Importée par les émigrés irlandais en Amérique, puis revenue en Europe sous une forme dénaturée, cette célébration n’a rien de démoniaque. Elle fut, pour les peuples celtiques, le moment sacré où s’achevait l’année ancienne et où s’ouvrait la nouvelle, lorsque, dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, le monde des vivants et celui des morts se rejoignaient un instant dans le même souffle cosmique de mort et de renaissance.
La Samain est ainsi une fête du passage :
temporelle, car elle ouvre un nouveau cycle annuel ;
saisonnière, car elle célèbre le retour de la nuit et le repos de la nature ;
mystique, enfin, car elle révèle l’unité profonde des mondes visibles et invisibles.
Loin d’être une survivance folklorique, la Samain demeure une clé de la vision européenne du monde : un moment pour honorer la mort, afin de mieux célébrer la vie.
La fête du passage
Parmi les grandes fêtes du monde celte – Imbolc, Beltaine, Lugnasad et Samain -, la Samain occupe une place singulière. Elle n’appartient ni à l’année qui s’achève, ni à celle qui commence : elle se tient « hors du temps ». Célébrée dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, elle marque le passage de la saison claire à la saison sombre, la fin du cycle pastoral et guerrier, l’entrée dans la période d’intériorité et de gestation.
Les Celtes voyaient en cette date un moment de dissolution et de renouveau. Le feu du foyer s’éteignait, avant d’être rallumé à partir de celui des druides : image de la mort nécessaire avant toute renaissance. Comme le rappelle Alain de Benoist, « la Samain n’est pas une fête de la mort, mais une célébration du recommencement ».
Les fruits de la Samain : pommes et noix
À la Samain, la terre offre ses derniers fruits : pommes, noix, noisettes et châtaignes. Ils sont à la fois provisions pour l’hiver et offrandes aux ancêtres, signes d’abondance avant le repos de la nature.
La pomme, fruit de l’immortalité dans les traditions celtiques, symbolise l’Autre Monde et la renaissance. Jetée sur l’eau ou partagée au feu, elle relie les vivants aux disparus. Les fruits à coque, eux, évoquent la sagesse cachée sous la coque : la vie contenue dans le germe, prête à renaître au printemps.
Le temps suspendu, entre deux mondes
À la Samain, selon la tradition, le voile entre les vivants et les morts s’amincit. Les trépassés reviennent visiter leurs descendants, tandis que les esprits errants et les créatures fantastiques se manifestent. Dans cette nuit de l’entre-deux, le monde visible et l’Autre Monde communiquent, et les frontières habituelles s’effacent.
Quoique un peu redoutée, cette présence des morts est honorée. Les ancêtres ne sont pas des spectres : ils demeurent dans la mémoire, dans le sang, dans la continuité de la lignée. La mort, ici, ne marque pas la rupture, mais le lien. Les anciens savaient que « le mort craint l’oubli de ses descendants » ; aussi veillait-on à lui rendre hommage pour que le pont demeure entre les générations.
Cette conception de la continuité est au cœur de l’esprit européen. Elle s’oppose radicalement à l’oubli moderne, qui isole l’individu de sa filiation. Célébrer la Samain, c’est donc résister à l’amnésie et renouer le fil rompu de la transmission.
Les grands feux
Dans la tradition celtique, à l’approche du changement d’année, le bois est rassemblé pour une grande fête communautaire. Sur les hauteurs, on allume alors de vastes brasiers, destinés à chasser les ténèbres et les êtres qui les peuplent. Ces feux de colline sont à la fois un rite de purification et un appel à la lumière : ils symbolisent la renaissance du monde au cœur même de la nuit. Autour d’eux, la communauté se rassemble, partage la chaleur, les chants et la mémoire, affirmant, face à la mort de la nature, la vitalité du feu humain.
L’exemple de la citrouille
Les légendes irlandaises évoquent ces nuits où les esprits traversent les mondes. La plus célèbre est celle de Jack à la lanterne (Jack-o’-Lantern) : un cordonnier rusé ayant trompé le Diable et condamné à errer entre les mondes, portant pour seule lumière une braise enfermée dans un navet creusé. Devenu plus tard citrouille sculptée, ce symbole orne les maisons pour désorienter l’âme errante et tenir à distance les esprits égarés.
Derrière la caricature commerciale d’Halloween se cache ainsi une intuition sacrée : celle d’un monde poreux, où le visible et l’invisible se frôlent dans la nuit du passage, rappelant à l’homme qu’il participe à un ordre plus vaste que lui, fait de cycles, de morts et de renaissances.
Honorer les ancêtres : le rite domestique
La Samain n’est pas seulement une cérémonie publique, c’est aussi et surtout une fête du foyer et de la lignée. On emmène les enfants sur les tombes familiales : on y dépose des fleurs, on allume une flamme. Dans les foyers on dresse un « autel des ancêtres », ce geste simple permet de rendre visible la continuité de la lignée : les enfants reçoivent parfois leur premier arbre généalogique, ou un autre symbole de passage.
C’est une date idéale pour procéder au premier rite de passage avec ses enfants qui ont passé leur septième année. Le père emmènera son fils ou sa fille, qui aura atteint cet « âge de raison », pour une sortie en forêt ou dans la campagne environnante du foyer. Une balade adaptée à l’enfant qui pourra se terminer par un bivouac, une première nuit dehors pour l’enfant auprès du feu avec son père. Durant la pérégrination, le père aura pris soin d’évoquer les ancêtres de la famille, les grands-parents et arrière-grands-parents, la mémoire des disparus, les origines géographiques des deux branches de la famille. Au réveil, avant le retour à la maison, l’enfant recevra donc son premier arbre généalogique (une version simplifiée et décorée à deux ou trois générations) et son premier couteau.
La Toussaint, héritière de la Samain
La chrétienté, loin de faire table rase, a intégré une part de cet héritage. Au VIIᵉ siècle, la fête de la Toussaint était célébrée le dimanche suivant celui de la Pentecôte, avant d’être déplacée au 1er novembre par le pape. Ce choix n’est pas anodin : il reprend la date et le symbolisme de la Samain. La fête des morts du 2 novembre, instituée plus tard, parachève cette adaptation.
Ainsi, sous le vernis chrétien, persiste un fond païen ancien : l’honneur rendu aux morts, la mémoire des lignées et la confiance dans la renaissance du monde. La flamme du souvenir, passée des druides aux cierges des autels, continue d’éclairer depuis la nuit des temps.
Mourir et renaitre
La Samain n’est pas un folklore à reconstituer : c’est une pédagogie du cycle, une manière d’habiter le monde en conscience. Dans chaque flamme allumée, dans chaque nom d’aïeul prononcé, se rejoue l’alliance du visible et de l’invisible.
Fêter la Samain, c’est honorer le passé pour mieux fonder l’avenir. C’est apprendre à mourir un peu pour renaître chaque année. Et dans cette fidélité à la Terre et aux morts, l’homme européen retrouve la sagesse des saisons, qui sait que toute obscurité prépare une aurore.
Dix ans après sa mise au jour, le trésor archéologique découvert à Lavau (Aube) en 2014-2015 est présenté pour la première fois au public à partir du samedi 24 janvier, au Musée d’art moderne de Troyes, jusqu’au 21 juin. L’ensemble réunit 80 objets datés d’environ 450 avant J.-C., considérés comme l’une des découvertes majeures en France des cinquante dernières années.
Les fouilles menées par l’Inrap ont révélé, dans une zone aujourd’hui commerciale, un complexe funéraire comprenant un vaste enclos, un portique monumental et une tombe accessible par rampe, le tout sous un tumulus de plus de huit mètres. Une chambre funéraire de 14 m² abritait un squelette paré d’un torque et de bracelets en or, étendu sur un char à deux roues et entouré de vaisselle liée aux banquets.
Parmi les pièces majeures figure un grand chaudron en bronze, restauré après environ 700 heures de travail, doté d’anses décorées de têtes de félins et de figures représentant le dieu-fleuve Acheloos. L’archéologue Bastien Dubuis, responsable du chantier, raconte : « Au moment de la fouille, on ne s’attendait pas du tout à cette découverte » et se souvient avoir vu « le visage malicieux d’Acheloos » apparaître lors de la fouille.
Les analyses indiquent que ce récipient d’environ un mètre de diamètre pouvait contenir 200 à 300 litres de vin, dont des traces ont été retrouvées : un vin rouge importé et aromatisé “à la mode méditerranéenne”. D’autres objets, comme un œnochoé attique grec enrichi d’ajouts celtes en or et argent, illustrent des échanges culturels et commerciaux au carrefour de routes de la petite Seine. L’archéologue Émilie Millet évoque un « artisanat de cour » d’une « haute technicité ».
La dépouille du prince n’est pas exposée, pour des raisons de conservation et surtout d’« éthique », souligne l’anthropologue Valérie Delattre : « Les objets suffisent à eux-mêmes ». Dix ans d’études ont toutefois permis de dresser un portrait : un homme d’environ 1,70 m, mort dans la trentaine, aux cheveux châtains et raides et à la peau mate, avec une dentition décrite comme quasi parfaite, signe d’un cadre privilégié. Au vu du monument et de la richesse du mobilier, Bastien Dubuis interroge enfin l’appellation : « Est-ce qu’on ne serait finalement pas en présence d’un roi ? »
La banshee est connue par différents noms, selon les langues et les époques. La désignation actuelle la plus commune est le terme anglais banshee (attesté en 1771) qui dérive du gaélique irlandais par emprunt phonétique. C’est une créature féminine surnaturelle de la mythologie celtique irlandaise, considérée comme une magicienne ou une messagère de l’Autre monde (sidh). Elle est comparable à d’autres créatures mythologiques d’Europe (mythologie galloise ou nordique).
En gaélique d’Irlande, le terme est bean sidhe (ou bean sí, anciennement ben síd), en gaélique d’Écosse bean sith, signifiant littéralement « femme du sidh » Le sidh (ou sí, síd, sith, sidhe) désignait l’Autre Monde dans la mythologie celtique du peuple Gaël, puis ce terme prit ultérieurement le sens de « colline, tertre, monticule » (donnant accès au royaume des dieux ou de la mort), puis le sidhe/sith (confondu avec Aos sidhe) puis finalement le sens de « peuple des collines » ou de « fée » (anglais fairy).
Une Banshee est une fée ou une revenante liée à un clan ou une famille. Son devoir est d’annoncer la mort prochaine d’un individu ou d’un proche de cette même famille. Les cris que pousse cette créature annonceraient, pour celui qui les perçoit, la mort prochaine d’un proche. Mélange de sanglots puérils, de hurlements de loups, ainsi que de plaintes semblables à celles que produisent les mères lors d’un accouchement, ses cris seraient si déchirants qu’ils transperceraient toutes les âmes humaines à proximité, glaceraient dans les veines le sang humain et blanchiraient les cheveux de quiconque les entend. Leur puissance est telle qu’ils peuvent couvrir le crissement du plus violent des vents.
Les Banshee seraient également la descendance de la déesse celtique de la guerre, Morrigan, une des formes de la déesse Brigit (déesse majeure de la guerre, de la magie et des arts). Morrigan est liée à la mort et annonce le trépas en se présentant sous la forme d’une corneille au bec ensanglanté, d’une louve ou d’un corbeau. Elle est le plus souvent décrite comme une jeune femme à la beauté irréelle et époustouflante mais est parfois représentée comme une repoussante vieille femme.
Par extension, la Dame Blanche, annonciatrice d’une mort imminente, est la transposition continentale du mythe Irlandais de la Banshee.
Une Banshee peut apparaître sous l’une des formes suivantes:
Une belle femme vêtue d’un linceul
Une femme pâle vêtue d’une robe blanche avec de longs cheveux roux
Une femme avec une longue robe argentée et des cheveux argentés
Une femme sans tête portant un bol de sang qui est nu depuis la taille
Une vieille femme aux yeux rouges effrayants, une robe verte et de longs cheveux blancs
Une vieille femme avec un voile couvrant son visage, vêtue de noir avec de longs cheveux gris
Illustrations : DR [cc] Breizh-info.com, 2023, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine
Le mobilier funéraire d’une des plus importantes tombes celtiques découverte à ce jour en France, fait l’objet d’analyses dans les laboratoires du C2RMF à Paris.
Un prodigieux chaudron de bronze de 200 litres, un torque et des bracelets en or, des éléments de ceinture précieux, des vaisselles de banquet, un couteau et son fourreau, les restes d’un char à deux roues… L’extraordinaire mobilier funéraire de Lavau (Aube), un tombeau celte du milieu du Ve siècle avant notre ère exhumé en mars 2015, est actuellement en cours d’étude dans les sous-sols du Louvre, à Paris, au laboratoire de recherche et d’analyses C2RMF* dédié aux 1220 musées de France.
Ce trésor est issu des fouilles menées par l’Institut national de recherche archéologique préventive (Inrap). Ces ornements raffinés appartenaient à un jeune aristocrate dont le corps reposait depuis plus de 2500 ans au cœur d’un tumulus de 40 m de diamètre. Sans doute un représentant de cette élite princière apparue en Europe à la fin de l’âge du bronze, après l’introduction de la métallurgie du fer (VIIIe siècle av. J.C).
Sur le chaudron mis au jour à Lavau (Aube), une anse est décorée d’une tête du dieu grec Achéloos.
Une «tombe princière» celte, datant du Ve siècle avant Jésus-Christ, est en cours de fouille par les équipes de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) à Lavau dans l’Aube. Les archéologues ont découvert mercredi une chambre funéraire intacte, de 14m² , contenant une pièce de bronze monumentale et finement ornée parmi un riche mobilier d’origine grec ou italique.
Cette sépulture rivalise par sa magnificence avec celle de Vix (Côte-d’Or), où une « tombe à char » datant du VIe siècle avait été découverte en 1953. Toutes deux témoignent de la culture funéraire et de la hiérarchie sociale de la civilisation celtique dite du Hallstatt. Un site celte avait déjà été découvert à Buchères, et fouillé depuis 2005 par l’INRAP sur l’emprise du parc logistique aménagé par le Conseil Général. Cet espace de 260 hectares est occupé par l’Homme depuis le Néolithique. En 2013, de nombreuses tombes gauloises encore intactes (avec épées) ont été mises au jour et de nombreuses pièces d’armements et des bijoux y ont été découverts. L’Est-Eclair
20/06/2017 – 06h15 Troyes (Breizh-Info.com) – Alexis de Favitski a réalisé un reportage, disponible actuellement à la demande sur la chaîne Arte, à propos de la tombe du « prince de Lavau », une tombe celte découverte en 2014 dans la banlieue de Troyes.
Un fabuleux voyage en quête de l’ancienne et mystérieuse civilisation celtique, qui part de la découverte, en 2014 dans la banlieue de Troyes, de la tombe du “prince de Lavau”. Qui était ce dignitaire pour mériter une sépulture aussi fastueuse ? Comment des pièces venant d’aussi loin ont-elles pu arriver en Champagne ?
Le “prince de Lavau” a été découvert fin 2014 dans une petite commune champenoise de la banlieue de Troyes, gisant sous un tumulus. Son squelette était paré de riches bijoux et entouré d’objets luxueux, notamment de magnifiques pièces de vaisselle grecques et étrusques. Cette découverte, l’une des plus importantes de l’archéologie européenne ces dernières années, soulève beaucoup de questions : qui était ce dignitaire pour mériter une sépulture aussi fastueuse ? Comment des pièces venant d’aussi loin ont-elles pu arriver en Champagne ? Que signifie la mise en scène de la tombe ? Les analyses indiquent que le prince de Lavau était un Celte du Ve siècle av. J.-C. Or, la civilisation celte de l’âge de fer n’ayant laissé aucune trace écrite, elle garde une grande part de son mystère. Grâce notamment à deux autres tombeaux princiers précédemment mis au jour, l’enquête révèle son organisation géopolitique, au cœur d’un réseau fluvial et routier favorisant le commerce. De fait, les objets retrouvés dans les tombes, qu’il s’agisse de bijoux en ambre de la Baltique ou de coraux de la Méditerranée, révèlent l’étendue des échanges européens pratiqués par les Celtes. “Un monde déjà globalisé”, commentent les archéologues.
Drones et dessins
Pour explorer le monde mystérieux de ce fascinant peuple et de son prince défunt, le documentaire d’Alexis de Favitski alterne les interviews d’archéologues, des reconstitutions criantes de réalisme et d’époustouflantes prises de vue des paysages, captées grâce aux nouvelles caméras embarquées sur drones. L’utilisation judicieuse du dessin complète cette pédagogie très visuelle. Un palpitant voyage dans le temps de l’Europe celte.
Jean-Louis Brunaux vient de sortir un livre particulièrement intéressant et pédagogique intitulé « Les Gaulois : vérités et légendes », aux éditions Perrin.
M. Brunaux est directeur de recherche au CNRS, archéologue, spécialiste des Gaulois. Il a effectué de nombreuses fouilles en France et en Italie et rédigé de nombreux ouvrages sur les Gaulois (Nos ancêtres les Gaulois, Les druides des sages chez les barbares, les Religions gauloise, Alésia, Vercingétorix, etc.)
Les Gaulois, vérités et légende, est une forme de synthèse, sur la civilisation gauloise. Une synthèse construite à partir de questions que l’on se pose encore aujourd’hui.
Les fouilles archéologiques menées depuis une trentaine d’années ont mis au jour villages et fermes fortifiées, tombes et sanctuaires. Leur étude a révolutionné l’histoire des Gaulois, brisant moult légendes et établissant des vérités incontestables. Mais qui étaient-ils justement, ces Gaulois… ou ces Celtes ? Des géants blonds et moustachus qui combattaient nus ? Habitaient-ils des huttes rondes ? Craignaient-ils que le ciel ne leur tombe sur la tête ? La Gaule est-elle une invention du Romain César ? Les druides étaient-ils de simples prêtres ? Le site d’Alésia se situe-t-il en Bourgogne ? Les Gauloises jouaient-elles un rôle important ?
Nous avons interrogé Jean-Louis Brunaux sur son ouvrage :
Breizh-info.com : Quelles sont les « légendes » à propos des Gaulois sur lesquelles vous avez souhaité revenir dans votre ouvrage ?
Je reviens sur une trentaine de légendes ou de contre-vérités courantes à propos des Gaulois: leurs maisons rondes, la forêt omniprésente, le Gaulois chevelu et hirsute, la mauvaise qualité de leurs épées, leur pratique du sacrifice humain. Toutes choses qui sont fausses et pour lesquelles je rétablis la vérité historique.
Breizh-info.com : Vous dites que « l’affirmation selon laquelle les gaulois sont les ancêtres des français ne va pas de soi » . Pour quelles raisons ?
Les Gaulois sont les ancêtres des Français depuis peu (la Révolution française). Auparavant, la noblesse et le clergé considéraient que les Francs étaient la fondateurs de la France, parce que les nobles s’estimient les descendants directs des francs qui avaient conquis la Gaule (d’où leurs privilèges au détriment du peuple), parce que Clovis et le premier souverain à avoir été baptisé. Le tiers état a don estimé que ses vrais ancêtres étaient les Gaulois, antérieurs aux Francs. Cependant, les Gaulois sont des ancêtres des Français parmi d’autres. Les hommes du Néolithique et ceux de l’âge du Bronze sont tout autant nos aïeux mais nous les connaissons moins bien. Alors qu’on peut se représenter les Gaulois, on connaît même certains d’entre eux: Vercingétorix, Diviciac, Corréos, Commios, etc.
Breizh-info.com : Pourquoi avoir choisi ce style interrogatif, à chaque chapitre ?
Le style interrogatif est une des contraintes de la collection, de même que les exergues sous forme de citations.
Breizh-info.com : Qu’est ce qui explique selon vous que des légendes (beaucoup plus que des vérités) aient traversé les âges à propos des Gaulois ?
Les légendes sur les Gaulois ont été plus nombreuses que les vérités, parce qu’avant les résultats obtenus par l’archéologie, les connaissances sur ces hommes étaient très faibles (elles venaient des auteurs latins et grecs). Beaucoup de ces textes antiques ont été mal compris et déformés (c’est le cas pour la maison ronde, la religion entre autres). Mais il existe d’autres raisons: l’intérêt tardif pour les Gaulois, pour les raisons que j’ai expliquées précédemment; la captation des Gaulois par les historien nationalistes qui ont instrumentalisé éhontément “nos ancêtres”.
Breizh-info.com : Auriez vous des bons films à conseiller sur cette époque ? Qu’est-ce qui explique une certaine pauvreté cinématographique sur les gaulois ? (N’évoquons pas ici le navet Vercingétorix avec C. Lambert…)
Les mêmes raisons expliquent que la filmographie sur les Gaulois est très pauvre. Les cinéastes ont beaucoup de mal à trouver la documentation nécessaire. Et l’imaginaire concernant les Gaulois est totalement occupé par Astérix. Je ne peux que vous conseiller un film, très bon, celui de Samuel Tilman Le dernier Gaulois, diffusé il y deux ans sur France 2 (docu-fiction) et qui existe en DVD.
Propos recueillis par Yann Vallerie
Crédit photo : DR [cc] Breizh-info.com, 2018, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine
Dans un ouvrage colossal intitulé La Tradition celtiqueet publié chez Yoran Embanner, Yvan Guehennec est parvenu à synthétiser l’ensemble de ses recherches pour réaliser une approche globale de la culture, de l’esprit et de l’histoire des peuples celtes brittoniques de l’antiquité. Un livre aussi complet qu’érudit pour comprendre un héritage celtique qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Un livre préfacé par Philippe Jouët, historien et docteur de l’école pratique des Hautes-Études.
Professeur d’histoire, diplômé d’études bretonnes et celtiques, Yvan Guehennec est spécialiste de l’antiquité celtique et particulièrement des peuples brittoniques. Nous l’avons interviewé sur le livre.
Breizh-info.com : Pouvez vous vous présenter à nos lecteurs ?
Yvan Guehennec : Da gentañ penn e trugaran Breizh-Info d’he bout daet tremazon. J’ai fait toute ma carrière dans l’Éducation Nationale en tant que professeur certifié d’histoire et de géographie. Du fait du métier de mes parents j’ai beaucoup voyagé étant très jeune, et j’ai été scolarisé dans de nombreuses régions de France, en Alsace, en Lorraine, Bourgogne, Provence, ainsi qu’en Belgique et aux Pays-Bas. Grâce à mon nom de famille, j’étais immédiatement identifié comme étant Breton, ce qui m’a donné partout des accueils très sympathiques, à Anvers en particulier, en Belgique flamande. Le flamand fut ma première langue étrangère en vérité, langue que j’apprécie encore beaucoup. Tous ces voyages m’ont donné une forte conscience bretonne et l’amour des langues. Chez moi, le bilinguisme breton-français était chose courante, avec l’anglais en plus, du fait d’une autre branche familiale. Passer d’une langue à l’autre fut mon grand bain dans le chaudron.
Ce qui m’a emmené vers une étude plus approfondie de la langue bretonne, puis vers celle des autres langues celtiques, le gallois en premier lieu. Puis l’irlandais ancien, et de fil en aiguille, l’étude des langues indo-européennes, avec un peu de basque et de chinois, pour ouvrir l’espace et le plaisir. Puis ce fut mes études universitaires celtiques à Rennes, avec Léon Fleuriot, Ch-J. Guyonvarc’h, Gwennole Ar Men et Per Denez entre autres. Et à côté de cela, une forte activité culturelle bretonne, trop longue pour être résumée ici. Et grâce à Léon Fleuriot et Per Denez, j’ai pu suivre une formation universitaire au Pays de Galles. Sans oublier le fait d’avoir parcouru l’ensemble des pays celtes et l’Angleterre dans tous les sens. Au Pays de Galles, je fus membre de la Plaid Cymru, le parti nationaliste, et plusieurs fois j’ai eu l’occasion d’écouter et de parler avec Gwynfor Evans qui m’avait surnommé le Cymro o’r Gyfandir le « Gallois du Continent » ! En Écosse, mon épouse et moi, nous fûmes les premiers Bretons à visiter le Parlement Écossais, nous étions guidés par une membre du SNP, le Parti National Écossais.
Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire sur la tradition celtique et quelles sont les principales sources d’inspiration pour votre livre?
Yvan Guehennec : L’étude des langues celtiques, de façon synchronique et de façon diachronique, amène obligatoirement à l’étude des textes anciens, gallois et irlandais, dans leur langue nationale ou bien en latin. Ce qui amène à la Tradition, sans oublier le fait de tenir grand compte de l’archéologie. La comparaison des données linguistiques entre elles, avec souvent l’intervention des faits historiques et archéologiques, nous guident vers la compréhension de cette Tradition celtique, de sa réalisation sociale, politique, religieuse et mythologique. La langue est le vecteur naturel et hautement organisé de cet ensemble.
L’étude de la Tradition passe par le travail fait par nos prédécesseurs, on ne bâtit pas sur du vide. Le fait d’avoir vécu au Pays de Galles et d’avoir parcouru l’ensemble des îles Britanniques m’ont permis d’acquérir beaucoup d’ouvrages. Il faut fouiller partout, par exemple c’est dans une petite librairie de l’île de Skye, en Écosse donc, que j’ai trouvé le Barddas gallois de J. Williams Ab Ithel, ouvrage publié en de 1862. La chance compte beaucoup aussi.
Cependant, ce qui demeure l’essentiel c’est de suivre des cours universitaires et étudier sans relâche. En France on ne tient plus assez en valeur le rôle de l’Université, et en Bretagne, dans les études celtiques, les livres essentiels qui paraissent en Grande-Bretagne et en Irlande, sont très souvent ignorés parce qu’ils sont rédigés en anglais la plupart du temps, ou en gallois. La méconnaissance de la langue anglaise en Bretagne est fort regrettable. Toute la façade maritime de l’Europe du Nord et du Nord-Ouest s’exprime internationalement en anglais. La France est misérable en ce domaine, les Bretons, pour leur émancipation, ont besoin de maîtriser la langue anglaise. C’est vers l’Ouest et le Nord que nous devons regarder. Certains vont peut-être être sabatuet, mais parler trois langues (français, breton et anglais) n’est pas inconcevable, tous les enseignants de breton le savent bien. Et dans beaucoup de pays c’est effectivement le cas (Belgique, Suède, Finlande, pays Baltes…). Et qu’on aime ou qu’on aime pas, aujourd’hui la langue interceltique est l’anglais. Pour l’instant du moins, car la reconstruction d’un brittonique commun me semble réalisable, basée évident sur la phonologie, l’étymologie et la sémantique. Mais dans quel but ? Est-ce vraiment nécessaire ?
Breizh-info.com : Comment avez-vous abordé la recherche sur l’antiquité celtique et quelles ont été vos principales méthodes pour recueillir et analyser les données historiques et culturelles? Quelles ont été vos principales sources pour écrire ce livre et quelle méthodologie avez-vous adoptée pour étudier la tradition celtique?
Yvan Guehennec : La méthode de travail consiste en plusieurs manœuvres : étudier, apprendre et comparer. Tous ces éléments nous permettent de définir ce qu’est la Tradition celtique, et de définir d’abord ce qu’est une tradition. Et donc, la méthode est nécessairement pluri-disciplinaire. Cependant son approche peut se faire par plusieurs biais. Le mien est la langue. Et de par la langue, on aborde le vécu ancestral et encore vivant de notre tradition. Tradition qui est à la fois conservatrice et évolutive. Ainsi, nous voyons que nos racines celtiques bretonnes remontent très loin, et c’est dans l’univers ancestral des Indo-Européens qu’il convient de rechercher les premières apparitions de ce qui deviendra plus tard, la tradition populaire bretonne.
Le cœur de la méthode est celui de la comparaison, comme le préconisait Georges Dumézil. Mettre côte à côte les langues indo-européennes et celtes, les textes et diverses expressions (le formulaire), les coutumes, les faits historiques indéniables des peuples celtiques, et alors apparaissent des concordances manifestes (celle des trois couleurs, des trois morts, d’Ogma en Irlande et de l’Ankou en Bretagne, l’Angau au Pays de Galles…) qui expriment une unité brittonique et même britto-gaélique, qui nous emmènent, nous Bretons du Continent, vers les îles Britanniques dont sont issus nos ancêtres, notre langue celtique, nos coutumes, avec des similitudes que nul n’avait envisagées, si ce n’est celui qui cherche, qui trouve et qui prouve. C’est ce qu’ont fait nos professeurs des deux côtés du Mor Breizh.
Mon travail, depuis toujours, consiste à mettre en évidence le fait que la Tradition celtique bretonne est d’origine insulaire. C’est-à-dire d’origine brittonique, comme celle des Gallois et des Cornouaillais de Grande-Bretagne. Pour cela, dans mon ouvrage La Tradition celtique, qui vient de paraître (et dont le sous-titre est « de par la langue et les textes, la Bretagne dans la tradition celtique »), je donne une quantité importante de textes anciens, gallois, irlandais, bretons, qui affirment et qui prouvent les origines insulaires de notre langue et de notre façon de penser l’univers. Je fournis des textes ou extraits de textes dans la langue celtique d’origine, avec une traduction bien sûr. Ainsi se dessinent ou réapparaissent les liens multi-séculaires entre les deux Bretagne.
Breizh-info.com : Pouvez-vous expliquer l’importance des langues celtiques dans la compréhension de la tradition celtique et comment celles-ci ont-elles évolué au fil du temps?
Yvan Guehennec : Nombreux sont les textes mythologiques gallois, miraculeusement mis par écrit, qui trouvent leurs correspondants en Petite-Bretagne (Le Livre Noir de Carmarthen et la Gwerz Sklolan, Kêr Is et Maes Gwyddno etc.) ; j’ai donc mis cela en évidence ainsi que l’apparition régulière des Bretons du continent dans cette même mythologie galloise. En ce domaine, le fond est très riche. De ce côté-ci de la Manche, nous devons chercher dans les Vitae des saints de Bretagne. Saint Hervé par exemple, auquel je décline quelques lignes, apparaît comme étant purement mythologique, image d’un barde ou d’un druide aveugle, guidé par un loup, traversant une forêt la nuit, puis auprès duquel se dessine une roue qui tourne… Autant de schèmes notionnels qui s’expriment ici. Hervé est également l’un des trois saints qui déterminent le centre mythologique de notre Bretagne, le Mené Bré. Les Sept Saints Fondateurs dessinent la carte du nouveau pays conquis par les Bretons en Armorique. Chose que nous retrouvons en Écosse et en Inde védique. Les trois couleurs cosmiques des Indo-Européens, gwenn,ruz et du, apparaissent dans plusieurs de nos contes, comme dans toutes les branches du Mabinogi gallois et même dans les récits arthuriens de la littérature médiévale française issue du fond brittonique, en ce domaine évidemment.
Les druides de l’Antiquité celtique et du haut Moyen Âge en Irlande, ainsi que les grands bardes gallois de ces époques, ont appuyé sur la nécessité d’une ‘’Haute-Langue’’, ur Yezh Uhel, que les historiens et les philologues nomment ‘’la parole bien charpentée’’, selon des principes très anciens. Ces principes ont perduré dans toute la littérature et la poésie irlandaise et galloise, ainsi que dans celles de la Bretagne. Joseph Loth, Léon Fleuriot et Gwennole Le Menn avaient bien présenté cela ; je donne d’ailleurs des extraits des travaux de Léon Fleuriot et de Gwennole Le Menn à ce sujet. De J. Loth aussi.
Les Celtes ont presque divinisé leurs langues ; Ogma, Gwydion, Caradec en sont les précepteurs. La population celtique a toujours voulu conserver une langue unifiée et s’est toujours opposée à la promotion des dialectes. Mais les langues vivent par elles-mêmes, leur évolution interne nous échappe, même l’École ne peut s’opposer à cette réalité. Cependant croire que le peuple, le petit peuple, ne veut pas être éduqué est une lourde erreur. Notamment en ce qui concerne la langue. Ma grand-mère me disait que son père la fustigeait quand elle parlait mal breton. Au Pays de Galles, à Cardiff un jour, j’étais avec un compatriote bien connu, au Welsh Tourist Board, un responsable Gallois qui nous recevait dans un français parfait, nous dit que « quand il commettait des fautes en gallois, il recevait un grand coup de pied au c… » de la part de son père.
En ce qui concerne la langue bretonne aujourd’hui, langue à l’avenir incertain, il conviendrait d’enrichir le vocabulaire enseigné, les méthodes, les romans tournent très souvent avec le même vocabulaire basique. L’enseignement de la syntaxe est aussi à améliorer. Et la richesse du dialecte vannetais, rannyezh Bro Ereg, est souvent négligée. Même dans le Geriadur Istorel ar Brezhoneg de Roparz Hemon, de très nombreux termes sont absents, et pas seulement vannetais. Mais les Bretons ne peuvent pas tout faire, face à ceux qui souhaitent la mort de leur langue et de leur culture. Se maintenir est déjà chose difficile. Pourtant des erreurs pourraient être évitées facilement, notamment dans la toponymie, ou dans la re-bretonnisation des noms de lieux déjà de langue bretonne à l’origine. La Yezh Uhel doit se maintenir là aussi. Comme le conseillait Léon Fleuriot, lors de ses cours de gallois, il conviendrait de promouvoir les formes longues des toponymes. Et non pas des formes dialectales, ou même parfois, extrêmement locales.
Il faut éviter cette idéologie populiste qui est en fait anti-populaire. Les formes longues, qui d’ailleurs ne sont pas oubliées par tous les Bretonnants locaux, constituent une forme très riche et très importante du patrimoine breton et de l’histoire de Bretagne. La toponymie enseigne l’histoire. Les druides irlandais formaient la jeunesse en enseignant la religion et la mythologie celtiques via le Dindsenchas Érenn « Les Antiquités des Hauts-Lieux d’Irlande » (XIIè – XIVè siècle), ce qui donnait ainsi aux jeunes Gaëls la possibilité d’apprendre en plus la géographie de leur pays. C’est encore l’exemple qu’il faudrait suivre.
Il faut se défier aussi de la gallomanie qui revient au galop actuellement. Des ouvrages fallacieux paraissent mettant en cause notre celtitude ou bien voulant nous plonger dans le monde gaulois. C’est avec brio que Léon Fleuriot mit un terme à ces tentatives outrancières, en faisant éditer « Les Origines de la Bretagne » (Payot, 1980). Le Professeur Kenneth H. Jackson, de l’Université d’Edinburgh, avait fait de même en publiant « A Historical Phonology of Breton » en 1967 (TheDublin Institute for Advanced Studies). Malheureusement cet ouvrage fondamental ne fut pas traduit en français. Notre Tradition est aussi une tradition de résistance. Il serait naïf de croire que l’offensive pro-gauloise n’est pas organisée. Cela a pour but de nous hexagonalisés davantage, de nous couper de nos racines, à un moment où les échanges Irlande-Bretagne par exemple, redeviennent importants. A l’heure où notre Tradition est à nouveau attaquée, la réédition de l’ouvrage de L. Fleuriot « Les Origines de la Bretagne » est plus que souhaitable. Le dernier livre de Barry Cunliffe, « Bretons & Britons, the Fight for Identity » (Oxford, 2021), est à traduire également. Mais j’ai déjà trouvé des oppositions à cela. Des oppositions pro-gauloises.
Breizh-info.com : De quelle manière la tradition celtique influence-t-elle encore aujourd’hui les cultures européennes, notamment la culture bretonne?
Yvan Guehennec : La Tradition celtique fait du monarque le personnage central du monde celte. A défaut de monarque, ou de « Duc de Bretagne, Roi en son domaine », les Britons du Continent ont toujours leur Ténacité et leur Glwad, leur « Patrimoine », et comme le roi celte sur son char et Cinquième Élément dans l’orientation mythologique celtique, toujours appliquée par les marins pêcheurs bretons, ils sauront, j’espère, encore une fois appliquer les préceptes de ce qui le Reizh, le « Droit ».
Y.G.
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03/10/2016 – 06H00 Saint-Pétersbourg (Breizh-info.com) – Le docteur Vladimir Viktorovitch Kolesov, spécialiste des langues slaves, est l’un des plus grands linguistes russes contemporains. Originaire de la région de Vladivostok en Extrême-orient, il enseigne depuis plus d’un demi-siècle à l’université de Saint-Pétersbourg, où il a dirigé pendant vingt-huit ans le département de langue russe ; il a aussi été professeur invité à Yale (États-Unis) et Barcelone (Catalogne). Nous l’avons rencontré à Peterhof.
Plusieurs de vos ouvrages ont été réédités récemment. Est-ce la marque d’un intérêt nouveau des Russes pour leur langue ?
Certaines rééditions augmentées rendent compte des progrès de mes travaux, mais d’autres répondent en effet à un regain d’intérêt du public pour la langue russe. En tant que linguiste, j’enseigne la langue à travers les mentalités, or les gens ont envie de savoir qui ils sont, d’où ils viennent. J’y vois une réaction contre l’américanisation du monde. Déjà, les slavophiles du 19e siècle avaient voulu renouer avec l’identité russe en réaction contre le mouvement d’occidentalisation initié par le tsar Pierre Ier. Ils avaient entrepris de collecter les légendes et le vocabulaire anciens. Ils étaient allés les chercher vers le Nord. Pourquoi le Nord ? Parce que cette région qui ne connaissait pas le servage et avait vu affluer ceux qui cherchaient à y échapper. Elle était ainsi devenue un conservatoire des légendes. De même en Occident, après le rationalisme de l’époque des Lumières, de nombreux artistes avaient cherché à renouer avec votre passé symbolique en collectant des récits populaires.
Quitte à les arranger au passage, peut-être…
Justement, les polémiques autour des récits d’Ossian collectés par McPherson en Ecosse ont eu un équivalent en Russie avec le Dit de la campagne d’Igor, qui a inspiré l’opéra Le Prince Igor de Borodine. Beaucoup le considéraient comme une fabrication. J’ai été le premier à le déchiffrer du vieux-russe et à montrer qu’il était certainement très ancien. En étudiant sa rythmique, j’ai constaté qu’il fallait lire cette œuvre en fonction des accents repérés dans les manuscrits les plus anciens et dont il reste des traces dans le serbo-croate contemporain. Prononcés à voix haute, des vers sans relief aujourd’hui prennent une force poétique évidente. Avec les mêmes méthodes, j’ai pu montrer aussi que certains vers de l’épopée avaient perdu leur valeur poétique originelle en changeant de place, sans doute par la faute d’un copiste distrait. Il reste cependant dans le Dit de la campagne d’Igor des mots inconnus dont je n’ai pu déchiffrer la signification
Cette œuvre a-t-elle des parentés avec les récits occidentaux ?
Elle ressemble clairement à votre Chanson de Roland. Nos récits anciens sont souvent construits autour d’un héros comparable au chevalier de vos chansons de geste médiévales : le bogatyr. Plusieurs légendes portent sur une triade de héros – le nombre trois est sacré – qu’on pourrait rapprocher d’Arthur, Kai (Keu) et Gauvain. Nos trois bogatyrs sont issus des trois castes de la société. Ilia représente les paysans, Dobrynya, toujours figuré au milieu comme dans le célèbre tableau de Viktor Vasnetsov, représente les soldats et Aliocha est fils de prêtre. Les bogatyrs affrontent des dragons immortels pour libérer des jeunes filles captives. Ils possèdent une force intérieure énorme, qu’ils doivent aller chercher au loin, un thème évidemment apparenté à celui de la Quête du Graal. Ils se réunissent à Kiev, dont la fonction correspond à celle de Camelot. Quand le roi Arthur tire son épée de la pierre, l’un des bogatyrs tire la terre à lui au point de se trouver enseveli jusqu’aux épaules. Comme le roi Arthur, les bogatyrs ont pour origine des personnages réels. Ainsi, on montre la sépulture d’Ilia à Kiev, où il s’était retiré dans un monastère ; Aliocha, lui, a été tué en combattant les Mongols. Une différence quand même : le thème de l’amour est absent des vieilles légendes slaves. Au contraire des contes plus récents, elles ne connaissent pas de personnages comme Lancelot ou Guenièvre. Les jeunes filles y sont de fortes femmes qui font la guerre !
Ces ressemblances pourraient-elles s’expliquer par des contacts anciens entre Slaves et Celtes ?
Les anciens Slaves connaissaient les Celtes, comme en attestent des manuscrits anciens. Les archéologues ont trouvé beaucoup de correspondances chez les Celtes et les vieux Slaves… et les linguistes aussi. Les parentés entre langues slaves et langues celtiques ont été étudiées dès le 19ème siècle par des chercheurs comme le danois Holger Pedersen et l’académicien russe Alexis Chakhmatov, qui a émis l’hypothèse d’une unité des deux peuples jusqu’au 6ème siècle de notre ère. Puis des savants de l’époque soviétique comme Salomon Bernstein, Viktor Martynov et Oleg Troubatchov se sont penchés sur ce qu’on appelle les « emprunts linguistiques ». Ils ont analysé une quarantaine de mots russes qui seraient issus des langues celtiques, comme braga (alcool), tiesto (pâte à cuire), bagno (marais), brukho (estomac), séto (état de tristesse), klet (cage), etc. Le cas le plus connu est celui de korova (vache), issu de la racine indo-européenne « ker » qui signifie corne – pensez à Kernunos, le dieu cornu. Sur le plan des institutions, les druides porteurs de sagesse ont un équivalent slave, les volhvy.
Les thèmes arthuriens sont-ils présents en Russie ?
La Table ronde est connue dans toute l’Europe, y compris en Russie où elle est parfois un sujet d’inspiration. Un conte d’Evgueni Schwartz décrit un ours qui devient homme, or le nom d’Arthur dérive d’un mot celte pour ours, « arth », mais aussi du mot « art » qui désigne le brave. On peut reconstruire un rapport avec des mots du vieux slave d’après les lois phonétiques : le « a » bref correspond au vieux slave « o » qui donne « or » d’où verbe « orat », labourer, d’où provient le mot « ratai » qui signifie à la fois laboureur et protecteur, et renvoie au mot russe « rat », la guerre, symbole du lien entre paysan et soldat, comme chez Arthur. On pourrait donc s’interroger sur un reste de synchrétisme entre vieux-slave et celte. Plus sûrement, chevaliers et bogatyrs ont en commun une mission politique. Les écrivains et poètes russes ont développé le thème des héros protecteurs et libérateurs pendant l’occupation mongole, pour entretenir l’espoir chez les Russes opprimés. En Occident, la thématique de la chevalerie a aussi servi une autoconscience de la nation. En propageant les légendes arthuriennes, Chrétien de Troyes a réuni le peuple en vue des Croisades. Et les résurgences périodiques du personnage d’Arthur en Occident peuvent répondre à la nécessité d’une mobilisation cuturelle. Car si les Mongols tuaient les gens, la civilisation contemporaine tue leur âme.
Entretien réalisé avec le concours de Natalia Vladimirovna Kolesova
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06/07/2016 – 5H30 Fouesnant (Breizh-info.com) –Les éditions Yoran Embanner viennent de publier un nouvel et superbe ouvrage intitulé « Légendes celtiques de Bretagne ». Ce livre se veut un florilège des légendes bretonnes. La Bretagne comme les autres pays celtiques est une terre de légendes. C’est un pays où le mythe et la réalité se confondent, sans que l’on puisse discerner lequel est prépondérant. La Bretagne, c’est le pays des enchantements, c’est le pays où tout est sacré ! C’est le pays où se déversent en nous les siècles passés.
Dans cet ouvrage, on trouvera, en premier lieu, les textes fondateurs de la nation bretonne :
– Conan Mériadec et l’arrivée des Bretons en Armorique – Le Roi Arthur et le royaume des deux Bretagnes – La légende de l’hermine
Puis suivent tous les personnages clés du légendaire populaire : l’Ankou, les lavandières de la nuit, les korrigans, les morganes, les fées…mais aussi les intersignes ou la barque fantôme.
Le légendaire breton a influencé la culture européenne. Chrétien de Troyes, Marie de France ou Richard Wagner et bien d’autres, s’en sont emparé :
– Merlin, le Roi Arthur et les chevaliers de la Table Ronde – Tristan et Iseult Mais aussi – La fée Carabosse – Gilles de Rais qui a inspiré Barbe Bleue
Ces légendes font partie de l’âme bretonne. Elles sont la porte d’entrée de l’imaginaire d’un peuple.
A noter la dernière nouvelle, plus récente celle-ci, rédigée par Jean-Pierre Le Mat, qui traite d’un jeune militant indépendantiste réfugié dans la forêt de Brocéliande.
Légendes Celtiques de Bretagne est un ouvrage bien illustré, à posséder en bonne place dans sa bibliothèque, pour transmettre ses racines aux générations qui nous suivront . Il s’agit là d’un livre qui deviendra de référence, incontestablement.
Ci-dessous, entretien avec les éditions Yoran Embanner.
Légendes Celtiques de Bretagne – Yoran Embanner – 15€
Breizh-info.com : Pourquoi avoir édité un nouveau livre sur des légendes celtiques de Bretagne ?
Yoran Embanner : je trouvais que ce qu’on trouve actuellement sur le marché est très parcellaire. On trouve soit beaucoup de légendes populaires du XIX e (Anatole Le Braz, Emile Souvestre, François Cadic, François-Marie Luzel, Paul Sébillot etc..) soit de vielles légendes issues du haut Moyen-âge (le roi Arthur, Tristan et Iseult, la ville d’Is etc..) mais je trouvais qu’il manquait un livre qui prenne en compte l’ensemble de toutes les légendes bretonnes.Evidemment, il fallait faire un choix. Je ne prétends pas avoir couvert la totalité (je suis quand même à 424 pages !) mais l’essentiel est là.
J’ai donc commencé par les textes fondateurs de la nation bretonne : Conan Mériadec et l’arrivée des Bretons en Armorique, le Roi Arhur et le royaume des 2 Bretagnes, après, on quitte progressivement le Moyen-âge pour aboutir au légendaire populaire du XIX et du XXe siècle avec l’Ankou, les intersignes, les morganes, les korrigans ou les lavandières de la nuit.
Le lecteur aura , je pense, un bon aperçu des légendes bretonnes mais s’il est intéressé par certains thèmes, rien ne l’empêche de lire dans son domaine de prédilection, il y a tout ce qu’il faut.
Breizh-info.com : Qu’apporte-t-il de neuf aux lecteurs ?
Yoran Embanner : comme ce livre est représentatif de l’ensemble des légendes bretonnes, le lecteur, breton ou non, entre dans l’imaginaire qui caractérise l’âme bretonne.
Breizh-info.com : Quelles sont vos histoires préférées, et pourquoi ?
Yoran Embanner : la plus importante à mes yeux, c’est bien sûr le roi Arthur car la légende porte en elle “l’espoir breton”, à savoir qu’Arthur n’est pas mort, qu’il est seulement en dormition à l’île d’Avalon et qu’il reviendra avec son épée Excalibur, libérer les Bretons du joug de l’étranger.
Je pense qu’un peuple qui a su conserver, aux cours des siècles un tel espoir ne pourra jamais disparaitre. Les Ukrainiens ont su conserver une légende similaire (et ça leur a réussi), à savoir que leur héros national Ivan Mazepa n’est pas mort après la défaite de Poltava (1709)* mais qu’il reviendra libérer les Ukrainiens. Les Amérindiens du nord ont aussi une légende similaire : le coeur de Crazy Horse est enterré dans un lieu secret à Wounded Knee et quand les Indiens danseront tous ensemble la danse des esprits,
Crazy Horse renaîtra pour les libérer.
J’aime bien aussi la légende de l’hermine, c’est une belle histoire et surtout, c’est grâce à elle que les Bretons ont leur animal-symbole, leur devise, leur blason et leur drapeau, en clair les marques de leur nationalité.
La légende de Claude Seignolle Les chevaux de la nuit, est pour moi une des meilleures du livre. Claude Seignolle m’a d’ailleurs téléphoné pour me féliciter pour mon livre. Il a 99 ans mais toujours bon pied bon oeil !
Enfin, c’est le 1er livre d’une collection Légendes des pays d’Europe, le prochain sera sur les légendes alsaciennes.
* lire à ce sujet chez le même éditeur Histoire d’Ukraine, le point de vue ukrainien
Breizh-info.com : Comment se portent les éditions Yoran Embanner ?
Yoran Embanner : mes éditions se portent plutôt bien quoique je réduise mes tirages, souvent à 1000 exemplaires. Etant en retraite je limite ma production annuelle et je me recentre sur ma ligne éditoriale initiale : l’Histoire et les dictionnaires de langues peu parlées.
A ce propos, je cherche toujours des traducteurs pour le letton, le macédonien, le sarde, le frioulan, le frison etc..
Petite surprise pour moi, je deviens un éditeur alsacien, ça n’arrête pas et ça continue, encore 3 titres alsaciens en préparation pour 2017
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28/05/2016 – 05H00 Fouesnant (Breizh-info.com) – Après avoir réédité Les fêtes celtiques et la civilisation celtique, les éditions Yoran Embanner viennent de publier La Souveraineté guerrière de l’Irlande, par Françoise Le Roux et Christian J-Guyonvarc’h. La maison d’édition de Fouesnant poursuit ainsi son oeuvre permettant de transmettre au grand public la longue mémoire bretonne, celtique et européenne.
Guerriers redoutables autant que redoutés, les Celtes, de l’Antiquité au Moyen Âge, furent des combattants hors de pair. Leur bravoure et leur connaissance du métier des armes en firent des mercenaires très recherchés tant dans l’Antiquité qu’à la période médiévale.
À cette excellence militaire s’ajoute une conception particulière de la guerre, différente de celle de Rome et de l’Occident moderne avec une divinité symbolisant la souveraineté guerrière, la Mórrígan. Car le dieu de la guerre pour les Celtes, est une déesse : Mórrígan, la « Grande Reine », épouse du dieu-druide Dagda.
Cet ouvrage nous livre également une étude des rapports de la divinité guerrière et du corbeau qui en est le symbole. Il fait état de la découverte d’une survivance mythologique dans le folklore breton et propose une définition très claire de la notion celtique de la souveraineté, axée sur le sacerdoce et la guerre.
Françoise LE ROUX et Chr.-J. GUYONVARC’H figurent parmi les meilleurs spécialistes du monde celtique et ont toujours travaillé à la même œuvre. Ils sont auteurs de plusieurs centaines d’articles et de nombreux ouvrages traduits en une demi-douzaine de langues.
Après une introduction consacrée aux dieux, à la guerre et à la souveraineté, le premier chapitre du livre se consacré à la déesse de la guerre. Le deuxième revient sur les trois échecs de Cuchulainn (Pierre de Fal Fand, Morrigan). Le troisième chapitre évoque la Morrigan et le Dagda, tandis que le quatrième évoque Morrigan, Bodb et Macha. Vient ensuite un chapitre sur le thème celtique et la légende ossète, puis l’histoire de Marcus Valerius Corvus. Le chapitre VII est intitulé Les Corbeaux et la fondation de Lyon, le huitième se consacre à Macha, puis les deux derniers chapitres évoquent l’idéologie et la souveraineté celtique.
L’ouvrage comporte également un index important ainsi que plusieurs tableaux (généalogie, fonctions …).
Il s’agit d’un livre rédigé de façon universitaire et qui peut paraitre parfois rébarbatif mais qui est important à posséder pour quiconque veut comprendre et étudier la société celtique et irlandaise d’antan.
La souveraineté guerrière de l’Irlande – François le Roux, Christian-J Guyonvarc’h – Yoran Embanner – 18€
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La rédaction de Keltia Magazine, nous adresse en exclusivité sur Internet un article extrait du dernier numéro (janvier mars 2016). Il s’agit d’un écrit de François Pinsard sur la place du feu chez les Celtes anciens.
La « Guerre du feu » s’était éteinte depuis fort longtemps (des dizaines de milliers d’années) lorsqu’au quotidien, nos ancêtres (toujours les mêmes) s’occupaient d’allumer ou d’entretenir leurs foyers. Un acte, mais aussi un remède, un symbole, et bien davantage encore, au regard de leur culture….
Allumer un feu, se chauffer, cuire ce qui est cru, donner un autre goût à l’aliment rendu digeste, fumer la viande pour la conserver, boire chaud, enfumer aussi indirectement les toits des chaumières pour annihiler les effets des insectes nuisibles, c’est la plus concrète des attitudes dans chaque demeure celte comme d’ailleurs dans chaque foyer du monde ancien.
Le feu, cause et témoin
Le foyer rassemble les membres de la famille, autorise à dépasser la limite de la lumière du jour et de réactiver, par le regroupement des individus, l’inconscient collectif et le partage des contes, des légendes lors des veillées, de la connaissance et de la tradition.
Le feu est au-delà, cause, témoin et éternel signe de purification. Les moyens pratiques de créer à volonté cet état calorifique par transmutation chimique des éléments combustibles (en trois lettres « feu ») ont toujours été délicats, et chacun connaît déjà la plupart des procédés primitifs utilisés.
Des découvertes archéologiques attestent que les Gaulois, et sûrement ailleurs d’autres Celtes en Europe ont, par le talent de leurs maîtres forgerons, utilisé l’outil à feu qu’est le briquet ou fusil. S’il est naturel qu’un archéologue identifie la nature d’un objet avec toutes les précautions nécessaires, il est amusant de constater que lors des premières découvertes de ces briquets, on a d’abord attribué par ignorance une autre fonction à l’objet, décoration de char, partie d’outils agricoles, objets votifs.
Jusqu’à incandescence
Composé d’une simple barre de fer recourbée à ses extrémités afin d’être facilement préhensible par deux doigts d’une main, le briquet est frappé contre un silex maintenu dans l’autre main sur le bord duquel on coince avec le pouce un morceau d’amadou jusqu’à incandescence. Une fois la présence réussie d’un point rouge d’ignition, on souffle délicatement en déposant l’amadou brûlant sur un dépôt combustible et sec comme de la mousse, du lichen ou de la charpie afin de provoquer une flamme nette, le début d’un nouveau foyer. Le feu est allumé !
Créer des étincelles
L’examen métallographique des briquets révèle que les barres de fer doux ont été aciérées par un procédé empirique de cémentation, dans leur partie large de percussion au moyen d’une chauffe vive en présence de matière organique comme corne, cuir, qui brûlés, transmettent leurs atomes de carbone conférant à la surface du fer la qualité dure de l’acier, donc propre à créer des étincelles.
Les traces
La similitude de formes trouvées en France, Allemagne, ou Belgique dans ces couches du IVe et Ve siècles avant J.-C. avec les briquets gallo-romains, mérovingiens et des époques successives jusqu’au début du XXe siècle ne laisse aucun doute sur ces outils à feu. Pourtant, malgré une telle évidence, on prétendait encore voici 25 ou 30 ans qu’il était impossible de supposer que les Celtes aient pu fabriquer et utiliser ces objets. Démarche de pensée caractéristique, qui a bien changé depuis. Des briquets ont été retrouvés dans les grottes ardennaises où se cachait le peuple des Éburons avec son chef Ambiorix en 57-56 avant J.-C. lors de sa résistance patriotique, avant d’être exterminé par les Romains de César.
Le feu transposé
Le feu est vitalité. L’aurore rouge de chaque matin est célébrée comme ardente. Il préside, à la fête de Samonios, la fin de l’an où on l’éteint au cours du rituel. Il est rallumé ensuite pour durer toute la nouvelle année. À la fête de Belotepnia (ou Beltaine), hommage à Belenos (ou Bel), un malade de chaque espèce de bétail, passe entre deux feux vitaux pour purifier sa santé durant une année. L’utilisation du feu est attestée uniquement lors de ces deux seules fêtes. Sous le chaudron, un des quatre attributs des druides primordiaux, le feu transforme la matière. Il donne une seconde naissance aux guerriers des sagas irlandaises. Il anime aussi leur vigueur guerrière. Le nom du peuple des Éduens, « Aedui », signifie les Ardents. L’eau s’allie au feu dans les noms des Îles du Nord du Monde de la Tradition où la lance de Lug et le chaudron du Dagda irlandais se trouvaient initialement. Il est manié par les druides et leurs paroles en sagesse et poésie sont dites aussi composées de feu. Rapportant leurs propos, Strabon disait que les druides « affirment, et d’autres avec eux, que les âmes et que l’univers sont indestructibles, mais qu’un jour le feu et l’eau prévaudront sur eux » (Géo, IV, 4).
Les opposés sont partout comme le sombre et le clair, l’hiver et l’été, l’eau et le feu. C’est le chemin du renouvellement constant, de la renaissance perpétuelle.
Cette notion de feu, souvent associé à son contraire, l’eau, se retrouve effectivement dans toute la culture, les légendes irlandaises et galloises, et probablement celles, perdues, des Celtes du continent européen, Elle est aussi rencontrée, en parallèle, dans le monde indien et indo-européen.
Les paroles prémonitoires des druides cités par Strabon doivent nous aider à réfléchir, en ces périodes de réchauffement climatique et de montée des eaux des océans, à l’avenir de notre Terre…
François Pinsard
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