en sabots, maisons au sol en terre battue et chevaux tirant des charrues. Après quatre ans d’occupation et le choc des bombardements, les Normands ont perdu leurs repères ».

La Libération a été payée au prix du sang et des destructions massives dans la Manche, 4 000 morts civils, le double de blessés, 10 000 maisons rasées, 50 000 autres endommagées, 130 000 sinistrés qui n’ont plus rien. « Après ce cataclysme, les Normands n’aspirent qu’à être débarrassés de la guerre. Les Américains visent la victoire finale sans plus se préoccuper des états d’âme des habitants », note Stéphane Lamache. Les graines du divorce sont semées.

Des civils récupèrent dans leurs décombres les effets personnels qui peuvent encore être sauvés. © Conseil régional de Basse-Normandie-National / archives USA

Les premières blessures relèvent de l’amour-propre. Les GI, qui organisent des bals sous tente avec plancher, mettent en place des tournées en GMC pour amener les jeunes femmes sous leurs guinguettes. Mais pas ou peu de place pour les jeunes Normands. Le stade de Cherbourg devient un enjeu. Au terme de quatre mois de négociations, les mardi et jeudi sont réservés aux footballeurs cherbourgeois. Un mardi de mai 1945, une violente bagarre éclate entre joueurs de base-ball américains, campant sur place, et footballeurs qui réclament les lieux. La Presse cherbourgeoise compare les libérateurs avec les occupants précédents : « On ne peut pas dire que les relations [avec les Allemands] étaient cordiales mais elles furent correctes ».

À la rentrée scolaire 1945, l’État-major allié (le Shaef pour Supreme Headquarters Allied Expeditionary Force) annonce vouloir maintenir dans plusieurs écoles des détachements de la Military Police, qui y sont installés depuis la Libération : « Maintenant que nous sommes en paix, nous ne pouvons pas tolérer que les militaires aient le pas sur la population civile », tonne le maire de Cherbourg, René Schmitt.

Accidents et agressions

Suivent les querelles financières et matérielles. Fin août 1944, les Américains emploient 7 000 travailleurs civils pour 75 francs par jour et une ration militaire. « Avec 100 francs, les Allemands payaient mieux » constatent les ouvriers. L’Organisation Todt, chargée de construire le mur de l’Atlantique, n’avait pas lésiné sur les moyens. Rapidement, les Français seront remplacés par des prisonniers de guerre allemands…

Les stocks américains suscitent des convoitises. Trop. Le 6 août 1944, treize dockers sont arrêtés pour le vol de 984 paquets de cigarettes et 188 savonnettes. Sanction : de quinze jours à un mois de prison. Dérober un jerrycan d’essence vaut quatre mois de prison. Le marché noir de l’Occupation continue : « On peut faire fortune aux dépens des Américains », souligne Stéphane Lamache.

Ces multiples agaceries réciproques auraient pu rester sans conséquence sans les bruyantes rafales tirées en l’air par des soldats ivres, mais surtout les morts accidentelles. Bien que les routes militaires soient interdites aux civils, on ne compte plus les victimes des camions américains : un enfant de 8 ans tué le 27 août 1944, une mère de famille le 11 septembre, un cycliste le 30 septembre, pour ne citer qu’eux.

Cette photo est prise le 7 juin 1944 à Surrain (Calvados) : le civil Gustave Joret s’est fait tirer dessus par les GI, il est mort le 12 juin. © Bibliothèque municipale de Cherbourg-Octeville (Coriallo)

Autant d’accidents soigneusement rapportés par La Presse cherbourgeoise plus discrète à propos des violences et agressions par les troupes américaines. Du moins jusqu’à son « très sérieux avertissement » du 17 octobre 1944 sur les pillages, viols et assassinats. Le général français, Alphonse Juin, transmet l’article au général Eisenhower avec ce commentaire : « C’est le sentiment de tous les habitants de la Manche et de la Normandie au contact des Américains ». Mais il n’y aura pas de grand déballage.

Ségrégation

Les autorités américaines se disent « émues des crimes dont se rendent coupables les militaires de couleur (sic) » et répliquent dans le même journal en déclarant la « guerre à l’alcool pour enrayer la criminalité ». Une façon aussi de dénoncer le comportement mercantile des Normands qui vendent de l’eau-de-vie et l’inefficacité des pouvoirs publics français. Premières mesures : le couvre-feu est ramené à 22 heures puis 18 heures ; la vente d’alcool aux soldats est interdite. Un café de Carentan qui enfreint l’interdiction est fermé six mois.

En réponse aux exactions touchant les femmes, la justice militaire américaine frappe fort : le 23 novembre, trois GI sont condamnés à mort pour le viol de deux victimes en juillet 1944, près de Cherbourg. En août sont recensés dix-huit viols. Selon la gendarmerie, on en dénombre trente-cinq en septembre et sept en octobre. Dans les campagnes, plus aucune femme ne veut aller traire les vaches seule le soir dans les champs.

Auteur de Les Manchois dans la tourmente 1939-1945, l’historien Michel Boivin a recensé 206 viols d’origine américaine. Selon la Military Police, « 80 à 85% des crimes graves (viol, meurtre) ont été commis par des troupes de couleur ». L’armée américaine des années 1940 est, à l’image du pays, ségrégationniste. À Cherbourg, on compte deux foyers de la Croix-Rouge : un pour les soldats blancs, un pour les noirs. Dans sa recherche de criminels, la police militaire s’est-elle montrée plus compréhensive pour les premiers que pour les seconds ? Les soldats de couleur cantonnés à la logistique ont stationné de longs mois dans le Cotentin, territoire étroit, alors que les combattants n’y ont que transité. La gendarmerie locale avait recommandé l’ouverture de maisons closes, les autorités américaines s’y sont opposées.

source : https://www.lepoint.fr

envoyé par Nicolas Bonnal

https://reseauinternational.net/a-lautomne-1944-francais-et-troupes-americaines-au-bord-de-laffrontement/

mardi 24 septembre 2024

Vive l’Allemagne secrète !

 

Von Stauffenberg

Lorsque le comte Claus von Stauffenberg est fusillé le 21 juillet 1944 à Berlin, après avoir placé, le jour précédent, une bombe au quartier général d’Adolf Hitler à Rastenbourg en Prusse-Orientale, il crie, en référence à son mentor le poète symboliste rhénan Stefan George, « Vive l’Allemagne secrète ! »1 Celle-ci est un mythe plongeant ses racines dans le monde impérial des Hohenstaufen de Frédéric Ier Barberousse et de Frédéric II et introduit dans la poésie, sous une forme codée, dans les hymnes de Friedrich Hölderlin2 et dans les écrits de Friedrich Schiller, de Heinrich Heine, de Paul de Lagarde, de Julius Langbehn, ainsi que dans la légende de Frédéric Ier Barberousse endormi dans un château souterrain au fond du massif de moyenne montagne du Kyffhäuser.3

Karl Wolfskehl, membre du cercle constitué autour du poète Stefan George, utilise, dans un texte paru dans le Jahrbuch für die geistige Bewegung de 19104 et intitulé « Die Blätter für die Kunst und die neueste Literatur » (Les Feuilles pour l’art et la littérature la plus récente), le terme « Allemagne secrète ».

Stefan George et les trois frères Stauffenberg – les jumeaux Alexander et Berthold, ainsi que Claus – font connaissance à Marbourg au printemps 1923.

Ernst Kantorowicz, autre membre du cercle Stefan George et futur auteur de l’ouvrage Les Deux Corps du roi, se rend à Rome, durant le printemps 1924, avec des amis historiens et les jumeaux Alexander et Berthold von Stauffenberg. Certains d’entre eux voyagent en mai 1924, durant la semaine de Pâques, vers Naples, Paestum et poursuivent vers Ségeste et Palerme en Sicile. Parmi eux figurent plusieurs membres du Cercle Stefan George, dont Ernst Kantorowicz et Berthold von Stauffenberg. Ils déposent, alors que les autorités italiennes fêtent les 700 ans de la fondation de l’université par Frédéric II de Hohenstaufen, sur le sarcophage de ce dernier, une couronne portant la mention « À son empereur et héros, l’Allemagne secrète. »

À l’automne 1924, Claus von Stauffenberg écrit à Stefan George afin de lui faire part du fait que l’œuvre de ce dernier l’a secoué et réveillé et qu’il est prêt à l’action au service de « L’Allemagne secrète ».

« Geheimes Deutschland » (L’Allemagne secrète) est le titre d’un poème de Stefan George écrit au début de la décennie 1920 et paru5 dans le recueil de poèmes Das neue Reich (Le nouveau règne ou Le nouvel Empire) en 1928.

L’Allemagne secrète, à partir de laquelle le « Nouveau Reich » doit se développer,  est le cercle, ayant surgi organiquement, de personnes rassemblées autour de Stefan George. L’Allemagne de Stefan George, sensée représenter la vraie Allemagne, est vitale, forte et pure. Elle est une Allemagne parallèle à celle de la société de l’époque, la fausse Allemagne de l’individualisme de la société bourgeoise de la république de Weimar, et doit, à terme, la remplacer. La question est de savoir comment se débarrasser de la seconde. Les idées de Stefan George sont élitistes, hiérarchiques, anti-démocratiques et antirationalistes.

Le nouveau régime

Après l’arrivée d’Adolf Hitler au poste de chancelier, le 30 janvier 1933, le clivage au sein du cercle des adeptes de Stefan George s’accentue. Le comte Woldemar von Uxkull-Gyllenband6, professeur d’histoire à Tübingen, compte parmi ceux qui voient dans le IIIe Reich la réalisation du « nouveau Reich » prophétisé par le maître et donne, le 12 juillet 1933, pour le 65è anniversaire de ce dernier, une conférence dans laquelle il le présente en tant que prédécesseur intellectuel de la révolution nationale-socialiste.

Lorsqu’Ernst Kantorowicz reçoit, à l’instar de Stefan George, le texte de cette conférence, il est horrifié par celui-ci car, à cette époque, des mesures politiques prises par les nouveaux dirigeants de l’Allemagne visent les juifs, alors qu’il en est un. En conséquence, il décide de s’opposer publiquement à la tentative de récupération des idées de Stefan George par le nouveau régime.7 Ernst Kantorowicz tient un discours8, véritable acte de résistance, le 14 novembre 1933, à l’occasion du départ de sa chaire universitaire de Francfort-sur-le-Main, intitulé l’« Allemagne secrète » et au sein duquel il affirme l’incompatibilité entre le Reich d’Adolf Hitler et celui de Stefan George. Ernst Kantorowicz prétend que Karl Wolfskehl a transformé, dans son texte paru dans le Jahrbuch für die geistige Bewegung de 1910, le sens du terme « Allemagne secrète » qui avait été façonné par Paul de Lagarde et repris par Julius Langbehn qui lui a donné l’acceptation dont Rembrandt, Ludwig van Beethoven et Johann Wolfgang von Goethe parlent en tant que « Le vrai empereur de l’Allemagne secrète ». Selon Kantorowicz, Wolfskehl se réfère, dans cette expression, « à des individus, porteurs de certaines forces allemandes encore endormies dans lesquelles l’être futur le plus sublime de la nation est préfiguré ou déjà incarné. » Il voit dans « l’Allemagne secrète » « les récipiendaires d’une force immuable, éternellement la même, qui reste secrète comme un courant sous-jacent sous l’Allemagne visible et qui ne peut être saisie qu’à travers des images ». Cette « Allemagne secrète », réveillée par la nouvelle poésie, n’existe que dans l’environnement de Stefan George et ne doit jamais être identifiée à un régime politique existant car elle relève du domaine spirituel, du choix, de l’âme et de l’esprit et pas de la naissance, ni du sang et n’a ni un caractère national, ni un caractère racial : « L’Allemagne secrète est toujours proche, voire présente, comme un jugement dernier et une révolte des morts. […] Un règne à la fois de ce monde et pas de ce monde, un règne qui est là et pas là, un règne à la fois des vivants et des morts, qui se transforme et est cependant éternel et immortel. » Il la définit en tant que « communauté secrète des poètes et des sages, des héros et des saints, des sacrifiants et des sacrifiés, que l’Allemagne a engendrés et qui se sont offerts à l’Allemagne. »9

Au printemps 1933, Stefan George rejette la demande du ministre de la Propagande du IIIReich Joseph Goebbels lui proposant la présidence d’une nouvelle Académie allemande de poésie purgée d’écrivains considérés par le nouveau régime comme indésirables, tout en saluant le fait que celle-ci soit « sous un signe national », en ne niant absolument pas être l’ancêtre du nouveau mouvement national, en ne mettant pas de côté sa collaboration spirituelle, en précisant que les lois des domaines spirituel et politique sont très différentes et que leur rencontre constitue un processus extrêmement compliqué.10

Stefan George part s’installer en Suisse, dans le Tessin, où il passe depuis plusieurs années l’hiver. Les frères Stauffenberg l’accompagnent en cours de route. Ces derniers réagissent différemment à l’avènement du IIIe Reich : Berthold et Alexander de manière réservée, Claus, qui aurait pris part à des manifestations publiques en faveur d’Adolf Hitler, avec approbation.

Alors que son disciple Karl Wolfskehl, juif, attendait, en l’implorant par des lettres, de lui une prise de position par rapport au national-socialisme et un soutien envers les juifs, ou, au moins envers ceux membres de son cercle, Stefan George se tait. Klaus Mann écrit : « Nous espérons que le fait qu’il se taise signifie un rejet. » et « Hitler et Stefan George, ce sont deux mondes qui ne pourront jamais couler un vers l’autre. Ce sont deux sortes d’Allemagne. »11 Pour Stefan George, les mesures prises contre les juifs par le IIIe Reich apparaissent probablement secondaires par rapport au destin futur de l’Allemagne, ce pays devant, selon lui, affronter de graves difficultés au cours des décennies à venir.

La mort du maître

Alors que Stefan George est mourant, les trois frères Stauffenberg sont autorisés à lui rendre visite. Ernst Kantorowicz en est, cependant, dissuadé, par l’entourage du poète qui compte en son sein Robert Boehringer, l’exécuteur testamentaire de Stefan George, afin d’éviter de froisser les autorités nationales-socialistes allemandes par la présence d’une personne juive et de ne pas, ainsi, troubler la réception en Allemagne de l’œuvre.12

Stefan George meurt à l’hôpital de Locarno, le 4 décembre 1933, après avoir eu la prudence de ne pas se prononcer de manière décisive sur le nouveau régime, dont il n’a pu voir que les premières articulations.13

Lors de la cérémonie funèbre de Stefan George, qui se déroule en petit cercle, un fossé apparaît entre les personnes favorables et opposées au national-socialisme. L’envoi par le gouvernement allemand d’une couronne de lauriers avec un ruban portant une croix gammée entraîne une dispute entre ceux qui désirent cacher ou enlever cette dernière et ceux qui veulent la laisser apparaître. Parmi les participants figurent Hanna et Karl Wolfskehl, ainsi que les trois frères Stauffenberg et Ernst Kantorowicz.

Robert Boehringer est désigné par Stefan George, peu avant le décès de ce dernier, en tant que légataire universel. Boehringer vivant en Suisse, cela complique les actions en Allemagne et Claus von Stauffenberg devient héritier de remplacement de Stefan George.

Durant l’été 1934, Claus von Stauffenberg prête serment, comme ses camarades de régiment,  au Führer de l’Empire et du peuple allemand et le reconnaît en tant que dirigeant de l’armée.

Claus von Stauffenberg négocie, à la fin des années 1930, avec le Conseil municipal de Bingen am Rhein, l’aménagement de la maison familiale de Stefan George en tant que monument.

Chaque année, les frères Stauffenberg et Robert Boehringer se réunissent à Minusio à l’occasion de l’anniversaire de la mort du maître.

Les conséquences de l’attentat

Claus von Stauffenberg, après avoir placé une bombe au quartier général d’Adolf Hitler, le 20 juillet 1944, à Rastenburg, en Prusse orientale, est fusillé le lendemain à Berlin. Il crie, selon les témoins, « Es lebe das geheime Deutschland! (Vive l’Allemagne secrète !) ou « Es lebe unser heiliges Deutschland! » (Vive notre sainte Allemagne !). La salve terrible retentit lorsqu’il prononce la fin de la phrase.

Dans son livre14 sur Stefan George, l’historien suisse Edgar Salin rapporte les propos tenus oralement par son ancienne élève la comtesse Marion Dönhoff : le cercle des résistants de 1943-1944, auquel elle avait été liée, avait désigné, sous l’influence du comte Claus von Stauffenberg, leur mouvement en tant qu’« Allemagne secrète » (Geheimes Deutschland ou Heimliches Deutschland).

Le 10 août, Berthold von Stauffenberg, frère et proche confident de Claus, est condamné à mort pour avoir pris part au complot, lié à l’attentat, en vue de tenter de renverser le régime national-socialiste. Il est exécuté, le jour même, par pendaison.

Le troisième frère Stauffenberg, Alexander, le jumeau de Berthold, est emprisonné en raison de son lien de parenté avec les deux autres, ainsi que la famille Stauffenberg, y compris les enfants et les parents proches.

Le siège familial des Stauffenberg à Lautlingen dans le Souabe est passé au crible, de fond en comble, par la Gestapo qui y trouve de nombreux documents liés au poète Stefan George, parmi lesquels figure le testament qui désigne Robert Boehringer à Genève en tant qu’héritier principal, ainsi que Berthold comme héritier secondaire.

La conjointe d’Alexander, Melitta Schiller, issue d’une famille judéo-russe d’Odessa, pilote d’essai dans l’industrie, ne doit plus utiliser le nom de famille Stauffenberg, mais est contrainte de s’appeler Schenk. Elle est touchée, lors d’un vol, par la chasse britannique et arrive à réaliser un atterrissage d’urgence. Elle décède, quelques heures plus tard, des suites de ses blessures, le 8 avril 1945. À l’issue de la guerre, Alexander n’a plus de logement car son appartement de Wurtzbourg a été détruit par les bombes et il a perdu son emploi de professeur d’université à Strasbourg. En 1948, les éditions Delfin publient un opuscule de 15 pages comportant de la poésie écrite en 1943 par Alexander Stauffenberg à l’occasion du dixième anniversaire de la mort de Stefan George. 

© Photo : Gedenkstätte Deutscher Widerstand, Berlin – La famille Von Stauffenberg en 1925 de gauche à droite : le père Alfred (décédé en 1936), Berthold (exécuté en 1944), Claus (exécuté en 1944) et Alexander (décédé en 1964).

1 – Il a crié soit „Es lebe das Geheime Deutschland!“ (Vive l’Allemagne secrète !), soit „Es lebe das heilige Deutschland!“ (Vive la sainte Allemagne !).

2 – Jürgen W., Gansel, « Stefan George. Governor of the Secret Germany. », in : Conservative revolution. Responses to liberalism and modernity. Volume Five, Edited by Troy Southgate / Black front press, s.l., 2022, p. 107 à 112, ici p. 110.

3 – Olena Semenyaka, « Friedrich Nietzsche as the ‘’founder’’ of Conservative revolution. », in : Conservative revolution. Responses to liberalism and modernity. Volume Five, Edited by Troy Southgate / Black front press, s.l., 2022, p. 7 à 33, ici p. 24.

4 – p. 1 à 18

5 – p. 59 à 65

6 – Woldemar von Uxkull-Gyllenband se distancie ensuite rapidement du nouveau régime.

7 – Achim Aurnhammer, Wolfgang Braungart, Stefan Breuer und Ute Oelmann (Hrsg.), Stefan George und sein Kreis. Ein Handbuch, 2. Auflage, in Zusammenarbeit mit Kai Kauffmann. Redaktion: Birgit Wägenbaur, De Gruyter, Berlin/Boston, 2016, p.84-85.

8 – Ernst Kantorowicz, „Das Geheime Deutschland. Vorlesung, gehalten bei Wiederaufnahme der Lehrtätigkeit am 14. November 1933. Edition von Eckhart Grünewald“, in: Robert L. Benson, Johannes Fried (Hgg.), Ernst Kantorowicz. Erträge der Doppeltagung, Institute for Advanced Study (Princeton) / Johann Wolfgang Goethe-Universität (Frankfurt), Franz Steiner Verlag, Stuttgart, 1997, p. 77 à 93.

9 – Ibid., ici p. 80.

10 – Robert E Norton, Secret Germany. Stefan George and his circle, Cornell University Press, Ithaca & London, 2002, p. 728-729.

11 – Klaus Mann, in : Die Sammlung. Literarische Monatsschrift unter dem Patronat von André Gide, Aldous Huxley, Heinrich Mann, hrsg. von Klaus Mann, Reprint en 2 vol., Rogner und Bernhard bei Zweitausendeins, München, 1986, S. 98ff.

12 – Benjamin Demeslay, Stefan George et son cercle. De la poésie à la Révolution conservatrice, collection Longue Mémoire de l’Institut Iliade, La nouvelle librairie, Paris, 2022, p. 3-4.

13 – Introduction à Stefan George, Poésies complètes. Traduction et édition de Ludwig Lehnen. Nouvelle version, HD Éditions, Villiers St-Josse, 2023, p. 12.

14 – Edgar Salin, Um Stefan George. Erinnerungen und Zeugnisse, Helmut Küpper vormals Georg Bondi, München / Düsseldorf, 1954.

Bibliographie :

Aurnhammer Achim, Braungart Wolfgang, Breuerb Stefan, Oelmann Ute (Hrsg.), in Zusammenarbeit mit Kai Kauffmann. Redaktion: Birgit Wägenbaur, Stefan George und sein Kreis. Ein Handbuch, 2. Auflage, De Gruyter, Berlin/Boston, 2016.

Aurnhammer Achim, Stefan George in der deutschsprachigen Literatur des 20. Jahrhunderts. Aneignung – Umdeutung – Ablehnung, De Gruyter, Berlin/Boston, 2022.

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Travers Guillaume, Ernst Kantorowicz‎‎, col. Qui suis-je ?, Pardès, 2023.

Voswinckel Ulrike, Freie Liebe und Anarchie: Schwabing – Monte Verità. Entwürfe gegen das etablierte Leben, Allitera Verlag, Munich, 2009.

Institution consultée :

Bibliothèque de l’université d’Aix-la-Chapelle (RWTH Aachen university)

https://www.revue-elements.com/vive-lallemagne-secrete/