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mercredi 28 janvier 2026

Lépante, victoire chrétienne contre les Turcs ottomans : il y a 549 ans…

 


En 1570, à la faveur de la quatrième guerre des Ottomans contre la Sérénissime Venise, les Turcs ottomans prennent Chypre alors vénitienne et massacrent plus de vingt-mille habitants de Nicosie ; ils imposent alors leur piraterie dans la Méditerranée orientale nuisant ainsi gravement au commerce maritime en général et à Venise en particulier d’ où la riposte des Doges de la Sérénissime.
Très rapidement le Pape Pie V rassemble nombre d’Européens dans la Sainte Ligue : Venise menée par l’amiral Sebastiano VENIER, la Savoie avec l’amiral Andrea PROVANA de LEYNI (le comté de Nice étant savoyard), le Saint Siège mené par l’amiral Marco-Antonio II COLONNA, Gênes menée par l’amiral Giovanni Andrea DORIA et l’Espagne ainsi que l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem en sont parmi d’autres États européens moins impliqués.

Deux cents galères et une demi-douzaine de galéasses avec 30 000 hommes, tous sont placés sous le commandement de Dom Juan d’Autriche, fils cadet de Charles Quint et demi-frère de Philippe II.
La flotte turque ottomane compte quelques galères de plus mais aussi plus de 60 galiottes avec plus de 60 000 hommes au total.
La dernière bataille d’importance entres Européens et janissaires ottomans remonte à 1565 lorsque Jean de LA VALETTE de PARISOT, grand maître de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, défendit la future capitale de Malte ce qui fut une sévère défaite des Ottomans disparaissant pour quelque temps de la Méditerranée occidentale.

Face à l’avantage turc ottoman, la bataille est incertaine au matin de ce 7 octobre 1571 où les flottes vont se heurter. Grand marin et remarquable soldat, Dom Juan d’Autriche manœuvre de manière à enfermer les Ottomans dans un golfe peu étendu de manière à restreindre leurs mouvements. Dès lors, les galéasses chrétiennes peuvent enfoncer les lignes ottomanes de défense et l’artillerie de la Sainte Ligue démolit les navires ennemis tandis que les galères de DORIA augmentent la dévastation de la flotte ottomane dont les réserves ne peuvent mener de contre-offensive ; dès lors, la bataille navale se mue en bataille d’infanterie sur les ponts des navires ottomans en combinant l’efficacité des arquebusiers et des tercios. La messe est dite. Le bey d’Alger Ali Uludj s’enfuit in extremis avec trente galères tandis que l’amiral ottoman est décapité et sa tête hissée au mat du navire amiral espagnol.

Pour 7 000 chrétiens tombés et 20 000 blessés dont Miguel de CERVANTES qui y perdit sa main gauche et poursuivit sa carrière militaire jusqu’à la bataille de Tunis en 1573 mais il sera fait prisonnier en 1575 lors de son retour en Espagne par les Barbaresques ottomans d’Alger pour cinq années avant d’écrire le Don Quichotte, les Ottomans ont laissé plus de 20 000 morts et 3 500 prisonniers mais aussi des milliers d’hommes massacrés à terre par les Grecs ; plus de 12 000 forçats chrétiens libérés des fers ottomans. Cent-dix-sept galères et treize galiotes ottomanes passent aux mains chrétiennes tandis que plus de soixante galères ottomanes ont été coulées alors que la Sainte Ligue n’en a perdu qu’une douzaine et récupère plus de quatre-cent-cinquante canons et une quarantaine d’étendards ottomans. Seul l’amiral d’escadre ottoman Ali Uluç Pasa parvient à s’échapper et à ramener une trentaine de navires à Constantinople.

Au soir de la bataille, Pie V reçoit au balcon de Saint-Pierre une colombe lui annonçant la victoire de Lépante : en actions de grâce, il institue la fête de Notre-Dame-des-Victoires qu’il fixe à ce 7 octobre et le Saint Rosaire qui est récité à l’aide du chapelet ; Notre-Dame-des- Victoires et du Saint Rosaire est toujours célébrée par l’Église tridentine dont le missel est demeuré immuable depuis le concile de Trente clôturé par Pie V.
L’amiral Sebastiano VENIER deviendra en 1577 le 86e doge de Venise jusqu’à sa mort en 1578.
Défaite navale incommensurable pour les Ottomans mais, bénéficiant de l’esclavage à outrance, ils reconstituent en une année une nouvelle flotte de deux-cent-cinquante galères et se maintiennent à Chypre sans pour autant oser s’aventurer à nouveau dans la Méditerranée occidentale si ce n’est depuis les régences d’Alger, de Tunis ou de Tripoli.

Éclatante victoire chrétienne, il n’y eut guère d’évolution notable dans les décennies suivantes. Cependant la bataille de Lépante demeure la plus importante bataille navale de l’Histoire avec celle qui fut le peplum naval d’Actium le 2 septembre – 31 avant Jésus-Christ mettant fin aux guerres civiles romaines ; les plus importantes batailles navales subséquentes n’atteignent point sa démesure et son intensité préfigurant ce que Samuel HUNTINGTON nommera le choc des civilisations à la fin du XXe siècle. Elle confirme en mer ce que les Espagnols constatèrent sur terre pendant la croisade de reconquête : les mahométans ne savent pas tenir une position ; le grand Sébastien LE PRESTRE de VAUBAN vérifie au XVIIe siècle cette donnée fondamentale édictant que, pour assiéger victorieusement une place forte, il est nécessaire de savoir tenir une position, doctrine sur laquelle il fonde l’art de la fortification : la poliorcétique. En 1954, Marcel BIGEARD expérimente avec brio cette doctrine dans la cuvette de Dien Bien Phu malgré la défaite finale inéluctable et, devenu général, il peut théoriser les guerres asymétriques qui en découlent aussi par ce qu’il nomme le Comitatus, soit l’invention de la terreur généralisée.

Tout comme la bataille de Lépante est le pendant naval de la bataille terrestre de Las Navas de Tolosa du 16 juillet 1212 gagnée par 70 000 chrétiens contre plus de 200 000 almohades mahométans, la bataille de Lépante connaît aussi un pendant terrestre le 12 septembre 1683 lorsque les Turcs ottomans assiègent Vienne sur le monticule du Kahlenberg ; l’Autriche était alors défendue pour ce deuxième siège de Vienne par une coalition européenne menée par le roi de Pologne Jean III SOBIESKI, assisté par le duc Charles V de Lorraine, commandant cette Sainte Alliance forte de 27 000 militaires polonais et de 32 000 militaires du Saint-Empire romain germanique, principalement venus de Bavière avec le roi Maximilien-Emmanuel, de Franconie, de Saxe avec le roi Jean-Georges III et de Souabe. Soit 59 000 chrétiens contre environ 250 000 Turcs ottomans commandés par le grand vizir Mustafa Kara. La doctrine se vérifie dès le milieu de l’après-midi : les Turcs ottomans sont défaits et le vizir s’enfuit tandis que Louis de Bade entre dans Vienne désormais en sécurité. La Hongrie est ainsi libérée les années suivantes. La fête du Saint Nom de Marie est désormais instituée et célébrée tous les 12 septembre tandis que les pâtissiers viennois créent le célèbre croissant pour célébrer cette victoire européenne sauvant leur ville et le pays entier du joug turc ottoman.

Il convient aussi de rappeler, pendant la neuvième guerre d’Italie, de 1542 à 1546, le siège de Nice de juin à septembre 1543 par les troupes turques ottomanes qui parvinrent à entrer dans la citadelle, malgré la défense héroïque sous la houlette de la lavandière Catarina Segurana armée de son battoir, mais se heurtèrent à la résistance farouche du château et furent finalement défaites lors de l’arrivée des troupes impériales commandées par le duc Charles II de Savoie et le marquis del VASTO, gouverneur de Lombardie, les 8 et 9 septembre 1543. Le siège de Nice en duché de Savoie annonçait donc aussi la validité de la doctrine énoncée par Vauban au siècle suivant.

À la suite du siège de Nice, Lépante et Vienne-Kahlenberg permettent de conduire l’empire turc ottoman au traité de San Stefano imposé par la Russie aux Turcs ottomans le 3 mars 1878 suite à la guerre russo-turque ottomane de 1877-78 et à celui de Sèvres du 10 août 1920 ainsi qu’à celui de Lausanne du 24 juillet 1923 le réduisant insuffisamment à la Turquie actuelle en créant l’Irak et ramenant sur la carte la Syrie et le Liban, la Grèce moderne atteignant alors son apogée territoriale selon la Grande Idée d’Elefthérios Kyriákou VENIZELOS, père intellectuel de la Grèce moderne, ainsi que la Palestine mandataire, selon les accords Sykes-Picot du 16 mai 1916, les déclarations d’Arthur Balfour du 2 novembre 1917 et du 15 novembre 1926, la conférence et le traité de San Remo du 24 avril 1920, qui sera partagée entre le Foyer Juif d’Israël créé par David Ben GOURION le 14 mai 1948 et la Transjordanie qui deviendra la Jordanie.

Jean d’ACRE révèle sur Riposte que « le ferment de la guerre mondiale à venir viendra du choc des civilisations entre l’Occident et l’Islam, et l’Afrique surpeuplée et l’Europe [sous-peuplée et envahie].
Il n’y aura pas de terre partagée entre musulmans et non musulmans, entre Africains et Européens, il y aura un vainqueur et des centaines de millions de morts, le reste n’ est que littérature.
Et la France, que des abrutis de politiciens, journalistes, penseurs, gauchistes, écolos qui se sont autoproclamés élites, ont musulmanisée et africanisée à outrance, va être au milieu de ce maelström. » dans son article du 3 courant : Nos métropoles sont des cuvettes de Dien Bien Phu cernées par l’ennemi intérieur.

https://ripostelaique.com/nos-metropole-sont-des-cuvettes-de-dien-bien-phu-cernees-par-lennemi-interieur.html

Dernier point et non le moindre qui est d’une actualité brûlante, le Comité de Lépante présidé par Georges CLÉMENT, homme d’ affaires, écrivain et poète ainsi que contributeur apprécié à Riposte et également président du Comité Trump France, a pour objet de rassembler tous ceux s’opposant à l’invasion mahométane d’où qu’elle vienne.

Le Cercle Légitimiste de France soutient donc le Comité de Lépante et rappelle et honore cette bataille navale mémorable chaque année comme étant toujours une vigie de l’Europe chrétienne alors même que le sultan Erdogan s’implante en Libye pour y capter le pétrole tout en tentant de s’approprier les zones économiques exclusives des États riverains de la Méditerranée orientale pour leur y voler le gaz et le pétrole, occupe le nord de la Syrie pour y massacrer les Kurdes et envoie des mercenaires au Haut-Karabakh arménien afin d’y poursuivre le génocide des Arméniens par les Turcs ottomans en 1915.

Plus largement, Lépante demeure l’emblème de la grande Europe des royaumes souverains et des trois empires d’Autriche, Romain Germanique et de la Sainte Russie liés par le christianisme, socle de leur puissance et garant de leur résistance face au mahométanisme barbare. Puissions-nous garder souvenance de notre passé glorieux et instructif pour affronter victorieusement le présent difficile et le futur compliqué de ce monde dangereux avili par la barbarie mahométane.
Fernand CORTES de CONQUILLA

Cercle Légitimiste de France
fcdc@bbox.fr
7 octobre 2020 en ce 549e anniversaire de la bataille de Lépante

https://ripostelaique.com/bataille-de-lepante-victoire-chretienne-contre-les-turcs-ottomans-cetait-il-y-a-549-ans/

samedi 19 octobre 2024

Don Juan d’Autriche, le vainqueur de Lépante

 

don juan d'autriche
Si la victoire de la chrétienté à Lépante, le 7 octobre 1571, a sauvé l’Europe de l’expansion ottomane, c’est grâce au courage et à la vaillance des nombreux soldats venus de tout l’Occident pour défendre leur civilisation. Cependant, ce triomphe militaire n’aurait pas été possible sans un jeune homme dont le nom est aujourd’hui absent de nos livres d’Histoire et qui fut pourtant, au XVIe siècle, sur toutes les lèvres en Europe : Don Juan d’Autriche. Ce prince de sang aura alors connu une vie semblable à celle d’une étoile filante : éclatante de gloire, mais malheureusement éphémère.

Un bâtard légitimé

Né le 24 février 1547 à Ratisbonne, Juan est le fruit d'une liaison adultérine entre Charles Quint et Barbara Blomberg. Bien qu'illégitime, et ignorant tout de l’identité de son père, le jeune enfant est protégé de loin par l’empereur du Saint Empire romain germanique qui veille sur lui et s’enquiert de son éducation. Avant sa mort en 1558, Charles Quint, souhaitant lui garantir un avenir digne de son sang Habsbourg, exprime le souhait que son fils soit légitimé et pris en charge par son frère aîné, Philippe II d’Espagne. Respectant les dernières volontés de son père, Philippe reconnaît son demi-frère et lui accorde le titre de Don Juan d’Autriche. À ce moment, il lui révèle aussi le secret de sa véritable filiation : « Philippe II demanda à l'enfant s'il savait bien qui était son père. L'enfant ne répondit pas ; alors le roi dit : "Prenez courage, mon Enfant, vous êtes fils d'un homme illustre ; l'Empereur Charles, qui vit dans le Ciel, est votre père et le mien." »

Doté de grandes capacités militaires, Juan se distingue rapidement et souhaite faire ses preuves auprès de ses pairs. Ses premiers succès surviennent ainsi lors de ses campagnes contre les pirates barbaresques qui menacent les côtes espagnoles, puis durant la guerre des Alpujarras (1568-1571), où il réprime la révolte des Morisques, des musulmans restés sur le territoire ibère après la Reconquista et soi-disant convertis au catholicisme. Ces premières victoires consolidèrent ainsi la réputation de Don Juan comme brillant stratège.

Lépante, la bataille des géants

L'année 1571 marque le plus grand défi de la vie de Don Juan. En effet, la même année, l’Empire ottoman, en pleine expansion, conquiert l’île de Chypre, ancienne possession vénitienne, ce qui alarme la chrétienté. Pour contrer cette menace, une coalition nommée la Sainte Ligue est formée. Mais qui serait à la hauteur de commander la flotte de l’Occident, forte de 212 navires, face aux 300 galères ottomanes ? Philippe II propose le nom de son jeune demi-frère, Don Juan d’Autriche, qui obtient cette lourde responsabilité. Ainsi, âgé de seulement 24 ans, Juan prouve à l’Europe entière ses talents tactiques en menant à la victoire la flotte chrétienne contre celle d’Ali Pacha à Lépante, le 7 octobre 1571. Cette victoire brise le mythe de l'invincibilité de l’Empire ottoman en Méditerranée et marque le début du déclin de sa puissance maritime puis de ses forces terrestres lors de sa défaite à Vienne en 1683.

Une gloire immense mais éphémère

En sauvant l’Europe, Juan d’Autriche redonne espoir à la chrétienté et devient une figure héroïque acclamée dans tout l’Occident. Il faut dire que notre fringant commandant a tout pour plaire : il est beau, il est jeune et, surtout, il est victorieux. Malheureusement, cette aura glorieuse n’est pas du goût de tout le monde et fait des jaloux, des envieux, en commençant par son propre frère, Philippe II, qui craint que son cadet ne lui fasse de l’ombre. Il n’hésite donc pas à envoyer Juan aux Pays-Bas espagnols comme gouverneur de cette province en proie à des révoltes politiques et religieuses. En effet, la Hollande, alors sous domination espagnole connaît de nombreux troubles, notamment entre protestants et catholiques. Cependant, malgré toute sa bonne volonté et sa grande intelligence, Don Juan ne réussit jamais à résoudre ces épineux problèmes en raison de sa mort soudaine. En effet, à peine âgé d’une trentaine d'années, il est emporté par le typhus le 1er octobre 1578. Conformément à ses dernières volontés, son corps est rapatrié en Espagne pour être enterré à l'Escurial aux côtés de Charles Quint, ce père qu’il n’aura jamais connu.

Le destin de Don Juan d’Autriche fut ainsi celui d’une gloire immense mais fugace. En sauvant la chrétienté d’une islam conquérant, il se hissa parmi les héros de son époque. Mais, à l’instar d’Alexandre le Grand, il fut arraché à la vie trop tôt, avant de sombrer malheureusement dans l’oubli.

Eric de Mascureau

samedi 7 octobre 2023

7 octobre 1571 : Lépante, la bataille des géants

 

C’est donc le 7 octobre 1571, dans les magnifiques eaux saphir du golfe grec de Patras qui seront bientôt rouge de sang, que se déroula l’une des plus grandes batailles navales de notre civilisation. Enjeux de cet affrontement : le contrôle du bassin méditerranéen, mais aussi l’arrêt des velléités expansionnistes des Ottomans sur l’Europe chrétienne. Cette bataille, qui mit un frein à la conquête progressive de l'Europe et à ce qui aurait été son inéluctable islamisation, fut surnommée par Paolo Cau, spécialiste de l'histoire militaire, « la bataille des géants », méritant ainsi de figurer dans son livre, Les 100 plus grandes batailles de l’Histoire.

Enhardi par la prise de Constantinople en 1453, l'Empire turc ottoman connaît un siècle d'expansion ininterrompu, avec une succession de victoires contre les États chrétiens d'Europe. Face à ce danger imminent, le pape Pie V échoue, en 1570, dans sa tentative de former une alliance navale entre les principales puissances chrétiennes de la Méditerranée. Il faut attendre la chute de Chypre, possession vénitienne depuis 1489, pour que les royaumes chrétiens prennent conscience du danger qui les menaçait. Ainsi, triomphant des hésitations, des discordes et des rancœurs, la Sainte-Ligue est fondée. Elle regroupe alors l'Espagne, Venise, Gênes, l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, installé sur l'île de Malte depuis 1530, le duché de Savoie, la Toscane ainsi que les États de l'Église. À noter, cependant, que la France, qui s'était alliée en 1536 sous François Ier avec la Sublime Porte, ne fait pas partie de cette alliance, soucieuse de conserver ses relations commerciales avec Constantinople. Il est vrai, aussi, qu'alors, notre pays est traversé par les guerre de Religion.

Pour l’affrontement à venir, la Sainte-Ligue peut aligner 212 navires de guerre, dont 206 galères et 6 galéasses. Ces dernières, peu nombreuses, seront cependant l’arme la plus importante de la bataille à venir. En effet, plus grandes et mieux armées, elles devancent techniquement la galère. Au matin du 7 octobre 1571, la flottille chrétienne commandée par le fils de l’empereur Charles Quint, Don Juan d’Autriche, fait face à l’armada turque dirigée par Ali Pacha. Cette dernière est constituée de plus de 300 navires, dont essentiellement des galères ainsi que de plus petits bâtiments.

La bataille commence à 9 h 30. Les Turcs, poussés par le sirocco, s'élancent en premier, tandis que les chrétiens avancent péniblement à la rame. Les navires fendent l’eau, se rapprochent de leurs ennemis et sont bientôt à portée de canon. Les premiers bombardements se font alors entendre dans le golfe. Le choc est rude pour les deux armées, mais la flotte ottomane use de tactique afin de déborder et encercler les navires chrétiens pour mieux les détruire. Heureusement, ces derniers résistent à l’aide de leurs galéasses. Un coup du sort, si ce n’est de Dieu, finit même par inverser l'issue du combat ainsi que le sens du vent. Ali Pacha perd alors son avantage en faveur de la Sainte-Ligue. Cette dernière réussit à arraisonner le navire de l’amiral turc et à s’emparer de sa bannière. Cette déconvenue décourage les forces turques qui tentent de s’enfuir. La victoire de l’Europe chrétienne est désormais faite.

Au soir, la majorité de la flotte ottomane est détruite ; elle ne se relèvera plus jamais. Tout cela ne doit pourtant pas faire croire à une victoire totale. En effet, même si les Turcs perdent la Crète dans les années qui suivent la bataille de Lépante, ces derniers ne s’avouent pas vaincus. Leur puissance militaire sur le continent perdure. Néanmoins, la légende de l'invincibilité ottomane commence à faiblir et ne fait qu’illustrer le début de la décadence de son armée, certes gigantesque, mais bientôt archaïque. Comme l'écrira le grand historien de la Méditerranée Fernand Braudel : « L'enchantement de la puissance ottomane est brisé, la course chrétienne active réapparaît, l'énorme armada turque se disloque. »

Les fruits de la victoire de Lépante ne durent pas, cependant, sur le long terme et vont entraîner l’affaiblissement des puissances de la Sainte-Ligue qui se sont saignées financièrement pour vaincre l’envahisseur musulman. En effet, au XVIIe siècle et plus encore au siècle suivant, les grandes voies commerciales vont passer de la Méditerranée à l'Atlantique. Du point de vue militaire, les galéasses et les galères victorieuses en 1571 n'ont guère d'avenir devant elles. Pour Paolo Cau, ce vont être désormais « les vaisseaux de ligne français, anglais et hollandais qui seront les champions de la guerre maritime à venir et non les embarcations à fond plat des vainqueurs de Lépante ».

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/histoire-7-octobre-1571-lepante-la-bataille-des-geants/

dimanche 21 août 2022

7 octobre 1571 : La flotte turque est détruite à Lépante

 Le 7 octobre 1571, une flotte chrétienne livre bataille à la flotte turque. C'est le point d'orgue d'une croisade organisée par le pape Pie V pour délivrer l'île de Chypre que les Turcs viennent de conquérir.

Les Turcs sont défaits à la surprise générale. Avant Lépante, ils n'avaient connu aucune défaite face aux chrétiens, après Lépante, ils n'allaient plus connaître aucune victoire.

Des Occidentaux peu empressés de se battre

Quand le pape appelle les chrétiens d'Occident à une nouvelle croisade, l'empire ottoman est déjà sur le déclin.

Le sultan qui réside à Istamboul a nom Sélim II Mast, c'est-à-dire l'Ivrogne. Il est le fils aîné du sultan Soliman le Magnifique qui porta l'empire à son apogée.

Seules des grandes puissances, l'Espagne, la Sicile, la Savoie, Gênes, Malte et la République de Venise, suzeraine de Chypre, répondent à l'appel du pape Pie V.

Il est vrai que la ferveur religieuse en cette fin de Renaissance n'est plus ce qu'elle était au coeur du Moyen Âge, trois ou quatre siècles plus tôt...

Les États alliés forment solennellement une «Sainte Ligue» le 24 mai 1571 à Rome. Leurs galères se regroupent aussitôt à Messine, au sud de l'Italie, sous le commandement de don Juan d'Autriche, demi-frère du roi Philippe II d'Espagne. Même le modeste duc de Savoie Emmanuel Philibert contribue à l'effort militaire en envoyant ses trois galères basées à Nice.

Victoire totale

En secret, les Vénitiens construisent dans leur chantier naval de l'Arsenal, sur la lagune, six galères d'un genre inédit : baptisées galéasses, elles sont équipées de canons pointant dans toutes les directions.

Les Turcs, de leur côté, se préparent à l'affrontement en regroupant leur flotte près de la base navale de Lépante, non loin de la ville grecque de Corinthe.

La rencontre entre la flotte croisée et la flotte turque se produit dans le golfe de Lépante. Elle met aux prises les 213 galères de la «Sainte Ligue» (dont une moitié de vénitiennes) et quelques 300 vaisseaux turcs.

On estime à environ cent mille le nombre total de combattants (marins et soldats) dont 30.000 du côté chrétien.

Les équipages des deux camps sont composés de Grecs. Du côté chrétien, ils viennent des îles Ioniennes occupées par Venise, du côté turc du reste de la péninsule.

Les navires s'éperonnent et très vite les fantassins s'affrontent sur les ponts comme sur un champ de bataille. Les Occidentaux, dont les galéasses font des exploits, remportent une victoire complète. Une cinquantaine de galères turques sont coulées, une centaine d'autres capturées.

L'amiral turc Ali Pacha est fait prisonnier et décapité. 15 000 captifs chrétiens sont libérés. Les croisés eux-mêmes ne perdent que 12 navires et (tout de même) 8 000 hommes.

Retentissement de Lépante

La victoire de Lépante a un immense retentissement dans la chrétienté car elle libère les Occidentaux de la peur ancestrale des Turcs.

Elle permet accessoirement au roi d'Espagne de se poser en champion de la Contre-Réforme catholique.

Pour Venise, cependant, Lépante a le goût amer d'une victoire à la Pyrrhus. Ruinée par l'effort de guerre et la suspension de son commerce avec l'Orient ottoman, la République se détache de ses alliés et négocie avec les Turcs. À ceux-ci, elle reconnaît la possession de Chypre, qui avait été pourtant son but de guerre, en échange de la reprise de son commerce.

Les Turcs n'ont guère de raison de se réjouir. Ils conservent l'île de Chypre malgré leur défaite mais ne sont plus en état de se lancer dans de nouvelles aventures.

Ce tournant est lourd de conséquences pour l'empire ottoman. Sa richesse ne reposait en effet que sur l'expansion territoriale et l'exploitation des nouvelles conquêtes, comme beaucoup plus tôt l'empire arabe. À la différence de l'Occident chrétien, il était incapable de se développer par lui-même. Dès lors que l'ère des conquêtes est close, il ne va plus cesser de s'appauvrir.

Marie Desclaux.

http://www.herodote.net

mardi 9 novembre 2021

L’épate Lépante : Chronique d’une bataille qui vit naître la propagande

 Dans la mémoire occidentale, peu de batailles sont autant chargées de symbole que celle de Lépante. Dans les eaux de ce golfe de l’ouest de la Grèce s’affrontèrent plus de 100.000 hommes, le 7 octobre 1571, dans une gigantesque bataille navale qui s’acheva sur l’écrasement de la flotte ottomane par les forces pour la première — et dernière — fois réunies de Venise, du Saint-Siège et de l’Espagne sous la bannière d’une Sainte Ligue, parrainée par Pie V.

Elle fut célébrée comme un miracle qui sauva la chrétienté, voire Rome elle-même, de la déferlante turque. Avec l’imprimerie naissante, des libelles furent imprimés partout et se multiplièrent des tableaux montrant le triomphe de la flotte de la Croix commandée par Don Juan d’Espagne. « L’importance historique de Lépante tient surtout à son énorme impact émotif et à la propagande qui s’ensuivit. La nouvelle de la victoire fut accueillie dans les capitales catholiques avec un enthousiasme sans précédent, et ce d’autant plus qu’elle arrivait après des années de frustration et de disette », relève l’historien Alessandro Barbero, qui a su redonner toutes ses lettres de noblesse à ce genre d’«histoire des batailles » trop longtemps décrié.

Prophétie. 

Comme il l’avait déjà fait pour Waterloo et Andrinople (la plus grosse défaite de l’Empire romain finissant en 378), il met tout son talent de conteur — car il est aussi romancier — à narrer ces 2 années, entre la conquête de Chypre par les forces ottomanes et leur défaite à Lépante, qui auraient fait basculer l’histoire de l’Europe. Les historiens, à commencer par le grand Fernand Braudel, ont pourtant mis en doute l’effet réel de Lépante. C’est aussi le point de vue d’Alessandro Barbero. La flotte ottomane était vieillie, mal équipée, affaiblie par les épidémies et la saison était déjà avancée. En ces temps, on ne faisait la guerre sur mer que l’été et les galères chrétiennes ou turques rentraient à leur port d’attache stambouliote fin octobre. Même si elle avait gagné, la flotte ottomane n’aurait donc pas pu aller plus loin, prendre Corfou, « l’œil de Venise dans l’Adriatique », et encore moins menacer la «pomme d’or» — la coupole de Saint-Pierre comme l’appelaient les Ottomans, convaincus selon une prophétie que bientôt ils auraient conquis Rome. En outre, un an plus tard à peine, la flotte est reconstituée. Plus nombreuse, plus moderne, avec canons et arquebuses, elle est surtout placée sous le commandement du grand Kilic Ali Pacha, renégat calabrais, devenu l’un des plus fameux pirates barbaresque et qui, seul lors de la bataille, réussit à enfoncer les galères chrétiennes et à ramener ses navires. « Ils m’ont juste coupé un poil de la barbe », commenta Selim II apprenant cette défaite dont il fut le premier responsable.

Année cruciale. 

Petit-fils du conquérant de La Mecque et des lieux saints, fils de Soliman le Magnifique qui arriva jusqu’aux portes de Vienne, le nouveau sultan contrefait et alcoolique avait besoin d’une grande victoire pour asseoir son pouvoir. Les oulémas sans cesse lui rappelaient que, selon la tradition, seuls les tributs de chrétiens nouvellement soumis devaient payer les projets architecturaux dont il rêvait. Il pensa un moment secourir les morisques — musulmans convertis — qui venaient de se révolter en Andalousie. Contre l’avis d’une bonne partie de ses conseillers, il choisit de conquérir Chypre, déclenchant une guerre contre Venise, de longue date pourtant partenaire commercial de la Sublime Porte. Ainsi commença une guerre absurde qui devint rapidement, avec un pape Pie V tentant de monter une nouvelle croisade, celle de la Méditerranée chrétienne contre le péril turc. Seule la France resta fidèle à son alliance de revers nouée entre François Ier et Soliman.

Alternant récits vus du côté ottoman et des pays chrétiens, s’appuyant sur de nombreux témoignages de l’époque dont ceux de l’ambassadeur vénitien à Istanbul, Alessandro Barbero prend le ton de la chronique pour narrer cette année cruciale tout en montrant en filigrane les enjeux économiques de la guerre navale de l’époque. C’était déjà une guerre industrielle avec des chantiers navals et des arsenaux pour armer les galères. Il fallait trouver les hommes pour la chiourme. Lépante fut peut-être la dernière bataille globale en Méditerranée. « Plus jamais autant d’hommes ne se sont affrontés en un seul jour et en un espace aussi étroit » dans les eaux de cette mer, note l’historien. Le monde était déjà en train de basculer avec la colonisation des Amériques.

Marc Semo, Libération 13-09-2012.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/49

lundi 8 novembre 2021

Lépante, entre mythe et réalité

Un historien italien fait revivre la bataille navale de Lépante qui, en 1571, vit la victoire des Etats chrétiens sur l'Empire ottoman. En situant l'événement dans sa complexité géopolitique

Ce jeune Espagnol n'était qu'un des 100 000 hommes qui s'affrontèrent au large des côtes grecques, le 7 octobre 1571, dans le golfe de Lépante. S'il avait été tué, un chef-d'œuvre manquerait à la littérature mondiale : il s'appelait Miguel de Cervantès, et écrirait plus tard les aventures de Don Quichotte. Lépante ?

jeudi 1 juillet 2021

Don Juan d’Autriche, l’homme de Lépante (1547-1578)

 

Don Juan d’Autriche, l’homme de Lépante (1547-1578)

C’est un des grands personnages de l’histoire européenne. Son nom est associé à tout jamais à sa victoire navale de Lépante, en 1571, contre les Ottomans. Il avait 24 ans !

« Valeureux comme Scipion, héroïque comme Pompée, fortuné comme Auguste, un nouveau Moïse, Gédéon, Samson et David, mais sans aucun de leurs défauts »… C’est ainsi que le pape Pie V dépeint Don Juan d’Autriche, le héros du Grand siècle espagnol qui vit la couronne de Castille s’assurer la suprématie en Europe. Acteur incontournable du dernier combat de la Reconquista, figure emblématique de la retentissante victoire de Lépante, il apparaît en ces temps de crispations religieuses comme l’épée et le bouclier du catholicisme. Ce paladin, « à la beauté d’Apollon et au visage d’Archange » se distingue d’autant plus qu’il offre un contraste saisissant avec son frère, Philippe II. à la prudence excessive du roi catholique, Don Juan oppose l’image du prince impétueux qui a pour principe que celui qui « ne va pas en avant retourne en arrière ». Mais le jeune homme, « ami des armes et désireux d’honneur », se trouvera souvent bridé par son loyalisme sans faille et sa soumission aux ordres de la Couronne.

C’est à Ratisbonne que Barbara Blomberg donne naissance, le 24 février 1547, à un garçon, Geronimo. Son père n’est autre que l’homme le plus puissant de ce milieu du XVIe siècle : Charles Quint. En remportant la même année la fameuse bataille de Mühlberg contre les princes réformés de la ligue de Smalkalde, l’empereur est alors au faîte de sa gloire.

Il fait rapidement enlever l’enfant à sa mère qu’il ne reverra d’ailleurs jamais. Envoyé dans le plus grand secret en Espagne, auprès d’une première tutrice, il grandit en jouant avec les petits paysans castillans. Il est par la suite confié à Don Luis Mendez de Quijada qui lui apporte avec sa femme une éducation soignée et une affection qu’il ne manquera pas de leur rendre par la suite. Mais il faut attendre l’ouverture du testament de Charles Quint, à l’automne 1558, pour que son existence soit révélée au grand jour.

Le bâtard impétueux

Il a 12 ans lorsque Philippe II, son demi-frère de 20 ans son aîné, vient lui révéler le secret de sa naissance : « L’empereur Charles Quint est votre père », un père curieux de le rencontrer et qu’il avait vu sans le savoir au monastère de Yuste quelques mois auparavant. C’est sous le nom de Don Juan d’Autriche que le jeune garçon va alors entrer de plain-pied sur la scène espagnole, sans que sa bâtardise ne lui porte préjudice car les enfants illégitimes étaient alors chose fréquente. Il part vivre à la cour avec le rang d’infant, mais en étant toutefois écarté de la succession.

Il y fréquente ses deux neveux qui ont à peu près le même âge que lui :  le fils de Philippe II, Don Carlos, un être mal formé et tordu, et le brillant Alexandre Farnèse, dont la mère, Marguerite de Parme, est aussi une enfant illégitime de l’empereur. C’est ensemble que les trois jeunes gens sont envoyés en 1561 parfaire leur éducation dans la prestigieuse université d’Alcala de Henares, où Don Juan doit notamment se préparer à la carrière ecclésiastique que l’on a choisie pour lui. Fort heureusement, une querelle diplomatique avec le pape Pie IV retarde suffisamment l’envoi du chapeau de cardinal qui lui est destiné, le temps pour lui de montrer à son frère que son cœur penche irrévocablement vers le métier des armes.

Ainsi en 1565, lorsque Malte est menacée par les Turcs de Sinan Pacha, le bouillonnant jeune homme tente de rejoindre la flotte qui doit quitter Barcelone pour leur porter secours. L’aventure tourne court. Il arrive trop tard et Philippe II met un terme à sa soif de batailles en lui rappelant l’importance de sa personne. Trois ans plus tard le roi accède néanmoins à ses vœux en le nommant general del mar, c’est-à-dire amiral, et c’est aux côtés de don Luis de Requesens qu’il fait ses premières armes sur mer lors d’une expédition menée de Cadix aux Baléares.

« Ami des armes et désireux d’honneur »

« D’un très bel aspect et d’une grâce admirable, il s’habille magnifiquement et avec beaucoup d’élégance, au point qu’on est émerveillé en le voyant. Sans égal pour l’équitation, les joutes, l’escrime, les tournois, il s’y montre infatigable… Il y met toute son application, ne pouvant souffrir de perdre, quelque peu important que soit l’enjeu. Il lui semble qu’il y va de l’honneur, même en cela. » Don Juan charme tous ses interlocuteurs, sa place à la cour semble assurée – il est le parrain de deux filles de Philippe II – et sa conduite est irréprochable. Quand don Carlos entre en rébellion ouverte contre son père, il vient prévenir Philippe. Le fils dément est arrêté et mourra dans son cachot quelques mois plus tard, faisant pendant quelques années de Don Juan un éventuel prétendant à la couronne. Mais il est pour le moment bien plus soucieux de se couvrir de gloire. Quand éclate le soulèvement des Morisques, il demande à y être envoyé car « cette question touche de près à son désir de renommée ».

Le royaume de Grenade compte alors près de 150 000 Morisques, les descendants des musulmans convertis de force à la fin du siècle précédent. Leur concentration pose problème, d’autant qu’ils restent encadrés par leurs élites sociales et religieuses, ce qui rend encore plus patent le caractère superficiel de leur foi nouvelle. Une certaine tolérance avait jusqu’alors prévalu, notamment de la part de l’aristocratie locale qui appréciait cette abondante main d’œuvre, mais l’avènement d’un roi connu pour sa rigidité religieuse et la mise en place d’une administration bureaucratique et procédurière ont accéléré le dénouement d’un conflit latent. à Noël 1568, le massacre de soldats espagnols à Cadiar marque le début d’une guerre de 18 mois, âpre et difficile – « une guerre noire qui dure infiniment » dira Don Juan. C’est à une guérilla dans la région montagneuse des Alpujarras que sont confrontés les hommes de Philippe II, sous la menace – très hypothétique – d’un débarquement de Barbaresques susceptibles de venir aider leurs coreligionnaires.

En mai 1569, Don Juan est envoyé à Grenade où le roi semble vouloir le cantonner. Philippe II bride l’action de son jeune frère. Se méfiait-il de l’ombre que pouvait lui porter l’éclatant jeune homme ? Ce dernier s’occupe donc de logistique, supporte l’incapacité des autres chefs militaires avant de prendre l’initiative de vider la médina arabe d’une population soupçonnée de soutenir les rebelles. Un peu plus libre de ses mouvements, il s’en prend ensuite aux redoutables nids d’aigle tenus par l’adversaire : Galera ou encore Seron, où il témoigne de ses talents de soldat et de stratège. Le 25 avril 1570, il publie un ban de reddition à Santa Fe de Rioja. Mais son texte ne suffit pas à calmer la fureur du clergé et les derniers foyers de rébellion. Philippe II décide donc d’expulser tous les Morisques de la région. Ils seront dispersés sur les âpres plateaux castillans et jusque dans les forêts de l’Estrémadure, une mesure qui désola Don Juan, affligé par le spectacle de ces départs forcés.

Chef militaire de la Chrétienté à 24 ans

Mais déjà d’autres horizons l’appellent. La menace ottomane se fait menaçante en Méditerranée : Chypre tombe aux mains des Turcs durant l’été 1570 et le choc provoqué en Occident par l’événement suscite la création de la Sainte-Ligue, sous l’égide du pape Pie V. Officiellement proclamée en mars 1571, elle rassemble Rome, Venise, l’Espagne et Malte. Pour les conduire, il est décidé que « le capitaine général de la flotte de la Sainte-Ligue sera l’illustrissime seigneur Don Juan de Austria », qui devient à 24 ans le chef militaire de la Chrétienté, avec sous ses ordres certains des plus brillants capitaines de l’époque. C’est de Messine que l’imposante flotte de plus de 300 navires fait voile en mer ionienne vers le golfe de Patras pour rencontrer, au niveau de Lépante, la flotte ottomane.

Bien que de nombreux garde-fous aient été dressés pour contenir et finalement limiter l’autorité de Don Juan, c’est bien à lui que l’on doit alors l’ordre de bataille qui assurera la victoire. Il choisit d’abord de mélanger les galères espagnoles, napolitaines, génoises, vénitiennes et pontificales, pour éviter toute initiative divergente. Ensuite, il protège son front de navires – par ailleurs astucieusement aménagés en vue de la bataille – par six galéasses, sortes de fortins flottants, véritables cuirassés de l’époque, fort peu mobiles mais d’une puissance de feu sans équivalent chez l’adversaire. Au milieu de la bataille, don Juan affronte Ali Pacha, l’amiral d’Homan. Les Janissaires parviennent même à prendre pied sur sa Reale, dont le mât est orné d’un crucifix à moitié calciné que son tuteur Quijada avait jadis arraché à une bande de Maures qui l’avaient jeté au feu. Quelques heures suffisent pour l’emporter sur la flotte de la Sublime Porte, permettant de libérer près de 12 000 chrétiens enchaînés sur les galères turques.

L’expansion de l’islam en Méditerranée est arrêtée, mais la puissance ottomane n’est pas brisée. Si la victoire de Lépante n’est pas exploitée, elle offre néanmoins à Don Juan une gloire – et une fortune – extraordinaires. Bientôt des émissaires de Morée ou encore d’Albanie viennent lui demander son aide, lui-même songe à repousser encore plus loin l’infidèle. Mais les dissensions au sein de la Ligue ainsi que le refus de Philippe d’engager l’Espagne dans une nouvelle entreprise, le freinent dans la réalisation de ses ambitieux projets.

Un prince aux ailes rognées

Son expédition de 1572 au Levant est un échec et en 1573 Venise signe une paix séparée avec le sultan Selim II. Dans le dessein de reproduire l’exploit de Charles Quint sur les côtes du Maghreb trente ans plus tôt, il pense alors avoir plus de chances d’intéresser le roi avec ses projets en Méditerranée occidentale. En octobre 1573, il s’empare ainsi de Tunis, mais pour quelques mois seulement. L’année suivante, 40 000 turcs débarquent et reprennent la ville. Don Juan pâtit encore des hésitations de son frère.

Don Juan réside ensuite en Italie jusqu’en 1576, où sa prestance et l’éclat de sa personne font grand effet. Ponctuellement, il s’y fait le bras armé de Philippe II en intervenant à Gênes. Il obtient même le titre de vicaire général avec autorité sur les deux vice-rois de Naples et de Sicile. Certains lui prêtent alors des ambitions plus élevées : Don Juan voudrait désormais une couronne. Il lui semble honteux qu’étant fils de l’empereur Charles Quint et ayant passé 30 ans, il n’ait jusqu’à présent acquis aucun État ou royaume. Ses détracteurs, comme le redoutable Antonio Pérez, le dénigrent auprès du roi, allant jusqu’à falsifier ses lettres, et soulignent sa trop grande indépendance. Pourtant, Don Juan se plie aux ordres de Philippe lorsqu’il décide de l’envoyer aux Pays-Bas, en proie à une guerre tout à la fois nationale, civile et religieuse.

Don Juan avait déjà caressé l’idée de se rendre dans ces terres septentrionales, d’où il projetait d’atteindre l’écosse pour libérer Marie Stuart ou encore épouser Élizabeth et ramener l’Angleterre dans le giron de la vraie foi. Sa mission est tout autre : il doit y éviter la rupture totale avec une population turbulente et indépendante, gagnée à la Réforme et surtout contrer le taciturne et habile Guillaume d’Orange. Avant lui, Marguerite de Parme, le duc d’Albe et Don Luis de Requesens ont échoué à rétablir l’ordre. Lui même arrive en mai 1576, au terme d’une rocambolesque chevauchée depuis l’Espagne, déguisé en Maure, alors que 15 des 17 provinces sont en rébellion et que les soldats espagnols mutinés ont saccagé Anvers.

« Héros de toutes les nations »…

À force de modération et de conciliation, il accepte la Pacification de Gand portée par Guillaume d’Orange en novembre 1576. Elle prévoit le départ des troupes espagnoles, la convocation des états généraux et la liberté de culte. Finalement reconnu gouverneur, Don Juan doit faire face à une situation inextricable pour un homme habitué à identifier clairement son ennemi, morisque ou turc. Le Taciturne n’applique pas la pacification en Hollande et Zélande. Nombre de catholiques en appellent à d’autres protecteurs (l’archiduc Matthias ou encore François d’Alençon) et lui même sent ses positions mal assurées, ne disposant que de 8 000 hommes sur les 60 000 soldats qui étaient stationnés aux Pays-Bas. Il ne peut que constater que ce que veulent les Hollandais, « c’est être libres et de cette manière que Votre Majesté ait seulement le nom de seigneur et qu’eux en aient les effets »… Si d’innombrables factions divisent le peuple des Pays-Bas, toutes son néanmoins unies dans une radicale opposition au pouvoir espagnol.

Arguant de son incapacité à résoudre le conflit, il ne cesse de demander son rappel, ce que toujours Philippe lui refusera. Il se plie à la volonté royale : « C’est parmi de telles peines et de tels dangers que je garde la Chrétienté pour Dieu, les Pays-Bas pour le roi, mon honneur pour moi même ; je le tiens encore, mais par quel lien fragile ».  Bientôt, il se discrédite définitivement auprès de la population en se réfugiant à Namur. Il est même déclaré ennemi de la patrie, tandis que le calviniste Guillaume d’Orange entre triomphalement dans Bruxelles. Le retour des soldats espagnols dans la partie catholique des Pays-Bas et l’arrivée de son neveu et ami Alexandre Farnèse permettent néanmoins de redresser un temps la situation : le 31 janvier 1578, à Gembloux, ils réduisent tous deux à néant l’armée rassemblée par les états généraux protestants.

Cependant, miné par l’ampleur de sa tâche, Don Juan tombe malade au début de l’été 1578 et connaît une lente agonie. La « fièvre » l’emporte le 1er octobre, à 31 ans, dans le camp de Bouges. « La popularité du prince parmi ses soldats est telle que tous les régiments se disputent l’honneur de le porter jusqu’à la cathédrale – les Espagnols parce qu’il est le frère du roi, les Allemands parce qu’il est né en Allemagne, les Flamands parce qu’il est leur gouverneur, les Italiens en mémoire de son commandement à Naples… ». Tous finalement ont leur place dans le cortège. Philippe II, que certains ont accusé de l’avoir fait empoisonner, fera rapatrier son corps pour le faire inhumer, selon ses vœux, aux côtés de son père à l’Escorial.

En digne fils de l’empereur, Don Juan aura en Espagne comme en Flandre, en Afrique, en Sicile et jusqu’aux côtes ottomanes de la Grèce, défendu la grandeur du royaume catholique. Mais ce faisant, comme l’écrira Voltaire, « il aura été le héros de toutes les nations ».

Emma Demeester

Bibliographie

Jean-Pierre Bois, Don Juan d’Autriche, Tallandier, 2008.

Chronologie

  • 1547 : Naissance à Ratisbonne de Géronimo, fils illégitime de Charles Quint.
  • 1554 : Le futur don Juan passe son enfance en Castille à Leganès puis à Villagarcia.
  • 1558 : Philippe II apprend l’existence de son demi-frère et le fait venir à la cour.
  • 1561-1563 : Don Juan étudie à Alcala de Henares avec Don Carlos et Alexandre Farnèse.
  • 1568-1570 : Guerre des Morisques dans le royaume de Grenade.
  • 1571 : A la tête de la flotte de la Sainte Ligue, Don Juan bat les Turcs à Lépante.
  • 1573 : Prise de Tunis par Don Juan, perdue l’année suivante.
  • 1571-1576 : Don Juan représente son frère en Italie.
  • 1576-1578 : Don Juan tente de pacifier les Pays Bas dont il est devenu gouverneur.
  • 1578 : Mort de Don Juan à Bouges, près de Namur.

Photo : Don Juan de Austria armado, portrait de Don Juan d’Autriche (détail) par le peintre Alonso Sánchez Coello, vers 1567. Licence : Domaine public.

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dimanche 21 février 2021

7 octobre 1571 : Bataille de Lépante 10/10

Il faudra attendre la guerre de Crète (1645-1669) pour qu’un conflit d’envergure, s’inscrivant dans la longue guerre euro-turque, réanime le théâtre méditerranéen et pour que l’empire ottoman enregistre l’un de ses derniers triomphes. Le prétexte de cette guerre est la capture en 1644 de la belle épouse du sultan par les Chevaliers de Malte. En représailles, les Turcs débarquent en Crète et s’emparent de l’île, que personne ne pourra leur arracher. Venise ne parvient pas à briser les lignes de communications turques : elle doit demander la paix et abandonner la Crète. La dernière grande île du bassin oriental tombe aux mains des Turcs, 98 ans après Lépante. Avec la marche de Kara Mustafa sur Vienne en 1683, ce sera le chant du cygne de l’empire ottoman. La défaite devant Vienne annonce la perte de la Hongrie et du Nord de la péninsule balkanique. La Sublime Porte est sur le déclin, sous les coups de boutoirs des armées habsbourgeoises, dirigées par ce génie militaire que fut le Prince Eugène de Savoie-Carignan. L’empire ottoman ne menacera plus l’Europe. Et les Européens s’empresseront d’oublier le danger turc.

Aujourd’hui, avec le déclin démographique de l’Europe et l’amnésie généralisée qui s’est emparé de nos peuples dans l’euphorie d’une société de consommation, le danger turc est pourtant bien présent. Une adhésion à l’UE submergerait l’Europe et lui ferait perdre son identité géopolitique, forgée justement pendant plus d’un millénaire de lutte contre les irruptions centre-asiatiques dans sa périphérie ou carrément dans son espace médian. L’Europe doit être vigilante et ne tolérer aucun empiètement supplémentaire de son territoire : à Chypre, dans l’Égée, dans le Caucase, sur le littoral nord-africain où subsistent les “presidios” espagnols, dans les Canaries, il faut être intransigeant. Mais dans quel esprit doit s’inscrire cette intransigeance ? Dans l’esprit de l’Ordre de Saint-Jean, bien évidemment, qui a toujours refusé de lutter contre une puissance chrétienne ou de s’embarquer dans des alliances qui s’opposaient à d’autres pactes où des puissances chrétiennes étaient parties prenantes : on a en tête les alliances contre-nature que concoctaient les Byzantins sur leur déclin et qui ont amené les Turcs en Thrace. L’Ordre a toujours su désigner l’ennemi géopolitique et en a tiré les conséquences voulues.

L’idéal bourguignon du XVe siècle, très bien décrit dans le beau livre de Bertrand Schnerb, correspond parfaitement à ce qu’il faudrait penser aujourd’hui, au-delà des misères idéologiques dominantes et des bricolages insipides de nos intellectuels désincarnés ou de nos médiacrates festivistes. Notre idéal remonte en effet à Philippe le Bon, le fils de Jean sans Peur et d’une duchesse bavaroise, qui prête à Lille, le 17 février 1454, le fameux “Vœu du Faisan”, un an après la chute de Constantinople. Le “Vœu du Faisan” est effectivement resté un simple vœu, parce que Trébizonde est tombée à son tour. Les Ducs de Bourgogne voulaient intervenir en Mer Noire et harceler les Ottomans par le Nord. Deux hommes ont tenté de traduire ce projet dans les faits : Waleran de Wavrin et Geoffroy de Thoisy. L’idéal de la Toison d’Or et l’idéal alexandrin de l’époque s’inscrivent aussi dans ce “Vœu” et dans ces projets : il convient de méditer cet état de choses et de l’actualiser, à l’heure où ces mêmes régions balkaniques, pontiques et caucasiennes entrent en turbulences. Et où, avec Davutoglu, la Turquie s’est donné un ministre des affaires étrangères qui qualifie ses options géopolitiques de “néo-ottomanes”.

Lépante est l’aboutissement d’une guerre longue. Nous l’avons vu. Après Lépante, cette guerre longue a connu une accalmie. Plusieurs signes indiquent aujourd’hui que les quelques braises aux trois quarts éteintes qui sommeillaient encore vaille que vaille dans les reliefs du vieil incendie sont en train de se raviver, de rougeoyer dangereusement. Allumeront-elles un nouvel incendie ? Sans doute. La longue mémoire, dans les guerres longues, est une arme redoutable. Songeons-y. Et préparons-nous.

Robert Steuckers, achevé à Forest-Flotzenberg, 15 novembre 2009.

• nota bene : retrouvez ce texte ainsi que d'autres de R. Steuckers sur le blog dédié à ceux-ci

♦ Bibliographie :

  • Paul AUPHAN, Histoire de la Méditerranée, La Table Ronde, Paris, 1962
    • Jack BEECHING, Don Juan d’Austria – Sieger von Lepanto, Prestel-Verlag, München, 1983
    • Wim BLOCKMANS, Keizer Karel – 1500-1558 – de utopie van het keizerschap, Uitgeverij Van Halewyck, Leuven, 2000-2001
    • Alain BLONDY, Geschiedenis van Cyprus, Uitgeverij Voltaire, ’s Hertogenbosch, 2000
    • Henry BOGDAN, Histoire de la Hongrie, PUF (qsj?, n°678), 1966
    • Fernand BRAUDEL, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Armand Colin, 2 tomes, 1966-1985 (6ème éd.)
    • Fernand BRAUDEL, Autour de la Méditerranée, Fallois (Livre de Poche, coll. “Références”, n°460), 1996
    • Louis BRÉHIER, Vie et mort de Byzance, Albin Michel, 1946-1969
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    • Victor Davis HANSON, Why the West Has Won – Carnage and Culture from Salamis to Vietnam, Faber and Faber, London, 2001
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    • Peter SCHOLL-LATOUR, Allahs Schatten über Atatürk – Die Türkei in der Zerreissprobe – Zwischen Kurdistan und Kosovo, Goldmann, Munich, 2001 (livre consacré à l’actualité turque mais illustré de nombreuses références et exemples historiques, nous permettant de lier l’actualité à l’histoire)
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http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/49

samedi 20 février 2021

7 octobre 1571 : Bataille de Lépante 9/10

  

Longtemps, c’est une mêlée effroyable, sur l’espace restreint de quelques planches flottantes. La fumée de la poudre aveugle tous les combattants. Don Juan est devant, en première ligne, à côté de ses valeureux soldats. Don Luis de Requesens l’exhorte à ne pas s’exposer. Il répond : “Ma vie ne vaut pas mieux en ce moment que celle du dernier des soldats. Je vaincrai ou je mourrai l’épée à la main : ne pensez qu’à votre devoir, comme je pense au mien. Chacun de nous est maintenant à la miséricorde de Dieu”. Don Luis obtempère et la fine fleur de l’aristocratie espagnole se range autour du jeune chef aimé et incontesté. Il y a là le Comte de Priego, Rodrigo de Benavidès, Luis de Cardora, Philippe de Heredia, Ruy Diaz de Mendoza, Juan de Guzman et une flopée de jeunes nobles qui veulent, ce jour-là, dans cette effroyable mêlée, gagner quelques morceaux de gloire. Ils attaquent. Ils sont repoussés. Ils attaquent encore. Le régiment de Sardaigne de Don Lopez de Figueroa plie sous l’assaut turc.

Don Bernardino de Cardenas est renversé par un coup d’espingole et Don Juan le remplace aussitôt à la tête de ses soldats. En face d’eux, Ali Pacha en personne, qui délaisse son arc pour combattre au corps à corps son adversaire, le fils de Charles Quint. À ce moment-là, nous rappelle l’écrivain wallon Maurice des Ombiaux, le capitaine général de la chrétienté, le brave amiral du pape, Marco Antonio Colonna, avec le navire du bey ottoman de l’Eubée (le Négropont) dont il vient de s’emparer, fonce à toute vitesse sur la Sultana. La proue de la galère turque capturée s’enfonce profondément dans le navire amiral d’Ali Pacha. Les arquebusiers du pape mitraillent les Turcs et Don Juan lance un nouvel assaut. Le fils de Charles Quint tient une hache et une épée à large lame. Sardes et Espagnols sont galvanisés : plus rien ne les arrête, leur fureur balaie le pont, plus aucun janissaire ne résiste. Ils prennent l’étendard du Prophète venu de La Mecque. Ali Pacha est blessé, une balle d’arquebuse l’a frappé au front. Il s’écroule. Un soldat lui tranche la tête et la fiche sur une pique. Don Juan est horrifié et fait immédiatement jeter la tête à la mer. Le centre de la Sainte Ligue a gagné la partie : la Sultana est aux mains de ses soldats. Parmi eux, Miguel de Cervantès, qui vient de perdre sa main gauche dans un corps à corps, pour la “plus grande gloire de la droite”, qui écrira le fameux roman Don Quichotte, où est évoquée la bataille de Lépante.

L’aile gauche venge cruellement la mort atroce de Bragadin

L’aile gauche de la Sainte Ligue, commandée par le Vénitien Barbarigo encaisse d’abord un assaut impétueux, lancé par Mohammed Scirocco, qui tente de pousser ses ennemis vers la côte. Barbarigo, inébranlable, électrise ses soldats et ses marins, qui retournent la situation en leur faveur : cette fois, ce sont les Turcs qui sont acculés au littoral. Pour se dégager, ils doivent donner l’assaut, mais sous le feu nourri des arquebusiers vénitiens. Un archer ottoman envoie une flèche dans l’œil de Barberigo qui lui transperce la moitié du crâne. Il mourra après la bataille. Son neveu, Giovanni Mario Contarini, prend le commandement. Les janissaires, plus nombreux que leurs adversaires, montent à l’abordage et sont refoulés ; les soldats croates, italiens et dalmates de la Sérénissime s’emparent rapidement de la galère de Scirocco.

La discipline des soldats de la Ligue, leur habilité à manier l’arquebuse et leurs casques et cuirasses compensent facilement leur infériorité numérique. Scirocco, vice-roi d’Alexandrie, est tué, décapité et jeté à la mer. Une première vengeance vénitienne pour la mort de Bragadin. Mais ce ne sera pas tout : les Vénitiens de Barbarigo et Contarini vont systématiquement massacrer tous les marins et soldats turcs qui tomberont entre leurs mains. Les 15.000 galériens chrétiens de la flotte de Mohammed Scirocco sont libérés. Les galères turques, prises de panique, se rabattent sur la côte et s’échouent. Il ne reste rien, absolument rien de la flotte du vice-roi d’Alexandrie. Au nord de l’aire de combat, la victoire est acquise à la Sainte Ligue mais au prix fort : les capitaines Contarini, Barbarigo et Querini sont morts au combat ou succomberont à leurs blessures.

Bonnes manœuvres et erreur d’Ouloudj Ali

Au sud, Gianandrea Doria s’était laissé enveloppé par le redoutable corsaire algérois Ouloudj Ali. Le centre, qui vient de vaincre et n’a plus devant lui que des carcasses de galères incendiées, se voit subitement menacé sur ses arrières par les galères d’Ouloudj Ali. La capitane de Malte fait face à 7 galères algéroises, 10 navires vénitiens sont encerclés. Les arrières-gardes de Don Juan de Cardona et du Marquis de Santa-Cruz foncent à la rescousse. Les 2 commandants sont touchés mais restent à leur poste. Doria se rend compte de son erreur et revient en toute hâte au combat. Don Juan rameute une douzaine de galères encore en bon état et fonce sur le dispositif d’Oulouch Ali.

La situation est redressée de justesse et la majeure partie des pertes européennes, en cette journée de Lépante, sont dues aux coups du pirate algérois. Qui a commis toutefois une erreur grave : au lieu de s’attaquer à davantage de galères chrétiennes, il fait une pause pour tenter de remorquer ses prises, dont 3 galères de l’Ordre de Saint-Jean. Il perd un précieux temps qui permet aux arrière-gardes espagnoles et à Don Juan de passer à l’attaque. Il n’emportera même pas ses prises, il doit les larguer pour fuir plus vite. Ouloudj Ali n’a plus qu’une solution : sauver sa flotte, quitter le lieu des combats et se réfugier à Alger, sa place forte.

Pourquoi la Sainte Ligue a-t-elle vaincu à Lépante ?

La victoire est totale pour la Ligue. Comment les écoles militaires expliquent-elles aujourd’hui cette victoire ? Le professeur américain Victor Davis Hanson attribue cette victoire aux galéasses, bien évidemment, et à leur puissance de feu, qui valait celle d’une douzaine de galères ottomanes. Don Juan avait fait scier les proues de ses navires pour installer des canons capables de tirer de face et non pas latéralement. Ce dispositif permettait de tirer des boulets sur la ligne de flottaison des galères ottomanes. Privées de ce dispositif, les galères turques tiraient généralement trop haut, ne provoquant aucun dommage chez leurs adversaires. L’infanterie espagnole et allemande (7.300 mercenaires levés en Allemagne pour un total de 27.800 soldats de Philippe II) a prouvé sa supériorité lors de la bataille de Lépante ; elle disposait d’arquebuses relativement légères (de 7,5 à 10 kg) dont la portée était de 350 à 450 m. ; elle était cuirassée et casquée ; elle misait sur la solidarité du groupe et sur la discipline, non sur l’héroïsme personnel. Ensuite, bien sûr, la qualité de l’artillerie vénitienne et l’excellence de la tactique du feu nourri qu’elle inaugurait, ont largement contribué à la victoire de la Ligue. Hanson rappelle aussi que la Ligue disposait de 1.815 canons et les Turcs de 750 seulement. Ce sont ces atouts-là, dit Hanson, voix très écoutée aujourd’hui en matière d’histoire militaire, qui ont donné la victoire à Don Juan. La bataille n’a duré que 4 bonnes heures, nous rappelle l’historien militaire américain. Au cours de ce laps de temps finalement fort bref, 150 hommes ont été tués par minute, ce qui nous amène à quelque 40.000 morts, un taux de mortalité effrayant comparable à celui de la bataille de la Somme pendant la première guerre mondiale.

L’historien militaire allemand Helmut Pemsel détaille dans son ouvrage destiné aux officiers de la Bundesmarine les pertes de la journée de Lépante : les Turcs auraient perdu 150 navires, dont 110 sont pris par la Sainte Ligue et 30 échoués sur les côtes du Cap Scrophia, à l’entrée du Golfe de Patras. On aurait dénombré 25.000 morts chez les Turcs et 5.000 prisonniers. Les marins de la Sainte Ligue auraient libéré 12.000 galériens chrétiens (et non 15.000 comme l’affirment d’autres sources). Les chrétiens auraient perdu 8000 hommes au combat et leurs rangs auraient compté 20.000 blessés, dont Cervantès. Ils n’auraient perdu en outre que de 12 à 15 bateaux, surtout sur le front tenu par Ouloudj Ali. Pemsel conclut : « Lépante a été l’une des plus grandes batailles navales de l’histoire, la dernière bataille de galères et, pour une longue période, la dernière bataille décisive dans l’espace méditerranéen. Mais la bataille n’a eu aucun effet stratégique sur le long terme, car la coalition chrétienne s’est rapidement disloquée ». Après l’hiver, en effet, les partenaires de la Sainte Ligue ne parviennent plus à accorder leurs violons. Philippe II est très réticent. Il se borne à maintenir sa flotte dans les eaux italiennes, au cas où une flotte turque reconstituée, ou la flotte d’Ouloudj Ali, qui a échappé au désastre, reviendrait ravager l’Adriatique ou la Tyrrhénienne.

Pour le reste, le roi d’Espagne se dit plus préoccupé des troubles aux Pays-Bas et de la situation en Angleterre, où les pirates, avec la complicité tacite de la nouvelle reine Élizabeth Ire d’Angleterre, risquent fort bien de s’en prendre aux ports galiciens ou asturiens et de couper les communications entre l’Espagne et les Flandres. Qui plus est, les corsaires anglais attaquent les navires espagnols dans les Caraïbes. Philippe II rappelle une bonne partie de sa flotte pour protéger les Pays-Bas que menacent un débarquement anglais ou une intervention huguenote française en faveur des insurgés calvinistes et protestants de Hollande. Il faut aussi préciser que l’Espagne est présente depuis février 1565 dans le Pacifique, dans les Philippines. 3 et 4 ans après Lépante, en 1574 et 1575, Juan de Salcedo, commandant de la garnison espagnole des Philippines, réussit à enrayer la conquête de l’archipel par les pirates chinois de Li-Ma-Hong.

Quelques réflexions sur l’après-Lépante

Lépante, comme le dit bien Pemsel, est une des dernières batailles décisives en Méditerranée, avant que les enjeux stratégiques majeurs, y compris pour l’Espagne, ne passent de l’antique “Mare Nostrum” des Romains à l’Atlantique. Philippe II, poussé par ces contingences nouvelles, concentre désormais ses efforts sur l’Atlantique et laisse, dans le bassin occidental de la Grande Bleue, une œuvre inachevée : la piraterie barbaresque y est toujours présente et ne cessera définitivement de menacer l’Europe, y compris sa façade atlantique, qu’au début du XIXe siècle. En 1823, la Ligue Hanséatique de Hambourg se plaint d’un raid de corsaires algériens ou marocains dans les eaux de la Mer du Nord ! La conquête française de l’Algérie mettra un terme à ces actions de piraterie.

L’après-Lépante est marqué par l’inaction. Venise ne récupère pas Chypre. Les Ottomans réarment une flotte. Le sultan peut dire avec ironie : “En prenant Chypre, nous vous avons coupé le bras. En détruisant notre flotte, vous nous avez rasé la barbe. Un bras ne repousse jamais ; la barbe repousse toujours”. De fait, la perte de Chypre est un désastre pour l’Europe et l’acharnement des gouvernements turcs successifs à vouloir conserver à tout prix la reconquête de l’île, réalisée pendant l’été 1974, s’inscrit bien dans la logique géopolitique et stratégique qui se profile derrière la boutade du sultan ottoman. Pour la Turquie, c’est une question de prestige de rester à Chypre, même si la non reconnaissance par Ankara de l’État cypriote grec empêche l’État turc de devenir membre à part entière de l’UE. Où le sultan s’est avéré moins pertinent, c’est quand il a évoqué sa nouvelle flotte. Elle était certes aussi nombreuse que celle perdue à Lépante, mais nettement moins bien dotée en canons que ses homologues vénitiennes ou espagnoles. Les forges de l’arsenal de Venise étaient bien plus efficaces que les pauvres ateliers ottomans. Pire, ajoute Hanson, les Ottomans dotent encore, après Lépante, leurs galères de canons pris à l’ennemi. La structure économique de l’empire ottoman, ajoute-t-il, ne permet pas de créer des manufactures capables de produire en masse un armement standardisé et moderne.

Les combats sur mer en Méditerranée après Lépante

Sur le terrain, 10 mois après Lépante, Colonna rencontre la nouvelle flotte turque au Cap Matapan. C’est Ouloudj Ali qui la commande et elle compte 225 galères. Celle de Colonna est composée de 127 galères, 6 galéasses et 24 voiliers. Ouloudj Ali préfère éviter le combat. Il se retire sans perdre un navire. Une vingtaine de jours plus tard, les Espagnols rejoignent Colonna, avec, à leur tête, Don Juan. Les 2 flottes font jonction à Corfou, mais aucun engagement n’a lieu. En 1573, Venise signe une paix séparée avec les Turcs : la sainte Ligue cesse automatiquement d’exister. L’âme de l’unité de la Sainte Ligue, Pie V, était décédé en mai 1572. Le principal événement à signaler dans l’après-Lépante, c’est la reprise de Tunis en octobre 1573 par les Espagnols de Don Juan. Victoire éphémère : Ouloudj Ali reprend définitivement la ville en juillet 1574, avec 70.000 hommes qu’amène son futur successeur, Sinan Pacha. La perte définitive de Tunis scelle la fin du rêve espagnol de contrôler l’Afrique du Nord. L’Espagne se tourne pour de bon vers l’Atlantique, car c’est au-delà de l’Atlantique que réside désormais sa richesse et son empire. L’annexion du Portugal en 1580 accentue encore davantage ce tropisme atlantique. La Turquie abandonne aussi l’idée d’intervenir dans le bassin occidental car elle entre dans une longue guerre contre les Perses qui durera de 1578 à 1590. En juillet 1586, 7 galères algéroises attaquent Lanzarote dans les Canaries et capturent 200 Canariens : c’est la première attaque des Barbaresques d’Algérie dans l’Océan Atlantique.

Il faudra attendre le début du XVIIe siècle pour revoir des combats sporadiques en Méditerranée. À signaler : une bataille au large de la Sardaigne, le 3 octobre 1624, où une flotte italienne détruit un parti algérois. En août 1640, la flotte des Chevaliers de Malte, sous la direction du Comte Ludwig von Hessen, capture 6 grands voiliers barbaresques devant Tunis. Le 28 septembre 1644, 6 galères maltaises capturent au large de Chypre un galéon turc avec, à son bord, l’une des épouses favorites du sultan. Le 4 avril 1655, l’Amiral anglais Blake, avant de se tourner contre l’Espagne, détruit Porto Farina près de Tunis et fait taire les canons du fort à l’aide de ses propres batteries : c’est la première fois qu’une artillerie montée sur vaisseaux parvient à neutraliser une citadelle.

À suivre