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mercredi 20 décembre 2023

Marcel Déat : encore un homme de Vichy que la Gauche ne reconnait plus !

 

Marcel Déat - Du socialisme à la collaboration

Marcel Déat est connu pour sa participation au Régime de Vichy et pour sa collaboration active avec l'Allemagne nationale-socialiste. Mais quel fût le parcours de ce journaliste et intellectuel français ayant fait Normal-sup ? Faisait-il parti de tous ces hommes de Droite qui ont servi sous Vichy, comme certains veulent nous le faire croire à gauche?

Marcel Déat fonda bien le Rassemblement national populaire et participa au gouvernement de Vichy comme Ministre secrétaire d’état au travail et à la solidarité nationale dans le dernier remaniement du 16 mars 1944 à la demande de Pierre Laval, le " plus brillant des socialistes de son époque".

A la Libération, il s'enfuira à Sigmarigen avec le dernier carré des ultra-collaborationnistes et trouvera refuge en Italie après la Libération où il mourra en 1952 à San Vito près de Turin.

Pourtant, comme Pierre Laval, Marcel Déat a toujours été socialiste dans l’âme!

Marcel Déat débute sa carrière politique en 1925 comme conseiller municipal de Reims, ville où il enseigne. A l'occasion d'une élection partielle, il est élu député SFIO en 1926 (il sera battu en 1928) à l'âge de 38 ans.

Léon Blum cherchant à faire germer de nouvelles pousses et le considérant comme son dauphin, le nomme secrétaire du groupe SFIO au Parlement.

Il retrouve l'Assemblée nationale en 1932 comme député du vingtième arrondissement de Paris en battant le communiste Jacques Duclos.

En 1933, il quitte la SFIO pour rejoindre le Parti Socialiste de France - Union Jean Jaurès né d'une scission cette même année des courants minoritaires réformiste et néo-socialiste. Pourtant majoritaire dans le groupe socialiste au parlement, il s'opposera à l'aile gauche de la SFIO et au courant centriste de Léon Blum. Il sera battu en 1936.

En 1935, son parti fusionne avec deux autres groupes de gauche modérée pour fonder l'Union socialiste républicaine.

A cette époque, il est membre du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes et devient ministre de l'air dans le gouvernement du très radical-socialiste Albert Sarraut (24 janvier au 4 juin 1936).

En 1936, l'Union socialiste républicaine se rallie au gouvernement du Front populaire de Léon Blum.

Marcel Déat rencontrera à plusieurs reprises à l'époque du Front populaire un certain général De Gaulle qui dira de lui : " Déat a sans aucun doute un grand talent et une haute valeur. C'est de quoi on lui en veut. Mais patience, je crois qu'on le verra remonter et aller très haut.". Il resteront en contact jusqu'à la veille de la guerre.

Dans ces années d'avant guerre, il sera un éternel pacifiste, un militant infatigable contre l'antisémitisme du Parti national-socialiste des travailleurs allemands et un militant sioniste.

Le 4 mai 1939, Marcel Déat publia dans l'Œuvre son trop fameux article "Mourir pour Dantzig ?" qui devint un slogan anti-interventionniste. Il y écrivait notamment : " Il ne s'agit pas du tout de fléchir devant les fantaisies conquérantes de M. Hitler, mais je vous le dis tout net : flanquer la guerre en Europe à cause de Dantzig, c'est y aller un peu fort, et les paysans français n'ont aucune envie de mourir pour les Poldèves ». Il rejoignait le courant pacifiste de la très grande majorité de la classe politique française à la suite des idées d'Aristide Briand, prix Nobel de la paix !

Son pacifisme le conduira à soutenir l'armistice du 22 juin 1940 et la nomination de Pierre Laval à la vice -présidence du Conseil.

Sous le régime de Vichy, il tente d'unifier les partis collaborateurs sans succès et finit par fonder le Rassemblement National Populaire qu'il structure, après le départ des éléments de droite, sur une base idéologique homogène en réservant les postes à des militants socialistes et syndicalistes.

Le 16 mai 1944, sous la pression des allemands, il entre dans le gouvernement de Pierre Laval comme ministre du travail et de la solidarité nationale. Il y prône une collaboration totale avec l'Allemagne.

Sa dernière œuvre politique fut d'essayer de créer une "Université ouvrière" avec Ludovic Zoretti, créateur de la Fédération Générale de l’Enseignement au sein de la CGT dont il fut le secrétaire jusqu'en 1939 et membre de la SFIO jusqu'en novembre 1939.

Un vrai homme de droite !

Pour tous ses actes, il mérite d'être inscrit sur le Mur des Collabos !

http://histoirerevisitee.over-blog.com/2013/11/marcel-d%C3%A9at-encore-un-homme-de-vichy-que-la-gauche-ne-reconnait-plus.html

samedi 24 octobre 2020

Maurras et le Fascisme [5]

 

 

Par Pierre Debray

C'est une étude historique, idéologique et politique, importante et profonde, que nous publions ici en quelques jours. Elle est de Pierre Debray et date de 1960. Tout y reste parfaitement actuel, sauf les références au communisme - russe, français ou mondial - qui s'est effondré. L'assimilation de l'Action française et du maurrassisme au fascisme reste un fantasme fort répandu des journalistes et de la doxa. Quant au fascisme en soi-même, si l'on commet l'erreur de le décontextualiser de sa stricte identité italienne, il reste pour certains une tentation, notamment parmi les jeunes. On ne le connaît pas sérieusement. Mais il peut-être pour quelques-uns comme une sorte d'idéal rêvé. Cette étude de Pierre Debray dissipe ces rêveries. Elle s'étalera sur une dizaine de jours. Ceux qui en feront la lecture en ressortiront tout simplement politiquement plus compétents.LFAR

Certes Mussolini laisse subsister le capitalisme. C’est uniquement pour des raisons d’opportunité. Le premier ministre de la justice de l’État fasciste, M. Rocco, constate qu’une certaine liberté économique n’est préservée que parce que « l’aiguillon de l’intérêt individuel est le plus efficace des moyens, pour obtenir le maximum de résultat, avec le minimum d’effort ». En réalité, l’initiative privée ne subsiste qu’autant qu’elle accepte la direction de l’État. Quand Mussolini écrit que « c’est l’État qui doit résoudre les contradictions dramatiques du capitalisme », il ne tient pas un autre langage que Lénine. Il s’autorise, d’ailleurs, de l’exemple du grand doctrinaire marxiste, qui lui aussi a rétabli, momentanément, une liberté économique relative. Qu’importe puisque le capitalisme subit une métamorphose radicale, en devenant, selon l’expression de Lénine, « capitalisme d’État ». Dans le discours de Trieste du 20 septembre 1920, Mussolini reconnaît que la mise en place d’un État prolétarien serait prématurée. « Le prolétariat, explique-t-il, est capable de remplacer d’autres valeurs sociales ; mais nous lui disons : avant de t’étendre au gouvernement d’une nation, commence par te gouverner toi-même, commence par t’en rendre digne techniquement et auparavant moralement parce que gouverner est une chose terriblement complexe, difficile et compliquée » ... Ainsi tout comme Staline, Mussolini rejette l’État prolétarien à l’horizon de l’histoire, mais avec beaucoup plus de franchise. On pourrait dire du fascisme qu’il est, par quelques côtés, un stalinisme honnête, ou, selon l’optique, un stalinisme honteux.

En attendant que le prolétariat soit en mesure d’assumer, en tant que classe, la direction des affaires publiques, il n’est d’autre recours pour le socialisme, qu’il soit de type stalinien ou de type fasciste, que dans le jacobinisme. M. Alfredo Rocco a montré, peut-être à son insu, que la conception fasciste de l’État se modèle sur celle de Jean-Jacques Rousseau, de Robespierre et de Saint-Just. « Le gouvernement », selon lui, « doit être entre les mains d’hommes capables de s’élever au-dessus de la considération de leurs propres intérêts et de réaliser les intérêts historiques et immanents de la collectivité sociale considérée comme unité qui résume l’ensemble des générations ». De même, selon Rousseau et les Jacobins, la volonté générale ne s’identifie pas à la majorité, mais aux citoyens vertueux, ne fussent-ils que quelques-uns, qui ont abdiqué toute volonté particulière ou si l’on préfère tout amour-propre, au sens qu’ont donné à ce mot les moralistes du siècle classique. 

M. Rocco va jusqu’au bout de la dure logique jacobine lorsqu’il affirme que « tous les droits individuels sont des concessions de l’État faites dans l’intérêt de la société ». Le droit de propriété, l’initiative privée dans la production ne sont respectés que parce qu’ils apparaissent conformes à l’intérêt de la société. Du moment que les citoyens vertueux, en l’occurrence les membres du parti, estimeront que l’intérêt de la société a changé, ils nationaliseront l’ensemble de l’économie. M. Rocco est au demeurant parfaitement conscient de la filiation jacobine de sa pensée car il célèbre le relèvement de l’État « dans la seconde phase de la Révolution (française) et pendant la période de l’empire napoléonien ». Néanmoins, les fascistes n’afficheront que du mépris pour Rousseau. C’est, de leur part, simple inconséquence. Pour l’avoir mal lu, ils le tiennent pour un individualiste. Sous l’Occupation, M. Marcel Déat leur en fera le reproche mérité. 

Ainsi Mussolini était parfaitement justifié de proclamer, dans son discours de Milan du 5 février 1920 : « Le seul, l’unique socialiste peut-être qu’il y ait eu en Italie depuis cinq ans, c’est moi ». Drieu la Rochelle aura tout aussi raison d’intituler l’un de ses ouvrages Socialisme fasciste. D’ailleurs puisque le fascisme est action avant d’être doctrine, il est aisé de prouver que l’évolution qui transformera l’agitateur romagnol en dictateur s’est opérée sans solution de continuité. Sans doute l’histoire est-elle écrite par les vainqueurs, et ceux-ci, soucieux de déshonorer politiquement Mussolini, se sont-ils efforcés de le présenter comme un ambitieux qui, pour satisfaire ses appétits, a trahi la cause de sa jeunesse. Rien n’est plus contraire aux faits. 

Le 7 juin 1914 fut sans doute la date décisive de l’existence politique de Mussolini. Ce jour-là, une bagarre éclata à Ancône. Trois ouvriers furent tués, ce qui provoqua une grève générale dans l’Italie tout entière. Elle se développa avec une brutalité extraordinaire. Des églises brûlèrent. À Ravenne, un général fut arrêté par les manifestants. Partout, des conseils ouvriers se constituèrent. Mussolini, alors rédacteur en chef de l’Avanti, le quotidien du parti socialiste, estimait qu’il fallait organiser révolutionnairement les masses en lutte. La majorité du parti décida contre lui d’empêcher la « démonstration » de se transformer en insurrection. 

Persuadé qu’il n’y avait rien à espérer du Parti, Mussolini s’en sépara en octobre parce qu’il avait décidé de faire campagne en faveur de l’intervention de son pays aux côtés de la France. Le 15 novembre, il fondait le Popolo d’ltalia, « quotidien socialiste » et groupait ses partisans dans « les faisceaux d’action révolutionnaire » qui devaient être, selon leurs statuts, « les libres groupements des révolutionnaires de toutes les écoles, de toutes les croyances et doctrines politiques. » On a reproché à Mussolini d’avoir reçu des subsides de la France, ce qui est certain. On devait reprocher de même à Lénine d’avoir rejoint son pays en traversant l’Allemagne dans un wagon plombé. En fait, Mussolini n’était pas plus l’agent de Poincaré, que Lénine ne le sera de Guillaume II. S’il avait choisi de militer en faveur de l’intervention militaire de son pays, c’était exactement pour les mêmes raisons que Lénine lorsqu’il prêchait « le défaitisme révolutionnaire ». Les deux hommes adoptaient certes des attitudes opposées, mais contre un ennemi commun : la social-démocratie réformiste et opportuniste, qui défendait, en Italie comme en Russie, la politique « bourgeoise », ici l’égoïsme sacré, là la guerre.  ■  (A suivre)

Lire les article précédents ...

Maurras et le Fascisme  [1]  [2]  [3]  [4]

http://lafautearousseau.hautetfort.com/archive/2018/09/07/maurras-et-le-fascisme-5-6082707.html

jeudi 15 octobre 2020

Claude Lévi-Strauss, l'homme de gauche qui pensait à droite

 Claude Lévi-Strauss, l'homme de gauche qui pensaità droite.jpeg

Les gerbes d'hommages n'ont pas manqué après la disparition de Claude Lévi-Strauss, le créateur de l'anthropologie française. Voici un bouquet plutôt, non-conformiste !

« Le paradoxe des sciences humaines, au fond, c'est que nous avons un objet d'étude qui est l'homme, mais nous ne devons pas oublier que cet objet n’est pas dissociable de la vie d'abord et ensuite de l'ensemble des phénomènes qui constituent le monde et l'univers ». Ainsi parle Lévi-Strauss alors qu'il tente de faire un bilan de son existence. Nous sommes en 2002. La Gauche des Maîtres penseurs a vécu. L'Homme majusculaire aussi. Le monde n'accepte plus qu'une seule représentation, désormais dominante et sans même une alternative imaginable : celle de la consommation. « Je n'aime pas ce monde » confie le centenaire Lévi-Strauss à qui veut l’entendre. Mais quelle est donc sa référence ? Quel est son message ? « L'homme dans un ensemble de phénomènes », qu’est-ce que cela signifie ? Claude Lévi-Strauss a commencé sa vie étudiante résolument à gauche, faisant partie à la fin des années Vingt d'un « Groupe des Onze » crânement intitulé « révolution constructive ». En novembre 1930, par exemple, le jeune agrégé de philosophie qu'il est, polémique contre Marcel Déat et défend contre le socialisme autoritaire de Déat, une vision marxienne de l’action politique : « Le marxisme, écrit-il, a su garder sa place, dans la continuité de l’évolution historique, à l'absolu de la négation de l’ordre existant comme à l'absolu de l'affirmation de l'ordre futur. » Quand on lui dit que le but du socialisme est de libérer l'homme, il répond, impavide : « C'est aussi de le transformer, afin qu'il vaille la peine d’être libéré. » On pense à ce Jean-Jacques Rousseau qui est le maître de tous les régimes totalitaires : « Celui qui ose entreprendre d'instituer un État doit se sentir capable de changer pour ainsi dire la nature humaine elle-même ». Comme beaucoup d'intellectuels de gauche à l'époque, Lévi-Strauss donne alors tranquillement dans l'antiparlementarisme et, pour changer l'homme, exalte la planification, cette grande idée du socialiste belge Henri de Man.

Le Front populaire, triomphant un peu plus tard, aurait dû lui paraître bien tiède. Au lieu de réaliser l’ordre futur, au lieu de réaliser l'homme nouveau, la gauche française reprend alors une vieille idée des chrétiens sociaux : les congés payés !

Mais en 1936, déjà, il est loin de tout cela, même s'il n'a pas rompu avec le groupe des Onze, qui n’existe plus comme groupe politique, mais qui continue de se réunir. Au tournant des années 30, une idée fait son chemin dans son esprit : l'idée de nature. « Le contact avec la nature représente la seule expérience humaine éternelle » écrit-il dans L’Étudiant socialiste en 1931. « Nous autres révolutionnaires, nous condamnons les valeurs actuelles, mais celles que nous voulons instaurer n’ont pas d'existence réel ». Réel. Le grand mot est lancé. Dans son Discours de réception au Collège de France, beaucoup plus tard, en 1959, Lévi-Strauss insistera sur l'importance des « realia ». En pleine explosion idéologique du Quartier latin, une telle mention est significative. Claude Lévi-Strauss, dont les ignorants se contentent de dire qu'il est « le père du structuralisme », n'a pas de système précis. Il cherche des structures pour unifier une diversité d'observations qu'il refusera toujours de sacrifier à la cohérence factice d'une théorie.

C'est vers 1933 qu'il découvre l’œuvre de l’Américain Robert Lowie et, avec elle, l'ethnologie : « Comme un citadin lâché dans la montagne, je m’enivrais d'espace, tandis que mon œil ébloui mesurait la richesse et la variété des objets » écrit-il dans cette manière d'autobiographie intellectuelle qu'est Tristes tropiques, son maître livre. J'aime beaucoup cette image du citadin lâché dans la montagne. Elle définit la répudiation par Lévi-Strauss de toutes les idéologies de sa jeunesse. C'est en s'intéressant à l'homme primitif qu'il s’en est définitivement libéré.

On fait souvent, et avec raison de Lévi-Strauss le penseur de la diversité. Il faut ajouter que dès les années 60, il n’a pas hésité, sous le signe de la diversité justement, à indiquer quelles étaient ses préférences politiques : « Si l’ethnologue osait se permettre de jouer les réformateurs, il préconiserait sans doute une décentralisation sur tous les plans, pour faire en sorte que le plus grand nombre d activités sociales et économiques s'accomplissent à ces niveaux d'authenticité où les groupes sont constitués d'hommes qui ont une connaissance concrète les uns des autres ». La dernière fois que j'ai lu semblable apologie du principe de subsidiarité, c'était sous la plume du chrétien Chesterton… Preuve s'il en est que la pensée n'a pas de frontière, et qu'il n’existe que des « structures », toujours analogiques et partout reproductibles !

Joël Prieur monde&vie 21 novembre 2009 n°819

lundi 2 mars 2020

14-18 Quand l'Europe avait choisi de se suicider

14 - 18 Quand l'Europe avait choisi de se suicider.jpeg
En des termes presque identiques, Marcel Déat et Ernst Jünger ont évoqué les horreurs de la Grande Guerre. La France et l'Allemagne y ont laissé le meilleur de leurs forces vives. Ce fut un immense gâchis dont l'Europe ne s'est jamais relevée.
« Tout autour, sur les collines montent des geysers de fumée, des obus énormes tombent sur les forts, notre artillerie, tapie au flanc des moindres ravins, envoie par rafales de vraies nappes d'obus derrière les hauteurs, vers le nord, sans doute sur des rassemblements signalés par l'aviation. Nous poussons en avant jusqu'à la lisière du bois, mais une série de 150 nous obligent à rétrogader et à nous diluer. Le soir on nous alerte, et nous voilà partis vers le village de Chattancourt, dont les maisons brûlent. L'air est saturé de gaz lacrymogènes, d'extraordinaires lueurs éclairent parfois comme en plein jour ce fond de cuve où nous pataugeons. On nous rassemble aux abords du village, le chef de bataillon, le commandant Thomas, nous explique très brièvement qu'on va contre-attaquer quelque part en avant en direction du bois des Corbeaux. Personne ne sait où sont les lignes ni s'il y en a encore. Nous grimpons, un orage de 150 et de 210 s'abat sur la crête, les compagnies flottent dans le noir sous la pluie des explosifs. Un éclatement énorme m'éblouit, à deux mètres devant moi, je me sens soulevé par le souffle, je fais une pirouette et je retombe la tête la première dans un trou d'obus, le casque amortit la chute, personne n'est touché nous attendons à l'abri d'une espèce de talus qui a été la paroi d'un abri éventré et nous nous apercevons que nous sommes assis sur des cadavres. »
L'auteur de ces lignes, Marcel Déat, est un combattant de 14-18. Il a vécu, pendant quatre ans - une éternité - cette descente aux enfers qui a bouleversé l'Europe il est peu de fracture, dans l'histoire des hommes, qui ait eu une telle portée. Après elle, le monde n'était plus, ne pouvait plus être le même. Les hommes qui ont traversé cela, qui ont survécu à cela, en ont porté, au plus profond d'eux-mêmes, une marque indélébile. « Cette expérience, constate Déat, nous a pour une grande part formés, pétris, façonnés, marqués pour toujours. Car, de vingt à vingt-quatre ans, nous avons été soldats, combattants, et rien que cela. »
Le normalien Déat, confronté à cet examen permanent qu'est la guerre, a vite compris qu'elle est, aussi, l'occasion sans doute unique de remettre les choses à leur vraie place « Nous avions récupéré notre saine animalité, ayant enfoncé et mis en morceaux les écrans protecteurs et les interdits d'une civilisation sans profondeur. Nous n'étions pas du tout devenus des brutes. Nous avions au contraire étonnamment gagné en humanité véritable, mais les tabous factices ne projetaient plus aucune honte sur nos fonctions élémentaires. Nous avions refait connaissance avec notre corps, nous savions ses possibilités [...] Nous connaissions maintenant la vraie fatigue, la vraie faim, la vraie joie de manger et de dormir. Nos sens émoussés étaient redevenus aigus et rapides [...] Le soleil, la pluie, la chaleur, le froid, avaient pour nous une signification neuve. » (1).
JÛNGER, ACTEUR LUCIDE
En face, on a les mêmes réactions. L'Allemand Ernst Jünger, engagé dans la tourmente à dix-neuf ans, quatorze fois blessés, est de ces hommes qui, acteurs lucides de l'événement, en laissent un témoignage dépouillé de tout artifice. Tableau sans concession « Nous avançons en silence, car l'ennemi pourrait être tout proche. Prudemment, avec de longs intervalles afin de pouvoir tirer dans toutes les directions, nous longeons en nous courbant un élément de boyau peu profond où le combat corps à corps semble avoir pris fin par la conquête du boqueteau. C'est un des rares points où la décision finale ait été réellement encore imposée par une mêlée homme contre homme, où chaque combattant a dû regarder son adversaire dans le blanc des yeux, alors qu'il s'agissait de le détruire le plus vite et le plus sauvagement possible pour n'être pas détruit lui-même. Le terrain a été abandonné par les survivants dans un désordre épouvantable et nous fait l'effet, dans le crépuscule, d'une danse macabre subitement pétrifiée. Ce qui s'est passé dans ce coin, à cet instant, le combattant expérimenté est à même de le lire comme dans un livre ouvert. Tous les trous d'obus sont jonchés de grenades à hampes grises et de boules de fer noires sur les parapets, des caisses pleines de grenades dont le contenu s'est éparpillé au moment de les ouvrir fébrilement. Partout dans les entonnoirs se voient de petites dépressions calcinées de la dimension d'une assiette là, les grenades à main ont fait explosion en pleine mêlée l'effet de ces boules de feu qui, en éclatant à cette distance, soulèvent les corps et les font retomber comme des sacs, est bien visible sur les cadavres jetés les uns sur les autres et restés là dans les attitudes où la mort les a figés. Corps et visages sont troués d'éclats, les uniformes brûlés et noircis par les flammes des explosions. Les traits de ceux qui sont couchés sur le dos sont convulsés et les yeux grands ouverts comme devant un cataclysme sans issue. L'épouvante s'est figée en masques hallucinants qu'aucune imagination ne saurait inventer » (2).
PAYSANS POUR-UN MASSACRE
Entre 1914 et 1918, la France mobilisa environ quatre millions de combattants. De tous âges, de tous métiers, de toutes origines, ces hommes furent jetés dans la même fournaise même si celle-ci, selon les dates et les lieux, fut d'une intensité variable. De l'épreuve partagée naît un solide mépris pour les planqués, les embusqués et, plus généralement, pour cet arrière dont l'insouciance, la frivolité, donnent aux permissionnaires l'impression de débarquer sur une autre planète, futile et vaine.
Au front vit une autre humanité, la nation en armes. Elle a pour clé de voûte la paysannerie, qui fournit les trois quarts des combattants. De braves Gaulois, durs à la tâche, qui font corps avec la terre lorsqu'il faut s'enfoncer en elle, pour une interminable guerre de tranchées, après l'inutile « course à la mer » de 1914. Gabions, sacs à terre, caillebotis permettent d'aménager la tranchée, coupée de pare-éclats et de chicanes, avec sa banquette de tir et un parapet où s'ouvrent des créneaux, tant pour le tir que pour l'observation. Vers l'avant s'enfoncent des sapes — postes d'écoute où le séjour est particulièrement malsain. Mieux dotés d'un outillage adapté, les fantassins allemands surclassent leurs adversaires dans l'aménagement des retranchements. Admiratifs, les Français découvrant, après une offensive, les tranchées allemandes, doivent reconnaître que le goût de l'organisation, dont se moquent facilement les Gaulois, a tout de même du bon...
DE LA BOUE JUSQUE DANS LA BOUCHE
Mais les tranchées les mieux conçues résistent mal aux coups prolongés des intempéries. Sans parler des bouleversements que provoquent les pluies d'obus. Aussi les hommes sont-ils condamnés à vivre souvent dans une infâme gadoue « Les boyaux ne sont plus que des cloaques où l'eau et l'urine se mélangent. La tranchée n'est plus qu'un ruban d'eau. Elle s'éboule derrière vous, quand vous avez passé, avec un glissement mou. Et nous sommes nous-mêmes métamorphosés en statues de glaise, avec de la boue jusque dans la bouche » (3).
Même dans un tel cadre, la faim et la soif gardent leurs droits. On attend avec anxiété le pinard, la gnôle, les boules de pain, la soupe (appellation générique pour désigner le plat unique, magma de « barbaque », de patates, de fayots, de riz ou de pâtes - selon les jours trop souvent figé dans sa graisse). Bien heureux quand la corvée de soupe, ayant dû franchir des coins harcelés par le tir ennemi, a pu éviter de renverser les bouthéons chargés à ras bord, de perdre dans des trous d'eau les bidons de pinard et les musettes bourrées de pains.
Il faut vivre, ou plutôt essayer de survivre, en côtoyant l’ignoble. En s'accoutumant à l'inimaginable. « Sur tout le front de la butte de Souain, depuis septembre 1915, les fantassins fauchés par les mitrailleuses gisent étendus face contre terre, alignés comme à la manœuvre. La pluie sur eux tombe, inexorablement, et les balles cassent leurs os blanchis. Un soir, Jacques, en patrouille, a vu, sous leurs capotes déteintes, des rats s'enfuir, des rats énormes, gras de viande humaine. Le cœur battant, il rampait vers un mort. Le casque avait roulé. L'homme montrait sa tête grimaçante, vide de chair le crâne à nu, les yeux mangés. Un dentier avait glissé sur la chemise pourrie, et de la bouche béante une bête immonde avait sauté » (4).
L'indicible. Et cette guerre qui dure, dure... A laquelle on fait face avec fatalisme. Mais aussi avec d'extraordinaires sursauts d'énergie, qui transforment brusquement en héros cet homme que sa famille, ses amis, ses collègues de travail avaient toujours vu comme un père tranquille. Mais c'était il y a longtemps... Dans la vie d'avant...
Bien sûr, il y a les moments et les lieux exceptionnels. Plus que tout autre, Verdun. Où tombèrent, morts, « disparus » ou blessés, 700000 hommes - uniformes bleu horizon et feldgrau confondus. Dans leur sécheresse, des chiffres éloquents. Le 28 février 1916, après deux jours d'attaque au bois des Caures, il reste 98 des chasseurs de Driant, sur 1 200 le 4 mai, la 6e compagnie du 60e régiment d'infanterie contre-attaque sur le Morthomme 143 hommes s'étaient lancés à l'assaut, il en reste 11. Vague après vague, de chaque côté les hommes meurent par grappes, fauchés, écrasés, éparpillés. Qu'elle en a bu du sang, cette terre...
Immense gâchis. France et Allemagne saignées à blanc, le meilleur de leurs forces vives-resté sur les champs de bataille. Et, à travers les deux principaux protagonistes, le cœur même de l'Europe le vieux cœur carolingien atteint au plus profond. Au bénéfice, en fin de compte, de la sanglante utopie marxiste et de l'immonde capitalisme yankee, deux formes d'impérialisme aussi pernicieuses l'une que l'autre, puisque se retrouvant, sur la base de dogmes matérialistes, pour nier l'essence même de l'héritage européen. C'est l'amer bilan que dressa Déat « Nous comprendrions en 1918 que la France, saignée à blanc, n'était plus, malgré l'éclat douloureux de sa victoire, qu'un élément secondaire dans une coalition qui débordait l'Europe, qu'elle avait simplement prêté son sol comme champ de bataille après avoir sacrifié l'élite de ses jeunes hommes, et l'on finirait par se rendre à cette amère vérité que la guerre de 1914-1918 n'avait été autre chose qu'une guerre civile européenne, sottement engagée, et dangereusement arbitrée par l'étranger ».
Mon grand-père, Pierre-Louis Vial, fut un des 1 300 000 soldats français qui ne revinrent pas des combats. Sur une photographie un peu jaunie accrochée au mur de mon bureau, ce grand-père que je n'ai pas connu, engoncé dans son uniforme, a un sourire un peu triste. Il me parle d'un temps où les Européens avaient décidé de se suicider.
Pierre Vial Le Choc du Mois Avril 1991 N°39
1) Marcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989.
2) Ernst Jünger, Le boqueteau 125, Editions du Porte-Glaive, 1987.
3) P. Champion, cité dans Jacques Meyer, La vie quotidienne des soldats pendant la Grande Guerre, Hachette, 1966, rééd. 1991,

4) R. Naegelen,  cité dans Jacques

vendredi 14 février 2020

Les collabos de gauche furent légion

Les collabos de gauche furent légion.jpegDes historiens comme Henri Amouroux, François-Georges Dreyfus ou un homme politique et essayiste tel qu'Alain Griotteray ont bien montré que, durant la Deuxième Guerre mondiale, les premiers résistants fiançais furent de droite et de très nombreux collaborateurs de gauche. Cette vérité commence à peine à émerger dans notre hexagone sinistré par la pensée unique.
Journaliste et historien rigoureux, Jean-Claude Valla confirme, s'intéressant de près et avec honnêteté au combat des socialistes dans la Collaboration. En premier lieu, il s'attache à décrire le parcours et les idées du socialiste pacifiste Marcel Déat, dirigeant du premier parti politique collaborationniste, le Rassemblement national populaire (RNP). Préconisant une collaboration franco-allemande radicale, Déat venait de la SFIO et défendra les principes d'une république laïque, anticléricale et totalitaire. Stigmatisant l’ « attentisme » de Vichy dès 1940, il se convertit à un « national-socialisme à la française » jusqu'au-boutiste et milite plus largement en faveur d'un socialisme révolutionnaire européen unifié en rupture totale avec la réaction bourgeoise et le capitalisme d'obédience anglo-saxonne. Et Valla de nous brosser les portraits d'autres socialistes nationaux engagés dans la Collaboration : Charles Spinasse, Hubert Lagardelle, Claude Jamet, Ludovic Zoretti, sans oublier Georges Soûles plus connu sous le nom de Raymond Abellio.
Ne réduisant pas son champ d'investigation à la France, Jean Claude Valla consacre plus d'un chapitre au socialiste planiste belge Henri De Man (1885-1953). Président du Parti ouvrier belge (POB), ancien ministre socialiste des Travaux publics, puis des Finances, De Man est à la fois un intellectuel et un homme politique réaliste, qualités conjuguées d'une extrême rareté.
Une anecdote méconnue nous est livrée par Valla  en 1940, De Man dîne à l'ambassade d'Allemagne à Paris avec le chef rexiste Léon Degrelle auquel il s'était opposé dans les années 1930 en Belgique. Conviés par Otto Abetz et se retrouvant en compagnie du SS-Standartenführer Helmut Knochen, les deux hommes discutent de différents projets. Un seul retient vraiment leur attention, qui les amènera à se revoir quelques semaines plus tard : ils veulent former un gouvernement De Man-Degrelle pour la Belgique ! Le projet échouera de peu, en raison du refus d'Adolf Hitler de voir cette alliance se nouer.
Ce numéro double des Cahiers libres d'Histoire associe toutes les qualités de rigueur historique, de précision des références, de vigueur stylistique, de nuances idéologiques et d'originalité du point de vue. Les nombreuses photos assorties de commentaires résumés, les multiples notes et l'index final sont également très précieux. Un maître ouvrage sur le sujet de la Collaboration.
A.-G. J. Le Choc du Mois Octobre 2006

Les Socialistes et la Collaboration, De Jaurès à Hitler, par Jean-Claude Valla, Les Cahiers libres d'Histoire n°13-14, Editions de la Librairie Nationale (Tél.   01 42 86 06 92), 198 pages, 22,00 euros.

jeudi 20 septembre 2018

Maurras et le Fascisme [10]

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Mussolini - Marche sur Rome 
Par Pierre Debray
Cette étude historique, idéologique et politique, importante et profonde, que nous publions depuis quelques jours, s'achève ici. Elle est de Pierre Debray et date de 1960. Tout y reste parfaitement actuel, sauf les références au communisme - russe, français ou mondial - qui s'est effondré. L'assimilation de l'Action française et du maurrassisme au fascisme reste un fantasme fort répandu des journalistes et de la doxa. Quant au fascisme en soi-même, si l'on commet l'erreur de le décontextualiser de sa stricte identité italienne, il reste pour certains une tentation, notamment parmi les jeunes. On ne le connaît pas sérieusement. Mais il peut-être pour quelques-uns comme une sorte d'idéal rêvé. Cette étude de Pierre Debray dissipe ces rêveries. Elle s'est étalée sur une dizaine de jours. Ceux qui en auront fait ou en feront la lecture - car elle reste disponible - en ressortiront tout simplement politiquement plus compétents. LFAR
Le fascisme français (suite et fin)  
Sans doute, le fascisme se donne-t-il pour un nationalisme, mais le stalinisme, quand il sera menacé, n’utilisera-t-il pas, lui aussi, la passion patriotique du peuple russe ? C’est qu’en effet, pour l’un et l’autre, le nationalisme spontané, quasi viscéral ne représente qu’un instrument au service d’une révolution. Là-dessus, Drieu, toujours lui, s’est exprimé avec le plus de franchise ou si l’on veut de cynisme. « Le nationalisme, écrit-il, est l’axe de l’activité fasciste. Un axe, ce n’est pas un but. Ce qui importe pour le fascisme, c’est la révolution sociale, la marche lente, effacée, détournée, selon les possibilités européennes, au socialisme. S’il y avait encore des défenseurs conscients et systématiques du capitalisme, ils dénonceraient le fascisme comme usant du chantage nationaliste pour imposer le regard de l’État sur les grandes affaires. Ses défenseurs les moins inconscients et hasardeux ne sont pas loin maintenant de le faire, mais la négation furieuse des socialistes et communistes masque cette vérité. Non seulement le nationalisme n’est qu’un prétexte, mais ce n’est aussi qu’un moment dans l’évolution sociale du fascisme. » 
Sans doute, Drieu demeurait-il un intellectuel isolé. Pourtant, certaines de 3857409247.jpgses vues les plus originales et, sur le moment les moins bien comprises, connaîtront une singulière fortune. C’est ainsi qu’il considérait le parti radical comme « un vieux fascisme sclérosé ». Le 17 septembre 1937, il remarquait, dans L’Émancipation nationale de Doriot (photo 1) qu’en 1792, « il y avait dans toute la France des soviets ou des faisceaux de combat, c’est-à-dire que dans chaque village, dans chaque quartier, il y avait un groupe de militants autour d’un meneur », et que ce meneur obéissait aux mots d’ordre décidés « dans les conseils étroits du parti unique », club des Cordeliers ou Club des Jacobins. 3182289380.jpg
La tradition jacobine, ajoutait-il, s’est sans doute maintenue dans le parti radical, mais celui-ci, faute d’avoir pu « se constituer en parti solide, viril », n’a conservé que les inconvénients du système et pas ses avantages. Déjà, dans Socialisme fasciste, Drieu rêvait de ce grand parti du centre, rassemblant les classes moyennes, qui aurait remplacé le syndicalisme ou l’aurait rénové. Ce n’était pas une billevesée de l’imagination puisqu’il se retrouvera quelqu’un pour tenter de l’accomplir. Ce quelqu’un, ce sera Mendès (photo). Ne nous y trompons pas, en effet, l’idéologie mendésiste des années 1955 exhalait des relents fascistes dont les narines des parlementaires furent désagréablement chatouillées. Ce qui, bien plutôt que sa politique coloniale, provoqua la chute de « superman ». Par beaucoup de points, Mendès s’apparente du reste à un autre Israélite qui, celui-là, opérait en Allemagne, Rathenau, qui fut assassiné par les « réprouvés » qui devaient fournir plus tard ses cadres militaires à l’hitlérisme, mais qui n’en avait pas moins été l’un des premiers à proposer aux Allemands la formule d’un socialisme national. 
Quoiqu’il en soit, en France comme ailleurs, le fascisme a constitué un phénomène idéologique de « gauche ». Qu’il ait su rallier un certain nombre de militants d’extrême droite qui lui fournirent d’ordinaire ses troupes d’assaut, c’est à la suite d’une double mystification qui porte sur la notion d’ordre d’une part, sur la conception de l’antiparlementarisme d’autre part. L’ordre fasciste n’est pas fondé sur l’harmonie naturelle des groupes humains, mais sur un encadrement totalitaire qui impose à la nation la discipline toute extérieure de « l’organisation industrielle » telle que la conçoit le système Taylor. Quant à son antiparlementarisme, il dissimule un attachement à d’autres formes de démocratisme, car le chef ne tient certes pas son pouvoir du suffrage, mais sa légitimité n’en repose pas moins sur la seule acclamation populaire. 
Cependant, le fascisme latent d’un Drieu la Rochelle, d’un Marcel Déat et des innombrables faiseurs de plans moins talentueux qui s’agitèrent aux alentours des années 30, n’a finalement débouché sur rien de concret. On peut trouver à cette solution un certain nombre d’explications. 
1. Économiquement, le fascisme suppose, pour réussir, une industrie soumise à des rythmes tempétueux d’expansion et de récession. Ce qui était le cas dans l’Italie du lendemain de la première guerre mondiale, comme dans l’Allemagne pré-hitlérienne. Par contre, la France, à la même époque, subissait les effets anesthésiants de la politique malthusienne des dirigeants républicains. 
2. Politiquement, le fascisme exige un climat d’humiliation nationale, un sentiment généralisé de dégoût et de lassitude, qui porte l’opinion à préférer n’importe quelle aventure à la chute sans fin dans l’abîme. À l’époque, la France conservait encore ses illusions de grande puissance victorieuse.  
3. Idéologiquement, le fascisme a besoin de rallier autour du noyau 4243677989.jpgoriginel de doctrinaires venus de la gauche, une masse de manœuvre que seule la droite est capable de lui fournir. L’influence de Maurras (photo) a sans aucun doute empêché la fraction la plus courageuse de la jeunesse française de se lancer à corps perdu dans une désastreuse équipée, en lui révélant les conditions réelles de l’ordre, en lui montrant qu’un antiparlementarisme purement sentimental n’était qu’un attrape-nigauds, s’il ne s’accompagnait pas de la volonté de détruire le système démocratique sous toutes ses formes. Il n’est besoin que de relire les pages lumineuses consacrées par Maurras à Napoléon pour se convaincre qu’il a élevé entre cette magnifique jeunesse qui le suivait et la tentation fasciste le plus solide des remparts. Rebatet, dans sa haine furieuse, a eu du moins le mérite involontaire de mettre en pleine lumière ce magnifique service rendu par notre maître. 
Nous en mesurons mieux aujourd’hui l’étendue, puisque nous vivons sous un régime techno-bureaucratique, qui, sans doute, a renoncé aux liturgies extérieures du fascisme comme à la construction, après l’échec du R.P.F., d’un parti unique, mais qui n’en demeure pas moins le véritable équivalent français d’un fascisme, c’est-à-dire un jacobinisme adapté à la révolution industrielle. Le caractère thaumaturgique de l’autorité de Charles De Gaulle, sa prétention d’être l’expression immédiate de la volonté nationale, son antiparlementarisme doublé d’un respect obséquieux des dogmes démocratiques, sa démagogie nationalitaire et son mépris des intérêts réels du pays, l’inscrivent dans la lignée des Césars modernes. 
3847323545.jpgSi De Gaulle (photo) est parvenu à mystifier la révolution du 13 mai, c’est sans doute que les conditions économiques et politiques d’un fascisme se trouvaient cette fois-ci réunies, mais surtout, parce que la République, en jetant Maurras en prison, en faisant de lui le grand maudit, en démantelant pour une part le barrage qu’il dressait contre l’idée folle et fausse du césarisme, a permis que l’imposture gaullienne puisse, pour un temps, triompher. 
Il n’est que trop certain que si De Gaulle était remplacé par un autre avatar du fascisme, celui-ci conduirait la France à d’autres désastres ou au même. C’est pourquoi il importe plus que jamais que l’intelligence politique, dont Maurras nous a laissé l’héritage, soit assez bien enracinée, en particulier dans cette jeunesse qui lutte pour l’Algérie française, afin qu’elle ne soit pas trompée une nouvelle fois. Nous n’avons pas d’autre choix qu’entre Maurras et le démocratisme – démocratisme parlementaire, fasciste ou communiste.   (FIN)
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samedi 15 septembre 2018

Maurras et le Fascisme [8]

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Par Pierre Debray
C'est une étude historique, idéologique et politique, importante et profonde, que nous publions ici en quelques jours. Elle est de Pierre Debray et date de 1960. Tout y reste parfaitement actuel, sauf les références au communisme - russe, français ou mondial - qui s'est effondré. L'assimilation de l'Action française et du maurrassisme au fascisme reste un fantasme fort répandu des journalistes et de la doxa. Quant au fascisme en soi-même, si l'on commet l'erreur de le décontextualiser de sa stricte identité italienne, il reste pour certains une tentation, notamment parmi les jeunes. On ne le connaît pas sérieusement. Mais il peut-être pour quelques-uns comme une sorte d'idéal rêvé. Cette étude de Pierre Debray dissipe ces rêveries. Elle s'étalera sur une dizaine de jours. Ceux qui en feront la lecture en ressortiront tout simplement politiquement plus compétents. LFAR
Le fascisme français 
L’essai de M. Paul Sérant, parce qu’il se borne à l’étude des réactions, d’ailleurs plus passionnelles que concertées, d’écrivains, risque d’accréditer la légende selon laquelle le fascisme serait un phénomène politique de droite. En fait, les auteurs dont il traite ont tous, à l’exception de Céline, plus ou moins fleureté avec les milieux nationalistes. 
À la vérité, il ne saurait y avoir de fascisme français que jacobin. Marcel Déat devait en apporter, sous l’Occupation, une démonstration irréfutable. Il n’avait pas de peine à découvrir dans Le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau, les fondations idéologiques de l’État totalitaire. « Il y a eu, écrivait-il, tout au long des cent cinquante années, une école démocratique autoritaire », qu’il suffirait de prolonger pour retrouver, sous une forme authentiquement nationale, l’inspiration même du fascisme italien et du national-socialisme allemand. Selon lui, « la révolution française comme la révolution allemande* sont pour une large part des mouvements nationaux, une affirmation unitaire irrésistible. Voilà qui entraîne quelques conséquences et permet quelques rapprochements. C’est par là que s’explique l’esprit totalitaire du jacobinisme, par là que se manifeste le rôle de l’État, c’est de là que part l’incontestable socialisme montagnard ». On ne saurait mieux dire. 
1252579485.jpgSans doute, s’est-il trouvé, dans la droite française, quelques esprits faibles que troublaient les succès de Mussolini, et qui prétendaient fabriquer un fascisme français tout d’imitation, en se contentant de reprendre les uniformes et les rites des faisceaux de combat, c’est-à-dire l’aspect purement extérieur, et contingent (photo). Le premier en date d’entre eux fut Georges Valois, qui devait d’ailleurs finir communiste après quelques péripéties intellectuelles assez pitoyables. Il est troublant que cet exemple malheureux ait eu quelque pouvoir de fascination sur un journaliste qui, plus récemment, prétendait lui aussi « recommencer Maurras », en attendant de finir comme bas agent de M. De Gaulle. Ce qui est du reste une fin plus logique qu’il pourrait sembler au premier abord. 
Et dépit du soutien de cette haute finance qu’il insultait publiquement, tout en la courtisant en secret, Valois n’a guère duré plus d’une saison. Son fascisme n’était en réalité qu’une diversion, simple tentative pour diviser l’Action française dont le pouvoir craignait les menaces. Quant aux Ligues, comme les « Jeunesses patriotes », il leur arriva sans doute d’utiliser certaines des techniques d’action de propagande du fascisme, mais elles ne faisaient que continuer le vieux courant, plébiscitaire et boulangiste, plus puissant d’ailleurs à Paris que dans les provinces, que l’on ne saurait ni socialement, ni idéologiquement, confondre avec le fascisme. 
Les seules tentatives sérieuses furent conduites par des éléments socialistes ou socialisants. L’histoire des mois fiévreux qui précédèrent le 6 février 1934, reste sans doute à faire. On ne saurait trop souhaiter que les témoins, et je pense en particulier à Georges Calzant, apportent à cet épisode mal connu de notre histoire nationale, l’irremplaçable contribution de leurs souvenirs.
Qu’il suffise d’évoquer les conciliabules entre journalistes de droite et politiciens de gauche, comme Eugène Frot, ou ce « Plan du 9 juillet », préfacé par Jules Romains qui préconisait – assez voisin de celui mis en place plus tard par Charles De Gaulle : renforcement de l’exécutif, vote de défiance contre le ministère entraînant la dissolution automatique, Sénat ne pouvant ni renverser le gouvernement, ni être dissous. Ce sont les promoteurs du « Plan du 9 juillet » qui avancèrent les premiers l’idée d’une école polytechnique d’administration, véritable séminaire technocratique pour hauts fonctionnaires. On sait que Jean Zay, ministre de Léon Blum, la fera sienne et que M. Michel Debré la réalisera en 1945, par l’installation de l’École Nationale d’Administration. On trouvait d’ailleurs, dans l’aréopage du Plan du 9 juillet, à côté de jeunes socialistes comme P. O. Lapie, des hommes comme Philippe Boegner et Louis Vallon, dont on n’ignore pas le rôle qu’ils devaient jouer par la suite dans l’entourage du gaullisme.
920666436.jpgNéanmoins, c’est lors du trentième congrès du parti S.F.I.O., réuni à partir du 14 juillet 1933 à la Mutualité, qu’on vit éclater une révolte qui pouvait faire penser à celle qui avait dressé, à la veille de la première guerre mondiale, Mussolini contre les « officiels » du socialisme. Le congrès, en principe, était chargé de régler un obscur différend entre la commission exécutive du parti et le groupe parlementaire, accusé d’avoir soutenu un « gouvernement bourgeois ». Bientôt, il apparut que cet incident servait de prétexte à une offensive en règle conduite par Max Bonnafous, Adrien Marquet, député-maire de Bordeaux et surtout Marcel Déat. Lorsque Marquet déclara que la France entrait « dans la phase qui préparera et permettra la réalisation des idéologies du XIXe siècle, chaque nation constituant, dans son cadre intérieur, un pouvoir fort qui se substituera à la bourgeoisie défaillante », Léon Blum s’écria (photo) : « je suis épouvanté ». De même il murmura, dit-on, « c’est presque du fascisme » en entendant le jeune Charles Lussy soutenir que « c’est par le gouvernement qu’on peut faire la révolution ». 
1178072359.jpgLes hérétiques furent d’ailleurs battus, très largement, en dépit des succès de tribunes que Déat surtout avait remportés (photo), car Léon Blum tenait solidement l’appareil du Parti. Quelques semaines plus tard, ils quittèrent la S.F.I.O., qui perdit à cette occasion quelque chose comme vingt mille adhérents. Néanmoins, ceux que l’on nommait désormais les néo-socialistes ne parvinrent pas à conquérir une base militante. Ils se trouvèrent réduits à s’amalgamer à quelques autres groupuscules pour constituer, sous la houlette de Paul-Boncour, « l’union socialiste et républicaine », qui n’eut jamais d’importance que dans l’arithmétique parlementaire. 
Les néo-socialistes s’opposaient à Léon Blum sur deux points essentiels. D’une part, ils répudiaient la fiction de l’internationalisme prolétarien, soutenant que « c’est autour de l’axe national que gravite aujourd’hui toute l’action économique réelle ». D’autre part, ils entendaient s’appuyer sur les classes moyennes, qui, menacées selon eux de prolétarisation par l’action du capitalisme financier, devenaient révolutionnaires.
Il est remarquable qu’à l’époque, Léon Blum voyait lui aussi dans le stalinisme et le fascisme des « formes intermédiaires entre le capitalisme et le socialisme ». Les néo-socialistes en profitaient pour lui opposer la nécessité de créer, également en France, l’une de ces formes intermédiaires plutôt que de poursuivre indéfiniment la réalisation d’un « socialisme pur » pour l’heure utopique.  ■  (A suivre)
*Celle d’Hitler
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dimanche 6 janvier 2013

Doriot, du communisme à la collaboration

Aux éditions Pardès, Jean-Claude Valla nous propose une remarquable biographie de Doriot qui n'est ni une réhabilitation totale du « Grand Jacques » ni un pamphlet haineux et systématique (1). L'auteur s'appuie sur sa profonde connaissance de la période 1940-45 dont ont témoigné ses Cahiers Libres d'Histoire - sur la Milice, Touvier, la Cagoule, la Résistance d'extrême droite, les socialistes dans la Collaboration (2) Sa documentation est sérieuse, constituée de documents personnels avec une utilisation judicieuse de la presse de l'époque. La vie et les activités de Jacques Doriot sont suivies tout au long de sept chapitres que l'on peut classer en trois parties.
UN COMMUNISTE CRITIQUE
Né en 1898 à Bresles (Oise) d'un père forgeron, Jacques Maurice Doriot est d'abord ajusteur à Saint-Denis où il se fixe en 1916. Mobilisé en 1917, il se bat en 1918, notamment sur le dur Chemin des Dames puis dans l'armée d'Orient. Il en revient avec deux citations mais marqué, d'où son pacifisme. Comme beaucoup de jeunes anciens combattants, il a cru à la « grande lumière à l'Est » et adhère aux Jeunesses communistes en 1920 après le congrès de Tours. Sa carrière dans le Parti est rapide. Sélectionné , il est envoyé plusieurs fois à Moscou et même, sur ordre de Staline, en Chine en 1927 pour une mission. Il y est témoin de l'écrasement du PC chinois, compromis par Staline puis abandonné. De là son jugement (en privé) sur « cette canaille de Géorgien » ! Ce qui ne l'a pas empêché en France de se distinguer par ses activités de communiste "révolutionnaire".
Elu député (secteur de Saint-Denis ) en 1924, il se distingue par son antimilitarisme et son anticolonialisme lors de la guerre franco-espagnole dans le Rif contre Abd el Krim. Mais, même s'il a été cosignataire du fameux télégramme envoyé au chef rebelle marocain, il n'en est pas l'auteur. Cela lui vaudra procès et plusieurs séjours en prison. Les ministres de l'Intérieur ne badinent pas alors avec le bolchevisme, de plus compromis par des activités d'espionnage au profit de l'URSS. « Le communisme voilà l'ennemi», avait déclaré à Constantine en 1926 Albert Sarraut, ministre de l'Intérieur.
En 1929 existe déjà une fêlure entre Doriot et son parti. Ayant préconisé une alliance électorale avec les socialistes, il dut faire son autocritique, ce qui l'a humilié. C'est l'époque où le Komintern a ordonné la tactique « classe contre classe ». Les socialistes qualifiés de « sociaux traîtres » sont l'ennemi numéro un. Ce qui a facilité en Allemagne le succès de Hitler.
Aux élections de 1932, Doriot est réélu, toujours à Saint-Denis, mais le PC en sort laminé. Raison de plus pour le député de vouloir convaincre Moscou de changer de stratégie.
1934. Après les événements de février, le 9, Doriot s'est battu dans la rue entre la République et la Gare du nord. Il y eut dans ses troupes plusieurs morts. Dans la biographie (très critique) que Philippe Robrieux lui a consacrée (Tome 4 de l'Histoire intérieure du Parti Communiste, Fayard 1987), il reconnaît que le courage physique de Doriot ne peut être contesté, ce qui n'est pas le cas de son grand rival Maurice Thorez.
Convoqué à Moscou comme Thorez (mais celui-ci est soutenu par Eugen Fried, agent du Komintern en France), Doriot refuse de s'y rendre (par orgueil ou par prudence ?) et, fin juin 1934, il est exclu du PC. Un peu plus tard, sur ordre de Staline, les PC sont lancés dans la politique dite des fronts communs ou fronts populaires (alliance avec les socialistes et même les partis bourgeois) contre les "fascistes" - en France, les très modérés mais démonstratifs Croix de feu du colonel de La Rocque.
Doriot a connu « une immense peine » après son éviction alors qu'il avait longtemps cru ou rêvé d'être « le dirigeant le plus qualifié du parti ». À noter qu'il a une base solide. Elu maire de Saint Denis en 1931, puis réélu en 1935 contre Jacques Duclos. Il peut s'appuyer sur le « Rayon majoritaire de Saint-Denis » dont l'hymne contient une strophe pour « l'unité d'action » et une autre « contre le fascisme qui menace »... Doriot participa d'ailleurs au grand défilé Front populaire du 14 juillet 1935 et, en 1936, il vota la dissolution des Ligues.
LA DÉRIVE DROITIÈRE
Mais dans le même temps, celui qui se considère comme un « communiste indépendant » a vigoureusement critiqué le pacte franco-soviétique de 1935, le dénonçant comme « un pacte contre-nature » monté par Staline pour entraîner la France dans une guerre. Si ce pacte a poussé au virage "tricolore" des communistes et à leur premier grand succès électoral en 1936, il a révolté des militants endurcis qui y virent une trahison de leurs luttes pacifistes des années 1930. Et qui vont rejoindre Doriot. Pour le Parti, il est devenu plus que jamais « l'homme à abattre ».
Ces communistes désenchantés, et d'autres dissidents de gauche, ne sont pas les seuls. Ils sont rejoints par des « dissidents de droite », surtout des déçus des Ligues après l'échec du 6 février 1934. Tous s'intéressent à Doriot qui, de plus, « attire la sympathie des "non-conformistes" des années 1930 » et même de radicaux de droite comme Emile Roche (très anticommuniste directeur du quotidien La République dont le rédacteur en chef Pierre Dominique, futur collaborateur puis directeur de RIVAROL de 1970 à 1973). Sympathisants aussi, des intellectuels éminents comme Fabre-Luce (futur rédacteur en chef de RIVAROL, de 1954 à 1955), Bertrand de Jouvenel - dont on annonce une biographie. Doriot a même des contacts avec Déat et ses néo-socialistes et Gaston Bergery, un curieux « électron libre » dont fut très proches un autre des directeurs de RIVAROL (1973-1983), Maurice Gaït. Mais en raison de divergences, cela n'a pas été jusqu'à une alliance qui aurait été une troisième voie entre les Gauches et la droite modérée.
C'est après le succès du Front Populaire et les grèves de mai-juin 1936, soutenues par Doriot à Saint-Denis, que celui-ci se décide à lancer le Parti du Peuple Français (PPF) le 28 juin 1936. C'est le fameux « rendez-vous de Saint-Denis » exalté par Drieu La Rochelle qui devient un allié de poids et collabore au journal de Doriot, L'Emancipation devenue Nationale. Le départ est « foudroyant », « avec la création de sections à Lyon, Marseille, Nice et en Algérie, un "bastion" ». Le talent d'orateur de Doriot est pour beaucoup puisque adhérents et sympathisants seront bientôt des dizaines de milliers. Ce sont en priorité des communistes qui pour la plupart resteront fidèles au "Chef jusqu'au bout. Les autres proviennent de l'extrême droite.
Dans son ascension, J.-Cl. Valla ne le cache pas, Doriot eut besoin d'argent, qui provint d'un patronat épouvanté par la poussée communiste et peut-être de la banque protestante Worms. En 1937, Doriot s'est cru assez fort pour proposer aux partis nationaux de constituer un « Front de la liberté » anticommuniste. Il recueillera des sympathies mais se heurtera au colonel de La Rocque qui a dissous la Ligue des "Croix de Feu" mais fondé le Parti Social Français (PSF) dont les effectifs entre 1936 et 1939 ont atteint, voire dépassé, le million d'adhérents... ce qui fait rêver aujourd'hui ! Pour La Rocque, Doriot reste un douteux bolchevik mal blanchi alors même qu'il est l'objet de campagnes hystériques du Parti Communiste, surtout lorsqu'il prend position contre les Brigades Internationales et l'engagement de la France dans la guerre d'Espagne.
Doriot commet aussi des imprudences. Maire de Saint-Denis, il avait été révoqué en 1937, sous un prétexte spécieux (le Conseil d'Etat l'a réhabilité plus tard). Il donna alors sa démission de conseiller municipal et voulut se représenter à des élections partielles où il fut battu par le PC qui avait profondément investi la ville, aidé par l'abstention (sur ordre ?) des électeurs PSF. Par honnêteté ou provocation, Doriot donna alors sa démission de député. Mais son candidat fut évincé par celui du PCF. Nouvelle défaite. Ce qui n'a pas pas empêché le PPF de se structurer et de progresser.
Jean-Claude Valla ouvre un débat récurrent pour savoir si le PPF doit être considéré comme "fasciste" et conclut par la négative même s'il y a quelques signes dans son organisation, avec les drapeaux, les défilés, le serment de "fidélité", le chant « France libère-toi », le salut (qui n'est pas une copie mussolinienne ou hitlérienne). Mais cela n'est pas une singularité dans les mouvements de droite et de gauche des années 1930... J.-Cl. Valla parle plutôt de « dérive droitière » qui se caractérisera aussi par des outrances de vocabulaire contre les "métèques" et les juifs qui, d'Allemagne et d'Europe centrale, affluaient en France.
En 1938, le PPF connaîtra une autre épreuve. Au moment de Munich, Doriot, très partagé, approuve les fameux accords. Il est lâché par les antimunichois, notamment Pierre Pucheu lié au Comité des Forges et qui lui vouera une haine tenace.
Dans ses discours, Doriot se défend d'être "fasciste". Il veut un « parti de style nouveau, au-dessus des classes ». Ce qui lui vaut des critiques de ceux qui lui reprochent justement de ne pas l'être assez. Et Drieu le quitte sous le même prétexte. En 1939, à propos de la Pologne, Doriot juge qu'il faut la défendre contre l'Allemagne. Il critique Déat qui ne voulait pas « mourir pour Dantzig » et se résigne à une guerre possible. Mais quand il apprend l'existence du pacte germano-soviétique, il y voit la confirmation de la stratégie cynique de Staline qu'il avait tant dénoncée. Et dans un discours à ses militants mobilisés, il déclare : « Je n'ai jamais eu autant de peine d'avoir eu raison et de n'avoir pas été compris. »
Sur le Doriot des années 1934 à 1939, il faut savoir gré à Jean-Claude Valla de n'avoir pas simplifié ni caricaturé une évolution, où les "ruptures" brutales sont parfois tempérées par un certain opportunisme.
LA COLLABORATION TOTALE
Jacques Doriot a 41 ans en 1939. Mobilisé comme sergent, il se bat sur la Loire en juin 1940, ce qui lui vaudra la Croix de Guerre avec palme. Démobilisé, il retourne à la politique, reprenant en main son Parti Populaire Français (PPF) qui s'était dispersé. S'il est à Vichy en juillet 1940, ce ne sont pas ses "bandes" comme l'a prétendu Léon Blum qui ont contraint les parlementaires de la IIIe République à céder leurs pouvoirs à Philippe Pétain. Ils étaient bien trop heureux de laisser l'ardoise au Vieux Chef.
Doriot se veut « un homme du Maréchal » qu'il a rencontré plusieurs fois. Il est en 1941 nommé membre du Conseil national de l’État français et a même bénéficié des fonds de Vichy pour créer en zone nord un nouveau journal, Le Cri du peuple (animé par Henri Lèbre qu'on retrouvera dans RIVAROL spécialiste de la politique étrangère après son long exil argentin), L'Emancipation étant repliée à Marseille.
Convaincu de la victoire de l'Allemagne, il a pris des contacts, parfois difficiles à cause du pacte germano-soviétique qu'il ne cesse de critiquer, avec Otto Abetz et certains services allemands. En zone nord où il s'est installé, il rencontre la concurrence de Marcel Déat qu'il déteste (c'est réciproque) et du RNP.
Le grand moment pour lui c'est quand, le 21 juin 1941, l'Allemagne attaque l'Union soviétique. Cette « guerre est notre guerre », proclame-t-il, et c'est lui qui prône la création de la Légion des Volontaires français contre le Bolchevisme (LVF). Donnant l'exemple, il rejoint le premier contingent qui sera engagé dans les conditions les plus dures devant Moscou en décembre 1941. Il revient ensuite en France pour participer en zone occupée à une tournée de propagande pour la LVF. Il retrouvera à plusieurs reprises le front de l'Est pendant l'année 1943 et sera décoré de la Croix de fer en décembre 1943.
En France, de plus en plus engagé dans une collaboration totale, Doriot intrigue contre Vichy. Mais les Allemands ne le soutiennent pas. Début novembre 1942, au moment du débarquement américain en Afrique du Nord, le PPF, devenu la formation politique la plus sérieuse en zone Nord, tient son congrès à Paris, au Gaumont Palace. Doriot n'hésite plus à annoncer que le PPF sera désormais « un parti totalitaire et fasciste ». C'est le moment où Drieu y revient, mais sans illusions. Doriot envisage même, sur la suggestion de Benoist-Méchin, un coup de force contre Vichy !
Mais il n'en a pas les moyens. Et les autorités allemandes ne sont pas d'accord. Les relations avec elles ont parfois tourné au « bras de fer ». En 1943, Doriot autorise la création d'une force paramilitaire, les Gardes Françaises, qui défile sur les Champs-Élysées en août. Mais en France, dès 1941, les militants du PPF étaient devenus les cibles privilégiées de l'Organisation Spéciale du PC, surtout les ex-communistes ayant quitté le Parti en 1939 et rejoint Doriot. Comme Marcel Gitton abattu en septembre 1941, premier d'une longue série. Contre ce terrorisme qui fera des centaines de victimes, Doriot sera alors débordé par les durs du Parti qui vont passer au contre-terrorisme avec l'appui des services répressifs allemands, le SD entre autres. Comme l'a raconté Saint-Paulien dans son Histoire de la Collaboration (l'Esprit Nouveau, 1964), Doriot les a désapprouvés (« le contre-terrorisme c'est la guerre civile totale ») mais il autorisa la création de « Groupes d'action » en principe chargés de protéger les militants du parti et de faire la chasse aux réfractaires du STO. Le PPF sera durablement compromis dans cette « impitoyable guerre civile » (cf. Henri Amouroux). La position de Doriot devient de plus en plus difficile, vis-à-vis des Allemands comme de Vichy. C'est Déat et non lui qui entre dans le dernier gouvernement de l'Etat français en mars 1944.
Après le débarquement en Normandie (juin 1944), les événements se précipitent. A la mi-août 1944, Doriot organisa le départ de Paris de militants et de leurs familles. Ceux qui n'ont pu le faire et sont restés sur place seront, avec les miliciens, impitoyablement traqués, arrêtés, liquidés souvent après tortures.
En Allemagne, les personnalités de la Collaboration la plus engagée (Darnand, Déat, Brinon, Doriot) se lanceront dans cette aventure invraisemblable d'un pseudo gouvernement français, d'ailleurs désavoué par Laval et le Maréchal. Envisageant même une intervention en France pour la "libérer" du communisme et de l'occupation américaine ! Doriot devait en prendre la tête mais il trouva la mort près de Mengen, le véhicule qui le transportait ayant été mitraillé par des avions alliés. Il n'a pas été la victime du SD (un bruit qui s'était répandu après 1945) et il ne s'apprêtait pas à prendre contact avec des généraux français (Giraud, de Lattre ?) pour lutter contre les communistes en France. Sa tombe est toujours à Mengen (voir la photo du livre) où elle fut après 1945 souillée... et pas entretenue.
Tel fut Doriot, dont le destin fut au fond une suite d'occasions manquées. Mais que l'on doit, comme J.-C. Valla, replacer dans sa totalité. Et que chacun jugera comme il le veut. Après 1945, nombreux sont les ex-PPF rescapés de l'épuration, qui lui ont témoigné une fidélité inébranlable.
Quant au Parti Communiste, au temps de la guerre froide et ensuite, il lança contre ses militants qui le quittaient, surtout quand il s'agissait de personnalités, l'accusation toujours efficace, de suivre le mauvais exemple de l'ancien maire et député de Saint-Denis, ville que le PC domine encore. Même si la ville est largement passée du Rouge au Vert (islamo plus qu'écolo) et au noir d'ébène. À sa manière, le Parti a conservé et entretenu « le fantôme de Doriot ».
Jean-Paul ANGELELLI. Écrits de Paris avril 2008
1-Doriot. Collection « Qui suis-je ? »,128 pages avec bibliographie et photos. 12 euros (franco de port). Editions Pardès, 44 rue Wilson, F-77880 Grez-sur-Loing.
2-Editions de La Librairie Nationale, 12 rue de la Sourdière, 75001 Paris. Tél. : 01-42-86-02-92.

jeudi 21 juin 2012

La Gauche, l’occupation et la collaboration

Qui dit aujourd’hui la vérité est un impertinent...
La vérité est aujourd’hui la limite de la science.
Ludwig Feuerbach
Un livre important a été bienveillamment passé sous silence il y a quelques années ; il s’agit de l’ouvrage de Simon Epstein sur le "Paradoxe français" pendant l’Occupation. Ce paradoxe tient en une phrase : loin d’avoir été l’apanage de l’extrême-droite confondue avec le nationalisme, la collaboration a surtout été l’apanage d’une certaine gauche et d’une non moins certaine extrême gauche bien antiraciste. M. Epstein, spécialiste aussi de la question dreyfusarde et installé en Israël, a eu le courage de l’écrire et le mérite de le démontrer, et nous l’en remercions. On n’aura pas parlé beaucoup de son travail, et il ne faut guère s’en étonner. Je reprendrai à ce propos ce que disait jadis un philosophe allemand d’extrême-gauche : « Enfin moral est le mensonge et le mensonge seul, parce qu’il cache et dissimule le mal de la vérité, ou, ce qui est la même chose, la vérité du mal. »
Les médias qui parlèrent de l’ouvrage s’en tirèrent par leur légendaire haussement d’épaules et incriminèrent le pacifisme (car il faut toujours faire la guerre aux côtés d’Hillary, et surtout à la Russie !), ce qui me semble très limité : il y avait des apparentements plus terribles à faire ! Je ne veux pas me lancer dans des imprécations. Je donne les noms suivants et leurs fiches tels qu’ils ressortent de cet abondant ouvrage. M. Epstein cite les noms suivants. On commencera bien sûr par les gros poissons dont je rappelle les perles.
Marcel Déat, député SFIO, membre du comité de vigilance antifasciste, était un chantre de l’antiracisme dans les années 1920 et 1930 : « Il n’y a pas de pays qui soit plus réfractaire que la France à la notion de race, elle qui est l’admirable résultante historique de mélanges constants et de métissages indéfinis »... On sait que Déat finira en partisan fanatique de la collaboration avec le Reich hitlérien.
Jacques Doriot, dirigeant des Jeunesses communistes à partir de 1923, maire de Saint Denis en 1931, haut responsable du PCF, était l’avocat passionné de l’antimilitarisme et de l’anticolonialisme. Contrairement au reste du Parti communiste, il était alors proche de la LICA.
Poursuivons par du plus menu fretin.
René Belin, numéro 2 de la CGT qui déclarait à la revue antiraciste Droit de vivre en juin 1939 : « La classe ouvrière est profondément antiraciste. Je suis entièrement d’accord avec l’action de la LICA ». Belin fut tout content de devenir ministre de la production industrielle et du travail du maréchal Pétain et de figurer parmi les signataires du statut des Juifs du 8 octobre 1940 !
Gaston Bergery, membre du parti radical, qui écrivait en 1936 : « Le racisme et l’antisémitisme sont contraires à l’idée de Nation... ». Il vota les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940, devint un militant actif de la Révolution nationale et de la collaboration, avant d’être nommé ambassadeur du maréchal à Moscou puis à Ankara.
Georges Bonnet, député radical-socialiste, ministre des affaires étrangères en 1938 et 1939, qui déclarait en 1938 : « La France doit donner l’hospitalité à tous ceux dont la vie est menacée », devient aussi un notable de Vichy et approuve la rencontre de Montoire entre Pétain et Hitler dont il salue le « caractère historique » car « marquant le début d’une organisation nouvelle de l’Europe dans laquelle la France et l’Allemagne, chacune avec son génie, doivent tenir une place... »
L’auteur cite énormément d’intellectuels et écrivains, connus pour leur engagement gauchiste et antiraciste, dans les années 1920-1930 qui se sont ralliés au régime de Vichy, par pacifisme, et ont soutenu, à des degrés divers, le principe de collaboration : Georges Blondel, René Laforgue, Marcelle Capy, Jean Cocteau, Jean Giono, Maurice Rostand, Marcel Aymé, Pierre Benoit, Jacques de Lacretelle, Marcel Jouhandeau, André Thérive, tous de bons écrivains d’ailleurs. On sait aussi que sous la collaboration, on ne persécuta pas, c’est le moins que l’on puisse dire, Sartre, Camus et quelques autres qui publièrent ou représentèrent toutes les oeuvres qu’ils voulaient.
A l’inverse M. Epstein rappelle que la Résistance trouva en grande partie ses origines dans la droite française, la droite républicaine mais aussi dans les mouvements nationalistes comme les Camelots du Roi, les Jeunesses Patriotes ; et qui rompirent avec Maurras. Parmi ces initiateurs de la Résistance française se trouvent notamment D’Estienne d’Orves, Rémy, Pierre Fourcaud, Maurice Duclos, André Dewavrin, Loustanau-Lacau, Marie-Madeleine Fourcade, le Colonel Groussard, Pierre Nord, Henri Frenay, Pierre de Benouville, Charles Vallin, les frères François et Henri d’Astier de la Vigerie, etc.
Je relisais récemment le très beau texte programmatique du comité de la résistance française. Il me semble qu’il pourrait nous inspirer aujourd’hui avec sa tonalité nationale, populaire et sociale ; comme les autres peuples d’Europe la France est aujourd’hui ruinée par l’euro, cannibalisée par l’universalisme antiraciste, paralysée par la folie bruxelloise, dont on connaît depuis John Laughland les origines totalitaires, ou qu’elle est notre France, déshonorée avec ses soldats assassinés en Afghanistan, bientôt en Syrie, et ses banlieues en flammes, ses frontières ouvertes, ses usines exsangues. Et je ne m’étonne pas, à la lecture du livre de M. Epstein, que la résistance à cet ordre nouveau et aberrant, pour l’instant moins cruel, mais aussi supranational, ruineux et incohérent, vienne de la droite et des nationaux. Face à cette barbarie abrutie et technocratique, toutes les bonnes volontés sont bien sûr bienvenues. Car il est malheureusement écrit que nous ne sommes pas au bout de nos peines...
C’est reparti comme en 40 !