jeudi 20 août 2026
mercredi 18 mars 2026
Le Fascisme, mythes ou réalité

De Daniel Cadet pour Le Salon beige :
Et si l’origine du Fascisme se trouvait dans les Lumières, s’interroge l’historien Frédéric Le Moal, qui propose une définition :
« une idéologie socialiste et nationaliste, antilibérale, révolutionnaire et totalitaire, aspirant à former un homme nouveau, qui à l’aide d’un Parti unique, embrasserait l’ensemble de la société, de la vie de l’individu, en le coupant de ses traditions, sans oublier l’apologie de la violence ».
En fin de compte, le Fascisme hérita des Lumières et de Rousseau, de la Révolution Française et du jacobinisme, le concept de souveraineté populaire, sous la forme de volonté collective, le fantasme du Peuple-Un, le rêve de créer un peuple et un homme nouveau, le rejet viscéral du catholicisme. Le Fascisme se rattache à la grande facture de 1789. La culture fasciste n’est pas de droite ou « d’extrême droite », c’est en réalité un concept de démocratie totalitaire.
Rappelons aussi que la plupart des chefs du régime fasciste italien venaient de la gauche et Mussolini avait été un des dirigeants du Parti Socialiste italien, d’obédience marxiste. Le fascisme italien fit de l’Etat un mythe en s’appuyant sur la planification de l’économie et la redistribution des richesses. La vérité aujourd’hui c’est que le fascisme n’existe plus que par l’Antifascisme, concocté dans les années 1950 par Staline, le plus gigantesque assassin et manipulateur de l’Histoire, afin de déconsidérer de la manière la plus odieuse tout opposant quel qu’il soit…et cela fonctionne grâce à la naïveté du public.
D.Cadet
Le Fascisme, mythes et réalité Frédéric Le Moal, éditions de l’Homme Nouveau, 2025, 70 pages
dimanche 27 avril 2025
Le virage fasciste de l’UE : parallèles historiques

par Sputnik Afrique
Il y a 80 ans, le 25 avril 1945, les forces soviétiques et américaines se joignaient sur l’Elbe, marquant la défaite des nazis.
Aujourd’hui, les États-Unis et la Russie se rapprochent à nouveau. Et l’Europe semble dévier de cette trajectoire.
Voici comment l’histoire se répète:
Jonction Est-Ouest
La jonction des troupes sur l’Elbe symbolisait l’unité contre le fascisme et un nouvel avenir pour l’Europe.
Mais autrefois porteuse d’espoir, l’Europe d’aujourd’hui a beaucoup en commun avec les anciens régimes totalitaires qu’elle a combattus.
Avance rapide jusqu’à nos jours
Les bellicistes européens sont mécontents des efforts de paix de Trump.
Ils veulent prolonger la guerre en Ukraine d’un an afin d’affaiblir la Russie , comme ils rêvaient autrefois de la victoire de l’Allemagne nazie sur l’Union soviétique.
Le Canada est prêt à se joindre à eux (à présent, c’est un refuge pour les collaborateurs nazis).
Kaja Kallas
Cette Estonienne, cheffe de la diplomatie européenne, est connue pour sa russophobie.
Elle a autrefois suggéré que l’Otan cherche à «balkaniser» la Russie. Maintenant, elle menace les voisins européens désireux de se joindre à Moscou pour célébrer le 80e anniversaire de la Grande Victoire.
Annalena Baerbock
La ministre allemande des Affaires étrangères, qui aurait étudié les œuvres d’Hitler, a activement milité pour l’envoi de missiles Taurus en Ukraine (c’est si pacifique!).
Elle avait auparavant «fièrement» parlé de ses ancêtres morts en «défendant Königsberg» (aujourd’hui, c’est la ville russe de Kaliningrad). Selon Bild, son grand-père, Waldemar Baerbock, était un nazi et un officier de la Wehrmacht.
Robert Habeck
Deux proches du vice-chancelier allemand Robert Habeck étaient officiers dans l’Allemagne nazie.
Son grand-père, Kurt Gantzow, était officier des SA, selon Bunte.
Son arrière-grand-père, Walter Granzow, était un ami proche de Goebbels et un criminel de guerre condamné.
L’histoire se répète
L’Allemagne d’aujourd’hui soutient le régime néo-nazi russophobe de Zelensky.
Berlin soutient des militants qui organisent des défilés néonazis, glorifient les criminels de la Seconde Guerre mondiale et utilisent des insignes SS sur les armes fournies par l’Occident.
Ils arment, soignent et soutiennent ceux qui tuent des Russes.
«Collaborateurs nazis»
Le chancelier allemand Olaf Scholz affirme que l’Ukraine est du «bon côté de l’histoire». Il soutient un régime qui parle ouvertement de «persécuter tous les Russes», quelle que soit leur origine.
L’eurofascisme moderne
Les Européens s’efforcent actuellement de saper les négociations Poutine-Trump sur la paix en Ukraine. Investis dans le projet ukrainien plus que les États-Unis, ils sont les principaux bénéficiaires du coup d’État de Maïdan à Kiev en 2014.
Yalta 2.0
Tout comme la victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie a ouvert la voie à la création d’un ordre mondial bipolaire de la Guerre froide, la victoire prochaine de la Russie sur l’Otan en Ukraine inaugurera un nouvel ordre mondial multipolaire, estime le philosophe Alexandre Douguine.
source : Sputnik Afrique
https://reseauinternational.net/le-virage-fasciste-de-lue-paralleles-historiques/
jeudi 24 octobre 2024
Y a-t-il eu une tentation fasciste en Corse ?

L’anachronisme et l’amalgame condamnent à ne rien comprendre au passé. Jean-Pierre Poli, dans un livre sans complaisance paru en 2007, explique le positionnement des autonomistes corses, certains d’entre eux en tout cas, dans la période 1926-1946. Le titre de son ouvrage fouillé est éclairant : Autonomistes corses et irrédentisme fasciste.
De l’autonomisme au fascisme ?
Le mouvement autonomiste dont il est question est celui d’un « corsisme » qui s’est développé autour d’un mouvement culturel, A Muvra, et de son leader, Petru Rocca. « Paradoxalement, A Muvra, “bulletin régionaliste de l’île de Corse”, naquit en mai 1920 à Paris, où son fondateur Petru Rocca était arrivé vers 1910 et où, ancien soldat exemplaire, il s’était réinstallé après la fin de la Grande Guerre. »
Le site L’histoire par l’image poursuit : « Du groupe rassemblé autour du journal, dont le siège fut rapidement transféré à Ajaccio, devait naître en 1923 un parti politique, le Partitu Corsu d’Azione, lequel devint, en 1927, le Partitu Corsu Autonomista. Bien que prétendant se démarquer ainsi clairement du séparatisme, A Muvra et les “muvristes” non seulement n’échapperont pas à ce premier soupçon, mais ils vont encore susciter une autre accusation, celle d’irrédentisme. L’assimilation à une lecture fasciste de l histoire discrédite aujourd’hui encore ce mouvement devenu historiquement et donc politiquement maudit. Né après 1870, ce mouvement politique italien [repris par autres pays depuis, dont la Hongrie] avait d’abord réclamé l’annexion au royaume d’Italie des terres encore soumises à la domination autrichienne, puis, plus largement, de toutes les terres jadis ou naguère “italiennes”. Insatisfait des résultats obtenus à l’issue de la Première Guerre mondiale, le mouvement connut un nouvel essor et favorisa l’avènement du fascisme. Vainqueur, ce dernier en reprit les revendications, désormais dirigées essentiellement contre la France (Nice, Savoie, Corse et Tunisie). »
Une histoire complexe
Le but de Petru Rocca est cependant clair et s’inscrit dans le seul combat culturel identitaire corse. Petru Rocca fonde le mouvement corsiste pour le réveil de la conscience insulaire et la protection du particularisme culturel. À travers une maison d’édition et un bulletin régionaliste appelé A Muvra, il cherche à promouvoir la langue et défend la nécessité d’un statut autonome pour la Corse. Ce programme affiche des positions incompatibles avec l’irrédentisme. Pourtant, le corsisme et l’irrédentisme sont rapidement confondus. En 1946, les corsistes sont condamnés pour « atteinte à la sûreté de l’État » dans le cadre des procès de l’épuration. Le corsisme sombre alors dans l’opprobre. Il est victime de ses adversaires mais aussi de quelques liaisons dangereuses de certains de ses membres dans une époque particulière. Lorsque la Seconde Guerre mondiale s’annonce, par peur des visées irrédentistes de l’Italie de Mussolini, l’État français ferme l’imprimerie de A Muvra. Certains autonomistes sont dénoncés comme amalgamés aux irrédentistes, dans les relations avec l’Italie fasciste. Ruiné, Petru Rocca est condamné à 15 ans de travaux forcés et traité comme un collaborateur.
L’histoire n’est jamais simple et c’est le grand mérite de ce livre qui se donne une seule obligation, « tout dire ». En Corse, l’irrédentisme n’a jamais été le nom des autonomistes. Mussolini, bien sûr, a tenté de soutenir des Corses attirés par la fascination fasciste de l’époque pour échapper au centralisme jacobin français par l’irrédentisme fasciste. La revendication du fascisme sur l’île est bien à l’origine du discrédit du mouvement de Petru Rocca. Il y a une confusion qui perdure entre ces deux mouvements pourtant si différents, comme le prouve sans rien occulter des liaisons dangereuses dans le climat de l’époque le livre de Jean-Pierre Poli.
Pierre Boisguilbert 24/10/2024
Poli (Jean-Pierre), Autonomistes corses et irrédentisme fasciste – A Muvra prise au piège 1920-1946, éditions Alain Piazzola.
https://www.polemia.com/y-a-t-il-eu-une-tentation-fasciste-en-corse/
mercredi 3 avril 2024
Europa ! de George-Henri Soutou

Du mouvement pan-européen de Richard Coudenhove-Kalergi au planisme de Henri de Man, l’idée européenne est une thématique forte des débats qui ont animé l’ensemble de la sphère politique européenne durant l’entre-deux-guerres.
Historien spécialisé dans les questions de relations internationales au XXe siècle, notamment durant les deux conflits mondiaux, Georges-Henri Soutou aborde ici la question de l’Europe à travers la conception qu’en ont eu l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie.
Il analyse en détail les options qui se sont succédé, liées dans un premier temps à une vision socialiste de la société et du monde (surtout en Italie), puis à la gestion stratégique des alliances permettant de conforter une politique de guerre et de paix à retrouver (surtout en Allemagne). L’ouvrage s’inscrit néanmoins dans une trajectoire européenne qui pré-existe à ces régimes, et qui leur survivra sous la forme de l’Union que nous connaissons aujourd’hui. Il en résulte un important volume de plus de 500 pages, richement documenté et très bien écrit, avec toute la mesure qui convient pour un sujet que l’on peut considérer comme sensible si l’on s’intéresse à la genèse de l’Europe actuelle.
Du mouvement pan-européen de Richard Coudenhove-Kalergi au planisme de Henri de Man, l’idée européenne est une thématique forte des débats qui ont animé l’ensemble de la sphère politique européenne durant l’entre-deux-guerres. L’arrivée au pouvoir de Mussolini puis de Hitler y contribuera comme un redoutable accélérateur, dans une Europe où les cartes sont momentanément redistribuées au profit de l’Axe, puis dans la perspective d’une paix que tous les camps cherchent inévitablement à anticiper. L’Europe dont on parle ici concerne l’ensemble de l’espace continental, jusqu’à l’Oural, considéré comme une ligne de partage eurasiatique avec l’allié japonais. Mais, selon le schéma imaginé par Karl Haushofer, elle déborde également sur le continent africain, pour se projeter à l’échelle des empires que possèdent encore une France plutôt docile et une Angleterre franchement hostile. Au premier niveau de lecture, ce projet européen (ou euro-africain) se fonde avant tout sur le rejet du mondialisme (qui aurait conduit à la Première Guerre mondiale) ; il vise à en reprendre le contrôle en resserrant les rayons d’actions sur un large espace continental. Dans cette optique, l’antisémitisme, et dans une moindre mesure l’antibolchevisme, ont pu représenter un élément fédérateur bien au-delà des frontières italiennes ou allemandes. L’Europe aurait donc pu construire son unité sur le rejet d’un ennemi « extérieur » commun, en s’appuyant sur une organisation totalitaire gouvernée ici par Berlin, ici par Rome, au sein d’un système relevant à la fois du fédéralisme et de l’impérialisme. Cet état de fait, bien établi d’un point de vue historique, est admirablement résumé et illustré par Georges-Henri Soutou.
Mais l’originalité de l’ouvrage apparaît véritablement quand l’auteur tente d’identifier les leviers idéologiques qui sous-tendent fondamentalement ce projet. En Italie, l’européisme fasciste s’inspire en effet du fantasme d’un âge d’or hérité de l’Empire romain ; il invite à la reconstruction prométhéenne d’un nouvel ordre européen, d’une « nouvelle civilisation », unie politiquement, économiquement et culturellement, selon la doctrine établie en partie par Julius Evola. S’il doit naturellement être en symbiose avec l’idéologie fasciste, le projet italien s’affirme donc paradoxalement aussi comme une rupture avec l’histoire. L’approche allemande est quant à elle plus pragmatique. Inspirée des thèses de Carl Schmitt, elle se fonde sur l’idée d’un « Grand espace » dominé par le Reich, sans que la distinction entre Grossraum et Grossgermanisch ne soit bien claire. Il en est de même pour la question raciale, qui est certes centrale pour le régime, mais qui peine à aboutir à une définition rigoureuse et unanime à l’échelle européenne. Quoi qu’il en soit, le projet conduit l’Allemagne à initier une politique économique, industrielle et douanière qui joue dans son intérêt immédiat à l’échelle du continent, et à vouloir détrôner la politique culturelle jusqu’alors plutôt portée la France, à travers des créations artistiques mettant systématiquement en avant l’unité et la richesse de l’Europe, notamment au cinéma. L’ensemble inclut un certain nombre d’incompatibilités et de contradictions qui permettent d’associer cette « construction » à un processus en cours de maturation permanente dont la dynamique évolue en fonction de la situation militaire, et non à un projet établi et planifié d’avance.
Pour bien comprendre cette dynamique, Georges-Henri Soutou revient parfois très longuement sur l’histoire interne du IIIe Reich, sur la collaboration française (dont on peut croire qu’elle espérait s’offrir une place dans l’« Europe nouvelle » d’après-guerre) ou sur la diffusion de l’idéologie national-socialiste au sein des gouvernements européens, notamment dans les pays nordiques. Comme le confirme la recherche historiographique récente, il montre également que les décisions n’ont pas nécessairement suivi un plan établi par le Führer, et que ce dernier a parfois joué un simple rôle d’arbitre entre des positions concurrentes, proposées par les différents organes du régime (Deutsche Arbeitsfront, Auswärtiges Amt, SS, etc.) avec des objectifs qui leur étaient propres. Dans cette nébuleuse, il est parfois difficile de ne pas se perdre. Le lecteur regrettera d’autant plus l’absence d’une conclusion générale qui aurait permis de préciser en synthèse l’analyse de l’auteur sur les paradoxes et les originalités de ces idées foisonnantes, dont certaines ont certainement agi comme un moteur pour l’Union européenne actuelle.
Olivier Eichenlaub
02/04/2024
Georges-Henri Soutou, Europa ! Les projets européens de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, Paris, Éditions Tallandier, 2021, 535 p.
jeudi 4 janvier 2024
Frédéric Le Moal : « Aujourd’hui le fascisme est mort …»

Frédéric Le Moal est historien, docteur de l’Université Paris IV-Sorbonne pour une thèse dirigée par le prof. G-H Soutou (de l’Institut) et consacrée aux relations franco-italiennes dans les Balkans pendant la Première Guerre mondiale.
Depuis, il consacre ses travaux aux Balkans, à la papauté et à l’Italie et c’est dans ce cadre qu’il publie en ce mois d’Avril une « Histoire du fascisme » (PERRIN), qui renouvelle l’approche que les historiens avaient eu jusqu’ici sur ce mouvement né dans la première moitié du 20ème siècle.
Présentation de l’éditeur (notre chronique du livre sortira dans la foulée) :
Qu’est-ce que le fascisme ? Fut-il un mouvement réactionnaire, conservateur ou révolutionnaire ? Se situait-il à gauche ou à droite ? Et bien entendu : quelle place occupa Mussolini dans les débats idéologiques et dans le fonctionnement du régime ?
Le présent ouvrage donne non seulement des réponses à ces questions cruciales, mais porte sur le fascisme un regard nouveau et inhabituel chez les historiens français. Réaffirmant avec force le caractère totalitaire du régime, il replace l’idéologie qui le fonde dans sa nature révolutionnaire tout en la rattachant à la Révolution française et au socialisme. Si les fascistes cherchèrent à détruire par la violence la modernité libérale de leur temps, ce ne fut pas au nom d’un âge d’or révolu et dans une démarche passéiste, mais avec la volonté farouche de construire une société et un homme nouveaux. Cette ambition imprégnait aussi bien les pensées et les actes du Duce que ceux de ses disciples, y compris dans la radicalisation sanglante de la république de Salò. Pour toutes ces raisons, l’histoire du fascisme, ici racontée de la prise de pouvoir de Mussolini jusqu’à sa mort, est celle d’une révolution avortée.

Frédéric Le Moal – histoire du fascisme – Perrin
Interview de l’auteur :
Tout d’abord, qu’est-ce que votre histoire du fascisme prétend apporter de nouveau par rapport aux livres de De Felice, de Milza, ou de Gentile pour ne citer qu’eux ?
Frédéric Le Moal : Mon travail s’inscrit bien évidemment dans la filiation de ceux de Renzo de Felice et d’Emilio Gentile, historiens majeurs du fascisme et incontournables pour la compréhension de ce phénomène en vérité fort complexe. Ils ont démontré, chacun à leur façon, la nature totalitaire de cette idéologie. Mon objectif, en écrivant ce livre, était d’éclairer le public français d’une part sur les racines du fascisme dans les Lumières, la philosophie de Rousseau, la Révolution française dans sa phase jacobine, le Risorgimento et le socialisme ; et d’autre part – et en toute logique avec le premier point – sur sa nature révolutionnaire, sa volonté de créer un homme et un monde nouveaux, son projet d’éradication des traditions et du christianisme.
En lisant votre ouvrage, on est frappé de voir que loin d’être réactionnaire, le fascisme semble être une idéologie révolutionnaire. De quoi expliquer l’omerta qui a régné dans le rang des historiens engagés pendant des années ?
Frédéric Le Moal : C’est un effet un point capital. Dès l’entre-deux-guerres, la gauche a fait du fascisme, qui venait de ses rangs, un mouvement réactionnaire au service des classes bourgeoises et possédantes. Formidable manipulation politique quand on sait que Mussolini et ses fidèles ont toujours exécré ce monde qu’ils ont rêvé de détruire par leur révolution anthropologique. Car c’est là l’essence même du fascisme. On ne comprend rien à cette idéologie si on la classe, comme cela est toujours le cas, dans la catégorie des mouvements anti-Lumières et antimodernes. Si le fascisme a voulu détruire la modernité libérale, c’était au nom d’une autre modernité, alternative comme l’a écrit Emilio Gentile, cherchant à dépasser le capitalisme et le communisme et à détruire les structures traditionnelles au profit d’une société contrôlée par l’Etat et le Parti, où les individus seraient ramenés à une masse guidée par un chef charismatique. Le tout dans une atmosphère nationaliste incandescente.
Si l’on part du postulat que la droite correspond à la défense des traditions et de la nature inaliénable de l’homme, alors le fascisme n’appartient pas à ce monde. Par contre, il découle de la gauche révolutionnaire et partage avec elle un certain nombre de points : culte du progrès, aspiration à transformer l’homme, anticléricalisme, républicanisme, soumission de l’économie à la politique, remodelage de l’individu. Les fascistes voyaient dans l’être humain une sorte de cire molle que l’on peut transformer à souhait. C’est en cela qu’ils furent les héritiers des Lumières (la première révolution anthropologique) et des Jacobins français. Je cite dans le livre plusieurs expressions de révolutionnaires de 1793 qu’on retrouve dans les discours fascistes. Bref, le fascisme fut bel et bien un socialisme national aux racines jacobines, risorgimentales et garibaldiennes, alliant révolution et nation, ennemi implacable du libéralisme.
On comprend dans ces conditions que cette réalité fut et reste difficile à admettre par l’historiographie française, longtemps marquée par le marxisme, et toujours attachée à dissocier la Révolution française des totalitarismes du XXe siècle dont elle fut pourtant la matrice.

Vous dites que Mussolini ne peut pas se dissocier du fascisme, mais que le fascisme peut se dissocier de Mussolini. Pourquoi ?
Frédéric Le Moal : Pour la simple raison que le fascisme exista avant que Mussolini n’en devînt le chef, qu’il fut traversé par des courants très divers, depuis les fascistes monarchistes jusqu’aux républicains purs et durs, depuis les modérés jusqu’aux ultras parfois assez proches du communisme et dont je parle beaucoup dans le livre. Mussolini batailla pour s’imposer comme Duce du fascisme et trouva toujours sur sa route des hiérarques contestant moins son leadership que sa ligne idéologique pragmatique pour ne pas dire brouillonne. Ce fut d’ailleurs une fronde interne au groupe dirigeant qui contribua à sa chute en juillet 1943.
Par contre, on ne peut dissocier Mussolini du fascisme et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord il construisit une dictature personnelle de type césariste qui le conduisit à rabaisser au maximum les pouvoir du PNF au profit de l’Etat dans lequel il était Premier ministre. Ensuite, le culte de la personnalité imposa sa figure au sein des institutions et jusque dans la vie même des Italiens. Enfin, il y eut une vraie cohérence dans son parcours politique – malgré bien des oscillations – qu’on a trop tendance à sous-estimer : socialiste comme fasciste, Mussolini poursuivit toujours un but qui ne varia jamais et qui consistait à refaire l’homme et à combattre la bourgeoisie.
Quid de l’aspect « révolution culturelle » du fascisme (l’esthétisme, l’art, la culture intellectuelle liée à ce régime) ?
Frédéric Le Moal : Il y eut, de la part du régime fasciste, une très grande politique culturelle qui fit de l’Italie de cette époque un pays d’avant-garde, ce que ne fut pas le nazisme. Ecrivains, penseurs, architectes trouvèrent dans la dictature un espace de relative liberté et des possibilités de création autour d’une néo-romanité dont le fascisme se voulait l’incarnation. Bien sûr cette créativité restait imprégnée d’idéologie mais ne croyons pas que le fascisme fut l’ennemi de la culture bien au contraire. Plusieurs de ses chefs avaient été voire continuaient d’être des journalistes et des hommes de plume (Farinacci, Bottai).
Le sport fut aussi très choyé car servant à remodeler le corps des Italiens dans une perspective hygiéniste et guerrière. Tout cela avait une grande cohérence : l’idéologie fixait les objectifs, l’architecture offrait un décor et le stade un lieu pour engendrer l’homme nouveau.
Sur la fin du règne de Mussolini, n’est-ce pas là finalement que l’essence révolutionnaire du mouvement a progressivement disparu ?
Frédéric Le Moal : Tout dépend du moment où vous situez la fin du règne de Mussolini. En fait, pour arriver au pouvoir, le pragmatique Mussolini avait dû faire de nombreuses concessions à ses alliés politiques dont la principale était de normaliser son mouvement, ce qu’il fit dès le soir du 30 octobre 1922 après la marche sur Rome. Pendant les vingt ans de son régime, il tint la bride à ceux que j’appelle les « gardes noirs de la révolution fasciste », lesquels ne pouvaient avaliser ces compromissions avec les forces politiques et sociales traditionnelles. D’où cette impression d’une stabilisation, voire d’un essoufflement de l’élan révolutionnaire de 1919. Or, à y regarder de plus près, on perçoit très bien un crescendo dans la construction d’un totalitarisme (système par définition révolutionnaire) tout au long des années 1920 et 1930. La république de Salò entre 1943 et 1945 porta à son sanglant paroxysme le caractère révolutionnaire du fascisme républicain et jacobin. A cette époque, Mussolini parla même de l’obligation d’avoir sa Vendée !
Vous semblez parler du fascisme comme d’une sorte de « révolution manquée », tout en affirmant en conclusion que « le fascisme est mort ». Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
Frédéric Le Moal : « Révolution manquée » car elle n’accoucha pas de l’homme nouveau dont les fascistes ne cessèrent de rêver. Les Italiens, aussi attachés furent-ils à la personne de Mussolini, ne furent jamais fascisés en profondeur. Dès que le régime s’allia avec le Troisième Reich et entraîna le pays dans les terribles catastrophes de la Seconde Guerre mondiale, ils s’en détachèrent dans leur immense majorité. Mais il y avait aussi une raison plus profonde à cet échec : la nature même de l’homme qui ne peut pas être remodelée même par un Etat puissant.
Aujourd’hui le fascisme est mort en tant que mouvement de masse porteur d’une rédemption politique de l’humanité et d’une religion séculaire. Il fut une expression effrayante de la modernité révolutionnaire qui depuis les Lumières et 1789 cherche à refaire l’homme par la violence mais elle resta intrinsèquement liée à la crise de la modernité de la fin du XIXe siècle, à la Grande Guerre et à la violence de l’après-guerre. Or, ce contexte a aujourd’hui complètement disparu.
Quid des mouvements qui – et ils existent en Italie, je pense à Casapound – se revendiquent héritiers de ces périodes tout en évoquant un « fascisme du 3ème millénaire » ?
Frédéric Le Moal : Certes, des mouvements politiques peuvent très bien se réclamer du fascisme – et notons qu’ils le font en référence au programme de la république de Salò qui était très socialiste. Et le cas que vous citez est très intéressant quand on regarde sa porosité avec certains thèmes d’extrême-gauche. Pour autant, ils restent groupusculaires et ne peuvent être comparés à ce que fut le mouvement des chemises noires. J’insiste : le contexte qui a permis l’avènement du fascisme s’est évanoui après 1945. Avec la sempiternelle expression du retour du fascisme, on joue soit à se faire peur soit à manipuler. Soit les deux.
Dernière question, plus personnelle : quels sont les livres ou films sortis récemment et qui vous ont particulièrement plu au point de les recommander ?
Frédéric Le Moal : Le film Les heures sombres m’a particulièrement frappé par l’interprétation magistrale de Gary Oldman bien sûr et par la très belle reconstitution des heures fiévreuses de mai 1940, des séances à la Chambre des Communes, du rôle de George VI. J’ai trouvé que la division au sein de l’establishment britannique était très bien décrite tout comme le patriotisme des Anglais qui refusent de voir le drapeau nazi flotter sur Buckingham Palace. Pour autant, je regrette que la figure de Halifax soit ramenée à celle d’un défaitiste – ce qu’il ne fut jamais – voire à celle d’un futur collaborateur – ce qu’il n’aurait jamais été. Sa position était en vérité très complexe comme le montre la biographie d’Andrew Roberts hélas non traduite en français. C’est le drame du caractère manichéen du cinéma qui a besoin d’un héros et d’un anti-héros.
Propos recueillis par Yann Vallerie
Crédit photos : DR
[cc] Breizh-info.com, 2018, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine
https://www.breizh-info.com/2018/04/11/93455/frederic-le-moal-histoire-fascisme-italie/
mardi 2 janvier 2024
De quoi le fascisme est-il le nom ?

Aujourd’hui, de tout et de rien. La rupture consommée, l’odieux déchiffré, on devient le fasciste de l’autre. Inévitablement. Comment expliquer ces facilités langagières ? Non par le positionnement idéologique mais par l’inculture politique croissante.
Jusque dans les années 80/90, l’accusation de fascisme était portée par des gens se réclamant du communisme de parti ou d’une forme de marxisme. Ce référencement se faisait à partir d’une lecture militante du XXème siècle, de la création des faisceaux de combat par Mussolini en 1919 à la disparition des deux dictateurs ibériques, Salazar et Franco, 1970-1975.
En France, l’historiographie universitaire du fascisme était la chasse gardée de spécialistes encartés à gauche. Un cas amusant, celui de Pierre Milza (1932-2018). Ce « grand spécialiste » du fascisme attendit les années 90 pour, enfin, lire les deux auteurs italiens indispensables sur cette matière, Renzo de Felice et Emilio Gentile. Il en résulta une biographie, habilement révisionniste, de Mussolini (Fayard, 1999).
Frédéric Le Moal qui vient d’écrire une Histoire du fascisme (Perrin) est un historien délié de toutes ces adhérences. Sa démarche est rigoureusement nominaliste. Pour lui, le fascisme naît en 1919 et meurt en 1945, avec l’exécution de son chef. Point final. Son étude, très dense, fortement référencée insiste sur les sources plurielles voire contradictoires du fascisme qui est l’affaire d’une génération de très jeunes hommes sortis indemnes des tranchées. Jusqu’en 1922, le pouvoir est à prendre. Discréditée, la classe politique est condamnée. Ce sera une course de vitesse entre les rouges, kominterniens, et les noirs, qui l’emporteront.
Le Moal insiste sur la personnalité ambigüe de Mussolini, trop vite présenté comme un César de carnaval. Autodidacte, il a le goût de la culture et la respecte sous toutes ses formes. Alors que dans la Russie soviétique et, pire, dans l’Allemagne nazie, la vie culturelle est enrégimentée et abêtie, dans l’Italie fasciste – au moins durant les dix premières années – elle fermente, bouillonne et invente.
Le fascisme rallia l’essentiel de ce qui comptait dans la vie intellectuelle, littéraire et artistique. Outre D’Annunzio, déjà dépassé, le philosophe Gentile, la plupart des futuristes (Marinetti), Malaparte, les deux Chirico, Morandi, Pirandello, l’architecte Terragni, le physicien Marconi… Le Moal (p. 217-230) insiste sur l’apport cinématographique du fascisme : très peu de films de propagande ( souvent mauvais), le champ libre laissé à de jeunes réalisateurs, Visconti, Rossellini, de Sica… Le néo-réalisme se pensa dans la Cinecitta mussolinienne.
Les Italiens appréciaient le nouveau régime. Ils retrouvaient ordre, dignité et progrès social. L’hostilité resta longtemps marginale. De toutes les dictatures du XXème siècle, le fascisme fut le moins répressif (Le Moal, p.239). Il suffit de lire le chef-d’œuvre de Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli (1948) pour découvrir qu’on est loin de Buchenwald et du Goulag.
Avec la crise mondiale et ses effets en Europe, le régime fasciste décréta l’autarcie, il se durcit et se sclérosa. Mussolini qui naviguait a vue crut trouver dans les conquêtes coloniales, les agressions et les annexions un dérivatif. L’aide apportée à l’Espagne nationaliste usa l’outil militaire et en révéla les faiblesses. L’alliance avec l’Allemagne fut l’erreur majeure et Mussolini perdit la main en moins de trois ans.
On lira chez Le Moal (p. 340-372) l’effort ultime de Mussolini pour renouer avec les aspirations d’origine du fascisme, rupture avec l’ordre bourgeois, avec la main mise cléricale, retour à un socialisme national… Mais satellisée par l’Allemagne, la république sociale italienne, dite de Salò, n’avait aucune chance de l’emporter. Elle se perdit dans l’application des lois racistes du Reich et dans une guerre civile atroce.
Le Moal conclut : « L’histoire du fascisme, son programme, ses aspirations autant que ses réalisations concrètes interdisent de le considérer comme un phénomène réactionnaire (…). Rien ne permet de douter de la prétention révolutionnaire des chemises noires. Nous en avons donné d’innombrables preuves. »
Je terminerai avec le chef-d’œuvre de Federico Fellini, Amarcord (1973). Il y condense tout ce qu’il a vu, vécu et compris du fascisme ; sa force, ses tares, ses ridicules. On y voit (deux fois) cette séquence : dans une petite ville, la nuit, dans son cœur historique débordant de monuments, comme un décor, passe et repasse un motard carapaçonné de noir. Le poids des siècles, le choc du futur, à inventer.
Jean HEURTIN
Frédéric Le Moal une Histoire du fascisme (Perrin)
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dimanche 31 décembre 2023
Friedrich Nietzsche et les fascismes européens
L'influence du penseur allemand est à l'origine de la naissance du mouvement mussolinien. Le Duce avait déjà reconnu son ascension en 1908
par Sandro Marano
Source: https://www.barbadillo.it/112167-friedrich-nietzsche-e-i-fascismi-europei/
La question de savoir si et dans quelle mesure la philosophie de Nietzsche a influencé le fascisme et le nazisme est l'une des plus débattues, et tant les apologistes que les détracteurs de sa pensée se sont disputés et se disputent encore à ce sujet.
Dans l'un des chapitres d'un essai publié en 1934, Le socialisme fasciste, intitulé "Nietzsche contre Marx", l'écrivain français Pierre Drieu La Rochelle, soulignant l'influence des philosophies de Nietzsche et de Marx sur les mouvements politiques et sociaux de son époque, s'interrogeait: "L'esprit de Nietzsche ne se retrouve-t-il pas au cœur de tous les grands mouvements sociaux qui se sont déroulés depuis vingt ans sous nos yeux ? Il est désormais bien établi que Nietzsche a eu une influence décisive sur Mussolini. Mais n'a-t-il pas aussi influencé Lénine ? Et tout en admettant que l'enseignement de Nietzsche est "multiforme, sibyllin comme celui de tous les artistes. Un enseignement qui échappera toujours à toute tentative de possession définitive par un parti, par une époque", il n'hésite pas à conclure que la philosophie poétique de Nietzsche est "plus efficace et plus irrésistible sur les artistes et les hommes politiques que la pensée d'un philosophe comme Bergson". (1)
Un écrit de Mussolini
Par ailleurs, il faut noter que Benito Mussolini a été le premier en Italie à faire une lecture politique de Nietzsche avec un petit essai, La filosofia della forza (La philosophie de la force), paru en fascicules de novembre à décembre 1908 dans "Il pensiero romagnolo", et qui prend comme point de départ une conférence du député socialiste Treves. Dans cet examen concis et lucide, Mussolini identifie, entre autres, le point faible de la philosophie de Nietzsche dans son approche trop individualiste: "Il ne suffit pas de créer de nouvelles tables de valeurs, il faut aussi produire humblement du pain". (2) Et il a jeté les bases d'une interprétation du Surhomme compris non pas comme un individu héroïque qui défie les conventions, mais comme une nation, qui est peuple et aristocratie, car "dans la nation, il y a la tradition et la promesse d'un avenir d'expansion, il y a l'élitisme des minorités qui dirigent et se distinguent comme les porte-drapeaux d'un peuple et il y a l'implication du peuple lui-même qui se sent appartenir à cette communauté". (3)
Parmi les interprétations possibles, celle du fascisme ne peut donc être exclue a priori, étant donné que "le concept nietzschéen qui est parvenu en Italie sous la forme la moins déformée est précisément celui du surhomme, popularisé par Mussolini dès 1908. Il était compris, certes, comme le symbole du peuple conquérant et dominateur selon la politique de puissance chère au nationalisme et à l'impérialisme ; mais aussi et surtout comme le présage d'un homme nouveau, d'un nouveau type de citoyen, porteur d'un nouveau mode de vie". (4)
Sur la critique de l'individualisme dans la philosophie de Nietzsche, Sossio Giametta est d'accord, notant que Nietzsche, "bien qu'il ait été conscient comme personne d'autre, sauf peut-être Marx, du déclin des valeurs et de la décadence en général, d'où sa renommée en tant que critique de la civilisation, ne pouvait penser qu'en termes individuels, alors que les maux moraux qu'il percevait étaient pour la plupart causés par des transformations sociales, en particulier économiques, et étaient des répercussions de celles-ci". (5)
Cependant, la question de l'influence de la philosophie nietzschéenne sur le fascisme rappelle la question plus générale de l'influence de la pensée philosophique sur la politique. Et ceci est particulièrement vrai pour des penseurs comme Platon, Machiavel, Rousseau, Marx, ainsi que Nietzsche lui-même, dont les philosophies ont une dimension prophétique et se prêtent donc à être utilisées par la politique.
On pourrait peut-être sourire de la boutade d'Ortega y Gasset selon laquelle "l'homme politique devient nerveux lorsque le philosophe se met en avant pour dire ce qui doit être dit sur les questions politiques". Mais elle implique, d'une part, la nécessaire distinction de rang entre la philosophie, qui est pensée de la vérité, et la politique, qui est "pensée utilitaire" ; et d'autre part, l'influence indéfectible de la philosophie sur toutes les activités de l'esprit, puisque "l'homme vit d'une philosophie et dans une philosophie". Cette philosophie peut être savante ou populaire, la sienne ou celle d'un autre, ancienne ou nouvelle, brillante ou stupide, mais dans tous les cas, notre être a ses racines vivantes fermement dans une philosophie". (6)
Il y a donc toujours une responsabilité du philosophe, aussi indirecte et subtile soit-elle. Comme l'écrit Sossio Giametta avec des arguments qui nous semblent irréfutables : "La culture ne communique pas directement avec la politique. Une idéologie philosophique n'est donc jamais directement traduisible en idéologie politique. (...) Cependant, les idéologies culturelles ont des relations souterraines très importantes avec les événements sociaux et politiques, à la fois dans un sens actif et passif, en tant que parties d'un même phénomène global, et c'est certainement aussi le cas pour Nietzsche. (...) Le philosophe n'est pas responsable, en tant que tel, de ses actes sur le plan éthique. De même, il n'est pas responsable des conséquences de sa philosophie sur le plan politique, social ou autre. Il n'est jamais responsable que devant la vérité. Et celle-ci, cependant, ne doit pas être comprise comme une responsabilité "faible", partielle, diminuée, mais plutôt comme la plus forte et la plus sérieuse qu'un homme puisse avoir, de l'homme qu'est le philosophe et pour laquelle seules les autres, aussi importantes, "incontournables" soient-elles, deviennent secondaires". (7)
Lorsque Nietzsche décrit "le dernier homme", avec ses clins d'œil au bonheur stéréotypé, à la médiocrité, à l'égalité, et qu'il nie le socialisme, la démocratie et le christianisme; lorsqu'il souhaite l'avènement du Surhomme (quel que soit le sens qu'on lui donne: chef politique, esthète armé à la D'Annunzio, ou nouvelle aristocratie du sang et du sol et de l'ordre nouveau); quand il exalte la lutte entre les hommes et la volonté de puissance, il met en place une série d'éléments et de suggestions qui trouvent un terrain fertile et "naturel" dans le fascisme. "Et en ce sens, écrit Sossio Giametta, non sans raison, il fournira toujours de formidables arguments à toutes les droites, car les droites, tout comme les gauches, ne manquent pas de justifications profondes". (8)
La réflexion de Sossio Giametta
Et à ceux qui trouvent répugnant d'admettre le lien étroit entre Nietzsche et le fascisme, Sossio Giametta objecte que, sur la base des textes, ce lien existe et est indubitable et que leur répugnance provient du fait qu'ils "ne sont pas prêts à prendre le fascisme au sérieux, c'est-à-dire à le considérer non pas comme le résultat de l'arbitraire et de la férocité gratuite, mais comme un accomplissement historique, comme un phénomène de vieillesse et de décadence, oui, et de violence aussi, mais naturel et grandiose, comme le déclin d'une époque et de la puissance mondiale de l'Europe, (...) comme un mouvement qui, même s'il n'est pas encore en mesure de s'adapter à l'évolution de l'histoire, n'en est pas moins un mouvement d'opposition. ) comme un mouvement qui, même dans sa négativité, a aussi incorporé toutes les bonnes raisons que Nietzsche plaide précisément en sa faveur et qui resteront à jamais les raisons de la droite, au grand dam de ceux qui rêvent ou plutôt fulminent de pouvoir un jour, avec leurs sophismes, récupérer Nietzsche pour la gauche". (9)
Pour Augusto Del Noce
De la même opinion sont généralement les interprètes qui n'ont pas de préjugés, parmi lesquels nous citons le philosophe catholique Augusto Del Noce (photo), qui observe qu'il est "absolument faux, donc, de juger le pré-nazisme de Nietzsche, parce que son œuvre ne peut avoir, même contre la volonté de son auteur, qu'un caractère de diagnostic ; mais il est en même temps absolument vrai que, si l'on veut l'interpréter comme une doctrine d'action, la forme ultime à laquelle on doit arriver est la "fureur nazie"": D'autre part, peut-on citer un disciple pratique de Nietzsche dans lequel on ne puisse pas reconnaître un précurseur du fascisme et du nazisme?". (10)
En fin de compte, il faut reconnaître honnêtement, de la même manière que l'on prêche d'un côté ses limites et son unilatéralisme et de l'autre ses mérites et sa grandeur, que Nietzsche a certainement été un précurseur du fascisme.
Notes:
(1) Pierre Drieu La Rochelle, Le socialisme fasciste, EGE, 1974, pp. 87-95 ;
(2) Benito Mussolini, La filosofia della forza, en annexe au texte d'Ernst Nolte, Il giovane Mussolini, Sugarco, 1993, p. 131 ;
(3) Marcello Veneziani, Mussolini le politicien, Ciarrapico, 1981, p.105 ;
(4) Augusto Simonini, Il lingaggio di Mussolini, Bompiani, 1978, p. 107 ;
(5) Sossio Giametta, Commentaire sur Zarathoustra, Bruno Mondadori, 1996, p. 10 ;
(6) José Ortega y Gasset, Bonheur et technique, in Méditations sur le bonheur, Sugarco, 1994, pp. 170-171 ;
(7) Sossio Giametta, op. cit. p. 313-314 ;
(8) Sossio Giametta, op. cit. p. 13 ;
(9) Sossio Giametta, op. cit. p. 119-120 ;
(10) Augusto Del Noce, Tramonto o eclissi dei valori tradizionali, Rusconi, 1971, p. 192.
vendredi 10 mars 2023
Racines de la géopolitique, géopolitique et fascisme, retour de la géopolitique
Analyse : Claude Raffestin, Dario Lopreno, Yvan Pasteur, Géopolitique et histoire, Payot, 1995.
Au cours des années 70, le déclin intellectuel du marxisme et les affrontements internes du monde communiste se sont conjugués pour rendre nécessaire le recours à la géopolitique. À l'évidence, la seule prise en compte des facteurs socio-économiques et idéologiques ne suffisaient à comprendre et interpréter litiges nationalitaires et territoriaux. Les problématiques espace et puissance ne pouvaient plus être ignorées d'où le recours à une géographie comprise comme “science des princes et chefs militaires” (Strabon). Professeur de géographie humaine à l'université de Genève, Claude Raffestin ne l'entend pas ainsi. Avec l'aide de deux chercheurs en sciences sociales, il se fait fort de prouver que la géopolitique n'est pas une science ni même un savoir scientifique (1). « Production sociale marquée du sceau de l'historicité », la géopolitique ne serait qu'une superstructure idéologique légitimant le nationalisme et l'impérialisme de l'Allemagne du XXe siècle commençant. Pour en arriver à cette affirmation abrupte, C. Raffestin procède à une démonstration en trois temps.
Dans une première partie (“Racines de la géopolitique”), il décrit et explique le rôle d'intermédiaire joué par Friedrich Ratzel (1844-1904) entre une géographie allemande marquée par les philosophies de Herder et Hegel — la géographie est l'élément de base de l'histoire des peuples, des nations, de États — et l'œuvre de Rudolf Kjellen (1864-1922), professeur et parlementaire suédois, créateur du néologisme de “géopolitique” en 1916. Héritier de Humboldt et Ritter, F. Ratzel est à l'origine d'une géographie humaine fortement structurée par une vision darwinienne du monde (vision organiciste de l'État, individu géographique ; thème de la lutte de l'espèce-État pour l'espace). S'il n'est pas indifférent aux problèmes de son temps, l'ensemble de son travail est tourné vers la connaissance de la Terre et des connexions entre les sociétés humaines et leur milieu de vie. Cette géographie, que l'on peut qualifier d'académique, n'est donc pas de la géopolitique. C'est avec R. Kjellen que se développe une géographie active, applicable aux rapports de puissance du moment (cf. L'État comme forme de vie, publié en 1916 et traduit l'année suivante en Allemagne) alors même qu'en Grande-Bretagne Halford John Mackinder (1861-1947), en développant et affinant ses thèses exposée dans sa célèbre conférence de 1904, s'inscrit dans la postérité de l'Américain Alfred T. Mahan (1840-1914). La géopolitique naît donc avec la Première Guerre mondiale.
La seconde partie, “Géopolitique et fascisme”, est construite autour de la personne et l'œuvre de Karl Haushofer (1869-1946). C'est à ce général bavarois qu'il revient de continuer la lignée Ratzel-Kjellen en faisant de la géopolitique une science appliquée et opérationnelle. Après avoir tenté de démonter le travail de réhabilitation de K. Haushofer, Raffestin montre le peu d'impact de ses efforts intellectuels sur le cours des choses (2). La “saisie du monde” qu'il assigne comme but à la géopolitique laisse place à la propagande. D'habiles constructions graphiques “mettent en carte” les ambitions expansionnistes du IIIe Reich et assurent l'endoctrinement des masses. La Zeitschrift für Geopolitik n'en inspire pas moins les géopolitiques franquiste et mussolinienne caractérisées par le décalage entre leur discours, global et impérial, et la réalité des États espagnol et italien.
La troisième partie, “Le retour de la géopolitique”, porte sur les recompositions de ce discours dans l'après-Deuxième Guerre mondiale. Une partie beaucoup trop courte pour emporter la conviction du lecteur. Le pragmatisme anglo-saxon, dont font preuve Nicholas J. Spykman (1893-1943) et de ses successeurs, — Robert Strausz-Hupé est le seul qui soit cité ! — ne trouve pas grâce aux yeux de Raffestin. Il n'y voit qu'une resucée de la vieille et infâme Geopolitik. Idem pour les publications de l'Institut international de géopolitique, dirigé par Marie-France Garaud, pour les travaux de la revue Hérodote, emmenée par Y. Lacoste, ou encore ceux de sa consœur italienne Limes, dirigée par Michel Korinman et Lucio Caracciolo. À ce stade du livre, on ne prouve plus quoi que ce soit, on anathémise ! Raffestin peut conclure : la géopolitique est le “masque” du nationalisme, de l'impérialisme, du racisme. Il en arrive même à renverser ces rapports de déterminant à déterminé puisqu'en visualisant divers litiges territoriaux, « la démarche de la géopolitique serait très proche de celle d'une prophétie autoréalisatrice » (p. 307-308).
Cet ouvrage a le mérite d'adresser de justes critiques à ce que l'on appellera le géopolitisme : regard olympien négligeant les échelles infra-continentales, affirmations péremptoires, proclamation de lois, volonté de constituer la géopolitique en un savoir global couronnant l'ensemble des connaissances humaines. Scientiste et déterministe, cette géopolitique est datée. Elle a déjà fait place à une géopolitique définie non plus comme science mais comme savoir scientifique (cf. note n°1), prenant en compte les multiples dimensions d'une situation donnée et les différents niveaux d'analyse spatiale attentive aux “géopolitiques d'en bas” (celles des acteurs infra-étatiques). Modeste, cette géopolitique post-moderne est celle d'une planète caractérisée par la densité des interactions (flux massifs et divers), par l'hétérogénéité des acteurs du système-Monde (le système interétatique est doublé et contourné par un système transnational : firmes, maffias diverses, églises, sectes groupes terroristes…), et l'ambivalence des rapports entre unités politiques (relations de conflit-coopération, disparition des ennemis et par voie de conséquence des amis désignés). Cette géopolitique est celle d'un système-Monde hyper-complexe, multirisques et chaotique (3). Mais ces renouvellements sont tout simplement ignorés par Raffestin. Parce que son objectif est le suivant : disqualifier à nouveau la géopolitique en pratiquant la reductio ad Hitlerum.
Louis Sorel, Nouvelles de Synergies Européennes n°20, 1996.
Notes :
(1) Selon le géopolitologue Y. Lacoste, directeur de la revue Hérodote, la géopolitique n'est pas une science ayant vocation à établir des lois mais un savoir scientifique qui combine des outils de connaissance produits par diverses sciences (sciences de matière, sciences du vivant, sciences humaines) en fonction de préoccupations stratégiques. Sur ces questions épistémologiques, cf. « Les géographes, l'action et le politique », Hérodote n° 33-34, 2°/3° trimestre 1984 (numéro double) ainsi que le Dictionnaire de géopolitique publié sous la direction d'Y. Lacoste chez Flammarion en 1993.
(2) Cf. la préface de Jean Klein à Karl Haushofer, De la géopolitique, Fayard, 1986. Lire également les pages consacrées par Michel Korinman à K. Haushofer in Quand l'Allemagne pensait le monde, Fayard, 1990.
(3) Cf. Lucien Poirier, La crise des fondements, Economica/Institut de stratégie comparée, 1994.
dimanche 12 février 2023
Psychopathologie de l'antifascisme. Entre le complexe de culpabilité et la frustration
Ernesto Milà
Source: http://info-krisis.blogspot.com/2023/02/psicopatologia-del-antifascismo-entre.html?m=1
Ce que "je suis" - intolérant, dictatorial, dégénéré, violent, frustré, dépravé - je le projette sur "l'autre" et me "libère" ainsi du poids de la culpabilité. Ainsi naît l'"antifascisme" (et, par extension, tous les "antis"). Derrière toute forme d'irrationalité (et l'antifascisme en porte l'empreinte), ce qui existe est une maladie de l'âme. Il n'est pas rare que la gauche pro-verte, dans ses différentes variétés, soit unie par l'"antifascisme", précisément pour cacher l'échec de ses politiques et son orphelinat doctrinal. Lisez ci-dessous pourquoi un "antifa" devrait avoir sa propre salle dans le "musée des horreurs politiques"...
* * *
Amadeo Bordiga, secrétaire général du parti communiste italien dans les années 1920 et dissident du stalinisme, a littéralement dit: "Le pire du fascisme sera l'antifascisme". Cette phrase est confirmée par le suivi des pages "antifascistes" sur le web et par la vie quotidienne du pédrosanchisme (ndt: l'actuel socialisme en Espagne). Jusqu'à l'apparition d'Internet, l'antifascisme était un résidu impénétrable auquel seuls ses derniers Mohicans prêtaient attention. L'Internet en a fait la fenêtre ouverte d'une pathologie sociale, relativement complexe dans certains cas et plus simple que le mécanisme d'un pot à encastrer dans d'autres.
Mais qu'est-ce que le fascisme ?
Au sens propre et au sens premier, le fascisme est le mouvement politique italien créé par Benito Mussolini, lui-même socialiste au départ, par les futuristes et par les nationalistes italiens après la Première Guerre mondiale et qui a dirigé l'Italie pendant 20 ans, en cohabitant avec la monarchie de la dynastie des Savoie et en ayant une prolongation d'à peine deux ans dans la République sociale italienne. Historiquement parlant, il n'y a donc pas eu plus de fascisme que cela.
Du point de vue des typologies politiques, le terme "fascisme" est utilisé par généralisation abusive pour désigner les mouvements qui, d'une manière générale, présentent un degré élevé de similitude avec le fascisme italien, ce qui inclut des mouvements très divers, qui ont tous en commun les caractéristiques suivantes: nationalisme, mouvement de masse, interclassisme, anticommunisme et volonté de mettre en pratique une politique sociale avancée qui pourrait concurrencer celle menée par la gauche. Les composantes de ces mouvements, qui sont présents dans toutes les formes de fascisme, proviennent de sections de la gauche, de la bourgeoisie et d'anciens combattants de la Grande Guerre.
Il existe différentes interprétations historiques du fascisme. L'une des plus intéressantes est celle du professeur Zeev Sternhell, à laquelle il a consacré quatre de ses ouvrages. La thèse de Sternhell affirme que l'approche du pouvoir puis l'exercice du pouvoir ont contaminé le fascisme et l'ont détourné de son essence originelle. Ce n'est donc pas en Italie ou en Allemagne que l'on peut étudier les formes chimiquement pures du fascisme, mais en France où ce mouvement n'est pas arrivé au pouvoir (et n'a donc pas rectifié sa ligne en fonction des compromis nécessaires dans toute gestion du pouvoir), mais a eu une longue gestation idéologique qui a commencé avec les dissidents du socialisme (de Proudhon à Henry de Man), avec l'apparition du nationalisme intégral de Maurras et avec les soi-disant "non-conformistes des années 30" (le groupe Ordre Nouveau, Esprit, etc.). Pour Sternhell, il ne fait aucun doute que le fascisme était un nouveau mouvement politique, une alternative à la droite et à la gauche.
Mais il existe une troisième forme de fascisme, qui, plutôt qu'une catégorisation politique ou idéologique, est un terme (substantif ou adjectif) de propagande utilisé contre tel ou tel adversaire. Il est connu, par exemple, que plus un parti dévie vers la gauche, plus il considère le "spectre fasciste" comme large. Pour les Basques du HB, le "fascisme", c'est tout le reste du spectre politique espagnol, du PSOE à la Phalange, en passant par le PP, le PNV et le touriste de passage qui n'a pas été salué par un aurresku. Avant la Seconde Guerre mondiale, nous avons vu les staliniens qualifier les partis sociaux-démocrates de "social-fascistes" et, par extension, le fascisme serait toute forme de prévention contre le communisme, même la plus tiède.
Ceux qui considèrent la première définition du fascisme se concentrent sur une analyse historique rigoureuse; ceux qui assument la seconde, de préférence, contemplent les aspects idéologiques et doctrinaux du fascisme. Ces deux positions sont raisonnables et ne présupposent pas l'adhésion aux principes du fascisme ou à une quelconque organisation fasciste. C'est la troisième option qui nous permet de voir chez ceux qui la détiennent une psychopathologie, c'est-à-dire une "maladie de l'âme" ou une "perversion de l'esprit".
Dans la mentalité de ceux qui se définissent comme "Antifas", il y a quelque chose de cassé et de sombre. Il est clair comme de l'eau de roche que les Antifas ne sont pas les seuls à être soumis à la pathologie sociale que nous sommes sur le point de définir. On peut dire que l'entrée d'un virus dans l'organisme peut affecter l'hôte de nombreuses façons différentes, selon l'état de son système immunitaire et, depuis la "pandémie" que nous connaissons, il en existe aussi des "asymptomatiques". Cependant, chez ceux dont les défenses naturelles ont cessé d'exister, un tel virus peut être mortel. C'est ce qui arrive aux antifascistes...
Antifascisme unique et multiple
L'antifascisme est un phénomène unique dans l'histoire récente des idées. En fait, nous avons déjà dit qu'il ne s'agit pas d'une idée, mais d'une "pathologie de l'âme". Normalement, l'antifascisme apparaît chez les individus dont les "défenses" ont été affaiblies par la bactérie du "politiquement correct" qui s'est nichée dans leurs neurones et empêche le flux normal de la pensée. Cette "bactérie" génère des blocages dans certaines zones du cerveau et prédispose le virus de l'antifascisme à faire des ravages dans les "petites cellules grises" qui ne parviennent pas à établir les connexions neuronales habituelles d'un cerveau sain.
Ce qui est important, cependant, c'est de souligner que l'antifascisme n'apparaît que dans les esprits aplatis (et abrutis) par le politiquement correct, et seulement chez eux. Un esprit qui fonctionne selon des paramètres acceptables de rationalité, de logique, de bon sens et de capacité à enchaîner des syllogismes n'acceptera jamais la pensée unique ou le politiquement correct, et sera donc doté de défenses naturelles pour rejeter d'autres états dégénératifs du cerveau.
Ainsi, dans toutes les formes d'antifascisme, il y a un renoncement et une impossibilité, nés de la maladie elle-même : il est impossible pour le sujet affecté de penser au-delà de la limite marquée par le politiquement correct, comme si cette frontière était une finís terrae, au-delà de laquelle il n'y a qu'une zone inconnue qu'il vaut mieux ne pas pénétrer ou connaître. Cela génère des aprioris qui l'empêchent de voir la réalité telle qu'elle est, c'est-à-dire objectivement.
Ce problème donne lieu à trois types d'antifascisme, en fonction de leur intensité et de leur origine :
1) Antifascisme inerte : c'est celui du citoyen moyen qui suit passivement la politique, ne se préoccupe ni d'adopter une position active - sauf dans des occasions très précises, toujours dans des épisodes de masse - ni de rechercher les causes ultimes, il lui suffit que les "leaders d'opinion" soient plus ou moins antifascistes pour que ce type de citoyen adhère à ce courant général. A force d'entendre parler de "fascisme" et de l'identifier au mal absolu, son manque d'énergie mentale le conduit à accepter le slogan attribué à Big Brother : "Ne pensez pas, Big Brother pense pour vous". Et Big Brother dit que le fascisme est mauvais, donc qu'il doit être condamné. C'est une façon d'être antifa, mais sans l'exercer. Une partie importante de la société est affligée de cette maladie de l'âme qui, au fond, n'est rien d'autre qu'une forme de paresse mentale.
2) Antifascisme politique : beaucoup plus conscient que le précédent, il est généralement utilisé par l'agit-prop du parti pour accuser l'adversaire d'être un "fasciste". Il est également utilisé par certaines ONG qui qualifient de "fasciste" toute personne qui conteste leur raisonnement. Ces ONG, dont le "Mouvement contre l'intolérance" ou "SOS Racisme" en sont la caricature la plus choquante, affirment que les médias, les gouvernements, la police et la société elle-même, cachent la réalité : le fascisme, avec ses séquelles, la xénophobie et le racisme, est vivant et actif et agit dans l'ombre. Quiconque appelle le siège de ces ONG et rapporte qu'"il a entendu dire que le cousin du beau-frère du frère du portier de la maison où vit le garçon qui sort avec sa sœur, a entendu dire que dans la discothèque où il sort tous les samedis, il y a eu une bagarre et qu'un type a tiré deux fois sur un nano qui l'a laissé cucufati....." verra comment sa "dénonciation" sera enregistrée par les scribes de ces ONG et utilisée pour cautionner leur "travail" qui, évidemment, mérite d'être récompensé par de juteuses subventions que, par ailleurs, personne ne contrôle. Quel est l'intérêt de confirmer des données provenant de personnes venues d'on ne sait où ? Le fascisme est intrinsèquement pervers, donc tout ce qui est mis à son crédit est incontestablement vrai, et il est même légitime d'inventer des faits inexistants afin de faire prendre conscience à la société du mal absolu.
3) Antifascisme viscéral : il s'agit du type d'antifascisme caractéristique de ceux qui font de l'antifascisme le centre de leur vie. Si vous demandez à un squatter, ou à Ada Colau, sa marraine, de se définir politiquement, la première chose qu'il dira est "Mon pote, je suis antifa". C'est tout. La variété inférieure de ce spécimen est, en Espagne, celle qui relie l'indépendantisme catalan (ou basque) à l'antifascisme. Chez ces derniers, le virus a fait les plus grands ravages mentaux. Il vaut la peine de regarder les sites web des indépendantistes catalans et basques où le primitivisme et l'irrationalisme inhérents à tout nationalisme (le nationalisme n'est que viscèral, sentimental, émotif et use d'une mythologie ad hoc) sont renforcés par des considérations antifascistes. Pour un indépendantiste, le "facha" est toute personne qui n'est pas entièrement déterminée à jeter le pays dans la centrifugeuse. Quiconque a décidé de ne parler qu'espagnol en Catalogne est un "facha", et il importe peu qu'il ait des arguments suffisants pour refuser d'apprendre le catalan ou renoncer volontairement à le parler. C'est un "facha", point final. C'est le verdict des Talibans de la langue.
Nous pourrions parler d'une quatrième variété d'antifascisme, minoritaire et, oui, petite, ce qui nous empêche de la joindre aux trois précédentes. Il s'agit de l'antifascisme affiché par certains qui sont parfaitement conscients de l'arrière-plan idéologique du fascisme, mais qui ont peur de montrer leur adhésion à celui-ci, ou bien qui sont conscients de leur incapacité à être fascistes. J'ai vu des journalistes qui auraient aimé mener une vie aventureuse comme bon nombre des "fascistes" qu'ils ont rencontrés. Ils ont enquêté sur leurs pérégrinations pour être surpris de voir à quel point certains militants qui, dans les années 70 et 80, étaient encore fidèles au fascisme, étaient capables de s'y attaquer. Pour eux, "vivre dangereusement" était un mode de vie, bien plus qu'une phrase d'accroche ou un slogan. Je connais plus d'une demi-douzaine de journalistes, vivants et morts, qui correspondent à cette caractéristique, un échantillon trop petit pour être extrapolé en une catégorie universelle.
De même, j'en ai vu d'autres qui étaient membres de groupes fascistes dans les années 1960, qui l'ont fait avec entêtement et conviction idéologique, jusqu'au jour où ils sont arrivés à l'université et ont réalisé qu'à cette époque, soit vous étiez un militant de gauche, soit il était impossible d'arriver au cours sans être agressé. De plus, à cette époque, l'attrait principal des groupes de gauche était qu'ils avaient des filles... il y avait des gens qui étaient incapables de flirter et d'avoir assez d'aplomb pour aborder une femme, qui ne pouvaient faire l'expérience de cette chaleur que dans un groupe de gauche (bien sûr, après 1977, le gros du militantisme politique féminin s'est déplacé vers Fuerza Nueva, surtout à Madrid, ce qui coïncide avec la démobilisation de la gauche militante). Beaucoup ont milité dans ces groupes de gauche, ont dû lire les ouvrages illisibles de Nikos Poulantzas, Castoriadis, Debray, ou les résolutions soporifiques de la Quatrième Internationale, simplement pour pouvoir jouer les intellectuels devant les riches femmes de gauche et attirer leur attention en récitant les meilleures philippiques antifascistes comme le pigeon attire sa femelle avec son roucoulement. Tous ceux-là - qui n'étaient pas peu nombreux mais ne le sont plus - peuvent être appelés "antifascistes vaginotropes". "Quico el progre" (le personnage imaginé par le regretté Perich) avait beaucoup de cela et n'était certainement pas une caricature, mais la quintessence des pauvres diables qui étaient dans l'"opposition démocratique au franquisme" désormais mythifiée.
La psychopathologie de l'antifascisme
L'âme antifasciste, aujourd'hui, au 21ème siècle, oscille entre un complexe de culpabilité et la frustration.
Le complexe de culpabilité consiste à entretenir dans son subconscient l'intime conviction que l'on est coupable (pour n'importe quelle raison: de penser comme un prolétaire et de vivre comme un bourgeois, de ne pas vivre aux crochets de ses parents mais d'être incapable de leur témoigner de la reconnaissance, de l'estime et de l'affection, de se solidariser avec la dernière "lutte de libération" au dernier coin du monde mais d'être incapable d'aller plus loin, de faire plus d'efforts ou de porter la solidarité à des dimensions concrètes et appréciables, etc.)
Il y a un fait sociologique qui mérite d'être noté : l'abondance d'individus ayant une éducation chrétienne que l'on retrouve dans les milieux antifascistes. En fait, tout le sentiment indépendantiste catalan actuel a une matrice boy-scout qui dérive des ordres religieux qui, dans les années 1960-90, ont inspiré ce mouvement et l'ont imprégné de valeurs "chrétiennes".
Les chrétiens "engagés" ont été éduqués à la notion de "péché". Le péché est une faute par action, omission, pensée, etc. Un être humain, par le simple fait de se lever du lit, alors qu'il préférerait continuer à se reposer, pèche (c'est le péché de paresse). La notion de péché et l'impossibilité d'y échapper entraînent un complexe de culpabilité permanent. D'où l'importance du sacrement de la confession et de l'absolution. C'est comme passer sa conscience à la machine à laver. Elle consiste à faire table rase du passé afin de réduire le sentiment de culpabilité, tout en générant un "but d'amendement". Du point de vue psychologique, il était nécessaire de compenser le risque omniprésent de pécher par un remède purificateur et, en même temps, par un enseignement moral visant à améliorer le comportement. "Je pèche, je sais que j'ai péché, je me confesse, j'écoute les conseils moraux du prêtre, je fais pénitence, je quitte le temple renouvelé". L'habileté du christianisme a été de débloquer la psyché des tendances les plus basses et de considérer la vie comme "un chemin de perfection". Malheureusement, cette conception n'est pas celle qui a cours dans la société actuelle, alors qu'arrive-t-il à quelqu'un qui "pèche", qui sait qu'il a fait ou pensé quelque chose de mal ou simplement de mauvais, et qui n'a pas la possibilité de "laver sa conscience" au moyen d'une vision du monde qui l'encourage à poursuivre sur le "chemin de la perfection" ?
Habituellement, les complexes de culpabilité créent une baisse de l'estime de soi qui peut même conduire à la dépression ou au suicide. D'un point de vue psychologique, il est essentiel que les personnes souffrant d'un complexe de culpabilité soient capables de le reconnaître, plutôt que de le garder latent dans les détours les plus sombres de leur psyché. Une vie psychologique saine et normale est incompatible avec l'existence de profonds complexes de culpabilité. Le processus mental par lequel l'esprit se protège des effets délétères de ces complexes est de les sublimer: "Oui, je suis coupable parce que je me branle... oui, je suis coupable parce que je ne fais pas assez pour les enfants du Brésil, oui, je suis coupable parce que le monde souffre et que je suis ici si heureux de vivre aux crochets de papa et maman... mais - et voilà la sublimation - il y en a d'autres qui sont PLUS coupables que moi : les fascistes, par exemple".
Ce processus de sublimation conduit à la première forme d'antifascisme psychologique. Qu'est-ce qu'un antifa ? Très simple: une personne coupable de quelque chose, qui a banni ce complexe dans les profondeurs de son subconscient et qui couvre cette culpabilité en forgeant l'image de quelqu'un de plus "coupable" que lui, projetant sur "l'autre" ses propres obsessions.
Ensuite, il y a le complexe de frustration. Il est normal pour chacun dans la vie de nourrir certaines frustrations. Une frustration est un désir définitivement inassouvi. Il y a souvent des personnes "progressistes", "de gauche", qui sont en permanence insatisfaites (à droite, ce pourcentage est plus faible en raison du pessimisme de ce milieu, qui s'est trop souvent limité à être les "Cassandre" de la société, la prophétesse qui voyait l'avenir et dont personne ne croyait les prédictions), insatisfaites du présent qui a été construit, précisément, sur les valeurs de la gauche. De la même manière que les personnes affligées d'un complexe de culpabilité le dissimulent par le processus de sublimation comme nous l'avons vu, la frustration du présent est couverte par des références permanentes au passé, un retour en arrière obsessionnel, souvent colérique et violent. C'est une forme d'antifascisme qui, en Espagne, a été appelée "mémoire historique". La gauche se tourne vers le passé pour éviter d'être horrifiée par le présent qu'elle a construit: dans l'éducation, dans l'immigration, dans la sécurité, dans la santé, dans la fiscalité, dans l'économie, dans les valeurs... Il est beaucoup plus confortable et réconfortant de regarder en arrière et de chercher les tombes des fusillés du régime franquiste (qui, dans de nombreux cas, s'avèrent être les victimes des miliciens rouges incontrôlés..., ce qui augmente encore plus la frustration et le blocage émotionnel dont ils souffrent) que de regarder le présent inquiétant et l'avenir incertain auxquels conduisent l'usage et l'abus des valeurs "progressistes" si chères à toutes les variétés entomologiques de la gauche.
Cette gauche, qui n'a pas d'avenir, n'a que l'alternative de se tourner vers le passé. Leur vie a été une frustration permanente. L'antifascisme est la seule chose qui leur reste pour donner un sens à leur vie. Aujourd'hui, le franquisme n'existe plus, mais dans un village, dans une région reculée d'Espagne, on est prêt à trouver une plaque de rue portant le nom d'un dirigeant de la Phalange tombé dans une bataille inconnue. Ou une tombe dans laquelle on ne sait pas qui est enterré.
Il resterait à parler d'un certain antifascisme pratiqué par les groupes de jeunes, auquel, outre le schéma du "complexe de culpabilité", la "frustration" est également très présente. Il semble évident que de nombreux jeunes ne se sentent pas compétitifs aujourd'hui, et se considèrent comme de véritables ratés, comme des sous-produits des lois sur l'éducation, toutes pires les unes que les autres, promulguées depuis 1973. Pour eux, le "facha" est le "gagnant". Ce n'est pas qu'ils conçoivent la lutte des classes entre exploités et exploiteurs, c'est qu'ils l'ont transférée sur le terrain du "succès" ou de l'"échec" et qu'il leur est impossible de penser à une autre mesure du succès que la propriété et l'argent. Quiconque possède des "biens" et de l'"argent" ne peut constituer pour eux que des "signes extérieurs" du "fascisme". Cela leur donne une raison suffisante pour le détester. La frustration, quant à elle, exalte cette haine et la rend inconditionnelle, irrationnelle, viscérale, sans appel. Ce manque de compétitivité idéologique, personnelle, politique, sociale, une caractéristique trop évidente qui est présente dans tous les sites et blogs antifascistes.
Enfin, les antifascistes qui sont également pro-indépendantiste (catalan ou basque) méritent une brève note. Leur pirouette est remarquable : ils combinent leur frustration personnelle avec celle qu'ils attribuent à une "nation". La Catalogne, qui faisait partie du royaume d'Aragon, n'a pas gagné de batailles, sur base de ses seules forces, depuis le 13ème siècle. De Muret aux 8 secondes d'"indépendance" décrétées par Puigdemont lors de cette mémorable session du "parlement" il y a cinq ans. Toutes les commémorations indépendantistes sont, inévitablement, des célébrations de défaites, sublimant ces défaites pour cacher le complexe de frustration latent de l'indépendantisme. "Le jour où la Catalogne sera libre, les meilleurs moments reviendront", quoi ? Peu importe, cela arrivera le jour où la Catalogne sera libre. La frustration disparaîtra alors. L'indépendance reconstruira l'histoire de la Catalogne sur la base d'une seule et improbable "victoire" à partir de laquelle la "vraie histoire" commencera: l'indépendance elle-même. C'est le vieux rêve messianique: "L'histoire commence avec moi, avant moi il n'y avait rien. Qu'est-ce qui m'empêche d'être moi-même ? L'Espagne fasciste".
En réalité, l'antifa indépendantiste occulte le passé en reconstruisant une histoire ad usum delphini, et projette ses illusions pour un futur improbable (une Catalogne indépendante est aussi viable qu'un stand de bonbons mous devant une clinique pour diabétiques) en situant le fait triomphal de l'indépendance de la Catalogne comme une fin de l'histoire et une entrée dans des temps mythiques dans lesquels la Catalogne "sera riche et pleine".
Cela dit, êtes-vous antifa ? Regardez vous, car ce que vous avez est un gros problème (psychologique voire psychiatrique) et ce n'est pas le fascisme qui est le problème, mais votre vie elle-même.