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mardi 2 mai 2023

Le 4 septembre 1870

 

Après celle de juillet 1830 et celle de février 1848, la troisième révolution du XIXème siècle en France se produisit le 4 septembre 1870. Deux jours plus tôt, c’est la défaite de Sedan. La guerre de 1870 tourne à l’humiliation pour la France. Napoléon III est prisonnier. La nouvelle se répand à Paris et entraîne un mouvement de foule qui réclame la fin de l’Empire. Ceux qui ont pris le pouvoir ce 4 septembre 1870 et proclamé la république n’eurent qu’à ramasser un pouvoir dont personne ne voulait.

La thèse de ce livre de Pierre Cornut-Gentille, avocat pénaliste, consiste à tenter de démontrer que, si le gouvernement de la Défense nationale n’avait pas été constitué le 4 septembre 1870, Thiers et Gambetta n’auraient pu, après la défaite inéluctable, consolider cette république qui était née dans l’improvisation.

Cet ouvrage, totalement acquis à l’idée républicaine, il faut bien le souligner, a l’avantage de montrer comment une situation tient parfois à peu de choses.

Le 4 septembre 1870, Pierre Cornut-Gentille, éditions Perrin, collection Tempus, 480 pages, 8 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/le-4-septembre-1870/125814/

mardi 23 mars 2021

Hommage à l'historien de la monarchie de Juillet 4/4

 Les belles pages qu'il a écrites prêtent à des malentendus. Je ne me lasserai pas de le répéter, ni même de le démontrer, quoique ce soit très clair. Ainsi M. Thureau-Dangin signale la fermeture des salons qui résulta de la révolution, l'invasion de la rue dans les lettres, le passage d'un souffle révolutionnaire. Il a mille fois raison. Mais pourquoi s'en plaint-il ? Tout le XVIIIe siècle avait travaillé dans les salons, pour les salons, sur les salons. Le XIXe découvrit une autre matière et des sujets nouveaux. Au point de vue de l'art, est-ce bien regrettable ?

Un littérateur serait peut-être tenté de dire à l'historien : le sentiment révolutionnaire est l'un des plus propres à inspirer un grand lyrique ; il unit, en effet, deux sentiments qui s'excluent d'ordinaire, une tristesse accablée, une explosion de joie : tristesse du présent, joyeuse aspiration vers un état meilleur. Quant aux désespoirs absolus et mornes, comme il y en eut aux environs de 1830, ils consument le poète ; mais cette vie qui se ronge elle-même, est un spectacle dont la tristesse poignante peut inspirer des œuvres de premier ordre.

Ainsi prenons Alfred de Vigny. Certes, comme le dit M. Thureau-Dangin, Vigny n'est pas le même homme après 1830, le chevalier trouvère, « enthousiaste, fidèle à son Dieu et à son roi, jaloux de l'hermine de sa muse ». Il est bien devenu « un analyste méfiant, triste, boudeur, amer, revenu de tous ses rêves de jeunesse, ayant perdu ses croyances religieuses, comme ses affections politiques, sans que rien les ait remplacées ». Rien, et dans l'effroi de sa pensée solitaire et nue, il a écrit tous ses chefs-d'œuvre. Son Journal est encore lisible après les Pensées de Pascal. Le chevalier trouvère écrivait de fort jolies choses, Le BalDolorida ; il laissait subsister bien des mièvreries dans Eloa ; Moïse même eût gagné à être composé plus tard, à l'époque des Destinées, c'est-à-dire de la Bouteille à la mer et de la Colère de Samson, de L'Esprit pur et de La Maison du Berger. Le grand ébranlement qu'avait reçu tout son être moral le poussa au sublime où il ne serait jamais monté sans cela. Sans dire avec Musset 12 que

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

il est sûr que les émotions les plus intenses fécondent le mieux le talent, quelle que soit leur couleur et leur tonalité, quel que soit l'état morbide ou salutaire où elles plongent l'homme qu'elles ont frappé. Rien de plus délicat, de plus rebelle aux thèses que les rapports du tempérament moral et du génie artistique.

Autre exemple : Musset. Tout ce qu'a dit M. Thureau-Dangin sur la vie du poète est dit admirablement, il l'a montrée de plus en plus assombrie par les « spectres de sa jeunesse ». Que n'a-t-il remarqué que dans sa poésie se produisait un phénomène absolument opposé ? À mesure que l'existence du poète s'abaissait davantage, sa poésie — effet de réaction — s'épurait et montait dans un ciel plus calme et plus serein.

Les premières négations, celles de Mardoche, sont les plus insolentes. Plus tard, un rayon d'idéal illumine le front de Franck et de don Juan, et selon le mot de Stendhal, Musset prête au doute de Rolla l'accent de la prière. Dans les Nuits, il atteint à l'idéale pureté de Lamartine et de Milton ; les derniers vers qu'il composa furent L'Espoir en Dieu, le Souvenir. Aucun de ces poèmes ne dit l'agonie intellectuelle et morale dans laquelle le poète se mourait…

Toutes ces chicanes sont le fait d'un certain littérateur qui ne sait pas le premier mot des questions sociales. Mais moi qui suis juge, il faut bien que je tombe d'accord avec M. Thureau-Dangin sur tous les points de sa thèse. Oui, les convenances littéraires ayant été supprimées par la révolution de 1830, un débordement s'en est suivi qui est encore menaçant pour la société. C'est là un fait incontestable. Le malheur est que cela figure dans une Histoire de la monarchie de Juillet et soit dans le cas d'être pris pour un tableau des lettres sous ce règne, alors que la pensée de l'auteur n'est pas allée si loin. La Révolution de Juillet et la littérature, tel est le titre du chapitre. Si cette étude inspirait à quelqu'un le désir de faire plus ample connaissance avec M. Thureau-Dangin, je supplie le nouveau lecteur de ne pas oublier ce titre, et de ne pas perdre de vue l'étroite relation qui unit ce fragment à l'idée générale du livre. L'auteur se réserve peut-être de couronner son œuvre par un tableau complet, absolument littéraire, de la production artistique sous Louis-Philippe. Il aurait l'occasion d'y faire figurer plus d'un grand écrivain oublié dans sa première ébauche, — Théophile Gautier, pour ne citer que celui-là — et de signaler les origines de la poésie et du roman contemporains. Mais laissons les postulata, et notons la tendresse qu'il a témoignée dans tout ce chapitre pour « l'équilibre et la discipline des intelligences et des consciences ». C'est le goût des autoritaires ; nous rencontrons une seconde fois le mot par lequel j'ai tantôt défini son talent d'historien.

Mauvaise définition. Car elle est incomplète. Ce mot d'autoritaire n'embrasse que la moitié du talent de M. Thureau-Dangin. À côté du politique doctrinaire et libéral, il y a l'artiste, l'historien par plaisir, le voyant et le peintre. Mais que voit-il et que peint-il ? Par des raisons d'utilité sociale, il ne peint pas tout ce qu'il voit. Il s'abstient de toucher à certains sujets ou, s'il les indique, c'est par des mots abstraits. Devant les scènes tumultueuses qui pourraient inspirer des sympathies révolutionnaires, il refoule, il contient ses qualités de peintre ; en revanche, il leur donne une libre carrière dans le genre inoffensif du portrait historique. Quiconque se présente à l'horizon de la monarchie de Juillet est croqué sur-le-champ, parfois portraituré en buste ; on peut même admirer dans la galerie de M. Thureau-Dangin quelques grands personnages étudiés de pied en cap. Enfin il s'est permis — beaucoup plus rarement — de ciseler un cadre à ses plus vivantes peintures. La scène du prétoire où comparurent, l'un défenseur, l'autre accusé dans un procès de presse, Michel de Bourges et Godefroy Cavaignac, est un véritable modèle.

On vit se lever un avocat petit, trapu, chauve, le regard ardent, ayant dans tout son être quelque chose de fort, mais de grossier et d'un peu paysan. Personne ne le connaissait. Il sortit des bancs et se plaça au milieu du prétoire, comme pour se donner un champ plus libre : l'œil fixé sur les juges, il commença. L'auditoire fut étonné tout d'abord et bientôt saisi ; agitant d'une main convulsive ses notes éparses, l'orateur avait des bondissements et des éclats de bête fauve ; le geste était d'une trivialité impérieuse et redoutable ; le mouvement puissant, la parole d'une rudesse et d'une nudité affectées, avec une recherche de mots populaires ; et surtout, on sentait brûler dans cette rhétorique la flamme sombre des haines, des audaces et des colères démagogiques ; tels furent les débuts de Michel de Bourges sur la scène parisienne.

Le portrait de Cavaignac est plus long, trop long pour être cité, je le regrette bien, car on y sent, chez M. Thureau-Dangin, un mélange d'estime sympathique pour ce « paladin de la démagogie » avec une espèce d'horreur sacrée pour l'homme qui osa le premier s'écrier en plein prétoire : « Messieurs, je suis républicain ! »

Ces beaux encadrements ne sont pas très nombreux. L'auteur aime à s'en tenir au simple portrait, dont il sait varier et multiplier les formes. Tantôt il fait une étude de psychologie politique (les Lieutenants de Casimir Périer) ; tantôt, en plein compte rendu, d'un grand coup de crayon il enferme un caractère, une silhouette morale ; ailleurs un croquis fort soigné, dix, vingt à trente lignes, avec des traits savants, de multiples retouches à la façon de La Bruyère, des parallèles très étudiés, chaque phrase faisant vis-à-vis à une autre, chaque mot ayant un mot qui lui répond, sans que la vérité perde rien à ce jeu artistique, sans que les coquetteries et les balancements de l'expression portent la moindre atteinte à la justesse des idées. C'est en cela surtout qu'apparaît toute l'originalité de M. Thureau-Dangin, c'est en cela qu'il est un maître, en cette fusion si réussie de la matière dans le moule et de l'idée dans l'expression.

Il est vrai qu'il ne tient obstinément ni pour l'un ni pour l'autre de ces deux éléments ; il sait faire au bon endroit les plus pénibles sacrifices. Je l'ai montré déjà, mais il faut y revenir. L'obsession de l'unité, fatale aux philosophes, se rencontre quelquefois chez les historiens. Trouver la direction d'une vie, la dominante d'un caractère, est leur souci perpétuel. S'ils la trouvent, c'est fort bien. Le portrait n'en sera que plus beau ; il ne sera que plus facile de l'exécuter. Mais si on ne la trouve pas, cette unité, comme il arrive cinq fois sur sept quand on a affaire aux hommes du XIXe siècle ? Bien des peintres l'inventeraient, et beaucoup l'ont inventée, l'ont imposée à leur modèle arbitrairement. En pareil cas, M. Thureau-Dangin se résout sagement à subdiviser son travail ; il s'efforce de saisir les différentes attitudes du personnage dont il n'a pu apercevoir les traits généraux, il le prend tel qu'il le voit, modifiant sa pose à mesure que les circonstances se modifient. Le portrait de Villemain professeur, député, ministre, est un bon exemple de ces petits tableaux en trois ou quatre médaillons. Il se pourrait que le goût personnel de l'auteur le portât à ces compositions très analytiques. Il renonce volontiers aux bénéfices de l'unité, même devant les types qui nous paraissent faciles à envelopper dans une formule simple. Toute vérité générale a son côté particulier, un lien qui la relie à la contingence des événements ; c'est cette relation que M. Thureau-Dangin s'attache à exprimer. Il est donc obligé d'en recommencer l'étude, aussi souvent que les événements changent ces relations. Que de portraits, tous admirables, du seul roi Louis-Philippe ! Cela revient à dire que l'artiste qui est en M. Thureau-Dangin, préfère le côté vivant des choses à leur aspect scientifique ; il s'intéresse donc aux petits faits, aux nuances psychologiques, aux jeux subtils des consciences politiques.

De là ces traits vifs et nets qui vous retracent en deux lignes une physionomie, une situation : c'est La Fayette « citoyen de tous les États, garde national de toutes les cités »; c'est Dupont de l'Eure, « esprit obstiné et court », toujours prêt à offrir sa démission « avec une sorte d'indépendance bourrue »; c'est M. Thiers orateur et « son art merveilleux, sans jamais fatiguer, de ne jamais se fatiguer lui-même »; c'est le maréchal Soult, faisant chambrée tantôt avec Molé, tantôt avec ses adversaires, « manche brillant auquel on pouvait adapter des lames de toutes formes et de toutes trempes ». On en trouve comme cela à toutes les pages. À côté de ces éclats de style, il faudrait pouvoir donner une idée des plus délicats procédés de M. Thureau-Dangin, de la façon ingénieuse dont il obtient dans tous ses tableaux des milliers de dégradations et des changements progressifs dans les images qu'il suscite. Mais chaque touche ici ne vaut que par les touches avoisinantes, il est donc impossible d'en détacher aucune, impossible de donner le moindre échantillon du premier, de l'essentiel mérite de M. Thureau-Dangin ; allez après cela faire des études critiques et donner l'idée d'un livre à qui ne l'a pas lu !

Charles Maurras

  1. En 1832. (Comme celle-ci, les notes suivantes sont des notes des éditeurs.) [Retour]
  2. Heinrich Heine, 1797-1856, poète allemand qui vécut à Paris une grande partie de sa vie. [Retour]
  3. La conquête de l'Algérie avait commencé sous Charles X ; au Portugal, en Autriche et en Italie, la France et l'Angleterre soutenaient toutes deux les nationalismes libéraux, mais souvent de manière concurrente. [Retour]
  4. Popularisé par le dramaturge et caricaturiste Henry-Bonaventure Monnier, 1799-1877, le personnage fictif de Joseph Prudhomme est une personnification de la bourgeoisie du XIXe siècle. [Retour]
  5. La monarchie de Juillet sera renversée en 1848 et après une brève parenthèse républicaine le coup d'État du 2 décembre 1851 amènera le second Empire. [Retour]
  6. Le qualificatif de « question d'Orient » a été appliqué au XIXe siècle à plusieurs séries d'événements qui impliquaient les puissances européennes en Asie. Durant la monarchie de Juillet il s'agit essentiellement de la révolte du pacha d'Égypte Méhémet-Ali contre l'empire Ottoman et des conséquences de cette révolte. [Retour]
  7. Henry Temple Palmerston, 1784-1865. Alors ministre des Affaires étrangères anglais dans les cabinets Grey puis Russell. Il sera Premier ministre entre 1855 et 1865. [Retour]
  8. Karl Hillebrand, 1829-1884, essayiste, publiciste et historien de la littérature allemande, il fut un temps à Paris secrétaire de Heinrich Heine (voir note 2). [Retour]
  9. L'Avenir était un journal quotidien français dont le premier numéro parut le 16 octobre 1830. Il avait été fondé à l'initiative de M. Harel du Tancrel et de l'abbé Félicité de Lamennais, rédacteur en chef. Les principaux rédacteurs étaient Philippe Gerbet, Henri Lacordaire et Charles de Montalembert. C'était par excellence le représentant du catholicisme libéral. [Retour]
  10. Louis Blanc publie sous ce titre en 1841 un ouvrage sur les dix premières années du règne de Louis-Philippe. Il sera complété ensuite par l'Histoire de huit ans d'Élias Regnault qui couvre les années de 1840 à 1848. [Retour]
  11. De 1789 à 1869, le Moniteur publiait les débats des assemblées françaises et remplissait un peu le rôle du Journal officiel. [Retour]
  12. Dans La Nuit de mai. [Retour]

http://maurras.net/textes/30.html

lundi 22 mars 2021

Hommage à l'historien de la monarchie de Juillet 3/4

 Personne n'a mieux décrit l'état d'indifférence dans lequel végétait encore la jeunesse, quelques années après la révolution de Juillet, et raconté, d'un accent plus ému, plus vibrant, cette renaissance du sentiment chrétien, ce mouvement ascensionnel du catholicisme de 1830 à 1848, cette série de luttes auxquelles concoururent les premiers esprits du temps, Lamennais, Lacordaire, Montalembert, Ozanam, et qui finirent par la grande victoire de la loi sur l'enseignement. Comme toutes les victoires, celle-ci n'était que la résultante de nombreux succès partiels arrêtés maintes fois par des échecs considérables. Ainsi, les vainqueurs de 1850 assistaient en somme au triomphe des idées de L'Avenir 9, moins l'utopie et le scandale ; mais L'Avenir était resté sur le carreau. M. Thureau-Dangin s'est appliqué avec un soin particulier à l'analyse des idées lamennaisiennes et des causes qui amenèrent leur insuccès partiel.

Ceux qui s'obstineraient à voir dans l'historien officiel de la monarchie de Juillet soit un libérâtre incorrigible, soit un empirique, un « opportuniste » sans principe régulateur, soit encore un iconoclaste aux manières polies, ceux-là feront bien de relire tout ce bel exposé, d'un trait vigoureux, aux conclusions très nettes et sagement énoncées ; toutes les pages où M. Thureau-Dangin aborde la question religieuse ont, du reste, ce caractère de fermeté nuancée de modération. Il y aurait, dans ce catholicisme d'un homme d'État, le sujet d'une intéressante psychologie. Mais le sujet m'emporte, à mon grand regret.

Que n'y aurait-il pas à dire, aussi, sur une tout autre face du talent de M. Thureau-Dangin, à propos des pages saisissantes consacrées à la conquête de l'Algérie ?

N'ayant voulu qu'indiquer le tracé général de l'Histoire de la monarchie de Juillet, j'ai dû négliger ce très bel épisode ; c'est un petit chef-d'œuvre dans le grand ; toutes les campagnes y sont exposées avec la lucidité de M. Thiers et plus de sobriété. Je n'en dirai qu'un mot : on peut lire ce chapitre sans recourir à la carte. Il y a telle page, la prise de Constantine, par exemple, qui peut soutenir la comparaison avec ce que nous ont laissé de plus achevé les grands historiens de l'antiquité.

III

L'Académie française a, par trois fois, et sur le rapport de M. Taine, décerné le grand prix Gobert à l'Histoire de la monarchie de Juillet. Le suffrage de l'illustre compagnie et celui, plus précieux encore, de son rapporteur, me dispensent de dire que M. Thureau-Dangin a fait une œuvre littéraire. J'aimerais cependant éplucher par le menu les rares qualités du nouvel historien. Elles ressortent singulièrement dans le tas d'érudits, de chartiers et de compilateurs qui se multiplient à notre grand ennui. Non qu'il méprise le document ; il est peu de pages, dans tout ce travail, qui ne portent en note la mention « documents inédits », si chère aux fureteurs. Il a fouillé les secrètes archives du duc de Broglie, de M. de Barante, de M. de Sainte-Aulaire, de M. de Viel-Castel, correspondances, agendas, mémoires, souvenirs, notes au jour le jour ; il a passé au milieu de ces richesses et de ces séductions sans perdre son bon sens. L'odeur des paperasses ne l'a point grisé. Il n'a pas renoncé à la rédaction personnelle, ni, comme l'a fait trop souvent M. Taine, chargé les documents de le suppléer auprès de ses lecteurs. Il pouvait se borner à ficeler un fagot, il a fait un bouquet dont chaque fleur vaut la peine d'être regardée et sentie par les connaisseurs. Parmi tant de petits faits qu'il pouvait recueillir, il n'en a pas choisi un seul qui fût banal. Tous les traits « inédits » sont intéressants ; et si l'on est curieux de savoir à quel point, en voici un quelconque. Je puise au hasard :

Après la chute du cabinet du 1er Mars 1840, le duc de Broglie fit maints efforts pour empêcher M. Thiers de faire une opposition systématique à M. Guizot, appelé au pouvoir par Louis-Philippe. Le duc de Broglie avait été, au 1er mars, comme le parrain de M. Thiers, et s'était porté caution de sa sagesse auprès des conservateurs. Ce souvenir donnait à ses avis pas mal d'autorité.

— Vous avez deux conduites à tenir, lui disait-il. Une opposition vive vous concilie la gauche mais vous éloigne du pouvoir ; faîtes-vous l'homme de la gauche, et vous ne rentrez plus qu'avec une révolution. Au contraire, attendez, tenez-vous tranquille, soyez modéré, et dans six mois les cartes vous reviennent.

Pendant que le duc parlait ainsi, M. Thiers paraissait touché au point d'avoir des larmes dans les yeux.

C'est là une des vignettes historiques qui fixent à jamais les traits des deux interlocuteurs. Irrité, tiré vers la gauche, M. Thiers avait peut-être en portefeuille les notes du discours qu'il devait prononcer le 25 décembre. Son plan était tracé. Tout à coup, la petitesse de son rôle et l'inhabileté de son plan lui sont dévoilées brusquement et trop tard. Il se sent engagé, enlisé à jamais dans cette opposition de sept ans jusqu'à son ministère de vingt-quatre heures, jusqu'à la chute de la dynastie, à la révolution pressentie par le duc. Je ne sais si le petit speech prêté à celui-ci par M. Thureau-Dangin fut prononcé textuellement ou forgé après coup ; mais on n'invente pas un trait comme le dernier, cette émotion de M. Thiers, touché au point d'avoir des larmes dans les yeux. Posez en regard le duc de Broglie, dans son sang-froid hautain nuancé de compassion, et n'assistant pas sans quelque surprise à cette explosion de sensibilité méridionale. Est-ce que vous n'enviez pas les témoins d'une telle scène, si elle eut des témoins ? Pour ma part, j'aurais voulu être mouche. La plupart des « inédits » de M. Thureau-Dangin me font éprouver le même désir ; ils passionnent. Quel malheur qu'il ait trouvé si peu d'imitateurs ! Nous bâillerions moins haut en lisant ses confrères, lorsque nous les lisons.

Ne pas faire bâiller, c'est déjà quelque chose. Il y a mieux. C'est d'avoir un talent original, d'apporter une conception neuve en un genre aussi vieux que l'histoire. J'appellerais volontiers cette conception, de l'histoire autoritaire, de l'histoire de gouvernement.

La marche du récit n'est pas abandonnée au hasard des événements. Les faits, alignés en série plutôt qu'arrangés en tableaux, sont déroulés selon un plan philosophique, abstrait. Encore l'auteur n'insiste-t-il que sur une certaine classe de faits, sur ceux qui peuvent donner des événements une explication véritable, et non plus seulement plausible et hypothétique, comme il suffit à tant de narrateurs. C'est pour cela que la diplomatie tient une si grande place dans l'ouvrage et une plus grande dans le souvenir des lecteurs ; car c'est visiblement à cette partie que M. Thureau-Dangin a mis le plus d'art, de talent, de passion et de vie. Il a payé de sa personne, il s'y est jeté corps et âme. Certaines expositions sont de vrais chefs-d'œuvre ; le premier ministère et la question extérieure, les affaires étrangères sous Casimir Périer, et surtout le débrouillement de cet écheveau : la question d'Orient, négociations et conséquences politiques. On serait tenté, à voir cette habileté, d'acclamer le rédacteur en chef du Français ministre des affaires étrangères. Il est vrai qu'on le verrait avec la même joie président du conseil ; car il démêle également bien, avec un enthousiasme communicatif, les fils des négociations qui se croisent avant la formation de chaque ministère. Il aime à respirer l'air des cabinets et des chancelleries, ces arrière-coulisses de l'histoire, à en recueillir les chuchotements. Sur la scène, on se remue davantage, on crie plus fort ; mais le spectacle est bien moins instructif. M. Thureau-Dangin suit les ministres à la Chambre, il ne s'y rendrait pas de son propre mouvement. Peu de séances parlementaires dans son histoire ; des fragments de discours ministériels, suivis, et non toujours, de l'analyse des répliques. Il dédaigne les « approbations sur divers bancs » et les « murmures » entrecoupant tous les discours, moyen usé et trop facile de donner l'illusion des mouvements d'une assemblée. Si deux adversaires comme Guizot et Thiers se trouvent en présence, il rend compte du résultat de la rencontre plutôt que du duel et de ses péripéties. Le reste de la Chambre n'existe qu'à titre de concept ; majorité, minorité, centre gauche, tiers-parti. Ce qu'il y a de pittoresque dans le champ clos parlementaire est donc négligé totalement. Ce n'est pas faute de matière. Les débats orageux n'ont pas manqué à la tribune, de 1830 à 1848. Louis Blanc en est l'écho. Maintes pages de l'Histoire de dix ans 10 ne sont que la transcription telle quelle du Moniteur 11 quand ce dernier n'existait pas encore. Le moindre éclat de voix y est enregistré. Quel grand homme que Berryer aux yeux de Louis Blanc et de son continuateur ! Quel personnage secondaire aux yeux de M. Thureau-Dangin qui, après avoir tracé de lui un portrait exact et vivant, comme tous les portraits sortis de sa plume, après avoir rendu une fois pour toutes un hommage sympathique au grand caractère et à l'incomparable éloquence de Berryer, ne dit presque plus rien de lui dans la suite de son histoire, et se borne à signaler dans les circonstances mémorables, son apparition à la tribune.

Je ne critique pas, je constate. Je constate que, vu de chez M. Thureau-Dangin, Berryer est parmi les comparses. Je prends ici Berryer pour le représentant d'une espèce. J'entends par Berryer tout ce qui ne fut sous Louis-Philippe que verbe, qu'éloquence, qu'explosion mélodieuse de sentiments, sans résultat positif appréciable. Si M. Thureau-Dangin n'était qu'un politique, je n'aurais manifesté aucun étonnement de cette omission. Mais le politique est doublé d'un artiste, on le verra plus loin. Or je m'étonne que l'artiste n'ait pas débauché le narrateur, ne l'ait pas fait sortir de sa route pour écouter un moment ces belles sonorités, pour admirer ces belles têtes, pour retracer quelque drame parlementaire ou révolutionnaire, le procès des ministres de Charles X, ou les insurrections lyonnaises, ce qui eût fait un si beau pendant à la sombre peinture du choléra à Paris. Oui certes je m'en étonne ; je m'aperçois ensuite qu'il y a là évidemment une victoire du peintre sur lui-même, une réaction de la volonté sur le tempérament, un effort couronné de succès, et à ce titre je l'admire.

Quand j'ai bien admiré, je cherche les raisons pour lesquelles M. Thureau-Dangin a retenu son pinceau, et, quand je les ai trouvées, elles me semblent tout à fait identiques aux raisons pour lesquelles Louis Blanc a brossé, plutôt qu'il n'a écrit tant de pages frissonnantes. Louis Blanc n'a pas décrit pour le plaisir de les décrire les insurrections de Lyon, et M. Thureau-Dangin ne s'est pas tu sur le même sujet pour le plaisir de se taire. Tous deux ont obéi aux mêmes préoccupations politiques et sociales. Une seule différence : Louis Blanc était révolutionnaire et M. Thureau-Dangin est conservateur. Si peu probant que fût le récit d'une révolte et si vaines que pussent paraître les légendes dont on l'environnait, il y avait là une machine de guerre à manœuvrer contre la monarchie, et Louis Blanc n'avait pour but que sa destruction. Inversement M. Thureau-Dangin doit redouter les surprises du sentiment. L'amour des phrases vides est bien affaibli chez les Français de 1887. Toutefois il peut avoir ses regains. De même pour la politique sentimentale, de même pour les engouements révolutionnaires. Sommes-nous bien certains qu'une excitation un peu forte ne les ranime pas en nous, si désillusionnés que nous pensions être ? M. Thureau-Dangin n'en est pas plus certain que nous. C'est pour cela qu'il se garde de donner aucune secousse, et l'on me permettra de trouver ses scrupules fort sages.

Le souci de l'hygiène sociale l'accompagne partout. S'il traite de la littérature de 1830, il ne la considère que sous ces deux rapports comme exprimant les mœurs de l'époque et comme ayant exercé une influence sur ces mœurs. Dirai-je que je le regrette ? Oui et beaucoup. D'abord cela fera des quiproquos. Plus d'un sot adressera à cette littérature les critiques que M. Thureau-Dangin n'adresse qu'aux sujets par elle choisis. Il était en second lieu éminemment apte à dire en homme de goût ses impressions littéraires, beaucoup plus apte selon moi que les deux critiques auxquels il a recouru trop exclusivement. Le Sainte-Beuve des Portraits traversa pendant tout le règne une crise de jalousie littéraire dont il ne se défit jamais complètement à l'égard de ses anciens amis plus favorisés de la « Muse », Quant à M. Nisard, appréciateur distingué des œuvres du passé, il a toujours paru condamné à bien des erreurs sur ses contemporains, privilège qu'il partageait avec M. Villemain. Quelque lutin leur brouillait les idées aussitôt qu'ils touchaient à certaines dates.

Enfin, il n'est jamais indifférent au prestige d'un règne que les lettres y aient été représentées avec plus ou moins d'éclat ; il est sans doute bien ridicule à un monarque de commander un rapport sur les progrès de la poésie depuis le glorieux jour de son avènement ; mais le lustre des écrivains rejaillit toujours quelque peu sur « le trône qui les protège » ou qui ne les protège pas. Il manquerait quelque chose au premier empire si Napoléon n'avait pas eu Chateaubriand pour adversaire et Madame de Staël pour souffre-douleur. Musset pouvait être bien indifférent à Louis-Philippe et Louis-Philippe à Musset ; c'est de 1830 à 1848 que l'un a fait ses chefs-d'œuvre et que l'autre a régné. Ils s'en vont côte à côte à la postérité, et si le premier porte quelque auréole, il devient impossible à l'autre d'en éviter le reflet. Tant pis si je m'explique mal, mais je regrette bien le morceau de critique littéraire, purement littéraire, que pouvait nous donner M. Thureau-Dangin.

À suivre

dimanche 7 février 2021

LE LOUVRE INCENDIÉ

 Il s’en est fallu de peu, en 1871, pour que le Louvre, incendié par les communards, ne soit détruit avec ses collections. 

     Le 21 mai 1871, l’armée pénètre dans Paris par la Porte de Saint-Cloud. Le sang va couler.

Depuis le 18 mars, la Commune, un pouvoir insurrectionnel né du double refus du gouvernement conservateur institué après la chute de Napoléon III et de la paix conclue avec les Prussiens, faisait régner sur la capitale une dictature révolutionnaire nourrie par le souvenir des Grands Ancêtres et baignée de romantisme. Thiers, chef du pouvoir exécutif, va liquider la Commune avec une brutalité rare : du 21 au 28 mai, la Semaine sanglante, une guerre civile qui ne dit pas son nom, fera environ 5 000 morts dans les deux camps (1 000 soldats, 4 000 insurgés), chiffre auquel il faudra ajouter les 17 000 victimes de la répression postérieure.
     Que Thiers ait eu la main lourde est une certitude aujourd’hui admise par tous. Mais que la Commune ait été un moment de folie est un constat auquel bien peu semblent prêts, tant cet épisode fait partie de la légende dorée de la gauche française. Historien et spécialiste du second Empire, Nicolas Chaudun, lui, n’a pas de ces pudeurs. Selon lui, la Commune, « trou noir » et « stade ultime d’une nécrose virulente du corps social », fut « le chapitre dont le grand roman français aurait dû faire l’économie ». L’auteur porte ce jugement dans l’avant-propos d’un livre où il relate une page méconnue de cette tragique Semaine sanglante. Les communards, pendant l’assaut des versaillais, ont incendié, à grands seaux de pétrole, les Tuileries, le palais d’Orsay, l’Hôtel de Ville, le Palais de justice ou les Gobelins. On sait moins que le Louvre a failli y passer, le brasier allumé rue de Rivoli ayant gagné l’aile ouest du palais, du pavillon de Marsan au pavillon de Flore, et la Bibliothèque impériale, qui faisait face au Palais-Royal. Quatre-vingt mille livres seront consumés, mais le musée sera sauvé grâce à son conservateur, Barbet de Jouy, et à un commandant de chasseurs, Bernardy de Sigoyer, qui allait jouer les pompiers avec ses hommes. Chaudun rend hommage à ces héros obscurs, dans un récit superbement écrit et trépidant comme un roman, où tout est authentique, à l’exception d’un personnage que l’auteur confesse avoir inventé. Un bonheur de lecture, et une charge roborative contre le mythe de la Commune.

Jean Sévillia

Le Brasier. Le Louvre incendié par la Commune, de Nicolas Chaudun, Actes Sud, 204 p., 19,80 €.

https://www.jeansevillia.com/2015/10/14/le-louvre-incendie/

jeudi 28 janvier 2021

Passé-Présent n°291 : Les origines de la Commune de Paris

 Suivons Philippe Conrad dans l’exposition chronologique des événements qui ont précédé l’établissement de la Commune de Paris, officiellement proclamée en mars 1871, et qui aboutirent à une guerre insurrectionnelle face au gouvernement légitime d’Adolphe Thiers replié à Versailles.

Percy Fawcett à la recherche d’une cité perdue.
Une fois encore Anne Sicard s’attache à nous faire connaître, ou à mieux appréhender, l’existence d’un personnage méconnu. Il s’agit cette fois de Percival Harrison Fawcett (1867-1925) officier supérieur de l’armée britannique, archéologue, cartographe et explorateur au physique de héros, organisateur de nombreuses expéditions en forêt amazonienne dont la dernière, à la recherche d’une cité perdue dans le Mato Grosso, lui sera fatale.

https://www.tvlibertes.com/passe-present-n291-les-origines-de-la-commune-de-paris

dimanche 24 janvier 2021

Auguste Blanqui, communiste hérétique 5/5

 Dès 1836, Blanqui avait déclaré dans un discours resté longtemps inédit : « Citoyens, nous avons bien moins en vue un changement politique qu’une refonte sociale. L’extension des droits politiques, la réforme électorale, le suffrage universel peuvent être d’excellentes choses, mais comme moyens seulement, non comme but ; ce qui est notre but à nous, c’est la répartition égale des charges et des bénéfices de la société ; c’est l’établissement complet du règne de l’égalité.

Sans cette réorganisation radicale, toutes les modifications de forme dans le gouvernement ne seraient que mensonges, toutes les révolutions que comédies jouées au profit de quelques ambitieux [33]. » En 1848, il proclamait : la lutte de 1793 « vient de recommencer ». Entre-temps, le tricolore avait été galvaudé, le temps était donc venu d’annoncer la couleur, de passer au drapeau rouge. La bourgeoisie avait même usurpé le beau nom de républicain et la devise révolutionnaire, mais « heureusement, elle a repoussé notre drapeau, c’est une faute : il nous reste. Citoyens, la Montagne est morte ! Au socialisme, son unique héritier [34] ! ». Le toast envoyé de Belle-Ile qui enthousiasma Marx et Engels, s’inscrivait dans la même logique lorsqu’il dénonçait la responsabilité du gouvernement provisoire et des bourgeois libéraux [35]. Il s’agit pourtant bien d’un texte de rupture tirant les leçons de l’événement : « ce n’est pas assez que les escamoteurs de février soient à jamais repoussés de l’Hôtel de ville, il faut se prémunir contre de nouveaux traîtres ». La réaction n’avait fait que son métier d’égorgeuse.

Ce toast fameux mérite bien une longue citation : « Quel écueil menace la Révolution de demain ? L’écueil où s’est brisée celle d’hier : la déplorable popularité de bourgeois déguisés en tribuns […]. C’est le gouvernement provisoire qui a tué la révolution, c’est sur sa tête que doit retomber la responsabilité de tous les désastres, le sang de tant de milliers de victimes. La réaction n’a fait que son métier en égorgeant la démocratie. Le crime est aux traîtres que le peuple confiant avait acceptés pour guides et qui l’ont livré à la réaction […]. Malheur à nous, si au jour du prochain triomphe populaire, l’indulgence oublieuse des masses laissait monter au pouvoir un de ces hommes qui ont forfait à leur mandat ! Une seconde fois, c’en serait fait de la Révolution. Que les travailleurs aient sans cesse devant les yeux cette liste de noms maudits, et si un seul apparaissait jamais dans un gouvernement sorti de l’insurrection, qu’ils crient tous d’une voix : trahison ! […]. Traîtres seraient les gouvernements qui, élevés sur les pavois prolétaires, ne feraient pas opérer à l’instant même : 1. le désarmement des gardes bourgeoises ; 2. l’armement et l’organisation en milice nationale de tous les ouvriers. Sans doute il est bien d’autres mesures indispensables, mais elles sortiraient naturellement de ce premier acte qui en est la garantie préalable, l’unique gage de sécurité pour le peuple […]. Mais pour les prolétaires qui se laissent amuser par des promenades ridicules dans les rues, par les plantations d’arbres de liberté, par des phrases sonores d’avocats, il y aura de l’eau bénite d’abord, des injures ensuite, enfin de la mitraille ; de la misère toujours. Que le peuple choisisse [36] ! »

Faut-il voir là une confirmation du Blanqui putschiste Dans son Introduction de 1895 aux Luttes de classes en France, Engels écrit : « Le temps des coups de main, des révolutions exécutées par de petites minorités conscientes à la tête de masses inconscientes est passé. » Rosa Luxemburg reprocha également à Lénine son blanquisme. Elle critiquait durement le manifeste blanquiste de 1874 au Communeux, où « l’action quotidienne est remplacée par des spéculations sur le renversement censé précéder immédiatement la révolution sociale ». Trotski ou Daniel Guérin joignirent leur voix à ce concert critique du point de vue de l’auto-émancipation. Certes, Blanqui illustre un temps de transition, de naissance et d’apprentissage du mouvement ouvrier. Mais on aurait tort d’oublier qu’il fait aussi lien entre deux époques. Malgré ses limites et ses défauts, ce n’est pas par hasard ou par indulgence qu’il fut toujours traité par Marx avec égards. Thiers savait bien, affirme ce dernier, qu’avec Blanqui en liberté « il donnerait une tête à la Commune ». Avec lui, peut-être, la Commune aurait-elle marché sur Versailles quand il en était temps, et peut-être aurait-elle osé mettre la main sur la réserve de la Banque de France. Au moment de la décision, l’audace et l’initiative sont nécessaires. Marx ne s’y était donc pas trompé quand il écrivait au lendemain de 1848 que la bourgeoisie avait inventé, pour le communisme et la déclaration de la révolution en permanence, le nom de Blanqui. On ne pouvait rendre plus bel hommage à l’Enfermé.

Avec Blanqui, c’est la raison stratégique des révolutions futures qui balbutie. Maladroitement, elle se pose des questions, auxquelles elle donne encore les réponses techniques et conspiratives d’une époque finissante. En 1830, le seul élan populaire avait suffi, pour renverser « un pouvoir terrifié par la prise d’arme ». Mais une « insurrection parisienne d’après les vieux errements n’a plus aujourd’hui aucune chance de succès », reconnaissait en 1868 le vieux lutteur dans ses Instructions. En 1848, le peuple avait vaincu par la « méthode de 1830 », mais il fut battu en juin « par défaut d’organisation ». Car l’armée n’a sur le peuple que deux avantages : le fusil chassepot et l’organisation. Il ne fallait donc plus rester statique et « périr par l’absurde », en craignant les modifications haussmaniennes. Il fallait oser prendre l’initiative, passer à l’offensive.

D’où la virulence de Blanqui contre la sociologie positiviste, qui est essentiellement anti-stratégique. Alors que, « dans les procès du passé devant l’avenir, l’histoire est le juge et l’arrêt presque toujours une iniquité », « l’appel reste à jamais ouvert ». Pensée d’ordre et de progrès en bon ordre, de progrès sans révolution, le positivisme est une « doctrine exécrable du fatalisme historique » érigé en religion. Pourtant, « l’engrenage des choses humaines n’est point fatal comme celui de l’univers, il est modifiable à toute minute ».

À toute minute ! Chaque seconde, ajoutera Benjamin, qui est une porte étroite par où peut surgir le Messie. Contre la dictature du fait accompli, pour Blanqui, seul le chapitre des bifurcations restait ouvert à l’espérance. Contre « la manie du progrès » continu et « la tocade du développement continu », l’irruption événementielle du possible dans le réel s’appelait révolution. La polémique primant l’histoire, posait les conditions d’une temporalité stratégique, et non plus mécanique, « homogène et vide ».

Publié dans P. Corcuff, A. Maillard, Les Socialismes français à l’épreuve du pouvoir, Textuel, 2006

Notes

[1] « Avec Sorel, avec Lazare, Péguy fait exception dans le lourd paysage du positivisme français. » Daniel Bensaïd, La Discordance des temps. Essais sur les crises, les classes, l’histoire, Paris, les Éditions de la Passion, 1995, p. 206.

[2] Auguste Blanqui, La Critique sociale (CS), Paris, Alcan, vol. I, p. 41-45, et Volguine, « Les idées politiques et sociales de Blanqui », in A.Blanqui, textes choisis (TC), Paris, Éditions sociales, 1955, p. 29, 162.

[3] CS, in TC, p. 148-152.

[4] Sur les affinités électives entre W. Benjamin et Blanqui, voir le beau texte de Miguel Abensour, « W. Benjamin entre mélancolie et révolution. Passages Blanqui », dans Heinz Wismann (éd.), Walter Benjamin et Paris, Paris, éd. du Cerf, 1986.

[5] CS, p. 74.

[6] CS, in TC p. 144, 158.

[7] À. Blanqui, « Qui fait la soupe doit la manger », 1834, CS, p. 128.

[8] Cité dans G. Geffroy, L’Enfermé, II, p. 19-20.

[9] Manuscrit de 1869, publié sous le titre « Contre le Progrès » dans A. Blanqui, Instructions pour une prise d’armes, L’Éternité par les astres et autres textes, recueil établi par Miguel Abensour et Valentin Pelosse, Paris, Édition de la Tête des Feuilles, 1972, p. 103-105.

[10] W. Benjamin, « Zentralpark », in Charles Baudelaire, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1980, p. 40. Comme l’observent très bien M.Abensour et V. Pelosse dans leur postface au recueil de Blanqui (« Libérer l’Enfermé »), Benjamin « fait comme s’il détournait les armes forgées par Blanqui contre le positivisme afin de porter ses propres coups à ceux qui s’épanchent au bordel de l’historicisme », op. cit., p. 206.

[11] TC, p. 119.

[12] K. Marx, Les Luttes de classes en France, in Œuvres politiques, tome I, La Pléiade, 1994, p. 324.

[13] TC, p. 122-124.

[14Ibid., p. 125.

[15Ibid., p. 219-220.

[16] CS, in TC, p. 141-142, 159.

[17] « Discours à la Société des amis du peuple », 2 février 1832, in TC, p. 93.

[18] « Lettre à Maillard, 6 juin 1852 », in TC, p. 129.

[19Ibid. in TC, p. 138-139.

[20] Blanqui, « Contre le positivisme », in Instructions pour une prise d’armes, p. 110.

[21] CS, in TC, p. 166-167.

[22] « Lettre à Maillard », 1852, in TC, p. 130.

[23] CS, in TC, p. 153.

[24] CS, in TC, p. 156, 160 et CS, tome II, p. 115-116. Le passage de 1848 est cité par M.Abensour et V. Pelosse dans leur postface à L’Instruction pour une prise d’armes, p. 208-209.

[25] Voir Louis Auguste Blanqui, Écrits sur la Révolution, présentés par Arno Munster, Paris, Galilée, 1977.

[26In Veillées du Peuple, n° 2, mars 1850.

[27In Écrits sur la Révolutionop. cit., p. 91 et suivantes.

[28] Maurice Dommanget, Blanqui, Paris, EDI, 1970, p. 21.

[29] Cité par Maurice Dommanget, op. cit., p. 75.

[30] Lettre de novembre 1879 citée par Maurice Dommanget, op. cit., p. 54.

[31] Alessandro Galante Garrone, Philippe Buonarotti et les révolutionnaires du XIXe siècle, Paris, Champ libre, 1975.

[32] Il prononçait ces mots alors que le gouvernement de défense nationale qui succédait à l’Empire voulait convoquer une assemblée pour former un « gouvernement régulier ».

[33] À. Blanqui, Écrits sur la Révolutionop. cit., p. 75.

[34] Appel lancé le 28 novembre 1848 du donjon de Vincennes où Blanqui était détenu.

[35] Voir la correspondance entre Marx et Engels du 10 février 1851.

[36] Voir Maurice Dommanget.

https://voxnr.com/5592/auguste-blanqui-communiste-heretique

dimanche 18 août 2019

NOTRE FEUILLETON ESTIVAL : UN ETE AVEC JACQUES BAINVILLE... (26)

Aujourd'hui : 30. L'ajout de 1933 : le chapitre VII...
L'ajout de 1933 : le chapitre VII...
Et voici maintenant, pour conclure, ce chapitre sur cet ouvrage fondamental, et remarquable en tous points, l'intégralité de l'ajout de 1933, le chapitre VII (et dernier) de l' "Histoire de deux peuples, continuée jusqu'à Hitler", chapitre intitulé "Le réveil de la Walkyrie", dans lequel Bainville explique les causes lointaines de la Seconde Guerre mondiale et, pour ce faire, remonte aux sources, c'est à dire au calamiteux Traité de Versailles de 1918, qui a gâché la paix, après une guerre qui avait coûté tant de sacrifices matériels et humains au peuple français; et il montre bien comment le Régime en est directement l'unique responsable...
"Restitutions, réparations, garanties." Tels furent les trois principes qui inspirèrent la paix, conçue comme un jugement. D'autres traités avaient été des traités politiques. Celui-là était un traité moral, pesé dans les balances de la justice. Il était moral que l'Allemagne fût désarmée et qu'elle perdît, en fait de territoires, ceux qu'elle avait pris à d'autres nations non germaniques et ceux-là seulement. Il était moral, au plus haut degré, que les responsables de la guerre fussent jugés, Guillaume II à leur tête. Il est vrai qu'ils ne l'ont pas été, que le peuple allemand a été unanime à refuser de livrer ces otages et que la révision du traité a commencé par cet article-là. Il était moral que l'Allemagne fût privée de ses colonies. Elle n'était pas jugée digne de compter parmi les peuples colonisateurs. Enfin il était moral, deux fois moral, qu'elle fût astreinte à payer, d'abord parce qu'elle avait à réparer les dommages causés à autrui, ensuite parce qu'il fallait que le peuple allemand comprît que la guerre est une mauvaise opération et qui ne rapporte rien. Ainsi cette paix, rendue comme un arrêt de justice, aurait encore l'avantage de moraliser le condamné. « J'espère, disait M. Lloyd George, que l'Allemagne a fait son salut en la débarrassant du militarisme, des Junkers, des Hohenzollern. Elle a payé un prix élevé pour sa délivrance. Je crois qu'elle trouva que cela en valait la peine. »
Fondée sur de pareilles illusions, est-il étonnant que la paix ait laissé tant de déboires aux vainqueurs ? Voici, en regard, ce qu'était la réalité.
Une Allemagne diminuée d'environ 100.000 kilomètres carrés mais qui, sur ce territoire réduit, réunissait encore 60 millions d'habitants, un tiers de plus que la France, subsistait au centre de l'Europe. L'oeuvre de Bismarck et des Hohenzollern était respectée dans ce qu'elle avait d'essentiel. L'unité allemande n'était pas seulement maintenue mais renforcée. Les alliés avaient affirmé leur volonté de ne pas intervenir dans les affaires intérieures allemandes. Ils y étaient intervenus pourtant. Les mesures qu'ils avaient prises, la voie qu'ils avaient montrée, celle de la République unitaire, avaient eu pour effet de centraliser l'Etat fédéral allemand et d'affermir les anciennes annexions de la Prusse dans le Reich lui-même. S'il y avait, parmi les populations allemandes, des aspirations à l'autonomie, elles étaient étouffées. Le traité enfermait, entre des frontières rétrécies, 60 millions d'hommes unis en un seul corps. Telle lut l'Allemagne au nom de laquelle deux ministres de la nouvelle République vinrent signer à Versailles, le 28 juin 1919.
Du fond de la Galerie des Glaces, Müller et Bell, de noir habillés, avaient comparu devant les représentants de vingt-sept peuples assemblés. Dans le même lieu, sous les mêmes peintures, l'Empire allemand avait été proclamé quarante-sept ans plus tôt. Il y revenait pour s'entendre déclarer à la fois coupable et légitime, intangible et criminel. À sa condamnation il gagnait d'être absous comme si la forme républicaine eût suffi à le rénover. 
Obscurs délégués d'une Allemagne vaincue mais toujours compacte, Müller et Bell, comparaissant devant ce tribunal, pensaient-ils à ce que la défaite laissait survivre d'essentiel pour leur pays ? Le redoutable Empire de Guillaume II était humilié. La voix coupante de Clemenceau ajoutait à l'humiliation : « Il est bien entendu, Messieurs les Délégués allemands, que tous les engagements que vous allez signer doivent être tenus intégralement et loyalement. » Les témoins de cette scène historique entendront toujours et ce verbe tranchant et les deux Ia, indifférents et mous, qui sortiront de la bouche de Müller et de Bell. Qui pouvaient-ils engager ? Déjà le traité de Versailles mettait en mouvement des forces qui échappaient à la volonté de ses auteurs.
Ce traité enlevait tout aux vaincus, sauf le principal, sauf la puissance politique génératrice de toute puissance. Il croyait ôter à l'Allemagne les moyens de nuire qu'elle possédait en 1914. Il lui accordait le premier de ces moyens, celui qui permet de retrouver les autres, l'Etat central, l'Etat prussien avec lequel toute l'Allemagne était désormais confondue. Ainsi l'unité sortait plus forte de la défaite.
Ce n'est pas tout. Les Alliés, pour consentir à déposer les armes, avaient exigé le renversement des Hohenzollern. Mais la chute de cette dynastie avait été précédée de celle de tous les autres princes allemands. Quand Guillaume Il avait fui, les rois de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, les grands-ducs et les ducs étaient déjà tombés. Bismarck avait calculé que la révolution était impossible parce que, si l'empereur-roi de Berlin tombait, les princes confédérés reprendraient leur liberté et que ce serait la désagrégation du Reich. Or, et ce n'est sans doute pas par hasard, la révolution allemande de 1918 a commencé par le Sud. Il n'y avait plus de Habsbourg à Vienne ni de Wittelsbach à Munich. Le support du particularisme, qui était dynastique, avait disparu. Pour que le trône des Hohenzollern pût s'écrouler sans dommages pour l'unité, il fallait que les autres trônes allemands fussent vides. Cette condition extraordinaire et imprévue était remplie.
La République s'installait. Elle devait unir encore davantage les Allemands. Un socialiste l'avait dit dès le 3 novembre : « Plus le Reich est démocratique, plus son unité devient sûre et plus grande sa force d'attraction. La grande Allemagne, qui déjà semblait se faire en 1848 et dont les contours se dessinent de nouveau devant nous, avait été conçue sous la forme d'un Etat démocratique. » C'était vrai. Les Alliés avaient confirmé l'unité allemande par le traité de Versailles lui-même. Ils l'avaient rendue encore plus forte en exigeant l'abdication de Guillaume Il et en poussant le Reich à adopter le régime républicain. Par une inconséquence remarquable, ils exigeaient d'ailleurs que l'Autriche restât distincte de la communauté germanique dont elle avait fait partie jusqu'en 1866. En même temps, alléguant que le démembrement de l'Empire n'était pas dans leurs intentions, ils avaient, pour reconstituer la Pologne, séparé la Prusse orientale du reste de la Prusse remise dans l'état où l'avait trouvée Frédéric II. Ainsi, l'Allemagne, unifiée dans son esprit, était blessée dans sa chair.
Parmi les vainqueurs, les uns, l'anglais Lloyd George et l'américain Wilson regardaient la dissociation du Reich comme contraire au principe ou comme trop propre à faire de la France la plus grande puissance du continent. Clemenceau la tenait pour impossible ou, s'il la désirait, c'était faiblement. Il voulait que l'Allemagne fût punie. Il lui répugnait de distinguer entre les Allemands à qui il réservait en bloc sa sévérité. L'ancienne politique française des « Allemagnes » était oubliée à ce point que les tentatives des autonomistes rhénans furent découragées et même accueillies ironiquement. Le général Mangin fut rappelé de Mayence pour les avoir soutenues.
En somme, l'idée des auteurs de la paix était à peu près la suivante. Il devait suffire de verser une certaine dose de démocratie dans l'édifice élevé par Bismarck et par les Hohenzollern, après l'avoir réduit à ses parties authentiquement allemandes. Alors, moyennant quelques précautions d'ordre militaire destinées à durer jusqu'à la conversion parfaite du peuple allemand, on aurait fait ce qu'il était humainement possible de faire pour la paix de l'Europe et le progrès de l'humanité. C'était un nouveau baptême des Saxons, à la façon de Charlemagne, un baptême démocratique. On disait tout haut que le régime républicain affaiblirait les sentiments belliqueux. Peut-être, tout bas, pensait-on qu'il agirait à la manière d'un dissolvant.
Il est vrai que, pendant plusieurs années, il sembla que le chaos germanique fût revenu. L'Allemagne était secouée de violentes convulsions. Devenu tout-puissant à la faveur de la République, le socialisme y exerçait plus de ravages que la défaite. L'Allemagne semblait vaincue deux fois. On eût dit qu'elle tournait sa fureur contre elle-même.
Mais elle n'acceptait rien. Sa défaite lui apparaissait comme une injustice du sort ou une maldonne. Du traité, un social-démocrate, Scheidemann, avait dit que sa main sécherait plutôt que de signer cette humiliation. L'Allemagne était en révolte contre la « paix dictée », contre le Diktat. Cependant elle était impuissante. Le paiement des réparations, le « tribut », devait d'abord provoquer sa résistance. Jetée dans l'inflation par les désordres de sa politique, elle allait jusqu'au bout, elle tuait sa monnaie pour se rendre insolvable (ci dessous). Forts du droit des créanciers, les Français occupèrent la Ruhr sans coup férir. En 1923, l'Allemagne parut plus bas que le jour où ses généraux avaient arboré le drapeau blanc et demandé l'armistice.
Alors parut l'homme qui devait la sauver, homme d'une haute intelligence, d'un véritable génie. Disciple du chancelier de fer, Gustave Stresemann se souvint que son maître n'avait pas toujours frappé du poing. Avant de dire que la force prime le droit, c'est-à-dire avant que la Prusse fût forte, Bismarck avait ménagé l'Autriche, ménagé la France. Il avait, à Biarritz, dans une entrevue célèbre, séduit Napoléon III. Stresemann comprit que l'Allemagne ne pouvait rien par la violence et qu'il fallait essayer de la ruse et de la douceur.
Fidèle aux Hohenzollern quoique républicain par opportunisme, il a expliqué dans une lettre historique, une lettre au Kronprinz publiée après sa mort, qu'il importait pour le salut de l'Allemagne d'entrer dans les idées de l'adversaire, de « finasser ». La France, déjà lasse de l'effort que lui imposait l'exécution du traité, lui offrait un interlocuteur tel qu'il n'eût pu le souhaiter qu'en rêve. Démagogue profond jusqu'à la perversité, Aristide Briand calculait l'écho, la puissante vertu électorale que possèdent les mots de paix, de rapprochement des peuples, de réconciliation. Lui-même se grisait de son rôle, se sentait devenir grand homme, voyant, apôtre. Stresemann le prit par son faible comme Bismarck avait pris Napoléon III par le sien, qui était le principe des nationalités.
À Sedan, Bismarck et Napoléon III s'étaient retrouvés face à face. La mort n'a permis ni à Stresemann d'assister à son triomphe, ni à Briand de voir les effets de son aveuglement. Les années de Locarno ont été celles d'une des plus grandes duperies de l'histoire. La faveur dont Frédéric avait joui en France autrefois fut dépassée. Le rayonnement de Stresemann éblouissait. Il embellissait tout. Les signes se multipliaient en vain. Quand la République allemande marchait, d'un mouvement continu, de gauche à droite, on s'obstinait à croire qu'elle suivait l'exemple de la République française qui avait marché de droite à gauche. Quand le maréchal Hindenburg, au plébiscite, fut élu président, remplaçant le socialiste Ebert, on voulut, après un moment de surprise, se persuader qu'il serait, comme le maréchal de Mac-Mahon, fidèle gardien des institutions qu'il n'aimait pas.
Stresemann avait déjà disparu de la scène, lorsque son oeuvre fut couronnée par l'évacuation de Mayence. La France avait le droit d'occuper jusqu'en 1935 la ville que Thiers, jadis, appelait « la place la plus importante de l'Europe ». Avertissements, pressentiments, tout fut inutile. On alla jusqu'au bout du système de Locarno comme on était allé jusqu'au bout de la guerre. Ce qui répondait du respect des traités et même de l'existence de la démocratie allemande fut abandonné.
Alors ce fut comme si l'Allemagne, libérée dans son territoire, l'était dans ses passions. En quelques mois elle fut embrasée à la voix d'un étrange Messie. On se refusait encore à croire qu'elle pût se livrer à Hitler. En quelques étapes il conquit le pouvoir que lui ouvrait le maréchal Hindenburg dont il avait été le concurrent et qu'il avait violemment combattu. Puis, en quelques jours, l'Allemagne se donnait à l'expression la plus extrême du nationalisme. L'Empire des Hohenzollern commença, en secret, d'être regretté dans le monde comme une forme de gouvernement modérée et libérale auprès du régime hitlérien. Conservée dans son unité, l'Allemagne avait donc mûri ce fruit ! Et même, l'unité sauvée par les vainqueurs, Hitler la consommait. Il allait plus loin que Bismarck, plus loin que la révolution de 1918 et que l'assemblée de Weimar. Il supprimait les dernières traces du fédéralisme. Il mettait un statthalter prussien jusqu'à Munich et la Bavière protestait encore moins qu'en 1871 lorsqu'elle avait été « avalée ».
Ainsi l'histoire des deux peuples se poursuit. Elle offre, dans la phase qui finit et dans celle qui commence, ce caractère redoutable que jamais les Français n'ont si peu compris les Allemands. Leurs raisonnements et leurs sentiments nous échappent. Leur monde intellectuel et passionnel n'est pas le nôtre. Jamais peut-être ils n'ont été plus différents de nous. Même l'art est fertile en malentendus. Lorsque nous écoutons Siegfried, lorsque le héros, traversant le cercle de feu, réveille Brunhilde endormie, ce théâtre est pour nous de la mythologie puérile, prétexte à musique. Cette musique, pour Wagner, était celle « de l'avenir ». Et la Walkyrie chante : « Salut à toi, soleil ! Salut à toi, lumière ! Jour brillant, salut ! Long fut mon sommeil. Quel héros m'a réveillée ? » Paroles d'opéra ici. Là-bas, symbole de la résurrection et de la métamorphose. Autre et semblable à elle-même, l'Allemagne annonce quels destins ?
Tiré de notre Album "Maîtres et témoins"... (II) : Jacques Bainville" (186 photos)

mardi 13 août 2019

NOTRE FEUILLETON ESTIVAL : UN ETE AVEC JACQUES BAINVILLE... (22)

Aujourd'hui : 26. Un Empire colonial francais ? Bismarck est "pour"...
Un Empire colonial francais ? Bismarck est "pour".
De "L'Histoire de trois générations", pages 206/207 :"...Aux hommes prudents qui dirigeaient la République et qui continuaient la pensée de Thiers, Bismarck avait montré la voie. Bientôt Jules Grévy fut élu à la Présidence. Toute une politique y entrait avec lui, et elle consistait à chercher des dérivatifs à l'idée de revanche, à ne plus "s'hypnotiser sur la trouée des Vosges". Le monde est vaste, avait suggéré Bismarck. En Afrique, en Asie, l'Allemagne vous donne carte blanche. Il calculait qu'il aurait les mains libres en Europe, que l'humeur inquiète des Français serait employée au loin, leur créerait des embarras, si même elle ne les mettait pas en conflit avec l'Angleterre. 
Et, de leur côté, plusieurs chefs républicains trouvaient l'offre séduisante. L'expansion coloniale, la constitution d'un vaste domaine africain et asiatique, ne serait-ce pas une compensation honorable au Traité de Francfort ? 
Il ne suffisait pas d'être résolu à éviter les complications européennes ni de rassurer l'Allemagne sur les intentions du régime. Il fallait encore donner des satisfactions à l'amour-propre national, un emploi aux activités, ouvrir des perspectives aux esprits. Une nation comme la nation française ne peut pas vivre dans l'immobilité. Il semblait à Jules Ferry que la politique de l'expansion coloniale fût propre à concilier tout..." Illustration : l'Empire français en 1945. Si, individuellement, les Français peuvent être légitimement fiers de ce qu'ils ont fait en Afrique et en Asie, où ils ont - de fait - éduqué, soigné, nourri, développé des populations à qui ils ont apporté prospérité et progrès en tous domaines, il n'en demeure pas moins que l'aventure coloniale a été infiniment plus profitable aux peuples de l'Empire qu'à la France. 
Et que, conformément à l'intuition de Bismarck, la France a dépensé au loin une quantité considérable d'énergies, qui ont été détournées de l'objectif premier : son propre développement, et son achèvement territorial du côté du Rhin...
Tiré de notre Album "Maîtres et témoins"... (II) : Jacques Bainville" (186 photos)

lundi 12 août 2019

NOTRE FEUILLETON ESTIVAL : UN ETE AVEC JACQUES BAINVILLE... (21)

Aujourd'hui : 25. Parution du "Napoléon" (III/III)
15 octobre 1931 : parution du Napoléon (III/III)
Voici les dernières lignes du dernier chapitre du Napoléon de Jacques Bainville.
"A égale distance de tout parti pris, nous avons essayé d'écrire son histoire naturelle... Nous voudrions - écrit-il dans son Avant-propos - comprendre et expliquer la carrière de Napoléon Bonaparte, en établir l'enchaînement, retrouver les motifs qui l'ont poussé, les raisons qu'il a pu avoir de prendre tel parti plutôt que tel autre. Nous avons tenté de discerner les causes générales et particulières d'une fortune qui tient du prodige et d'événements qui semblent forgés par un conteur oriental...".
Comprendre et expliquer, plutôt que d'accorder une place prépondérante au récit des événements - en l'occurrence, pour Napoléon, les batailles... : tout Bainville est là. 
Comme dans ses autres livre majeurs : L'Histoire de France, L'Histoire de deux peuples, continuée jusqu'à Hitler, La Troisième République, Les conséquences politiques de la paix, Bismarck... 
On verra une fois de plus, dans ces quelques pages qui clôturent son Napoléon, comment Bainville, selon le mot si juste du Duc de Levi-Mirepoix "...faisait, à la fois, de l’histoire un théorème par la logique de la pensée et une oeuvre d’art par la pureté de son style" (duc de Lévis Mirepoix, discours de réception a l’Académie, éloge de Maurras).
"...S'il n'était que le soldat heureux devenu roi, il serait un entre mille. L'Empire romain, le monde asiatique regorgent de cas comme le sien. Mais le sien est unique aux temps modernes et sous nos climats. Un officier d'artillerie qui,  en quelques années, acquiert plus de puissance que Charlemagne et coiffe la couronne de Charlemagne, de telles étapes brûlées à toute vitesse, ce phénomène parut, à juste titre, prodigieux au siècles des lumières, dans une Europe rationaliste, en France surtout, où les débuts des autres "races" avaient été lents, modestes, difficiles, où les anciennes dynasties avaient mis plusieurs générations à se fonder. Les contemporains de Napoléon n'étaient pas moins éblouis de la rapidité que de la hauteur de son ascension. Nous le sommes encore. Lui-même, en y pensant, s'émerveillait un peu bourgeoisement, quand il disait à Las Cases qu'il faudrait "des milliers de siècles" avant de "reproduire le même spectacle". 
Un spectacle qu'il a regardé, lui aussi, quand il en a eu le temps. Il ne tirait pas vanité d'être un grand capitaine. La guerre - "un art immense qui comprend tous les autres" - il savait la faire comme on sait jouer aux échecs, "un don particulier que j'ai reçu en naissant", et il se flattait que ce ne fût pas sa seule faculté. Le pouvoir, il l'a aimé, mais "en artiste" - il tient au mot qui le définit si bien - et il ajoutait : "Je l'aime comme un musicien aime son violon". Le plus étrange est qu'on lui demande encore ce que, de son temps, "l'école du possible" lui reprochait déjà de ne pas donner. Pourquoi ne s'est-il pas modéré ? Pourquoi n'a-t-il pas été raisonnable ? On s'est fait, on persiste à se faire de Napoléon une idée si surhumaine qu'on croit qu'il dépendait de lui de fixer le soleil, d'arrêter le spectacle et le spectateur au plus beau moment.
Lui-même, qu'a-t-il été ? Un homme tôt revenu de tout, à qui la vie a tout dispensé, au-delà de toute mesure, pour le meurtrir sans ménagement. La première femme n'a pas été fidèle, la seconde l'a abandonné. Il a été séparé de son fils. Ses frères, ses soeurs l'ont toujours déçu. Ceux qui lui devaient le plus l'ont trahi. D'un homme ordinaire, on dirait qu'il a été très malheureux. Il n'est rien qu'il n'ait usé précocement, même sa volonté. Mais surtout, combien de jours, à sa plus brillante époque, a-t-il pu soustraire au souci qui le poursuivait, au sentiment que tout cela était fragile et qu'il ne lui était accordé que peu de temps ? "Tu grandis sans plaisir", lui dit admirablement Lamartine. Toujours pressé, dévorant ses lendemains, le raisonnement le conduit droit aux écueils que son imagination lui représente, il court au-devant de sa perte comme s'il avait hâte d'en finir.
Son règne, il le savait, était précaire. Il n'a aperçu de refuge certain qu'une première place dans l'histoire, une vedette sans rivale parmi les grands hommes. Quand il analysait les causes de sa chute, il revenait toujours au même point : "Et surtout une dynastie pas assez ancienne." C'était la chose à laquelle il ne pouvait rien. Doutant de garder ce trône prodigieux, alors même qu'il ne négligeait rien pour le rendre solide, il reposait sa pensée sur d'autres images. Daru n'admettait pas que sa vaste intelligence se fût fait des illusions : "Il ne m'a jamais semblé qu'il eût un autre but que de ramasser, durant sa course ardente et rapide sur la terre, plus de gloire, de grandeur et de puissance qu'aucun homme n'en avait jamais recueilli." Mme de Rémusat confirme pour le sens religieux ce que disait Daru pour le sens pratique : "J'oserais dire que l'immortalité de son nom lui paraissait d'une bien autre importance que celle de son âme." 
On a fait de Napoléon mille portraits psychologiques, intellectuels, moraux, porté sur lui autant de jugements. Il échappe toujours par quelques lignes des pages où on essaie de l'enfermer. Il est insaisissable, non parce qu'il est infini, mais parce qu'il a varié comme les situations où le sort le mettait. Il a été aussi peu stable que ses positions successives. Son esprit, qui était vaste, était surtout souple et plastique. Il avait des limites pourtant. Peut-être ne remarque-t-on pas assez que, fécond en prophéties, du reste contradictoires, Napoléon n'a prévu ni les machines ni le machinisme. Ses anticipations ne tiennent aucun compte du développement des sciences appliquées. Pour la guerre elle-même, il n'a pas songé à des engins nouveaux, il l'a faite avec les moyens, les instruments de Gribeauval et de Suffren. Ni le bateau à vapeur de Jouffroy, ni celui de Fulton n'ont retenu son attention. Grand lecteur d'Ossian, amateur de tragédies et du Discours sur l'histoire universelle, la mémoire garnie de vers qu'il s'applique à lui-même dans les occasions pathétiques, faiseurs de mots sur l'amour dont s'honoreraient Chamfort et Rivarol, son tour d'esprit est peut-être avant tout littéraire et, par là, un peu néronien. Cependant il se penche comme personne sur le détail des choses. Comptable méticuleux, il sait le nombre des caissons qu'il a dans ses parcs d'artillerie comme il sait la valeur de l'argent. C'est un maniaque du contrôle et de la statistique qui tient avant tout à l'exactitude. Mais des témoins sérieux rapportent qu'il affirmait volontiers des chiffres en l'air. Ainsi chacun de ses portraits est faux par quelque endroit et l'on peut lui faire tout dire parce qu'il a presque tout dit. On l'a appelé Jupiter-Scapin, on a répété le "commediante-tragediante" jusqu'à la fatigue. Mais il disait de lui-même qu'il n'y a pas loin du sublime au ridicule et, si l'on veut le prendre tout entier, ce n'est pas encore par ce côté-là. Ce n'est pas non plus par ses origines italiennes ou corses. S'il a eu une vendetta avec le duc d'Enghien, il n'en a pas eu avec Fouché ni bien d'autres qu'il a épargnés, fussent-ils Bourbons. Si l'on admet que, selon les moeurs de son île natale, il a été l'esclave du clan, on ne comprend plus qu'il ait excepté Lucien et Louis, ni que Louis et Lucien, nourris du même lait que leur frère, se soient retranchés de la tribu. Enfin s'il est proposé tant d'explications de Napoléon, s'il en est tant de plausibles, s'il est permis de le concevoir de tant de manières, c'est parce que la mobilité et la diversité de son esprit ont été égales à la variété, peut-être sans exemple, des circonstances de sa vie.
Sauf pour la gloire, sauf pour l' "art", il eût probablement mieux valu qu'il n'eût pas existé. Tout bien compté, son règne, qui vient, selon le mot de Thiers, continuer la Révolution, se termine par un épouvantable échec. Son génie a prolongé, à grands frais, une partie perdue d'avance. Tant de victoires, de conquêtes (qu'il n'avait pas commencées), pourquoi ? Pour revenir en-deçà du point d'où la République guerrière était partie, où Louis XVI avait laissé la France, pour abandonner les frontières naturelles, rangées au musée des doctrines mortes. Ce n'était pas la peine de tant s'agiter, à moins que ce ne fût pour léguer de belles peintures à l'histoire. Et l'ordre que Bonaparte a rétabli vaut-il le désordre qu'il a répandu en Europe, les forces qu'il y a soulevées et qui sont retombées sur les français ? Quant à l'Etat napoléonien, qui a duré à travers quatre régimes, qui semblait bâti sur l'airain, il est en décadence. Ses lois s'en vont par morceaux. Bientôt on sera plus loin du code Napoléon que Napoléon ne l'était de Justinien et des Institutes, et le jour approche où, par la poussée d'idées nouvelles, l'oeuvre du législateur sera périmée.
Imaginatif, puissant créateur d'images, il sentait cette fuite des siècles. Las Cases lui demandait pourquoi, avec le réveille-matin de Potsdam, il n'avait pas emporté à Sainte-Hélène l'épée de Frédéric. "J'avais la mienne", répondit-il en pinçant l'oreille de son biographe et avec ce sourire qu'il rendait si séduisant. Il savait qu'il avait éclipsé le grand Frédéric dans l'imagination des peuples, qu'on répéterait sont histoire, qu'on verrait ses portraits aux murs, son nom aux enseignes jusqu'à ce qu'il fût remplacé lui-même par un autre héros. Ce héros n'est pas venu. L'aventurier fabuleux, l'empereur au masque romain, le dieu des batailles, l'homme qui enseigne aux hommes que tout peut arriver et que les possibilités sont indéfinies, le démiurge politique et guerrier reste unique en son genre. Pour le développement de l'humanité, peut-être, dans la suite des temps, Ampère comptera-t-il plus que lui. Peut-être l'ère napoléonienne ne sera-t-elle plus qu'un bref épisode de l'âge qu'on appellera celui de l'électricité. Peut-être enfin, apparu dans une île du Levant pour s'éteindre dans une île du Couchant, Napoléon ne sera-t-il qu'une des figures du mythe solaire. Presque aussitôt après sa mort, on s'était livré à ces hypothèses et à ces jeux. Personne ni rien n'échappe à la poussière. Napoléon Bonaparte n'est pas protégé contre l'oubli. Toutefois, après plus de cent ans, le prestige de son nom est intact et son aptitude à survivre aussi extraordinaire que l'avait été son aptitude à régner. Quand il était parti de Malmaison pour Rochefort avant de se livrer à ses ennemis, il avait quitté lentement, à regret, ses souvenirs et la scène du monde. Il ne s'éloignera des mémoires humaines qu'avec la même lenteur et l'on entend encore, à travers les années, à travers les révolutions, à travers des rumeurs étranges, les pas de l'empereur qui descend de l'autre côté de la terre et gagne des horizons nouveaux.
Illustration : couverture de l'édition du "Napoléon" dans Le livre de poche.
Tiré de notre Album "Maîtres et témoins"... (II) : Jacques Bainville" (186 photos)