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jeudi 7 juillet 2022

Blanche de Castille, première régente de France

 

Blanche de Castille, première régente de France

Blanche de Castille, successivement princesse, épouse de l’héritier du trône de France, reine, reine-mère et toute première régente du royaume de France jouera un rôle politique de premier plan auprès de son époux mais surtout auprès de son fils. Dotée d’une éclatante personnalité, elle saura diriger fermement les affaires de l’État tout en restant pleinement femme et ne cherchant pas à s’imprégner de valeurs masculines. Cela lui sera permis grâce à la considération dont jouissent les femmes au Moyen Âge, véritable âge d’or pour le beau sexe et époque propice au pouvoir féminin.

Une jeune Espagnole arrivant en France à l’âge de douze ans

Née en 1188, cette jeune princesse est originaire, comme son nom l’indique, du royaume de Castille. Néanmoins, elle ressemble plus à une fille du Nord qu’à une petite Espagnole, Bianca tenant visiblement de sa mère, Aliénor d’Angleterre, et de sa grand-mère, Aliénor d’Aquitaine. Elle ne leur doit d’ailleurs pas seulement son physique : comme elles, elle se révélera être une femme de tête, influente, qui jouera un rôle important dans la vie politique de son époque.

C’est d’ailleurs Aliénor d’Aquitaine en personne qui entame, à l’âge de quatre-vingts ans, un immense périple à travers la France jusqu’en Espagne à la fin de l’année 1199. Son but est simple : trouver une épouse au fils du roi de France Philippe II Auguste, le jeune Louis, futur Louis VIII. La choisir en Castille est une évidence car Bianca et ses sœurs sont les nièces du roi d’Angleterre Jean sans Terre. Ainsi, cette union favoriserait sans nul doute les liens entre les royaumes rivaux de France et d’Angleterre. Une fois sur place, Aliénor hésite entre deux de ses petites-filles : la légende raconte que la petite Bianca sera finalement choisie car son prénom peut être francisé en Blanche, contrairement à sa sœur qui se nomme Urraca. Les deux femmes repartent alors en direction de la Normandie, où doit se tenir le mariage. Ce voyage est très symbolique, l’éclatante Aliénor menant l’impétueuse Bianca, devenue Blanche, qui se révèlera être la digne héritière de sa grand-mère maternelle et connaîtra comme elle un destin hors du commun.

Une épouse influente et une mère impliquée

S’il s’agit du destin de nombreuses princesses, être ainsi arrachée à son pays natal n’en est pas moins difficile. Néanmoins, bien qu’à l’origine purement politique, le mariage de Blanche et de Louis tourne rapidement au conte de fées : le couple se révèle particulièrement uni, vivant une véritable histoire d’amour dont naîtront douze enfants et tenant le premier rôle au centre d’une cour vivante, où se côtoient musiciens et intellectuels.

C’est en 1216 que Blanche peut laisser libre cours à son habileté politique. Face à la révolte des barons à laquelle fait face le mal-aimé roi d’Angleterre Jean sans Terre, Louis, poussé par sa femme, décide d’intervenir, d’autant plus que celle-ci se trouve être la petite-fille du défunt roi anglais Henri II Plantagenêt, deuxième époux d’Aliénor d’Aquitaine. Blanche dispose donc en théorie de droits sur le trône anglais. Tandis que Louis parvient jusqu’à Londres et s’y fait proclamer roi, sa femme réussit à convaincre Philippe II Auguste de participer au financement de l’expédition, ce qui lui permet d’engager Eustache le Moine, moine défroqué devenu pirate. Malheureusement, cette campagne sera un échec cuisant, la mort du roi Jean changeant la donne : son fils Henri III héritant de la Couronne, cela apaise les tensions avec les barons qui se retournent alors contre Louis, qui n’a d’autre choix que de fuir et repartir en France.

Blanche est couronnée reine à la mort de son beau-père en 1223. Elle a alors trente-cinq ans, son époux trente-six. Pendant son court règne, Louis VIII le Lion libérera La Rochelle du joug anglais, se heurtera aux Albigeois et réussira notamment à soumettre le Languedoc face à l’hérésie cathare.

De son côté, Blanche s’implique énormément auprès de ses enfants. Elle veille de très près à ce que tous soient correctement instruits ; ses filles comme ses garçons reçoivent d’ailleurs la même éducation. Sa volonté de tout contrôler transparaît déjà et sera plus tard subie par l’héritier au trône, le petit Louis, futur Louis IX. En particulier, se démarque son désir de transmettre la foi chrétienne : très pieuse, elle fonde une abbaye de femmes, Notre Dame du Lys, près de Melun, et veille à être charitable envers les pauvres. Elle éduque son fils en ce sens ; on raconte même qu’elle aurait affirmé préférer le voir mourir que de commettre un péché ! D’ailleurs, Louis IX serait-il devenu Saint Louis sans l’influence de sa mère ?

Une régente au sens politique acéré

Après avoir régné seulement trois ans, Louis VIII meurt de dysenterie. Volonté de ce dernier ou de son conseil, voire des deux, Blanche est proclamée régente en attendant que le tout jeune roi âgé de douze ans, Louis IX, soit en âge de gouverner : il s’agit de la toute première régente de France. Lors de cette tutelle, la reine mère doit bien entendu agir dans l’intérêt du royaume et du petit roi. Son sens politique très développé lui permettra de relever brillamment les défis qui lui font face.

Elle doit en effet rapidement mater les vassaux rebelles, qui se sont empressés de fomenter une révolte : ils désirent profiter de la minorité de Louis IX pour acquérir du pouvoir et une indépendance financière. Cette première épreuve est un succès pour Blanche : la régente parvient à lever les milices bourgeoises parisiennes qui s’en vont secourir le petit roi assiégé.

Elle réussit également à s’imposer en chef de guerre lors de la révolte de Pierre, dit Mauclerc, le comte de Bretagne. Lors du siège de Bellême qui durera trois mois, elle dirige vaillamment ses troupes. Une anecdote illustre la manière toute féminine dont elle exerce son pouvoir : quand elle arrive sur place et qu’elle découvre ses hommes transis de froid, elle agit comme une mère et ordonne de faire de grands feux de bois. Cela se révélera payant : elle galvanise l’armée qui, requinquée, enchaîne les victoires. Blanche est la preuve vivante qu’une femme peut gouverner tout en restant pleinement femme. La régente parvient en effet à tenir les rênes du royaume d’une main de fer et à incarner parfaitement le pouvoir, tout en laissant libre cours à ses qualités féminines qui ne sont pas un frein mais qui au contraire servent ses desseins.

Blanche négocie aussi fermement pour perpétuer l’œuvre des Capétiens. En ce sens, elle signe le traité de Meaux-Paris en 1229 avec le comte de Toulouse, qui lui permet d’obtenir la partie orientale du Languedoc grâce au mariage de son fils Alphonse à Jeanne, la comtesse de Toulouse.

Néanmoins, elle n’échappera pas aux critiques propres à son sexe et fera l’objet de nombreuses calomnies, notamment quant à sa vertu. Après la mort de Louis VIII, elle n’hésitera pas à se présenter « nue » (ce qui équivaut en réalité à se tenir en chemise) devant ses détracteurs pour leur montrer qu’elle n’est pas enceinte et leur prouver ainsi sa chasteté dans le veuvage.

Une reine-mère envahissante

Si sa régence prend fin une fois Louis IX officiellement reconnu majeur vers l’âge de vingt ans, Blanche continue de garder un œil sur les affaires publiques et n’hésite pas à conseiller son fils. Celui-ci lui fait d’ailleurs entièrement confiance et s’appuie beaucoup sur elle. Néanmoins, la présence de sa mère lui pèse quelquefois, notamment dans sa relation avec sa jeune épouse. Cette dernière, la belle Marguerite de Provence – pourtant choisie par Blanche pour des raisons politiques – et Saint Louis tombent en effet rapidement amoureux. Cette idylle n’est malheureusement pas vraiment du goût de Blanche. Mère possessive, elle entreprend de les surveiller étroitement dans l’espoir d’éviter un trop grand rapprochement et ira jusqu’à leur reprocher d’être trop intimes. Les jeunes gens devront donc rivaliser d’ingéniosité pour ne pas être surpris ensemble trop souvent, le comble pour un couple marié !

Le retour de la régence

Suite à une grave maladie au cours de laquelle il frôle la mort, Louis IX décide de partir en croisade, au grand désespoir de sa mère craignant de ne jamais le revoir. Celle-ci endosse donc une dernière fois le rôle de régente, bien à contre-cœur mais avec l’intelligence politique qui la caractérise. La peur de Blanche n’est malheureusement pas dénuée de fondement : elle meurt le 27 novembre 1252, à soixante-quatre ans, alors que son fils se bat contre les musulmans loin de la France.

Cette régence crée un véritable précédent qui permettra aux futures régentes de légitimer leur place, en plus pour certaines de prendre exemple sur cette femme d’exception, dotée d’immenses qualités personnelles comme politiques. La vie extraordinaire de Blanche, rythmée par les affaires d’Etat, l’éducation de ses enfants ou sa foi, est en effet un parfait modèle pour son époque tout comme la nôtre.

Diane A. Roger – Promotion Tolkien

Photo : Blanche de Castille, détail d’une miniature de la Bible moralisée de Tolède, 1240. Domaine public.

https://institut-iliade.com/blanche-de-castille-premiere-regente-de-france/

samedi 25 décembre 2021

Blanche de Castille et les sacres de Reims 3/3

  

Ce document a fait couler beaucoup d’encre et pose le problème du rôle effectif de Blanche ? Dans son Saint Louis Jacques Le Goff présente les thèses en présence depuis la vérité pure et simple rapportée par d’insoupçonnables évêques, jusqu’au pieux mensonge destiné à entériner un fait accompli, le coup de force de Blanche pour s’emparer du pouvoir[13]. Compte tenu de la situation, il est improbable qu’elle pût agir seule ? Je suis volontiers J. Le Goff dans ce qu’il appelle le scénario le plus vraisemblable. En l’absence de volonté officielle du mourant — ce qui n’exclut pas des confidences — les fidèles du roi, dévoués avant tout à la dynastie, à la continuité et la consolidation du gouvernement qu’ils assuraient eux-mêmes depuis le temps de Philippe Auguste, ont voulu écarter la régence du plus proche parent, le demi-frère Hurepel, qui aurait compromis la tradition établie en faveur du fils aîné et risquait de redonner vigueur aux barons, dont il avait les faveurs ; ceux-ci rêvaient d’un gouvernement de leur assemblée, voire la résurgence de leur droit d’élection.

Comme aucun de ces fidèles (le chancelier Guérin, le chambrier Barthélemy de Roye, le connétable Mathieu de Montmorency, Jean de Nesle) n’était en mesure de s’imposer, par sa puissance réelle, comme tuteur du roi et du royaume, il restait la solution d’appeler Blanche, reine-mère sacrée. D’autres femmes en ce premier quart du XIIIe siècle, avaient eu la tutelle de principautés par leur fils mineurs, Blanche de Navarre en Champagne pour Thibaud IV, Alix de Vergy en Bourgogne pour Hugues IV. Ont-ils pensé que parce qu’elle était femme et étrangère elle serait obligée de suivre leur conseil ? Cela aurait été bien mal la connaître et paraît peu vraisemblable. Mais en l’absence de textes nous n’avons que des intuitions, compte tenu de son caractère et de sa fermeté affichés. En tout cas la suite a montré qu’elle s’est donnée tout entière à la défense et à l’affirmation de son fils, au maintien et au renforcement de la royauté française. Le pouvoir, elle s’en saisit et ne le lâcha pas quand Louis eût dépassé quatorze ans, la vieille majorité germanique qui semble avoir été conservée par les rois capétiens (Philippe Ier ou Philippe II) même si à l’époque la majorité à vingt-et-un ans s’était imposée dans la plupart des principautés[14]Louis IX s’est bien accommodé de cette sorte de co-gouvernement qui caractérise la première partie de son règne. Tout en s’affirmant parfois. C’était lui le roi.

De fait Blanche n’avait de légitimité que par lui. C’est bien pourquoi elle s’est employée, avec les fidèles conseillers, d’organiser au plus vite le sacre du jeune garçon afin qu’il fût roi accompli, légitime, investi de la grâce de Dieu et proprement sacré, c’est-à-dire intouchable. L’interrègne était une période dangereuse, propice aux contestations. Trois semaines seulement séparent la mort de Louis VIII le 8 novembre à Montpensier (Puy-de-Dôme actuel), enterré à Saint-Denis le 15, et le sacre à Reims le 29 novembre premier dimanche de l’Avent. C’est une prouesse. Peut-être ne faut-il pas, dans ces conditions surinterpréter l’absence des plus grands féodaux, qui n’étaient pas aussi organisés. Mais tout de même, il est clair que certains, pris de court par Blanche, ont manifestement boudé : Pierre de Dreux, dit Mauclerc, comte de Bretagne, Hugues de Lusignan, comte de Saint-Pol. Thibaud, comte de Champagne qui, lui, voulait venir, a été interdit de séjour à Reims par Blanche sanctionnant son attitude au siège d’Avignon, qu’il avait quitté dès le terme de ses quarante jours de service d’ost, scandalisant le roi et ses proches. (Peut-être que la rumeur — infondée — l’accusant[15] d’avoir empoisonné Louis par jalousie courait déjà.)

Le comte de Champagne était l’un des six pairs laïques institués au siècle précédent, dont le rôle rituel au sacre était important. Or en 1226 c’était l’hémorragie. Il n’y avait plus de duc en Normandie, unie à la Couronne après que Philippe Auguste l’eût enlevée à Jean Sans Terre. Le duché d’Aquitaine avait été gardé par le roi d’Angleterre. Le comte de Toulouse Raymond VII était excommunié et en guerre contre le roi de France. LE comte Ferrand de Flandre était dans un cachot du Louvre. Il ne restait que le jeune duc de Bourgogne, qui lui remit les éperons. La comtesse douairière de Champagne était là, la comtesse de Flandre aussi, qui se disputèrent le privilège de tenir l’épée, on les départagea en la confiant à Philippe Hurepel, qu’il fallait bien traiter. Nous ne savons pas qui « représenté » les pairs absents pour le rite du soutien de la couronne. A-t-on voulu honorer à cette occasion le roi d’outre-mer Jean de Brienne, roi de Jérusalem, tout juste détrôné par son gendre Frédéric II, qui avait épousé Bérangère, nièce de Blanche de Castille ? AU premier rang des pairs ecclésiastiques manquait l’archevêque de Reims, mort le 6 novembre précédent, replacé pour officier selon l’usage canonique par le premier suffragant de la province, l’évêque de Soissons Jacque de Bazoches. Apparemment les autres pairs, évêques de Laon, Langres, Châlons et Beauvais et Noyon était là.

La cathédrale de Reims était alors en reconstruction, puisque le grand chantier gothique a été entreprise au plus tard en 1211. Les recherches récentes permettent d’avancer des hypothèses[16]Encadrant le transept carolingien et le chœur des années 1150, les travaux ont commencé par le déambulatoire et les chapelles rayonnantes d’une part, les cinq dernières travées de la nef d’autre part. La partie ancienne était-elle déjà détruite ? C’est fort probable. Mais chœur et transept n’ont été achevés que dans les années 1230. Pour assurer le service liturgique, soit on se cantonnait dans une partie déjà achevée séparée du chantier par une cloison provisoire, soit on utilisait l’espace en construction dès qu’on avait pu le doter d’un plafond en bois au niveau du triforium. En tout cas Blanche de Castille n’a pas vu la cathédrale, ses voûtes et ses vitraux comme nous les admirons aujourd’hui. Mais il est légitime d’y évoquer sa mémoire, la présence de la femme forte dont parlera Boniface VIII lors de la canonisation de son fils, cette femme forte qui d’après l’ordo du sacre est vraiment la reine selon le cœur de Dieu. Les textes liturgiques, médités et intériorisés, ont sans doute guidé Blanche de Castille ? À défaut de sources abondantes ils nous aident à comprendre la mission qu’elle a assumée pour que vive la royauté capétienne.

Patrick Demouy
Historien
Professeur des universités

[1] La meilleure biographie est celle de Gérard Sivéry, Blanche de Castille, Paris, Fayard, 1990 ; on consultera du même auteur, Louis VIII le lion, Paris, Fayard, 1995, et les deux Saint Louis de Jean Richard, Paris, Fayard, 1983 et Jacques le Goff, Paris, Gallimard, 1996.

[2] Sur les sacres, outre les nombreux travaux d’Hervé Pinoteau dont on trouve l’index et la bibliographie dans Clefs pour une somme, La Roche — Rigault, PSR, 2011, voir Richard Jackson, Vivat Rex. Histoire des sacres et des couronnements en France, Strasbourg-Paris, Ophrys, 1984 et Patrick Demouy, Notre-Dame de Reims. Sanctuaire de la royauté sacrée, Paris, CNRS éditions, 2008, p. 108-153.

[3] NdE Précisons qu’elle n’est pas fini en 2021, puisqu’un héritier est là.

[4] Le redditus ad stirpem Karoli signifie le retour de la dignité royale à la descendance de Charlemagne, effectif avec le mariage de Philippe Auguste et Isabelle de Hainaut, princesse carolingienne.

[5] Sur les privilèges des archevêques de Reims : Patrick Demouy, Genèse d’une cathédrale. Les archevêques de Reims et leur Eglise aux Xie et XIIe siècles, Langres, Guéniot, 2005, p.564-578.

[6] Richard Jackson, Ordines coronationis Franciae. Texxts and ordines for the coronation of Frankish and French kings and queens in the Middle Ages, vol. 2, Philadelphie, Universitu of Pennsylvania, 1995, p. 73-86.

[7] Ibid, p. 154-167.

[8] Jacques Le Goff (dir.), Le sacre royal à l’époque de Saint-Louis, Paris, Gallimard, 2001. Editions, traduction et commentaire de l’ordo du manuscrit latin de 1246 de la BNF.

[9] Mathieu Paris, Historia Anglorum, éd. F. Malden, tome II, Londres, 1867, p.259.

[10] Jean de Joinville, Histoire de Saint Louis, Paris, La Pléiade, 1963, p.216.

[11] Jacques Le Goff, Saint Louis, p. 82

[12] A. Teulet, Layettes de Trésor des Chartres, t. II, Paris, 1866, No 1811.

[13] Jacques Le Goff, op. cit., p.86.

[14] François Olivier-Martin, Etudes sur les régences, t.1 : les régences et la majorité des rois sous les Capétiens directs et les premiers Valois (1060-1375), Paris, 1931.

[15] Jean Richard, op. cit. p. 95-99.

[16] Dans l’attente de la publication des actes du colloque tenu en octobre 2011 pour le 8ème centenaire, voir La grâce d’une cathédrale. Reims, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2010, et Alain Villes, La cathédrale de Reims. Chronologie et campagnes de travaux, Sens, A. Ville, 2008.

Publication originale : Patrick Demouy, « Blanche de Castille et les sacres de Reims », dans Collectif, Actes de la XIXe session du Centre d’Études Historiques (12 au 15 juillet 2012) : Royautés de France et d’Espagne, CEH, Neuves-Maisons, 2013, p. 179-192.

Consulter les autres articles de l’ouvrage :

 Préface, par Monseigneur le Duc d’Anjou (p. 5).

 Avant-propos. Le vingtième anniversaire du Centre d’Études Historiques, par Jean-Christian Pinot (p. 7-8).

 De la Visitation au Centre de l’Étoile : quatre siècles de présence religieuse au Mans, par Gilles Cabaret (p. 37-41).

 Le baron de Vuorden. De la cour d’Espagne à la cour de France, par Odile Bordaz (p. 43-55).

La rivalité franco-espagnole aux XVIe-XVIIe siècles, par Laurent Chéron (p. 73-92) :

Les mariages franco-espagnols de 1615 et de 1660 ou le deuil éclatant du bonheur, par Joëlle Chevé (p. 93-114) :

 L’Espagne vue par l’Émigration française à Hambourg, par Florence de Baudus

L’Affaire de Parme ou la mise en œuvre du pacte de famille face à la papauté (1768-1774), par Ségolène de Dainville-Barbiche (p. 135-150).

 « Carlistes espagnols et légitimistes français », par Daniel de Montplaisir (p. 151-177).

 « Blanche de Castille et les sacres de Reims », par Patrick Demouy (p. 179-192).

Consulter les articles des sessions précédemment publiées :

 Articles de la XVIIIe session (7 au 10 juillet 2011) : 1661, la prise de pouvoir par Louis XIV

 Articles de la XXe session (11 au 14 juillet 2013) : Les Bourbons et le XXe siècle

https://www.vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/ceh-blanche-de-castille-et-les-sacres-de-reims-par-patrick-demouy/

Blanche de Castille et les sacres de Reims 2/3

  

  • Judith, la veuve vertueuse et belle qui tue Holopherne, général de Nabuchodonosor,
  • Sara, femme d’Abraham, mère d’Isaac, mère du peuple d’Israël ;
  • Rébecca, épouse d’Isaac, mère de Jacob
  • Lia ou Léa, première épouse de Jacob
  • Rachel, sa sœur, seconde épouse.

Si l’accent est mis surtout sur la fécondité dynastique — qui n’était pas un problème pour Blanche, qui a porté douze enfants — notons la référence à une veuve héroïque.

  • Devant l’autel, benediction ante altare :

« Dieu, qui, seul, avez l’immortalité et qui habitez la lumière inaccessible, dont la providence ne faillit pas en ses desseins, qui faites les choses futures et appelez ce qui n’est pas comme ce qui est, qui rejetez les orgueilleux de la principauté par votre gouvernement équitable et élevez aux plus grands honneurs le humbles, nous supplions à genoux votre ineffable miséricorde : de même que la reine d’Israël Esther procura le salut en rompant les liens de la captivité et fit passer le salut des siens par la chambre du roi assyrien, ainsi, accordez à votre servante Blanche que voici, par notre humble bénédiction, de passer par votre miséricorde, en vue du salut du peuple chrétien, à la digne et noble union avec notre roi ; que demeurant sur le trône de son royal époux, elle mérite par sa pureté de recevoir la palme proche de la virginité ; qu’elle désire en tout et par-dessus tout vous plaire à vous, Dieu vivant et vrai, et que par votre inspiration, elle accomplisse de tout son cœur ce qui vous est agréable… »

Il manquait en effet une héroïne à l’appel, la pupille de Mardochée qui sauva les juifs en épousant Assuréus/Xerxès.

  • Après l’ontion, in sacri olei unctione :

« Que la grâce du Saint-Esprit, par notre humble ministère, descende abondamment sur vous ; de même que par nos mains indignes vous êtes ointe d’une huile matérielle, qu’ainsi vous méritiez d’être imprégnée à l’intérieur de son onction spirituelle et que, pénétrée totalement et toujours de cette onction, vous ayez le discernement et la force de repousser le mal de tout votre cœur et de toute votre âme, de choisir les biens éternels et œuvrer pour eux. »

C’est bien le sens de l’onction, la grâce de l’Esprit qui change le cœur en imprégnant symboliquement le corps. Plus symboliquement que pour le roi, qui en reçoit neuf, puisque la reine n’a droit que deux onctions, sur la tête et sur la poitrine.

  • Enfin la dernière oraison contenue dans ce manuscrit est récitée au moment du couronnement, ad coronae impositum :

« Recevez la couronne de l’excellence royale imposée sur votre tête par les mains indignes des évêques. De même que vous avez obtenu de vriller extérieurement par l’or et les pierres précieuses, cherchez à être intérieurement décorée de l’or et de la sagesse et des pierres précieuses des vertus jusqu’après la mort de ce monde, afin qu’avec les vierges prudentes vous méritiez d’entrer avec dignité et louange dans le royaume céleste auprès de l’époux éternel, notre Seigneur Jésus Christ. »

L’ordo de 1200 ne signale pas l’anneau ni les deux sceptres attestés dans l’ordo de saint Louis, mais seulement la couronne, que l’on sait avoir été de même modèle que celle du roi, mais en un peu plus petit.

Au sacre proprement dit succède la messe au cours de laquelle le roi et la reine participent de la même façon au rite de l’offrande et de la communion sous les deux espèces, à laquelle il ne faut pas accorder une importance exagérée puisque c’était l’usage pour tous les fidèles au moins jusqu’au XIIe siècle.

Les rites observés sont riches de sens et rendent compte tant de l’identité du roi et de la reine que de leurs différences. Si la reine est bien la première dame du royaume, la seule femme sacrée, tout comme son époux, elle n’est pas investie du pouvoir et reste soumise à l’autorité du roi. Son rôle est surtout d’être une mère et une femme exemplaire, promise au seul royaume qui vaille et qui n’est pas de ce monde.

La chroniqueur anglais Mathieu Paris a dit de Louis VIII qu’il était sous la coupe de sa femme, suivi par certains représentants de la noblesse, déçus d le voir garder l’équipe gouvernementale de son père, derrière l’évêque de Senlis Guérin, promu chancelier en titre[9]Il était plus facile de critiquer la reine que le roi. Blanche a sans doute suivi de près la marche du règne, mais rien ne prouve qu’elle soit intervenue directement dans les cercles de pouvoir.

Jusqu’à ce que le destin en décidât autrement avec le décès prématuré du roi le 3 novembre 1226, suite à une dysenterie contractée au siège d’Avignon.

En ce début du XIIIe siècle, pouvait-on dire qu’il y avait une règle bien établie de la dévolution de la couronne de France ? Ce fut surtout au temps de Philippe le Bel et de ses successeurs que les légistes se mirent au travail ? La seule coutume jusqu’alors appliquée était la désignation par le détenteur de la couronne de celui qu’il choisissait comme héritier, en l’occurrence le fils aîné, les Capétiens ayant mis fin aux règnes conjoints. Désignation confortée par le sacre anticipé et l’obligation ipso facto pour les barons et les prélats de jurer fidélité.

Louis, le fils aîné, n’était pas sacré et n’avait que douze ans. Et Blanche se retrouvait bien seule pour défendre ses droits. Joinville souligne qu’elle n’avait ni parents ni amis dans le royaume de France[10]La Castille était trop loin pour que Ferdinand IIII pût apporter une aide quelconque à sa tante. Elle n’avait en France aucun lignage la touchant d’assez près pour qu’elle pût compter sur son appui. Louis VIII avait un demi-frère Philippe Hurepel (autrement dit le hérissé), qui était dans la force de l’âge (vingt-cinq ans). Certes, fils de Philippe Auguste et d’Agnès de Méranie après que le roi ait renvoyé Ingebruge de Danemark à la suite d’une nuit de noces aussi mystérieuse que calamiteuse, il était le fruit d’une union condamnée par l’Église. Mais, bien apanagé, investi des comtés de Boulogne, Clermont, Domfort et Mortain, il pouvait difficilement passer pour un vulgaire bâtard. Certains barons qui avaient mal supporter de courber l’échine devant Philippe Auguste et Louis VIIII, qui désapprouvaient le maintien en détention depuis douze ans de deux des leurs, les vaincus de Bouvines Ferrand de Flandre et Renaud de Bourgogne, pouvaient en faire leur candidat.

Le 3 novembre, Louis VIII fait venir à son chevet les barons et certains hauts dignitaires qui l’accompagnaient à la croisade, en tout vingt-six hommes, leur faisant promettre, dès qu’il serait mort, de prêter en personne l’hommage et la foi à son fils Louis et de le faire au plus vite couronner. Hurepel était là et a juré. C’est la seule décision qui s’appuie sur un document irréfutable, mais rien ne concerne le gouvernement du royaume pendant la minorité du petit roi[11]Là encore aucun texte ne le prévoyait explicitement ni aucune coutume bien ancrée. Les précédents récents concernaient la responsabilité du gouvernement en l’absence d’un roi parti en croisade :

  • en 1147 Louis VII a prévu un triumvirat : l’abbé Suger (qui dans les faits s’est imposé) avec l’archevêque de Reims Samson de Mauvoisin et le comte de Nevers bientôt remplacé par le comte de Vermandois,
  • en 1190 Philippe Auguste avait désigné sa mère Adèle de Champagne et son oncle Guillaume, archevêque de Reims, cardinal et légat.

Le seul cas de gouvernement pendant la minorité d’un roi, certes déjà sacré mais âgé de sept à huit ans, remontait au début du règne de Philippe Ier. Henri Ier avait confié la garde de son fils et de son royaume à son beau-frère Baudouin V, comte de Flandre, l’un des plus puissants « princes du palais royal » comme le désigne un texte contemporain. Un homme fort. L’archevêque de Reims Gervais lui était associé mais le rôle de la reine-mère Anne de Kiev, d’ailleurs très vite remariée, apparaît for discret.

Notons que les sources font état de la « garde et tutelle », pas de la régence, terme employé improprement car il n’est attesté qu’à partir du XIVe siècle. La veuve du défunt souverain ne pouvait se prévaloir d’un droit particulier.

C’est pourtant ce qui est arrivé et semble légitimé par un acte authentique mais non daté, versé au Trésor des Chartes après la mort de Louis VIII. L’archevêque de Sens, les évêques de Chartres et de Beauvais informent des destinataires non précisés (sans doute l’ensemble des prélats) que le roi sur son lit de mort a décidée de placer son fils et successeur, le royaume et ses autres enfants, sous les « bail et tutelle » de la reine Blanche jusqu’à ce qu’il parvînt à l’âge légal[12].

Il est étrange que Louis VIII ne l’ait pas indiqué dans sa déclaration solennelle aux grands et n’ait pris ensuite que trois témoins, trois des cinq évêques présents le 3 novembre Avec il est vrai l’archevêque de Sens Gautier Cornu qui, à défaut d’archevêque de Reims (Guillaume de Joinville, lui aussi atteint par l’épidémie) était le prélat royal par excellence. Les évêques ont pris soin de donner tous les signes de validité à ces dispositions en soulignant une décision souveraine (voluit et disposuit) après une mûre délibération (in bona deliberatione), alors qu’il était encore sain d’esprit (et sans mente), selon une formule proche d’un testament, pour lequel en droit canonique sont requis deux ou trois témoins. Mais il y eut par ailleurs un testament indiquant comme c’était l’usage, les legs destinés à assurer des prières pour les défunts, sans aborder les affaires du royaume.

À suivre

vendredi 24 décembre 2021

Blanche de Castille et les sacres de Reims 1/3

  

 Par Patrick Demouy

Dimanche 6 août 1223 : Blanche de Castille est sacrée et couronnée reine de France dans la cathédrale de Reims par l’archevêque Guillaume de Joinville, après son époux le roi Louis VIII.

Enfin reine…

C’est en effet vingt-trois ans auparavant, le 23 mai 1200, qu’elle avait épousé l’héritier du trône. Il avait treize ans et elle douze[1].

Fille d’Alphonse VIII et d’Éléonore Plantagenêt, elle était petite-fille d’Aliénor d’Aquitaine. C’est sa grand-mère qui avait été la chercher et l’avait choisie au détriment de sa sœur aînée Urraque pour la donner au prince des fleurs de lys dans le contexte d’un rapprochement diplomatique, qui devait être éphémère, entre les royaumes de France et d’Angleterre au lendemain de la mort de Richard Cœur de Lion.

Pourquoi avait-elle été choisie ? Était-elle plus belle ? Ce n’est pas sûr et cela ne comptait guère. Était-elle plus cultivée ? Sans doute pas, les deux sœurs avaient reçu la même éducation dans ne cour raffinée au goût littéraire prononcé. Était-elle plus pieuse ? Peut-être : elle devait en donner plus tard les preuves, allant jusqu’à dire qu’elle préférait un fils mort qu’en état de péché mortel. Mais toutes les filles de bonne famille étaient pieuses et ce n’est pas cela qui devait motiver la vieille Aliénor qui avait fait le voyage d’Espagne à près de quatre-vingts ans avec un objectif diplomatique, desserrer l’étreinte sur les terres de son fils Jean, dont elle mesurait bien les failles. Aliénor était un animal politique. Blanche n’avait que douze ans mais sans doute déjà un caractère bien trempé. Elle l’a montré toute sa vie, marquée du sceau de la fidélité et de la loyauté. Envers son époux, dans un engagement d’ailleurs réciproque. Envers son royaume d’adoption et plus généralement le dessein de développer une royauté forte au détriment des féodaux plus ou moins grands. 

Reine, elle avait espéré l’être, en 1213 et 1216, reine d’Angleterre quand le prince Louis avait tenté d’en conquérir le trône face à Jean-Sans-Terre discrédité, puis après la mort de ce dernier. Louis revendiquait l’héritage de son épouse, nièce du souverain. C’était juridiquement osé et politiquement menaçant pour les barons anglais qui ont préféré s’accommoder du fils de Jean, un roi de neuf ans… La guerre coûte cher. Sans désavouer son fils, Philippe Auguste ne s’en était pas mêlé. Et n’avait rien financé jusqu’à ce que Blanche lui tînt tête en menaçant de mettre ses enfants en gage. Il avait alors concédé les revenus de l’Artois, qu’il avait d’ailleurs indûment conservé puisque c’était la dot d’Isabelle de Hainaut, la mère de Louis.

La princesse Blanche avait donc du caractère. Mais elle n’était que princesse et pas l’épouse du roi associé, du rex designatus. À la fin du règne de Philippe II, Louis avait atteint les 35 ans, mais fait inouï, n’avait pas été sacré.

Nul n’ignore la pratique instaurée dès les origines même du sacre en France par Pépin le Bref, de la désignation du successeur du vivant de son père[2]L’exemple des Carolingiens avait été d’autant plus facilement adopté par les Capétiens que leur pouvoir pouvait paraître fragile et tributaire d’une élection. Le sacre anticipé était la carte forcée. L’onction valait reconnaissance de l’élection divine et protection surnaturelle. On ne porte pas la main sur l’oint du Seigneur. Depuis 987 on ne note qu’une exception, Louis VI sacré après la mort de Philippe Ier qui n’a sans doute pas vu arriver à temps son heure dernière ; mais le jeune Louis avait déjà été associé de très près au gouvernement et aux affaires militaires. Devenu roi, il n’a pas manqué de faire sacrer son fils aîné Philippe puis, après la mort accidentelle de celui-ci, le puîné Louis, âgés respectivement de douze et dix ans lorsqu’ils sont venus à Reims en 1129 et 1131. Louis VII a fait sacrer Philippe, qui venait d’avoir quatorze ans, à la Toussaint 1179. Il était encore vivant, mais plus pour longtemps, marqué par une atteinte vasculaire. Philippe Auguste écarta délibérément cette pratique, que ne devait d’ailleurs reprendre un de ses successeurs, jusqu’à la fin de la royauté[3]Craignait-il la rivalité du fils ? Les déboires d’Henri II Plantagenêt avec ses garçons pouvaient inciter à la prudence, mais le prince Louis fut toujours loyal. C’est plutôt qu’il estimait la dynastie confortée, politiquement et militairement assurément, symboliquement aussi par le redditus ad stirpem Karoli[4]Sans doute surtout estimait-il que la royauté sacrée ne se partage pas. La fonction essentielle du roi est de mettre le peuple en relation avec la divinité. Il est un médiateur, selon la formule utilisée au moment de l’intronisation qui termine sa cérémonie du sacre ? Peut-on dédoubler la médiation ?

Philippe Auguste rend son âme à Dieu le 14 juillet 1223. Trois semaines plus tard Louis VIII et Blanche de Castille sont oints et couronnés à Reims.

Un sacre conjoint est une cérémonie exceptionnelle, précisément en raison du sacre anticipé dont il vient d’être question. Enfant ou adolescent le roi n’était pas encore marié quand il était sacré. Le sacre de la reine n’intervenait que plus tard, associé au mariage le plus souvent. De ce fait il avait rarement lieu à Reims, au grand dam des archevêques qui brandissaient la bulle d’Urbain II (1089) leur conférant le privilège d’oindre le roi et la reine[5]Mais celle-ci n’était ointe qu’avec le saint chrême « ordinaire » ; seul le roi bénéficiait de la sainte Ampoule venue du ciel. Dès lors point n’était nécessaire d’entreprendre un voyage coûteux jusqu’au baptistère de Clovis. Paris et Saint-Denis l’emportent naturellement quand la résidence se fixe dans une capitale stable.

Cela dit le sacre de la reine était presque aussi ancien que celui du roi et, comme lui, s’est progressivement enrichi. On doit à l’archevêque Hincmar le premier ordo, écrit en 856 pour le sacre de Judith, fille de Charles le Chauve, épousant le Saxon Aethelwulf, puis le second, assez différent, écrit en 866 pour le sacre d’Ermentrude, femme de Charles le Chauve[6]L’un et l’autre ne manquent pas de référence aux femmes fortes de la Bible et influencent l’ordo ultérieur, appelé à se stabiliser, dans la première moitié du Xe siècle. Il y a beaucoup moins de variantes que pour les rois. Le texte donné par l’ordo de Stavelot, dit aussi ordo des onze formules[7]passe dans le pontifical romano-germanique et dans les ordines français jusqu’à celui de Charles V. On le retrouve in extenso dans un pontifical rédigé vers 1200, toujours conservé à Reims (BM ms 343) et il est tout à fait pertinent d’y voir les oraisons prononcées par Guillaume de Joinville devant la reine Blanche. (Le même texte, augmenté de quelques prières, se retrouve d’ailleurs dans l’ordo dit de Saint-Louis, le fameux BNF 1246, ce qui montre qu’il était connu à la cour[8].)

Il faut relire cette source pour comprendre la fonction de la reine médiévale, savoir ce qu’elle entendait en ce moment solennel, ce qu’elle intériorisait.

  • À l’entrée de l’église, in ingressu ecclesiae :

« Dieu éternel et tout puissant, source et origine de toute bonté, qui ne rejetez nullement la fragilité du sexe féminin mais, au contraire, l’agréant avec faveur, le choisissez de préférence, et qui choisissant ce qui est faible dans le monde pour confondre ce qui est fort, qui, même, avez voulu révéler jadis le triomphe de votre gloire et de votre force dans la main féminine de Judith contre l’ennemi très cruel du peuple juif, regardez favorablement, nous vous en prions, la prière de notre humilité et, sur votre servante Blanche que voici, que nous élisons comme reine en humble prière, multipliez les dons de vos bénédictions, entourez-la toujours et partout de la puissance de votre droite pour que, protégée solidement de tous côtés par le bouclier de votre protection, elle soit capable de triompher des malices des ennemis visibles et invisibles. Qu’avec Sara, Rébecca, Lia et Rachel, femmes deux fois vénérables, elle mérite d’être féconde et d’être félicitée pour le fruit de son sein, afin que soient protégées et défendues la dignité du royaume et la stabilité de la sainte Église de Dieu. Par le Christ notre Seigneur qui a daigné naître du sein pur de la bienheureuse Vierge Marie pour visiter et rénover le monde. »

À suivre

dimanche 31 octobre 2021

La Petite Histoire : Blanche de Castille, la reine-mère – Les grandes femmes d’État

 Elle est sans doute la plus grande femme d’État que la France ait jamais connu. Blanche de Castille aura été reine de France suite à son mariage avec Louis VIII, puis régente du royaume lors de la minorité de son fils, Louis IX, le futur Saint Louis. C’est elle qui assurera son éducation politique et religieuse, au point de forger celui qui deviendra le seul roi de France canonisé. La reine-mère protégera également le royaume de l’appétit des grands seigneurs, négociant et gouvernant d’une main de maître, ce qui permettra ni plus ni moins de préserver et perpétuer l’héritage capétien. Retour sur la vie de Blanche de Castille, la plus grande des reines de France.


https://www.tvlibertes.com/la-petite-histoire-blanche-de-castille-la-reine-mere-les-grandes-femmes-detat

dimanche 3 octobre 2021

Blanche de Castille (Georges Minois)

 

Georges Minois est un historien médiéviste renommé. Il nous livre une biographie de Blanche de Castille qui débute par cette épitaphe, écrite en latin sur une plaque de cuivre érigée sur son tombeau, dans l’abbaye de Maubuisson :

Cette Blanche, que la nation française pleure, est sortie de toi, ô Castille, comme une étoile radieuse au firmament. Elle eut pour père le roi Alphonse, pour époux le roi Louis. Devenue veuve de lui, elle gouverna comme régente, afin que la nation pût jouir de la tranquillité. Pendant le voyage d’outre-mer de son fils, elle gouverna comme auparavant.

Enfin, celle sous le gouvernement de qui la nation française acquit tant de puissance, se consacra à Jésus-Christ dans son monastère. Si grande auparavant, elle gît aujourd’hui ici sous l’habit d’une pauvre religieuse.

Blanche de Castille (1188-1252) est restée dans l’histoire comme « la mère de Saint Louis ». Fille du roi de Castille Alphonse VIII, belle-fille du roi de France Philippe Auguste, épouse du roi Louis VIII, mère du roi Louis IX, elle n’a jamais été reine de plein droit. Son titre lui vient de son mariage avec le prince Louis, devenu le roi Louis VIII en 1223. Elle a été un personnage important de l’histoire de France, assurant la continuité du pouvoir royal à travers trois règnes. Georges Minois s’efforce de dresser le portrait de cette femme d’influence qui fut l’efficace gardienne du royaume.

Blanche de Castille, Georges Minois, éditions Perrin, 432 pages, 24 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/blanche-de-castille-georges-minois/93025/

samedi 18 septembre 2021

Les femmes illustres de la France (Oscar Havard)

 

Oscar Havard (1845-1922) était un journaliste et historien catholique.

Les éditions Saint-Remi viennent de rééditer son livre Les femmes illustres de la France paru en 1885, en conservant comme illustrations les 73 anciennes gravures. Cet ouvrage avait pour objectif de rendre hommage à la femme chrétienne française. Dès les premiers temps de l’Eglise, les femmes chrétiennes concourent puissamment par leur chasteté, leur piété, leur dévouement, leur foi vive et persévérante, au triomphe du christianisme.

Elles comprennent ce qu’avaient ignoré ou méconnu les civilisations primitives et l’antiquité pré-chrétienne : la dignité de leur sexe, la sainteté du mariage, la sublimité des affections de fille, d’épouse et de mère. Les femmes savent aussi rendre témoignage à la foi par le martyre.

Ce volume épais d’un peu moins de 600 pages nous dresse un florilège de ces modèles de femmes chrétiennes vertueuses et héroïques de notre sol et de notre sang. C’est un voyage à travers les siècles et l’Histoire de France. Voici les portraits de sainte Blandine, sainte Geneviève, sainte Clotilde, sainte Radegonde, reine de France, sainte Bathilde, reine de France, sainte Odile, patronne de l’Alsace, Blanche de Castille, Isabelle de France, Marguerite de Provence, Christine de Pisan, sainte Jeanne d’Arc, Anne de Bretagne, sainte Chantal, mademoiselle Le Gras, fondatrice des Filles de la Charité, madame Acarie, fondatrice du Carmel en France, madame de Longueville, madame de Maintenon, Henriette de France, madame de Sévigné, madame de Miramion, Marie-Antoinette, reine de France, madame Louise de France, madame Elisabeth, sœur de Louis XVI, , madame de Staël, madame Récamier, sœur Rosalie, Jeanne Jugan et madame Barat, fondatrice de la Société du Sacré-Cœur de Jésus.

Les femmes illustres de la France, Oscar Havard, éditions Saint-Remi, 582 pages, 28 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/les-femmes-illustres-de-la-france-oscar-havard/98341/

jeudi 1 mai 2014

8 novembre 1226 Avènement de Louis IX, futur Saint Louis

Le 8 novembre 1226, le roi Louis VIII le Lion est emporté par une dysenterie aiguë, à Montpensier, en Auvergne, en revenant de sa croisade contre les hérétiques albigeois. Son fils, né à Poissy le 25 avril 1214 (l'année de la bataille de Bouvines), lui succède sous le nom de Louis IX.
Son long règne de 44 ans va coïncider avec l'apogée de la France capétienne et chrétienne et il restera dans la postérité sous le nom de Saint Louis.
André Larané
Un sacre à haut risque
L'avènement de Louis IX, pourtant, ne coule pas de source. La succession héréditaire n'est pas prévue par la dynastie capétienne, laquelle a débuté trois siècles plus tôt par l'élection d'Hugues Capet. Les six rois suivants, de Robert le Pieux à Philippe Auguste, ont été sacrés du vivant de leur père pour leur assurer une succession sans histoire. Philippe Auguste avait négligé cette formalité pour son fils et l'hérédité avait paru prendre le pas sur l'élection.
Mais la mort de Louis VIII, trois ans à peine après son avènement, avec pour successeur présumé un enfant de douze ans, remet tout en question. Les conseillers du roi, issus du clergé, de la bourgeoisie ou de la petite noblesse, craignent que se réveillent les appétits des grands féodaux et que ces derniers veuillent reprendre la main sur la désignation du souverain.
À l'initiative du conseiller Ours de la Chapelle, vingt-cinq proches de Louis VIII se réunissent autour du roi mourant et reconnaissent son fils Louis pour successeur. Puis, le conseiller lance à la hâte les convocations pour le sacre de Louis IX. 
Quand le nouveau roi et sa mère Blanche de Castille arrivent à Reims, la ville des sacres, ils constatent l'absence de plusieurs grands féodaux, Hugues de Châtillon, comte de Saint-Pol, Hugues de Lusignan, comte de la Marche, Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, ainsi que Thibaut IV, comte de Champagne. Le comte Ferrand de Flandre est par ailleurs emprisonné depuis la bataille de Bouvines.  Ces absences augurent mal de la régence à venir, la première dans l'Histoire de France.
Mais qu'à cela ne tienne, on délègue à Philippe Hurepel, comte de Boulogne, fils de Philippe Auguste et de sa troisième épouse Agnès de Méranie, l'honneur de porter l'épée royale pendant la cérémonie du sacre, le 29 novembre 1226. 
Les féodaux contre la «baillistre»
De retour à Paris, le jeune roi confie à sa pieuse mère les destinées du royaume avec le titre de «baillistre» (régente, d'après le vieux français baillir, synonyme d'administrer). Sagement, Blanche de Castille conserve autour d'elle les conseillers de Philippe Auguste et Louis VIII, en premier lieu le chancelier Guérin, évêque de Senlis, et les chambriers Barthélemy de Roye et Ours de la Chapelle. Suivant leur avis, elle libère le comte Ferrand de Flandre dès le 6 janvier 1227 pour s'assurer de la fidélité de son épouse.
Très vite prend forme une première rébellion qui réunit Pierre Mauclerc, comte ou duc de Bretagne, Hugues de Lusignan, qui a épousé la veuve du roi d'Angleterre Jean sans Terre, Isabelle d'Angoulême, et surtout le comte de Champagne, Thibaut IV.
Il n'a pas échappé à Blanche de Castille, toujours séduisante à 38 ans et malgré douze grossesses, que Thibaut, de treize ans son cadet, éprouve de la passion pour elle ! Surnommé Thibaut le Chansonnier, c'est un excellent trouvère qui a mis son amour en chansons. C'est dès lors un jeu pour la reine de le rallier à sa cause. Dès le 16 mars 1227, à Vendôme, les autres rebelles font à leur tour allégeance au roi en échange de quelques menus avantages.
Mais ces arrangements suscitent le mécontentement du comte Raimon VII de Toulouse qui soulève à son tour différents barons contre le roi. L'armée royale pénètre dans le Languedoc sans guère rencontrer de résistance chez les habitants, épuisés par la croisade des Albigeois. La régente peut donc mettre un terme à cette nouvelle rébellion par le traité de Meaux, habile traité qui livre à la couronne capétienne le riche comté de Toulouse.
Une prise de pouvoir progressive
À peine l'incendie est-il éteint au sud qu'il se rallume au nord ! Les critiques et les calomnies fusent contre Blanche de Castille, accusée de toutes les turpitudes. Le poète Hugues de la Ferté chante :
«La France est bien abâtardie
 Seigneurs, barons, entendez
 Quand femme l'a en sa tutelle..
Le comte de Boulogne Philippe Hurepel rejoint Pierre Mauclerc dans une nouvelle rébellion. Le roi d'Angleterre Henri III, trop heureux de l'aubaine, débarque en Bretagne pour les soutenir. Mais le jeune Louis IX fait front et marche au-devant des rebelles. Henri III, sans trop insister, rembarque à Bordeaux à destination de l'Angleterre le 28 octobre 1230.
Dans le même temps, en 1230, voilà que les maîtres de la jeune Université de Paris, créée par Philippe Auguste, se mettent en grève. Ils protestent contre une opération de police meurtrière à l'encontre d'étudiants un peu trop turbulents. Ils quittent Paris pour Orléans et le roi d'Angleterre Henri III leur suggère même de gagner Londres.
Le pape Grégoire IX, soucieux de conserver une Université de théologie efficiente à Paris, impose sa médiation. Par-dessus la régente et le roi, il confirme l'autonomie et les privilèges de l'Université en avril 1231.
Ayant réussi à maintenir l'héritage de son époux, Blanche de Castille s'occupe de marier son fils à Marguerite de Provence le 27 mai 1234. Deux ans plus tard, le roi est déclaré majeur. Il laisse néanmoins les rênes du gouvernement à sa mère et à ses conseillers jusqu'en 1242, ne les reprenant que pour combattre une ultime révolte féodale.

mardi 27 novembre 2012

Naissance de l'Europe Blanche de Castille ( 1188 - 26 novembre 1252)

1188 à Palencia (Castille) - 26 novembre 1252 à Paris
Blanche de Castille, épouse de Louis VIII le Lion et mère de Saint Louis, est l'une des rares reines de France qui ait trouvé grâce auprès des historiens.
Son destin n'a tenu qu'à un... prénom. En 1200, la vieille reine Aliénor d'Aquitaine (80 ans) se rend en délégation à la cour du roi Alphonse VIII de Castille pour ramener une infante, sa petite-fille, promise au fils et héritier du roi de France Philippe Auguste. La délégation se voit présenter l'infante. Elle a toutes les qualités requises sauf... son prénom, Urraca (pas de traduction française).
Chacun de se demander si les Français pourront jamais aimer une reine dotée d'un si méchant prénom. Qu'à cela ne tienne, le roi de Castille leur rappelle qu'il a une fille de rechange. La cadette a quinze ans ; elle ne manque pas non plus de qualités et porte le doux prénom de Blanca...
C'est ainsi que Blanche épouse Louis, fils et héritier de Philippe Auguste, le 23 mai 1200, le lendemain du traité du Goulet. Elle donnera le jour en 1214 (l'année de la victoire de Bouvines) au futur Saint Louis, qu'elle éduquera d'une excellente et pieuse façon.
Son fils n'ayant que 12 ans à son avènement, elle gouverne en son nom le royaume avec le titre de «baillistre» et surmonte avec brio les traquenards des barons et grands seigneurs. Elle reprendra les rênes lorsque son fils partira pour la 7e croisade, de 1249 à sa mort en 1252. Elle sera inhumée dans l'abbaye de Maubuisson, au nord de Paris...

vendredi 11 mars 2011

1200 : Capétien et Plantagenêt

Soucieux de chasser les Plantagenêt du royaume de France, Philippe-Auguste se battit en vrai capétien, avec « réalisme, patience, esprit d'opportunité ».
Le traité du Goulet fut l'occasion d'un répit, sans faire illusion…
Cette année-là, la vingtième de son règne, Philippe II Auguste, trente-cinq ans, signait le 22 mai le traité du Goulet qui le mettait en position de force face au roi d'Angleterre et dont la clause principale était le mariage du prince royal Louis, treize ans, avec Blanche de Castille. douze ans, fille du roi Alphonse VIII de Castille.
La petite-fille d'Aliénor
Il importe de rappeler ici que celle qui allait donner à la couronne de France neuf enfants, dont le grand saint Louis, était par sa mère Aliénor d'Angleterre, la petite-fille de la trop belle Aliénor d'Aquitaine que nous avons vue dans nos précédents articles passer avec son colossal héritage – presque la moitié de la France - du lit de Louis VII, roi de France, à qui elle n'avait pas donné d'enfant mâle, à celui d'Henri Plantagenêt juste avant que celui-ci joignît à ses titres de comte d'Anjou et de duc de Normandie celui de roi d'Angleterre… Agissant ainsi cette femme légère avait suscité entre les deux royaumes une zizanie qui devait marquer pour de longs siècles l'histoire de l'Europe. C'est dire l'importance de cette union de 1200. La vieille Aliénor, alors soixante-dix-huit ans, tint à aller elle-même, comme pour se repentir, chercher sa petite-fille outre-Pyrénées pour la conduire auprès du petit-fils de son premier mari…
Philippe-Auguste, que nous avons laissé dans notre dernier numéro tout jeune et déjà veuf d'Isabelle de Hainaut, s'adonnait alors à réguler les mouvements féodaux, à châtier les bandes errantes de pillards désoeuvrés, à veiller à la bonne administration du royaume, à embellir Paris… Mais il ne cessait de se préparer à chasser les Plantagenêt du royaume de France. Contre Henri II d'abord, puis contre les deux fils qu'Aliénor avait donnés à ce rustre, le presque estimable et même légendaire Richard dit Coeur de Lion, et le morbide Jean Sans Terre, Philippe allait se battre en vrai capétien, avec, écrit Bainville, « réalisme, patience, esprit d'opportunité ».
Parti en croisade en 1190 avec Richard, il avait, avec l'accord du pape, quitté Saint-Jean d'Acre au bout de quelques mois pour des raisons de santé mais surtout pour profiter de l'absence, puis de la captivité de Richard tombé aux mains de l'empereur germanique. Utilisant habilement les failles du système successoral anglais, il avait soutenu Jean contre Richard, puis, après la mort de celui-ci dans des conditions indignes d'un preux, il avait embrassé la cause du tout jeune Arthur de Bretagne, fils de Geoffroy, frère aîné de Richard et de Jean. Pendant ce temps, Jean avait déjà mis la main sur les possessions françaises des Plantagenêt, dont la Normandie, mais ce fourbe désirait alors une accalmie…
Renonciations
C'est ainsi qu'en 1200, Philippe le prit au mot et le reçut à Paris puis lui imposa dans l'île du Goulet, près de Vernon, le traité du même nom, par lequel Jean, d'une part, renonçait à soutenir les prétentions d'Othon de Brunswick à l'Empire contre le candidat français, d'autre part, rendait hommage au roi de France son suzerain pour toutes ses possessions françaises. Il abandonnait en outre le comté d'Evreux et ses fiefs berrichons au jeune prince Louis pour constituer la dot de Blanche de Castille. De son côté Philippe renonçait à faire valoir ses droits sur la Bretagne.
La Normandie redevient française
Traité d'équilibre, occasion d'un répit, mais cela ne faisait illusion à personne. En fait il restait à Philippe à saisir l'occasion de prendre Jean en faute. Chose aisée, puisque celui-ci n'accomplissait pas ses devoirs envers ses vassaux, qu'il persécutait même parfois ! Ceux-ci l'attaquèrent en justice en 1202. Les pairs du royaume prononcèrent la confiscation de ses biens français, à charge pour Philippe d'exécuter la sentence. Ainsi la Normandie redevint-elle française : après la prise de la forteresse de Château-Gaillard, Philippe put entrer dans Rouen. Le Maine, l'Anjou, la Touraine et le Poitou suivirent le mouvement, mais l'Aquitaine restait encore pour le moment entre les mains du Plantagenêt. En même temps, la mort du malheureux Arthur de Bretagne permit au roi de faire passer la Bretagne dans l'orbite capétienne, en donnant en mariage Alix, la soeur d'Arthur, à un descendant de Louis VI le Gros.
Pendant qu'en Angleterre la monarchie fonctionnait si mal que les populations se révoltaient (c'était le temps de Robin des Bois) et que les seigneurs s'apprêtaient à imposer à leur roi pour le ligoter la fameuse Grande Charte (15 avril 1215), la monarchie française, créatrice d'un État fort et rassembleur, constituait un modèle de continuité sans heurts et de sage gouvernement. C'est pourquoi Philippe-Auguste pouvait dès lors tenir tête à l'Angleterre et à l'Empire réunis contre nous. En 1214, à Bouvines, on allait voir se manifester la force du sentiment national, comme nous l'avons déjà raconté dans L'AF 2000 du 20 novembre 2008.
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 17 au 30 septembre 2009

samedi 29 janvier 2011

1248 : En route pour la Croisade

Tandis que les princes et les seigneurs avaient de plus en plus recours à son arbitrage, Louis IX préparait la croisade qu'il avait juré d'entreprendre quatre ans plus tôt.
On venait juste d'apprendre que les Turcs avaient pris Jérusalem…
Cette année-là, la vingt-deuxième de son règne, Louis IX, trente-quatre ans, s'embarquait pour la croisade. Le temps était venu, dit Jacques Bainville, de « pousser les qualités de la race capétienne jusqu'à la sainteté ».
Pieux et juste
Depuis son accession au trône, il s'était nettement affranchi de la tutelle très autoritaire de sa mère Blanche de Castille et avait déjà révélé son âme de chef volontaire, toujours pieux et juste. Tandis qu'il apaisait avec beaucoup d'humanité le drame du Midi languedocien, le roi anglais Henri III, pourtant son beau-frère, n'avait pas hésité à encourager les féodaux français à la rébellion. Ce Plantagenêt, arrière-petit-fils de la trop légère Aliénor d'Aquitaine, admettait mal qu'Alphonse, frère de Louis, fût investi du comté de Poitiers. Une guerre s'en était suivie, mais Louis avait bien vite, au pont de Taillebourg sur la Charente en 1242, puis à Saintes la même année, infligé une bonne leçon à Henri III ainsi qu'à ses turbulents comparses, le Poitevin Hugues X de Lusignan et le Languedocien Raymond VII, comte de Toulouse, encore mal consolé d'avoir dû céder devant l'ordre capétien…
Puis s'était réchauffée la querelle du sacerdoce et de l'Empire, autrement dit entre le pape Grégoire IX, puis son successeur Innocent IV, et le terrible empereur germanique Frédéric II de Hohenstaufen. Prudent, pieux mais non clérical, Louis XI n'avait pas engagé la France aux côtés du pape, plaidant même pour la levée de l'excommunication de Frédéric. Il n'en avait pas moins fait reculer ce dernier qui avait osé tenter un coup de force contre le pape.
Tandis que les princes et les seigneurs avaient de plus en plus recours à son arbitrage, le souci essentiel de Louis était alors de préparer la croisade qu'il avait juré d'entreprendre en 1244 au sortir d'une très grave maladie. On venait juste d'apprendre que les Turcs avaient pris Jérusalem et massacré les chrétiens réfugiés dans l'église du Saint-Sépulcre.
Un joyau de pierre et de verre
L'entreprise était périlleuse d'autant que la querelle de plus en plus violente entre l'empereur et le pape retenait en Europe bon nombre de chevaliers. Le roi d'Angleterre, quant à lui, n'était pas mécontent de voir son rival aller seul au-devant de grandes difficultés. L'armée serait donc composée de Français, avec seulement quelques chevaliers anglais, germaniques et norvégiens. Louis avait toutefois su renforcer ses forces spirituelles. Rythmant sa journée d'actes de dévotion, il avait aussi acheté à l'empereur de Constantinople, Baudouin de Courtenay, la Couronne d'épines, puis un morceau de la vraie Croix, et avait fait bâtir pour abriter ces saintes reliques ce joyau de pierre et de verre qu'est la Sainte Chapelle au coeur de Paris, tout juste achevée au début de 1248. C'est là que, nu-pieds, le 12 juin, le roi porta ces témoignages de la Crucifixion, avant d'aller lever l'oriflamme à Saint-Denis et entendre la messe à Notre-Dame.
En route !
Il quittait la capitale avec son épouse Marguerite de Provence dont il ne pouvait se passer et deux de ses frères, Robert comte d'Artois et Charles comte d'Anjou, laissant à sa mère Blanche de Castille, soixante ans et toute en larmes, une nouvelle fois la régence d'un royaume alors en paix et la garde des quatre enfants royaux. L'autre frère du roi, Alphonse comte de Poitiers, devant aider sa mère, rejoindrait le voyage dans quelques mois.
Le but de l'expédition était, dans un premier temps, d'atteindre l'Égypte, pour y intimider le sultan qui soutenait les Turcs. Pour cela on ferait escale à Chypre pour rassembler les forces : une flotte de 1 800 bateaux en partie achetés à Gènes et à Venise, 3 000 chevaliers, 6 000 écuyers, 5 000 arbalétriers, 10 000 piétons et 8 ou 9 000 chevaux.
Aigues-Mortes
L'armée faisait donc route en cet été 1248, par la Bourgogne, puis la vallée du Rhône s'arrêtant dans les abbayes pour y célébrer la messe et entonner le Domine salvum fac regem ! On se dirigeait au plus vite vers Aigues-Mortes, port que le roi avait fait créer, avec ses impressionnantes murailles fortifiées au milieu des étangs, surmontées du phare de la Tour de Constance. Les vents étant favorables, on prit la mer le 28 août en chantant le Veni Creator. Le sire de Joinville allait commencer de rédiger son historiographie.
Le 17 septembre on arrivait à Chypre où le roi Henri de Lusignan accueillit le roi et la reine à Nicosie. À la grande colère de Louis on y perdit du temps : cohabitation difficile entre seigneurs de toutes origines, entre princes d'Orient et d'Occident, voire entre les ordres religieux, notamment Templiers et Hospitaliers… On était encore dans l'île à la fin de l'année, tandis que Louis peaufinait son plan de débarquement en Égypte, dans un lieu évidemment tenu secret. Le moment approchait du grand héroïsme. Saint Louis allait percer sous Louis IX…
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 5 au 18 novembre 2009