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lundi 18 août 2025

Iéna : une victoire magistrale qui a mis fin à l’arrogance prussienne

 

Vous préférez évoquer les victoires plutôt que les désastres comme la retraite de Russie ? Vous avez raison. Après tout, mieux vaut relire les belles pages de gloire écrites par nos ancêtres que de revivre leurs souffrances.
Place aux victoires donc, puisque la France s’est construite dans les guerres et reste le pays qui totalise le plus de victoires devant l’Angleterre, « notre ennemi de toujours ».
En voici une, magistrale, magnifique, qui s’est déroulée à  Iéna  le 14 octobre 1806 et mit un terme à l’insolente arrogance de la Prusse.
Après l’éclatante victoire d’Austerlitz le 2 décembre 1805, qui se solda par la mise hors de combat de 14 000 soldats des forces austro-russes et la perte de 7 000 grognards de la Grande Armée, Napoléon pouvait espérer la paix.
Mais c’était sans compter sur la haine viscérale des Prussiens envers la France et notamment sur le profond mépris de la reine de Prusse envers Napoléon.
« Napoléon n’est qu’un monstre sorti de la fange », déclarait la ravissante Louise de Mecklembourg-Strelitz, « beauté à la taille parfaite, aux épaules et à la poitrine incomparables, aux lèvres vermeilles, aux grands yeux noirs et aux blonds cheveux flottants ».
Une pure merveille, je veux bien, mais une véritable peste vue du côté français.
Car cette jolie reine veut la guerre, un caprice que son bien pâle époux, Frédéric-Guillaume III de Prusse, amoureux transi, serait bien incapable de lui refuser.
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C’est ainsi que la Prusse, la Russie, la Suède et le Royaume-Uni, forment la quatrième coalition contre la France, alignant 150 000 hommes.
À Berlin règne une forfanterie insensée. La reine, qui considère que tout accord avec Napoléon est une humiliation suprême, clame haut et fort « Nous ferons la guerre ». Excellente cavalière, elle se fait donner par le roi un régiment de dragons et défile à sa tête dans les rues de la capitale.
L’arrogance est à son comble. Le général von Blücher se vante de pouvoir aller jusqu’à Paris avec sa seule cavalerie !
Les officiers prussiens aiguisent leur sabre sur les marches de l’ambassade de France. Ils n’ont visiblement aucune idée de ce qui les attend…
« Pas besoin de sabres, des gourdins suffiront pour ces chiens de Français. »
Pour les officiers prussiens, les Français sont de « méprisables savetiers ».
Informé de ce climat belliqueux et des préparatifs de guerre, Napoléon décide de mettre la Grande Armée en mouvement. L’ordre tombe chez des soldats qui n’étaient pas encore rentrés en France après Austerlitz.
« Soldats ! L’ordre de votre rentrée en France était déjà donné, des fêtes triomphales vous attendaient. Mais des cris de guerre se sont fait entendre à Berlin. Nous sommes provoqués par une audace qui demande vengeance. »
Pour les grognards, l’affaire est entendue. L’aura de Napoléon est au zénith. « Mais qu’est-ce qu’il s’imagine, ce roi de Prusse ? Qu’il va faire mieux que les Autrichiens et les Russes réunis ? On va lui régler son compte. » Le lieutenant Putigny enfonce le clou :
« Les Prussiens nous insultent. Nous allons les réduire en saucisses et montrer au roi de Prusse et à sa femme, cette reine en uniforme, ce dragon enjuponné, que les Français, eux, ont des culottes. »
C’est ainsi que 128 000 fantassins, 28 000 cavaliers, 10 000 canonniers et autres hommes de troupe avec 256 canons, ainsi que la Garde, se mettent en mouvement sous les ordres de Napoléon.
Il s’agit de prendre l’ennemi de vitesse et de barrer la route de Berlin aux armées prussiennes. Bernadotte, Davout, Lannes, Suchet, Augereau, Soult et Ney sont de la fête.
Comme à son habitude, Napoléon supervise tout à la veille de la bataille. Il ne dort que deux heures et dès l’aube fait sa dernière inspection.
Du côté français 50 000 hommes. En face à peu près autant sous les ordres du prince de Hohenlohe. Des renforts français arriveront vers midi.
Mais il faut savoir que l’armée prussienne, si arrogante devant l’ambassade de France à Berlin, n’a rien à voir avec la Grande Armée commandée par de jeunes généraux issus de la Révolution et promus au mérite.
Au moment d’Iéna, cette armée prussienne a cinquante ans de retard. Elle est commandée par des vieillards et se traîne comme un escargot, se déplaçant deux fois moins vite que la Grande Armée surentraînée.
Brunswick, général en chef, 71 ans. Moellendorf, 81 ans. Blücher, 64 ans. Hohenlohe, 60 ans.
En face, Napoléon, 37 ans. Davout, 36 ans. Soult, Lannes, Ney, 37 ans.
Cette armée prussienne, héritée de Frédéric II est totalement dépassée, mais elle ne le sait pas. Elle va se faire tailler en pièces.
Dressés avec une discipline de fer, les automates prussiens montent à l’assaut sans craindre la mort, mais se montrent incapables de bouger un bras ou une jambe sans ordre, dira Georges Blond. Et à Iéna, cette belle mécanique va s’enrayer.
Lannes attaque dès 6 heures du matin. Les troupes de Hohenlohe sont très vite en difficulté. Comme dans toutes les batailles napoléoniennes, les hommes tombent sous la mitraille et les boulets. Mais les régiments continuent d’avancer.
Les Français arrivent de tous côtés tambour battant, sans respecter de formation rigide. Déconcertés, les Prussiens vont rapidement  être bousculés par ces diables de grognards, que le feu nourri et meurtrier n’arrête pas.
On ne détaillera pas le schéma de cette confrontation sanglante, mais la charge finale de Murat, à la tête de sa cavalerie de dragons et de cuirassiers, va tout emporter en décimant les restes de l’armée de Hohenlohe.
C’est encore Murat, qui, à la tête de 12 000 cavaliers, lancera la plus grande charge de cavalerie de l’Histoire, lors de la difficile bataille d’Eylau contre les Russes, le 8 février 1807. On imagine le grondement de tonnerre que peuvent engendrer 12 000 chevaux lancés au galop ! Épique !
La victoire d’Iéna est totale. Une victoire éclair diront les historiens.
Sur le champ de bataille jonché de cadavres et de blessés, on vit des grognards mutilés, les deux jambes coupées ou les bras arrachés, crier « Vive l’Empereur ! » La légende est déjà en marche… pour des siècles.
Le sergent Lavaux témoigne : « En moins de deux minutes, par une volée de coups de canon, nous perdîmes 300 hommes de notre régiment… Je tombai à la renverse sans pouvoir me relever car sept ou huit hommes étaient tombés sur moi… La terre était couverte de morts et de blessés, au point qu’on ne pouvait avancer sans marcher sur ces malheureux. »
La Grande Armée a aligné plus de victoires en quelques années que toute autre armée au monde. Mais elle laissa plus d’un million de morts derrière elle, sans parler des pertes ennemies.
L’armée prussienne quant à elle ressemblait « à un fleuve de fuyards ».
Napoléon ordonna à ses maréchaux de les poursuivre et conclut :
« La bataille d’Iéna sera l’une des plus célèbres de l’Histoire ».
Le bilan d’Iéna est sans appel :
« Les troupes coalisées subissent de lourdes pertes : 49 généraux (dont 19 saxons), 263 officiers et 12 000 hommes, tués ou blessés, 14 000 prisonniers, 40 drapeaux et 200 canons capturés. »
« Les Français perdent 6 087 hommes tués ou blessés, dont 6 officiers supérieurs et 288 officiers. »
Parallèlement, le même jour. Davout, avec 25 000 hommes, l’emportait sur les 70 000 hommes commandés par Frédéric-Guillaume en personne. La bataille d’Auerstaed, une victoire moins célèbre mais tout aussi remarquable. Un triomphe.
À l’issue de ces deux batailles, c’est toute l’armée prussienne qui est anéantie. Elle perd 40 000 hommes et toute son artillerie. Ces deux défaites simultanées jettent les Prussiens dans le désarroi.
Le poète allemand Heinrich Heine dira : « Napoléon souffla sur la Prusse et la Prusse cessa d’exister ».
Le 27 octobre 1806, Napoléon entre dans Berlin.
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L’armistice est signé le 30 novembre. La Prusse est amputée et perd cinq millions d’habitants. Elle doit payer une indemnité de guerre colossale de 120 millions de francs.
Inutile de dire que la haine des Prussiens envers la France ne fera que se renforcer et que nous paierons Iéna au prix fort avec la défaite de 1870.
Mais en attendant, l’arrogante reine de Prusse avait perdu de sa superbe ! Celle-ci mourut très jeune, en 1810, à l’âge de 34 ans.
Jacques Guillemain

mercredi 7 février 2024

La bataille d’Eylau, le triste prix d’une paix éphémère

 

Malgré ses nombreuses victoires et sa domination continentale sur l’Europe, Napoléon Ier semble avoir passé la majeure partie de son règne à faire la guerre afin de restaurer la paix. Contraint par les nombreuses coalitions des monarchies qui le haïssent ouvertement ou en secret, l’empereur des Français ne cesse de parcourir le Vieux Continent avec sa Grande Armée. Néanmoins, chaque conflit gagné laisse planer une ombre sur l’âme de l’Empereur face aux nombreuses vies sacrifiées pour sauver la France. L’une de ces batailles, qui marqua l’Histoire par sa prodigieuse charge de cavalerie le 8 février 1807, porte un nom teinté d’une éternelle tristesse : Eylau.

Briser les armées russes

En sa troisième année de règne, en l’an 1807, Napoléon doit encore affronter les coalitions des monarchies qui ne cessent de combattre la France depuis 1792. L’Empereur doit désormais défaire la Quatrième Coalition, regroupant principalement le royaume de Prusse, l’Empire russe et l’éternel banquier et financier des guerres menées contre l’Ogre corse et notre pays : la Grande-Bretagne. Ayant réussi à vaincre les armées prussiennes à Iéna et Auerstaedt en 1806, la Grande Armée doit désormais briser les armées russes qui arrivent vers elle. Pénétrant chacune dans le duché de Pologne, les belligérants finissent par se rejoindre près du petit village d’Eylau, aujourd’hui Bagrationovsk, dans l’oblast de Kaliningrad. En cette fin de journée du 7 février 1807, le soleil se couche sur la lande déserte, sans savoir que demain il se couchera sur des milliers de cadavres.

À l’aube, un duel d’artillerie commence entre les deux factions et fait pleuvoir sur les soldats, épuisés par une nuit glaciale, une grêle de boulets meurtriers. Après deux heures d’un déluge de fer et de mitrailles, l’infanterie française, menée par Davout et Augereau, passe à l’action et entreprend de conquérir les positions russes avant de se faire détruire par une vive contre-attaque. Cette dernière tente même de couper les forces françaises en deux.

Napoléon, comprenant que la mort est proche s’il n'agit pas, fait donner pour la première fois de son règne l’élite de ses soldats : la Vieille Garde. L’Empereur, voulant totalement retourner la situation à son avantage, met aussi au défi son beau-frère, Joachim Murat, en lui disant : « Nous laisseras-tu dévorer par ces gens-là ? » Le maréchal d’Empire lance alors, ce que Jean Tulard décrit dans son livre Napoléon (Fayard), « une colossale charge de cavalerie, quatre-vingts escadrons » qui vont permettre de stopper définitivement l’offensive, mais sans la vaincre. À la fin de la journée, les troupes russes finissent par se retirer, faute de munitions à tirer sur les Français, laissant ainsi ces derniers maîtres du terrain et vainqueurs de la bataille. Victoire amère néanmoins, car elle coûte à la France la vie de milliers de ses enfants et en laisse des milliers d’autres blessés pour toujours.

« Cette boucherie passerait l'envie à tous les princes de la terre de faire la guerre »

Le chirurgien de la Grande Armée, Pierre-François Percy, raconte : « Jamais tant de cadavres n'avaient couvert un si petit espace. La neige était partout teintée de sang ; celle qui était tombée et qui tombait encore, commençait à dérober les corps au regard affligé des passants. […] Des milliers de fusils, de bonnets, de cuirasses étaient répandus sur la route ou dans les champs. » Même le bulletin de la Grande Armée ne peut cacher l’horrible vérité : « Après la bataille d’Eylau, l’Empereur passait tous les jours plusieurs heures sur le champ de bataille, spectacle horrible, mais que le devoir rendait nécessaire. Il a fallu beaucoup de travail pour enterrer tous les morts. » Affecté par la perte de tant de ses braves soldats, Napoléon conclut : « Cette boucherie passerait l'envie à tous les princes de la terre de faire la guerre. »

Une guerre à laquelle l’Empereur s’évertue de mettre fin par la signature du traité de Tilsit, le 9 juillet 1807, faisant de l’Empire russe, l’ennemi d’hier, l’allié nécessaire à une paix durable en Europe. Illusion éphémère, car le tsar Alexandre Ier n’est pas l’ami qu’escomptait Napoléon et permit, par sa trahison, que la guerre perdure encore jusqu’à la chute de l’Empire, en 1815.

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/la-bataille-deylau-le-triste-prix-dune-paix-ephemere/

mardi 4 janvier 2022

Idée prussienne, destin allemand 5/5

  

Après 1870, l'Allemagne fut réorganisée en de plus grands ensembles. La Kleinstaaterei — division en petits États — prit fin et laissa la place à un monde “bipolaire” : au Nord, la Prusse (qui avait pris de l'extension à l'Est et à l'Ouest) et la Saxe ; au Sud, le Bade-Würtemberg et la Bavière, dont les attaches culturelles avec l'Autriche étaient plus qu'évidentes et l'adhésion au nouvel ensemble assez réticente. Le Nord l'emportait dans tous les domaines de direction : économique, militaire, démographique et politique. Das Preussentum était un principe d'État, une idée directrice et une éthique. C'était un mythe mobilisateur et unificateur. Au Sud, en Bavière, se manifestaient la part romantique de l'Allemagne, une sensibilité particulière, des coutumes, un art de vivre tournés plutôt vers la patrie charnelle que vers la communauté nationale ; en d'autres termes, une inci­tation à la résistance contre l'unité.

La Prusse face aux systèmes idéologiques dominants

En 1945, les Alliés décrétèrent la dissolution juridique de la Prusse. Mais à cette date, la Prusse avait déjà reçu plusieurs coups mortels. Entre 1914 et 1918, la quasi-totalité de son aristocratie était tombée sur les champs de bataille. Son existence, dès lors, ne connut plus qu'un épilogue administratif et juridique. Les conflits de la République de Weimar, la crise économique de 1929 et les douze années du régime national-socialiste ont longtemps caché cette évidence.

Le visage de l'Allemagne a radicalement changé au cours de ces dernières décennies. D'aucuns s'imaginent, bien à tort, que la RFA a reconstitué, à sa façon, la bipolarisation Nord-Sud des temps passés. En fait, le centre de gravité a glissé vers le Sud. L'après-1945 peut être considéré comme un retour en force de ce qui avait été vaincu à Sadowa en 1866, lors de la victoire des armées prussiennes sur les troupes austro-hongroises, dans une guerre où la diplomatie vaticane avait déjà joué un rôle considérable, avec l'intention de “récupérer” les territoires septentrionaux allemands perdus depuis la Réforme. Cette stratégie impliquait l'élimination de la Prusse en tant que seule grande puissance militaire “protestante”. Aujourd'hui, la configuration politique cor­respond, grosso modo, aux intentions austro-hongroises (habsbourgeoises) et vaticanes de la seconde moitié du XIXe siècle. Territorialement parlant, la majeure partie de l'ancienne Prusse se trouve désormais en Alle­magne centrale, tandis que la partie occidentale a été morcelée en Länder. D'autre part, le politique a été réduit en RFA à sa plus simple expression. L'État est conçu à Bonn essentiellement comme un appareil de représenta­tion et de gestion. Là où la décision purement politique est inévitable, on insiste pour ne jamais la laisser à une seule instance : le fédéralisme, s'il tient compte des particularités régionales et évite la “concentration” du pouvoir, tend aussi à diminuer le caractère de puissance de toute décision.

Une concrétisation sérieuse de l'idée prussienne dans le monde politique de la RFA se heurterait d'ailleurs à l'importance prise par la Bavière et à tout ce qu'elle symbolise. Cette importance est d'abord territoriale : la Bavière est le plus grand Land, et ses dirigeants ont su exploiter à fond le système fédéral. Gouvernée par la démocratie chrétienne (60 % de l'électorat), elle soutient avec vigueur une position “régionaliste”. Cette affir­mation du régionalisme bavarois est souvent d'autant mieux acceptée qu'elle représente une garantie contre un pouvoir trop puissant. Les souhaits des Alliés, de l'Amérique en particulier, s'exercent dans le même sens, tout comme ceux du Vatican, qui tient avec la Bavière l'un de ses plus solides bastions européens. On ne saurait donc parler d'une renaissance politique de l'idée prussienne en RFA : l'univers mental créé par la société mar­chande suffirait, à lui seul, à rendre l'entreprise impraticable.

Le débat sur la Prusse se situe ailleurs. Il se manifeste sur le plan culturel. Le peuple allemand semble, par des voies détournées, parfois inconscientes, reprendre possession de son passé. Et cette redécouverte entraîne tout naturellement des révisions gênantes pour les systèmes idéologiques dominants. La statue équestre de Fré­déric II a retrouvé sa place à Berlin-Est. L'“autre” Allemagne semble, elle aussi, reprendre en charge son passé. On parle d'ailleurs, depuis longtemps, de la “Prusse rouge”. À ce propos, il convient pourtant d'éviter deux erreurs d'interprétation. La première, pur produit de l'idéologie atlantiste, considère la division de l'Allemagne comme un fait irréversible et, somme toute, profitable. Elle conduit à opposer une “bonne Allemagne” (celle “de l'Ouest”, rhénane et bavaroise) à une “mauvaise” (celle “de l'Est”, essentiellement prussienne). La deuxième tend à voir dans la RDA, l'image, cette fois positive, d'une nouvelle Sparte, inaccessible à la décadence occi­dentale, où l'idéologie communiste ne constituerait qu'un vernis superficiel. La première interprétation con­forte le système de Yalta. La seconde en sous-estime gravement les effets. Dans les deux cas, on parle du “mili­tarisme prussien”, soit pour le condamner, soit pour le louer. Mais en réalité, le véritable “militarisme” prus­sien n'impliquait nullement l'encasernement général, ni une mentalité frénétiquement belliciste. C'était bien plutôt la volonté de faire prévaloir, par le moyen de l'éducation et de l'exemple militaire, un certain type humain se reconnaissant dans une “conception guerrière de la vie”. Le prussiannisme était avant tout une vision du monde et une éthique. Il n'y a rien de semblable dans le régime actuel de la RDA, qui se borne à exploiter, en raison de leur efficacité sociale, certaines qualités prussiennes : le sens de l'organisation, la discipline, l'hor­reur du verbiage, la prédilection pour l'action, l'exactitude, la fidélité envers l'État, etc.

En fait, l'important, en Allemagne centrale, n'est pas ce qui subsiste d'un ordre ancien, mais plutôt ce qui, dans les rapports de forces du monde est-européen, va pouvoir entraîner un accroissement de puissance politi­que. Un renouveau “prussien” passerait alors, non par la réapparition de certaines traditions, mais par le fait même que cette partie de l'Allemagne puisse à nouveau jouer un rôle. Le passage de l'état de dépendance totale à celui d'une puissance avec laquelle il faudrait compter, tel serait le trait dominant de la situation nouvelle. Ce n'est pas les casques à pointe qui réapparaîtraient au son du Preussens Gloria, mais la logique de Clausewitz.

Pendant longtemps, après la Seconde Guerre mondiale, les Soviétiques, croyant à la réunification possible de l'Allemagne, ont tenté de la prévenir en proposant une solution neutraliste. La RDA était alors, pour eux, une structure provisoire et une monnaie d'échange. Les dirigeants de Pankow étaient invités à se démarquer (Abgren­zungspolitik) au maximum de l'Allemagne fédérale. Mais aujourd'hui, l'Allemagne centrale a acquis une impor­tance plus grande au fur et à mesure que les difficultés ont surgi dans le bloc de l'Est. En outre, la RDA pré­sente (fait presque incroyable dans le monde communiste) une économie qui fonctionne ! Et si les Soviétiques n'y effectuaient pas de lourdes ponctions, ce pays pourrait constituer une force économique non négligeable. La RDA n'échappe pas, évidemment, aux tares de l'économie collectiviste, mais celles-ci sont atténuées par l'engagement d'une population à laquelle on ne fait pas appel en vain lorsqu'il s'agit de serrer les rangs, de travailler, de faire passer l'intérêt de la communauté avant ceux de l'individu. Il se trouve que pour de nom­breuses raisons, l'Union soviétique a d'autre part besoin désormais d'un bastion à l'Ouest, sur lequel elle puisse compter au moment opportun. Ses problèmes externes et internes l'obligent à laisser se créer une puissance auxiliaire. La RDA semble se préparer à jouer ce rôle. Les rapports germano-soviétiques évoluent et le moment est apparemment venu, où la courbe de collaboration contrainte pourrait passer au-dessus du degré zéro et devenir “positive”, c'est-à-dire nécessaire pour celui qui l'impose et profitable pour celui qui la subit. Toute l'ambiguïté de la collaboration est là. La domination du maître prend fin, potentiellement du moins, au moment où l'es­clave parvient à se rendre nécessaire. Or, l'Union Soviétique commence à avoir besoin de l'Allemagne de l'Est, car elle ne peut compter vraiment sur aucun autre pays. On peut donc risquer l'hypothèse que l'accroissement de la puissance est-allemande, son degré de nécessité et d'utilité, finiront par modifier les rapports de force. Ce changement entraînera, à son tour, une rectification du discours politique, car on finit toujours par avoir les exigences qui correspondent à sa puissance. L'idéologie ne crée pas la puissance, elle la sanctionne. D'autre part, une puissance ne peut avoir éternellement une ligne contraire à sa dynamique et à ses intérêts.

On aboutirait ainsi à ce paradoxe que la RDA parviendrait à obtenir plus de liberté et d'indépendance, non en cherchant à s'affranchir de sa sujétion par rapport à l'URSS, mais au contraire en la poussant jusqu'à ses conséquences ultimes. La pensée allemande, d'ailleurs, privilégie une démarche consistant à affronter un système de l’intérieur, à provoquer son dépassement en le poussant, à fond, dans sa propre logique. Clausewitz préconi­sait le refus de la confrontation directe aussi longtemps qu'il était possible d'acquérir indirectement de la puis­sance et cela, même dans des conditions défavorables. Pour Nietzsche, le nihilisme se détruira de lui-même par son propre mouvement, et la “grande volonté” ne consiste pas à chercher à l'empêcher, mais à l’accélérer pour que puisse naître une nouvelle perspective. Somme toute, cette stratégie n'est pas plus extravagante que celle d'un peuple de l'Est qui, croyant à la “solidarité occidentale”, prendrait le risque d'un soulèvement direct con­tre l'Armée rouge. La balle est donc dans le camp de l'Est. On ne peut qu'en prendre acte.

Gérard Nances et Robert Steuckers, Nouvelle École n°37, 1982.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/72

Idée prussienne, destin allemand 4/5

  

Mais les lourdes charges financières imposées aux habitants n'étaient pas administrées arbitrairement ; l'État pro­mouvait la construction des manufactures et des filatures, fondait des banques et entreprenait l'assèchement des marais. Cette politique, très moderne pour l'époque, créait emplois et subsistance, tout en étant accessoire­ment (et accessoirement seulement) philanthropique. Cette philanthropie accessoire déterminait aussi la politi­que d'immigration xénophile : huguenots, protestants de Salzbourg, vaudois, mennonites, presbytériens écos­sais, juifs, trouvèrent en Prusse une nouvelle patrie. Tous pouvaient parler leur langue, cultiver les valeurs reli­gieuses de leur choix et vivre à leur façon. Les plus hautes fonctions leur étaient très rapidement accessibles. Les quelques millions de Polonais qui, après les conquêtes territoriales du XVIIIe siècle, étaient devenus Prussiens n'eurent à subir aucune politique de germanisation forcée, comme ce fut le cas quelques décennies plus tard. Une telle libéralité provenait du fait que la Prusse n'était pas un “État national” et ne souhaitait pas l'être ; son objectif était d'être un “État de raison”. La philanthropie n'y avait donc rien de sentimental, elle n'était qu'un moyen au service de la raison d'État.

La noblesse prussienne fut très différente des noblesses française, autrichienne ou polonaise ; elle n'était pas urbaine ou courtisane, mais paysanne. La noblesse allemande non prussienne lui attribuait le sobriquet de Kraut­junker (de Kraut, “herbes, légumes”). Ce caractère avait pourtant l'avantage de créer une parfaite symbiose entre Junker et paysans. Le Junker n'était pas un “exploiteur” lointain et anonyme, mais un gestionnaire que l'on connaissait personnellement. Cette symbiose sociale, inattendue dans l'Europe du XVIIIe siècle, est peut-­être le véritable secret de la puissance militaire prussienne. Les paysans-soldats marchaient derrière leurs chefs sans l'enthousiasme patriotique que l'Europe allait connaître après la Révolution française. On n'exigeait d'eux qu'un inébranlable sens du devoir. La devise suum cuique pourrait fort bien se traduire par “à chacun selon son devoir”.

L’affirmation constante d'un type humain

Sebastian Haffner parle des trois indifférences majeures de la mentalité prussienne : l'indifférence confession­nelle, l'indifférence nationale et l'indifférence sociale. Les libéraux d'aujourd'hui admireront la première, dou­teront de la seconde et s'horrifieront de la troisième. Pourtant, ce qui, aux yeux des hommes du XXe siècle, apparaîtra comme la plus élémentaire des libertés, la liberté religieuse, représentait, au XVIIe et au début du XVIIIe siècle, une contrainte encore plus dure que les servitudes militaires, la lourdeur du système fiscal ou la domination féodale. Plus tard, à la fin du siècle des Lumières, quand les religions auront perdu leur force d'attraction, le sens du devoir vis-à-vis de l'État allait devenir plus puissant que la responsabilité individuelle devant Dieu. Comment expliquer l'instauration de cette sobre et rude religion politique ? Comment les vertus de la Rome la plus ancienne ont-elles pu renaître dans cette région du Nord-Est européen, qui ne fut jamais soumise aux aigles des Césars ? Sebastian Haffner nous rappelle la persistance d'une religiosité populaire balto­-germano-slave dans ces pays si tardivement christianisés. Très peu de temps après avoir adopté le catholicisme, les Prussiens se rallièrent à la Réforme. Devenus protestants, on leur imposa une tolérance religieuse qui relati­visa leurs convictions luthériennes. Un vide se créa alors, qui fut rempli par l'éthique étatique ou la religion du devoir. Celle-ci procurait une sorte de satisfaction esthétique pour l'État. Comme la Prusse n'existait en vertu d'aucune nécessité, on peut estimer que sa nature était essentiellement idéelle, qu'elle correspondait à l'Esprit en marche dans l'Histoire. Sa réalisation constitue ainsi l'arrière-plan historique de l'idéalisme alle­mand et, partant, de la philosophie hégélienne du politique.

Mais cette conception de la vie a elle-même des racines très anciennes. Deux historiens, Hans-Joachim Schoeps (Preussen : Geschichte eines Staates, Ullstein, Berlin, 1966-1980) et le Britannique Francis L. Carsten (Die Ent­stehung Preussens, Ullstein, Berlin, 1981), ont souligné l'importance de la fondation de la Prusse par les Che­valiers teutoniques de Hermann von Salza. L'Ordre teutonique fut l'instance administrative de cette région au Moyen Âge. Il répartissait les colons allemands dans les zones où cela s'avérait le plus nécessaire. L'Ordre avait ses propres fonctionnaires, qui anticipaient déjà la future gestion prussienne. Une certaine rationalité était de mise dans cette zone de colonisation, ce qui constituait un contraste flagrant avec les principautés voisines. La noblesse propriétaire de terres jouait un rôle moins prépondérant que dans le reste de l'Europe ; la Prusse était peuplée de paysans libres, de petits propriétaires d'origine allemande ou prussienne. Ainsi, la majeure partie de la population se trouvait immédiatement placée sous l'autorité du seigneur politique et non sous celle d'un propriétaire terrien privé.

Hans-Joachim Schoeps mentionne un autre trait idéologique, dont toute étude sur la mentalité prussienne doit tenir compte : l'amalgame opéré entre la tendance religieuse piétiste et l'esprit des “casernes”. Le piétisme postulait une éthique sociale, et la volonté réformatrice qui le caractérisait n'avait rien d'irénique ; sa sobriété et sa rudesse prédisposaient ce mouvement protestant à devenir une religion pour “fonctionnaire”. Cette idéolo­gie piétiste de solidarité est une des racines de ce que Spengler, au XXe siècle, appellera le prussianisme. Il faut y ajouter d'autres idéologèmes, comme le calvinisme de la maison régnante, ou les idéaux néo-stoïciens importés de Hollande. Dans les règlements militaires, au début de l'histoire prussienne, on trouvera d'ailleurs, revenant de manière récurrente, les doctrines héritées de la Stoa, selon lesquelles la raison est en lutte perpé­tuelle contre les passions. L'officier devra d'abord être le maître de ses émotions. Plus tard, le Corpus juris militaris de JC. Lünig, enseigné dans les écoles d'officiers, recommandera la lecture des ouvrages de Sénèque, de Cicéron et d'Épictète. Les vertus antiques de patientia et de constantia furent ainsi les “formes” païennes ressuscitées par l'idéologie, au départ très chrétienne, des piétistes.

L'idée prussienne, c'est encore l'affirmation d'un type humain précis, exclusivement mis au service de l'État. Ce type humain ne pouvait s'affirmer, sur le plan éthique, que par ce genre d'État et, en retour, ce même État engendrait, favorisait ce type d'hommes. Le Prussien, au sens le plus élevé du terme, comme le civis romanus, n'avait pas à se faire violence. Il n'était, par l'exercice de ses qualités, ni en dehors ni contre son monde. Il en était l'incarnation. Il représentait l'État, quelle que fût sa position sociale. La qualité de Prussien n'a jamais été ainsi une exigence morale et individuelle, mais bien l'affirmation d'un type au sein d'une communauté don­née. A. de Benoist a énuméré ici même ces vertus “romaines” de la Prusse : « la clarté, la froideur du juge­ment, l'impersonnalité active, l'objectivité, la renonciation à tout enthousiasme romantique irraisonné, l'auto­discipline, l'austérité. À l'esprit allemand traditionnel, marqué par la persistance du rêve romantique médiéval, il (le Prussien) oppose la Sachlichkeit, l'aptitude à reconnaître ce qui est factuel » (Nouvelle école n°35, 1980, p. 49). Pour compléter ce tableau, il faudrait encore mentionner une certaine forme d'abnégation, sans pathétique et de tous les instants, ainsi que le refus des compromis pratiques. On peut véritablement parler d'une sorte d'ascétisme du caractère, de l'acceptation volontaire et silencieuse d'une règle qui finit par donner une liberté intérieure. Preussisch ist Entsagung : cette formule revient souvent sous la plume d'Oswald Spengler. Enfin, l'esprit prussien se caractérise par un sentiment foncièrement tragique de la vie, fondé sur la certitude que ce monde, entièrement bâti sur la volonté, disparaîtra le jour où celle-ci fera défaut. Le néant est probablement au bout de toute chose, mais ce n'est pas une raison pour accepter la fatalité ni pour se retirer du monde. D'où une volonté redoublée d'imprimer sur le monde une marque encore plus profonde.

L'unité allemande née de la guerre contre la France en 1870, grâce aux efforts de Bismarck et du roi de Prusse, a-t-elle représenté une extension politique du système prussien ? C'est une question que se posent les historiens allemands d'aujourd'hui. Leur réponse est négative. La fondation, à Versailles, dans la Galerie des Glaces, du deuxième Reich n'a pas “prussianisé” l'Allemagne. Le vieux roi Guillaume Ier, le jour qui précédait la céré­monie de Versailles, fondit en larmes et s'écria : « Demain sera le jour le plus infortuné de mon existence ! On enterrera la monarchie prussienne ! » Pour Sebastian Haffner et Wolfgang Vehnor, les victoires de Metz et de Sedan marquent en effet le triomphe de la bourgeoisie allemande et constituent le prélude de la Première Guerre mondiale, durant laquelle cette même bourgeoisie allait se heurter aux intérêts tout aussi strictement matériels des bourgeoisies anglaise, française et américaine.

1870 fut donc, pour la Prusse, l'année d'une victoire tragique. Le destin voulut en effet que cette éclatante victoire fût la cause première des grands conflits à l'issue desquels la Prusse allait disparaître. La fondation du deuxième Reich intégra la Prusse à un monde allemand où elle n'avait pas que des amis. Ses valeurs y furent soit édulcorées, soit, au contraire, exaspérées et faussées par les résistances d'une autre sensibilité allemande. Plus grave encore fut la rupture avec la France, nation avec laquelle la Prusse avait infiniment plus d'affinités que l'on ne veut bien le dire. Au regard de l'évolution historique, on peut penser en effet que l'alliance de l'es­prit français et de la volonté prussienne aurait pu être une bénédiction pour l'Europe. Ce qui manquait à l'une, était exactement ce que possédait l'autre. La complémentarité était exemplaire. Mais les événements devaient aller dans un tout autre sens…

À suivre

lundi 3 janvier 2022

Idée prussienne, destin allemand 3/5

  

Et enfin : Rudolf Augstein, Preussens Friedrich und die Deutschen (Fischer, Frankfurt/M., 1981 ; rééd.) ; Achim von Borries (Hrsg.), Preussen und die Folgen (JHW Dietz Nachf., Berlin-Bonn, 1981) ; Richard Dietrich (Hrsg.), Politische Testamente der Hohenzollern (Deutsches Taschenbuch Verlag, München, 1981) ; Werner Knopp, Preussens Wege, Preussens Spuren (Droste, Düsseldorf, 1981) ; Christian von Krockow, Warnung vor Preussen (Severin & Siedler, Berlin, 1981) ; Johannes Rogalla von Bieberstein, Preussen als Deutschlands Schicksal (Mine ; München, 1981).

Que fut l'idée prussienne ? Elle fut tout d'abord une certaine conception de l'État ; une des rares mani­festations historiques, après la chute de Rome, où l'État s'est affirmé essentiellement comme l'expression d'une volonté. Volonté d'exister malgré des données historiques et géographiques défavorables, mal­gré un voisinage politique absolument hostile. Volonté de s'accroître, d'accéder au premier rang et de s'y main­tenir. Cette volonté s'exprimait dans et par cet État qui trouvait ainsi en lui-même sa propre justification. Lors d'un récent débat télévisé sur la Prusse, un journaliste allemand, de toute évidence hostile à cette “idée”, s'est écrié : « Au fond, la Prusse n'avait aucune raison d'exister ». Il ne croyait pas si bien dire ! La Prusse n'avait en effet aucune raison d'exister. Elle n'a jamais trouvé la “justification” de son existence que dans sa volonté d'y parvenir. Son destin prit la forme de cette volonté implacable, et tout le reste fut donné de surcroît. Aucun héritage, aucun mythe, aucune nation préexistante, aucune particularité religieuse ni aucune “frontière natu­relle”, rien ne pouvait susciter une semblable volonté. Celle-ci a dû trouver sa raison d'être en elle-même. Et l'État, qui en était l'expression, ne pouvait logiquement que devenir une fin en soi. D'où cette pugnacité ins­tinctive, qui, encore une fois, n'est pas sans rappeler celle de Rome. Aucun étatisme pourtant dans cet État prussien, qui déléguait volontiers à des instances subordonnées le soin de la gestion publique, mais qui, pour l'essentiel, c'est-à-dire la pérennité de son destin, ne supportait aucun partage politique.

La Prusse a été au XVIIIe siècle la plus jeune des puissances européennes. La configuration physique de son territoire la rapprochait de la Russie ; par la Réforme, elle était liée à l'Angleterre, à la Suède et à la Hol­lande ; par la langue, elle était proche de l'Autriche ; par la présence, sur son territoire, d'émigrés huguenots et par d'indéniables affinités spirituelles, elle pouvait se prévaloir de liens concrets avec la France. Cet État prussien représentait toutefois un défi, parce que le territoire qu'il administrait se situait au milieu d'une Europe partagée entre quelques grandes puissances. Condamné à faire la guerre, cet État devait obéir aux lois de la géostratégie pour achever sa construction : sa suivie s'avérait impossible aussi longtemps que ses territoires res­taient dispersés.

La Prusse a été obligée, de par les circonstances géographiques, de ne vouloir que le possible, mais tout le possi­ble. Pour l'Allemagne, cet État devenait ainsi une sorte de mauvaise conscience ; désormais, il y avait une force qui obligeait à la décision, à la prise de position nette et claire. La Prusse exigeait qu'on fût prêt à faire quelque chose de soi. La mission historique de la Prusse fut de faire du rêve médiéval gibelin une réalité politique et militaire, même si, ce faisant, elle a réduit à néant le vieux “Reich” qui n'avait plus d'autre existence que juridi­que. On peut donc parler d'une renaissance territorialement inconsciente et imparfaite, mais spirituellement renforcée de l'éthique et de l'esprit gibelins.

En outre, la Prusse représenta une révolution. Une révolution que les Allemands n'ont peut-être jamais parfai­tement comprise. Une révolution ne se caractérise pas principalement, en effet, par la violence ou par l'émeute, mais par un changement des perspectives. Ce qui est essentiel à une révolution est moins l'effondrement d'un type de gouvernement et son remplacement par un autre que le changement d'attitude et de foi. Le mythe d'une époque disparaît : ainsi, les révolutions anglaise et française ont pulvérisé le mythe de la monarchie, la révolu­tion prussienne a dépassé celui de l'Empire, d'un Empire devenu une simple formule juridique, un élément dans la stratégie dynastique des Habsbourgs, héritiers du parti guelfe. Parler de “révolution prussienne”, c'est employer un langage qui n'est pas usuel. Pourtant, cette révolution que l'historiographie officielle ne semble pas perce­voir, en est bien une. Elle rejette définitivement un passé révolu : sous son impulsion, la nature du pouvoir reçoit un sens nouveau, les mentalités adoptent de nouvelles perspectives. Cette révolution ne s'est pas faite avec bruit, ne s'est annoncée dans aucun programme ; elle s'est implicitement réalisée sous le feu des artilleries étrangères, pendant les guerres du XVIIIe siècle : Elle fut aussi moins sociale que territoriale, et dans les terri­toires où son esprit s'est implanté, elle a façonné la mentalité allemande plus profondément encore que la Réforme. Cette action en profondeur, elle la doit au fait de n'avoir produit ni une caste (bien que celle des Junker ait eu une grande importance) ni un parti, et de n'avoir favorisé aucunement les ambitions d'une famille. Son mérite est d'avoir forgé un État. L'instauration progressive de cet État marque le refus révolutionnaire d'un Empire devenu guelfe. Le contenu de cette révolution, au caractère résolument affirmateur, ce fut, pour les hommes qui y participèrent, une manière très précise d'être en forme, spirituellement et politiquement. On décidera désor­mais de devenir prussien, de servir une idée d'État. Louis XIV disait : « L'État, c'est moi ». Frédéric de Prusse disait au contraire : « Je suis le premier serviteur (Hausknecht) de l'État ». Une telle attitude n'a pas épargné une révolution ; elle fut une véritable révolution.

Sur les terre ingrates situées à l'Est de l'Elbe, la clarté que voulait promouvoir la philosophie des Lumières, n'a pas dévié vers l'orgueil individualiste, mais vers un type de vertu objective (Sachlichkeit) et vers un refus de prendre ses propres sentiments en considération. Ce refus de toute sentimentalité, cet esprit de “raison d'État” qui a dominé intellectuellement l'Europe, s'est incarné concrètement en Prusse. La raison prussienne rassemble toutes les forces de la nation au nom d'une idée de l'État, et d'un programme à réaliser. Ce programme est, en fin de compte, le seul souverain : intangible et impersonnel, les rois et les sujets ont pour devoir de le servir. Un tel objectif paraît, à première vue, rébarbatif ; il éveille pourtant un sentiment qui, tout en n'étant pas de la sympathie, est plus puissant que la sympathie. L'humaniste Frédéric le Grand a consacré son existence à une raison d'État dans laquelle, écrivait-il, il ne voyait rien de sacré.

La rudesse de la raison politique séparait la Prusse des charmes de l'empire austro-hongrois, de l'élégance saxonne et de la “naturalité” (Urwüchsigkeit) bavaroise. On pourrait même dire que la Prusse n'avait aucune qualité qui soulevât un quelconque enthousiasme. Elle rebutait plutôt, mais on la respectait. Le philologue silésien Arno Lubo, que cite Sebastian Haffner (Preussen ohne Legende, Wilhelm Goldmann, München, 1981), décrit ce que fut la Prusse dans les 30 dernières années du XVIIIe siècle. C'était un État où régnaient la discipline et le militarisme, où les fonctionnaires et l'administration étaient efficaces, l'aristocratie loyale, l'appareil juri­dique incorruptible et marqué par l'esprit des Lumières ; de plus, les mentalités étaient formées tout à la fois par un puritanisme calviniste qui imposait le renoncement et par une libre-pensée née de la pluralité des confes­sions religieuses pratiquées par les populations vivant sur le territoire du royaume. Pour Arno Lubo, l'essentiel de ce conglomérat résidait à l'origine dans sa pluralité : c'est pourquoi il lui fallait impérativement énoncer des maximes formatrices d'État. C'était, pour lui, la seule façon de survivre. En assignant à chacun une mis­sion, l'État prussien peut garantir à chaque sujet le progrès économique, social et culturel, sur la base d'une volonté générale de prestation. Refuser toute prestation, c'est explicitement mettre l'existence de l'État en dan­ger. Mais l'exigence absolue de servir ne signifie pas, en dépit du mot de Mirabeau, que la Prusse ait été « une armée qui possédait un État ». La saine gestion financière, économique et démographique contribuait égale­ment à l'intégration du corps social.

L'aspect très militaire de cet État, que les historiens ont principalement retenu, est dû au fait que c'est la Prusse qui a tiré les conclusions les plus rigoureuses des bouleversements qu'a connus l'art militaire, dans tous les pays européens, après la paix de Westphalie (1648). Ce bouleversement a consisté en une étatisation de la chose mili­taire. Auparavant, les États ne possédaient guère d'armées permanentes, si ce n'est quelques milices (les maré­chaussées) et les gardes royales. Les armées étaient en fait des entreprises privées, qui se louaient au souverain le plus offrant et qui, souvent, n'était jamais intégralement payées. Ce système obligeait les bandes armées à vivre sur le pays conquis, entraînant parfois des catastrophes économiques de longue durée. Pour remédier à cette situation, la Prusse fut amenée à mettre sur pied de puissantes organisations logistiques, ce qui entraîna le renforcement de la discipline. Le militarisme prussien, dans l'Europe du XVIIIe, n'avait donc rien de bien particulier, si ce n'est trois choses qui lui étaient spécifiques : la quantité de soldats entretenus par l'armée, leur qualité militaire et leur composition sociale.

Cette impressionnante quantité de soldats exigeait une sobriété spartiate à l'égard des autres dépenses publi­ques ; quatre cinquièmes des revenus de l'État se voyaient consacrés à l'armée. Cette manière de concevoir les choses impliquait un choix : la Prusse s'est donc décidée pour le “réel” (selon l'expression de Frédéric le Grand) et pour la puissance contre le “luxe” et la splendeur. Malgré sa parcimonie, la Prusse fut l'État où l'impôt était le plus élevé et où, de ce fait, les fonctionnaires étaient les plus nombreux et les mieux organisés.

À suivre

dimanche 2 janvier 2022

Idée prussienne, destin allemand 2/5

  

Et c'est ce trait qui explique, dans son histoire, l'importance prise par l'armée, la “militarisation” de l'administration, l'importance aussi d'une véritable aris­tocratie enracinée dans la classe populaire et dans le milieu rural. Mais il est alors d'autant plus remarquable que cette Prusse “aristocratique et militaire” ait été aussi, dès le XVIIe siècle, un centre de tolérance reli­gieuse et intellectuelle, et qu'au XIXe siècle elle se soit caractérisée par l'audace de ses réformes sociales.

La Prusse apparaît ainsi comme le pays où les grandes contradictions du monde moderne ont paru se résoudre. La liberté authentique n'y a pas été vécue comme opposée à la plus stricte discipline. La volonté historique n'y a pas été entamée par l'esprit de tolérance. La conscience nationale s'y est édifiée par le moyen du sens communautaire et social. Le pays d'Albrecht l'Ours et des Teutoniques, de Fichte et de Savigny, de Hegel et de Kant, de Scharnhorst et de Bismarck, de Bebel et de Rosa Luxemburg, de Niekisch et de von Stauffenberg est à prendre en bloc – et si le débat de ces derniers mois s'est trouvé dès le départ faussé, c'est que chacun a voulu y tirer la couverture à soi, sans réaliser qu'il n'y a pas une “Prusse monarchique” et une “Prusse répu­blicaine”, une “Prusse réactionnaire” et une “Prusse révolutionnaire”, une “Prusse des Teutoniques” et une “Prusse des Lumières”, mais une seule et même Prusse, dont l'histoire est illuminée et comme symbolisée par la figure, elle-même “contradictoire” au plus haut degré, de ce grand “despote éclairé”, célébré par Thomas Mann, que fut Frédéric II, une seule et même Prusse dont les contradictions font à la fois la normalité, la richesse et l'exemplarité (2).

C'est pourquoi il n'est pas in-signifiant que cette Prusse démantelée en 1945 et “interdite” 2 ans plus tard pour cause de “militarisme”, alors qu'elle avait été jusqu'en août 1932 le bastion de la résistance au national­-socialisme, revienne aujourd'hui à l'ordre du jour. Dans l'idée et le fait prussiens se trouvent contenus tous les sujets qui continuent aujourd'hui d'agiter la conscience allemande : permanence et validité d'un certain “style” et d'un état d'esprit, évolution des rapports entre les Germains et les Slaves (les Allemands et les Russes), exem­plarité du soulèvement antinapoléonien, problème de l'attitude vis-à-vis du passé et de la “rééducation” (Umer­ziehung) intervenue depuis 1945, complémentarité “naturelle” de l'Allemagne prussienne et de l'Allemagne rhénane ou bavaroise, enfin et surtout question de l'identité nationale allemande.

« La Prusse — écrit Laurent Dispot — est aussi dans l'actualité parce qu'on sent bien qu'une intervention des pays de l'Est en Pologne s'appuierait principalement sur l'Allemagne de l'Est… Verra-t-on cette répétition halluci­nante : des chevaliers teutoniques à l'étoile rouge, et encore une fois un partage de la Pologne entre Russie et Prusse ? » (Le Matin, 21 août 1981). Bismarck, lui, envisageait le problème autrement. « Si la puissance de la Prusse vient à être brisée, déclarait-il, alors l'Allemagne subira le sort de la Pologne ». Mais est-ce alors les Polonais qui connaîtront le sort des Allemands, ou les Allemands celui des Polonais ? Depuis bien des années déjà, les Allemands s'étaient habitués à voir dans la Prusse la “part maudite” de leur histoire. On ne peut dire qu'ils aient à cet égard entièrement changé d'avis. Mais au moins, le “refoulé” fait surface. On en parle, et c'est déjà important. « Les Allemands de la RFA et de la RDA doivent réfléchir à leur identité — dit encore Rudolf von Thadden — et celle-ci passe par la Prusse » (art. cit.). C'est un fait que les Allemands, à l'Ouest comme à l'Est, ne peuvent retrouver leur mémoire qu'en se penchant sur les fondements communs d'une histoire dont la Prusse est le cœur. Pour eux, toute réappropriation d'un sentiment (normal) d'identité nationale passe par une réflexion sur le fait prussien. Tel est bien à cet égard le paradoxe : que la terre la plus divisée du pays le plus divisé d'Europe constitue, une fois encore, un chemin vers l'unité, ou, si l'on préfère, que la Prusse, après avoir réalisé l'unité allemande par sa présence historique et politique, soit encore aujourd'hui en mesure de la refaire par son absence. C'est en cela que la Prusse, sans “mythe” à l'origine, peut effectivement devenir aujourd'hui un mythe fondateur. C'est en ce sens qu'elle peut suggérer aux Européens, au terme d'une nouvelle “guerre de libération”, de se “couronner” eux-mêmes — ainsi que le fit Frédéric Ier, en 1701.

A. de B.

  • (1) Pour Wolfgang Venohr, co-auteur avec Sebastian Haffner de Preussische Profile (Athenäum, Königstein/Ts, 1980), la grande différence entre la Prusse et les 2 principaux États allemands actuels, est que la première fut le sujet de sa propre histoire, et non l'objet de l'histoire des autres. De son côté, dans les Westermanns Monatshefte (juillet 1981), Hellmut Diwald a rappelé que la Prusse, avant d'être un État, a d'abord été une idée (et notamment l'idée de cet État). Ce propos rejoint ce qu'avaient dit, chacun à sa façon, Oswald Spengler (Preussentum und Sozialismus) et Ernst von Salomon (Der tote Preusse).
  • (2) La relation entretenue par la Prusse avec la France n'échappe pas, elle non plus, à ce caractère contradictoire. Considérée au début de ce siècle comme l'incarnation même de la “barbarie germa­nique”, la Prusse fut, plus qu'aucune région d'Allemagne, marquée par l'influence française, tant politique et économique qu'administrative, intellectuelle et militaire. Avec l'édit de Potsdam, en 1685, elle fit figure de terre d'accueil pour des milliers de huguenots français persécutés dans leur pays après la révocation de l'édit de Nantes. Par la suite, la “francophobie” y fut surtout le résultat de l'occupation française à l'époque de Napoléon et de la perpétuation de l'esprit de résistance que cette occupation suscita. Guillaume Ier fut couronné à Versailles en 1871. Mais en 1867, trois ans avant l'ouverture des hostilités avec Berlin, les canons prussiens provoquaient l'admiration générale à l'ex­position universelle de Paris, et Napoléon III élevait l'industriel Krupp, qui les fabriquait, à la dignité de chevalier de la Légion d'honneur !


Bibliographie

Le catalogue de la grande exposition de Berlin a paru sous le titre Preussen – Versuch einer Bilanz (Rowohlt, Reinbek bei Hamburg, 1981). Il comprend 5 volumes, respectivement consacrés à l'expo­sition elle-même, à la culture politique, aux aspects sociaux, aux arts et aux lettres, et à la Prusse au cinéma. Vol. 1 : Gottfried Korff et Winfried Ranke (Hrsg.), Preussen : Versuch einer Bilanz. Ausstellungsfüh­rer ; vol. 2 : Manfred Schlenke (Hrsg.), Preussen : Beiträge zu einer politischen Kultur ; vol. 3 : Peter Brandt, Thomas Hofmann et Reiner Zilkenat (Hrsg.), Preussen : Zur Sozialgeschichte eines Staates ; vol. 4 : Hellmut Kühn, Preussen : Dein Spree-Athen. Beiträge zu Literatur, Theater und Musik in Berlin ; vol. 5 : Axel Mar­quardt et Heinz Rathsach (Hrsg.), Preussen im Film. Cf. aussi : Berliner Festspiel Gmbh (Hrsg.), Le Musée sentimental de Prusse (Frülich v. Kaufmann, Berlin, 1981).

Parmi les ouvrages sur la Prusse parus en Allemagne fédérale durant la seule année 1981, les plus intéressants nous ont paru être les suivants : Francis L. Carsten, Die Entstehung Preussens (Ullstein, Berlin, 1981) ; Hell­mut Diwald (Hrsg.), Im Zeichen des Adlers : Porträts berühmter Preussen (Gustav Lübbe, Bergisch Gladbach, 1981) ; Sebastian Haffner, Preussen ohne Legende (Goldmann, München, 1981) ; Reinhard Höhn, Scharnhorst : Soldat, Staatsmann, Erzieher (Bernard u. Graefe, München & Verlag für Wissenschaft, Wirtschaft und Tech­nik, Bad Harzburg, 1981) ; Bethold Maack, Preussen, Jedem das Seine (Grabert, Tübingen, 1981) ; Hans Otto, Gneisenau, Preussens unbequemer Patriot (Wilhelm Heyne, München, 1981) ; Leopold von Ranke, Preussis­che Geschichte, 1415 bis 1871 (Goldmann, 1981 ; Hrsg. v. Hans-Joachim Schoeps) ; Hans-Joachim Schoeps, Bismarck über Zeitgenossen – Zeitgenossen über Bismarck (Ullstein, 1981 ; rééd.) ; Gustav Sichelschmidt, Grosse Preussen : Zwölf biographischen Skizzen (Türmer, Berg, 1981) ; Gustav Sichelschmidt, Preussen, die immer junge Idee (Arndt, Kiel, 1981) ; Gustav Sichelschmidt, Ernst Moritz Arndt (Stapp, Berlin, 1981) ; Udo Walendy, Deutsches Schicksal Westpreussen (Verlag für Volkstum und Zeitgeschichtsforschung, Vlotho / Weserr, 1981) ; Wolfgang Venohr, Fritz der König (Gustav Lübbe, 1981).

Signalons aussi : Peter Brandt et Reiner Zilkenat (Hrsg.), Preussen : Ein Lesebuch (LitPol, Berlin, 1981) ; Otto Busch et Wolfgang Neugebauer (Hrsg.), Moderne preussische Geschichte, 1648-1947. Eine Anthologie (Walter de Gruyter, Berlin, 1981, 3 vol.) ; Karl Heinz Clasen, Ostpreussen (Weidlich, Frankfurt/M., 1981) ; S. Fischer­Fabian, Preussens Krieg und Frieden : Der Weg ins Deutsche Reich (Droemer Knaur, München, 1981) ; Frie­drich der Grosse, Gespräche mit Henri de Catt (Deutscher Taschenbuch Verlag, München, 1981) ; Martin Greif­fenhagen, Die Aktualität Preussens. Fragen an die Bundesrepublik (Fischer, Frankfurt/M., 1981) ; Die grosse Preussenfilme, 1921-1945 (Olms, Hildesheim, 1981, 2 vol.) ; Hans-Bernd Spies, Die Erhebung gegen Napo­leon, 1806-1814/15 (Wissenschaftliche Buchgesellschaft, Darmstadt, 1981) ; Rudolf von Thadden, Fragen an Preussen : Zur Geschichte eines aufgehobenen Staates (CH Beck, München, 1981) ; Horst-Günter Benkmann, Königsberg (Pr.) und seine Post (Schild, München, 1981).

À suivre

samedi 1 janvier 2022

Idée prussienne, destin allemand 1/5

  

Avant-propos :

« Le jugement qu'on porte sur les Prussiens est l'un des tests d'intelligence les plus sûrs qui soient » (Ernst Jünger, Journal IV, 30 juin 1945).

Après un long passage au purgatoire de l'histoire, la Prusse est de retour. Tout au long de l'année 1981, on a pu assister, outre-Rhin, à un curieux phénomène : la floraison d'une multitude de publications, de livres, de manifestations, d'expositions, etc. consacrés à la Prusse. Il n'y manquait même pas les autocollants et les T-shirts. Le point culminant de cette Preussenjahr (année de la Prusse) a été constitué par une grande exposition, qui s'est tenue à Berlin, du 15 août au 15 novembre, dans l'ancien Musée des arts et métiers (Kunstgewerbemuseum), actuellement rebaptisé Martin-Gropius-Bau, sur le thème : “La Prusse : Une tentative de bilan” (Preussen : Versuch einer Bilanz).

Le projet de cette exposition avait été lancé dès le mois de juillet 1977 par le bourgmestre de Berlin, le social­démocrate (d'origine bavaroise) Dietrich Stobbe. Le public est venu en foule. En marge de l'exposition s'en tenait une autre, dite “Musée sentimental” (empfindsam), que ses organisateurs, Daniel Spoerri et Maria-Louise von Plessen, avaient conçu, selon leurs propres termes, comme un « contrepoint consciemment opposé ». Cette seconde manifestation, légèrement cynique, était en fait axée sur l'anecdote et présentait une collection d'objets allant de la tabatière du Grand Frédéric jusqu'à quelques récents spécimens de “harengs Bismarck”. Devant le Martin-Gropius-Bau, un champ de seigle fou avait été replanté, espace symboliquement vide et flottant d'une Prusse absente, à mi-chemin du Berlin des drogués et des punks, et du Berlin des vopos.

C'était aussi l'année des “commémorations prussiennes” : bicentenaire de la parution de la Critique de la raison pure (1781) de Kant ; 150ème anniversaire de la mort de Hegel et de trois grands militaires et hommes d'État prussiens, le Generalfeldmarschall August Wilhelm von Gneisenau (mort le 24 août 1831), le Reichsfreiherr von Stein (mort le 29 août) et l'auteur du célèbre traité De la guerre, Carl von Clausewitz (mort le 16 novembre) ; centenaire dela construction du Kunstgewerbemuseum ; 20ème anniversaire, enfin, de l'érection du Mur de Berlin (15 août 1961).

Une tendance à l'auto-culpabilité

Intéressante dans son principe, l'exposition principale s'est révélée dans les faits bien décevante. Deux mille objets, 33 salles, une multitude de panneaux explicatifs : la quantité y était. Mais cette accumulation d'objets n'avait ni idée directrice ni fil conducteur. La Prusse était évoquée dans tous les domaines, sauf dans sa culture et dans son esprit. Froide, plutôt ennuyeuse et subtilement “de gauche”, l'exposition a fait “l'im­passe” sur bien des points essentiels. Le nom du margrave de Brandebourg, Albrecht l'Ours, n'était même pas mentionné. « Aucune allusion non plus, a remarqué Friedrich Wiegend, quant au mysticisme de l'État prussien des Chevaliers, qui, depuis l'union avec le Brandebourg, ont donné son nom au pays. Des documents, quelques portraits, terminé » (Stuttgarter Zeitung, 17 août 1981). « Les organisateurs — a noté de son côté Jacques Nobé­court — ont tout fait pour gommer leur sujet, le réduire à une enfilade de témoignages plus folkloriques que suggestifs. (…) Une Prusse qui aurait eu l'histoire d'un canton suisse un peu agité, tel est le résultat » (Le Monde, 28 août 1981). L'exposition, qu'il fallait finalement “lire” au second degré, a en fait surtout traduit le malaise que l'Allemagne continue de ressentir chaque fois qu'elle doit se regarder elle-même à travers son passé. Elle était l'expression même de ce regard inquiet, hanté par l'idée d'une éventuelle “réhabilitation”, produit d'une confusion mentale intérieure à laquelle on a pu à juste titre donner le nom de “névrose allemande”. Bref, un regard divisé sur une Allemagne divisée.

La préparation de l'exposition n'était d'ailleurs pas allée sans mal. Elle avait valu à ses organisateurs les criti­ques les plus diverses. Tandis que les conservateurs du Gesamtdeutsches Institut et du Staatliche Museum Preus­sischer refusaient de s'associer à l'entreprise, dirigée par le Dr Korff — un “progressiste” qui avait déclaré vou­loir « décevoir la droite tout en surprenant la gauche » —, la RDA avait répondu par une fin de non-recevoir aux demandes de collaboration qui lui avaient été faites. Les Soviétiques, de leur côté, avaient dénoncé l'expo­sition comme une manifestation «revancharde» destinée à exalter ce que la Sovietskaïa Rossia décrivait comme un « État colonialiste-militariste ».

Les autorités fédérales, gênées, avaient elles-mêmes accueilli le projet avec réserve et froideur. Lors de son dis­cours d'ouverture, le chrétien-démocrate Richard von Weiszäcker, qui, trois mois plus tôt, avait remplacé Die­trich Stobbe (contraint à donner sa démission en raison d'un scandale financier) au poste de bourgmestre de Berlin, a tenu à déclarer : « Aucun État allemand d'aujourd'hui n'est le successeur de la Prusse. L'histoire de la Prusse est close ». (Sans s'apercevoir, le malheureux, que c'est justement parce que son histoire est “close” que la Prusse peut désormais inspirer celle des autres).

Cette tendance à l'autoculpabilité a été remarquée par les observateurs. Commentant l'exposition du Martin­-Gropius-Bau, Nicole Casanova a constaté : « Tout y est dénigré : la tolérance de jadis, présentée comme l'esprit mercantile d'un pays désert en quête de colons ; le militarisme, l'esprit d'ordre et de discipline, y sont décrits comme une fabrique de valets ; l'essor industriel du XIXe siècle a suscité un prolétariat qui vit dans des conditions épouvantables ; les rares révoltes ou révolutions sont sauvagement réprimées ; Hitler se réfère tout naturellement à la Prusse ; les conjurés de 1944 sont certes Prussiens, mais c'est cela même qui les a fait si longtemps tergiverser et les a menés à l'échec, car ils ne parvenaient pas à se dresser contre un chef, quel qu'il fût… Aucun de nous, Français, Anglais, Suédois, n'en demandait autant. Ce mea culpa public nous faisait de la peine » (Le Quotidien de Paris, 31 août 1981).

À l'Est, en revanche, l'heure n'est pas aux complexes. La RDA, elle aussi, vit depuis quelque temps à “l'heure prussienne”. En 1971, le corps de Clausewitz, ramené en grande pompe de Pologne, était inhumé à Magde­bourg avec les honneurs militaires. Sept ans plus tard, la télévision “est-allemande” réalisait un feuilleton remarqué sur Scharnhorst, ministre de la Guerre du début du siècle dernier. En novembre 1980, la grande statue équestre de Frédéric II, œuvre de Christian David Rauch, dissimulée aux regards du public à l'époque où le “vieux Fritz” était encore présenté comme un “monstre féodal”, a retrouvé sa place à Berlin, sur la prestigieuse avenue Unter den Linden.

En RDA, dans les années 50, rappelle l'historienne communiste Ingrid Mittenzwei (à qui l'on doit, pré­cisément, un Frédéric II de Prusse publié en Allemagne centrale en 1979), « au premier plan (de la recherche) se trouvait placée la critique du prussianisme réactionnaire, ensuite des travaux sur des problèmes liés au déve­loppement des masses populaires ». Aujourd'hui au contraire, ajoute-t-elle, « on s'efforce, dans notre pays, d'avoir une approche plus large de notre héritage historique » (entretien avec Bernard Umbrecht, in Révolution, 11 sept. 1981). À l'Ouest, le Spiegel (5 janv. 1981) est allé jusqu'à parler d'une « révision du point de vue de classe en RDA »…

Cette “reprussianisation” de la RDA semble d'ailleurs doublement justifiée. D'une part, ainsi que le remarque Jacques Nobécourt, « si un État est en droit de revendiquer l'héritage de la Prusse, c'est bien la République démocratique, où le parti a remplacé l'armée et où le socialisme s'est substitué à la grandeur prussienne » (art. cit.). D'autre part, si l'on se remémore le rôle unifïcateur joué par la Prusse dans l'histoire allemande, il con­vient aussi de ne pas oublier qu'après la dernière guerre, le chancelier Adenauer « voulut au moins aussi forte­ment que les Alliés faire de la République fédérale une ami-Prusse » (Jacques Nobécourt, ibid.), et que c'est en raison du refus des Occidentaux qu'en 1952, fut laissée sans suites l'ultime proposition soviétique en faveur d'une Allemagne neutre et réunifiée.

Toutes les contradictions du monde moderne

Mais la Preussenjahr n'a pas seulement été marquée par des manifestations. Elle a aussi donné lieu à des com­mentaires passionnés. On s'est affronté pour savoir si la Prusse avait été “réactionnaire” ou “progressiste”, pour décider quel État en était aujourd'hui le plus fidèle héritier, pour statuer sur l'opportunité de sa “résurrec­tion”, etc. Cette “tentative de bilan” n'a toutefois pas abouti à des résultats bien spectaculaires, en dépit des fructueuses interventions d'historiens tels que Sebastian Haffner, Hellmut Diwald ou Wolfgang Venohr (1).

Qu'est-ce donc en effet que la Prusse ? Un cauchemar pour certains, un espoir pour beaucoup ? L'archi-devil dénoncé par Churchill ? Ou bien encore un modèle de tolérance et de modernité ? Mme de Staël fut la première à parler du « visage de Janus » de la Prusse. Et le fait est qu'aujourd'hui encore, ce sont des termes ambigus que l'on emploie pour caractériser la réalité prussienne. Chacun a “sa” Prusse. Elle est pour les uns un “spec­tre”, pour les autres un “miracle”, pour le plus grand nombre une “énigme”… Une seule chose est sûre : la Prusse ne laisse personne indifférent.

Rarement dans l'histoire un État fut en effet, en si peu de temps, empli d'autant de contradictions. Sans unité ethnique, sans mythe fondateur, sans frontières naturelles, la Prusse s'est bâtie sur une idée, un style et des principes. Elle fut, au XVIIIe siècle, l'État le plus moderne d'Europe (Sebastian Haffner), mais elle le fut par ses voies propres. « Pour les historiens d'aujourd'hui – souligne Rudolf von Thadden –, la Prusse apparaît comme un modèle de modernisation sorti de l'Ancien régime sans révolution. En bref, l'anti-France de 1789. (…) La politique de la Prusse peut être résumée en deux mots : Demokratie, nein ! Modernität, ja ! » (L'His­toire, septembre 1981). Pays essentiellement rural, ne comptant guère de villes d'importance, la Prusse n'a pas accédé à la modernité par la voie “classique” de l'embourgeoisement des classes aristocratiques. Elle a échappé au modèle de la “société bourgeoise” (bürgerliche Gesellschaft).

À suivre

mercredi 29 décembre 2021

Frédéric Guillaume II de Prusse ou l’hédoniste tyrannique

En hommage à Elfrieda Popelier et à son fils Dirk Vandenbosch, tous deux décédés et passionnés par l’histoire de Prusse

Le 25 septembre 1744 est la date de naissance du neveu de Frédéric II de Prusse, qui règnera sous le nom de Frédéric Guillaume II. De ce neveu, Frédéric II disait, avec le cynisme qui lui était coutumier : « Mon neveu va dilapider le trésor et les femelles règneront sur le royaume ». Frédéric-Guillaume était effectivement un garçon totalement dépourvu de sérieux.

Son oncle avait vu juste : dès son accession au trône en 1786,  les favoris et les maîtresses donnent le ton, les finances de l’État ne tardent pas à sombrer dans le rouge. La Prusse perd son redoutable appareil militaire, qu’elle ne peut plus financer dans de telles conditions, et ne peut pas faire face efficacement aux troupes jacobines qui ravagent les Pays-Bas et la Rhénanie. Avec une armée prussienne de facture frédéricienne intacte et des finances publiques solides, la sinistre farce parisienne de 1789 aurait été rapidement terminée et nous n’en supporterions plus les exécrables conséquences au quotidien, avec notre effroyable cortège de ministricules wallons qui  ne jurent que par les “valeurs” (?) de 1789 et qu’on imagine fort bien coiffés d’un bonnet phrygien, dont les affublait souvent, jadis, le coup de crayon de l’inoubliable Alidor, dessinateur de Pan puis de Père Ubu.

Les sergents de cette armée prussienne, si elle était restée intacte, auraient sifflé la fin de la récréation et remis les trublions au pas, de concert avec leurs homologues impériaux, croates, wallons, autrichiens, dont nos magnifiques régiments de Ligne ou de Beaulieu. La piétaille jacobine aurait été balayée comme fétus de paille à Valmy et Paris serait tombé sans retard. L’incurie du neveu farfelu a rendu cette œuvre de salubrité continentale impossible. Nous en payons toujours les conséquences aujourd’hui, car l’Europe aurait été unie sans grandes effusions de sang et surtout sans l’intervention de l’Angleterre. Celle-ci n’aurait jamais plus été capable de semer la discorde sur le continent.

Au moment de la paix de Bâle, en 1795, Frédéric Guillaume II renonce au profit de la France jacobine à la rive gauche du Rhin, ce qui constitue une trahison inouïe vis-à-vis du Saint-Empire et de son histoire car la maîtrise du bassin du Rhin constitue le socle géographique de l’impérialité romaine et germanique. C’est parce qu’il a réussi à maîtriser les bassins du Rhône et du Rhin que César a donné son nom à la fonction impériale. C’est parce qu’il maîtrise et le Rhin et le Rhône et le Danube (du moins jusqu’à la plaine hongroise) qu’Othon Ier restaure l’impérialité en Europe, portée cette fois par l’ensemble des peuples germaniques (et non plus seulement des Francs comme du temps des Pipinnides, de Charlemagne et des Carolingiens). Renoncer au Rhin, c’est renoncer à la mission romaine des Germains, c’est nier la seule dynamique féconde de l’histoire européenne, sans laquelle l’Europe n’est plus l’Europe, mais un conglomérat amorphe de tribus indisciplinées, qui se suicident par leurs incessantes chamailleries.

Pour faire face aux critiques acerbes qui stigmatisaient l’intolérable laxisme de Frédéric Guillaume II, critiques qui regrettaient la Prusse spartiate de son oncle, le roi noceur et impolitique impose une censure très sévère, alors que Frédéric II, roi fort, capable de décisions justes et tranchées, était connu pour sa libéralité sur le plan des idées. On connaît d’ailleurs son amitié pour Voltaire. La leçon à tirer de ce règne calamiteux, c’est que les régimes laxistes sont souvent plus liberticides que les régimes quiritaires et virils. La censure sert à faire taire les critiques constructives, seules critiques pertinentes. Les régimes de démagogues véreux que nous subissons contrôlent bien davantage la presse, notamment en la subsidiant et en subsidiant les histrions de tous poils qui s’y produisent, que certains régimes réputés “autoritaires”.

Robert Steuckers

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/72.

samedi 27 mars 2021

IDÉE PRUSSIENNE, DESTIN ALLEMAND 3/3

  

La Prusse apparaît ainsi comme le pays où les grandes contradictions du monde moderne ont paru se résoudre. La liberté authentique n'y a pas été vécue comme opposée à la plus stricte discipline. La volonté historique n'y a pas été entamée par l'esprit de tolérance. La conscience nationale s'y est édifiée par le moyen du sens communautaire et social. Le pays d'Albrecht l'Ours et des Teutoniques, de Fichte et de Savigny, de Hegel et de Kant, de Scharnhorst et de Bismarck, de Bebel et de Rosa Luxemburg, de Niekisch et de von Stauffenberg est à prendre en bloc – et si le débat de ces derniers mois s'est trouvé dès le départ faussé, c'est que chacun a voulu y tirer la couverture à soi, sans réaliser qu'il n'y a pas une “Prusse monarchique” et une “Prusse répu­blicaine”, une “Prusse réactionnaire” et une “Prusse révolutionnaire”, une “Prusse des Teutoniques” et une “Prusse des Lumières”, mais une seule et même Prusse, dont l'histoire est illuminée et comme symbolisée par la figure, elle-même “contradictoire” au plus haut degré, de ce grand “despote éclairé”, célébré par Thomas Mann, que fut Frédéric II, une seule et même Prusse dont les contradictions font à la fois la normalité, la richesse et l'exemplarité (2).

C'est pourquoi il n'est pas in-signifiant que cette Prusse démantelée en 1945 et “interdite” 2 ans plus tard pour cause de “militarisme”, alors qu'elle avait été jusqu'en août 1932 le bastion de la résistance au national­-socialisme, revienne aujourd'hui à l'ordre du jour. Dans l'idée et le fait prussiens se trouvent contenus tous les sujets qui continuent aujourd'hui d'agiter la conscience allemande : permanence et validité d'un certain “style” et d'un état d'esprit, évolution des rapports entre les Germains et les Slaves (les Allemands et les Russes), exem­plarité du soulèvement antinapoléonien, problème de l'attitude vis-à-vis du passé et de la “rééducation” (Umer­ziehung) intervenue depuis 1945, complémentarité “naturelle” de l'Allemagne prussienne et de l'Allemagne rhénane ou bavaroise, enfin et surtout question de l'identité nationale allemande.

« La Prusse — écrit Laurent Dispot — est aussi dans l'actualité parce qu'on sent bien qu'une intervention des pays de l'Est en Pologne s'appuierait principalement sur l'Allemagne de l'Est… Verra-t-on cette répétition halluci­nante : des chevaliers teutoniques à l'étoile rouge, et encore une fois un partage de la Pologne entre Russie et Prusse ? » (Le Matin, 21 août 1981). Bismarck, lui, envisageait le problème autrement. « Si la puissance de la Prusse vient à être brisée, déclarait-il, alors l'Allemagne subira le sort de la Pologne ». Mais est-ce alors les Polonais qui connaîtront le sort des Allemands, ou les Allemands celui des Polonais ? Depuis bien des années déjà, les Allemands s'étaient habitués à voir dans la Prusse la “part maudite” de leur histoire. On ne peut dire qu'ils aient à cet égard entièrement changé d'avis. Mais au moins, le “refoulé” fait surface. On en parle, et c'est déjà important. « Les Allemands de la RFA et de la RDA doivent réfléchir à leur identité — dit encore Rudolf von Thadden — et celle-ci passe par la Prusse » (art. cit.). C'est un fait que les Allemands, à l'Ouest comme à l'Est, ne peuvent retrouver leur mémoire qu'en se penchant sur les fondements communs d'une histoire dont la Prusse est le cœur. Pour eux, toute réappropriation d'un sentiment (normal) d'identité nationale passe par une réflexion sur le fait prussien. Tel est bien à cet égard le paradoxe : que la terre la plus divisée du pays le plus divisé d'Europe constitue, une fois encore, un chemin vers l'unité, ou, si l'on préfère, que la Prusse, après avoir réalisé l'unité allemande par sa présence historique et politique, soit encore aujourd'hui en mesure de la refaire par son absence. C'est en cela que la Prusse, sans “mythe” à l'origine, peut effectivement devenir aujourd'hui un mythe fondateur. C'est en ce sens qu'elle peut suggérer aux Européens, au terme d'une nouvelle “guerre de libération”, de se “couronner” eux-mêmes — ainsi que le fit Frédéric Ier, en 1701.

• A. de B.

  • (1) Pour Wolfgang Venohr, co-auteur avec Sebastian Haffner de Preussische Profile (Athenäum, Königstein/Ts, 1980), la grande différence entre la Prusse et les 2 principaux États allemands actuels, est que la première fut le sujet de sa propre histoire, et non l'objet de l'histoire des autres. De son côté, dans les Westermanns Monatshefte (juillet 1981), Hellmut Diwald a rappelé que la Prusse, avant d'être un État, a d'abord été une idée (et notamment l'idée de cet État). Ce propos rejoint ce qu'avaient dit, chacun à sa façon, Oswald Spengler (Preussentum und Sozialismus) et Ernst von Salomon (Der tote Preusse).
  • (2) La relation entretenue par la Prusse avec la France n'échappe pas, elle non plus, à ce caractère contradictoire. Considérée au début de ce siècle comme l'incarnation même de la “barbarie germa­nique”, la Prusse fut, plus qu'aucune région d'Allemagne, marquée par l'influence française, tant politique et économique qu'administrative, intellectuelle et militaire. Avec l'édit de Potsdam, en 1685, elle fit figure de terre d'accueil pour des milliers de huguenots français persécutés dans leur pays après la révocation de l'édit de Nantes. Par la suite, la “francophobie” y fut surtout le résultat de l'occupation française à l'époque de Napoléon et de la perpétuation de l'esprit de résistance que cette occupation suscita. Guillaume Ier fut couronné à Versailles en 1871. Mais en 1867, trois ans avant l'ouverture des hostilités avec Berlin, les canons prussiens provoquaient l'admiration générale à l'ex­position universelle de Paris, et Napoléon III élevait l'industriel Krupp, qui les fabriquait, à la dignité de chevalier de la Légion d'honneur !

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/72