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samedi 8 juillet 2023

Spengler, Marx et Lénine : Capitalisme, communisme et racisme

 

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Constantin von Hoffmeister

Source: https://www.eurosiberia.net/p/spengler-marx-and-lenin-capitalism?utm_source=post-email-title&publication_id=1305515&post_id=132756558&isFreemail=true&utm_medium=email

L'aigle bicéphale du Saint-Empire romain germanique ou de l'Empire russe comme symbole de l'hypertrophie impériale : les collisions entre les dirigeants et les dirigés ne peuvent disparaître que lorsque les intérêts de profit sont réduits et que les crises internes d'accumulation du travail et du capital sont résolues, ce qui, dans des conditions de type impérialiste, ne peut jamais être que temporaire. En fait, il n'y aura pas de fin tant que les entités impérialistes et leurs structures capitalistes sous-jacentes n'auront pas été détruites. Cependant, les écrits d'Oswald Spengler ne doivent pas seulement être lus comme un examen du socialisme, mais aussi comme un bilan du capitalisme de Manchester. La raison en est que Spengler considère ce dernier comme une variante du marxisme. Tous deux sont anti-étatiques et matérialistes de part en part. Spengler justifie ce point de vue en soulignant que le marxisme, comme le "manchesterisme", considère le travail comme une "marchandise" et non comme une profession, un service ou un but dans la vie. Pour le prouver, Spengler utilise l'équation du travail et de la marchandise avec laquelle Karl Marx analyse le système capitaliste à travers la théorie de la plus-value. Dans le socialisme prussien, le travail est un devoir - dans le marxisme, c'est une marchandise. Ce qui peut être vendu ne doit pas être conservé. Un devoir est une obligation interne et n'est donc pas disponible pour le troc - c'est un ancrage dans la société, et non un choix.

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Spengler a combattu la République de Weimar et voulait avant tout éviter que sa crise ne débouche sur une révolution. Il s'est donc efforcé de dénoncer les communistes, qui voulaient mettre l'expérience du bolchevisme à l'ordre du jour en Allemagne, comme n'étant pas dignes de confiance. Dans son livre L'homme et la technique, publié en 1931, Spengler affirme que, contrairement aux discours internationalistes des partis marxistes, les peuples opprimés d'Europe ont en réalité profité de la pratique de l'exploitation dans d'autres parties du monde. A y regarder de plus près, les classes inférieures avaient elles aussi un "niveau de vie luxueux" par rapport aux peuples non-européens, grâce au "salaire élevé de l'ouvrier blanc", qui "reposait exclusivement sur le monopole que les chefs d'industrie avaient érigé autour de lui", c'est-à-dire sur le partage des profits supplémentaires générés dans les colonies.

Certes, ce sont les catastrophes de l'époque de la guerre mondiale, les crises de l'impérialisme européen et les convulsions d'un capitalisme qui s'affirme à l'échelle mondiale qui ont fourni aux mouvements de lutte communistes les armes, les arguments et la force morale. Mais ce sont les conditions extérieures qui ont amené le communisme au pouvoir, tout comme elles l'ont fait pour le fascisme italien et, plus tard, pour le national-socialisme allemand. Ces deux mouvements désormais classés "à droite" ont été précédés par l'exemple soviétique de la mobilisation d'innombrables esprits et de mains qui voulaient créer quelque chose de nouveau et de bon au sens propre, et pas seulement pour eux-mêmes et leur groupe politique ou leur classe sociale, ou même pour leur "race", mais idéalement pour toute l'humanité.

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Vladimir Lénine avait besoin d'un ennemi politique concret et l'a trouvé dans le "capitaliste". Il plaide pour la destruction sociale et physique du capitaliste, dans l'esprit des théories racistes. Pour cet "excrément de l'humanité, ces éléments désespérément pourris et dépravés, cette peste, ce fléau, ce furoncle", il ne devait y avoir aucune pitié, disait Lénine. Dans les quelques écrits où Marx a traité du racisme, il a déjà développé trois éléments fondamentaux : premièrement, le capitalisme favorise la concurrence entre les travailleurs ; deuxièmement, la classe dirigeante utilise délibérément le racisme pour maintenir les travailleurs à l'écart les uns des autres et les rendre ainsi plus contrôlables ; et troisièmement, l'oppression d'un groupe de travailleurs a des effets néfastes sur tous les travailleurs parce qu'elle les affaiblit dans les luttes de classe.

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Eurosiberia

samedi 18 novembre 2017

La Révolution russe, cent ans après

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Par Jean Charpentier
Il n’est pas possible de gommer l’événement. Mais pour le gouvernement russe, la chose est entendue  : 1917 ne doit pas être une pomme de discorde  ; il faut réécrire un roman national dans lequel la révolution d’Octobre n’est qu’un chapitre parmi d’autres.
Le 7 novembre 1917 (25 octobre du calendrier julien), les bolcheviks organisent un coup d’État à Petrograd contre les républicains et prennent le pouvoir. Quelques jours plus tard, Lénine est à Moscou. La Russie bascule dans le communisme et dans la guerre civile. Pour l’Occident, l’événement provoque une seule inquiétude  : le nouveau pouvoir va-t-il faire la paix avec l’Allemagne comme le proclament les slogans révolutionnaires  ? «  La paix et du pain  !  » Dans un premier temps, la révolution d’Octobre est vue comme un épisode compliqué de la Grande Guerre. Très vite, le nouveau pouvoir manifeste deux caractéristiques  : une intransigeance violente à l’égard de l’ordre ancien et sa prédisposition à la révolution universelle. À partir de 1917 se met en place l’idéal rousseauiste du contrat social revisité par Marx et Lénine, l’application par la force d’un contrat social fondé sur l’abolition de la propriété privée et la disparition nécessaire des classes sociales et des superstructures économiques, politiques ou culturelles qui en sont les produits. Bref, «  du passé faisons table rase  », comme le proclame L’Internationale. Mais la révolution d’Octobre n’est pas seulement un phénomène russe, il est mondial. En Russie, les communistes éliminent toute opposition avant de mettre en œuvre la création d’une société sans classe et d’un homme nouveau. De 1917 à 1953, le pays creuse un puits sans fond où s’entassent des millions de cadavres. Après s’installe un «  totalitarisme  » mou. Sous Brejnev, on parle de «  socialisme réel  », c’est-à-dire un consensus tel qu’il n’est plus besoin de tuer.
Le modèle s’exporte
À l’extérieur, le modèle s’exporte. La Révolution mondiale est à l’ordre du jour. Le Komintern (la IIIe Internationale) y veille depuis Moscou. La prise du pouvoir par un groupe professionnel installant la «  dictature du prolétariat  » est possible. À Budapest, à Munich, à Berlin, à Vienne, en Finlande, les communistes répètent le scénario russe  ; les exécutions «  nécessaires  » ponctuent l’événement. En Italie, en France, en Belgique, des grèves insurrectionnelles marquent le retour à la paix. La guerre révolutionnaire s’étend en Pologne, dans le Caucase, en Extrême-Orient. La réaction ne se fait pas attendre face à la Révolution. En Italie, le fascisme de Mussolini, en Allemagne, le nazisme d’Hitler sont des réponses radicales et terribles à la menace. En Chine, au Mexique, le communisme a sa part dans les guerres civiles. En Espagne, «  trotskystes  » et «  staliniens  » se partagent les meurtres de masse. Après 1945, le phénomène se greffe sur les indépendances, en Indochine, en Corée, en Afrique, au Moyen-Orient. En Chine, des millions de morts suivent la victoire de Mao, cadre formé à Moscou. Au Cambodge, un génocide invraisemblable est commis au nom de Marx. En France le Parti communiste a sa fournée de spectres, depuis sa compromission avec les nazis en 1940 jusqu’aux meurtres en série après 1944. Reste l’espoir déçu d’un monde meilleur qui s’écroule en 1991 avec la disparition de l’URSS.
Que faire du centenaire d’Octobre  ? Pour la Russie contemporaine, la chose semble simple. La commémoration doit se faire a minima. Il n’est pas possible de gommer l’événement mais il n’est plus fondateur. Désormais, 1917 n’est plus l’aube d’une ère nouvelle. Il s’agit de replacer «  les révolutions russes  » (Février et Octobre) dans un temps plus long, un contexte. Les Russes redécouvrent la révolution industrielle de la fin du XIXe siècle. Les tensions sociales ne sont pas absentes (crise de 1905) mais la modernisation du pays est prise pour ce qu’elle apparaissait alors  : un progrès. Pour la suite, comme l’affirmait Narychkine, président de la Société russe d’histoire (et ancien responsable des services secrets) devant une assemblée internationale d’historiens en septembre dernier, la Révolution ne doit pas être interprétée avec manichéisme. C’en est bel et bien fini de la lecture marxiste de l’histoire russe.
Une histoire à la Michelet
Pour le gouvernement russe, la chose est entendue  : 1917 ne doit pas être une pomme de discorde. Il faut réécrire un roman national dans lequel 1917 est un chapitre. Tout cela va dans le sens d’une concorde civile retrouvée. L’enjeu est la cohésion du pays  ; Octobre était bâti sur l’idée de la lutte des classes (Lénine), il avait avivé aussi le principe des nationalités (Staline), il a fait le pari de la guerre civile (Trotsky). De tout cela, le pouvoir actuel ne veut pas. En même temps se reconstruit une identité nationale plus ou moins bien bricolée sur un patriotisme ombrageux.
Aujourd’hui, tous les musées russes proposent une commémoration de 1917 mais en mettant en valeur l’innovation esthétique post-révolutionnaire. Il en est de même dans la programmation musicale. Les colloques académiques se multiplient. Mais la chose est claire, 1917 est désormais un épisode de l’histoire russe, il n’est plus un moment fondateur, clivant. Cela permet de remettre dans l’histoire l’émigration russe ostracisée depuis l’origine. L’Empire, comme régime, a cessé d’être “diabolisé”. Et si Nicolas II fait débat, c’est aujourd’hui à propos d’un film relatant ses aventures de jeune prince avec une actrice. Si quelques défenseurs d’une sainteté rétroactive du dernier empereur se laissent aller à perturber des représentations du film Matilda, l’Église et le gouvernement tentent un retrait prudent de la polémique.
Définitivement, les étoiles d’Octobre se sont éteintes. Il n’y a même pas eu nécessité de faire appel à un Méline besogneux ou un Combes atrabilaire, ces médiocres petits bourgeois français, tueurs d’espérance depuis leur salle à manger. Sans doute la Russie a-t-elle besoin de construire une histoire nationale à la Michelet. Les dirigeants actuels savent utiliser l’argument historique, même tordu, pour avancer les pièces de leur jeu en Ukraine ou dans les pays baltes. Mais, au fond, qu’importe. En face, on joue avec les mêmes pièces mais d’une autre couleur. Ce qui est important, c’est que 1917 ne soit pas un sujet de discorde interne. Les revues d’histoire dans les kiosques font la part belle à toutes les figures de la période, face claire, face sombre. Dans ce jeu de l’apaisement, Lénine y perd, Staline y gagne (et le Goulag, hélas) mais aussi Witte, Stolypine, etc.
L’an prochain ce sera la commémoration de l’extermination de la famille impériale et de ses serviteurs. Le sujet est d’importance. La France n’aura pas le beau rôle à commencer par Clemenceau. La Russie, par ses offensives, a sauvé la France en 1914 et en 1916. Les républicains anticléricaux voulaient cette alliance contre-nature dont une partie de l’élite russe ne voulait pas. À l’occasion, le tsarévitch Alexis fut promu dans l’ordre de la Légion d’honneur, espérons que Macron s’en souvienne. C’est le sang de dizaines de millions de Russes, dont celui des Romanov, qui a payé le maintien au pouvoir de ces petits bourgeois qui «  bouffaient du curé à chaque repas  » tout en levant leur verre à 1789, l’an 1 de “leur” humanité…  

lundi 7 août 2017

Il y a cent cinquante ans, le 17 juillet 1867 : Karl Marx publiait le premier tome du Capital

km.jpgPeu de livres, dans l’histoire de la pensée politique, ont suscité des polémiques prolongées au delà d’un siècle. Parmi eux, Le Prince, de Nicolas Machiavel, publié en 1513, Du contrat social, de Jean-Jacques Rousseau, publié en 1762 et Le Capital de Karl Marx.  
    Ce dernier ouvrage se présente, durant le long travail théorique de son auteur, comme la troisième face d’un triptyque, dont les deux premières furent, sur fond de révolution de 1848, Le manifeste du parti communiste et, sur fond de crise financière anglaise de 1857, Contribution à la critique de l’économie politique, parue en 1859.
   Par l’un comme par l’autre, Marx exposait déjà l’essentiel de sa doctrine, écrivant : « dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté (…) Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence ; c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience (…) Les révolutions naissent de l’antagonisme des forces sociales et des rapports de production (…) L’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre (…) Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagonique du processus (…) Le moteur de l’Histoire réside dans la lutte des classes. »
    Marx a-t-il besoin, en 1867, de redire tout cela une troisième fois ? Oui selon lui, car les réflexions qu’il a menées jusqu’ici lui paraissent fortement marquées par la philosophie d’Hegel et ce qu’il appelle « l’idéologie allemande ». Elles luis semblent donc insuffisamment étayées par une analyse économique rigoureuse et incontestable.
    Lecteur attentif d’Adam Smith et de David Ricardo - les économistes « classiques » -,  il ne renie pas leurs études mais veut aller plus loin en fournissant à l’économie politique un débouché dynamique, grâce à une explicitation scientifique de ses ressorts et des facteurs inéluctables de leur transformation. Tel est l’objet du Capital, dont il met huit ans à rédiger le premier tome.
     Dans sa préface, il explique que si les phénomènes économiques nécessitent une théorisation, celle-ci ne peut résulter ni de la science expérimentale, c’est-à-dire des expériences de laboratoire, ni de constructions purement intellectuelles. Il a donc choisi d’examiner un territoire particulier et de lui attribuer une portée générale : « j’étudie dans cet ouvrage le mode de production capitaliste et les rapports de production et d’échange qui lui correspondent. L’Angleterre est le lieu classique de cette production. Voilà pourquoi j’emprunte à ce pays les faits et exemples principaux qui servent d’illustrations au développement de mes théories. » Selon Marx, « c’est en Angleterre que les ouvriers français ou allemands peuvent se faire une idée de leur propre avenir. » Il relève en effet dans ce pays un début d’évolution des rapports de force dans le processus de production et, pour en mieux comprendre le cheminement, plaque sur ce qu’il observe une théorie fondamentale ne bouleversant pas mais perfectionnant celle mise en lumière par les « classiques. »
   Partant de la distinction traditionnelle entre valeur d’usage et valeur d’échange, confirmant que toute la science économique se ramène finalement à l’explicitation du concept de valeur ajoutée, aussi bien au titre de ses déterminants que de son allocation,  Marx franchit une étape supplémentaire en identifiant la notion de plus-value, son apport le plus novateur. Bien que Proudhon ait, deux ans auparavant, dans son Manuel du spéculateur en bourse, désigné quelque chose d’approchant : « la survaleur ».
   Dans les deux cas, il s’agit de qualifier l’écart entre la valeur du travail réalisé et celle, toujours inférieure, au niveau de laquelle est rémunéré le travailleur. La plus-value apparaît ainsi comme la différence entre la valeur de l’objet produit et le prix du travail qui l’a produit, dont le capitaliste concède le paiement à l’ouvrier. Paiement que, pour maximiser son profit, le capitaliste fixe au niveau le plus bas possible, soit ce qui est juste nécessaire à l’ouvrier pour reconstituer sa force de travail. Le salaire repose donc sur un échange fondamentalement inégal entre patron et employés.
   Marx est si content de sa trouvaille qu’il « enfonce le clou » en redisant la même chose sous des formes diverses, comparant le travail salarié dans l’industrie au servage féodal et à l’esclavage tel qu’il se pratiquait dans les États américains du sud encore deux ans auparavant. Dans tous les cas, se distingue le travail de l’employé tel qu’il est rémunéré, du surtravail, au bénéfice du seul capitaliste, qui ne l’est pas. « Là, le rapport de propriété dissimule le travail de l’esclave pour lui-même, ici le rapport monétaire dissimule le travail gratuit du salarié pour le capitaliste. » Il y a donc confiscation et spoliation du premier par le second. C’est pourquoi Marx regarde alors son ouvrage comme « le plus redoutable missile lancé à la tête de la bourgeoisie. » Et justifiant pleinement la lutte des travailleurs pour leur émancipation.
   Séduisante analyse sauf qu’elle est grossièrement fausse en raison d’un oubli de taille : la formation de la valeur ajoutée ne résulte pas seulement du travail salarié mais de toute une chaîne productive, qui comprend bien d’autres tâches que la fabrication matérielle seule. Si l’ouvrier remet effectivement un produit fini, il revient au capitaliste d’assurer, en amont et en aval, toutes les fonctions qui le rendent possible et efficient. Regardées aujourd’hui comme essentielles et expliquant, depuis un quart de siècle, les galopantes surrémunérations des dirigeants. À ceci près toutefois que ces dernières ont parfois atteint des sommets délirants qui, en dernière analyse, redonnent de l’acuité aux observations de Marx. Et que l’on peut regretter l’échec des projets d’association entre le capital et le travail, encore appelés « participation des salariés aux fruits de l’expansion des entreprises » qui, en France, animèrent le mouvement gaulliste entre 1965 et 1969. Il s’agissait au fond de supprimer ce qu’on pourrait appeler la « plus-value indue » et initialement confisquée au travailleur sans avantage de productivité.
    Pour avoir été trop lu et trop associé à l’échec des systèmes socialistes, Le Capital de Marx est tombé dans un gouffre de dénigrement que ses erreurs lui ont infligé. Mais, à considérer le mouvement de balancier qui bien souvent caractérise l’Histoire, l’économie libérale moderne devrait prendre garde à ce que certaines de ses outrances ne réveillent les vieilles lunes du marxisme.
Daniel de Montplaisir

mercredi 26 juillet 2017

Karl Marx et notre Etat profond français de souche

On se moque de leur Etat profond…
Voyons l’Etat profond français sur lequel Marx écrit en 1851 :
1619791887.jpg« On se rend compte que, dans un pays comme la France, où le pouvoir exécutif dispose d’une armée de fonctionnaires de plus d’un demi-million de personnes et tient, par conséquent, constamment sous sa dépendance la plus absolue une quantité énorme d’intérêts et d’existences, où l’État enserre contrôle, réglemente, surveille et tient en tutelle la société civile, depuis ses manifestations d’existence les plus vastes jusqu’à ses mouvements les plus infimes, de ses modes d’existence les plus généraux jusqu’à la vie privée des individus, où ce corps parasite, grâce à la centralisation la plus extraordinaire, acquiert une omniprésence, une omniscience une plus rapide capacité de mouvement et un ressort, qui n’ont d’analogues que l’état de dépendance absolue, la difformité incohérente du corps social, on comprend donc que, dans un tel pays, l’Assemblée nationale, en perdant le droit de disposer des postes ministériels, perdait également toute influence réelle, si elle ne simplifiait pas en même temps l’administration de l’État, ne réduisait pas le plus possible l’armée des fonctionnaires et ne permettait pas, enfin, à la société civile et à l’opinion publique, de créer leurs propres organes, indépendants du pouvoir. Mais l’intérêt matériel de la bourgeoisie française est précisément lié de façon très intime au maintien de cette machine gouvernementale vaste et compliquée. C’est là qu’elle case sa population superflue et complète sous forme d’appointements ce qu’elle ne peut encaisser sous forme de profits, d’intérêts, de rentes et d’honoraires…
La bohême à la française :
A côté de « roués » ruinés, aux moyens d’existence douteux, et d’origine également douteuse, d’aventuriers et de déchets corrompus de la bourgeoisie, des forçats sortis du bagne, des galériens en rupture de ban, des filous, des charlatans, des lazzaroni, des pickpockets, des escamoteurs, des joueurs, des souteneurs, des tenanciers de maisons publiques, des porte-faix, des écrivassiers, des joueurs d’orgues, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des mendiants, bref, toute cette masse confuse, décomposée, flottante, que les Français appellent la « bohème ». C’est avec ces éléments qui lui étaient proches que Bonaparte constitua le corps de la société du 10 Décembre.
Ce pouvoir exécutif, avec son immense organisation bureaucratique et militaire, avec son mécanisme étatique complexe et artificiel, son armée de fonctionnaires d’un demi-million d’hommes et son autre armée de cinq cent mille soldats, effroyable corps parasite, qui recouvre comme d’une membrane le corps de la société française et en bouche tous les pores, se constitua à l’époque de la monarchie absolue, au déclin de la féodalité, qu’il aida à renverser. »
L’extrait préféré de Guy Debord :
« Chaque intérêt commun fut immédiatement détaché de la société, opposé à elle à titre d’intérêt supérieur, général, enlevé à l’initiative des membres de la société, transformé en objet de l’activité gouvernementale, depuis le pont, la maison d’école et la propriété communale du plus petit hameau jusqu’aux chemins de fer, aux biens nationaux et aux universités. La république parlementaire, enfin, se vit contrainte, dans sa lutte contre la révolution, de renforcer par ses mesures de répression les moyens d’action et la centralisation du pouvoir gouvernemental. Toutes les révolutions politiques n’ont fait que perfectionner cette machine, au lieu de la briser. Les partis qui luttèrent à tour de rôle pour le pouvoir considérèrent la conquête de cet immense édifice d’État comme la principale proie du vainqueur. »
Fiscalité et fonctionnarisme (57% de prélèvement en 2017) :
« La machine d’État s’est si bien renforcée en face de la société bourgeoise qu’il lui suffit d’avoir à sa tête le chef de la société du 10 Décembre, chevalier de fortune venu de l’étranger, élevé sur le pavois par une soldatesque ivre, achetée avec de l’eau-de-vie et du saucisson, et à laquelle il lui faut constamment en jeter à nouveau. C’est ce qui explique le morne désespoir, l’effroyable sentiment de découragement et d’humiliation qui oppresse la poitrine de la France et entrave sa respiration. Elle se sent comme déshonorée… »
Plus loin :
« L’impôt est la source de vie de la bureaucratie, de l’armée, de l’Église et de la cour, bref de tout l’appareil du pouvoir exécutif. Gouvernement fort et lourds impôts sont deux termes synonymes. La propriété parcellaire, par sa nature même, sert de base à une bureaucratie toute-puissante et innombrable. Elle sur toute la surface du pays l’égalité de niveau des rapports et des personnes et, par conséquent, la possibilité pour un pouvoir central d’exercer la même action sur tous les points de cette même masse. Elle anéantit les couches aristocratiques intermédiaires, placées entre la masse du peuple et ce pouvoir central. Elle provoque, par conséquent, de toutes parts, l’intervention directe de ce pouvoir, et l’ingérence de ses organes directs. Elle crée enfin une surpopulation sans travail qui, ne trouvant pace ni à la campagne ni dans les villes, recherche, par conséquent, les postes de fonctionnaires comme une sorte d’aumône respectable, et en provoque la création. »
Un idéal national :
« Une énorme bureaucratie chamarrée de galons et bien nourrie, voilà l’idée napoléonienne qui sourit le plus au second Bonaparte. Comment ne lui plairait-elle pas, à lui qui se voit contraint de créer, à côté des véritables classes de la société, une caste artificielle, pour laquelle le maintien de son régime devient une question de couteau et de fourchette ? Aussi, l’une de ses dernières opérations fut-elle le relèvement des appointements des fonctionnaires à leur ancien taux et la création de nouvelles sinécures ».
L’armée en 1870 :
« L’armée elle-même n’est plus la fleur de la jeunesse paysanne, c’est la fleur de marais du sous-prolétariat rural. Elle se compose en grande partie de remplaçants, de succédanés, de même que le second Bonaparte n’est que le remplaçant, le succédané de Napoléon. Ses exploits consistent maintenant en chasses à courre et en battues contre les paysans, en un service de gendarmerie, et lorsque les contradictions internes de son système pousseront le chef de la société du 10 Décembre hors des frontières françaises, elle récoltera, après quelques actes de banditisme, non des lauriers, mais des coups. »
Bonne chance à ceux qui prétendraient mettre cette chaumière en ordre.

Sources

Bonnal - Chroniques sur la fin de l’histoire ; pourquoi les Français sont morts
Marx - Le dix-huit Brumaire

vendredi 10 juin 2016

Charles Maurras : Lorsque Proudhon eut les cent ans…

A peine plus de cent-cinquante ans après sa mort [1865], Pierre-Joseph Proudhon ne cesse d’intéresser la réflexion contemporaine [voir plus loin]. Le mouvement socialiste français et européen eût sans-doute été très différent si les idées de ce penseur considérable y avaient prévalu sur celles de Marx. L'histoire du XXe siècle, probablement sauvée des totalitarismes, et la réalité du nôtre auraient été aussi tout autres. On sait qu'il y eut, autour des années 1910 et suivantes, un cercle Proudhon à l'Action française ; et l’on va voir que Maurras ne niait pas qu'on pût le ranger, « au sens large », parmi « les maîtres de la contre-révolution ». Le texte qu’on va lire ici est certes daté, motivé, comme souvent, par les circonstances. Maurras y exprime néanmoins, à grands traits, le fond de sa pensée sur Proudhon et y manifeste, après réserves et nuances, la considération tout à fait particulière qu’il a toujours eue pour ce grand penseur et patriote français.  Lafautearousseau
Au lendemain du jour où l'Italie fête le centenaire de Cavour, nous verrons une chose horrible : le monument Proudhon, à Besançon, sera inauguré par M. Fallières*. Le fonctionnaire qui représente l'Étranger de l'intérieur, la créature des Reinach, Dreyfus et Rothschild officiera devant l'image du puissant écrivain révolutionnaire, mais français, à qui nous devons ce cri de douleur, qu'il jette à propos de Rousseau : « Notre patrie qui ne souffrit jamais que de l'influence des étrangers… »
Les idées de Proudhon ne sont pas nos idées, elles n'ont même pas toujours été les siennes propres. Elles se sont battues en lui et se sont si souvent entre-détruites que son esprit en est défini comme le rendez-vous des contradictoires. Ayant beaucoup compris, ce grand discuteur n'a pas tout su remettre en ordre. Il est difficile d'accorder avec cet esprit religieux, qu'il eut vif et profond, sa formule « Dieu, c'est le mal », et, dans une intéressante étude du Correspondant, M. Eugène Tavernier nous le montre fort en peine d'expliquer son fameux « La propriété, c'est le vol ». Nous remercions Proudhon des lumières qu'il nous donna sur la démocratie et sur les démocrates, sur le libéralisme et sur les libéraux, mais c'est au sens large que notre ami Louis Dimier, dans un très beau livre, l'a pu nommer « Maître de la contre-révolution ».
Proudhon ne se rallie pas à la « réaction » avec la vigueur d'un Balzac ou d'un Veuillot. Il n'a point les goûts d'ordre qui dominent à son insu un Sainte-Beuve. Ses raisons ne se présentent pas dans le magnifique appareil militaire, sacerdotal ou doctoral qui distingue les exposés de Maistre, Bonald, Comte et Fustel de Coulanges. La netteté oblige à sacrifier. Or, il veut tout dire, tout garder, sans pouvoir tout distribuer ; cette âpre volonté devait être vaincue, mais sa défaite inévitable est disputée d'un bras nerveux. On lit Proudhon comme on suit une tragédie ; à chaque ligne, on se demande si ce rustre héroïque ne soumettra pas le dieu Pan.
Son chaos ne saurait faire loi parmi nous, et nous nous bornerions à l'utiliser par lambeaux si ce vaillant Français des Marches de Bourgogne ne nous revenait tout entier dès que, au lieu de nous en tenir à ce qu'il enseigne, nous considérons ce qu'il est. De cœur, de chair, de sang, de goût, Proudhon est débordant de naturel français, et la qualité nationale de son être entier s'est parfaitement exprimée dans ce sentiment, qu'il a eu si fort, de notre intérêt national. Patriote, au sens où l'entendirent les hommes de 1840, 1850, 1860, je ne sais si Proudhon le fut. Mais il était nationaliste comme un Français de 1910. Abstraction faite de ses idées, Proudhon eut l'instinct de la politique française ; l'information encyclopédique de cet autodidacte l'avait abondamment pourvu des moyens de défendre tout ce qu'il sentait là-dessus.
Et, là-dessus, Proudhon est si près de nous que, en tête de son écrasant réquisitoire contre les hommes de la Révolution et de l'Empire, à la première page de Bismarck et la France **, Jacques Bainville a pu inscrire cette dédicace : « À la mémoire de P.-J. Proudhon qui, dans sa pleine liberté d'esprit, retrouva la politique des rois de France et combattit le principe des nationalités ; à la glorieuse mémoire des zouaves pontificaux qui sont tombés sur les champs de bataille en défendant la cause française contre l'unité italienne à Rome, contre l'Allemagne à Patay. » 
— Quoi ? Proudhon avec les zouaves pontificaux ?
— Oui, et rien ne va mieux ensemble ! Oui, Proudhon défendit le Pape ; oui, il combattit le Piémont. Au nez des « quatre ou cinq cent mille badauds » qui lisaient les journaux libéraux, il s'écriait, le 7 septembre 1862 : « Si la France, la première puissance militaire de l'Europe, la plus favorisée par sa position, inquiète ses voisins par le progrès de ses armes et l'influence de sa politique, pourquoi leur ferais-je un crime de chercher à l'amoindrir et à l'entourer d'un cercle de fer ? Ce que je ne comprends pas, c'est l'attitude de la presse française dominée par ses sympathies italiennes. Il est manifeste que la constitution de l'Italie en puissance militaire, avec une armée de 300 000 hommes, amoindrit l'Empire de toutes façons. » L'Empire, c'est ici l'Empire français, dont je vois le timbre quatre fois répété sur mon édition princeps de La Fédération et l'Unité en Italie.
« L'Italie », poursuivait Proudhon, votre Italie unie, « va nous tirer aux jambes et nous pousser la baïonnette dans le ventre, le seul côté par lequel nous soyons à l'abri. La coalition contre la France a désormais un membre de plus… » Notre influence en sera diminuée d'autant ; elle diminuera encore « de tout l'avantage que nous assurait le titre de première puissance catholique, protectrice du Saint Siège ».
« Protestants et anglicans le comprennent et s'en réjouissent ; ce n'est pas pour la gloire d'une thèse de théologie qu'ils combattent le pouvoir temporel et demandent l'évacuation de Rome par la France ! » Conclusion : « Le résultat de l'unité italienne est clair pour nous, c'est que la France ayant perdu la prépondérance que lui assurait sa force militaire, sacrifiant encore l'autorité de sa foi sans la remplacer par celle des idées, la France est une nation qui abdique, elle est finie. »
Et, comme ces observations de bon sens le faisaient traiter de catholique et de clérical, « oui », ripostait Proudhon, « oui, je suis, par position, catholique, clérical, si vous voulez, puisque la France, ma patrie, n'a pas encore cessé de l'être, que les Anglais sont anglicans, les Prussiens protestants, les Suisses calvinistes, les Américains unitaires, les Russes grecs ; parce que, tandis que nos missionnaires se font martyriser en Cochinchine, ceux de l'Angleterre vendent des Bibles et autres articles de commerce. » Des raisons plus hautes encore inspiraient Proudhon, et il osait écrire : « La Papauté abolie, vingt pontificats pour un vont surgir, depuis celui du Père Enfantin, jusqu'à celui du Grand Maître des Francs-Maçons » , et il répétait avec une insistance désespérée : « Je ne veux ni de l'unité allemande, ni de l'unité italienne ; je ne veux d'aucun pontificat. »
Deux ans après avoir écrit ces lignes, Proudhon expirait ; assez tôt pour ne pas assister à des vérifications qui devaient faire couler à flots notre sang, mutiler notre territoire, inaugurer le demi-siècle de l'abaissement national ! Cet « immense échec » qu'il avait prévu sans parvenir à comprendre, comme il le disait encore, « l'adhésion donnée par la presse libérale française à cette irréparable dégradation », confirma point par point ce regard d'une sublime lucidité. L'unité italienne et l'unité allemande nous ont fait perdre tout à tour la prépondérance qu'assurait notre force militaire et l'autorité qu'imposait notre foi. Le cléricalisme a été vaincu, le pape dépouillé, et l'on nous a imposé ce gouvernement dont la seule idée stable est l'abaissement du Saint-Siège, le règne de la franc-maçonnerie et de ses grands maîtres divers. Si l'Empereur a disparu, sa politique dure ; la parti républicain en a été quarante ans légitime et fidèle héritier.
Certes, et nous l'avons dit, avec Dumont, avec Georges Malet, avec le Junius deL'Écho de Paris, aux avocats de l'empereur : rien n'efface cette responsabilité napoléonienne que Napoléon III lui-même rattache à la tradition de Napoléon Ier ; mais la vérité fondamentale établie, il faut en établir une autre et rappeler aux hommes de gauche, que leurs aînés, leurs pères, leurs maîtres et, pour les plus âgés, eux-mêmes, en 1860, ils étaient tout aussi Italiens et Prussiens que Napoléon III ! Sauf Thiers, en qui s'était réveillé l'ancien ministre de la monarchie, l'élève de Talleyrand, qui fut l'élève de Choiseul, tous les républicains et tous les libéraux du dix-neuvième siècle ont été contre le Pape et contre la France avec l'Empereur des Français. Il faut relire dans Bismarck et la France ces textes décisifs auxquels nous ramène Bainville ; le ministre Ollivier développant à la tribune la thèse idéaliste des nationalités et M. Thiers, traditionnel pour la circonstance, s'écriant : « Nous sommes ici tantôt Italiens, tantôt Allemands, nous ne sommes jamais Français », toute la gauche applaudissait qui ? Émile Ollivier ! Guéroult défendait l'unité allemande, Jules Favre, un des futurs fondateurs de la République, déclarait le 4 juillet 1868 que nous n'avions « aucun intérêt à ce que les rivalités se continuent entre les deux parties de l'Allemagne » !
Telle était la tradition révolutionnaire impériale ou républicaine et Proudhon s'y étant opposé presque seul, la présence de M. Fallières au monument de Proudhon est plus qu'un scandale, c'est un contresens. Je partage sur la personne de M. Fallières le sentiment de Léon Daudet l'appelant le plus lâche et le plus méprisable des ruminants ; et l'appréciation de Jacques Delebecque, telle qu'on la lira plus loin sur l'harmonie de cet animal et de la fonction constitutionnelle, me semble l'expression de la vérité pure. Mais le nom de Proudhon met en cause plus que la personne ou la magistrature de M. Fallières ; le nom de Proudhon met en accusation le régime avec son revêtement de blagologie nuageuse, avec son fond de sale envie et de bas appétits. Ce grand nom de Proudhon frappe d'indignité et Fallières, et sa présidence et la démocratie parce qu'il évoque le grand nom de la France et l'étoile obscurcie de notre destin national. Ce régime ne signifie que le pontificat de la maçonnerie que Proudhon avait en horreur. Il ne figure rien que les hommes et les idées que Proudhon combattait en France, en Europe, partout. Proudhon était fédéraliste ; que lui veut cette république centralisatrice ? Il était syndicaliste ; que lui veut cette république étatiste ? Il était nationaliste et papalin ; que lui veut cette république anticatholique, antifrançaise ?
Je ne sais quelles bouffonneries l'on débitera à la louange de ce grand écrivain sorti, comme Veuillot et tant d'autres, des entrailles du peuple ; mais les lettrés devront répondre à la venue de M. Fallières par la dérision et le peuple par les huées.
Charles Maurras   
* Les 13, 14 et 15 août 1910, à Besançon, est inaugurée une statue en bronze de Pierre-Joseph Proudhon, réalisée par le sculpteur bisontin Georges Laethier. La décision d'ériger cette statue dans sa ville natale a été prise un an auparavant à l'occasion du centenaire de sa naissance et a donné lieu à une souscription et a un concours de sculpteurs. La statue n'existe plus, fondue (comme de nombreuses autres) par les nazis durant l'Occupation. Elle a été remplacée par la suite.
**1907 
Paru dans les Cahiers du Cercle Proudhon, n° 1 de janvier 1912 (le texte date de 1910).
http://lafautearousseau.hautetfort.com/

jeudi 14 août 2014

De Marx à Heidegger

On a reproché beaucoup de choses à Karl Marx : le caractère systématique de sa pensée, son économicisme (surtout sensible chez ses épigones, car chez lui le primat de l’économie se situe beaucoup plus dans l’ordre des causes que dans l’ordre des fins), sa définition quasi métaphysique de la classe sociale, son incapacité à sortir de la philosophie de Hegel, dont il prétend seulement « remettre sur ses pieds » l’interprétation dialectique, sa philosophie de l’histoire où le communisme primitif prend la place du jardin d’Éden et la société sans classes celle de la Parousie, son attitude ambivalente vis-à-vis de la bourgeoisie (d’un côté ennemi à combattre, de l’autre classe ayant joué dans l’histoire un rôle « éminemment révolutionnaire »), son adhésion à l’idéologie du progrès – idéologie typiquement bourgeoise elle aussi, comme le rappellera Georges Sorel –, qui l’amène à lire l’histoire comme Révélation progressive, et à voir dans la colonisation un « progrès de la civilisation », etc.
Certains de ces reproches étaient sans nul doute fondés. Au moins serait-il honnête de ne pas discréditer la pensée de Marx en la réduisant à l’usage que ceux qui s’en sont réclamés (les « marxistes ») en ont fait : en toute rigueur, nul ne sait comment Marx aurait jugé Lénine ni ce qu’il aurait dit du Goulag.
Il y a au moins deux bonnes raisons d’examiner à nouveaux frais l’œuvre de Marx. La première est que le « marxisme » est largement passé de mode, ce qui permet d’en parler sans passion. La seconde est que les rapports sociaux propres au capitalisme sont aujourd’hui devenus dominants dans le monde, de façon telle que le propos de Marx retrouve une certaine actualité. En triomphant à l’échelle planétaire, le capitalisme n’a en effet pas seulement retrouvé la brutale agressivité qui fut la sienne au XIXe siècle. Il semble aussi avoir épuisé ses effets positifs – à défaut d’avoir épuisé son champ de développement. On a beaucoup critiqué ce que Marx a pu dire sur la baisse tendancielle du taux de profit, en lui reprochant de n’avoir pas tenu compte du caractère productif du capital constant. Or, toutes les études disponibles confirment à l’heure actuelle une baisse du taux de profit dans les pays capitalistes. C’est précisément pour remédier à cette érosion de la rentabilité du capital que le capitalisme tend aujourd’hui à briser tous les équilibres sociaux nés du compromis fordiste, à libéraliser totalement les marchés financiers, à intégrer les pays émergents dans une nouvelle division internationale du travail, à découvrir sans cesse de nouveaux marchés. D’où la marche accélérée vers une globalisation sous l’égide de la Forme-Capital, véritable réorganisation planétaire des processus productifs de la valeur, laquelle va de pair avec un retour de l’impérialisme (néo)colonial, dont l’occupation de l’Irak n’est que le plus visible aspect.
L’ancien capitalisme prétendait satisfaire des besoins exprimés par la demande, le nouveau vise à satisfaire des désirs stimulés par l’offre. Dans tous les cas, le capitalisme se définit par une dynamique d’accumulation par dépossession – une dynamique de l’illimité –, et c’est pourquoi il ne peut que s’étendre à toute la terre en détruisant tout ce qui risque d’entraver la logique du capital. Or, Marx n’a pas seulement montré que les lois économiques, loin d’être « naturelles », sont le produit d’une histoire sociale. Disons-le tout net : en soulignant que le capitalisme vise par nature à l’accumulation infinie de la valeur, puisque le capital n’est que l’abstraction de la valeur en mouvement, il a mieux compris qu’aucun autre la nature profonde du capitalisme, son essence prométhéenne et sa force démiurgique. C’est ce que montrent son analyse de la marchandise et sa théorie de l’aliénation.
Pour Marx, le travail n’est pas la source, mais la substance de la valeur. Il convient dès lors de s’interroger sur l’origine des valeurs surajoutées aux valeurs existantes. Marx a très bien compris que le problème essentiel n’est pas la propriété, mais la marchandise. En tant que valeur, la marchandise n’est que du travail humain cristallisé, mais en tant que marchandise le travail devient qualitativement autre chose que ce qu’il était auparavant. Derrière le double aspect de toute marchandise (valeur d’échange et valeur d’usage) s’exprime d’un côté le caractère différenciateur du travail concret et, de l’autre, le travail anonyme et abstrait qui égalise tous les travaux. La forme monétaire revêtue par les échanges aboutit alors à la réification ou « chosification » (Verdinglichung) des rapports sociaux, ce que Marx appelle le « fétichisme inhérent au monde marchand ».
L’aliénation va donc très au-delà de ce que la simple critique socialiste dénonce comme « exploitation sociale ». L’aliénation signifie que, sous le règne de la marchandise, l’homme devient étranger à lui-même. « L’argent, écrit Marx, réduit l’homme à n’être qu’une abstraction ». Il réduit l’être à l’avoir, la qualité à la qualité. Lorsque l’argent, médiateur de toute chose, devient le seul critère de la puissance, le travailleur et le patron, en dépit de tout ce qui les oppose, sont l’un et l’autre aliénés. Qui n’a pas d’argent est prisonnier de ce manque, qui possède de l’argent est possédé par lui.
Pour Marx, toute production est une appropriation de la nature par l’homme dans une forme déterminée. Le moteur de l’histoire, de ce point de vue, n’est pas tant l’économie elle-même que la technique, dont l’évolution modifie sans cesse les formes de travail, d’appropriation et de production. Mais ici Marx reste en chemin, car il ne s’interroge pas sur l’essence de la technique. Il ne saisit la technique que dans un sens instrumental, comme simple mode de la praxis, entendue comme « travail humain », sans voir qu’il se pourrait bien que la technique soit elle-même le sujet dont « bourgeoisie » et « prolétariat » ne sont que des prédicats. Pour penser véritablement la technique, et comprendre que l’essence de la technique n’a, elle, rien de technique, il faudra attendre Heidegger.
Mais c’est précisément la pensée de Heidegger et celle de Marx que l’on pourrait comparer. Car ce que Marx appelle « Capital », Heidegger l’appelle Ge-stell : arraisonnement de tous les étants en vue de la production généralisée, c’est-à-dire déploiement planétaire de l’inauthentique. Ce que dit Marx de l’argent évoque pareillement ce qu’écrit Heidegger sur le règne de l’« on » : d’un côté, la « fausse conscience », de l’autre la « facticité » (Faktizität). Marx cherche à restituer à l’homme son « être générique », tandis que l’herméneutique heideggérienne propose de faire retour à l’« ek-sistence », laquelle désigne « l’habitation ek-statique dans la proximité de l’être ». Les deux démarches critiquent le capitalisme à partir de prémisses distinctes, mais se rejoignent dans un même appel à se libérer de l’inauthentique (Selbstentfremdung).
« Ce que Marx, partant de Hegel, a reconnu en un sens important et essentiel comme étant l’aliénation de l’homme plonge ses racines dans l’absence de patrie de l’homme moderne », écrit Heidegger (Lettre sur l’humanisme). « C’est parce que Marx, ajoute-t-il, faisant l’expérience de l’aliénation, atteint à une dimension essentielle de l’histoire, que la conception marxiste de l’histoire est supérieure à toute autre historiographie ». Le compliment n’est pas mince. C’est pourquoi Heidegger cite comme l’une des tâches de la « pensée à venir » ce qu’il nomme un « dialogue productif avec le marxisme ». Essayons d’engager ce dialogue.
Robert de Herte, Éléments n°115, 2004.

lundi 16 décembre 2013

La pensée de Hegel

On a souvent comparé Hegel à Aristote, car le philosophe allemand avait lui-même conscience d'avoir pensé à tout et avoir tout englobé dans son « système ». À la différence d'Aristote, Hegel a quand même été celui qui a opéré une coupure entre la science et la philosophie. Certains thèmes hégéliens font partie de la culture philosophique et même de la culture tout court comme la ruse de la raison, la dialectique du maître et de l'esclave, l'esprit d'un peuple, l’État gestionnaire des contradictions de la société civile, la conscience malheureuse, le savoir absolu, la fin de l'Histoire, ...
Lorsqu'on a étudié Hegel, il est même parfois difficile d'en sortir, tant sa vision du monde et de la société imprègne la nôtre ensuite. Son influence apparaît parfois de façon inattendue lorsque par exemple Sarkozy lisant le discours d'un conseiller déclarait que l'homme africain n'était pas entré dans l'Histoire. C'était là une vision typiquement hégélienne pour laquelle l'Afrique était restée en dehors de l'Histoire Universelle, l'homme n'étant pas sorti de son état naturel.
L'Histoire
Hegel est avant tout le philosophe qui a pensé l'Histoire. Ceci s'oppose à la philosophie traditionnelle qui a toujours recherché et conçu la Vérité comme atemporelle.
Dans un schéma dialectique, le savoir se construit historiquement dans la pensée hégélienne à la différence de Husserl qui répondant à Heidegger déclarait : « Ach, Ich habe die Geschichte ganz vergessen » (Ah, j'ai complètement oublié l'Histoire). Dans la tradition philosophique, la connaissance de l'objet est hors de l'Histoire.
La raison est la loi du monde. Les individus sont mus par l'ambition, l'orgueil, l'intérêt, la gloire mais cela n'est que « ruse de la raison » qui permet la marche rationnelle du monde.
Pour Hegel, l'universel concret est le peuple. On peut parfois éprouver un malaise dans le contexte actuel où toutes les institutions internationales organisent la destruction des peuples. Pour le philosophe il existe l'esprit d'un peuple (Volksgeist). L'art en est une représentation puisqu'étant celui d'un peuple ainsi que la religion.
Chez les Grecs anciens, il y avait une adéquation entre la religion vécue par les habitants de la Cité et le peuple. Dans le christianisme, il y a un déchirement entre le monde de l'au-delà et le temporel, d'où la conscience malheureuse du chrétien. La famille pour Hegel anticipe l'esprit d'un peuple. « La religion est une des choses les plus importantes dans la vie humaine, elle encadre la vie d'un peuple ». Hegel distingue religion privée (celle du christianisme) et religion d'un peuple (celle des Grecs anciens).
En tout cas, un peuple à la différence du libéralisme n'est pas constitué d'individus-atomes mais est une organisation. La volonté générale l'emporte sur les volontés individuelles. Le philosophe aura aussi des écrits que l'on peut situer dans l'idéologie de la guerre. La guerre est une nécessité pour la survie des peuples : « Les peuples se constituent ainsi comme individuels et en tant qu'individuels ils affrontent d'autres peuples individuels ». La guerre devient la grande épreuve dans la vie d'un peuple.
On est donc loin de Kant et de sa volonté d'une paix perpétuelle. Pour Hegel, une paix qui dure trop longtemps peut même perdre une nation.
La guerre peut aussi aboutir à des empires, ce qui fait perdre aux peuples leur identité. Une fédération d’États a le même effet. On retrouve là l'influence de Herder.
L’État
L’État pour Hegel est la raison sur la terre. Il a pour rôle de réconcilier l'individu et la volonté générale. L’État est donc à la fois tyrannique et permet la liberté individuelle. Hegel distingue la société civile constituée par l'ensemble des individus et l’État : « L’État est le rationnel en soi et pour soi..., une fin propre immuable et absolue ». (Philosophie du droit)
Hegel critique le contrat social de Rousseau car l’État n'est pas basé sur une somme de volontés individuelles. « Dans la mesure où c 'est l’État qui est l'esprit objectif, l'individu proprement dit n'a d'objectivité, de vérité, une Sittlichkeit (moralité) que pour autant qu'il est membre de l’État ». L’État est en lui-même une individualité. L'Esprit s'incarne dans l'Esprit de l’État. Il concilie la personne et l'universel.
L'Art
Hegel a écrit une œuvre monumentale sur l'Art : l'Esthétique. L'art est la manifestation sensible de l'Idée. En Grèce par exemple, les œuvres d'art exprimaient une représentation religieuse. L'art maintenant s'est désacralisé pour devenir l'objet de divertissement. L'art se coupe de son essence. Il y a donc une fin de l'art pour Hegel.
Hegel rejette à la différence d'Aristote le principe d'imitation de la nature : « L'art doit se proposer une autre fin que l'imitation purement formelle de la nature ; dans tous les cas, l'imitation ne peut produire que des chefs d'œuvre de la technique, jamais des œuvres d'art ». (Esthétique)
Dans l'art, il faut l'unité de la forme sensible et de l'idée universelle.
La religion
La religion exprime le génie et l'esprit d'un peuple. Hegel distingue religion subjective et religion objective. La religion subjective est celle du cœur et elle agit sur l'homme. La religion objective prend la forme d'un système.
Pour Hegel, le christianisme est une religion privée et non une religion d'un peuple ou de la cité. Cette religion privée conduit à l'individualisme. Le philosophe critique le sentiment du péché. « La vie n'exige pas de s'occuper de soi-même et de ses péchés, mais de l'universel et des tâches qu'il réclame ». (Histoire de la philosophie)
Le péché originel n'est que le stade de l'animalité que l'homme doit dépasser. Hegel a quand même une haute idée du christianisme : « Le contenu de la religion chrétienne en tant que le plus haut stade de développement de la religion en général coïncide parfaitement avec le contenu de la vraie philosophie ».
La religion et la philosophie ont le même objet : l'absolu. Si la religion se sert d'une forme sensible, la philosophie conceptualise.
La phénoménologie de l'esprit
Cette œuvre publiée en 1807 décrit dans un processus historique les différentes étapes de la conscience depuis la conscience sensible jusqu'au savoir absolu. Hegel a commencé à créer un système philosophique qui a l'ambition de couvrir toute la connaissance. En plus d'un processus historique, la dialectique servira à penser les contradictions. On sort donc de la logique classique et de son principe de non-contradiction.
La conscience se trouve entre la certitude sensible et les catégories qui donnent sens au monde.
Hegel part de la conscience de soi et de la conscience de l'autre. Dans la conscience de l'autre s'opère une lutte à mort pour la reconnaissance. On a dans ce livre la fameuse dialectique du maître et de l'esclave.
Une des étapes dans le processus de la connaissance est la religion qui n'est pas un stade suprême. La dernière étape sera le savoir absolu. On arrive à la réconciliation de l'être-en-soi et de l'être-pour-soi.
Le prolongement politique de l'hégélianisme
Il y a une interprétation politique de Hegel qui a eu toute une réflexion sur l'Histoire, le droit, la société ...
Il a existé ce qu'on a appelé les hégéliens de droite et de gauche. L'hégélien de gauche le plus célèbre fut Karl Marx qui a repris la dialectique hégélienne pour expliquer l'Histoire, l'économie et les contradictions de la société capitaliste.
Pour Hegel, l'Histoire s'est faite de l'Orient à l'Occident en passant par les Grecs, les Romains et les peuples de l'Europe occidentale. Marx a surtout analysé les modes de production : le mode de production asiatique, puis antique, féodal, capitaliste, communiste... la fin de l'Histoire chez Marx correspondant à l'effondrement du capitalisme.
Les hégéliens de droite appartiennent surtout à la droite conservatrice même s'il peut aussi exister une lecture fasciste de Hegel. À l'époque de Marx et Engels, Hegel passait pour réactionnaire. « Hegel lui-même, malgré les éclats de colère révolutionnaire assez fréquents dans son œuvre, paraissait somme toute pencher davantage du côté conservateur ». « Système de Hegel élevé en quelque sorte au rang de philosophie officielle de la royauté prussienne » (Ludwig Feuerbach, Engels).
Il existe tous les possibles politiques à partir d'une lecture de Hegel.
Patrice GROS-SUAUDEAU

dimanche 20 octobre 2013

Ces antisémites de gauche dont on parle si peu

« Si nous avions repris dans notre livre
certains textes extraits de Marx
sans en indiquer la source,
il n’est pas impossible que la loi Gayssot
nous eût été appliquée »
Entretien avec Philippe Randa, co-auteur avec Roland Gaucher des « Antisémites » de gauche , éditions L’Æncre
(propos recueillis par Aliénor Marquet)
Roland Gaucher et Philippe Randa ont jeté un pavé dans le marigot du conformisme politique en s’attaquant à un sujet sulfureux. Parce que tout ce qui touche aux juifs et à l’antisémitisme est toujours délicat dans le contexte d’hystérie médiatique actuel. Et parce que, ni l’un ni l’autre n’étant de gauche, le pire dans leurs révélations était bien évidemment à craindre pour les tenants du politiquement correct. Lecture faite de leur livre, c’est incontestablement le cas.
Dans le titre de votre ouvrage, pourquoi le mot « Antisémites » figure-t-il entre guillemets ?
Essentiellement pour deux raisons. D’une part, beaucoup d’auteurs révisionnistes poursuivis au nom de l’infâme loi Gayssot sont accusés  d’être antisémites ; ils s’en  défendent avec  vigueur et sont vraisemblablement sincères. D’autre part, un certain nombre de dirigeants et de militants d’extrême gauche assurent qu’ils sont antisionistes, mais non pas antisémites, ce qui est parfaitement possible ; mais ils sont pro-palestiniens et considèrent la présence israélienne dans ce pays comme une occupation colonialiste, avec son lot d’attentats et de répressions sanglantes ; aussi peuvent-ils parfaitement basculer dans l’antisémitisme le plus radical. En revanche, il suffit de se référer à certaines phrases du célèbre théo-ricien de gauche du xixe siècle, Joseph Prou­dhon, pour se rendre compte qu’il fut indéniablement antisémite, et l’on se demandera comment, dans ces conditions, des juifs peuvent, par exemple, continuer à fréquenter le Cercle Proudhon à Besançon…
Ne pourrait-on faire la même remarque au sujet de Karl Marx ?
Sans doute. Si nous avions repris dans notre livre certains textes extraits de Marx sans en indiquer la source, il n’est pas impossible que la loi Gayssot nous eût été appliquée.
Pensez-vous qu’à l’intérieur du parti bolchevique il y ait eu, à certaines périodes, conflit entre éléments juifs et non juifs ?
Évidemment. Dans l’élimination de Trotski, dans les procès de Moscou avant-guerre, une certaine dose d’antisémitisme n’est pas absente. Après la guerre, le procès dit du « complot des blouses blanches », fomenté par Staline et avorté du fait de son décès, est incontestablement antisémite. Il a été approuvé par tous les dirigeants communistes français de l’époque et par la clique de leurs « intellos »… Qui le leur rappelle ? La fin de Staline, survenue peu après, reste mystérieuse. Qui a enquêté à ce sujet ? Ajoutez que nous reproduisons une brochure signée Gédéon Hagonov, pseudonyme de Boris Souvarine, qui révèle l’antisémitisme de Staline à l’égard des juifs polonais, au temps du Pacte germano-soviétique. Qui rappelle cela, aujourd’hui où les manifestants de Guennadi Ziouganov, le principal opposant de Vladimir Poutine et chef du Parti communiste russe , défilent – par exemple pour la commémoration de la Révolution d’Octobre – avec des banderoles sur lesquelles figure le mot « youpin » ? Si des membres d’un parti politique français en faisaient autant dans notre pays, vous imaginez le tollé ? Mais là, silence dans les grands médias. Pourquoi ? Et ce sujet de l’antisémitisme, hier en URSS, aujourd’hui en Russie, ne semble guère intéresser les chercheurs du CNRS !
Vous consacrez plusieurs chapitres aux historiens négationnistes, montrant que la grande majorité d’entre eux proviennent de gauche et d’extrême gauche. Pourquoi, à votre avis ?
Sans doute parce qu’une insidieuse propagande a réussi à faire entrer dans les esprits que l’antisémitisme était le fait exclusif de gens de droite et d’extrême droite, exactement comme, pendant très longtemps après la IIe Guerre mondiale, la collaboration française avec le IIIe Reich passait pour le fait des mêmes gens alors que la résistance aurait exclusivement été de gauche et d’extrême gauche. Aussi, les foudres de la justice, depuis la première loi liberticide Pleven, se sont-elles portées quasi-exclusivement sur les journalistes, écrivains et militants nationalistes, laissant par là même le champ libre aux gens de gauche et d’extrême gauche de s’exprimer. D’autant que ceux-ci le faisaient généralement au nom de la lutte contre le sionisme assimilé à une forme d’impérialisme, selon eux, quasi-fasciste. Puis, à la fin des années 70 du siècle dernier s’est déclaré le « scandale » des historiens révisionnistes qui remettaient en cause l’existence des chambres à gaz homicides. Le déchaînement médiatique et judiciaire contre eux a été tel qu’on n’a pu continuer de passer sous silence les écrits et les paroles des gens de gauche et d’extrême gauche. Cela aurait pu être le cas si ces derniers s’étaient brusquement rétractés. Au contraire, comme il s’agissait en général de « révolutionnaires » et non pas de gauchistes-caviar – sans doute, d’ailleurs, les seuls qui n’ont pas renié leur foi soixante-huitarde – il a bien fallu les reconnaître, même si cela a été pour les marginaliser aussitôt. Pour les médias, Pierre Guillaume (directeur des Éditions de la Vieille Taupe), Serge Thion (chercheurs au CNRS) et le philosophe Roger Garaudy sont les enfants honteux des Damnés de la terre !
Les « Antisémites » de gauche,, Roland Gaucher et Philippe Randa, éditions L’Æncre, 3e édition, 440 pages, 35 euros.

lundi 11 mars 2013

Le roi protecteur des humbles

Le 20 avril 1865, le comte de Chambord publie sa Lettre publique sur les ouvriers. Tandis qu'émerge la grande industrie, il promeut le droit d'association sous la surveillance de l'État.
Cette année-là, Henri V, comte de Chambord, quarante-cinq ans, de jure roi de France depuis les abdications le 2 août 1830 de son grand-père Charles X et de son oncle Louis XIX duc d'Angoulême, et chef de la maison de France depuis la mort de ce dernier le 3 juin 1844, montrait que, même écartés du trône, les Bourbons, restaient bienfaisants.
Enfant du miracle
Ce prince, salué à sa naissance le 29 septembre 1820 comme « l'enfant du miracle » parce qu'il avait déjoué les projets de Louvel, assassin de son père le duc de Berry le 14 février précédent, n'allait pas tarder à s'affirmer comme l'incarnation de la monarchie traditionnelle dans sa foi profonde, dans sa haute dignité et dans son amour sans faille pour les plus humbles. À treize ans, âge de la majorité royale, ayant dû quitter Holyrood en Angleterre pour le château royal de Prague, il avait élevé une protestation contre l'usurpation de son cousin Louis-Philippe d'Orléans porté par les bourgeois libéraux et francs-maçons sur le trône de "roi des Francais". Dès 1844, à vingt-quatre ans, l'année où il avait quitté Goritz à la frontière italo-slovène pour s'installer au château de Frohsdorf au sud-est de Vienne, il avait annoncé ce qu'il allait toujours considérer comme un devoir dans la grande tradition de sa lignée : « étudier tout ce qui se rattache à l'organisation du travail et à l'amélioration de sort des classes laborieuses ».
Atteint de claudication par suite d'une chute de cheval dans ses jeunes années, il ne semble guère avoir reçu une grande affection de la part de la stérile Marie-Thérèse de Modène, une Habsbourg qu'il avait épousée en 1846 faute d'avoir pu obtenir la main de sa soeur Marie-Béatrice, déjà promise au prétendant carliste à la couronne d'Espagne... Très sourcilleux sur les liens de famille, il n'était point rancunier et avait fait célébrer une messe à Frohsdorf pour le repos de l'âme du "roi des Français" quand celui-ci mourut en 1850, deux ans après avoir été à son tour renversé de son trône : le comte de Chambord avait ainsi déjà marqué sa volonté de pardonner aux Orléans, n'oubliant pas que la "reine des Français", née Marie-Amélie de Bourbon-Siciles, était la tante de sa propre mère, la duchesse de Berry.
Dès 1855, il marquait à nouveau son intérêt pour les associations ouvrières, voulant qu'elles fussent « représentées et entendues pour pouvoir être suffisamment protégées ». Et le 20 avril 1865, il publia sa Lettre publique sur les ouvriers, célèbre et grand texte politique dont l'effet marqua pour longtemps l'histoire des idées sociales dans ce XIXe siècle où la grande industrie s'érigeait sur fond de concurrence égoïste et de misère ouvrière 1.
Lettre sur les ouvriers
Nous ne pouvons ici que le survoler : « La royauté a toujours été la patronne des classes ouvrières. Les établissements de saint Louis, les règlements des métiers, le système des corporations en sont des preuves manifestes. » Le prince reconnaît que des abus s'y étaient introduits avec le temps, mais la Constituante n'a rien résolu en détruisant les jurandes et les maîtrises : « La liberté du travail fut proclamée mais la liberté d'association fut détruite du même coup. De là cet individualisme dont l'ouvrier est encore aujourd'hui la victime. Condamné à être seul, la loi [Le Chapelier] le frappe s'il veut s'entendre avec ses compagnons, s'il veut former pour se défendre, pour se protéger, pour se faire représenter une de ces unions qui sont de droit naturel, que commande la force des choses et que la société devrait encourager en les aidant. » Le tableau est saisissant des conséquences de « cet isolement contre-nature » qui laisse l'individu « en proie à une concurrence sans limite » et à la domination oppressive des « privilèges industriels ».
Après le constat, les remèdes : « À l'individualisme opposer l'association ; à la concurrence effrénée le contrepoids de la défense commune ; au privilège industriel la constitution volontaire et réglée de corporations libres. » Le prince étudie ensuite comment doivent s'articuler dans le souci du bien commun les diverses associations. « En résumé, droit d'association sous la surveillance de l'État et avec le concours de cette multitude d'oeuvres admirables, fruits précieux des vertus évangéliques, tels sont les principes qui semblent devoir servir efficacement à délier le noeud si compliqué de la question ouvrière. » Et puis, idée cruciale pour l'avenir, faire entrer ces corporations « dans l'organisation de la commune et dans les bases de l'électorat et du suffrage ».
Ainsi donc la premier texte social au XIXe siècle ne fut pas le Capital de Karl Marx paru en 1867, mais la lettre parue en 1865 de celui qui aurait dû être le roi de France et aurait possédé toutes les vertus pour appliquer de si salutaires principes.
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 21 octobre au 3 novembre 2010
1 Texte intégral dans Xavier Vallat : La Croix, les Lys et la peine des hommes ; Ulsse1982