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samedi 27 janvier 2024

Le renvoi du préfet Chiappe le 3 février 1934

 

Le renvoi du préfet Jean Chiappe, le 3 février 1934, fut l'erreur de trop de la Gauche au pouvoir qui contribua à mettre le peuple de Paris dans la rue le 6 février.

Un des premiers gestes du nouveau président du Conseil, Edouard Daladier, fut de renvoyer, le 3 février 1934, Jean Chiappe, qui était titulaire du poste depuis sept ans et avait tendance à se considérer comme inamovible.

Le président du Conseil souhaitait le remplacer pour obtenir un vote favorable à son investiture de la part des députés socialistes et ainsi obtenir une plus large majorité... bien nécessaire en période de trouble. Il faut dire que les socialistes de la SFIO et les communistes haïssaient le préfet de Paris très peu enclin à laisser faire les débordements lors de manifestations.

Depuis des semaines les feuilles de gauche se répandaient en insinuations pour semer dans l’opinion l’idée que Chiappe, lui aussi, était compromis dans l’affaire Stavisky. Pas une preuve jusqu’ici n’a pu en être apportée ; pas un témoignage n’a été formulé. A la tribune de la Chambre, Gaston Bergery (Républicain radical et Radical-socialiste) va même jusqu’à brandir un dossier qu’il prétend accablant et décisif, il se garde bien de l’ouvrir, et d’en faire connaître le contenu !

Pour éviter l’apparence d’une décision partisane, le président du Conseil avait proposé la veille à Jean Chiappe, en échange d’un départ volontaire, sa nomination comme résident général du Maroc. Jean Chiappe, ayant refusé en termes peu amènes, était remplacé quelques heures plus tard par le préfet de Seine-et-Oise [Bonnefoy-Sibour]. Le Préfet de la Seine, Renard, avec lequel il était lié d'amitié, donna sa démission par esprit de solidarité.

Le renvoi du préfet Chiappe eut un très mauvais effet auprès de la puissante Union Nationale des Combattants qui se sentit trahie par le Président du Conseil auquel elle venait d’accorder sa confiance en renonçant à la manifestation du 4 février.

Jean Chiappe s’empresse alors de faire publier sa lettre de démission dans la presse. Il y écrit : « La seule idée d’être le successeur du maréchal Lyautey me remplirait de fierté, de confusion et d’angoisse. Mais, dans les circonstances actuelles, je ne peux pas quitter mon poste. Quand certains crient : « Mort à Chiappe ! », Chiappe ne part pas à Rabat. Mon honneur me retient à Paris. »

Cette mesure du 3 février provoque une vive émotion dans Paris. Deux ministres, François Piétri (Ministre des finances des Républicains de gauche) et Jean Fabry (Ministre de la Défense nationale du Centre républicain) démissionnent le 4 février estimant que cette mesure a été prise sans motif sérieux.

Les élus de la Ville, conseillers municipaux et députés, ne peuvent croire qu’il soit trop tard pour persuader le Président du Conseil que les conséquences de son geste peuvent être dramatiques. Ils ont avec lui une entrevue et l’adjurent de rendre d’un mot la paix à Paris. Rien n’y fait !

La tension ne descendra plus jusqu’au 6 février. Le 5, les Croix de Feu font une démonstration devant la place Beauvau où campe Eugène Frot, ministre socialiste de l’Intérieur. Dans la bagarre qui s’en suit, la hampe de leur drapeau est brisée. Des heurts violents se produisent. Un officier de réserve demande avec insistance à un capitaine de la Garde de le laisser passer avec ses camarades. Le capitaine lui répond d’une voix presque implorante : « Je vous en prie, n’insistez pas. Nous avons des ordres impitoyables... »

L’émeute qui suivra le 6 février n’a pas directement été provoquée par Jean Chiappe, mais son éviction brutale assortie du manque d’expérience de son successeur contribua à la rendre dramatique. Rappelons qu'il y eut 14 morts (Dont 6 de l’UNC) et 236 blessés.

http://histoirerevisitee.over-blog.com/2013/11/le-renvoi-du-pr%C3%A9fet-chiappe-le-3-f%C3%A9vrier-1934.html

vendredi 6 juillet 2012

6 février 1934

L'atmosphère est lourde en France en la fin de Vannée 1933. La crise économique s'intensifie, le chômage sévit, le déficit budgétaire s'accroît dangereusement. Depuis dix-huit mois les radicaux sont au pouvoir, mais les cabinets se forment, tombent, se reforment à un rythme rapide. Ils se montrent incapables d'opérer un redressement et Je régime parlementaire est de plus en plus déconsidéré.
Sur ces entrefaites un scandale éclate. Un certain Alexandre Stavisky, français originaire de Russie, a monté une incroyable escroquerie à Bayonne. Avec le nommé Tissier, directeur du Crédit municipal (nom donné au Mont de piété de la ville) il a émis de faux bons de caisse pour un total de plus de 200 millions, qui ont naturellement disparu.
Ce Stavisky est bien connu des milieux politiques. Aidé par sa femme, la jolie Ariette, il reçoit beaucoup, toujours fastueusement. Il a pu se faire à Paris des relations utiles. Depuis longtemps il profite de la complaisance de certains parlementaires pour faire ajourner les procès qu'on lui intente. On relèvera plus tard qu'il a bénéficié d'une vingtaine de remises au Palais de justice.
Stavisky se suicide
Mais le pot-aux-roses de Bayonne est découvert. Cette fois, il est trop tard pour échapper au scandale. Stavisky s'enfuit, sa trace est retrouvée à Chamonix, où il a loué un chalet. Le 9 janvier 1934, on le découvre mort d'une balle dans la tête. S'est-il suicidé ? Sa veuve parle d'un « suicide par persuasion ».
Certains journalistes affirment qu'il s'agit d'un meurtre politique, destiné à empêcher l'escroc de nommer ses complices.
L'affaire fait tache d'huile. Le député-maire de Bayonne, Garât, a été arrêté comme instigateur de l'escroquerie du Crédit municipal : il est inculpé de vol, faux, usage de faux, recel. On apprend que d'autres parlementaires, anciennes relations de Stavisky, ont accepté de celui-ci des chèques.
Le président du conseil Chautemps est très ennuyé : son frère a été l'avocat de Stavisky, son beau-frère, M. Pressard, procureur général de la République au tribunal de la Seine, a été à l'origine des remises successives dont a bénéficié le chevalier d'industrie. L'Echo de Paris publie un dessin de Sennep montrant le « suicidé » dans un magnifique cercueil, avec comme légende : Un meuble signé Pressard-Chautemps est garanti pour longtemps.
D'autres journaux d'opinion, de l'Action française à l'Ami du peuple, ou de même la presse d'information, (Le Matin ou l'Intransigeant) se lancent également dans d'âpres critiques. À l'extrême-gauche, mais pour d'autres motifs, l'Humanité prend le gouvernement à partie.
Chautemps démissionne
À Paris la colère gronde. Les ligues de droite vont entretenir l'agitation. La plus dynamique, la plus agressive, est sans doute celle des camelots du roi qui, depuis longtemps, avec l'Action française, réclament un retour à la monarchie. Les membres des Jeunesses patriotes restent républicains, mais ils veulent des changements : exécutif fort, législatif à pouvoirs limités. L'Union Nationale des Anciens Combattants (U.N.C.) se dit apolitique, ce qui ne l'empêche pas de manifester son profond écœurement devant les scandales politico-financiers de l'heure.
D'autres ligues existent, plus ou moins efficaces. Il faut mettre à part les Croix de feu dont le chef, le colonel de la Rocque, partisan de l'ordre, préconise des réformes sociales, économiques, politiques et non un bouleversement des institutions (son rôle modérateur lui vaudra bien des haines). Face aux « ligues de droite », les communistes vont profiter de la situation pour dénoncer ceux qu'ils appèlent « les fascistes ».
Pendant toutes ces journées de janvier, les manifestations se multiplient dans la rue. Autour du Palais Bourbon des cris éclatent : « À bas la république des voleurs et des assassins ». Le 12, à la Chambre, le député de droite Ybarnégaray se lance dans une vive diatribe contre les complices de Stavisky :
- Qu'une pauvre femme vole du pain, elle sentira la poigne de la loi. Pour Stavisky, loi muette, juges sourds...
Il demande la formation d'une commission d'enquête, mais la majorité refuse de le suivre et la confiance est votée au gouvernement par 372 voix contre 196. Quelques jours plus tard, le député de la Gironde Philippe Henriot, plus violent encore, n'obtient pas plus de succès. A l'extérieur de la Chambre, les manifestations augmentent d'intensité. Tout va changer lorsque deux ministres (celui des Colonies et le Garde des Sceaux) se voient contraints de démissionner et, le 28 janvier, Chautemps lui-même, présenté par la presse de droite comme le protecteur de Stavisky, annonce enfin la démission du cabinet tout entier. Mais le calme ne revient pas dans la rue, où la foule applaudit les manifestants.
Le 30 janvier, Daladier est chargé de former un nouveau gouvernement. Eugène Frot devient ministre de l'Intérieur. Deux députés du centre, Piétri et Fabry, acceptent de faire partie du cabinet. Mais Daladier, pour plaire à gauche, a la mauvaise idée de vouloir éloigner de Paris le préfet de police Jean Chiappe, homme de droite, qui, juge-t-il, n'a pas montré assez de vigueur dans la répression des manifestations.

Chiappe est connu comme un préfet à poigne, mais aussi comme un homme sachant user de diplomatie lorsqu'il s'agit d'éviter des effusions de sang. En compensation de sa démission, Daladier lui offre la Résidence générale au Maroc. Chiappe refuse. Son honneur, dit-il, l'empêche de s'en aller alors que ses adversaires crient « Mort à Chiappe ».
Sa mise à pied ravit la gauche : « Enfin, Paris est délivré de son préfet du coup d'État », proclame Le Populaire. On apprend bientôt qu'Edouard Renard, préfet de la Seine, démissionne par solidarité avec Chiappe. Le 4 février, les deux ministres modérés Piétri et Fabry se retirent à leur tour du cabinet Daladier. Nouvelle plus inattendue, M. Fabre, l'administrateur de la Comédie française, est renvoyé de son poste sous prétexte que la pièce Coriolan, montée par lui, donne lieu à des manifestations contre le gouvernement ! Pour le remplacer, on va chercher... le directeur de la Société générale, ce qui permettra à Henry Bernstein de déclarer :
On a placé Corneille, Racine, et Molière sous la protection du quai des Orfèvres.
Daladier a promis de faire toute la lumière sur le scandale Stavisky, mais la confiance ne règne pas et l'effervescence grandit. Les Camelots du roi, les Jeunesses patriotes, les Anciens Combattants, les Croix de feu ne veulent plus attendre. On décide de passer à l'action le 6 février, jour de l'investiture du cabinet Daladier.
Les mouvements commencent d'ailleurs la veille au soir. Des manifestants marchent vers le ministère de l'Intérieur aux cris de « Vive Chiappe ». Le nouveau préfet de police, Bonnefoy-Sibour, se charge du service d'ordre. Le choc avec les gardiens de la paix se produit aux abords de l'Élysée, mais les colonnes, refoulées, se replient en direction de l'Étoile.
La matinée du 6 février est relativement calme. Dans l'après-midi, au Palais Bourbon, Daladier monte à la tribune, mais le chahut est tel qu'il ne peut se faire entendre. Pendant plusieurs heures, clameurs et injures volent à travers l'hémicycle. On assiste même à des pugilats entre députés. Bonnefoy-Sibour a installé tout autour du Palais Bourbon des rangs serrés de gardes. Les rues environnantes, les quais sont interdits aux voitures et des embouteillages monstres se produisent dans les environs. Deux stations de métro ont été fermées au public. Sur le pont, les badauds reçoivent l'ordre de circuler.
Vers le milieu de l'après-midi, la place de la Concorde est noire de monde. Camelots du roi, ligueurs d'Action française, Jeunesses patriotes y sont au premier rang, avec des groupes de mécontents ou de simples curieux. On crie « Vive Chiappe ! ». « À bas Daladier ! Démission ! » Du côté des Tuileries, on commence à dresser des barricades.
Près du Grand Palais, les Anciens combattants attendent l'ordre de descendre les Champs-Elysées.
Vers 18 heures, ils s'ébranlent, drapeaux en tête, en chantant la Marseillaise, en direction de la Concorde. Mais, sur la place, la bagarre a commencé entre les manifestants et les gardes républicains. Un autobus A.C., arrêté par la foule, a été renversé et brûlé. Un agent cycliste reçoit un coupe de barre de fer et tombe sans connaissance.
Très vite la mêlée devient générale. Un petit peloton de gardes républicains arrivés du pont entre en lice. Les manifestants lancent des pavés, des morceaux de grilles ou de réverbères. Armés de couteaux ou de rasoirs, ils tailladent les jarrets des chevaux.
Sur le pont l'inquiétude règne. L'émeute va-t-elle atteindre la Chambre des députés ? Vers 20 heures, les premiers coups de feu claquent. Le directeur adjoint de la police, M. Marchand, a donné l'ordre de tirer. A-t-il fait d'abord les sommations d'usage ? Au milieu des hurlements rien ne pouvait être entendu. En tout cas, les premiers manifestants tombent. La lutte s'intensifie. Le président des Anciens combattants est blessé à la tête.
La situation se détériore rapidement. De nouvelles salves de police éclatent. Cette fois c'est la panique, la foule reflue du côté de la Madeleine. Les blessés, déjà nombreux, sont transportés dans les restaurants de la rue Royale ou dans les hôpitaux les plus proches. Une femme de chambre de l'hôtel Grillon, qui regardait par la fenêtre, est tuée d'une balle perdue. Au ministère de la Marine, des forcenés mettent le feu à des liasses de dossiers et des lueurs rouges illuminent la place.
Au Palais Bourbon, la séance continue dans le même brouhaha fantastique. Mais brusquement les députés apprennent que la troupe a tiré. On demande à Daladier si c'est lui qui a donné l'ordre.
-    Le gouvernement aura la responsabilité du sang versé, crie Franklin-Bouillon, alors à la tribune.
Georges Scapini, député, aveugle de guerre, renchérit :
-    C'est là un gouvernement d'assassins !... Allez-vous en avant que le pays ne vous chasse comme vous le méritez !
Le vacarme redouble. Protestations du côté du gouvernement, applaudissements de la droite. À l'extrême-gauche les communistes scandent, sur l'air des lampions, les trois syllabes « Les Soviets ! Les Soviets ! ».
Peu à peu, cependant, les rangs de travées s'éclaircissent. Parmi les députés qui se jugent compromis, beaucoup se sont éclipsés, par une porte donnant sur la place de Bourgogne.  Avant que la séance ne soit levée, le gouvernement pose pourtant (pour la troisième fois) la question de confiance. Le renvoi est ordonné par 343 voix contre 237.
On apprend maintenant que la Concorde, point névralgique, n'est pas le seul lieu des combats. D'autres bagarres se déroulent du côté de l'Hôtel de ville et sur les grands boulevards, où les communistes élèvent des barricades, renversant des voitures, arrachant les grilles. Ils organisent l'émeute en brandissant des drapeaux rouges.
Par ordre de la Rocque qui tient bien en main ses adhérents, les Croix de feu ont été divisés en plusieurs groupes. Le principal s'est réuni le long de la rue de Bourgogne. Par la rue Saint-Dominique, il a gagné l'esplanade et le quai d'Orsay, d'où il a pu atteindre les environs du Palais Bourbon. Le barrage a été forcé et quelques horions ont été échangés avec les gardiens. Échauffourées sans gravité, avec juste quelques égratignures. La Rocque expliquera plus tard son point de vue : « Il devait être question de purifier la République, il eut été coupable d'en tenter le renversement. Tant mieux si notre attitude s'est opposée aux contagions de la folie ».
La folie est-elle terminée ? Un triste bilan sera fait. On comptera une vingtaine de morts et plus de douze cents blessés. Daladier ne connaît pas encore ces chiffres (minimisés, au début tout au moins, par la préfecture de Police), mais il comprend qu'il ne peut se maintenir au pouvoir. Le 7 février, au début de l'après-midi, il va à l'Elysée présenter la démission du gouvernement à M. Albert Lebrun. Le président de la République se trouve maintenant face à une décision difficile. Quel homme au-dessus des partis se montrera capable de refaire l'union nationale ?
Un nom est vite avancé, celui de Gaston Doumergue. Agé de soixante-dix ans, l'ancien président de la République a gagné par sa bonhomie, son désintéressement, son sens politique, les suffrages des radicaux comme ceux des modérés.
Il jouit d'une grande popularité dans le pays. Mais acceptera-t-il la fonction difficile qu'on lui offre?
Le 7 février « Gastounet » (ainsi que l'appellent affectueusement les Français) s'apprête à partir pour un voyage familial en Egypte. Lorsqu'il arrive en sa résidence de Tournefeuille un téléphone de Laval, chargé par le président de la République de lui demander d'accourir, il hésite pendant quelques heures. De nouveaux appels, de plus en plus pressants, lui parviennent des présidents des deux assemblées. S'il ne se décide pas à venir former un gouvernement à Paris, lui dit-on, c'est la révolution.
L'annonce de l'acceptation de Doumergue ramène aussitôt le calme dans la capitale. Arrivé le 8 février, « Gastounet » peut présenter le lendemain soir à M. Lebrun la liste des ministres qu'il a choisis. Elle va de Pétain, de Tardieu et de Barthou, à Herriot, à Sarraut et à Marquet. Mais les socialistes ont refusé leur concours et les communistes n'ont évidemment pas été sollicités. Dans un message aux Français, le nouveau président du Conseil annonce qu'il a constitué un « gouvernement de trêve, d'apaisement et justice ».
L'heure de la trêve a-t-elle vraiment sonné? Bien des heurts vont encore se produire. Le 12 février, une grève générale est proclamée. Une manifestation socialo-communiste s'ébranle à travers Paris, au chant de l'Internationale. Il y aura encore ce jour-là, des morts et des blessés. L'inquiétude redoublera lorsque le public apprendra quelques jours plus tard, l'assassinat du conseiller Prince, mort mystérieuse d'un magistrat qui en savait sans doute trop long sur le scandale Stavisky (1). En politique, une page n'est jamais définitivement tournée...
Bernard Boringe Historia février 1984
(1). : Voir Historia, n°146 et 147, Un escroc fait vaciller la IIIe République par Jacques Robichon ; n°307, Le scandale Stavisky, par Maurice Garçon, de l'Académie française ; n°326, L'affaire Stavisky, par J. Mayran.
(2). : Voir Historia, n°372, Le conseiller Prince s'est-il suicidé ? par Alain Decaux, de l'Académie française.

mercredi 2 juillet 2008

Quand Stavisky se servait de la République radicale

Sous la Ve République finissante, un scandale chasse l'autre, de l'Elysée aux associations humanitaires. On a peine aujourd'hui à comprendre l'énorme vague d'indignation populaire qui s'empara des Français à la fin de 1933 lorsque furent connues les protections dont jouissait un escroc mondain nommé Stavisky. Les historiens contemporain s'indignent plus de la réprobation populaire d'alors que de la décomposition de la classe politique au pouvoir, attestée par cette affaire à la fois sordide et dramatique. On y trouve tous les ingrédients des scandales précédents, et des éléments dignes des faits les plus récents.

L'affaire Stavisky n'a pas surgi comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Elle avait été précédée de deux autres scandales qui marquèrent les annales, ceux de Marthe Hanau ("la banquière") et d'Albert Oustric, éclatés respectivement en 1928 et 1930, Deux fois de suite, de nombreux épargnants furent ruinés, victimes de manipulations médiatiques (La Gazette du Franc de Mme Hanau), et de la complicité de hauts fonctionnaires avec des escrocs. La banque d'Oustric n'aurait jamais dû, par exemple, pouvoir fonctionner, ne remplissant pas les conditions requises. Marthe Hanau, à l'automne 1930, fut condamnée au minimum, deux ans de prison, mais elle commit l'erreur de faire appel. Or, elle fut rejugée en juillet 1934, en plein dans les séquelles de l'affaire Stavisky, et la justice lui infligea cette fois trois ans. Elle se suicida à la prison de Fresnes par le poison, bizarrement alors qu'elle allait être libérée, en juillet 1937. Albert Oustric, lui, écopa d'une année de détention début 1933 pour l'aspect financier de ses agissements, et fut acquitté en cour d'assises en mai de la même année pour corruption de fonctionnaires, Une conclusion judiciaire qui troubla l'opinion, tant les faits étaient avérés. Jamais deux sans trois, voici que fin 1933 l'affairiste Stavisky défraie la chronique.

De l'escroquerie à la crise politique
D'emblée, on est frappé que ces dernières années, des films aient pu être diffusés avec un battage médiatique maximal, à la gloire aussi bien de la "banquière" que de Stavisky, présentés comme fort sympathiques et plutôt victimes. L'exposé des faits ne procure pas du tout cette impression. Alexandre "Sacha" Stavisky, né dans une famille juive ukrainienne naturalisée française en 1900, est connu depuis sa condamnation en 1912, pour avoir loué le théâtre parisien Marigny, et avoir offert ensuite des places, moyennant cautions, pour des postes d'administrateurs, de techniciens, et même d'ouvreuses. Il dépensa l'argent, et les gogos se retrouvèrent débarrassés de leurs illusions. En 1933, il a 47 ans, et mène un train de vie fastueux avec sa femme Arlette, ex-mannequin de chez Chanel. D'abord spécialisé dans l'exploitation de la naïveté féminine, il noue des relations intéressantes au cours de nuits parisiennes, et dans les cercles de jeux. Il passe aux chèques maquillés, et plume des agents de change pour des millions, Arrêté en 1926, il devient le roi du report de procès, dix-neuf en tout, un record. La justice multiplie les faveurs et les erreurs à son bénéfice. Pourquoi ?
Là commence l'affaire. "Monsieur Alexandre" a pris dans l'entourage d'un ex-ministre radical de la Justice des avocats qu'il paye grassement. Il crée des sociétés où il offre des postes d'administrateurs très bien rétribués à tel ancien préfet de police ou inspecteur des Finances. Surtout, il jouit de la sympathie active de Camille Chautemps, un radical plusieurs fois président du Conseil des ministres, et qui le sera précisément fin 1933. Chautemps, qui n'est pas rien dans la franc-maçonnerie, a un frère avocat, qui a défendu Stavisky pour l'un de ses méfaits, et un beau-frère procureur de la République, Pressard, à l'origine de plusieurs "reports" et remises en faveur de l'escroc. Par ailleurs, certains policiers de haut rang et de sympathies radicales étouffent les fiches de renseignements et détournent les dossiers concernant Monsieur Alexandre. Et un important magistrat, Albert Prince, chef de la section financière du Parquet de la Seine, intervient aux moments critiques pour écarter les foudres de la loi de la tête de Stavisky.
Dans ce contexte sortent au printemps 1933 des articles d'organes nationaux sur "Sacha", « ce financier véreux escorté de politiciens affamés et de policiers sans vergogne payés sur la caisse des escroqueries ». A l'été, les attaques deviennent très précises : il est question de crédits municipaux, les monts de piété qui prêtent de l'argent aux personnes en difficultés sur des objets confiés en gages. Stavisky a monté une combine diabolique. Il s'est fait remettre des millions pour de fausses émeraudes par le Crédit municipal d'Orléans. Et il a lancé des bons de caisse sur la valeur des objets en dépôts, bons remis à des banques et des compagnies d'assurances, pour une valeur décuplée. Une inspection menace de tout faire s'écrouler. Tout s'arrange à coups de millions, issus de la même magouille, cette fois sur le Crédit municipal de Bayonne, dont le député-maire radical, Joseph Garat, ne jure que par l'escroc, Banques et assurances s'arrachent les bons de caisse illusoires, car le ministre radical du Travail, Dalimier, a envoyé aux instituts financiers une lettre officielle recommandant ce placement. Parallèlement, des journaux à la solde de Stavisky les encensent.
Mais Le Journal de la Bourse, à l'été, met en cause le système, et une carambouille sur des fonds hongrois, montée par Monsieur Alexandre, par sa trop grande grossièreté, contraint le ministère des Finances à en refuser l'homologation. Malgré des blocages officiels nombreux, une inspection à Bayonne finit par aboutir le 21 décembre 1933. Il y a pour 180 millions de faux bons, et pas un franc en caisse, Le 23, un complice de Stavisky est arrêté, et passe aux aveux. La nuit même, l'escroc prend la fuite. L'enquête policière est freinée par des "ripoux". Enfin, le 29 décembre, toute la presse titre sur « l'affaire Stavisky ».

Des morts providentielles
Alors, la tempête se déchaine. Début janvier, le député Garat est arrêté. Stavisky est repéré dans un chalet de Chamonix et, au moment où il va être arrêté, le 8 janvier 1934, il se suicide. Telle est la version des autorités. Le doute plane toujours. En tout cas, il ne peut plus parler. Deux directeurs de journaux sont emprisonnés pour complicité avec lui, et le ministre radical Dalimier, maintenant chargé des Colonies, doit démissionner. Des manifestations quotidiennes d'étudiants, puis d'épargnants et d'anciens combattants, ont lieu à Paris, pour dénoncer la pourriture du système. Le député de droite nationale Ybarnegaray interpelle à la Chambre, Chautemps, chef du gouvernement, le 12 janvier: « Qu'une pauvre femme vole un pain, elle sentira la poigne de la loi. Pour Stavisky, loi muette, juges sourds.» Tout est dit. Les Français de l'époque ne peuvent l'admettre. La morale qui s'impose à eux n'admet pas les compromissions de politiques, de magistrats, de certains policiers, avec un escroc. Le ministre de la Justice Raynaldy, accusé par le député de la Gironde Philippe Henriot, doit démissionner. Tout le cabinet Chautemps suit. Le ministère Daladier le remplace le 31 janvier. Il opère des changements dans la haute administration, qui frappe surtout ceux qui ont dénoncé les compromissions, tout en sauvant la mise aux amis de Stavisky, comme pour Pressard, le beau-frère de Chautemps, recasé à la Cour de cassation, Des "remerciés", dont le préfet de police Chiappe, refusent les postes de consolation offerts, et comme le radical Daladier refuse la nomination d'une commission d'enquête sur le réseau Stavisky, Fabri et Pietri, les deux seuls ministres de droite, ainsi qu'un indépendant, Doussain, démissionnent aussitôt. Là-dessus, ce sont les manifestations de protestation populaire du 6 février, et le massacre de patriotes qui s'en suit. Communistes, socialistes et radicaux, crient au "coup d'Etat", ce qui est dénué de tout fondement. Une crise politique majeure survient. L'affaire semble finie.
Pourtant, le 20 février 1934, elle rebondit. Le conseiller Prince, qui a joué un rôle trouble en faveur de Monsieur Alexandre, aurait beaucoup à dire. Il ne parlera pas, "suicidé" lui aussi, sur la voie ferrée à la Combe-aux-Fées près de Dijon. L'inspecteur principal Bonny, qui enquêtait alors, déclarera en décembre 1944, juste avant son exécution pour collaboration (il n'avait plus rien à perdre) que le magistrat Prince en savait trop et qu'il a été assassiné. Bien d'autres épisodes se greffent autour de la liquidation du réseau Stavisky. On retiendra de l'affaire les constantes du genre : comme pour celle du Panama, les principaux protagonistes meurent opportunément, quand ils risquent de mettre en cause des politiciens corrompus. On reverra d'autres "suicides" sous la Ve (ainsi dans le dossier de la Tour BP à la Défense). Les politiciens compromis, à l'instar de Daniel Wilson, le trafiquant de décorations gendre du président Wilson, s'en sortent toujours : ils se font réélire sans problème, leur carrière continue (cas de Chautemps, par exemple). L'affaire Stavisky marque néanmoins un tournant : ce sera la dernière fois où de braves gens indignés clameront leur indignation dans la rue. Le 6 février 1934, ils l'ont payé par plus de vingt tués par balles, et de 1.400 blessés.
Alexandre Martin, National Hebdo du 28 août au 3 septembre 2003.