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lundi 8 octobre 2012

Vichy, l'Eglise et la Shoah

Le Figaro Histoire n° 2 - 20/07/2012

Deux nouveaux ouvrages viennent remettre en question nombre d'idées reçues sur le rôle de Vichy et sur celui de l'Église de France face à la Shoah. Un double éclairage qui rappelle la complexité tragique des années de guerre et d'occupation.
     Les 16 et 17 juillet 1942, 13 000 Juifs sont arrêtés en région parisienne et conduits au Vélodrome d’hiver ou dans les camps d’internement de Drancy, Beaune-la-Rolande ou Pithiviers. Ils finiront tous à Auschwitz. La « rafle du Vel d’Hiv » et les opérations similaires en province résultent de la décision prise cette année-là à Berlin : après avoir persécuté les Juifs, les Allemands entreprennent de les regrouper, dans toute l’Europe occupée, avant de les exterminer. En juin, les autorités du Reich ont exigé l’arrestation de 100 000 Juifs sur le territoire français, chiffre ramené à 40 000 au cours des tractations avec Pierre Laval. Obéissant au chef du gouvernement, le secrétaire général de la police, René Bousquet, a entamé avec le général SS Karl Oberg un atroce marchandage : aucun Juif français ne sera interné ou déporté, mais c’est la police française qui arrêtera les Juifs étrangers.
     Pour Vichy, c’est un tournant. Depuis 1940, à travers une série de lois, le régime a organisé la discrimination et la spoliation des Juifs. Politique inique mais qui, à l’exception des cas d’internement en France, ne s’est pas traduite par la contrainte physique. En cet été 1942, l’antisémitisme d’exclusion sociale de Vichy, sans le vouloir et sans l’avoir prévu, est rattrapé, dépassé et objectivement associé à l’antisémitisme exterminateur des nazis.
     Sur les 330 000 Juifs vivant en France, 76 000 seront déportés : 55 000 étrangers et 21 000 Français. Quelle est alors la part de responsabilité française dans ce crime de masse ? Question gravissime qui, en1997, a été au cœur des débats entourant le procès Papon.
     Le point de vue dominant, à l’époque, venait des travaux des Américains Michaël Marrus et Robert Paxton (Vichy et les Juifs, Calmann-Lévy, 1981) ou du Français Serge Klarsfeld (Vichy-Auschwitz, le rôle de Vichy dans la Solution finale, Fayard, 1983-1985). Si ces historiens avaient produit des faits, des documents et des témoignages accablants et irréfutables, ils avaient aussi imposé une vision sans nuance : Vichy avait été complice de la Solution finale, culpabilité qui s’étendait indistinctement et solidairement à tous ceux qui, de 1940 à 1944, avaient exercé une fonction quelconque au sein de l’État français et de son administration.
     Depuis le procès Papon, une quinzaine d’années ont passé. Si la politique antijuive de Vichy n’a cessé d’être l’objet de nouvelles études, certains chercheurs s’aventurent désormais hors du schéma interprétatif imposé à l’époque. Ainsi Alain Michel. Tout en considérant comme « essentielle à notre connaissance de cette période de l’histoire » (1) la contribution du trio Marrus-Paxton-Klarsfeld, cet historien français déplore que la thèse centrale du dit trio ait accédé au rang de « doxa ». Une doxa qu’il n’hésite pas à contester avec son ouvrage Vichy et la Shoah. Enquête sur le paradoxe français.
     Vivant en Israël, ancien responsable du bureau francophone de l’École internationale pour l’enseignement de la Shoah à Yad Vashem, Alain Michel, qui est de plus rabbin, fait paraître aujourd’hui un livre détonant. Préfacé par Richard Prasquier, le président du Crif, l’ouvrage revendique une filiation avec les travaux du Français Léon Poliakov, spécialiste de l’antisémitisme, ou ceux de l’Américain Raul Hilberg, historien de la Shoah de réputation mondiale. Des références incontestables.
     L’auteur part d’un constat : 75 % des Juifs établis en France pendant la guerre ont échappé au génocide. Par ailleurs, le pays a été un de ceux où les réseaux de sauvetage juifs ont été les plus efficaces. Comment cela peut-il avoir été possible, dès lors que tous les hommes de Vichy, de Pétain au plus humble fonctionnaire, auraient été constamment désireux de s’associer aux desseins des nazis ?
     Pour répondre à cette question, Alain Michel est donc conduit à trouver des explications qui, lors du procès Papon, valurent à un historien comme Henri Amouroux d’être voué aux gémonies par les avocats des parties civiles. L’antisémitisme de l’État français, observe-t-il, ne poursuivait pas le même but que celui du IIIe Reich. La distinction opérée par Vichy entre Juifs français et Juifs étrangers, ajoute-t-il, a permis, dans une certaine mesure, de ralentir la mécanique génocidaire. Les sauvetages de Juifs ont été réalisables, conclut-il enfin, parce qu’ils ont bénéficié de facteurs liés à Vichy : la zone sud, l’existence de l’Union générale des israélites de France (IGIF), structure voulue par l’État français mais qui avait une facette clandestine, le relatif sentiment de sécurité des Juifs français qui les a incités à s’investir pour aider leurs coreligionnaires étrangers. « Il est impossible, écrit Alain Michel, d’écrire l’histoire de cette période en noir et blanc, dès lors que l’on s’intéresse non aux extrémistes, mais aux dirigeants qui se sont retrouvés face à des décisions allemandes qu’ils n’avaient pas prévues, auxquelles ils ont dû donner des réponses en fonction de ce qu’ils pensaient possible ou raisonnable de faire. »
     En 1997, une trentaine d’évêques de France publiaient un acte de « repentance » pour les « erreurs et défaillances » du clergé catholique pendant la guerre, et notamment pour sa passivité devant l’antisémitisme. Dès l’année suivante, Michèle Cointet (L’Église sous Vichy, Perrin, 1998) rappelait que plus de la moitié des évêques français, sous l’Occupation, avait protesté officiellement contre les persécutions. Agrégée d’histoire, Sylvie Bernay a repris la question à frais nouveaux, dans une thèse de doctorat qui vient d’être éditée (2). Passionnant travail qui a conduit l’auteur à dépouiller les archives du ministère des Affaires étrangères ou des papiers inédits tirés des archives catholiques (diocèses, congrégations, œuvres caritatives) ou juives (Consistoire central, Centre de documentation juive contemporaine, Yad Vashem).
     Sylvie Bernay commence par camper le tableau d’avant-guerre en montrant que, au sein du catholicisme français, les préjugés antijuifs coexistent avec une conscience des racines communes au christianisme et au judaïsme et un mouvement d’aide aux Juifs réfugiés, et que la répartition de ces attitudes, contrairement à un préjugé répandu, ne s’opère pas systématiquement selon la distinction entre conservateurs et démocrates-chrétiens. La chercheuse réduit à néant, de même, la dichotomie qui tient du lieu commun, dans l’historiographie contemporaine, entre un épiscopat maréchaliste, indifférent au sort des Juifs, et un clergé et des fidèles qui auraient sauvé l’honneur.
     Sylvie Bernay souligne que l’épiscopat accepte le premier statut des Juifs, en 1940, au nom des prérogatives de l’État, mais en espérant des dérogations et en insistant sur le respect dû aux biens et aux personnes. Si les prélats n’approuvent pas le second statut, en 1941, ils ne le dénoncent pas non plus, de peur des représailles contre l’Église en zone occupée et pour des raisons politiques en zone libre. Ce sont les déportations de l’été 1942 qui provoquent le basculement, et cette série de protestations dont la plus célèbre est restée celle de Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, le 20 août 1942 : « Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Ils font partie du genre humain ; ils sont nos frères comme tant d’autres ». L’auteur prouve en outre que le nonce, Mgr Valerio Valeri, a encouragé les évêques de zone sud à émettre ces protestations, et que les sauvetages de Juifs menés par des prêtres, des religieux ou des laïcs catholiques auraient été impossibles sans l’aval et le soutien des évêques, qui avaient instauré de véritables « diocèses-refuges » auxquels des milliers de juifs proscrits devront la vie sauve.
     Avec cette somme, Sylvie Bernay apporte une pierre fondamentale au débat sur « les silences » de l’Eglise catholique pendant la guerre. Mais en bousculant les idées reçues.
Jean Sévillia http://www.jeansevillia.com
1) Alain Michel, Vichy et la Shoah. Enquête sur le paradoxe français, CLD éditions.
2) Sylvie Bernay, L’Église de France face à la persécution des Juifs, 1940-1944, CNRS éditions.

lundi 7 mars 2011

L’Epuration

Si la « Libération » de la France fut, du point de vue de celui que René Béhaine appelait « le général d’Andouille », un coup d’état réussi, il ne faut pas non plus oublier qu’elle fut aussi pour les Bolchéviks une tentative de revanche de leur défaite de la guerre d’Espagne ; grâces à Dieu, deux grandes nations évitèrent de peu - mais à quel prix ! -, à quelques années d’intervalle, d’être transformées en goulags.
Voici ce que l’on peut lire dans une circulaire adressée le 15 octobre 1943 sous le timbre « Insurrection » par le « Secrétariat général des Mouvements unis de Résistance », directement rattaché au Secrétariat à l’Intérieur, alors occupé par Emmanuel d’Astier de la Vigerie, qui fut après la guerre député para-communiste d’Ille-et-Vilaine. « Le jour J sera la crise décisive qui doit amener, non seulement la libération du territoire, mais encore et surtout la disparition et le châtiment de Vichy et de ses complices. L’insurrection a pour but… de garantir l’élimination en quelques heures de tous les fonctionnaires d’autorité, la répression révolutionnaire en quelques heures de la trahison, conforme aux aspirations des militants de la Résistance… » Il est dommage de ne pouvoir citer plus longuement ce texte révolutionnaire, digne d’un Danton ou d’un Lénine ; il portait en exergue cette phrase du général De Gaulle : « La libération nationale est inséparable de l’insurrection nationale ».
L'Epuration fut préparée de longue main, d’abord à Londres, puis à Alger où furent promulguées les ordonnances des 27 juin et 26 août 1944. La première créait les commissions d’épuration ; la seconde institua rétroactivement un crime contraventionnel inédit, l’indignité nationale, et une sanction nouvelle : la dégradation nationale. L’une et l’autre sont explicitement basées sur le concept de « justice politique » [entendez, au choix, vengeance politique ou justice révolutionnaire] « où le législateur retrouve son entière liberté et plus particulièrement celle de tirer à tout moment les conséquences de droit que comporte un état de fait ».
Une nouvelle série d’ordonnances suspendit tous les journaux qui avaient continué à paraître 15 jours après le 25 juin 1940 en zone Nord, 15 jours après le 11 novembre 1942 en zone Sud ; leurs titres mêmes sont interdits. En réalité les entreprises de presse faisant partie de la « presse pourrie » furent occupées manu militari par des groupes de résistants au fur et à mesure de la libération du territoire. A Paris, le Président de la Fédération de la Presse clandestine, Francisque Gay réclamait, avec Albert Bayet, « la protection des droits acquis les armes à la main ». Ainsi réussit, selon Francisque Gay lui-même (Assemblée Nationale, séance du 7 mars 1945) « la plus grande entreprise [de spoliation] de l’histoire de la presse mondiale. Les régimes totalitaires, eux-mêmes, ont reculé devant l’immensité de l’effort, et nous, nous avons réussi cette œuvre ».
L’Epuration fut, pour la France, sur le plan humain, un désastre. M. Pierre-Henri Teitgen, devenu Ministre de la justice, dressant, à la tribune de l’Assemblé nationale, le 6 août 1946, le bilan des quelque cent mille condamnations prononcées jusqu'à cette date par les Cours de justice et les chambres civiques répondait à ceux qui souriaient en constatant que « c’était bien peu » : « Vous jugez sans doute que, par rapport à Robespierre, Danton et d’autres, le Garde des Sceaux qui est devant vous est un enfant. Eh bien ! ce sont eux, Messieurs, qui sont des enfants si l’on en juge par les chiffres ».
Les Comités départementaux de libération ont fait procéder, au cours des années 1944 et 1945 à « un million d’arrestations et de détentions arbitraires, soit le dixième de la population active » (Le Figaro, 6 avril 1946) - arrestations et détentions le plus souvent accompagnées de crimes et de délits contre les personnes et contre les biens.
Plus de cent mille Français ont été assassinés et beaucoup d’entre eux ont été horriblement torturés. Dès l’automne de 1944, les Services des Affaires civiles des armées anglaise et américaine fixaient à quatre-vingt-dix mille le nombre des victimes, dont cinquante mille dans la moitié sud du pays. En février 1945, le socialiste Jean Tixier, alors ministre de l’Intérieur dans le gouvernement De Gaulle, déclarait au colonel Dewavrin, dit « Colonel Passy », alors chef de la police politique du régime, que, d’après les rapports des préfets, il avait été commis, de juin 1944 à février 1945, cent-cinq mille exécutions sommaires ; ce chiffre, donné par le Ministre de l’Intérieur au chef de la Police politique n’a jamais été contesté (1). Le pire est que les criminels ont bénéficié d’une sorte d’auto-amnistie ; en effet, la loi Minjoz du 5 janvier 1951 absout les crimes commis jusqu’au 1er janvier 1946 « dans l’intention de servir la cause de la libération définitive du territoire » , « de quoi il faut conclure, écrivait Jean Pleyber, en 1957, qu’il y a eu deux libérations : une provisoire lorsque la Wehrmacht a quitté la France, et une définitive qui a consisté dans la chasse aux traîtres et aux collaborateurs et qui a légitimement duré jusqu’au 1er janvier 1946 ».
L’épuration administrative est un aspect de l’épuration généralement mal connu, mais qui a fait un grand nombre de victimes et qui a apporté, dans des années particulièrement dures, la gène, la souffrance et la misère dans un très grand nombre de foyers. Elle fut réalisée par des commissions d’épuration composées, comme les Cours de justice, de fonctionnaires sectaires et, la plupart du temps, dominées par les communistes. Le nombre de personnes frappées est très difficile à établir. Une étude publiée en 1951 dans le numéro spécial de la revue Défense de l’Occident consacré à l’Epuration indique que « si l’on fait entrer dans le calcul les personnes qui ont été frappées au titre de l’Epuration professionnelle, qui ont perdu leur situation, soit sous la pression des syndicats, soit par diverses causes tenant à l’application de la législation de l’épuration, le chiffre des Français ayant perdu leur situation ou leur gagne-pain par la suite de l’Epuration, a dépassé largement 1 million ».
Brutale ou larvée, l’épuration sévit aussi dans l’armée où elle frappa un nombre immense d’officiers. Sur les 30.000 officiers que comptait l’armée française avant la guerre, les 2/3 furent épurés ou dégagés des cadres, alors qu’au même moment l’armée recevait 10.000 officiers en provenance des F.F.I. Notons que cet appauvrissement tragique, en quantité et plus encore en qualité, a eu lieu en pleine guerre d’Indochine, au moment où, selon l’affirmation de M. Vincent Auriol, nous perdions chaque année l’effectif d’une promotion de Saint-Cyr.
(1) Il a été, par contre, longuement discuté par les historiens, notamment par Robert Aron dans sa volumineuse Histoire de l’Epuration, et par Henri Amouroux dans le 9e volume de son Histoire des Français sous et après l’occupation.