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mercredi 17 décembre 2025

Célébrations du 6 juin 1944 : entre mémoire sélective et culture de l’oubli

 

Un petit texte écrit il y a quelques années, mais c’est intemporel…

Alors que le monde politico-médiatique bourgeois occidental célèbre aujourd’hui en grandes pompes le 70ème anniversaire du débarquement américain en Normandie, il n’est pas superflu de rappeler que cette offensive ne fût pas la bataille la plus décisive de cette époque, et surtout de souligner ce qui se cachait réellement derrière ce déploiement de forces de dernière minute. Pour comprendre tout cela, il est nécessaire de remonter quelques années en arrière.

Au lendemain même du déclenchement de la guerre d’extermination menée par l’impérialisme allemand contre l’Union Soviétique, un sénateur américain influent prénommé Harry S. Truman, qui allait accéder à la présidence américaine à la mort de Roosevelt en 1945, déclara sans ambages :

« Si nous voyons l’Allemagne gagner, nous devrions aider la Russie et, si la Russie est en train de gagner, nous devrions aider l’Allemagne, pour que le plus grand nombre possible périsse des deux côtés ».1

Une ligne réaffirmée à la veille de l’attaque japonaise de Pearl Harbour, au début du mois de décembre 1941, par le Chicago Tribune qui estimait que le scénario idéal pour la civilisation (américaine) serait de voir les deux belligérants « se détruire l’un l’autre ». Après avoir soumis une grande partie de l’Europe occidentale, l’impérialisme allemand représentait en effet le concurrent le plus dangereux. Quant-à l’URSS, phare du socialisme et de la révolution mondiale, patrie des exploités du monde entier, elle représentait la promesse de l’extinction du capitalisme et donc une menace mortelle pour l’ensemble des pays bourgeois.

Au sein de la grande bourgeoisie américaine, ces paroles n’étaient pas une simple vue de l’esprit : l’impérialisme américain rêvait de tirer les marrons du feu de la lutte à mort que se livraient le fascisme et le socialisme sur le Front de l’Est. Peu importe qui gagnerait, il s’agirait de les aider à s’épuiser mutuellement au maximum, suffisamment en tout cas pour que l’impérialisme américain puisse ensuite se soumettre (ou liquider) le « vainqueur »… Mais en attendant, la guerre en Europe représentait déjà une juteuse affaire qui avait sorti du marasme économique l’impérialisme américain et résorbé son chômage infiniment plus efficacement que le New Deal

C’est ainsi que l’impérialisme américain aida à sa manière chacun des deux belligérants, recueillant au passage des profits sonnants et trébuchants. A l’instar de l’impérialisme britannique, quoique dans des proportions qui n’excédèrent jamais 5 % de sa production de guerre, l’URSS bénéficia de la loi prêt-bail. Cette aide matérielle américaine ne devint significative qu’en 1942, c’est-à-dire après que l’URSS ait eu à affronter et seule le choc de l’invasion allemande et à la stopper nette aux portes de Moscou et de Léningrad. Même à partir de 1942, cette aide matérielle américaine (essentiellement logistique) fût une bien maigre compensation à l’ouverture d’un second Front en Europe de l’Ouest, que demandait avec insistance l’Union Soviétique pour ne plus avoir à affronter seule l’impérialisme allemand. Pourtant promise par Roosevelt avant la fin de l’année 1942, l’ouverture de ce second Front sera reporté deux ans durant… et permit effectivement d’épuiser au maximum les deux belligérants principaux pendant que l’impérialisme américain préféraient chasser les quelques troupes italo-allemandes d’Afrique du Nord (novembre 1942) pour prendre le contrôle de cette région riche en pétrole, puis en Sicile (juillet 1943) pour éviter que la chute imminente du Duce ne laisse à terme le champ libre aux communistes…

Jusqu’en 1943, l’impérialisme allemand concentra ainsi habituellement autour de 260 divisions sur le Front de l’Est, contre au maximum une petite vingtaine sur les Fronts secondaires ouverts par les troupes anglo-américaines…

Quant à l’impérialisme allemand, outre le fait qu’il pût concentrer l’essentiel de ses forces sur le Front de l’Est, il bénéficia très tôt des exportations américaines de produits pétroliers (transitant notamment via l’Espagne franquiste), ainsi que de la production de guerre des filiales allemandes d’IBM, ITT, Ford et General Motors, même après la déclaration de guerre de l’Allemagne nazie à l’égard des USA. Ainsi, la part américaine dans les importations allemandes d’huile à moteurs passa de 44 à 94 % entre juillet et septembre 1941. Comme le soulignent les historiens consciencieux :

« Les chars allemands n’auraient jamais pu atteindre la banlieue de Moscou sans les produits pétroliers fournis par les trusts américains. En fait, selon Tobias Jersak, un historien allemand expert dans la question des livraisons américaines de pétrole à l’Allemagne nazie, ni l’attaque allemande contre l’Union soviétique ni les autres grandes opérations militaires de l’Allemagne en 1940 et 1941 n’auraient été possibles sans les  produits pétroliers provenant des États-Unis ».2

En dépit de la politique de double-jeu et des calculs intéressés permanents de l’impérialisme américain, l’Union Soviétique tînt bon. Ses peuples surmontèrent avec abnégation les innombrables sacrifices et souffrances imposées par l’occupation fasciste. Dans ces épreuves, on doit noter deux tournants majeurs dont témoignent les cartes ci-après.3

Le premier tournant est constitué par la bataille de Moscou (décembre 1941). Au cours de cette première vaste contre-offensive soviétique, l’ennemi fût rejeté loin de la Capitale. A l’Etat-major allemand, certains comprirent déjà que la guerre ne pourrait plus être gagnée. Cette première grande victoire de l’Armée Rouge démontra que l’impérialisme allemand n’avait non seulement rien d’invincible, mais n’avait également plus la force de poursuivre l’offensive sur toute la longueur du Front.

Il faut dire qu’à la fin de l’année 1941, la baisse de la production industrielle soviétique induite par l’évacuation des usines plus à l’est avait pris fin et la réorganisation de la production avançait rapidement. Les usines soviétiques qui avaient produit moins de 280 chars moyens et lourds en octobre 1941 (contre 480 en juillet 1941), en produisirent ainsi 520 en décembre 1941 et plus de 1 300 en mai 1942 ! Alors qu’en 1941, l’URSS produisit un peu moins de 4 900 chars (dont 58 % de chars moyens et lourds), elle en produisit 24 500 en 1942 (dont 62 % de chars moyens et lourds), et 19 800 en 1943 (dont 83 % de chars moyens et lourds).

Le deuxième tournant majeur du conflit fût la bataille de Stalingrad. Au cours de l’été 1942, l’impérialisme allemand concentra ses forces sur le Caucase et Stalingrad, l’objectif était autant un choc psychologique et symbolique (la prise de la puissante ville industrielle qui portait le nom honni du dirigeant de l’URSS), que militaire (conquérir les champs pétrolifères de la région de Grozny, vitaux pour assurer sur le long terme l’approvisionnement de la Wehrmacht).

Au cours de cette bataille acharnée de Stalingrad qui dura six mois, la Wehrmacht et l’Armée Rouge mobilisèrent chacune plus d’un million d’hommes. Alors que la Wehrmacht avait pénétré profondément dans la ville, son encerclement par l’Armée Rouge (en novembre 1942) se solda par 300 000 soldats allemands pris dans un piège dont ils ne parviendront pas à se libérer.

A ce moment là, il était devenu évident pour les milieux impérialistes américains que c’est l’URSS qui l’emporterait. La Wehrmacht ne parvint jamais à se remettre de ces pertes, échouant à mener de nouvelles offensives. Bien équipée et aguerrie au combat, l’Armée Rouge conserva l’avantage tout le reste du conflit. Ceci détermina sans aucun doute l’impérialisme américain à en faire le moins possible sur le théâtre européen, conformément à la doctrine énoncée par Truman. La contribution soviétique dans l’écrasement des troupes nazies était alors publiquement reconnue et saluée comme décisive par les plus hauts représentants des nations impérialistes « alliées ».

« … l’ampleur et la grandeur de l’effort (russe) s’inscrivent comme les plus grands faits militaires de toute l’Histoire »4, déclarait ainsi lucidement le général américain Douglas MacArthur à un moment où l’Armée Rouge n’avait pourtant encore fait que mettre un coup d’arrêt aux vastes offensives de la Wehrmacht.

Comme on le voit, la contre-offensive soviétique de Koursk (été 1943), suivie immédiatement de la seconde bataille de Smolensk et de la bataille du Dniepr, forcèrent la Wehrmacht à reculer en profondeur et à battre en retraite sur un large front, une tendance inexorable qui se confirma au début de l’année 1944.

Ci-contre : Production de chars T-34 (76) dans l’usine de char « Kirov » de Tcheliabinsk (1943).

Située à plus d’un millier de kilomètres à l’est de Moscou, cette ville était l’un des nouveaux grands centres industriels qui avaient surgi au cours de l’industrialisation socialiste. Elle vit sa population quadrupler durant la période 1926-1939, date à laquelle elle approchait 300 000 habitants. Souvent surnommée « tankograd » par les Soviétiques, ses usines livrèrent à l’Armée Rouge plus de 7 200 chars lourds KV et JS ainsi que plus de 5 000 chars moyens T-34 (76), sans oublier de grandes quantités d’autres armements.

A titre de comparaison, l’impérialisme allemand ne produisit qu’à peine plus de 1 800 chars Tigre I et II de 1942 à 1945 et 6 000 chars moyens Panthers (à partir de 1943), le seul surclassant le T-34 en termes d’armement et de blindage. Conçu en 1940, le T-34 (76) surclassait les chars moyens allemands (Panzer III et IV) en termes de blindage, de vitesse, d’armement et de qualités tout-terrain. Le T-34 fût produit à plus de 50 000 exemplaires au cours du conflit dans ses différentes variantes. Ses qualités lui valurent le qualificatif de « meilleur char du monde » par le général allemand Ewald Von Kleist.

 

Ainsi, de toute évidence, l’impérialisme américain profita de conditions (très) favorables pour le déclenchement de l’opération Overlord. Incapable de résister à la pression des offensives soviétiques, la Wehrmacht voyait régulièrement ses effectifs être saignés à blanc. Alors que durant les années 1941-1943 ses effectifs oscillaient autour de 3,9 millions d’hommes, ils n’étaient plus que de 3,4 millions d’hommes en juin 1944 et de 2,3 millions d’hommes en janvier 1945.

Surtout, même après le débarquement en Normandie, l’impérialisme allemand conservait l’essentiel de ses effectifs militaires sur le Front de l’Est (60 % en janvier 1945) qui resta donc le Front décisif sur lequel l’Allemagne nazie enregistrait ses plus lourdes pertes, comme en témoigne l’infographie ci-contre.

C’est ainsi dans les combats contre l’Armée Rouge que l’Allemagne enregistra plus des trois quarts de ses soldats tués au combat en 1945. Sur l’ensemble de la Guerre, ce sont pas moins de 88 % des 4,9 millions de soldats allemands tués au cours des combats qui le furent sur le Front de l’Est.

Même si l’on considère exclusivement le milieu de l’année 1944, il est impossible de considérer sérieusement l’opération Overlord comme la plus grande opération militaire de cette période. Le 22 juin 1944, l’Armée Rouge commémora à sa manière le troisième anniversaire de l’opération Barbarossa avortée en déclenchant l’opération Bagration qui visait à libérer les territoires de Biélorussie et des Etats Baltes.

Une vaste offensive soviétique était alors attendue par l’Etat-major allemand, mais plus au sud via la Pologne, afin de marcher au plus vite vers Berlin. Du côté soviétique, le transfert des troupes et du matériel qui précéda le lancement de cette opération s’opéra dans la plus grande discrétion (de nuit, à couvert, et tous feux éteints). Au cours de cette bataille décisive, l’URSS mobilisa plus de 2,3 millions d’hommes, 24 000 canons, ainsi que plus de 4 000 blindés et 6 000 avions. L’Armée Rouge surclassait alors de manière écrasante les forces allemandes qui disposaient de près de trois fois moins d’hommes et d’artillerie ainsi que de huit fois moins de blindés et d’aviation. Le résultat fût sans appel : près de 300 000 soldats allemands tués et 150 000 autres capturés, 3 groupes d’armées de la Wehrmacht complètement anéantis. En moins de deux mois, l’Armée Rouge avança jusqu’à plus de 400 km de profondeur sur un front large d’un millier de kilomètres. Au cours de la même période, l’offensive anglo-américaine en Normandie mobilisa au maximum 2 millions d’hommes. Ceux-ci faisaient face à moins de 400 000 soldats allemands dont seuls 50 000 furent tués et 200 000 autres furent faits prisonniers.

Aujourd’hui, la bourgeoisie internationale célèbre en grandes pompes son D-Day. Pour elle, le débarquement anglo-américain fût l’ultime chance de sauver les apparences et de ne pas perdre la face, en apportant une (bien modeste) contribution à l’effondrement final de l’impérialisme allemand. Si pour la bourgeoisie, c’est une « victoire », il ne peut s’agir que d’une victoire contre « l’allié » soviétique qui avait supporté les plus durs combats et affronté les troupes les plus aguerries et les mieux équipées de la Wehrmacht. Pour l’impérialisme américain, il était essentiel de sauver l’Europe de l’Ouest du péril rouge menaçant, de soutenir les cliques bourgeoises collaboratrices dont la légitimité avait été durement éprouvée alors même que les communistes avaient la plupart du temps joué un rôle moteur, voir dirigeant, dans la résistance armée contre l’occupant fasciste. Malgré une situation militaire très favorable pour les troupes anglo-américaines, ce fût l’Armée Rouge qui fit tomber Berlin et scella le sort de l’impérialisme allemand.

Le 17 juillet 1944, 57 000 soldats et officiers allemands faits prisonniers au cours de l’opération Bagration alors en cours défilent dans les rues de Moscou. Après leur passage, la voirie sera copieusement aspergée d’eau pour être « nettoyée »… Contrairement aux bruits répandus en occident, les prisonniers de guerre allemands furent plutôt bien traités au regard des crimes qu’ils avaient commis. Seuls 11 % de ces 3,3 millions d’hommes moururent au cours de leur détention. Le sort réservé aux prisonniers de guerre soviétiques ne fut pas le même : 69 % des 5,2 millions des soldats soviétiques capturés moururent dans les bagnes capitalistes allemands et ne revirent jamais le sol de leur patrie libérée…

Les travailleurs et les opprimés du monde entier, eux, n’ont pas à célébrer l’opération Overlord comme une « victoire ».

Les seules victoires qu’ils puissent célébrer, ce sont celles arrachées de haute lutte par les combattant héroïques de l’Union Soviétique, par ses troupes régulières comme par ses partisans qui versèrent sang et larmes, et dont le sacrifice et les souffrances sont en grande partie imputables aux grandes démocraties « occidentales » d’Amérique, de France et d’Angleterre qui firent tout leur possible dans les années 1935-1939 pour lancer la bête fasciste contre l’Union Soviétique.

Ce sont bien les peuples de l’Union Soviétique avec le PCUS(b) à leur tête qui infligèrent à la Wehrmacht les coups décisifs alors que les armées bourgeoises anglo-américaines attendaient patiemment que l’un des deux colosses vacille avant d’intervenir.

le sniper Roza Shanina (1944). Elle fût l’une des 400 000 femmes soviétiques à prendre les armes pour en découdre avec l’occupant fasciste.

Voilà les faits que la bourgeoisie cherche sans cesse à rayer de l’Histoire et c’est dans cette démarche que s’inscrivent les traditionnelles célébrations du débarquement américain en Normandie. Pourtant, même en célébrant la farouche résistance opposée au cours des sièges des grandes villes soviétiques comme Léningrad (assiégée deux ans et demi durant), au cours des offensives et des contre-offensives de Moscou, Stalingrad, Koursk ou de l’opération Bagration et de la bataille de Berlin, il est essentiel de ne pas oublier les lourds tributs ─ directs ou indirects ─, qu’eurent à payer les peuples de l’Union Soviétique.

C’est d’abord le sacrifice des vies de 10 millions de militaires (dont 7 millions morts au combat), de près d’un demi-million de partisans et d’une quinzaine de millions de civils, morts pour la plupart des suites des terribles conditions de vie que leur imposèrent l’invasion nazie (bombardements, famines, maladies). Ce sont ensuite des destructions matérielles sans précédent : plus de 1 700 villes et 70 000 villages et hameaux détruits partiellement ou en totalité par l’occupant, avec à la clef 25 millions de sans-abris ; des dizaines de milliers d’écoles et d’hôpitaux détruits, des dizaines de milliers de kolkhozes et d’établissements industriels ayant subi le même sort, des dizaines de millions de têtes de bétail perdues. Voilà quelques-uns des lourds tributs directs payés. Quant aux tributs indirects ─ encore plus lourds ─, on peut les résumer comme suit : plus d’une décennie davantage occupée à préparer, mener et panser les plaies d’une guerre d’extermination au lieu de poursuivre la marche en avant de la société socialiste, facteur décisif de la révolution socialiste mondiale ; la perte d’un capital humain  irremplaçable : la vie de millions de soviétiques parmi les plus dévoués à la cause du communisme ; la mise en sommeil des mécanismes de contrôle populaire et de la vie normale du PCUS(b), c’est-à-dire autant d’éléments capitaux qui rendirent possible le triomphe de la contre-révolution bourgeoise-révisionniste au cours de la première décennie d’après-guerre. Quant aux répercussions mondiales de cette contre-révolution, il est superflu de s’étendre longuement dessus tant elles se font encore sentir aujourd’hui par la complète dégénérescence du mouvement communiste international et le non moins complet désarmement du prolétariat international et sa totale soumission au démocratisme et au réformisme bourgeois.

Aujourd’hui, les communistes ne peuvent célébrer qu’une chose : l’esprit combatif qui animait les valeureux défenseurs de l’Union Soviétique, et prendre exemple sur lui dans les luttes contemporaines pour la renaissance du mouvement communiste international, préalable nécessaire à l’abolition de l’esclavage salarié.

Vincent Gouysse, pour l’OCF, le 06/06/2014

Notes :

1 Jacques R. Pauwels, Le mythe de la bonne guerre – Les Etats-Unis et la Deuxième Guerre mondiale, Editions Aden (2005), p. 77 ─ La vidéo d’une conférence de présentation de ce livre remarquable se trouve sur notre site internet www.marxisme.fr •

2 Ibidem, p. 79 •

3 L’ensemble des cartes ainsi que l’infographie relative aux pertes militaires proviennent du très documenté dossier Eastern Front (World War II) – Source : en.wikipedia.org •

4 Why we fight – The battle of Russia, USA (1943) – Ce film documentaire américain d’époque est disponible sur notre site internet en téléchargement.

lundi 24 novembre 2025

Américains, Anglais et Russes n’avaient pas pour objectif de libérer la France

 

Poutine s’est montré assez irrité de constater que les États-Unis de Donald Trump s’appropriaient tous les bénéfices de la victoire sur les « nazis », en 1945, lors des toutes récentes cérémonies commémoratives du 8 mai.

Il n’est pas question de minimiser le courage, la bravoure, l’abnégation des soldats de toutes les nationalités qui ont participé à la libération du territoire national et des dizaines de milliers qui sont tombés face à l’ennemi.

Il ne faut pas non plus passer sous silence que ce D-Day du 6 juin 1944 aurait sans doute connu une réussite bien plus difficile si, dès 1943, certaines actions ne s’étaient pas produites comme le débarquement en Sicile, en juillet et en septembre de cette même année, et le front russe, à l’est, qui occupait une grande partie de l’armée allemande à partir de Stalingrad.

Sans oublier non plus et également, en septembre 1943, la campagne d’Italie.

Enfin, que l’avance des troupes alliées aurait été moins rapide sans le débarquement en Provence des Corps francs de l’armée d’Afrique le 15 août 1944.

Rendons donc le vibrant et sincère hommage qui s’impose, et qui est dû, à tous ces soldats qui se sont battus et sont tombés pour libérer la France. Mais soyons conscients qu’ils ignoraient « tout » des objectifs supérieurs de ces politiciens stratèges qui les gouvernaient. Les États-Unis, l’URSS et l’Angleterre notre amie de toujours ! Quelle hypocrisie !

Je ne vais pas rappeler tout ce qui nous a opposés à cette nation depuis le Moyen Âge mais tout de même, faut-il oublier qu’au début de cette Seconde Guerre mondiale, Churchill a laissé 80 divisions françaises s’opposer pratiquement seules à l’armée allemande (il n’y avait que dix divisions anglaises sur le front et la presque totalité de ses régiments restaient cantonnés outre-Manche) dans le seul objectif qui était de préserver son île d’une probable invasion.

Souvenons-nous de Dunkerque !

Faut-il oublier aussi que les Américains ont laissé notre armée disparaître sous la poussée allemande sans intervenir et qu’il faudra attendre jusqu’en décembre 1941 (après l’agression japonaise de Pearl Harbor) pour voir apparaître les Yankees ! Avec une arrière-pensée financière et commerciale : celle de s’approprier l’Europe.

Rappelons-nous la conférence de Casablanca en janvier 1943 et les propositions de Roosevelt et Churchill à de Gaulle et Giraud concernant l’AMGOT : il s’agissait d’un organisme constitué par les USA pour former des administrateurs qui devaient diriger les pays européens, transformés dès leur libération en une fédération de plusieurs États, sous la responsabilité d’un gouverneur.

La libération de l’Europe était programmée dans cet objectif et seuls étaient au courant, d’un côté Churchill, partie prenante, et de l’autre Jean Monnet, notre représentant officiel auprès des autorités américaines. Celui qui a été baptisé « Le père de l’Europe ».

(Jean Monnet, né à Cognac et qui avait fait fortune justement en vendant des tonnes de cognac aux contrebandiers américains durant la prohibition, ce qui lui avait permis de créer la « Bancamérica » et, en même temps que l’Europe, de participer à la fondation de la SDN (Société des Nations).

Et, enfin, que les Russes sont restés les complices de l’Allemagne nazie jusqu’à l’automne 1941 où la folie des grandeurs d’Hitler l’a poussé à envahir l’URSS. Et, qu’ensuite, leur objectif était de parvenir les premiers jusqu’à Paris, avant les « alliés ».

Effectivement, les États-Unis et l’URSS avaient des raisons impérieuses et politiques d’envahir l’Europe, raisons qui n’avaient nullement pour objectif de libérer la France, ce dont ils se moquaient totalement.

Pour ces raisons, entre bien d’autres, l’armée française a été abandonnée et anéantie, ce qui a motivé la signature de l’armistice par le maréchal Philippe Pétain.

Quant à de Gaulle, à qui il a été souvent fait référence au cours de cette célébration, il n’a pu avoir qu’une participation psychologique à cette libération, derrière son micro londonien, car il a été considéré comme quantité négligeable par l’ensemble des alliés qui ne l’avaient même pas prévenu, ni de la date, ni du lieu de ce débarquement.

Rendons cependant l’hommage que mérite sa clairvoyance, dès la Libération, pour être le seul à s’être opposé au programme des États-Unis, sur leur mainmise programmée sur l’Europe.

Il a cependant eu une participation très active auprès des « Alliés » : Mers-el-Kebir, Dakar, la Syrie et, quelques années plus tard, l’Indochine puis, enfin, l’Algérie… mais ça, l’Histoire préfère l’oublier !

Ne l’a-t-il pas reconnu lors de ce dialogue avec Georges Pompidou, en mai 1968, alors qu’il hésitait, une nouvelle fois : « Mais, Pompidou, j’ai passé ma vie à faire tirer sur des Français ».

Manuel Gomez

(Plus de détails dans mon livre « J’accuse de Gaulle » – édition 2016)

https://ripostelaique.com/americains-anglais-et-russes-navaient-pas-pour-objectif-de-liberer-la-france.html

mercredi 12 février 2025

Annie Lacroix-Riz : Pour en finir avec le mythe de l’«aide» américaine

 

par Daoud Boughezala

Dans «Les origines du Plan Marshall. Le mythe de «l’aide» américaine», vous situez votre analyse dans l’histoire longue. Quand les États-Unis ont-ils supplanté le Royaume-Uni comme première puissance économique mondiale ?

Annie Lacroix-Riz : Jusqu’aux années 1870-1880, l’impérialisme dominant est britannique. Puis en 1890, les États-Unis deviennent le premier producteur industriel mondial. Cette situation va bouleverser les rapports entre les impérialismes. Jusque-là, plusieurs impérialismes (français, allemand, belge, néerlandais, portugais, japonais…), certes d’inégale importance, s’affrontaient tout en s’arrangeant, par exemple à la conférence de Berlin sur l’Afrique dépecée (1884-1886).

L’excellente brochure économique de Lénine «L’impérialisme, stade suprême du capitalisme» (1916) analyse cette situation mouvante entre les zones d’influence. Lénine explique qu’entre 1880 et 1914, le monde passe, sous l’effet de la crise systémique du capitalisme, de la concurrence pacifique à la concurrence non-pacifique, avec conflits en Europe et dans les colonies, puis à la guerre générale qui verra les États-Unis devenir la première puissance mondiale.

Or, les États-Unis deviennent la puissance industrielle dominante en période de crise, avec une surproduction chronique. Ils se trouvent donc à la fois dans une situation de très grande force et face à un obstacle de surproduction. Devant l’insuffisance de leur marché intérieur privé de colonies, ils réclament officiellement l’abaissement de tous les obstacles protectionnistes dès septembre 1899 avec les notes de John Hay sur la «Porte ouverte» en Chine. Le secrétaire d’État Hay y expose que les autres puissances vont devoir tenir compte des droits commerciaux existants des États-Unis mais aussi de ceux qu’ils revendiquent. Washington entend casser les «zones d’influence» négociées entre impérialismes européens pour mondialiser le marché à leur avantage et commercer partout où ils le souhaitent. 

Certes, la Grande-Bretagne, pourtant détentrice d’un immense empire colonial, est également le chantre du libre-échange…

Annie Lacroix-Riz : De 1870 à la Préférence impériale d’Ottawa (1932), la Grande-Bretagne a officiellement défendu le libre-échange. Quand, du XVIIIe siècle au milieu du XIXe, elle dominait l’industrie mondiale, son hégémonie était telle qu’elle pouvait le prôner : elle n’avait pas besoin de protection douanière. Mais les Britanniques, déjà affaiblis, sont tentés par le protectionnisme dès le tournant du XIXe siècle et, après maints débats, optent officiellement à la conférence du Commonwealth d’Ottawa (juillet-août 1932). En vertu de l’accord conclu, le commerce se fera surtout au sein de la zone coloniale britannique (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande…), sur la base de droits mutuels faibles : ces pays commerceront entre eux et se protègeront vis-à-vis de l’extérieur. Cet événement menace d’exclure les Américains du commerce mondial. Le niveau du commerce entre l’Europe et les États-Unis, fortement réduit pendant la Crise, reste d’ailleurs à un niveau très modeste en 1939. 

Comment Washington réagit-il au protectionnisme européen ?

Annie Lacroix-Riz : Les États-Unis ont édifié leur industrie à l’abri d’un mur tarifaire, mais ils exigent de disposer, et au prix le plus bas, de l’ensemble des ressources mondiales, largement contrôlées par leurs rivaux impérialistes européens. Ils revendiquent clairement le rôle dirigeant du monde et leur volonté de ne voir aucun accord antérieur faire obstacle à leurs droits commerciaux illimités. De 1899 à l’avant-1914, ils élargissent au monde la revendication sur la Chine. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les «14 points» du président Wilson (janvier 1918) sont d’ailleurs principalement une liste de mesures économiques – la liberté des mers, des grands fleuves (points 2 et 3)… C’est un programme clair : adieu aux empires coloniaux, directement visés (article 5). Si l’exclusivisme impérial est abattu, les matières premières à bas prix afflueront bien plus aisément aux États-Unis.

Avant la Seconde Guerre mondiale, le commerce extérieur américain se trouve dans une situation désespérée. Il s’est effondré tandis que le britannique représente un bon tiers des échanges mondiaux. Pendant la décennie 1930, les États-Unis ont connu sept ans d’immense déficit commercial. S’ils sont la puissance dominante de l’entre-deux-guerres, ils ne sont pas du tout la puissance commerciale dominante en Europe : le commerce extérieur y est largement inter-européen. 

Libre-échangistes à l’usage extérieur, protectionnistes dans leurs frontières, les États-Unis mettent l’extra-territorialité du droit américain au service de leurs intérêts. Quand ont-ils instauré ce principe inique ?

Annie Lacroix-Riz : Dès cette époque-là. Si les droits discutés entre puissances assez fortes pour s’être partagé la Chine sont contestés, une règle unique vaudra : celle du plus fort, «le tigre face au mouton», écrit une revue «libérale» américaine (New Republic) en janvier 1945. Cette vision fait l’unanimité dans la classe dirigeante américaine. Chez nous, on diffuse la saga de l’opposition entre démocrates et républicains américains, mais un responsable du SDECE, nos services secrets, décrit en 1950 le «total bipartisme dans les affaires» économiques, intérieures et extérieures, par opposition au «monopartisme au cours des élections». Concrètement, ça se caractérise par une stabilité quasi complète dans les administrations sous Wilson, Hoover, Roosevelt, puis Truman (et au-delà). 

Je sens que vous pensez aux frères Dulles, célèbres pour avoir tenté de négocier une paix séparée avec Himmler au détriment de l’URSS à la fin de la Seconde Guerre mondiale…

Annie Lacroix-Riz : Allen et John Dulles symbolisent en effet le système des portes-tambour (revolving doors) entre les secteurs public et privé. Ces personnalités économiques jouent un rôle politique et administratif gigantesque.

WASPs (White Anglo-Saxon Protestants) dans toute leur splendeur et piliers républicains, les Dulles sont à la tête du plus gros cabinet d’avocats d’affaires de New York, la Sullivan & Cromwell, dont une part énorme des intérêts européens est allemande. John Foster dirige la société pendant que son frère cadet et associé Allen est espion-diplomate. Sous Wilson, tous deux siègent dans la délégation américaine de la Conférence de Paris (1919) et se dressent vent debout, comme toute la délégation, contre les «réparations» menaçant l’Allemagne intacte, où les Américains veulent investir en masse. Leur non-ralliement à Roosevelt n’empêche pas le Président de les laisser ou de les hisser à des postes étatiques de premier plan ni de nommer secrétaire à la Guerre le vénérable Henry Stimson (né en 1867), depuis 1911 secrétaire à la Guerre ou secrétaire d’État sous les Républicains, entré en 1891 dans l’un des plus gros cabinets d’avocats d’affaires de Wall Street (Root and Clark).

Ces vrais maîtres de l’État américain décident de tout sans lien aucun avec ce que les citoyens croient pouvoir décider par leur vote. Par exemple, se fonde entre 1919 et 1921 le Conseil de politique extérieure (Council on Foreign Relations – CFR) toujours en place. Aujourd’hui encore, ministres et futurs ministres écrivent dans sa revue de fait, Foreign Affairs, bible de l’État américain (qui invite quelques dépendants influents de la zone d’influence américaine). 

Revenons au XXe siècle. Vous montrez que les États-Unis favorisent l’Allemagne après chaque guerre mondiale. Pour quelles raisons ?

Annie Lacroix-Riz : D’abord pour des raisons économiques. Avant 1914, les deux impérialismes américain et allemand nouent des relations privilégiées. Ils ont des caractéristiques communes : extraordinaire concentration du capital, protection douanière en béton… Cela les conduit à associer leurs capitaux dans presque toutes les grandes industries.

C’est un élément qui explique l’entrée en guerre très tardive contre le Reich dans les deux conflits mondiaux, outre le fait, essentiel, que les États-Unis ne disposent que de maigres forces militaires : elles ne servent alors qu’à la répression intérieure et à celle de l’arrière-cour d’Amérique latine. Mais en 1917, l’Allemagne s’étend partout, et prétend régir l’arrière-cour et les mers («notre avenir est sur l’eau», proclame Guillaume II depuis la fin du XIXe siècle). Elle menace les intérêts des États-Unis, qui lui donnent une leçon sans remettre en cause leurs liens de capitaux. Seul un énorme flux de prêts américains permet alors à la France et à l’Angleterre, longtemps disposées à transiger avec l’Allemagne, de conduire la guerre, alors que les Empires centraux se sont rendus militairement autonomes. En 1917, l’ambassadeur de France à Washington Jean-Jules Jusserand, en poste de 1902 à 1924, se met en colère : «Nous empruntons plus que de raison ! La conséquence est que nous ferons de Wilson l’arbitre et le décisionnaire de la fin de la guerre». Car les États-Unis soutiennent la proposition dite «de paix» du Pape Benoît XV du 1er août 1917, qui ne vise qu’à maintenir à l’Allemagne, alors en très mauvaise position sur le front occidental, toutes ses conquêtes territoriales depuis les années 1860, dont l’Alsace-Moselle.

Le même scénario se répète, en pire, avant la Seconde Guerre mondiale : le capital financier anglais a tenté jusqu’en 1939 et le français bien plus encore de négocier avec Berlin, et ils ont saboté leurs préparatifs militaires. 

Pourtant, on a l’image d’un Roosevelt bataillant pour engager son pays dans la guerre contre Hitler. D’ailleurs, si les liens germano-américains sont si forts, comment expliquer le bombardement punitif de Dresde en février 45 ?

Annie Lacroix-Riz : Le journaliste et historien américain Charles Higham a étudié ce qu’il a appelé «The Nazi-American plot» (1983) qui détaille l’ampleur des liens germano-américains dans tous les secteurs (IBM, pétrole, sidérurgie, chimie, électricité…). Il montre que dès l’entrée officielle en guerre des États-Unis en décembre1941 commencent les discussions sur la paix future. L’Allemagne se croit dans une position de force qu’elle a déjà perdue (le Blitzkrieg est mort en URSS et sa défaite est certaine depuis juillet 1941) et propose de garder l’Est. Ça fait échouer ces pourparlers. Mais ils se poursuivent entre représentants du capital financier anglais, allemand et américain sur le repartage qui suivra la guerre. L’Allemagne prend un sacré coup en mai 1945, mais ses rapports avec les États-Unis se maintiennent. Les Dulles continuent à consacrer aux affaires allemandes une part essentielle de leur activité en Europe, comme les plus grosses banques d’affaires américaines, dont la Dillon Read, principale prêteuse à l’Allemagne de 1923 à la guerre. All honorable men, ouvrage du haut fonctionnaire américain James Martin, démontre dès 1950 le maintien intégral, avant renforcement, des liens économiques germano-américains.

La destruction anglo-américaine de Dresde, ville non militaire, joyau architectural, et alors bourrée de civils, dont une masse de déportés et «réfugiés», s’explique aisément : elle doit appartenir à la zone d’influence soviétique, d’ailleurs très pauvre (à part la potasse et le lignite, elle n’a pas grand-chose : l’essentiel de l’économie de guerre est… à l’Ouest). Comme l’a démontré, sur une base archivistique, l’énorme bibliographie anglophone, c’est une tentative d’intimidation explicite contre l’URSS, comme le bombardement américain ultérieur d’Hiroshima et Nagasaki. 

La collusion entre Berlin et Washington est une chose, l’innocence de Moscou en est une autre. Or, sous votre plume, Staline paraît étonnamment naïf par rapport aux velléités des Alliés à Yalta ou Potsdam.

Annie Lacroix-Riz : Staline n’est pas naïf, il est, comme l’URSS à terre, faible. C’est la seule conclusion à tirer de la lecture des archives et d’une armée d’historiens anglophones. Ainsi, les archives américaines ont démontré la validité de la thèse de 1952 du grand historien William Appleman Williams, «American-Russian Relations, 1781-1947». Williams rappelle que la haine américaine de la Russie s’est déclenchée non à la suite des pogroms mais parce qu’à partir des années 1890, la Russie prétend pousser des antennes en Chine du nord. Avec le Chemin de fer du Nord-Est et d’autres projets, commencent les gros ennuis – qui ne cesseront jamais – pour les Russes. Lorsque ces derniers se décident à changer de système de production et de société avec la révolution bolchévique, ce sera pain bénit pour les incriminer. La Révolution bolchévique a déclenché la même fureur et stupeur que la Révolution française, mais plus durablement, comme l’a montré le grand Arno Mayer, dans un livre traduit en français (une exception) : «Les Furies. Violence, vengeance, terreur aux temps de la Révolution française et de la révolution russe» (Paris, Fayard, 2002) ! Pèsent à la fois les intérêts économiques dominants et un mélange entre la réalité de l’obsession antisoviétique et le hochet rouge pour effrayer les masses. 

Venons-en au cœur de votre livre. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la France est-elle plus soumise aux velléités américaines que la Grande-Bretagne ?

Annie Lacroix-Riz : Tous les impérialismes européens se caractérisent par la même dépendance et soumission à l’impérialisme hégémonique du moment : allemand (en Europe) puis américain (mondial) avec la Pax Americana. Le précédent anglais révèle un niveau de soumission terrible envers le créancier américain dans les années 1920. L’atlantisme anglais est resté encore plus dominant qu’en France, où la résistance intérieure a duré plus longtemps.

La loi Johnson (1934) et les lois de neutralité stipulent que tout pays encore débiteur des dollars de la Grande Guerre ne recevra plus le moindre crédit américain. En 1939, la Grande-Bretagne ne peut toujours plus emprunter de dollars tant que les lois de neutralité ne sont pas levées. Depuis 1940, les États-Unis reprêtent aux Britanniques sous strictes conditions. Londres doit même céder des bases militaires aux Caraïbes, à Terre-Neuve et en Scandinavie dès 1940-41. Le 10 septembre 1941, Londres accepte une mesure mortifère pour son commerce extérieur, le contrôle américain de ses exportations : le moindre des produits détenus par l’Angleterre pas seulement importé mais similaire à un produit importé américain ne peut plus être exporté. Londres accepte des concessions ahurissantes avant même de signer, en février 1942, de l’accord anglo-américain dit de Prêt-Bail (Lend-Lease). Cela signifie l’étranglement de son commerce extérieur.

Ce renoncement à la souveraineté frappe la France depuis les emprunts de 1943. Les États-Unis ont même passé des accords pour sacrifier le fleuron français qu’est l’aéronautique. En prétendant aider la France, les accords Blum-Byrnes (mai 1946) permettent aux États-Unis, entre autres, de se débarrasser de leur surplus comme leurs vieux navires inutilisables, et de plafonner la production de cinéma français (à 4 semaines par trimestre, voire 0) pour que les films hollywoodiens se déversent. Ce qui s’est produit dès le deuxième semestre 1946. 

Quel rôle a joué dans ces accords le négociateur français Jean Monnet, aujourd’hui célébré comme l’un des pères de l’Europe ?

Annie Lacroix-Riz : Monnet est l’homme des États-Unis depuis le premier après-guerre. De Gaulle disait de lui : «C’est un traître». Il n’a rien à voir avec les intérêts français et symbolise l’impuissance économique de De Gaulle. Ce n’est pas lui qui dirige la France mais les élites financières et économiques via l’Inspection des finances, aussi atlantistes que lui. 

De Gaulle, parlons-en. Tout en reconnaissant son courage, vous lui attribuez un «poids négligeable» face aux élites atlantistes. Que vous inspire cette immense figure historique ?

Annie Lacroix-Riz : De Gaulle est un homme très contradictoire. Issu de la bourgeoisie – une partie de sa famille travaille dans la banque -, représentant des élites militaires, il constitue un cas exceptionnel. Malgré son rattachement, comme tout l’appareil militaire, à l’Action française et l’extrême séduction qu’a exercée sur lui la solution autoritaire d’extrême droite, son sens national n’a pas été perturbé par les années 1930.

Le politologue néerlandais Kees Van der Pijl, auteur de «The making of an Atlantic ruling class» (1984), l’a excellemment analysé. Il a noté que, de tous les dirigeants européens, seul de Gaulle a ouvert le bec. Au fond, qu’est-ce qui le caractérise ? D’une part, comme Churchill, c’est un représentant type du vieil impérialisme : il ne veut pas lâcher l’Empire colonial. Pensez que Boisson, le gouverneur de l’Afrique-Occidentale française, entendait d’emblée céder Dakar aux États-Unis. De Gaulle l’a évincé dans les meilleurs délais, et Dakar n’est pas tombée dans les mains des Américains en 1943. Il n’en a pas moins montré une indulgence spectaculaire envers une armée française dont il connaissait toutes les abominations. Elle était absolument opposée à lui, mais il l’a entièrement réhabilitée, par choix de classe.

D’autre part, il est antiallemand. C’est bien pour cela qu’il n’a pas craqué en 1940. De Gaulle fait tout ce qui peut gêner les États-Unis sauf une chose déterminante : remettre en cause le statu quo et l’ancrage de la France dans le camp occidental. Fin 1943, il insiste auprès des Américains pour qu’ils reconnaissent son gouvernement en arguant, ce que tout le monde sait, être le seul à pouvoir vaincre les communistes en France. Le rêve des États-Unis, c’était : «On prend les mêmes vichystes et on recommence». Il faut rappeler le symbole que fut l’utilisation de Darlan, figure de la Collaboration, en 1941-1942, que Washington a mis à la tête théorique de l’Afrique du Nord en novembre 1942, le «Quisling français», avait commenté Churchill. Washington a objectivement besoin de l’autorité politique de De Gaulle en France, ce qui n’empêche pas Roosevelt et son entourage de rêver de l’«éliminer», expression de Roosevelt en décembre 1943, y compris physiquement ! Malgré cette haine, d’ailleurs réciproque, de Gaulle et les Américains sont liés pour des raisons de classe. 

Au fond, vous reprochez à de Gaulle de n’avoir jamais osé s’allier aux communistes. Si le parti de Thorez, allié de Moscou, s’oppose également aux vues des Américains, son poids électoral à la Libération (28% des suffrages aux législatives de 1946) leur sert également de prétexte…

Annie Lacroix-Riz : Je ne lui reproche rien, je ne dispense pas de conseils politiques a posteriori, j’établis des faits. Je constate son isolement. Il y a une contradiction fondamentale entre le de Gaulle protecteur du statu quo et donc indispensable à la grande bourgeoisie, bien qu’elle le haïsse – et son opposition à Washington. Les Américains étranglent la France, De Gaulle entend les hauts fonctionnaires expliquer que les «accords» en cours sont léonins et imprésentables à un Parlement… mais qu’il faut les signer. Il tonne, menace d’arrêter de livrer du charbon pour la campagne militaire américaine de 1945, sans contrepartie, et doit toujours céder face à l’atlantisme du grand patronat et des inspecteurs des Finances. Mais il démissionne de la présidence du Conseil le 20 janvier 1946 : en aucun cas à cause des «manœuvres» des partis, dont le PCF honni, mais parce qu’il veut pouvoir revenir au pouvoir sans avoir «couvert» le désastre de la transformation de la France en colonie américaine. De fait, l’alliance extérieure objective entre de Gaulle, d’une part, l’URSS et le PCF, d’autre part, explique une originalité française relative qui a duré quelques décennies. .

source Éléments

envoyé par Anna Lucciola

https://reseauinternational.net/annie-lacroix-riz-pour-en-finir-avec-le-mythe-de-laide-americaine/

dimanche 9 février 2025

Le Royaume-Uni et les États-Unis attendront «que l’Allemagne soit mortellement blessée par l’offensive russe»

 

par Alexander Samsonov

Préhistoire

Les dirigeants des grandes puissances se sont réunis à Téhéran pour résoudre un certain nombre de questions difficiles liées à la poursuite de la guerre contre l’Allemagne nazie, à la structure de l’Europe d’après-guerre et à l’entrée de l’URSS dans la guerre avec le Japon.

Nous avons d’abord dû décider où se tiendrait la conférence. En Europe occidentale, il n’y avait nulle part où il était dangereux de tenir une réunion des Trois Grands. Les Américains et les Britanniques ne souhaitaient pas tenir la conférence sur le territoire soviétique. En août 1943, Moscou fut informée que ni Arkhangelsk ni Astrakhan n’étaient aptes à une telle conférence. Roosevelt et Churchill ont proposé une réunion à Fairbanks, en Alaska.

Staline a refusé de quitter Moscou pour parcourir une si longue distance à un moment aussi tendu. Le dirigeant soviétique a proposé de tenir une réunion dans un État où se trouvent des représentations des trois puissances, par exemple en Iran. Outre Téhéran, le Caire (proposé par Churchill), Istanbul et Bagdad étaient considérées comme des «capitales de conférence». Nous nous sommes installés à Téhéran, car à ce moment-là elle était contrôlée par les troupes soviétiques et britanniques, et il y avait aussi un contingent américain.

L’opération iranienne (Opération «Concord») a été menée par les troupes anglo-soviétiques fin août – première quinzaine de septembre 19411. Les forces alliées ont occupé l’Iran pour un certain nombre de considérations militaro-stratégiques et économiques. L’URSS et l’Angleterre ont éliminé préventivement une tête de pont potentielle du Troisième Reich et ont mis sous contrôle les gisements de pétrole iraniens. En outre, les Russes et les Britanniques ont créé un couloir de transport vers le sud par lequel les alliés pourraient soutenir la Russie dans le cadre du programme de prêt-bail.

Les unités de l’Armée rouge occupent le nord de l’Iran. Les troupes britanniques contrôlaient les provinces du sud-ouest de l’Iran. Les troupes américaines, sous prétexte de protéger les marchandises livrées à l’Union soviétique, entrent en Iran à la fin de 1942. Sans aucune formalité, les Américains occupent les ports de Bandar Shahpur et Khorramshahr. Une importante ligne de communication traversait désormais le territoire iranien, par laquelle les marchandises stratégiques américaines étaient transférées vers l’URSS.

En général, la situation en Iran, bien que difficile, était sous contrôle. Le 182e régiment soviétique de fusiliers de montagne était stationné dans la capitale perse et gardait les installations les plus importantes (avant le début de la conférence, il fut remplacé par une unité plus entraînée). La plupart des Perses ordinaires traitaient le peuple soviétique avec respect. Cela a facilité les actions des services de renseignement soviétiques, qui ont facilement trouvé des assistants volontaires parmi les Iraniens.

Le maréchal de l’Union soviétique, président du Conseil des commissaires du peuple de l’URSS et président du Comité de défense de l’État de l’URSS Joseph Vissarionovich Staline, le président américain Franklin Roosevelt et le Premier ministre britannique Winston Churchill à la Conférence de Téhéran. Debout de gauche à droite : le conseiller présidentiel américain Harry Hopkins, le commissaire du peuple aux Affaires étrangères de l’URSS Viatcheslav Mikhaïlovitch Molotov. Le deuxième à droite est le ministre britannique des Affaires étrangères Anthony Eden. 29 novembre 1943

Arrivée des Trois Grands en Iran

Staline a refusé de prendre l’avion et s’est rendu à la conférence le 22 novembre 1943 à bord du train de lettres n°501, qui traversait Stalingrad et Bakou. Beria était personnellement responsable de la sécurité routière, il voyageait dans une voiture séparée. La délégation comprenait également Molotov, Vorochilov, Shtemenko, des employés concernés du Commissariat du peuple aux Affaires étrangères et de l’état-major.

Nous avons décollé de Bakou à bord de deux avions. Le premier était piloté par l’as pilote, commandant de la 2e Division aérienne spéciale Viktor Grachev ; Staline, Molotov et Vorochilov volaient à bord de l’avion. Commandant aviation long-courrier Alexander Golovanov a personnellement piloté le deuxième avion.

Churchill s’est rendu de Londres au Caire, où il attendait que le président américain coordonne à nouveau les positions des États-Unis et de l’Angleterre sur les principales questions des négociations avec le dirigeant soviétique. Roosevelt a traversé l’océan Atlantique sur le cuirassé Iowa, accompagné d’une importante escorte. Après neuf jours de traversée maritime, l’escadre américaine arrive dans le port algérien d’Oran. Roosevelt arrive alors au Caire. Le 28 novembre, des délégations des trois grandes puissances étaient déjà dans la capitale iranienne.

En raison de la menace des agents allemands, des mesures importantes ont été prises pour assurer la sécurité des Trois Grands. La délégation de l’URSS s’est arrêtée sur le territoire de l’ambassade soviétique. Les Britanniques se sont installés sur le territoire de l’ambassade britannique. Les missions diplomatiques britanniques et soviétiques étaient situées de part et d’autre d’une même rue de la capitale iranienne, d’une largeur maximale de 50 m. Le président américain, en raison de la menace de sabotage, a accepté une invitation à vivre dans le bâtiment de l’ambassade soviétique. L’ambassade américaine était située à la périphérie de la ville, ce qui compromettait sérieusement les capacités de sécurité.

Les réunions ont eu lieu à l’ambassade soviétique, où Churchill a parcouru un couloir couvert spécialement construit qui reliait les missions soviétiques et britanniques. Autour du complexe diplomatique soviéto-britannique réuni par ce «corridor de sécurité», les services de renseignement soviétiques et britanniques ont créé trois anneaux de sécurité renforcée, appuyés par des véhicules blindés. L’ensemble de la presse de Téhéran a dû cesser ses activités, les communications téléphoniques, télégraphiques et radio ont été coupées.

Berlin, s’appuyant sur de nombreux agents, tente d’organiser une tentative d’assassinat contre les dirigeants des puissances hostiles (opération Long Jump). Cependant, les renseignements soviétiques étaient au courant de cette opération. De plus, les officiers du renseignement soviétique, ainsi que leurs collègues britanniques du MI6, ont pris les commandes et déchiffré tous les messages des opérateurs radio allemands qui préparaient une tête de pont pour le débarquement d’un groupe de sabotage. Les opérateurs radio allemands ont été interceptés, puis l’ensemble du réseau de renseignement allemand (plus de 400 personnes) a été capturé. Certains d’entre eux se sont convertis. La tentative d’assassinat contre les dirigeants de l’URSS, des États-Unis et de l’Angleterre a été déjouée.

Staline embrasse «l’épée de Stalingrad» lors de la cérémonie de présentation dans la salle de conférence de l’ambassade soviétique lors de la conférence de Téhéran. Le Premier ministre britannique Winston Churchill se tient devant J.V. Staline. À la gauche de Staline se trouve le commissaire du peuple aux Affaires étrangères de l’URSS, V. M. Molotov. «L’épée de Stalingrad» est une épée de récompense fabriquée sur ordre spécial du roi George VI de Grande-Bretagne en signe d’admiration pour le courage des défenseurs de Stalingrad. Conservée au Musée de la Bataille de Stalingrad. 29 novembre 1943

Membre du Conseil de défense d’État de l’URSS Kliment Efremovich Vorochilov tient l’épée de Stalingrad après la cérémonie de présentation dans la salle de conférence de l’ambassade soviétique lors de la conférence de Téhéran. Après la cérémonie de présentation, l’épée a été examinée par le président américain F. Roosevelt (assis au centre), et après cela, Vorochilov a de nouveau accepté la récompense du roi de Grande-Bretagne George VI et l’a remis à un officier de la garde d’honneur soviétique. À gauche dans le cadre se trouve Staline, à droite se trouve Churchill. Derrière Roosevelt se tient son fils, le colonel Elliott Roosevelt de l’US Air Force, qui a servi comme aide de camp du président pendant la conférence.

Le problème de l’ouverture d’un «deuxième front»

Parmi les questions les plus importantes discutées à Téhéran figuraient :

1) le problème de l’ouverture par les Alliés d’un «deuxième front». C’était la question la plus difficile. L’Angleterre et les États-Unis ont fait de leur mieux pour retarder l’ouverture d’un deuxième front en Europe occidentale. En outre, Churchill espérait ouvrir un «Front balkanique» avec la participation de la Turquie afin, en avançant à travers les Balkans, de couper les Russes des centres les plus importants de l’Europe centrale ;

2) la question polonaise – sur les frontières de la Pologne après la guerre ;

3) la question de l’entrée en guerre de l’URSS contre l’Empire japonais ;

4) la question de l’avenir de l’Iran, en lui accordant l’indépendance ;

5) les questions liées à la structure de l’Europe d’après-guerre – qui ont principalement décidé du sort de l’Allemagne et de la garantie de la sécurité dans le monde après la guerre.

La décision d’ouvrir ce qu’on appelle Le «deuxième front», c’est-à-dire le débarquement des troupes alliées en Europe et la création du front occidental, était censé accélérer considérablement la chute du Troisième Reich. Après le tournant stratégique de la Grande Guerre patriotique, survenu lors des batailles de Stalingrad et de Koursk, la situation sur le front oriental (russe) s’est développée favorablement pour l’URSS.

Les troupes allemandes ont subi des pertes irréparables et ne pouvaient plus les rattraper, et les dirigeants militaro-politiques allemands ont perdu l’initiative stratégique dans la guerre. La Wehrmacht est passée à la défense stratégique. L’Armée rouge a repoussé l’ennemi, libéré le Donbass et d’autres régions de la RSS d’Ukraine, traversé le Dniepr et repris Kiev. Les Russes ont chassé l’ennemi du Caucase du Nord et ont débarqué en Crimée.

Mais la victoire était encore loin : l’Empire allemand était encore un adversaire redoutable doté de forces armées puissantes et d’une industrie forte. Les Allemands contrôlaient de vastes zones de l’URSS et de l’Europe de l’Est, du Sud-Est, centrale et occidentale. Il n’a été possible d’accélérer la défaite du Troisième Reich et de ses alliés que grâce aux efforts conjoints des trois grandes puissances.

Les Alliés avaient promis d’ouvrir un deuxième front en 1942, mais une année s’est écoulée et aucun progrès n’a été enregistré. Militairement, les Alliés étaient prêts à commencer l’opération en juillet-août 1943, alors qu’une bataille acharnée se déroulait sur le front de l’Est, sur le renflement d’Orel-Koursk. Une armée expéditionnaire de 500 XNUMX hommes a été déployée en Angleterre, qui était en pleine préparation au combat, elle disposait de tout le nécessaire, y compris des navires et des navires pour la couverture de combat, l’appui-feu et le débarquement. Les Alliés pourraient assurer la supériorité aérienne. Les généraux étaient impatients de se battre.

Le front n’a pas été ouvert principalement pour des raisons géopolitiques. Londres et Washington n’allaient pas aider Moscou. Les renseignements soviétiques ont découvert qu’en 1943, les Alliés n’ouvriraient pas de deuxième front dans le nord de la France. Ils attendraient «que l’Allemagne soit mortellement blessée par l’avancée russe».

Joseph Staline et le Premier ministre britannique Winston Churchill lors d’une réception à l’ambassade britannique à l’occasion de l’anniversaire de Churchill lors de la Conférence de Téhéran. 30 novembre 1943

Il faut rappeler que Londres et Washington furent les instigateurs de la Seconde Guerre mondiale2. Ils ont élevé Hitler, aidé les nazis à prendre le pouvoir, restauré la puissance militaire et économique du Reich et permis à Berlin d’écraser la majeure partie de l’Europe. Le Troisième Reich était un «bélier» permettant aux maîtres de l’Occident d’écraser la civilisation soviétique.

Dans un premier temps, les maîtres de l’Occident croyaient que l’Allemagne serait capable d’écraser l’URSS, mais lors de ce duel de titans elle serait affaiblie, ce qui permettrait aux Anglo-Saxons d’obliger le Reich à une paix qui leur serait bénéfique, ou pour le terminer. Cela a permis de s’approprier tous les fruits de la victoire dans la guerre mondiale, de soumettre toute l’Europe et d’acquérir les richesses de la Russie. Ce n’est qu’après qu’il soit devenu évident que l’Allemagne hitlérienne ne serait pas en mesure de vaincre la Russie et l’URSS que Londres et Washington ont révisé leur scénario de guerre mondiale.

Les Britanniques et les Américains élaborèrent un plan stratégique pour attaquer depuis le sud, à travers l’Italie et les Balkans. Rome devait se ranger du côté du bloc anglo-américain. Avec l’aide de la Turquie, lancer une offensive à la fin de l’automne sur la péninsule balkanique. En attendant, nous continuons d’attendre de voir ce qui se passe sur le front en Russie. Il était possible que les Allemands créent une défense stratégique solide sur le front de l’Est et que la Seconde Guerre mondiale suive le scénario de la Première Guerre mondiale. Le massacre mutuel et prolongé des Russes et des Allemands a renforcé le tandem anglais-américain.

Les dirigeants anglo-américains pensaient qu’à l’été 1944, les Allemands seraient en mesure de lancer une nouvelle offensive stratégique sur le front de l’Est, mais qu’après quelques succès, ils seraient arrêtés et repoussés. L’Allemagne et l’URSS subiront d’énormes pertes et leurs forces armées seront vidées de leur sang. Dans le même temps, des plans étaient élaborés pour le débarquement des troupes alliées en Grèce et en Norvège.

Ainsi, les maîtres de l’Occident attendaient au dernier moment que l’URSS et l’Allemagne soient exsanguinées au cours de la bataille titanesque. Cela permettra à la Grande-Bretagne et aux États-Unis d’agir en position de force et de dicter les conditions de l’ordre mondial de l’après-guerre.

Les Britanniques et les Américains convainquirent les Russes que le débarquement dans le nord de la France était compliqué par le manque de transports, ce qui créait un problème d’approvisionnement. Apparemment, entraîner la Turquie dans la guerre et progresser à travers les Balkans serait un scénario plus rentable. Cela permettra aux alliés de se connecter sur le territoire roumain et de frapper l’Allemagne par le sud.

En fait, Churchill voulait couper la majeure partie de l’Europe de l’URSS. Cela a également permis de développer de nouveaux scénarios antisoviétiques et d’affaiblir l’importance de l’Armée rouge dans la phase finale de la guerre. En particulier, le scénario d’un coup d’État anti-hitlérien en Allemagne était en cours d’élaboration, lorsque les nouveaux dirigeants allemands comprendraient le désespoir de la situation et accepteraient un accord séparé avec l’Angleterre et les États-Unis. Les Allemands autoriseront les troupes anglo-américaines à pénétrer sur leur territoire pour sauver le pays de l’Armée rouge.

En conséquence, le principal potentiel de combat de la Wehrmacht, dirigé contre l’URSS, a été préservé. Après la guerre, un tampon antisoviétique a été créé contre les régimes hostiles à l’URSS en Finlande, en Pologne, en Roumanie, en Hongrie et dans la nouvelle Allemagne.

Après de nombreux débats, la question de l’ouverture d’un deuxième front était dans une impasse. Staline s’est alors déclaré prêt à quitter la conférence :

«Nous avons trop de choses à faire à la maison pour perdre du temps ici. À mon avis, rien de valable ne fonctionne».

Churchill s’est rendu compte que la question ne pouvait plus s’envenimer davantage et a trouvé un compromis. Roosevelt et Churchill promirent au dirigeant soviétique d’ouvrir un deuxième front en France au plus tard en mai 1944. Il était prévu que l’heure finale de l’opération soit déterminée dans la première moitié de 1944. Lors de l’opération alliée, les troupes soviétiques durent lancer une offensive pour empêcher le transfert des divisions allemandes d’est en ouest. Les alliés ont également convenu de prendre des mesures pour aider les partisans yougoslaves.

I. Staline, W. Churchill et F. Roosevelt à la table des négociations de la Conférence de Téhéran

Pologne et Iran

L’avenir de la Pologne a également suscité de sérieuses controverses.

Au préalable, nous avons pu convenir que la frontière orientale de l’État polonais longerait ce qu’on appelle. «Lignes Curzon». Cette ligne correspondait fondamentalement au principe ethnographique : à l’ouest se trouvaient des territoires à prédominance de population polonaise, à l’est des terres à prédominance de population russe et lituanienne occidentale.

Ils décidèrent de satisfaire les appétits territoriaux de Varsovie aux dépens de l’Allemagne (Prusse), qui occupait d’importantes terres slaves et polonaises au Moyen Âge.

Staline a rejeté les demandes de Roosevelt et de Churchill concernant la reconnaissance par Moscou du gouvernement émigré polonais à Londres. Les Anglo-Saxons projetaient d’implanter leurs marionnettes en Pologne. La délégation soviétique n’était pas d’accord avec cela et a déclaré que l’URSS séparait la Pologne du gouvernement émigré en Angleterre.

Les Trois Grands ont adopté la Déclaration iranienne. Le document souligne la volonté de Moscou, Washington et Londres de préserver la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Iran. Il était prévu de retirer les forces d’occupation après la fin de la guerre.

Staline n’allait pas laisser l’Iran aux griffes des Anglo-Saxons. Au cours de son séjour à Téhéran, Staline a étudié l’état général de l’élite iranienne, l’influence des Britanniques sur elle et s’est familiarisé avec l’état de l’armée. Il a été décidé d’organiser une aviation et réservoir écoles, leur transférer du matériel afin d’organiser la formation du personnel iranien. Il était avantageux pour Moscou de créer à l’avenir un Iran indépendant de l’Occident.

L’artiste du peuple de l’URSS A.M. Gerasimov a été envoyé ces jours-ci à Téhéran pour peindre le tableau «Conférence de Téhéran des dirigeants des trois puissances alliées». Le tableau a été achevé en 1945. Il représente non seulement les dirigeants des trois grandes puissances, mais également les responsables qui ont participé à la conférence. Au total, 21 personnes sont représentées.

Staline sauve l’Allemagne du démembrement

Lors d’un débat sur la structure de l’Europe occidentale d’après-guerre, le président américain a proposé de diviser l’Allemagne après la guerre en 5 entités étatiques autonomes et d’établir un contrôle international (en fait, l’Angleterre et les États-Unis) sur les régions industrielles allemandes les plus importantes – l’Allemagne. Ruhr, Sarre, etc. Churchill l’a également soutenu.

Churchill a également proposé de créer ce qu’on appelle. «Fédération du Danube» des pays du Danube, avec l’inclusion des territoires du sud de l’Allemagne. Il était pratiquement proposé de ramener l’Allemagne dans le passé, de la démembrer. Cela a posé une véritable «mine» sous la future structure de l’Europe. L’Angleterre et les États-Unis pourraient à tout moment détruire une telle Europe et déclencher une nouvelle querelle.

Staline n’était pas d’accord avec cette décision et proposait de transférer la question allemande à la Commission consultative européenne. L’URSS, en guise d’indemnité, reçut le droit d’annexer une partie de la Prusse orientale après la victoire. Par la suite, le dirigeant soviétique est resté en mesure de préserver l’unité de l’Allemagne. L’Allemagne devrait être reconnaissante à Moscou d’avoir maintenu l’unité de l’État et du peuple.

Le président américain Roosevelt a proposé la création d’une organisation internationale (cette question a déjà été discutée avec Moscou) sur les principes des Nations unies. Cette organisation était censée assurer une paix durable après la seconde guerre mondiale. Le comité, qui était censé empêcher le déclenchement d’une nouvelle guerre et d’une nouvelle agression de la part de l’Allemagne et du Japon, comprenait l’URSS, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Chine. Staline et Churchill ont généralement soutenu cette idée.

Nous nous sommes également mis d’accord sur la question japonaise.

La délégation soviétique, tenant compte des violations répétées par l’Empire du Japon du traité soviéto-japonais de 1941 sur la neutralité et l’assistance à l’Allemagne (ainsi que de la nécessité d’une vengeance historique pour 1904-1905), et répondant également aux souhaits des alliés, a déclaré que l’URSS entrerait en guerre avec le Japon après la défaite finale du Troisième Reich.

En conséquence, Staline a remporté une victoire diplomatique convaincante à la Conférence de Téhéran. Il n’a pas permis aux «alliés» de mettre en œuvre la «stratégie du sud» – l’offensive alliée à travers les Balkans – et a forcé les alliés à promettre d’ouvrir un deuxième front.

La question polonaise a été résolue dans l’intérêt de la Russie – la restauration de la Pologne était due aux régions ethniquement polonaises autrefois occupées par les Allemands. Le gouvernement polonais émigré, qui était sous le contrôle de l’Angleterre et des États-Unis, n’était pas reconnu comme légitime par Moscou.

Staline n’a pas permis que l’Allemagne soit tuée et démembrée, ce qui était historique injustice et créé une zone d’instabilité aux frontières occidentales de l’URSS. Moscou bénéficiait d’un État allemand neutre et unifié comme contrepoids à l’Angleterre et à la France. En substance, Staline prévoyait la possibilité d’une future alliance stratégique entre la Russie et l’Allemagne – ce qui a été évoqué par les analystes militaires russes de l’Empire russe et le père de l’école géopolitique allemande, K. Haushofer.

Dans la deuxième partie (publiée en 1941) de son article «Le bloc continental : Berlin – Moscou – Tokyo», Karl Haushofer écrivait :

«… L’Eurasie ne peut pas être étranglée alors que ses deux plus grands peuples – les Allemands et les Russes – s’efforcent par tous les moyens d’éviter un conflit fratricide semblable à la guerre de Crimée ou à celle de 1914 : c’est un axiome de la politique européenne…»

Cependant, Hitler n’a pas écouté le sage et a détruit le Troisième Reich.

Concernant le Japon, Staline s’est laissé «persuadé», mais en réalité, une opération éclair contre les Japonais était dans l’intérêt stratégique de la Russie et de l’URSS. Staline a pris une revanche historique sur la Russie pour la guerre de 1904-1905, a restitué les territoires perdus et a restauré les positions militaro-stratégiques et économiques de l’URSS dans la région Asie-Pacifique. Pendant la guerre avec le Japon, l’Union soviétique a acquis des positions puissantes dans la péninsule coréenne et en Chine.

Délégations soviétiques et alliées près de l’ambassade soviétique à Téhéran. De gauche à droite : officier britannique inconnu, le général George C. Marshall (chef d’état-major américain) serre la main de Archibald D. Clarke Kerry (ambassadeur britannique en URSS), membre de la délégation américaine Harry L. Hopkins, traducteur soviétique, futur diplomate Valentin Berezhkov, président du Conseil des commissaires du peuple de l’URSS J.V. Staline, ministre des Affaires étrangères V.M. Molotov, président de la Commission d’armistice K.E. Vorochilov. décembre 1943

source : Top War

https://reseauinternational.net/le-royaume-uni-et-les-etats-unis-attendront-que-lallemagne-soit-mortellement-blessee-par-loffensive-russe/