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lundi 15 mai 2023

Quand Mona Ozouf revisite Jules Ferry

 

Faut-il brûler Jules Ferry (1832-1893) ou au contraire le vénérer ? Ce père fondateur de la Troisième république, le maître d’œuvre de l’instruction publique, l’initiateur des libertés publiques qui nous font vivre ensemble était aussi un colonisateur acharné. Haï de son vivant – il fut victime de deux attentats perpétrés le premier par un boulangiste et le second par un clemenciste -, pourfendu par Clemenceau, son rival et son ennemi juré, il a pourtant donné son nom à des milliers de bâtiments et d’espaces publics. En 2014, il incarne toujours l’école de la république, « obligatoire, gratuite et laïque ». Quant à son passif colonial, il est minoré au point que beaucoup l’ont oublié. Et pourtant il a doté la France du deuxième empire colonial européen, si l’on met à part l’expansion russe en Asie.

Ce court essai de Mona Ozouf, « Jules Ferry. La liberté et la tradition » (Gallimard) remet les pendules à l’heure. Avec un rare bonheur d’écriture (surtout dans la gent historienne), une concision qui souligne l’essentiel sans pour autant négliger les points d’érudition, l’historienne campe un Jules Ferry surprenant, critiquable forcément mais salutaire aussi. Jules Ferry n’est pas un homme de rupture, de table rase. Il veut refondre une France qui vient du « fond des âges » et Mona Ozouf d’ajouter : « …homme des attaches et des liens, chez qui règne la conviction d’appartenir à plus ancien que soi. Impossible, et du reste peu souhaitable, de trancher la touffe des racines du passé… »

Il est aussi un « hexagonal » pour lequel la nation prime sur tout. Il tient les disparités régionales, linguistiques, culturelles pour de véritables freins. Homme des Vosges, attaché à son terroir, grand marcheur, familier avec les gens du peuple, ce bourgeois nourrit donc une contradiction majeure qui se lit parfaitement dans son œuvre scolaire. D’une France largement paysanne, mosaïque de traditions, d’habitudes séculaires, il veut passer à une « patrie morale ». D’où l’importance qu’il accorde à l’éducation morale et critique. C’est à cette aune qu’aujourd’hui il faut apprécier son œuvre scolaire et non  s’en tenir à une stigmatisation facile et sotte.

Sur les menées coloniales de Jules Ferry, on sent Mona Ozouf moins à l’aise au point de conduire une analyse un peu spécieuse. Il n’aurait pas été un colonialiste, mais un colonisateur, pour le bien des « races inférieures » affirmait-il. Car ce sont les mots employés et qui d’ailleurs, à l’époque, ne choquent personne. Rejoignant Rudyard Kipling, Ferry prend à charge le « fardeau de l’homme blanc ». Il couvre d’une onction morale des entreprises qui obéissent à l’esprit de conquête et de lucre. Pour le faire tomber, Clemenceau se sert de l’affaire de Lang Son (1885), le Dien Bien Phu de l’époque mais réparable celui-là. A la Chambre, il ridiculisera la « naïve suffisance » de Ferry : « Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. »

Au final, écarté de l’exécutif, Ferry échoue à donner à cette république « vagissante » des institutions solides. Probablement son plus grand échec. Mais, pour nous, il reste des pans entiers de son œuvre à prendre en compte. Bref, un « grand ancêtre ».

Jean Heurtin

[cc] Breizh-info.com, 2014, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine.

https://www.breizh-info.com/2014/04/28/11556/mona-ozouf-revisite-jules-ferry/

dimanche 29 septembre 2013

C’est à lire : « Jules l’imposteur » de François Brigneau

jules-l-imposteur-francois-brigneau.jpgCi-dessous la recension,  avec de beaux passages, de Jules l’imposteur de François Brigneau, par le bulletin de l’Action familiale et scolaire[1]. Ouvrage que l’on peut se procurer ici. 180 p. 18 euros.
« L’un des premiers gestes de François Hollande devenu chef de l’Etat fut de rendre hommage à Jules Ferry.
Les éditions DMM, à très juste titre, ont profité de l’occasion pour rééditer le livre sur Jules Ferry de François Brigneau, intitulé Jules l’Imposteur [2].
François Brigneau était particulièrement qualifié pour écrire ce livre, car sa famille a été cassée par le laïcisme introduit massivement dans les écoles par Jules Ferry et ses collègues. Il explique la chose dans les dernières pages du livre :
J’ai compris assez tôt qu’il y avait deux hommes dans mon père. Ou, pour mieux dire, qu’il était la juxtaposition de deux hommes : un Breton traditionnel et d’héritage, un internationaliste libertaire fabriqué à l’École normale d’instituteurs. La manière dont il faisait son métier révélait cette dualité. (…)
Déraciné à et par l’École Normale, arraché à la tradition et d’abord à la tradition catholique, coulé dans le moule laïque, mon père comme des milliers d’autres instituteurs aussi honnêtes, dévoués, droits et généreux et purs que lui, avaient mis au service des idées de désordre inculquées par les maîtres occultes de l’École Normale les remarquables techniques de l’ordre enseignant enseignées par les maîtres connus de l’École Normale. (…)
J’ai essayé aussi de ne jamais oublier la tendresse, l’affection, le respect que j’eus pour mes parents et tout ce que je leur dois. Maintenant que ma mère s’en est allée, elle aussi sans prêtre dans une tombe sans croix, je voudrais ajouter que ce qui m’obsède, c’est moins l’échec de l’école que la cassure provoquée par le laïcisme dans une famille française. Je n’ai pas été baptisé et ne le suis pas. Je me suis marié civilement. Deux de mes enfants sur quatre ne sont pas baptisés. Même si, un jour, conduit par la réflexion de Charles Maurras et la foi de mes amis je retrouve l’Église traditionnelle de ma patrie et de mes ancêtres, jamais je ne ressentirai cette émotion, cette ferveur que donne seule l’enfance catholique. Jamais je ne serai le catholique que j’aurais aimé être, de nature et de sentiment, sans grands tourments d’esprit, dans la banalité des certitudes. C’est la grande victoire de Jules Ferry, l’imposteur.
Voici un extrait du portrait de Jules Ferry que donne F. Brigneau :
Jules Ferry (1832-1893). Né à Saint-Dié. Avocat, fils d’avocat. Franc-maçon, initié rue Cadet. Proud’hon disait : « Ferry : c’est un domestique de grande maison. » Et Drumont : « Il était l’exécuteur prédestiné des œuvres infâmes de l’Intérieur… Il est féroce contre tout ce qui est faible, et volontiers implacable contre tout ce qui est noble et généreux… C’est l’homme de la boue et du sang. » Ferry avait un objectif: organiser un univers sans roi et sans Dieu ». Il savait comment y parvenir par la République, à condition qu’elle durât. Pour la préserver d’un coup de force militaire, du retour des rois, et même d’un mouvement d’humeur du suffrage universel, Ferry fut très tôt convaincu qu’il fallait chasser les prêtres de l’école. « La République est perdue si l’État ne se débarrasse pas de l’Église, s’il ne désenténèbre pas les esprits du dogme » disait-il. Les prêtres continuant à former l’enfant, pesant par lui sur les familles qu’ils tenaient déjà par la femme, l’Ancienne France pouvait à tous moments ressurgir. (…) Ministre de l’instruction, ministre des cultes, premier ministre, en six ans (1879-1885), il réussit à chasser Dieu, le roi et le soldat de l’école et à l’y remplacer par une machine maçonnique à fabriquer des futurs électeurs républicains. Avant Waldeck-Rousseau et Emile Combes, Jules Ferry fut le grand stratège et l’exécutant implacable de cette guerre que la République mena (qu’elle mène encore) contre l’autel et le sabre. Et qu’elle gagna. Charles Maurras disait : Jules Ferry a été le malfaiteur intellectuel qui, sous des prétextes moralistes, a démoralisé et dénationalisé ce pays. L’histoire intellectuelle de l’Action française pourrait se définir : une réaction contre le ferrysme ! [3] »

jeudi 7 mars 2013

Le nihilisme, cette religion laïque

Vincent Peillon est le modèle des idéologues parmi nos ministres, dont on a l'impression qu'ils rivalisent dans ce domaine. Il vient de publier un livre-manifeste intitulé Refondons notre école. Mais ce n'est pas seulement de l’École qu'il nous parle, c'est de la République et du Mental nihiliste des ministres républicains...
Vincent Peillon présente bien, il est propre sur lui, parfaitement décontracté d'apparence. Bref un petit côté gendre idéal et qui, vu son âge, a déjà donné satisfaction. Mais cette apparence amène cache un redoutable ratiocineur, parfaitement à son poste au ministère de l’Éducation nationale. Spécialiste de Jean Jaurès et de Ferdinand Buisson, il envisage ces Maîtres non comme des magots de brocante mais comme des docteurs de l'avenir. Dans son manifeste Refondons l’École, il se montre élève discipliné des grands anciens, dont l'enseignement idéologique est dûment reçu et actualisé dans l'ambiance gauche-bobo, propre à notre Bel aujourd'hui.
Le plan a été mis au point pendant la dernière moitié du XIXe siècle
Et pour commencer l'aveu qui tue : « C'est grâce à l'école que la République a fait de ses enfants des Républicains et qu'elle a pu enfin s'établir définitivement ». Le constat est fréquent sous la plume de Peillon : la République n'a pas forcément été un enfant désiré de la Nation France. C'est l'éducation nationale qui a permis que le fait républicain s'incruste dans les mentalités. Le plan a été mis au point pendant la dernière moitié du XIXe siècle par les Républicains qui, entre 1792 et 1799 d'une part, puis 1848-1852 d'autre part, n'avaient pas réussi à s'installer durablement à la tête du Pays. La marque de fabrique de la République sera ce ministère de l'Instruction publique, sous l'autorité duquel « l’École doit non seulement instruire mais éduquer, non seulement transmettre des savoirs mais transmettre des valeurs. Celles de la République. Ni plus ni moins ». Nous sommes au cœur du discours républicain. À l'heure des grandes utopies fascistes et communistes, la France, elle, avait déjà son école. Elle lui donnait tous ses soins comme au berceau de la République.
Las... ce berceau se porte plutôt mal en ce moment. « L'avenir est en crise » écrit Peillon qui aime les formules à l'emporte pièce. « En 2006, l'école française occupe le 27e rang sur 44. [en 2001 le 18e sur 33]. 33 % des élèves sont jugés faibles ou très faibles par les enquêteurs internationaux ». Bref le principal ascenseur social de la nation est en panne. Cela n'empêche pas Vincent Peillon, dans une tradition que l'on doit qualifier de stalinienne, de déclarer que l'on fera tout pour que tous réussissent. Autrefois, on cherchait à faire en sorte que les meilleurs tirent leur épingle du jeu. Mais on a changé tout cela... « La mixité sociale et scolaire (sic) ne porte préjudice à aucun élève bien au contraire ». « Il va falloir se donner les moyens de permettre la réussite de tous et donc revoir ces politiques de ségrégation qui ont échoué ». Vive l'école black, blanc beur ! Elle sera aussi performante que notre équipe de football.
Mas il en va de la société de demain, qui doit être indifférenciée, nous allons le voir.
Cette école n'est plus l'école laïque d'autrefois, et pas seulement à cause de son recrutement. Le contenu de l'enseignement a changé. On pourrait dire d'ailleurs qu'il importe peu. Ce qui est essentiel, c'est d'apprendre à apprendre. Je dirais même : d'apprendre à désapprendre. L'idée est de refuser a priori toute identité reçue et de ne tolérer, éventuellement que les identités choisies : « Il s'agit de donner à l'enfant les moyens de s'arracher à tous les déterminismes qui peuvent peser sur lui. Cela ne veut pas dire l'arracher à sa famille, à son histoire, à sa patrie, à sa religion. Cela veut dire lui donner les moyens de choisir en toute connaissance de cause et par une adhésion volontaire, personnelle et motivée. La première des libertés, c'est la liberté de conscience. Cette liberté est aussi le cœur battant de la laïcité ».
Il faut : « arracher l'enfant aux déterminismes qui pèsent sur lui »
Nous sommes à 1000 lieues de la laïcité selon Jules Ferry. Dans sa célèbre Lettre aux instituteurs, Ferry disait : « si ce que vous dites risque de choquer un seul père de famille dont l'enfant se trouve dans votre classe, abstenez-vous ». On peut dire que cette École d'autrefois se souvenait qu'elle prétendait à la neutralité. Aujourd'hui, plus de neutralité dans la laïcité. Chacun doit être capable de défendre ses convictions et plus exactement de les perdre pour éventuellement les retrouver. Le modèle n'est plus la neutralité mais le nihilisme collectif. Il faut, vous avez bien lu, « arracher l'enfant aux déterminismes qui pèsent sur lui ». Il faut lui donner les moyens de choisir en toute connaissance de cause, en lui ôtant tout ce qui ne relève pas de la Raison. Seule la Raison, au sens où l'entend Vincent Peillon, est capable d'opérer ce mécanisme de désappropriation collective et de réappropriation personnelle. Les enfants qui sortent d'un tel système auront perdu l'identité qu'ils ont reçue, de leur famille, de leur éducation etc. Ils seront capables de retrouver une identité personnelle, parfois, par compensation, particulièrement intense (je pense à l'islamisme de nos banlieues, qui est une réislamisation personnelle de gens auxquels on a voulu tout enlever). Ou bien ils céderont à la grande idée commune, qui est aujourd'hui l'autre nom du socialisme comme le pressentait Igor Chaffarevitch, l'ami de Soljénitsyne : cette génération est mûre pour le nihilisme obligatoire.
En tout cas, ajoute immédiatement Peillon, il faut que ce soit clair : « Un des critères de la rationalité, c'est précisément l'impossibilité de parvenir à une vérité absolue et définitive ». On croirait entendre Bernard Shaw : « La seule règle d'or, c 'est qu 'il n'y a pas de règle d'or ». Cette assertion ministérielle est fausse, soulignons-le au passage : la raison, que ce soit au plan scientifique ou même au plan moral, parvient à des vérités définitives : un théorème ou une loi morale imprescriptible. Mais cette affirmation ministérielle est le premier article du Credo de la nouvelle religion laïque.
Claire Thomas monde & vie 26 février 2013

lundi 11 octobre 2010

La face cachée de la loi de 1905

La pensée dominante fait aujourd’hui une lecture anachronique de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. En son temps, la loi de 1905, rupture unilatérale du Concordat de 1801, ne fut jamais négociée avec la hiérarchie catholique. Solennellement condamnée par le pape Pie X, la loi de Séparation parachevait vingt-cinq années de mesures laïcistes imposées à la France par des gouvernements anticléricaux.

« La République française s’est construite autour de la laïcité » , affirmait, en 2003, la première phrase du rapport Stasi : il serait plus juste de dire que la République française s’est construite autour de l’anticléricalisme. Un tel aveu, cependant, ne peut être attendu d’instances officielles qui ont tout intérêt à masquer que, pour les hommes qui prirent le pouvoir à la fin des années 1870, la laïcité était une philosophie de combat contre le catholicisme.

« Le cléricalisme, voilà l’ennemi » , proclame Gambetta, à la Chambre des députés, le 4 mai 1877. L’anticléricalisme, au XIXe siècle, est tout la fois l’héritier de l’esprit antichrétien de la grande Révolution et le fruit de sa propre époque, puisque les anticléricaux croient sincèrement que les progrès de la science vont dissiper les brumes obscurantistes de la foi chrétienne. Sous le Second Empire, cristallisé en force politique, l’anticléricalisme s’identifie à l’idée républicaine. S’il s’affirme, c’est en raison de la bienveillance dont jouit l’Eglise auprès de l’administration de Napoléon III, puis, après 1870, auprès de la République conservatrice de Thiers et de Mac Mahon. Mais c’est d’abord parce que le catholicisme est florissant.

Au sortir des persécutions subies pendant la Révolution, le Concordat de 1801, signé au nom de Pie VII et de Bonaparte, a garanti la liberté de culte et déclaré le catholicisme « religion de la grande majorité des Français ». Ce Concordat assujettit le clergé à l’Etat, notamment par les articles organiques de 1802 (lois imposées par Bonaparte et jamais reconnues par l’Eglise), mais il assure une sécurité à l’Eglise. Les fruits sont là : renaissance du clergé séculier et essor des congrégations (ces dernières, non concernées par le Concordat) confèrent une grande visibilité au catholicisme. En 1878, pour 38 millions d’habitants, la France compte 56.000 prêtres diocésains, 30.000 religieux et 130.000 religieuses. Grâce à la loi Guizot (1833) et à la loi Falloux (1850), la religion a toute sa place dans l’enseignement, tandis que l’Eglise multiplie les œuvres sociales.

En 1876 et en 1877, à la Chambre, la majorité passe à gauche. En 1879, le président de la République, Mac Mahon, est contraint de démissionner. Jules Grévy - un vrai républicain - lui succède. Dorénavant, le chef de l’Etat, le président du Conseil, les ministres et la majorité des parlementaires seront républicains, au sens que revêt alors le mot : jusqu’en 1914, l’Etat sera aux mains de la gauche anticléricale.

L’offensive contre l’Eglise commence dès mars 1879, quand Jules Ferry, le ministre de l’Instruction publique, dépose un projet de loi qui interdit d’enseignement les membres d’une congrégation non autorisée. Rejeté par le Sénat, ce projet se transforme, en 1880, en décrets ordonnant la dissolution des jésuites et demandant aux autres congrégations de présenter une demande d’autorisation. Les congrégations masculines non autorisées sont dissoutes : 261 couvents sont fermés, 5.600 religieux expulsés.

Rendue gratuite en 1881, l’école primaire publique devient obligatoire et laïque en 1882 : l’enseignement religieux y est supprimé. En 1886, la loi Goblet, chassant les instituteurs ecclésiastiques, interdit d’enseignement 3.000 frères des écoles chrétiennes et 15.000 religieuses.

La deuxième vague de l’offensive anticléricale surgit à la fin des années 1890, dans les remous de l’affaire Dreyfus. En 1899, Pierre Waldeck-Rousseau prend la tête d’un gouvernement qui, s’appuyant sur les radicaux - parti intimement lié à la franc-maçonnerie - leur donne des gages sur le terrain religieux.

En 1900, la congrégation des assomptionnistes, propriétaire de La Croix, journal qui fut en pointe dans le camp antidreyfusard, est dissoute. Waldeck-Rousseau vient de déposer un projet de loi qui constitue une guillotine pour l’ensemble des communautés religieuses. Cette loi, qui va devenir la loi du 1er juillet 1901 sur les associations, est libérale pour les citoyens ordinaires : une déclaration en préfecture suffit à donner une existence légale à une association. Pour les associations religieuses, la loi est liberticide, puisqu’elle les contraint à obtenir leur autorisation d’un vote au Parlement. 30.000 religieux et 130.000 religieuses sont menacés. Ceux qui refusent de se soumettre choisissent l’exil. D’autres préfèrent la sécularisation (vivre dans le siècle en habits civils, en restant fidèle à ses vœux et en maintenant des liens de communauté), expérience souvent désastreuse. D’autres congrégations - les dominicains, les capucins, les cisterciens, certains bénédictins, la quasi-totalité des congrégations féminines - déposent une demande d’autorisation.

En 1902, Emile Combes forme le gouvernement. Ancien séminariste, cet homme qui a perdu la foi de sa jeunesse s’est transformé en adversaire de l’Eglise. Médecin, membre du parti radical, élu local bien implanté dans son département de Charente, il est un produit typique de cette classe moyenne pour qui la promotion sociale se confond avec les valeurs de la IIIe République. Dès son accession au pouvoir, appliquant de manière stricte la loi de 1901, il fait fermer 3.000 écoles catholiques.

En 1903, la Chambre repousse la totalité des demandes d’autorisation des congrégations, à l’exception des missionnaires dont le régime a besoin pour son entreprise coloniale. Expulsées de leurs couvents, leurs biens saisis, la plupart des communautés s’exilent en Europe ou en Amérique du Nord. En 1904, une dernière loi étend l’interdiction d’enseigner aux congrégations jusqu’alors autorisées. Entre 1901 et 1904, 17.000 œuvres congréganistes (écoles, dispensaires, maisons de charité) auront été fermées, et de 30.000 à 60.000 religieux et religieuses ont dû quitter la France.

C’est dans ce contexte que va intervenir la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Combes a longtemps fait partie des anticléricaux qui, jugeant que le Concordat permet de contrôler l’Eglise, sont partisans de son maintien. Mais un bras de fer l’oppose au Vatican à propos de la nomination des évêques, Pie X refusant l’institution canonique aux candidats présentés, en vertu du Concordat, par le chef du gouvernement. D’autre part, alors que la papauté n’a pas reconnu l’annexion des Etats pontificaux par l’Italie, la visite du président de la République, Emile Loubet, à Rome provoque la rupture des relations diplomatiques entre le Saint-Siège et la France. Fin 1904, Combes dépose un projet de Séparation. L’affaire des fiches vient cependant d’éclater : on a découvert que le ministère de la Guerre espionnait les officiers avec la complicité du Grand Orient, système qui permettait de priver d’avancement les catholiques. Ce scandale provoque la chute du cabinet Combes : c’est son successeur, Maurice Rouvier, qui reprend le dossier de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. La loi, défendue par son rapporteur, le socialiste Aristide Briand, est votée à la Chambre le 3 juillet 1905. Après passage au Sénat, elle est promulguée le 9 décembre 1905.

Stricto sensu, cette loi ne crée rien. C’est une loi en creux, dont la philosophie tient dans les deux premiers articles. Il est d’abord mis fin à la notion de culte reconnu : le catholicisme, le protestantisme et le judaïsme perdent ce statut qui était le leur depuis le Premier Empire. La loi supprime ensuite le budget des cultes : le clergé catholique, les pasteurs luthériens ou calvinistes et les rabbins cessent de recevoir un traitement de l’Etat. Si la République reconnaît la liberté de culte, l’Etat (en théorie au moins) ne veut donc plus avoir affaire avec la religion, qui est reléguée dans la sphère privée. Les autres articles de la loi de 1905 règlent des questions de police des cultes ou d’attribution des biens ecclésiastiques : ces derniers, propriété de l’Etat ou des communes depuis la Révolution, affectés au clergé par le Concordat napoléonien, doivent être remis à des associations cultuelles qui en assureront la gestion, la puissance publique en conservant toutefois la propriété.

Alors que l’épiscopat français est prêt à se soumettre à la loi, Pie X, en février 1906, par l’encyclique Vehementer Nos, condamne la séparation de l’Eglise et de l’Etat comme contraire à l’ordre surnaturel. Le pape proteste contre cette rupture unilatérale du Concordat, et critique une loi qui prétend confier l’administration du culte public à des associations de laïcs, détruisant le principe hiérarchique de l’Eglise.

A l’instar du Souverain Pontife, une bonne partie des fidèles à choisi la résistance. En février et mars 1906, les inventaires des biens ecclésiastiques, prévus par la loi de Séparation, provoquent de violents incidents à Paris et en province : la crise se solde par 300 condamnations à des peines de prison, par la démission de dizaines de fonctionnaires, d’officiers ou de maires, et ne prend fin que parce que la mort d’un manifestant, dans le Nord, force le gouvernement à interrompre la procédure.

En août 1906, une seconde encyclique de Pie X interdit de constituer les associations cultuelles prévues par la loi. En décembre 1906, un an après sa promulgation, la Séparation entre en vigueur. Les protestants et les juifs ont formé leurs associations. Mais le refus des catholiques met l’Etat dans l’embarras. A qui remettre les biens de l’Eglise ? Dans quel cadre légal le culte catholique pourra-t-il s’exercer ? La messe deviendra-t-elle un délit ? L’Etat ou les communes, propriétaires des évêchés et des séminaires, s’en attribuent l’usage : leurs occupants sont expulsés. Mais vider les églises, ce serait la guerre civile. Dès 1907, la République est contrainte d’adopter de nouvelles lois qui, corrigeant le texte de 1905, laissent les édifices du culte (dont la puissance publique reste propriétaire) à la disposition du clergé et des fidèles, le culte étant assimilé aux réunions publiques. En 1908, la loi autorise les pouvoirs publics à entretenir les cathédrales et les églises. Libéralisme du législateur ? Non, c’est l’intransigeance de Pie X et la résistance des catholiques qui ont contraint l’Etat a trouvé une solution de compromis.

Bilan de la Séparation ? Contrasté. D’un côté, l’Eglise a perdu son rang officiel dans l’espace public. Sur le plan matériel, le préjudice est énorme : outre le patrimoine spolié (évêchés et séminaires), la disparition du budget des cultes livre le clergé à la générosité aléatoire des fidèles. Mais d’un autre côté, l’Eglise a retrouvé la liberté de nommer ses évêques, et bénéficie d’une liberté de plume, de parole et de réunion que ne menacent plus des articles organiques datant de Napoléon. Et avec le temps, la prise en charge des frais d’entretien des églises par l’Etat ou les communes s’avérera une aubaine…

La Grande Guerre mettra fin à trente années d’anticléricalisme d’Etat. En 1920, les relations diplomatiques avec le Saint-Siège sont rétablies. En 1923, un accord intervient entre Paris et le Vatican, accord ratifié, en 1924, par une encyclique de Pie XI (Maximam gravissimamque) : la gestion des biens ecclésiastiques est confiée aux associations diocésaines, présidées par les évêques et reconnues par le droit français. En 1940 et 1942, les lois anticongréganistes sont levées par le gouvernement du maréchal Pétain, mais en reprenant un projet étudié par Daladier en 1938 : en 1945, personne ne reviendra sur le sujet.

Au fil des ans, la question scolaire demeurant un brandon de discorde, un modus vivendi s’instaurera entre l’Eglise et l’Etat. Bien que le mot n’y figure pas, la loi de 1905 est considérée comme l’acte de naissance de la « laïcité à la française ». Celle-ci se caractérise - sur le plan des principes - par le fait que l’Etat n’est lié à aucune religion et qu’il refuse toute mention de Dieu dans ses textes officiels. Dans la pratique (notamment administrative), la réalité est plus nuancée : depuis 1905, les échanges n’ont jamais cessé entre l’Etat français et le catholicisme.

Maintenant, dans une société pluraliste et déchristianisée, les catholiques français sont nombreux à s’être approprié le terme de laïcité. Ils sont moins nombreux à être conscients que le sens que lui attribue l’Eglise depuis Pie XII (le respect mutuel du temporel et du spirituel) ne correspond pas à la définition historique de la laïcité française, qui veut exclure le spirituel de toute dimension sociale en réduisant la religion à une opinion privée. Combien de catholiques mesurent-ils que l’ambiguïté sémantique autour de la laïcité dissimule une opposition de principes qui, pour l’Eglise, reste grosse de tous les dangers ?

Jean Sévillia 
http://www.jeansevillia.comSource : La Nef - 01/07/2005