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vendredi 20 décembre 2024

Non, les Gaulois n’étaient pas des barbares : “La civilisation gauloise s’est développée en osmose avec le monde grec”

 

DOSSIER – Une biographie de Vercingétorix et un essai sur les celtes corrigent l’image barbare que Jules César avait donnée de ses adversaires dans «La Guerre des Gaules». Et montrent que la civilisation gauloise s’est développée en osmose avec le monde grec.

Vercingétorix, un guerrier éduqué par les druides

Longtemps, Vercingétorix n’a existé qu’à travers la plume de César qui dans La Guerre des Gaules fait de lui un portrait aussi partiel que partial. Il magnifie les qualités guerrières de son adversaire pour exalter ses propres mérites stratégiques. Aux yeux de César, les Gaulois étaient des Barbares que Rome devait dominer pour instaurer la paix. Cette conception sera remaniée par les historiens nationalistes du XIXe siècle pour qui les Gaulois étaient nos ancêtres et Vercingétorix leur chef flamboyant. Une sorte de «souverainiste» avant l’heure, un militant de l’indépendance nationale dont de Gaulle fera d’ailleurs l’apologie dans ses discours de guerre. Le grand perdant de ces représentations fut Vercingétorix lui-même, dont on ne savait presque rien.

C’est dire l’intérêt de cette biographie de Jean-Louis Brunaux. Les progrès de l’archéologie mais aussi la lecture des auteurs de l’Antiquité permettent de peaufiner l’idée que l’on se fait de ce chef arverne qui, selon Brunaux, fut très près de vaincre César. Le tableau que Brunaux campe de Vercingétorix jeune est captivant. Très grand et majestueux, «l’air terrible», Vercingétorix a vécu plusieurs années dans la proximité de César. Il l’a assisté dans sa lutte contre les Germains d’Arioviste qui avaient pénétré en Gaule… avant de prendre la tête de la révolte contre Rome.

Comment s’est-il imposé? Fils du roi Celtill, il fut formé par les druides, qui constituent une classe sacerdotale dont les conceptions sont proches des pythagoriciens de la Grèce présocratique. Ils croient en la métempsychose et tentent de faire reculer la violence endémique des sociétés gauloises, notamment les sacrifices humains. En Gaule rien d’essentiel ne se décide sans eux. Vercingétorix n’est pas le rustre hirsute de l’image d’Épinal. Les mœurs des Gaulois ont tout de même évolué depuis l’époque où ils mirent Rome à sac et où ils combattaient nus et couverts d’or. Même si la notion moderne de nationalisme ne signifie rien en Gaule, Brunaux montre que Vercingétorix refuse l’acculturation au monde romain. D’une certaine manière, il est un anticolonialiste avant l’heure. «Il arriva trop tard dans un monde en mutation. Tous les nobles et les bourgeois du centre de la Gaule reniaient leurs valeurs ancestrales et aspiraient à vivre à la mode romaine (…). Quelques années plus tôt, il eût gagné son pari, rassembler les hommes et les cités autour d’un même projet politique qu’il définissait comme celui de la liberté commune.»

Nous avons rencontré Jean-Louis Brunaux, archéologue français spécialiste de la civilisation gauloise et auteur de Vercingétorix.

(…)
Le Figaro

https://www.fdesouche.com/2018/02/15/non-gaulois-netaient-barbares-civilisation-gauloise-sest-developpee-osmose-monde-grec/

jeudi 19 septembre 2024

Non, les Gaulois n’étaient pas des barbares : “La civilisation gauloise s’est développée en osmose avec le monde grec”

 

DOSSIER – Une biographie de Vercingétorix et un essai sur les celtes corrigent l’image barbare que Jules César avait donnée de ses adversaires dans «La Guerre des Gaules». Et montrent que la civilisation gauloise s’est développée en osmose avec le monde grec.

Vercingétorix, un guerrier éduqué par les druides

Longtemps, Vercingétorix n’a existé qu’à travers la plume de César qui dans La Guerre des Gaules fait de lui un portrait aussi partiel que partial. Il magnifie les qualités guerrières de son adversaire pour exalter ses propres mérites stratégiques. Aux yeux de César, les Gaulois étaient des Barbares que Rome devait dominer pour instaurer la paix. Cette conception sera remaniée par les historiens nationalistes du XIXe siècle pour qui les Gaulois étaient nos ancêtres et Vercingétorix leur chef flamboyant. Une sorte de «souverainiste» avant l’heure, un militant de l’indépendance nationale dont de Gaulle fera d’ailleurs l’apologie dans ses discours de guerre. Le grand perdant de ces représentations fut Vercingétorix lui-même, dont on ne savait presque rien.

C’est dire l’intérêt de cette biographie de Jean-Louis Brunaux. Les progrès de l’archéologie mais aussi la lecture des auteurs de l’Antiquité permettent de peaufiner l’idée que l’on se fait de ce chef arverne qui, selon Brunaux, fut très près de vaincre César. Le tableau que Brunaux campe de Vercingétorix jeune est captivant. Très grand et majestueux, «l’air terrible», Vercingétorix a vécu plusieurs années dans la proximité de César. Il l’a assisté dans sa lutte contre les Germains d’Arioviste qui avaient pénétré en Gaule… avant de prendre la tête de la révolte contre Rome.

Comment s’est-il imposé? Fils du roi Celtill, il fut formé par les druides, qui constituent une classe sacerdotale dont les conceptions sont proches des pythagoriciens de la Grèce présocratique. Ils croient en la métempsychose et tentent de faire reculer la violence endémique des sociétés gauloises, notamment les sacrifices humains. En Gaule rien d’essentiel ne se décide sans eux. Vercingétorix n’est pas le rustre hirsute de l’image d’Épinal. Les mœurs des Gaulois ont tout de même évolué depuis l’époque où ils mirent Rome à sac et où ils combattaient nus et couverts d’or. Même si la notion moderne de nationalisme ne signifie rien en Gaule, Brunaux montre que Vercingétorix refuse l’acculturation au monde romain. D’une certaine manière, il est un anticolonialiste avant l’heure. «Il arriva trop tard dans un monde en mutation. Tous les nobles et les bourgeois du centre de la Gaule reniaient leurs valeurs ancestrales et aspiraient à vivre à la mode romaine (…). Quelques années plus tôt, il eût gagné son pari, rassembler les hommes et les cités autour d’un même projet politique qu’il définissait comme celui de la liberté commune.»

Nous avons rencontré Jean-Louis Brunaux, archéologue français spécialiste de la civilisation gauloise et auteur de Vercingétorix.

(…)
Le Figaro

https://www.fdesouche.com/2018/02/15/non-gaulois-netaient-barbares-civilisation-gauloise-sest-developpee-osmose-monde-grec/

jeudi 16 décembre 2021

Vercingetorix, chef de guerre (Alain Deyber)

Alain Deyber est spécialiste d’histoire militaire et d’archéologie des champs de bataille. Ancien officier, il a été rédacteur au Service Historique de la Défense et professeur d’histoire militaire aux Ecoles de Saint-Cyr-Coëtquidan.

Le personnage de Vercingetorix  » chef de guerre  » a peu retenu l’attention des auteurs, bien moins que le célèbre siège d’Alesia où il fut vaincu. Alain Deyber tente avec ce livre de montrer comment Vercingetorix se forma à l’art de la guerre, la façon dont il constitua et entraîna son armée, quelle fut sa conception de la guerre et sa manière de la conduire, et pourquoi, si proche de la victoire, il fut finalement vaincu par César.

L’auteur de ce livre, spécialiste de la stratégie, la tactique et le combat qui avaient cours à cette époque en Gaule, démontre que les Celtes en général et les Gaulois en particulier connaissaient les grands principes de la guerre et les paramètres de la manœuvre, bien loin des stéréotypes entretenus sur le sujet.

Vercingetorix, chef de guerre, Alain Deyber, éditions Lemme, 222 pages, 22 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/vercingetorix-chef-de-guerre-alain-deyber/82803/ 

jeudi 9 septembre 2021

Les Grands Vaincus de l’histoire (Jean-Christophe Buisson & Emmanuel Hecht)

 

Emmanuel Hecht, historien, journaliste et éditeur, a notamment dirigé l’ouvrage collectif La Russie des Tsars.

Jean-Christophe Buisson est directeur-adjoint du Figaro Magazine et présente un programme sur la chaîne Histoire.

Ensemble, ils dressent les portraits de deux femmes et onze hommes, princes, rois ou empereurs, chefs de guerre ou chefs d’Etat, mystiques ou idéologues, respectés ou craints, qui ont connu la gloire puis ont subi la défaite. Vaincus, ils ont été condamnés à la réclusion, assassinés, suicidés.

Parmi ces récits, il y a celui de sainte Jeanne d’Arc, abandonnée par son “gentil Dauphin” qu’elle avait conduit au couronnement. Lâchée, martyrisée, sa réhabilitation viendra bien plus tard par la voie de sa canonisation.

Il y a Condé, “M. le Prince le héros”, selon les mots de Saint-Simon, entré dans la légende à vingt-deux ans, après une éclatante victoire militaire à Rocroi, et qui a fini en exil sur ses terres, après avoir échappé de peu à la peine capitale.

Il y a Vercingétorix dont le rêve d’unité s’est brisé à la suite de la défection de quelques tribus gauloises. Il y a Hannibal, qui, après son incroyable traversée des Alpes, tourna en rond dans le sud de l’Italie dans l’attente de renforts qui ne vinrent jamais, ses pires ennemis n’étant pas à Rome mais à Carthage. Il y a Charrette, refusant qu’on lui bande les yeux et s’agenouillant face au peloton d’exécution. Il y a le général Robert Lee, “le plus grand soldat américain vivant”, “légende sudiste”, qui finit par perdre face aux nordistes et signa l’acte de capitulation mettant fin à la guerre de Sécession.

Chacun des personnages de ce livre est passé du Capitole à la roche Tarpéienne. Mais parfois un vaincu peut avoir des airs de vainqueurs.

Les Grands Vaincus de l’histoire, Jean-Christophe Buisson et Emmanuel Hecht, éditions Perrin, 416 pages, 21 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/les-grands-vaincus-de-lhistoire-jean-christophe-buisson-emmanuel-hecht/99082/

jeudi 19 août 2021

Vercingétorix ou la gloire des vaincus

 Le célèbre Vercingétorix du grand maître Camille Jullian doit aller dans toutes les bibliothèques de qualité. On verra par l'article de Marcel Brion l'intérêt de la personnalité du jeune chef gaulois. Elle permet un saisissant rapprochement avec notre temps. Elle montre - quelle leçon pour aujourd'hui - la France souvent vaincue par elle-même. Comme le dit Marcel Brion, la stratégie gauloise était périmée, et périmée aussi cette passion pour la liberté qui leur faisait préférer l'anarchie et la discorde à l'établissement d'un gouvernement durable. La foi religieuse, elle non plus, n'animait plus suffisamment ce peuple.

La tentative de Vercingétorix a été le magnifique sursaut d'un jeune homme intrépide et plein d'illusions, pour essayer de détourner le cours de la destinée. L'imaginatif, le chimérique, a été vaincu par le réaliste, le calculateur; mais ces différences de caractère n'auraient pas suffi à donner la victoire à César si la Gaule n'avait déjà porté en elle-même toutes ses causes de défaite, tous les germes de désagrégation.

On peut dire que la Gaule a été vaincue par elle-même tout autant que par César. Vaincue par son esprit de désordre et d'insubordination, par son goût pour l'indépendance anarchique et brouillonne, par son défaut d'organisation morale et matérielle.

Au printemps de l'année 53, pour parachever son œuvre et garder toute la Gaule en main, César invita les peuples à tenir leur assemblée traditionnelle dans son camp et sous sa présidence. C'était le meilleur moyen de dénombrer qui était pour lui, qui était contre lui; les absents seraient considérés, du fait même de leur absence, comme des ennemis.

Ce coup d'audace, dans un pays où l'instinct de la révolte bouillonnait encore, réussit : les peuples, intimidés, envoyèrent leurs représentants au camp de César. Il n'y en eut que trois qui manquèrent au rendez-vous et qui payèrent de la destruction de leurs champs et de leurs cités ce geste de bravade.

Fort de ce succès, César recommença lors de l'assemblée d'automne et obligea les délégués des nations à prononcer la condamnation des chefs coupables qu'il avait faits prisonniers.

Les envoyés gaulois, qui délibéraient sous la protection des légionnaires, homologuèrent les jugements désirés par César. La Gaule n'avait pas seulement perdu sa liberté, mais aussi, semble-t-il, son honneur et son âme.

En voyant la docilité avec laquelle les délégués des peuples gaulois avaient accepté ses plus insultantes exigences. César pouvait croire le pays maté. En réalité, la révolte couvait, à la fois chez les peuples qui avaient été victimes des répressions et chez ceux qui, par prudence ou par diplomatie, ne s'étaient pas compromis d'une façon prématurée et qui n'avaient pas encore attiré, ainsi, les regards soupçonneux des Romains.

La Gaule, enfin, avait la bonne fortune de voir sortir d'entre ses jeunes princes le chef qui lui avait toujours manqué; celui sur le nom duquel l'unanimité se fait, qui personnifie la volonté de vivre et de durer, qui joint aux qualités gauloises traditionnelles des talents militaires exceptionnels ; qui, enfin, pour avoir fréquenté les Romains, connaît leur tactique et leurs procédés de combat.

un jeune Arverne

Un jour le bruit se répandit, secrètement, car il ne fallait pas éveiller trop tôt la méfiance des Romains, que la révolte éclaterait le sixième jour de la lune du solstice d'hiver. C'étaient les Carnutes qui avaient pris l'initiative du soulèvement, sans doute sous l'influence des Druides, et qui invitaient tous les peuples de la Gaule à se joindre à eux pour chasser les Romains.

Déjà, les Parisiens, les Sénons, les Aulerques, les Armoricains, les Andes, les Cadurques, les Lemoviques, les Turons, avaient juré leur foi. Les Arvernes hésitaient, leur chef, Gobbanitio, redoutant les aventures et craignant de s'engager dans une tentative sans espoir. 

Au jour convenu, les Carnutes massacrèrent tous les Romains de Genabum (Orléans). Il y avait des villes plus puissantes et mieux défendues que celle-là; le geste avait donc une valeur symbolique, plutôt qu'une portée stratégique; il signifiait la rupture absolue avec Rome, le défi jeté à César. L'armée gauloise, faite de tant de nations diverses, traditionnellement attachées à leurs particularismes, pour une fois renonça à ses discordes anarchiques et choisit comme unique chef de guerre le jeune Vercingétorix.

En effet, la nouvelle du massacre de Genabum bouleversa l'Auvergne. Ce jeune Arverne, Vercingétorix, réunit ses clients et les enthousiasma sans peine. Il recruta des partisans dans la campagne et expulsa de Gergovie le parti aristocratique. La royauté fut rétablie en sa faveur.

Son prestige fut bientôt immense. Il raffermit le courage des peuples hésitants; le commandement suprême de la rébellion lui fut donné.

Le choix était intelligent. Vercingétorix avait appris son métier d'homme de guerre aux côtés de César ; il connaissait donc les manœuvres, les feintes, les ruses de l'ennemi qu'on allait combattre. Il possédait les qualités natives du Gaulois, le courage, l'audace, la promptitude de décision, l'amour de son pays, l'héroïsme aveugle. Son intelligence était grande, aiguë, pratique, objective ; il savait agir vite et à propos.

Il est difficile de juger Vercingétorix avec toutes les chances de certitude et d'impartialité, puisque nous ne le connaissons que par ce que ses ennemis ont dit de lui et la « propagande » romaine ne négligeait rien pour diminuer le prestige de l'adversaire.

Il faut donc considérer les documents d’origine romaine comme sujets à caution et ne leur accorder qu'une créance limitée. Il est possible qu'il y ait eu dans les actes de Vercingétorix quelques traits de la duplicité et de la cruauté que nous reprochons à César, sa personnalité étant certainement plus nuancée que celle que nous voyons se dégager de la rareté et de l'unilatéralité des textes. Il possédait de grands talents militaires, qu'avait développés une formation politique; sa conduite fut en réalité dictée par beaucoup de sang-froid et de prudence.

On aurait tort de ne voir dans le jeune Arverne que le cavalier audacieux, le « beau sabreur », l'homme des coups de main désespérés. Il importe de remarquer avant tout le prestige immense qui fut celui de Vercingétorix auprès de ses compatriotes. Prestige dû, évidemment, à son parfait désintéressement et à son noble et ardent amour de la liberté. mais aussi à ce qu'il était doué par la nature de cette qualité essentielle du chef de guerre et de l'homme d'État : l'autorité.

Celle-ci était aussi l'un des traits du caractère de César. Mais alors que l'ascendant du Romain reposait non seulement sur son génie personnel, mais aussi sur l'organisation et la discipline séculaire des légions, celui de Vercingétorix, tout de prestige et d'éloquence, était instable, car il ne pouvait prendre appui sur la cohue des bandes gauloises.

Le jeune Arverne le savait, c'est pourquoi, s'il se montre parfois intrépide, voire téméraire, sa conduite sera d'affaiblir l'adversaire en faisant le vide dans le pays, en se dérobant aux attaques directes : il eût été imprudent d'affronter en rase campagne les légionnaires romains. Chaque fois que, sous la pression de ses propres troupes, Vercingétorix renoncera à cette tactique, l'événement lui sera fatal : ainsi à Avaricum, ainsi à Dijon, Vercingétorix fut véritablement l'incarnation du patriotisme gaulois.

César revient

Profitant de l'absence de César, il inaugure sa campagne en déclenchant les hostilités en plein hiver, ce qui est contraire à la tradition, et en partageant en trois armées les troupes que lui a fournies la coalition des peuples gaulois. Il va frapper César à trois points vitaux de la puissance romaine en Gaule, dans la Narbonnaise, que les Cadurques ont envahie, sous la direction de Luctère, à Sens où six légions attendent, sur pied de guerre, l'ordre de marcher, et chez les Bituriges, qui ont répondu avec tiédeur à l'appel des Arvernes.

César n'étant pas en Gaule, il faut agir vite, avant qu'il n'ait pu être prévenu de ce qui s'y passe. Malheureusement, le chef senon Drappès, qui avait pour mission d'encercler Sens, n'a pas su empêcher Labienus, le meilleur lieutenant de César, d'envoyer un message à son chef qui se trouve, à ce moment-là, au bord de l'Adriatique, à Ravenne.

Il aurait fallu profiter de son absence pour achever le rassemblement de toutes les forces gauloises - il y a encore des tièdes et des hésitants - et pour écraser les garnisons qui occupent les points principaux du pays. C'est ce qu'a voulu faire Vercingétorix. Il sait que l'absence de César est, pour lui, un grand facteur de succès. Il est prêt à agir promptement mais, si vite qu'il se déplace, il ne connaît pas la rapidité prodigieuse de César, cette endurance quasi surhumaine qui lui permet de couvrir, au galop, presque sans repos, des distances considérables.

Pour tous les deux, la victoire est une question de vitesse. César a confiance dans ses lieutenants, mais il sait bien qu'il est nécessaire en Gaule; pour Vercingétorix, il faut l'empêcher d'arriver avant que la concentration des troupes ne soit achevée et l'alliance des peuples gaulois totale.

Vercingétorix n'a pas hésité à frapper durement les tièdes et les suspects. Il a usé de l'intimidation et de la terreur, là où la persuasion était inefficace. Il est prêt à conduire cette guerre avec la plus grande cruauté contre ses ennemis, et envers ses soldats aussi dont les défaillances seront punies par des supplices terribles.

Ce qui compte, c'est le résultat. Il n'est pas mauvais que les châtiments soient assez spectaculaires pour frapper l'imagination et Vercingétorix qui, à bien des égards, demeure un barbare, impose à son armée une discipline de fer, qui réussira, dans une certaine mesure, à briser enfin l'anarchie gauloise. Il faut que la peur renforce le zèle et le patriotisme. Et surtout, agir vite, frapper fort et vaincre, avant que César ne soit revenu.

Malheureusement, César, avec une rapidité qui tient du miracle, est déjà là. Il franchit les Alpes à la fin de janvier 52 et la Narbonnaise, à sa vue, revient à l'obédience romaine. Luctère et ses Cadurques battent en retraite. César dédaigne de les poursuivre. Traversant les montagnes du Vivarais, par six pieds de neige, il lance ses légions sur le pays des Arvernes.

C'est frapper en plein cœur Vercingétorix, qui est obligé, alors, de quitter le pays des Héduens qu'il tentait de rallier à sa cause, pour venir défendre sa terre. Tout son plan de campagne se trouve désorganisé.

César, enfin, amène d'Italie des troupes aguerries, des vétérans des guerres d'Asie. Les légions, douées d'une mobilité formidable, suivent sa marche en zigzag qui déconcerte l'adversaire, lequel ne sait plus où le joindre.

Ce serait une imprudence de le poursuivre et une perte de temps. Vercingétorix perdit quelques semaines à assiéger une ville des Boiens, clients des Héduens, Gortona (Sancerre), qui présentait une certaine importance stratégique et que César, pensait-il, convoiterait.

Mais César ne se souciait pas de Gortona; il laissa les Arvernes guerroyer quelque temps contre les Boiens, jusqu'au jour où, Vercingétorix, appelé par des tâches plus urgentes, finit par abandonner Gortona. De mauvaises nouvelles arrivaient, en effet, du pays des Carnutes où des événements graves se déroulaient.

Les Carnutes avaient été le premier peuple gaulois à donner le signal de la révolte. C'était de chez eux que la guerre sainte était partie; c'était eux qui avaient accompli le massacre général des Romains de Genabum, César avait donc un compte à régler avec eux. Il quitta Agedincum (Sens) et se dirigea sur Genabum. En route il se heurta à Vellaudunum (près de Montargis), qui ne fit qu'une courte résistance. Il s'empara de Genabum, la pilla et l'incendia, força le passage de la Loire, que personne ne défendait plus dans cette confusion. Il s'enfonça alors en Sologne en direction du pays des Bituriges.

une lutte de vitesse

La situation est critique, car Vercingétorix a eu, peu de semaines auparavant, assez de peine à convaincre les Bituriges de s'allier à lui. Ils l'ont fait sans enthousiasme, pressés par la nécessité et sous la poussée de l'intimidation. Si les Romains les soumettent, maintenant, à une intimidation plus forte, les Bituriges vont lâcher pied.

Vercingétorix n'a plus l'initiative des événements; c'est César qui le conduit où il veut. Il est contraint à une lutte de vitesse qui, en principe, ne lui est pas défavorable, car la cavalerie gauloise est égale, sinon supérieure, à la cavalerie germanique qui sert d'auxiliaire aux légions romaines. Mais les mouvements imprévus de César le condamnent à des itinéraires déconcertants, en apparence. incohérents, dont le développement est imprévisible, et qui l'empêchent d'organiser lui-même une campagne offensive.

Avant de pouvoir obliger César à accepter la bataille sur un terrain choisi par lui, il est donc contraint à des manœuvres qui lui font perdre du temps, qui désorganisent ses plans. César savait ce qu'il faisait en soumettant ainsi à cette pénible subordination un adversaire jeune, bouillant, plus riche de courage que d'expérience, mais cette jeunesse même sauve Vercingétorix.

Avec une admirable souplesse, Vercingétorix entre dans le jeu de son adversaire; il accourt chez les Bituriges, mais arrive trop tard pour sauver Noviodunum (Neung-sur-Beuvron), dont l'oppidum vient juste d'être emporté. La lutte en rase campagne avec les armées romaines était donc par trop inégale. Vercingétorix venait de perdre successivement Vellaudunum, Genabum et Noviodunum. Il décida de se dérober à l'ennemi et de brûler le pays, afin de réduire l'adversaire par la famine.

De nombreuses localités du Berry furent ainsi sacrifiées et Vercingétorix réservait un sort semblable à la capitale du pays. Avaricum (Bourges), la plus belle ville des Gaules. Mais les Bituriges implorèrent avec tant d'insistance pour que l'on épargnât leur capitale que, malgré lui, Vercingétorix fut contraint de céder et d'ordonner qu'on défendît la place.

Le siège dura plus d'un mois et fut atroce. Les Gaulois déployèrent des prodiges d'héroïsme qui firent l'admiration de César. mais ils ne purent empêcher la prise de la ville dont la population fut massacrée. L'armée romaine trouva là de riches approvisionnements et ce succès releva le prestige de César.

Échec à Gergovie

Cette patience, cette prudence, surprenantes de la part d'un jeune Gaulois, sont très caractéristiques du tempérament de Vercingétorix ; elles ont abusé César, qui a cru son adversaire découragé et réduit à l'impuissance. Il s'est vu le maître de la situation, il a pensé qu'il pouvait écraser sans peine une révolte dont les débuts avaient été aussi peu concluants.

Il a divisé ses troupes, afin d'en finir plus vite avec ces rebelles dont il sous-estimait la puissance ; il a confié à Labienus une partie de son armée en le chargeant d'occuper Lutèce, de tenir en respect les Parisiens, d'intimider les Belges et de surveiller le carrefour des routes terrestres et des voies navigables par lesquelles pourrait se faire la concentration des insurgés.

Lui-même, gardant ses meilleures légions, pensa que le meilleur moyen de rétablir l'ordre était de frapper à la tête. Les opérations d'hiver dans le Velay avaient eu pour objet dans son esprit d'intimider les Arvernes. Puisque l'opération n'avait pas réussi, il fallait recommencer mais, cette fois, il portera ses coups au cœur même de la nation rebelle, il s'en prendra à sa capitale : Gergovie, puisque Vercingétorix avait dû battre en retraite jusque-là.

À sept kilomètres environ au sud-ouest de Clermont-Ferrand, se dresse le plateau de Gergovie, d'une superficie d'environ soixante-dix hectares, qui domine de quelque trois cents mètres le pays environnant, position stratégique de première valeur. C'était l'oppidum des Arvernes, leur capitale, lieu de refuge habité surtout pendant la belle saison.

Vercingétorix vint occuper Gergovie. César vint bientôt investir la place ; il remporta d'abord un léger avantage en s'emparant d'une petite hauteur au sud-ouest du plateau. Il y installa un petit camp. qu'il relia à son grand camp par une tranchée. Mais de mauvaises nouvelle lui arrivèrent alors du pays des Hédues : les 10 000 fantassins que ces fidèles alliés lui envoyaient s'étaient débandés à l'instigation d'un de leurs chefs, Litaviccos, partisan de Vercingétorix.

César reprit en main une partie des troupes héduens et fit travailler ses légionnaires aux ouvrages de siège. Les opérations traînaient. Les Romains se fatiguaient de creuser sans cesse des circonvallations. En outre, l'attitude douteuse des Héduens préoccupait César très sérieusement : il songeait à lever le siège, mais résolut auparavant de tenter sa chance.

Il s'aperçut un jour qu'une colline, garnie de troupes les jours précédents, semblait déserte. S'il parvenait à s'en emparer, la forteresse serait bloquée. Vers midi, César ordonna l'assaut, la colline fut emportée. Les Gaulois semblaient se débander, quand Vercingétorix attaqua les Romains de flanc. Après une lutte sans merci, les Romains plièrent et furent rejetés en désordre dans la plaine.

Prudent, Vercingétorix se garda de se lancer follement à la poursuite de César, et rentra dans Gergovie. L'échec de César était indéniable.

L’erreur de Vercingétorix

La victoire de Gergovie eut un énorme retentissement : elle montra que César n'était pas invincible, et décida les peuples qui hésitaient encore à entrer dans la confédération. Les Héduens, eux-mêmes, sous l'instigation de Conviclolitavis, se rallièrent à la cause de l'indépendance.

Cette défection mit César dans une situation fort embarrassante. C'était dans leur pays en effet qu'il avait une grande partie de ses approvisionnements. Sans tarder, les Héduens brûlèrent et ravagèrent leur propre pays sur la rive gauche de la Loire, afin de réduire les Romains par la famine.

César ne se laissa pas troubler par cela. Loin de songer à battre en retraite, il décida au contraire de rejoindre Labienus à Sens; il réussit à passer la Loire et trouva sur la rive droite des régions plantureuses où son armée put se refaire avant de rencontrer Labienus qui revenait victorieux de Lutèce.

Labienus avait eu en effet pour mission de s'emparer de cette localité. Il se mit en marche avec quatre légions. Le commandement des troupes gauloises dans cette région fut confié à Camulogenos, grand chef de guerre, qui s'établit au confluent de l'Essonne et de la Seine, contrée marécageuse dont on ne pouvait songer à le déloger. Labienus décida alors de passer sur la rive gauche de la Seine ; il franchit le fleuve. Les Gaulois engagèrent la bataille après avoir brûlé Lutèce et rompu les ponts.

Ce fut une terrible mêlée. Les Gaulois semblaient prendre l'avantage, quand ils furent attaqués sur leurs arrières et enveloppés; tous se firent tuer jusqu'au dernier, y compris Camulogenos. Comme les Bellovaques s'agitaient, Labienus jugea prudent, sur ce succès, de regagner Sens, où César vint peu après le rejoindre.

Après avoir abandonné la cause de César, les Héduens tinrent dans leur capitale Bibracte (Mont Beuvray) une assemblée des Gaules, où Vercingétorix fut, une fois encore, acclamé comme chef suprême.

Vercingétorix organisa aussitôt les opérations. Tous les peuples gaulois durent lui laisser des otages et lever rapidement 15000 cavaliers : les Héduens et leurs chefs fournissaient 10 000 hommes de pied. Avec cette puissante cavalerie, on intercepterait les communications de l'ennemi. Par ailleurs, récoltes, demeures, granges, tout devrait être détruit.

Il fut aussi décidé que Ruthènes et Cadurques iraient ravager les terres des Volques Arécomiques, Cette menace sur la Provincia s'ajoutant à celle de la famine, César se décida à gagner le Sud.

Il partit par le pays de ses alliés Lingons. À quelques lieues de lui, Vercingétorix surveillait et harcelait sa marche. Le chef gaulois commit alors la lourde erreur d'engager le combat contre les dix légions de César. Vercingétorix avait trop confiance dans la puissance de sa cavalerie et il ignorait que César avait reçu des renforts importants de cavaliers germains; il fit trois corps de sa cavalerie, l'un devant barrer la route à César et les deux autres l'attaquer de flanc.

L'engagement eut lieu près de Dijon. César, averti à temps, avait réparti ses troupes en trois puissants carrés, contre lesquels se brisa l'attaque de la cavalerie gauloise; prise de flanc alors par une charge des cavaliers germains, celle-ci se débanda.

Privée ainsi de ses meilleurs éléments, l'armée de Vercingétorix battit en retraite vers Alésia (l'actuelle Alise-Sainte-Reine, sur le mont Auxois, en Côte-d'Or), César se mit à sa poursuite. Les Gaulois se réfugièrent dans Alésia.

Alésia était une vieille cité gauloise, possédant un sanctuaire renommé; c'était à la fois une capitale, un lieu de pèlerinage et, par surcroît, une place forte facile à défendre. Au mois d'août 52 avant Jésus-Christ, Vercingétorix s'y enferma.

Il avait amené dans la ville toute sa cavalerie, en même temps que son infanterie, avec des réserves de fourrage insuffisantes; et, pour ses hommes, très nombreux, trop nombreux, il n'avait qu'un mois de vivres; c'était, pensait-il, plus qu'il ne lui en fallait pour attendre le grand rassemblement de la levée en masse qu'il avait ordonnée.

enfermés dans Alésia

La place était trop forte pour être enlevée d'assaut. César ne renouvela donc point son erreur de Gergovie. Après avoir établi plusieurs camps autour d'Alésia, il en commença le blocus. Le soldat romain était un infatigable terrassier. Utilisant les inégalités du terrain, profitant du moindre accident qui peut nuire aux Gaulois, César fait construire par ses soldats une formidable ceinture de remparts, qui, enferme Alésia dans un cercle de terre, de palissades, de fossés et de tours littéralement infranchissables. 

Vercingétorix essaya de briser l'investissement avant qu'il fût complet; il tenta une sortie qui tournait à son avantage, quand César fit donner la cavalerie germaine qui, une fois encore, dispersa la gauloise. Vercingétorix décida alors de se séparer de sa cavalerie devenue inutile, et de l'envoyer rejoindre et renforcer l'armée de secours qui se formait. Il la fit partir nuitamment, mais commit l'erreur de ne pas l'accompagner et de s'enfermer dans Alésia avec les défenseurs.

Informé qu'une armée de secours allait le prendre de dos, César, pour se prémunir contre l'attaque qui viendrait de l'extérieur, doubla ses fortifications d'un second système de défenses, long de vingt et un kilomètres, alors que l'autre, concentrique à celui-ci, n'en avait que quinze. Des fossés larges de six mètres et profonds de trois, alternent avec des levées de terre, hérissées de palissades, le terrain intermédiaire étant semé de pièges, de pieux dissimulés sous les branchages, de puits et de pointes de fer, qui rendent toute attaque très périlleuse.

La troupe la plus courageuse et la mieux armée ne peut que se briser sur de pareils remparts sans parvenir même à les entamer. Cela fait, il suffisait d'attendre que le temps fît son œuvre qui compléterait celle des terrassiers.

C'est au mois d'août que les Gaulois s'étaient enfermés dans Alésia. Au début du mois de septembre, ils n'avaient presque plus rien à manger. La chaleur, l'entassement des troupes dans une petite ville, déjà remplie par ses habitants, le manque de vivres et d'eau, développèrent des épidémies.

Un jour, il fallut expulser les bouches inutiles, et l'on repoussa, hors des murs, la foule des femmes, des vieillards, des enfants, qui moururent de faim sous les yeux de leurs compatriotes, car César avait refusé de les laisser passer.

Les conditions matérielles et morales du siège usaient la force des soldats, auxquels on avait réservé tous les aliments encore disponibles, et qui, pourtant, souffraient de la faim.

L'armée de secours parut enfin. Elle se heurta aux circonvallations romaines et tenta vainement, pendant deux jours, de les forcer. Les assiégés, de leur côté, harcelaient l'ennemi.

Apprenant qu'une partie des défenses romaines du côté Nord étaient plus vulnérables, les Gaulois de l'armée de secours décidèrent de porter là leur effort principal. Ils comblèrent le fossé et commencèrent l'escalade des remparts.

Accablés par cette attaque massive, les légionnaires romains étaient à bout de forces. César leur expédia plusieurs cohortes de renfort aux ordres de Labienus.

De leur côté, les assiégés combattent avec rage, ils délogent les Romains de certaines défenses, ouvrent une brèche dans les palissades.

Des illusions généreuses

En ces moments décisifs, le génie de César sauva la situation des Romains, qui devenait tragique. Après avoir, en personne, refoulé les assiégés, il vola au secours de Labienus qui, ayant appelé des troupes fraîches des postes non attaqués, se préparait à la contre-offensive.

L'armée de secours de Vercingétorix fut battue; ce que voyant, les assiégés regagnèrent Alésia, tandis que se débandaient les restes des troupes de secours : de cette belle armée sur laquelle Vercingétorix comptait tant, il ne restait plus que quelques escadrons qui s'enfuyaient en désordre.

Vercingétorix pensa qu'on pouvait encore sauver la situation. Il fit taire sa fierté et, le lendemain, offrit à César de capituler et lui demanda à quel prix.

Le Romain répondit qu'il laisserait la vie sauve aux soldats à condition que les chefs lui soient remis. Les Gaulois devaient, en outre, abandonner toutes leurs armes.

Livrer les chefs, c'était sacrifier tous les espoirs d'une résistance future; rendre les armes, c'était se condamner à l'impuissance. Plutôt que d'accepter ces conditions désastreuses pour le pays, Vercingétorix choisit une solution qui, dans son âme généreuse, lui paraissait la plus noble et la plus politique, il se livrerait lui-même, et, lui mort, la guerre continuerait.

Dans son esprit, le geste qu'il va faire a une portée profondément religieuse et nationale. La défaite qu'il a subie prouve que les dieux sont mécontents; en leur offrant une victime, il apaisera leur colère et attirera leur bienveillance sur la Gaule. En même temps, il désarmera César dont il croit l'âme aussi noble que la sienne ; comment le général romain ne se contenterait-il pas d'une victime, alors que les dieux n'en demandent pas davantage ?

Ces calculs montrent combien Vercingétorix connaissait mal les Romains, et les illusions qu'il avait aussi sur ses compatriotes. Il ne savait pas qu'il était le seul ciment de la résistance gauloise et que, lui disparu, la Gaule s'effondrerait. Il s'imaginait que son sacrifice galvaniserait son peuple, alors qu'en réalité, une fois la tête abattue, la révolte gauloise s'éteindrait passivement.

L’attente de la mort

Avant de se décider à se rendre aux Romains, il réunit les défenseurs d'Alésia et leur expliqua le sens et la portée de l'acte qu'il allait accomplir, puis il prit congé d'eux et, au matin, couvert de sa plus belle armure, monté sur son cheval, il quitta Alésia et galopa jusqu'aux fortifications romaines. Là, il demanda à être conduit auprès de César.

Le général romain était assis sur son siège quand Vercingétorix parut, à cheval, devant lui. Il le considéra d'un œil froid, tandis que le jeune Arverne jetait aux pieds du vainqueur ses armes et son bouclier et, descendu de cheval venait s'agenouiller devant lui (septembre 52).

Sans doute, Vercingétorix espérait-il qu'on allait immoler immédiatement la victime expiatoire. César lui fit attendre la mort qu'il réclamait. Pendant six années il vécut en prison, avant d'être traîné derrière le char du vainqueur, exposé aux injures de la foule, et finalement étranglé dans le temple de Jupiter Capitolin (fin juin 46).

Tous les espoirs d'indépendance gauloise étaient tombés en même temps que Vercingétorix. César ne massacra pas les défenseurs d'Alésia, mais il les réduisit en esclavage et les distribua à ses soldats. Il acheva de soumettre les divers foyers d'insurrection qui brûlaient encore au fond des provinces.

La Gaule ne devait plus se relever. La campagne des années 53-52, où César avait écrasé le soulèvement général des peuples, avait eu raison de tous les désirs d'indépendance.

Marcel Brion, de l'Académie française Historia janvier 1978

mardi 1 juin 2021

Un héros français : Vercingétorix

 

Nous sommes tous un peu mobilisés, après ces derniers événements douloureux. Que pouvons-nous faire ? Pas grand-chose, sinon notre devoir, à notre humble mesure. Voici pourquoi votre serviteur tentera, pour les mois à venir, de vous offrir de brèves notices biographiques sur des héros français, à lire et à faire lire, à partager avec vos amis et les membres de vos familles.

Il ne s’agira en aucune manière d’une légende dorée. Ces héros ont leur face sombre et leur visage de lumière, en mille nuances de grisaille. Ce premier portrait le montrera.

Mais nous croyons que c’est dans la connaissance de ces figures de l’histoire de France, avec leurs vices et leurs vertus, que l’on peut le mieux apprendre à aimer le pays en s’identifiant à lui par ces hommes si proches de nous.

La figure mythique de Vercingétorix est aujourd’hui méconnue. Son visage fut barbouillé, au XIXe siècle, de grandes tresses brunes et d’épaisses moustaches, d’un casque ailé et d’une longue épée celtique. Il apparaissait comme le héros idéal de la patrie française, spécialement après la défaite de 1870. Avec Jeanne d’Arc, il fit partie des convoqués au grand rassemblement de l’indépendance nationale.

Fils de chef, il était de ces aristocrates gaulois profondément hellénisés, liés à Rome par des échanges commerciaux fréquents, et en même temps véritables chefs de partie et maîtres des nations celtiques.

Lorsque débuta la guerre des Gaules, en 58 avant la naissance de Jésus Christ, que faisait Vercingétorix ? On ne le sait pas, mais on se doute qu’il était auprès de César. Les commentaires du général romain soulignent, à plusieurs reprises, une proximité originelle entre le noble arverne et Rome, comme c’était fréquemment le cas dans la chevalerie gauloise, ce qui ne signifiait pas qu’ils collaboraient avec l’envahisseur. La notion d’attachement à sa cité particulière était forte ; celle d’amour national était plus discrète.

Mais comme les autres cités gauloises, la nation arverne, dans l’actuelle Auvergne, était divisée entre le parti aristocratique favorable à Rome, et celui hostile à sa domination, souvent appuyé sur les petites gens. Vercingétorix appartenait au premier groupe, peut-on penser. Mais il n’oubliait pas que son père, Celtillos, avait été condamné à mort par les chefs arvernes, pour avoir brigué la royauté. Ses propres cousins avaient oeuvré contre son père, et ils dominaient maintenant le peuple arverne.

Est-ce par goût du pouvoir absolu ou par amour de sa patrie que Vercingétorix bascula dans la rébellion en 52 avant J.-C. ? Nul ne l’a écrit. Mais on peut supposer que les deux facteurs se mélangèrent.

Esprit fin et cultivé, sans doute vêtu à la mode hellène, comme le laisse supposer le profil apollinien que nous a légué la seule pièce de monnaie que nous ayons à son effigie. Il entra en révolte avec les hommes de son parti en authentique chef celte. Levant ses fidèles, faisant marcher à sa suite les pauvres sans aveux et en quête d’une pitance, il s’empara du pouvoir à Gergovie, capitale des Arvernes, fit chasser ses opposants et, chef cruel au milieu d’ennemis cruels, il exigea des otages de tous les peuples ralliés à sa cause, ceux-ci devant être mis à mort en cas de défection du peuple allié.

La guerre engagée, il la mena en homme formé à l’école de Rome, manœuvrant vite sur les excellentes routes de la Gaule, adoptant les formations de combat des légions et triomphant finalement à Gergovie. Orgueilleux et fanfaron comme nombre de chefs gaulois, il fut pourtant surpris par la robustesse des légions de César qu’il croyait vaincre dans leur retraite, à l’occasion d’une embuscade. De poursuivant il fut poursuivi. Nous connaissons la suite, avec le siège d’Alésia, l’échec désastreux de la tentative de libération par l’armée de secours composée des armées de toutes les cités de la Gaule, 200 000 hommes d’après César ; la mort lamentable des habitants de l’oppidum, rejetés hors des murs par l’infâme Critognatos pour économiser quelques jours de vivres ; et enfin la soumission de Vercingétorix, vaincu, déposant ses armes aux pieds du vainqueur.

Habituellement miséricordieux, César fit envoyer son prisonnier à Rome et, peut-être en souvenir de la trahison d’une ancienne alliance ou d’une amitié , il le fit étrangler au pied de l’autel de Mars, six ans plus tard, lors de son triomphe.

Ainsi mourut l’un des premiers grands chefs de guerre dont notre France ait gardé la mémoire.

Par sa vie et par sa mort, il fut l’exemple de la romanisation en marche du pays, avant même l’invasion de César. Ses relations diplomatiques illustraient la complexité de la vie politique composite de ce temps, entre pas moins d’une centaine de cités indépendantes. Mais son combat fut pleinement celui d’un Gaulois ; le dernier à avoir cherché la royauté, avant que Rome n’établisse son empire.

https://gabrielprivat78.wordpress.com/2015/11/15/un-heros-francais-vercingetorix/#more-813

mardi 10 novembre 2020

Redécouvrir la bataille d'Alésia

 

Alésia, connaît pas ? Nul ne pourra plus le prétendre après avoir lu le livre que Yann Le Bohec a consacré à cette bataille célèbre, après laquelle nos ancêtres les Gaulois devinrent peu à peu gallo-romains.

Encore Alésia !… N'a-t-on pas déjà tout dit sur la fameuse bataille de ce début du mois d'octobre 1952 avant J.-C, qui opposa le chef arverne Vercingétorix aux armées romaines de César ? Il semble que non et le spécialiste de l'Antiquité Yann Le Bohec vient nous le prouver dans un admirable petit livre publié dans la collection L'Histoire en batailles des éditions Tallandier.

Dans un premier temps, l'historien prend en compte les derniers résultats des recherches archéologiques réalisées dans les années 1990 sur le Mont Auxois, résultats qui ont bouleversés une historiographie tributaire le plus souvent d'éléments datant de l'époque du Second Empire ! Depuis, bien évidemment, la recherche a progressé. À ce titre, l'Académie des Inscriptions et des Belles Lettres a réalisé récemment un énorme travail(1) salué par Le Bohec, mais dont l'épaisseur (plus de mille pages), en découragera beaucoup.

Spécialiste d'histoire militaire(2) Le Bohec réhabilite aussi l'histoire bataille, un genre complètement délaissé pendant des décennies par l'histoire marxiste. La particularité de son étude réside non seulement dans la prise en compte, somme toute traditionnelle, de la décision des autorités militaires et politiques, mais aussi dans la connaissance du simple soldat dont le rôle fut naturellement décisif. L’auteur rouvre et relit par ailleurs la fameuse Guerre des Gaules de César, en rappelant néanmoins que ce texte reste avant tout une écriture de propagande visant à entretenir la gloire et mettre en valeur l'action du conquérant romain.

Déjà le syndrome du gendarme

L’avantage de cet ouvrage est enfin de sortir d'une controverse, celle de la localisation des événements. Pendant longtemps, l'historiographie s'est trop attaché à savoir où avait eu lieu cette bataille fondatrice de la romanité en Gaule. Autre aspect largement étudié pendant trop longtemps, les techniques de siège ont, elles aussi, accaparé les chercheurs au point d'en oublier l'essentiel. Bref, Le Bohec, non sans humour, fuit la spécialisation afin de revenir au principal la bataille en elle-même, des origines du conflit aux conséquences de la victoire de César.

Ce n'est pas le moindre avantage de ce livre que de nous présenter les ressorts psychologiques qui présidèrent au conflit entre le chef gaulois et le proconsul romain. Il faut rappeler que les Gaulois avaient laissé un mauvais souvenir au peuple romain des origines. Dans les mémoires, les Gaules étaient synonymes de pillage et de misère. Ces peuples du Nord étaient, en quelque sorte, des « ennemis héréditaires. » Les hommes de l'époque, explique Le Bohec, « se trouvaient aussi pris dans un monde où le choix était simple, obéir ou commander on devine ce que préféraient les Romains. Par ailleurs, la guerre résulte d'un enchaînement après une conquête, une autre conquête, puis une autre, et ainsi de suite. Enfin, Rome dominait une grande partie du monde de son temps, et en avait conçu une attitude qui découlait de cette position le Sénat se sentait responsable de l'ordre du monde, c'est-à-dire du monde méditerranéen c 'était le syndrome du gendarme. » À l'heure des élections américaines, nous ne saurions que trop recommander la lecture de cet ouvrage…

1). M. Reddé & S.Von Schnurbein dir., Alésia. Fouille et recherches franco-allemandes sur les travaux militaires romains autour du Mont-Auxois (1991-1997). Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,! XXII, 3 vol., De Boccard,Paris,2001

2). Cf. notamment, du même auteur, L'armée romaine dans la Tourmente, aux éditions du Rocher consacré à la crise militaire du IIIe siècle.

Yann Le Bohec, Alésia, 52 avant J.-C., coll. L'Histoire en batailles, Editions Tallandier 221 p.

Christophe Mahieu monde&vie 10 novembre 2012 n°867

lundi 7 septembre 2020

Quand l’histoire fait dates : -52 Alésia

 La défaite d’Alésia, en 52 avant J.-C., met fin à la guerre des Gaules, immortalisée par son vainqueur, Jules César. Année zéro de notre roman national, la bataille d’Alésia est devenue l’acte fondateur d’une unité gauloise improbable, personnalisée par un héros impossible, Vercingétorix. Mais cette séquence militaire ne constitue en réalité qu’un acte de pacification de provinces gauloises, alors largement romanisées depuis deux siècles au moins. Les Gaulois étaient-ils des Gréco-Romains comme les autres ? 


https://www.fdesouche.com/2020/09/06/quand-lhistoire-fait-dates-52-alesia/

mercredi 16 octobre 2019

Vercingétorix, le célèbre inconnu qui fit trembler César

[…] De Vercingétorix, on ne sait en fait pas grand chose. À tel point que pendant plusieurs siècles, les historiens doutent même de son existence. Vercingétorix, ce patronyme signifie “Chef ou Roi suprême des guerriers”. Était-ce un titre honorifique porté par différents personnages ? Ou le nom d’une seule et unique personne ? Il faut attendre le XIXe siècle et la découverte de monnaies frappées à l’effigie de Vercingétorix pour être certain de l’existence de ce personnage historique […]. Et pour le connaître, il faut s’en référer à son pire ennemi : Jules César, et lire ses Commentaires sur la Guerre des Gaules, recueil de sept livres qui racontent les campagnes victorieuses contre les Gaulois qui se déroulèrent de 58 à 52 avant J.-C. César est la seule source contemporaine qui évoque Vercingétorix. Après lui, mais parfois plusieurs siècles après, quelques autres historiens romains raconteront aussi ses combats. Ce fut le cas de Plutarque et de Dion Cassius dont les écrits complètent le portrait esquissé par César. “En lisant Dion Cassius on apprend que César et Vercingétorix avaient été amis avant de se faire la guerre” explique Laurent Olivier, archéologue et historien[…].
Sciences & Avenir
https://www.fdesouche.com/1278633-vercingetorix-le-celebre-inconnu-qui-fit-trembler-cesar

dimanche 28 juillet 2019

Quand la nation gauloise naissait à Lyon

Pour l’historien Jean Étèvenaux, c’est dans cette ville, devenue capitale des Gaules, que le premier Parlement de notre histoire a vu le jour. Explications. Par Marc Fourny
Certains puristes trouveront le raccourci un peu osé, mais les faits sont là : dès 12 av. J.-C., sous le règne d’Auguste, des dizaines de tribus gauloises se réunissent chaque année en août à Lugdunum (Lyon) autant pour honorer l’empereur que pour faire passer des messages politiques… Cette assemblée est en quelque sorte le premier « Parlement » de notre nation, rappelle l’historien Jean Étèvenaux, qui publie une très complète histoire de la ville de Lyon aux éditions Perrin*. « Ce que Vercingétorix n’a pas réussi à réaliser quarante ans plus tôt par la guerre, le successeur de César y parvient par la paix », résume l’historien lyonnais. « Cette réunion marque le début de la transformation des diverses Gaules en une seule Gaule. Il est difficile de ne pas y voir la naissance d’une nation. À cet égard, le fait de parler de nos ancêtres les Gaulois apparaît tout à fait justifié, ajoute Jean Étèvenaux. Grâce à l’assemblée de Lyon, ils constituent un groupe quasi national dont il sera possible de revendiquer l’ancestralité. » (…)
Lire la suite sur Le Point

jeudi 18 juillet 2019

Jules César, ce fin stratège

[…] Au tout début, l’imperator cachait son jeu… En l’an 50 av. J.-C., toute la Gaule, des Pyrénées aux Alpes et du Rhin jusqu’à l’Atlantique, est déclarée province romaine. Et César va y imprimer sa marque à jamais. Dans le Livre I de ses Commentaires sur la guerre des Gaules, il expose le dessein initial de Rome : établir sur le pays un protectorat tout en lui laissant une part d’autonomie. Mais la révolte de Vercingétorix puis les difficultés de la reconquête ont durci cette position première. Pour preuve, la cruauté avec laquelle César a écrasé les ultimes résistances : en 51 av. J.-C., un an après Alésia, les défenseurs d’Uxellodunum (cité des Cadurques, près de Capdenac, dans le Lot) ont les mains tranchées avant d’être renvoyés dans leur région. Excédé, César avait perdu trop de temps en Gaule, au lieu de se consacrer à sa lutte pour le pouvoir à Rome où gronde la guerre civile… qui va conduire de la république à l’empire. Désormais privée de toute indépendance, la Gaule se voit appliquer la règle d’or de la politique romaine qui, jusqu’à la scission au IIIe siècle entre Orient et Occident, régit l’empire, de la Syrie à la Bretagne et de l’Afrique au Danube : «Ménager les soumis, combattre les audacieux.» Mais le conquérant sait se montrer indulgent envers les Arvernes ou même les Eduens, ce peuple allié, qui l’a pourtant trahi à Alésia. Il est aussi très habile… Quand César rend les prisonniers, il exige en échange un grand nombre d’otages : des centaines de jeunes nobles sont ainsi envoyés dans les écoles militaires et administratives où ils sont sommés de se préparer à devenir les auxiliaires zélés de la romanisation.
Il fallait empêcher, écrit Jean-Louis Brunaux dans son essai Alésia (éd. Gallimard, 2013), le «morcellement d’un pays où les particularismes étaient forts et où le fonctionnement politique s’exerçait pour la plus grande part à l’échelon local». Le seul élément de cohésion de cet ensemble disparate reste l’armée répartie sur tout le territoire. Or César sait qu’il va devoir employer ses légions à combattre dans d’autres provinces de l’imperium. Les Gaulois devront donc collaborer à leur propre sujétion, respecter l’ordre et s’administrer eux-mêmes. L’heure n’est plus à l’acceptation ou non de la domination. Les derniers foyers de résistance ont fini par s’éteindre, les chefs tués au combat ou assassinés par les leurs, parfois exilés. Les nobles, parmi lesquels César recrute ses cadres, se livrent à une concurrence acharnée pour bénéficier de la redistribution des terres et des biens. […]
D’après Pline l’Ancien, à l’exception des Eburons et des Aduatuques, exterminés par l’imperator au point d’avoir été rayés de la carte, tous les autres peuples vont coexister et conserver leur intégrité territoriale. En fait, la vie quotidienne continue même selon les coutumes ancestrales. César veut calmer le jeu et se garde bien de bousculer les habitudes. Surtout, il a besoin d’une Gaule unie derrière lui dans un même effort de guerre contre une partie de ses compatriotes. Il lui faut assurer la logistique de ses armées engagées cette fois non à l’extérieur mais contre ses ennemis de l’intérieur, à commencer par Pompée, qui lui dispute le pouvoir suprême. Fin stratège, il entend puiser dans ce riche vivier qu’est la Gaule. […]
La romanisation est irréversible. Quelques décennies plus tard, elle vaudra à la patrie de Vercingétorix ce satisfecit de l’empereur Claude (41-54) : «Depuis que la guerre des Gaules a pris fin, la paix est constante et fidèle.» Elle le restera deux siècles, grâce à une administration efficace, à l’amélioration des conditions matérielles et sociales du peuple. En somme, grâce à tout ce qu’avait apporté César, par le glaive ou par la stratégie.
Géo
➤ Article paru dans le magazine GEO Histoire sur Rome (n°44, avril – mai 2019)
http://www.fdesouche.com/1217881-jules-cesar-ce-fin-stratege

vendredi 9 mars 2018

Secrets d’histoire

Sous la direction de Jean-Christian Petitfils, un collectif d’historiens apporte un éclairage nouveau sur vingt énigmes de l’histoire de France grâce à des documents parfois inédits et à des preuves indiscutables.
Les « Enigmes de l’histoire », filmées en noir et blanc et racontées par André Castelot et Alain Decaux, firent la joie du petit écran à une époque où l’unique chaîne de télévision d’Etat exprimait une exigence culturelle aujourd’hui trop rare. Du mystère de Mayerling – l’archiduc Rodolphe, fils de l’empereur François-Joseph, s’est-il suicidé ou a-t-il été assassiné ? – à l’identité véritable de cette Anna Anderson qui, surgie à Berlin dans les années 1920, prétendait être la grande-duchesse Anastasia, fille de Nicolas II, le grand public s’était initié, aux heures de grande écoute, à quelques célèbres mystères du passé. La formule a été reprise, au cours des années récentes, par des émissions programmées à un horaire tardif, alors que ces énigmes, construites selon la logique des enquêtes policières, ont tout pour passionner.
Sous forme écrite, l’énigme historique est un genre qui a trop souvent nourri une infralittérature aux accents ésotériques ou complotistes. Aussi faut-il se féliciter de la parution d’un volume qui satisfait à la fois la curiosité intellectuelle pour les mystères de l’histoire et les canons de la recherche historique et scientifique. Sous la direction de Jean-Christian Petitfils, historien de la France classique qu’on ne présente plus, les éditions Perrin publient, en coédition avec Le Figaro Histoire, un livre collectif, Les énigmes de l’histoire de France, dont les dix-huit auteurs, outre Petitfils qui signe deux chapitres, se sont partagé vingt sujets. Aucun n’est vraiment neuf, mais tous abordés, ici, en s’appuyant sur des preuves irréfutables et des documents parfois inédits. « N’en déplaise aux détectives amateurs qui se complaisent dans les ronrons de l’histoire et se copient les uns les autres, souligne Petitfils dans son introduction, une des conclusions à tirer de ce livre est que la recherche avance, que les halos légendaires se dissipent, bref que l’on serre toujours plus près la vérité. »
Si l’ouvrage s’organise chronologiquement, Jean-Christian Petitfils en propose lui-même un classement autour de six grands thèmes. Première catégorie, les énigmes concernant des événements ou des personnages de premier plan. Jean-Louis Brunaux, archéologue et directeur de recherche au CNRS, spécialiste de la civilisation gauloise, pose la question d’Alésia – non pas du site de la bataille, sa localisation à Alise-Sainte-Reine, en Côte d’Or, étant hors de débat – mais pour comprendre comment Vercingétorix et ses 300 000 combattants ont été battus par un adversaire cinq fois moins nombreux, César ayant avec lui 60 000 légionnaires. L’explication est technique, mais la leçon d’histoire est politique puisque Brunaux estime que le chef gaulois vaincu avait remporté une victoire symbolique en rassemblant 300 000 guerriers appartenant à plus de quarante cités, ce qui réserve à Vercingétorix une place au Panthéon du « roman national » désormais honni par certains. Laurent Theis, président honoraire de la Société de l’histoire du protestantisme français, passe en revue les commanditaires possibles du massacre de la Saint-Barthélemy (Catherine de Médicis ? Charles IX ? Le futur Henri III ? Le duc Henri de Guise ?), tandis que Olivier Wieviorka, un spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, revient sur les secrets du rendez-vous de Caluire qui, le 21 juin 1943, permit aux Allemands d’arrêter Jean Moulin, ou que Pierre Pellissier, un ancien journaliste du Figaro, explique pourquoi De Gaulle s’est réfugié auprès du général Massu, le 29 mai 1968, alors que le pays sombrait dans l’anarchie.
Deuxième catégorie : les morts mystérieuses. Qui a armé le bras de Ravaillac ? Jean-Christian Petitfils reprend ici l’hypothèse qu’il avait développée dans L’Assassinat d’Henri IV, mystères d’un crime (Perrin, 2009) : le meurtrier n’aurait-il pas été manipulé par des agents de l’archiduc Albert d’Autriche, dans le cadre d’un plan conçu à Bruxelles ? Qui a tué le duc d’Enghien, fusillé dans les fossés de Vincennes en 1804 ? Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon, essaie de démêler le vrai du faux, Bonaparte ayant qualifié cette exécution de « crime inutile » avant d’un revendiquer la responsabilité. Le dernier Condé s’est-il réellement pendu à une espagnolette du château de Saint-Leu, en 1830, ou était-ce un crime maquillé en suicide ? Pierre Cornut-Gentille, avocat et historien, fournit la clé de l’énigme qui est à chercher du côté de certaines pratiques inavouables. Et Zola, retrouvé un matin de 1902 asphyxié par des émanations d’oxyde de carbone ? Alain Pagès, professeur émérite à la Sorbonne-Nouvelle, a découvert, au prix d’une véritable enquête, la raison de sa mort.
Dans la troisième catégorie figurent les chapitres consacrés aux trésors enfouis et aux sociétés secrètes. Le médiéviste Alain Demurger, spécialiste des ordres religieux militaires, décrypte les innombrables mythes et fantasmes qui accompagnent l’histoire des Templiers, et de leur introuvable trésor. La Cagoule, mystérieuse organisation anticommuniste des années 1930, avait-elle les moyens et l’intention de perpétrer un coup d’Etat d’extrême droite ? Olivier Dard, professeur à la Sorbonne et spécialiste d’histoire politique, relativise le sérieux des projets des cagoulards. L’abbé Saunière, curé de Rennes-le-Château, dans l’Aude, mort en 1917, était-il le détenteur d’un fabuleux trésor ? Jean-Jacques Bedu, un historien qui a hérité des archives de l’étrange ecclésiastique, fait le point sur une légende qui a été relancée par le Da Vinci Code de Dan Brown.
Les origines mystérieuses de certaines figures fournissent une quatrième catégorie d’énigmes. Spécialiste de l’histoire des femmes sous l’Ancien Régime, Joëlle Chevé s’efforce de comprendre qui était sœur Louise-Marie-Thérèse, une religieuse de couleur, bénédictine au couvent de Moret, près de Fontainebleau, à la fin du règne de Louis XIV, et qui, protégée de Mme de Maintenon, recevait fréquemment la visite de hauts personnages de la Cour. Quant à Napoléon III, s’il était le fils d’Hortense de Beauharnais, était-il celui de Louis Bonaparte, roi de Hollande ? Afin de lever définitivement les doutes émis dès la naissance du second empereur des Français, son biographe, Eric Anceau, professeur à la Sorbonne, s’en remet aux analyses ADN déjà effectuées et dont les résultats mériteraient une contre-expertise, tout en soulignant que « la recherche en paternité de Napoléon III n’a en aucune manière influé sur le cours de l’histoire ».
Cinquième catégorie d’énigmes : les survivances. Jeanne d’Arc a-t-elle vraiment brûlé sur le bûcher ou a-t-elle réapparu sous les traits de Jeanne des Armoises ? Etat-elle la fille d’Isabeau de Bavière ? Jacques Trémolet de Villers, avocat et auteur d’une édition des minutes du procès de Rouen, démonte les légendes qui ont couru sur la Pucelle. Et que valaient les prétentions de Naundorff et de tous les faux Dauphins qui ont prétendu être fils de Louis XVI et Marie-Antoinette ? L’historien Philippe Delorme expose les conclusions sans appel tirées des analyses ADN effectuées en 2000 sur le cœur de l’enfant-roi mort dans la prison du Temple.
Quelques vieux secrets d’Ancien Régime représentent la dernière catégorie d’énigmes rassemblées dans ce volume. Jusqu’où allaient les relations entre Anne d’Autriche et Mazarin ? Directeur du Centre historique des archives du château de Vincennes, Thierry Sarmant étudie – avec pudeur – ce lien fait d’amour et de politique. Qui était le Masque de Fer ? Jean-Christian Petitfils, qui a publié un livre sur le sujet, possède une réponse précise. Que dissimulait l’affaire des Poisons (traitée ici par Claude Quétel) qui jeta une ombre sur le Roi-Soleil, ou l’affaire du Collier de la Reine, qui ternit irrémédiablement la réputation de Marie-Antoinette, alors qu’en l’occurrence elle était innocente, comme le rappelle Hélène Delalex, conservateur du patrimoine au château de Versailles ?
Amateurs de grande histoire ou de petites histoires apprendront beaucoup dans ce livre qui pique l’imagination. A travers ces vingt énigmes se vérifie une grande loi, valable dans le passé comme de nos jours, et qui conservera demain sa pertinence : rien n’est jamais écrit d’avance, car l’imprévu et l’inexplicable peuvent survenir à chaque instant, et la raison pure ne peut tout éclairer, car toute aventure humaine conserve sa part de mystère.
Jean Sévillia
Les Enigmes de l’histoire de France, sous la direction de Jean-Christian Petitfils, Perrin / Le Figaro Histoire, 400 pages, 21 euros.

lundi 5 mars 2018

Non, les Gaulois n’étaient pas des barbares

Vercingétorix se rend à César, par Henri-Paul Motte (1886). Bridgeman Images/RDAMotte, Henri-Paul (1846-1922) - Musee Crozatier, Le Puy-en-Velay, France
DOSSIER – Une biographie de Vercingétorix et un essai sur les celtes corrigent l’image barbare que Jules César avait donnée de ses adversaires dans «La Guerre des Gaules». Et montrent que la civilisation gauloise s’est développée en osmose avec le monde grec.
Vercingétorix, un guerrier éduqué par les druides
Longtemps, Vercingétorix n’a existé qu’à travers la plume de César qui dans La Guerre des Gaules fait de lui un portrait aussi partiel que partial. Il magnifie les qualités guerrières de son adversaire pour exalter ses propres mérites stratégiques. Aux yeux de César, les Gaulois étaient des Barbares que Rome devait dominer pour instaurer la paix. Cette conception sera remaniée par les historiens nationalistes du XIXe siècle pour qui les Gaulois étaient nos ancêtres et Vercingétorix leur chef flamboyant. Une sorte de «souverainiste» avant l’heure, un militant de l’indépendance nationale dont de Gaulle fera d’ailleurs l’apologie dans ses discours de guerre. Le grand perdant de ces représentations fut Vercingétorix lui-même, dont on ne savait presque rien.
C’est dire l’intérêt de cette biographie de Jean-Louis Brunaux. Les progrès de l’archéologie mais aussi la lecture des auteurs de l’Antiquité permettent de peaufiner l’idée que l’on se fait de ce chef arverne qui, selon Brunaux, fut très près de vaincre César. Le tableau que Brunaux campe de Vercingétorix jeune est captivant. Très grand et majestueux, «l’air terrible», Vercingétorix a vécu plusieurs années dans la proximité de César. Il l’a assisté dans sa lutte contre les Germains d’Arioviste qui avaient pénétré en Gaule… avant de prendre la tête de la révolte contre Rome.
Comment s’est-il imposé? Fils du roi Celtill, il fut formé par les druides, qui constituent une classe sacerdotale dont les conceptions sont proches des pythagoriciens de la Grèce présocratique. Ils croient en la métempsychose et tentent de faire reculer la violence endémique des sociétés gauloises, notamment les sacrifices humains. En Gaule rien d’essentiel ne se décide sans eux. Vercingétorix n’est pas le rustre hirsute de l’image d’Épinal. Les mœurs des Gaulois ont tout de même évolué depuis l’époque où ils mirent Rome à sac et où ils combattaient nus et couverts d’or. Même si la notion moderne de nationalisme ne signifie rien en Gaule, Brunaux montre que Vercingétorix refuse l’acculturation au monde romain. D’une certaine manière, il est un anticolonialiste avant l’heure. «Il arriva trop tard dans un monde en mutation. Tous les nobles et les bourgeois du centre de la Gaule reniaient leurs valeurs ancestrales et aspiraient à vivre à la mode romaine (…). Quelques années plus tôt, il eût gagné son pari, rassembler les hommes et les cités autour d’un même projet politique qu’il définissait comme celui de la liberté commune.»
Nous avons rencontré Jean-Louis Brunaux, archéologue français spécialiste de la civilisation gauloise et auteur de Vercingétorix.
LE FIGARO. – Quelle est la spécificité de cette biographie par rapport à celles qui ont déjà été consacrées au personnage?
Jean-Louis BRUNAUX. – Il s’agit de donner vie aux Gaulois. Or Vercingétorix est le seul qui se prête à ce genre d’exercice. L’époque où il vécut est désormais bien connue à travers l’archéologie. Dans les biographies précédentes il est plus question de la Gaule et de César que du jeune chef arverne. J’ai donc voulu faire une vraie biographie, de la naissance à la mort du personnage.
Comment expliquer que César ait à ce point occulté des pans entiers de la vie de son adversaire?
-La Guerre des Gaules est un ouvrage de propagande. C’est l’œuvre d’un grand littérateur qui réécrit l’histoire. César fait du chef gaulois un adversaire à sa mesure: la victoire est d’autant plus belle que l’ennemi est redoutable. Mais il se garde de dire qu’il entretenait des liens d’amitié et d’hospitalité avec le jeune Arverne. Un tel aveu aurait jeté quelque doute sur la réalité de sa conquête de la Gaule, qui fut moins une œuvre militaire qu’un chef-d’œuvre de diplomatie.
Vous insistez sur la puissance des Arvernes dont Vercingétorix était le chef. Que représentaient-ils dans le monde gaulois?
-Les Arvernes, par leur situation géographique mais aussi par leur rôle dans l’histoire de la Gaule des cinq siècles précédant la conquête, jouent un rôle central. Longtemps ils furent les patrons de la Gaule: ils jouissaient d’un puissant réseau leur permettant de contrôler une grande partie du commerce avec les puissances méditerranéennes. Mais les événements de la deuxième guerre punique, avec le passage d’Hannibal en Gaule, offrirent à leurs concurrents éduens du Morvan la chance de s’allier avec Rome. Les Éduens, déclarés par le Sénat «Frères consanguins des Romains», devinrent le fer de lance de l’entreprise commerciale et impérialiste que Rome menait en Gaule. Les deux grandes puissances du centre – les Éduens, tenants de la romanité, les Arvernes, défenseurs des traditions gauloises – s’affrontèrent alors par l’intermédiaire de leurs peuples clients.
Les druides, auxquels vous accordez beaucoup d’importance, sont-ils spécifiques au monde gaulois?
-Les druides sont consubstantiels à la civilisation gauloise. Philosophes et savants, ils remplacèrent les cultes de type préhistorique par une religion d’État. Ils installèrent une nouvelle spiritualité proche du pythagorisme: l’écriture et l’image proscrites ; l’âme, immortelle, se réincarnant dans une succession de vies. Ils donnèrent des modèles aux institutions politiques, séparant la justice qu’ils exerçaient eux-mêmes du pouvoir régalien et prenant en charge l’éducation de la jeunesse. Les druides ne sont connus qu’en Gaule. Ce qui ne surprend pas: la civilisation gauloise s’est développée en osmose avec le monde grec, par l’intermédiaire de Marseille notamment. Et les druides se sont abreuvés du savoir grec, de la philosophie et des sciences principalement, tout en veillant scrupuleusement à leur indépendance et à leur particularisme.
Les Gaulois contemporains de Vercingétorix sont-ils différents de leurs ancêtres de l’époque de Brennus qui mit Rome à sac?
-Entre les compagnons de Brennus qui prennent Rome vers – 380 et les guerriers de Vercingétorix, les différences sont minimes. Les uns et les autres cultivaient les mêmes traditions guerrières: animés d’une fureur belliqueuse, ils ne craignaient pas de mourir au combat. Cependant, en trois siècles, le monde avait changé. Les Gaulois de Brennus avaient conquis une grande partie de l’Italie et, en association avec Denys, le tyran de Syracuse, ils avaient failli abattre définitivement la cité romaine. Depuis, les Romains s’étaient relevés, avaient repris aux Gaulois toutes leurs terres d’Italie et tout le sud de la Gaule. Cependant, moralement, Rome ne s’était jamais remis de la honte infligée par Brennus, et César, trois siècles et demi plus tard, aura à cœur de laver cet affront.
Loin des stéréotypes, les Celtes étaient des penseurs et des artistes
Depuis longtemps, la Gaule a perdu la parole. Les vainqueurs n’ont pas seulement capturé ses ressources, ils se sont aussi emparés de sa mémoire. Ils ont parlé à sa place.
Ces Celtes, les Grecs les appellent Galates et les Romains Gaulois. Pour eux, ce sont des Barbares. Ils dorment dans la paille, ne mangent que de la viande, ne pensent qu’à la guerre. Leur fureur et leur sauvagerie effraient. Ces stéréotypes sont sans cesse repris dans les textes anciens.
Quand les Gaulois s’emparent de Rome, en 386 av. J.-C., c’est la plus grande humiliation que Rome ait subie sur son sol. En retour, la conquête de César est terriblement meurtrière. Au moins 20 % de morts et de déportés sur une population de 5 à 15 millions d’habitants.
Cette Gaule perdue n’a-t-elle plus rien à dire? Si, nous dit Laurent Olivier, conservateur en chef au Musée d’archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, même si elle n’est plus qu’une voix infime, qui creuse les silences.
Avec ce voyage au pays des Celtes et leurs «réinventions» successives depuis César, il se livre à une vertigineuse généalogie de la mémoire. C’est comme si on lisait un roman policier ponctué de diversions et de malentendus, de tâtonnements et parfois d’égarements.
Une proximité entre la pensée gauloise et le savoir grec
Au XIXe siècle, lorsqu’on commence à fouiller des tombes, on ne reconnaît pas d’abord les vestiges que les Gaulois avaient laissés, bien qu’on les eût directement sous les yeux. On les attribue à des cultures plus civilisées. Que leur armement fut comparable à celui des Grecs et des Romains, qu’ils portèrent des parures aussi délicates et raffinées, on ne veut pas le croire.
Jusqu’au début des années 1980, on crut même qu’ils vivaient dans des cabanes basses et obscures, au milieu de leurs immondices. On sait aujourd’hui qu’il existe aussi une proximité étroite de la pensée gauloise et du savoir grec – les savants gaulois partageaient sans doute avec les pythagoriciens l’idée que le monde est régi par les nombres.
C’est par la découverte du Nouveau Monde – et celle des «sauvages» des Amériques – que l’on redécouvre les Celtes. On observa notamment des parentés dans le fonctionnement social. Quelque chose de gaulois – d’antérieur à eux, même – survivait chez ces «primitifs».
Les pages consacrées à l’art gaulois, célébré par les surréalistes, sont vivifiantes. C’est en toute conscience que les Celtes auraient choisi la voie de la stylisation, en se distinguant de l’art classique des civilisations méditerranéennes. Plus qu’une technique, l’art gaulois aurait été une façon de penser les formes et le monde. Il aurait survécu au long des siècles, notamment à travers les œuvres gallo-romaines et l’art roman.
On redécouvre aussi l’historien de la IIIe République Camille Jullian. Même si certains de ses points de vue sont surannés, il nous a montré que les Gaulois pensaient et réfléchissaient. Cette réminiscence que l’on perçoit «monter des profondeurs» est une notion que cet historien de la Gaule partage avec Bergson, le philosophe de la mémoire. Ainsi les héritages du passé se transmettent-ils en se transformant.

> Lire l’article dans Le Figaro