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vendredi 4 février 2022

Aux sources de l’identité européenne, la biopolitique des Grecs. Seconde partie

 

Aux sources de l’identité européenne, la biopolitique des Grecs. Seconde partie

La culture, les coutumes et la politique d’un peuple contribuent toutes, dans un sens ou dans un autre, à son destin. Elles peuvent aussi bien favoriser sa reproduction, son identité, sa survie et son essor que contribuer à sa décadence et son extinction finale. Pour s’en rendre compte, il suffit de comparer la situation des Européens d’aujourd’hui avec celles de nos aïeux tout au long de notre histoire. L’Europe est menacée de mort parce que les valeurs dominantes font fi de l’homme en tant qu’être biologique, avec ses réalités ethniques et héréditaires. Suite.

Platon et Aristote : penser la biopolitique

Les grands penseurs grecs de l’époque classique, à l’inverse de certains sophistes, ne remirent pas en cause les fondements biopolitiques de leur civilisation. Au contraire, Aristote, à qui on doit d’ailleurs de nombreuses découvertes en biologie, annonce tout un programme avec sa célèbre phrase : « l’homme est par nature un animal politique »[1]. Par cela, Aristote entendait que la politique doit refléter la nature biologique de l’être humain avec ses traits particuliers : un animal sociable et capable de raison, certes, mais aussi marqué par l’hérédité. La Politique d’Aristote regorge d’ailleurs de commentaires proprement biopolitiques concernant le caractère des peuples, le mariage et la reproduction ou encore l’immigration.

Platon a souvent la réputation d’être un philosophe obsédé par l’abstraction. Si c’est peut-être le cas de sa métaphysique, sa politique est tout à fait consciente du fondement biologique et ethnique de l’être humain. La République insiste longuement sur les différences innées et héréditaires, proposant qu’idéalement nous devrions améliorer l’homme par la reproduction sélective. Dans les Lois, Platon exprime avec une grande éloquence ce que dut être la vision traditionnelle du mariage :

Le genre humain est contemporain des siècles ; l’homme accompagne et accompagnera le temps dans sa course ; il trompe la mort en laissant après lui des enfants qui en laissent à leur tour et rendent l’espèce immortelle, une et identique à elle-même, par la succession perpétuelle des générations. C’est donc un crime à tout homme de se priver volontairement de cet avantage ; et c’est consentir à s’en priver, que de refuser de prendre une femme et d’avoir des enfants[2].

Platon était manifestement animé d’un sentiment patriote en tant qu’Hellène. Dans presque toutes ses œuvres politiques – les Lois, les Lettres, le mythe d’Atlantide – il plaide pour l’unité de différentes cités grecques face aux menaces barbares. Dans la République, il demande aux Grecs d’atténuer les conflits entre eux et de réserver l’esclavage aux barbares.

Platon aussi bien qu’Aristote insistent sur l’importance de l’identité ethnique comme fondement de l’amitié et de l’unité au sein d’une communauté politique. Aristote en particulier constate que l’importation d’étrangers fut une arme politique de choix pour les tyrans et les démagogues. Il donne d’innombrables exemples de Cités qui, suite à une immigration non assimilée, furent dévastées par des conflits intercommunautaires. Inversement, Platon et Aristote recommandent tous deux que, si l’on souhaite avoir une population d’esclaves dociles, il vaut mieux que ceux-ci soient issus de nombreuses origines différentes, comme ça ils ne pourront se révolter contre leurs maîtres…

Aryballe du sixième siècle avant Jésus-Christ.

Aryballe du sixième siècle avant Jésus-Christ.

Inspirés par leur génie scientifique, les Grecs avaient déjà des idées concernant la race et l’hérédité qu’on peut qualifier de proto-darwiniennes. Ils pensaient que les peuples développaient des traits de caractère du fait de leur environnement et que ces traits devenaient ainsi héréditaires. Par exemple, les Éthiopiens étaient devenus noirs du fait de la chaleur africaine et certains peuples asiatiques étaient devenus mous à cause de la richesse de leur pays. Ces idées ne furent toutefois pas systématisées et les Grecs avaient tendance à attribuer les différences entre peuples à un mélange incertain de culture et d’hérédité.

Concernant l’hérédité individuelle, les Grecs avaient bien compris que les individus étaient différents par nature et que leur reproduction déterminait le caractère des générations futures – une réalité qui se constatait déjà concernant l’élevage des animaux. Ainsi, le poète Théognis exhorte les hommes à marier les meilleures femmes, et non pas simplement celles issues des familles des plus riches. On retrouve des idées eugénistes similaires chez Lycurgue, Platon et le Socrate de Xénophon.

L’amour de l’Hellade : une passion ethnico-civilisationnelle

Les Grecs pensaient que, malgré leurs divisions politiques et leur diversité interne, ils formaient une seule et même nation. Selon Hérodote, les Athéniens jurèrent de rester fidèles à l’alliance anti-perse parce que :

Le corps hellénique étant d’un même sang, parlant la même langue, ayant les mêmes dieux, les mêmes temples, les mêmes sacrifices, les mêmes usages, les mêmes mœurs, ne serait-ce pas une chose honteuse aux Athéniens de le trahir[3] ?

Cette profession de foi ethnico-civilisationnelle n’est pas isolée. La rhétorique panhellénique se trouve également chez Aristophane, Xénophon et Isocrate. L’amour de l’Hellade et l’affirmation de la suprême valeur du sacrifice en son nom sont présents à travers les siècles de littérature et de discours politique grecs[4].

Le mode de vie hellénique conjuguait un très haut niveau de civilisation avec l’ethos aristocratique, compétitif et martial des Indo-Européens. C’est cette ethos « aryenne » qui séduisit tant Nietzsche : la réalité d’un peuple qui n’était pas animé par la pitié ou la culpabilité, qui ne cherchait pas à réaliser une égalité impossible et fictive dans la vaine tentative d’apaiser l’inévitable ressentiment. Au contraire, la culture hellénique avait comme idéal l’excellence, être le meilleur, qu’il s’agisse du sport, de la poésie, de la philosophie ou même, tout simplement, de la beauté corporelle. Cette culture honorait aussi bien l’excellence et la survie collective, car ils comprirent que l’homme en tant qu’espèce ne s’épanouit qu’en communauté.

Élevé à l’école des poèmes homériques et de la vie de polis, à la fois citoyens-soldats et chefs de famille, les Grecs connurent une formidable expansion dans le monde violent de l’Antiquité. Ils ont crû, survécu et prospéré pendant des siècles du fait de leur ethos. Les réalisations exceptionnelles des Grecs découlaient de la féconde interaction de leurs valeurs et de leurs dons naturels, sans oublier le fait qu’ils furent les premiers à réunir la plus grande part des Mers méditerranée et caspienne en un même réseau linguistique et commercial.

Dans un esprit archéofuturiste, je souhaite une véritable biopolitique pour les Européens. Si nous voulons nous tourner vers les étoiles, il faut d’abord nous retourner vers notre for intérieur et bâtir un ethos en harmonie avec notre nature profonde, une citoyenneté virile impliquant une solidarité collective et intergénérationnelle. Il faut d’ores et déjà imaginer les biopoleis à venir, où nous serions animés par la triade homérique : la nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon.

Guillaume Durocher

À propos de l’auteur

Guillaume Durocher est historien et journaliste. Il est notamment l’auteur de The Ancient Ethnostate. Biopolitical Thought in Classical Greece (L’ancien ethno-État. La pensée biopolitique dans la Grèce de l’époque classique).

Notes

[1] Aristote, Politique, 1253a.
[2] Platon, Lois, Livre 4. https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Lois_(trad._Cousin)/Livre_quatri%C3%A8me
[3] Hérodote, Histoires, Livre 8, Chapitre 144. https://fr.wikisource.org/wiki/Histoire_(H%C3%A9rodote)/Trad._Larcher,_1850/Livre_VIII
[4] Concernant l’omniprésence des thèmes panhelléniques tout au long de l’Antiquité, voir Lynette Mitchell, Panhellenism and the Barbarian in Archaic and Classical Greece (Swansea, Wales: Classical Press of Wales, 2007).

Guillaume Durocher

Tableau : Les Filles de Cécrops découvrant l’enfant Érichthonios (1617), huile sur toile de Jacob Jordaens, Koninklijk Museum voor Schone Kunsten Antwerpen.

https://institut-iliade.com/aux-sources-de-lidentite-europeenne-la-biopolitique-des-grecs-seconde-partie/

mardi 24 août 2021

ARISTOTE

 Aristote fut le premier génie universel. Il a écrit sur tout, c'est à dire tous les domaines du savoir de son époque : la physique, la biologie, la psychologie, la métaphysique, la logique, la politique, la morale... Élève de Platon, il s'est opposé à lui sur deux points essentiels : le rejet du monde des idées de Platon, c'est à dire la séparation du monde sensible et du monde intelligible, et le rejet du dualisme de l'âme et du corps. S'il s'est attaqué à la logique, les mathématiques ont eu moins d'importance que pour son ancien maître Platon et la physique d'Aristote a été qualitative, ce qu'on a appelé le paradigme aristotélicien qui a précédé le paradigme galiléo-newtonien et, pour finir, le paradigme einsteinien qui jouxte actuellement celui de la mécanique quantique. Son influence fut, comme Platon considérable, jusqu'au 17e siècle. Il a eu de nombreux commentateurs célèbres comme Avérroes ou le père de l'église St Thomas d'Aquin qui l'a incorporé dans la pensée du christianisme. De façon plus dogmatique, il a été le philosophe de toute la période scolastique à laquelle s'est opposé Descartes.

La logique

Aristote a écrit un traité appelé l’Organon (l’instrument) puisque le terme "logique" est apparu après. Le philosophe définit les règles du raisonnement. Ce discours adéquat sera appelé communément discours scientifique à la différence de la dialectique de Platon. Dans une démarche que l'on retrouvera pour la philosophie analytique, Aristote étudie le langage qui est l'outil de la connaissance et de la pensée. Si le traité s'appelle l'Organon (instrument), c'est que la logique n'est que l'outil des sciences, c'est à dire établir l'élaboration du raisonnement avec des principes comme, par exemple, la non-contradiction.

Aristote a créé de nouveaux concepts comme les Catégories qui ne sont que la façon de dire l’Être. Le philosophe dénombre dix modes d'attribution : la substance (l'essence d'une chose), la quantité, la qualité, la relation, le lieu, la position, la possession, l'action, la passion, le temps.

Ce questionnement sur l’Être se prolongera jusqu'à Heidegger « l’Être se prend en plusieurs acceptations, c'est toujours relativement un terme unique, à une seule nature déterminée ».

Aristote distingue la méthode déductive, enchaînement de propositions ou démonstration. Cette méthode va de l'universel au particulier à la différence de l'induction : « Quant à l'induction, elle procède à partir des cas individuels pour accéder aux énoncés universels, par exemple, s'il est vrai que le meilleur pilote est celui qui s'y connaît, et qu'il en va de même du meilleur cocher, alors, d'une façon générale, le meilleur en tous domaines est celui qui s'y connaît. »

Le syllogisme est un raisonnement déductif.

« Tous les hommes sont mortels » (premier prémisse/majeur)

« Or Socrate est un homme » (second prémisse/ mineur)

« Donc Socrate est mortel » (conclusion)

Ce raisonnement maintenant est une application de la théorie des ensembles.

A inclus dans B  si X appartient à A, alors X appartient à B

Aristote a fondé les bases de la logique jusqu'au 18e siècle qui va se renouveler avec Leibniz, Boole, Frege, et surtout Gödel. Le philosophe grec a posé le principe de non contradiction, fondement des mathématiques classiques. « Il est impossible que le même attribut appartienne et n'appartienne pas en même temps, au même sujet et sous le même rapport ».

La connaissance

Aristote rejette la théorie des Idées de Platon. « Les idées ne sont plus d'aucun secours pour la science des autres êtres pour expliquer leur existence, car elles ne sont, du moins, pas immanentes aux choses participantes. »

Aristote définit la substance, (ousia en grec) qui est l'essence des choses. Si le philosophe rejette le dualisme platonicien entre l'idée et la chose, il considère la substance comme un composé de la matière et de la forme. L'être est donc composé de sensible qui correspond à la matière et l'intelligible lié à la forme.

La physique est l'étude du mouvement ou de « l’être capable de se mouvoir » « les choses de la nature sont soumises au mouvement ».

Puissance et acte :

L'être est entre la puissance et l'acte. La puissance est la potentialité de réalisation, l'acte est l'accomplissement. Aristote donne l'exemple de la statue : le bloc de marbre possède en puissance autant de statues que le sculpteur peut créer. L'acte sera la réalisation.

Tout homme est en puissance (ou en potentialité). Un être peut posséder un langage, mais l'enfant sauvage a montré qu'il ne s'agit que d'une potentialité. L'être parlant en acte est celui qui a appris une langue dans sa communauté.

Les êtres, selon Aristote, sont constitués par quatre causes : la cause matérielle puisqu'il faut une matière pour exister, la cause formelle qui définit la forme de l'objet, la cause finale qui est la finalité de l'objet comme une maison pour habiter, la cause motrice : le travail de l'artiste.

La philosophie morale

La morale chez Aristote est une morale de l'action. Il ne sert à rien de réfléchir sur ce qu'est le courage ou la vertu. « En effet ce n'est pas savoir ce qu'est le courage que nous désirons, mais être courageux, ni ce qu'est la justice mais être juste. »

Aristote sort donc du questionnement socratique le « qu’est-ce-que ? ».

La philosophie morale du philosophe se trouve dans l'Ethique à Nicomaque.

Le but de l'homme est le bonheur que l'on appelle l'eudémonisme. Si l'intellect est le summum de la faculté humaine, il existe aussi des facultés inférieures.

L'action doit être conforme à la raison. Les vertus chez Aristote sont celles du juste milieu comme la prudence « le meilleur entre l'excès et le défaut par rapport à nous ». Le courage se situe entre la lâcheté et la témérité. La générosité se trouve entre l'avarice et la prodigalité. La modération entre la débauche et l'apathie.

Une vertu importante est la justice qui a aussi une connotation politique puisqu'elle nous relie aux autres. L'amitié relie aussi l'homme à la communauté. La morale aristotélicienne est plus concrète que celle de Platon qui absolutisait le Vrai, le Bien, le Beau. « La nature humaine ne suffit pas pleinement à elle-même pour l'exercice de la contemplation. Le sage aura aussi besoin de la prospérité extérieure puisqu'il est homme. »

La philosophie politique

Aristote s'oppose, là encore, au communisme de Platon. Pour lui l'inégalité des biens est nécessaire et il défend la propriété : « car il y a dans l'homme deux mobiles prédominants de sollicitude et d'amour : le sentiment de la propriété et l'affection exclusive ». Il existe chez lui un certain sexisme lié sans doute à l'époque. Chez l'homme, le courage est une vertu de commandement et chez la femme une vertu de subordination. « À une femme le silence est un facteur de beauté. » La recherche illimitée de la richesse est, pour lui, un vice. On retrouve l'idée de la mesure du juste milieu de sa philosophie morale. Pour Aristote, l'homme a un corps. « On ne serait être parfaitement heureux si on est disgracié par la nature ».

Sa pensée que l'on pourrait qualifier de conservatrice admet une hiérarchie entre les hommes. Pour lui, certains hommes diffèrent à peine des animaux et sont tout juste capables d'obéir. L'esclavage peut être justifié par l'infériorité naturelle de certains hommes. Pourtant, il nuance son propos. « La nature tend assurément aussi à faire les corps d'esclaves différents de ceux des hommes libres... pourtant le contraire arrive fréquemment : des esclaves ont des corps d'hommes libres et des hommes libres des âmes d’esclaves ».

Aristote n'a donc pas les valeurs de l'égalité comme Platon pour les biens. Les individus étant inégaux, la véritable égalité consiste à donner davantage à celui qui mérite davantage.

Sa philosophie politique est en correspondance avec une humanité d'une nature immuable selon lui.

Pascal écrivait : « Il vaut mieux savoir une chose sur tout que tout sur une chose ». Aristote savait tout sur tout à son époque. Doté d'une culture encyclopédique, il a représenté un idéal d'homme jusqu'à la Renaissance. Ses réflexions qui semblent obsolètes sur la science ont laissé une empreinte sur la division des savoirs. Il a fallu attendre plus de 2000 ans pour, à nouveau, développer nos connaissances en logique. Sa philosophie morale du bonheur persiste à notre époque. Quant à sa philosophie politique, elle correspond toujours à un courant qui a perduré à travers les siècles : le courant conservateur.

Sur le plan philosophique, il faudra attendre Descartes pour remettre en question le système Aristotélicien.

Patrice Gros-Suaudeau

samedi 17 juillet 2021

Achille, un modèle de bravoure dans la pensée guerrière d’Alexandre

  

Que faire ? Ou comment vivre avec le déclin de l’Europe…

Placée par Platon, dans les Lois, parmi les quatre biens divins, la bravoure est dans toute pensée guerrière, l’un des principes moteurs de la victoire. Un texte de Stéphane Perez-Giudicelli, reproduit avec l'aimable autorisation de la revue Conflits.

Qu’est-ce que la bravoure ? Comment se définit le courage ? Les Grecs ont réfléchi à ces vertus, tout autant civile que guerrière. A travers le personnage d’Achille et l’action d’Alexandre, c’est toute une vision du courage et de la vertu humaine qui se donne à voir.

Dans le Lachès (199e), la quête de Socrate d’une définition de l’andreia se conclut par une aporie. Accompagné pourtant d’un stratège, en la personne de l’Athénien Lachès, il n’a pu exprimer de manière satisfaisante l’essence même de ce qu’est, pour les Grecs, la notion que nous traduisons généralement par bravoure. Il conclue toutefois que pour comprendre la véritable portée de l’andreia, il est nécessaire de s’exercer à découvrir ce qu’elle est par les actes et l’attitude au quotidien. Placée par Platon, dans les Lois (I, 631 c), parmi les quatre biens divins, elle est dans toute pensée guerrière, l’un des principes moteurs de la victoire, comme le rappelle également Brasidas, dans le golfe de Corinthe, à l’attention de ses soldats : sans bravoure, toute expérience est inutile (Thucydide, La guerre du Péloponnèse, II, 87, 3-4). Nous trouvons aussi chez Aristote une définition équivalente : elle ne se produit pas sans passion ni motif, mais doit venir de la raison, laquelle lui donne l’impulsion (La Grande Morale, I, 20, 10, 6).

Une origine héroïque de la bravoure d’Alexandre

Le désir de la gloire éternelle est chez Achille sa raison d’être. Il s’agit d’une quête d’immortalité, d’une victoire sur le temps qui dévore la gloire guerrière. Le fils de Pélée craint la mort autant qu’il la désire, car il y a la promesse de ce kléos qui le réconforte, l’affirme dans son choix de la vie brève. Nous le voyons par exemple lorsque, prisonnier du Xanthe, le fils de Pélée se lamente qu’un fleuve le prive d’exprimer par les actes son désir de combattre et de succomber honorablement (Iliade, XXI, 284-286). Ce choix de la belle mort et son effet sur la détermination d’Alexandre à obtenir une grande renommée, nous le constatons très bien lors de l’assaut de la citadelle des Malles au cours de l’Hiver 326 (Quinte-Curce, IX, 5, 6-7) et lors de l’assaut final de la citadelle de Tyr depuis le rempart Sud de la citadelle phénicienne. Les descriptions de Diodore (XVII, 46, 2) et de Quinte-Curce (IV, 4, 11) nous dressent un portrait tout à fait épique du conquérant. Il y affronte sans crainte apparente, seul et en première ligne, de nombreux ennemis déterminés à résister aux Macédoniens. Derrière lui, témoins de sa bravoure, les meilleurs de ses soldats. Ce sont les vainqueurs d’Issos et du Granique, leur moral est renforcé par l’effet de ces victoires. Renversant les ennemis de son bouclier, les perforant de son glaive avec une aisance admirable, Alexandre donne sens par ses actions à cet idéal d’andreia décrit par Brasidas et Aristote.

Le combat de la citadelle des Malles est aussi un bon exemple de victoire héroïque, propre à inspirer les guerriers. Le général Arthur Boucher développe dans son Art de vaincre, aux deux pôles de l’Histoire cette doctrine qui consiste à considérer la victoire comme but véritable de la pensée guerrière, seule capable de rendre de soldat heureux et prompt à obéir, en parfaite harmonie avec ses officiers et nécessite que le chef soit fort bien disposé à montrer l’exemple. C’est ce que fit Alexandre, une fois dans l’enceinte de cette citadelle. Le roi, seul, se tient en haut du rempart et accomplit un exploit mémorable, celui de sauter seul dans l’enceinte de la citadelle et d’affronter les vagues d’Indiens accourant pour l’abattre. Son exceptionnelle bravoure inspire ses Compagnons puis toute l’armée, au point que l’assaut trouve rapidement un dénouement favorable aux Macédoniens. L’acte héroïque de bravoure, de sacrifice, se révèle comme principale cause de la victoire (Diodore, XVII, 99, 1-2 ; cf. Plutarque, Alex., 63, 2 ; Arrien, VI, 9, 5-6 ; Quinte-Curce, IX, 5, 2 ; Justin, XII, 9). Cet épisode démontre l’importance des exploits pour la renommée du général en chef et par extension pour le moral et l’obéissance des soldats. On retrouve aussi cette doctrine guerrière chez Xénophon (Anab., III, 1, 37 ; Cyr., I, 5, 21-22 ; III, 3, 38 ; VII, 5, 78 ; VIII, 1, 39). Elle est le fait d’une relation de qualité, établie dans le respect mutuel et la confiance, ne pouvant être obtenus que dans la démonstration chez les chefs des valeurs véhiculées par l’Iliade. Dans son Alexandre le Grand, Olivier Battistini démontre qu’une telle doctrine est au cœur de l’enseignement d’Aristote. Elle a forgé chez le conquérant une pensée de la guerre par la poursuite des aspirations les plus nobles, l’origine de son aristeia.

Si nous revenons à l’Iliade, l’aristeia d’Achille passe pour être la plus reconnue, supérieure même à celle d’Ajax (II, 769). Du point de vue d’Alexandre, cet attribut est également indissociable de la bravoure qui lui permet de prouver par des exploits sa supériorité guerrière, et elle commence toujours par le choix de l’action. Cependant, la démonstration de l’excellence s’accomplit aussi de manière collective, en s’entourant des meilleurs et en combattant à leurs côtés en première ligne, comme nous le constatons par exemple à la bataille d’Issos chez Diodore (XVII, 33, 2). La charge de la cavalerie lourde macédonienne avec l’Escadron Royal à l’aile droite est toujours composée des meilleurs éléments, des plus puissants (ἔχων μεθ᾽ ἑαυτοῦ τοὺς κρατίστους τῶν ἱππέων). Cela donne une acception concrète à la notion d’aristeia, qui n’est pas un état ou un titre, mais bien le fait d’une action, d’un mouvement, d’un κράτος en l’occurrence. L’exemple des charges de l’Escadron Royal est des plus significatifs lorsqu’il s’agit de montrer comment la notion d’aristeia est capable d’influencer jusqu’à la pensée stratégique du guerrier.

Les qualités du héros et du chef d’armée résultent aussi d’une éducation particulière, à laquelle il se réfère, qui l’influence et fait naître chez lui la plus grande ambition. Quant à l’éducation d’Alexandre elle nous informe sur les origines de ses aspirations héroïques, notamment par l’anecdote montrant Lysimaque lui donner le nom d’Achille, prenant pour lui celui de Phoenix et donnant à Philippe celui de Pélée (Plutarque, Alex., 5, 8). Le précepteur avait remarqué très tôt que son protégé avait une fascination pour l’œuvre homérique et s’identifiait à son plus grand héros. La relation entre Phénix et Achille est, sur bien des points, identique avec celle qu’entretiennent Alexandre et ses différents maîtres, à la différence que seul Lysimaque l’accompagna au combat (Plutarque, Alex., 24, 11). Mais c’est surtout par l’enseignement d’Aristote que la paideia d’Alexandre prend une dimension héroïque, car le Stagirite, en formant son esprit à la pratique de la raison et par une lecture philosophique de l’Iliade (Plutarque, Alex., 8, 2), lui a donné les moyens de vaincre.

Imitation achilléenne et rivalités

La mimèsis d’Achille chez le roi des Macédoniens exerce une influence certaine sur son attitude au combat. La conclusion du siège de Gaza en est une parfaite illustration. Le récit de la profanation du corps d’Hector autour des murailles de Troie (Iliade, XXIV, 15-21) trouve un écho dans les tourments infligés à Bétis, le gouverneur de la ville. Alexandre, dans sa colère, fait traverser par des courroies les talons de l’eunuque et le traîne vivant autour de la ville pour le punir et dans le dessein d’imiter la gloire de son ancêtre héroïque (Quinte-Curce, IV, 6, 29). Il est après tout naturel qu’Alexandre, après de nombreux mois de siège à Tyr et à Gaza, ait voulu redonner du moral et du courage aux troupes en se défoulant sur un commandant ennemi totalement dévoué à Darius et donc inutile voir dangereux. L’imitation homérique d’Alexandre a eu pour objectifs à la fois de redonner du moral aux soldats et d’envoyer un message à destination des Perses pour démontrer sa supériorité, son absolue confiance en sa supériorité guerrière. Dans une société macédonienne largement empreinte des valeurs de l’époque homérique, plus d’ailleurs que le reste du monde grec, la rivalité héroïque par imitation que révèle cet acte n’est pas si étonnante que cela. Quelque part, la grandeur des idéaux homériques était toujours à la portée d’Alexandre, et ses soldats pouvaient aussi profiter de l’opportunité de se comparer eux aussi aux modèles de l’Épopée.

Cela dit, en tant que roi des Macédoniens, il s’agit aussi de n’avoir aucun égal parmi ses compatriotes sur le champ de bataille, dans l’assemblée de l’armée et parmi ses ennemis. On observe bien cette nécessité d’être inflexible et meilleur en toute circonstance lorsque les ambassadeurs du Grand Roi se présentent une dernière fois, afin d’émettre de nouvelles offres en vue de la cessation immédiate de la campagne d’Asie (Diodore, XVII, 54, 1-2 ; Arrien, Anab. II, 25, 1-2 ; Quinte-Curce, IV, 5, 1-9 ; Plutarque, Alex. 29, 7 ; Justin, XI, 12). Devant les concessions de Darius, Parménion y voit une opportunité de s’en retourner dans leur patrie, Alexandre, quant à lui, y voit le moyen d’acquérir le kléos. Ainsi, la réponse négative d’Alexandre était de nature à créer chez ses guerriers une forte émulation. À ce titre nous pouvons poser en parallèle ce refus des offres perses et le refus d’Achille de céder Briséis à Agamemnon (Iliade, I, 220-250), car ce serait abandonner les faveurs que lui accorde son aristeia parmi les Achéens. Or, si Alexandre veut susciter l’andreia chez ses soldats, il se doit, conformément à la tradition Macédonienne d’être le meilleur d’entre eux, c’est-à-dire meilleur que Parménion qui ne souhaite plus affronter Darius. Nous pouvons voir en outre la célèbre réplique d’Alexandre à Parménion comme attestant de cet état de fait : « Et moi aussi j’accepterais, si j’étais Parménion ! » (Diodore, XVII, 54, 5 ; Quinte-Curce, IV, 11, 14). La notion de sacrifice de soi, propre aux conduites guerrières d’Achille tout comme d’Hector, et qui peut se traduire en l’occurrence par la lourde décision de poursuivre la campagne d’Asie, va de pair avec celle d’aristeia. Le général doit inspirer ses troupes personnellement, se lance au combat au détriment de sa sécurité, en première ligne et devient ainsi la représentation du héros, tel que se le figurent les soldats par l’œuvre d’Homère. Témoins de l’andreia de leur chef, les soldats sont transportés par leur imaginaire, leurs valeurs, leur aspiration sincère et authentique à reproduire les exploits chantés par les aèdes.

Quant à la paideia d’Alexandre avec Aristote, elle lui fit comprendre le sens caché de la pensée de la guerre chez Homère. Cette proximité, créatrice d’émulation, peut être comparée à celle que l’on retrouve dans le bataillon sacré de Thèbes (Plutarque, Agés. 19, 5). La rivalité par imitation entre Achille et Alexandre vise particulièrement à consolider son aristeia, et à chaque fois les soldats et généraux s’y montrés réceptifs, nourrissant de l’exemple donné leur propre bravoure. Cela nous renvoie aussi à la notion de philia, qui n’est pas une amitié, mais le fait, pour Alexandre, de reconnaître un autre soi en Héphestion, avec qui il a été instruit chez le Stagirite à la plus haute arétè dans les domaines de la guerre et de la philosophie. Mais ces années d’étude, avec le concours des leçons époptiques et acroamatiques d’Aristote, nous pouvons le supposer, ont aussi contribué à enflammer, par l’émulation née d’une vertueuse rivalité avec Achille, une philia homérique entre le fils de Pélée et le prince macédonien. De ce fait, le respect d’une ligne de conduite, fondée sur les illustres exploits d’un modèle héroïque, s’avère être une formidable source d’émulation pour l’audace et la détermination guerrière. Enfin, l’admiration que voue Alexandre à Achille est à leur manière partagée globalement par les Macédoniens et les Grecs. Tout chez Alexandre concourt à l’obtention de la victoire, il n’est alors plus question d’y voir une seulement une imitation d’Achille, mais bien un renouvellement des exploits du Péléide.

Stéphane Perez-Giudicelli
Source : revueconflits.com

https://institut-iliade.com/achille-un-modele-de-bravoure-dans-la-pensee-guerriere-dalexandre/

vendredi 12 mars 2021

13 juin -323 Mort de Alexandre III Le Grand, à Babylone

Fils de Philippe II de Macédoine et d'Olympias d'Epire, Alexandre est une des plus grandes figures de l'Antiquité. Il passe son enfance aux côtés de son précepteur Aristote, lit Homère, les auteurs tragiques et les poètes lyriques, devenant un parfait noble grec. A 16 ans, il assure la régence du royaume grec; à 18 ans, il écrase un bataillon thébain ; à 20 ans, il succède à son père. Sa jeunesse semble le desservir, Athènes et d'autres villes grecques veulent en profiter pour s'affranchir au plus vite de la tutelle macédonienne, mais le souverain réagit brutalement en remportant une victoire sanglante sur Thèbes qui lui vaut la docilité de la Grèce. Le pacte signé entre Philippe et la Ligue de Corinthe est renouvelé et Alexandre nommé général en chef des contingents grecs engagés pour la campagne d'Asie. Dès lors, sa vie n'est plus qu'une vaste conquête : à la tête d'une armée de 35.000 hommes, il s'empare de la Perse, de la Syrie et de l'Egypte, où il fonde la ville d'Alexandrie. Il s'attaque à l'Inde en 326 avant Jésus-Christ, et malgré la rébellion de son armée, fait une entrée triomphale à Carmanie. Il meurt au coucher du soleil, alors qu'il a presque atteint l'âge de 33 ans, laissant derrière lui un immense empire.
(Source : www evene.fr)
Edito de la Nouvelle Revue d’Histoire n°43, juillet-Août 2009
L’histoire extraordinaire d’Alexandre le Grand offre aux Européens d’aujourd’hui une moisson d’enseignements. Le prétexte nous en est offert par la réédition en poche de la biographie du conquérant écrite naguère par Jacques Benoist-Méchin (1).
On connait le talent de cet historien à la fibre épique. Sa biographie fervente d’Alexandre fut, en 1964, le premier titre de la série du « Rêve de plus long de l’histoire » (8 volumes), dédiée à sa propre fascination pour l’Orient. Fascination qui n’avait pas cessé de s’exercer sur certains Européens au cours des siècles. Elle avait précisément pour origine les campagnes d’Alexandre, dont les retombées immenses et souvent malheureuses n’ont plus cessé. Benoist-Méchin n’a jamais masqué par ailleurs son attrait pour les personnages d’exception qui ont laissé leur empreinte sur l’histoire. Reconnaissons qu’avec le fils de Philippe de Macédoine, il ne pouvait mieux choisir.
Fulgurante trajectoire que celle d’Alexandre (356-323), élève très infidèle d’Aristote, lequel aurait sans nul doute condamné comme un exemple achevé de démesure son rêve nullement grec de royaume universel. En dix ans, le génie politique et militaire du jeune roi fit de lui le conquérant de l’Egypte et de l’immense Empire achéménide, poussant même au-delà de la Bactriane jusqu’à l’Indus, avant de venir mourir à moins de 33 ans à Babylone, dont il voulait faire la capitale de son propre empire. Rêve fracassé dès sa mort, mais dont les suites seront pourtant incalculables si l’on songe à la « civilisation hellénistique », qui contribuera, entre autres, à l’émergence du christianisme quatre siècles plus tard.
L’opinion très admirative de Benoist-Méchin a été fortement relativisée par René Grousset. Dans son essai Figures de proue (1949), ce grand historien se montre en effet sensible à la permanence des peuples, des cultures et des civilisations : « Alexandre est sans doute le premier homme d’Etat à avoir pensé planétairement… Il n’aura pas pour autant réussi à helléniser la vallée du Nil, qui restera copte, la Syrie et la Mésopotamie, qui resteront araméennes, l’Iran qui restera iranien. Ne nous laissons pas prendre à la parade hellénisante que joueront sur leurs monnaies les dynastes anatoliens ou parthes. De siècle en siècle, nous verrons ce vernis d’hellénisme s’effriter et le fond indigène reparaître à nu. […] Loin de nous de méconnaître les résultats de la conquête macédonienne. Elle a changé la face du monde. […] Mais parce qu’elle correspond à la première colonisation tentée par un grand empire, elle nous rappelle que tout colonisation, à la longue, épuise son potentiel et que, tôt ou tard (les siècles pour le philosophe importent peu), le pays colonisé, après avoir bénéficié largement de l’effort du colonisateur, se trouve lui-même avec son âme inchangée. » Même Alexandrie, longtemps phare de l’hellénisme, retournera à l’Orient avec le premier christianisme et le martyre de la jeune philosophe grecque Hypatie (415), puis avec l’islam.
Intéressante leçon pour les Européens de notre temps. L’œil sur une actualité qui nous renvoie souvent à notre statut d’assujettis, nous pourrions imaginer notre existence terminée. Mais, comme l’écrit fortement René Grousset, les siècles importent peu. Le moment venu, nous nous réveillerons aussi, notre âme inchangée.
Dominique Venner
Notes
1. Jacques Benoist-Méchin, Alexandre le Grand, Tempus, 350 p., 9 €

vendredi 22 janvier 2021

La dernière grappe de la vigne attique de Maurras 2/2

 C'est dans le même ordre d'idées que se place l'analyse de l'auteur sur la nature divine ; et, certes, critiquant d'une même férule B.-H. Lévy et A. de Benoist, il a beau jeu de les renvoyer dos à dos, le judéo-christianisme exacerbé de l'un et le néo-paganisme de l'autre n'étant en fait que des manières différentes d’accommoder l'athéisme. Cependant, que dire du Dieu qu'invoque Perroux lui-même ?

Est-il rien d'autre que “le moteur immobile” de toutes choses, régulateur de la marche inexorable des astres, législateur des nombres et des sphères ? Ce Dieu qu'Aristote et son école nous “démontrent” par des propositions qui ne sont que des jeux de la pensée, ce Dieu-là n'est pas plus une personne, quoi qu'en dise Mr. Perroux, que l'ombre vide et gigantesque chère à BHL et les projections colorées de la jeunesse éternelle auxquelles “se réfère” A. de Benoist. Fait symptomatique d'ailleurs, pas un mot, dans ce livre qui se veut chrétien, n'est consacré à la rédemption, dont notre philosophe n'a, reconnaissons-le, guère besoin pour son raisonnement.

Maurras et l'imposture chrétienne

Maurras était plus honnête : il osait regarder en face l'imposture psychotique de la Faute et de la Rédemption ; il osait désigner ce “Christ”, par qui la nuit est descendue sur le monde, pour le désenchanter, souillant les consciences, avilissant toute grandeur. Maurras n'ignorait pas « le poison du magnificat » et l'espérance insensée qui a libéré les forces de négation, les forces d'“en-bas”, qui détruisirent l'Empire Romain. Mais C. Perroux préfère en rester à un Maurras plus conformiste. Il cite un poème de la balance intérieure :

Lorsque, enfin déliés d'une chair qui les voile,
les bons, les bienfaisants bienheureux, les élus,
auront joint le rocher sur la mer des étoiles,
le sourire du Dieu ne leur manquera plus.

C'est, nous dit-il, par un idiotisme grec que le vieux martégal met un article au mot “Dieu” ! Mais à qui fera-t-on prendre pour sérieuse une telle facétie ?

Le sourire énigmatique de la κουρη

Car l'on ne peut à la fois exalter le sourire énigmatique de la κουρη [kourè : en grec, jeune fille] et le regard plombé de souffrance du Galiléen. On ne peut, à la fois, se soumettre à l'ordre du monde et vouloir le rabaisser. Ce dilemme, tous les tenants de la pensée traditionaliste l'ont connu et l'ont résolu avec plus ou moins de bonheur, mais toujours par l'évacuation finale de l'un des 2 facteurs. Ainsi Léon Bloy et Joseph de Maistre évacuent-ils le monde, faisant de la rédemption une promesse terrifiante, tandis que Maurras et Renan préfèrent évacuer le Christ, ne voulant voir dans le catholicisme que l'expression de l'antique sacré. C. Perroux préfère dire qu'il n'y a pas de problème, mais il lui faut pour cela renoncer à parler du sujet.

Comment, sans malhonnêteté ou sans aveuglement, peut-on passer sous silence les liens existant entre l'égalitarisme et l'individualisme d'une part, et de l'autre, la promesse chrétienne ? De Joachim de Flore à Lamennais et Marc Sanguier, tous ceux qui se sont levés pour combattre les puissants, abattre les monuments de la beauté humaine, non pas parce qu'ils étaient leurs ennemis, mais parce qu'ils combattaient la Beauté, la Puissance en soi, tous ceux-là ont puisé leur force dans la Bible. La liste en est énorme, chaque siècle en ajoute au précédent, pour aboutir à la transformation finale de « la seule internationale qui tienne » en mouvement spirituel de la démocratie universelle, de la papauté en une chaire internationale des droits de l'homme. Certes, s'il avait su ce que réservait l'avenir, le vieux Maurras aurait rempli différemment son arche ; il aurait cherché ailleurs des compromis pour sa “contre-révolution”, mais à celui qui veut rester aveugle, Zeus bande pieusement les yeux.

Le mirage d'un “monde meilleur”

Si C. Perroux avait bien voulu prendre le risque de parler de la question, il aurait pu discuter des relations existant entre la croyance au progrès indéfini et la conviction que tout finit bien, qu'il existe, dans l'Avenir ou dans l'Ailleurs, un lieu merveilleux où le faible et le juste ne seraient plus écrasés par la force brutale, une terre promise où « l'agneau et le loup dormiront ensemble », croyance dont l'origine se trouve dans le livre d'un peuple de l'Euphrate. Il lui aurait été difficile, alors, de dire aussi uniment que tout, bon ou mauvais, nous vient des Grecs, les Juifs n'y ayant aucune part.

Si, des bords du Styx où il erre aujourd'hui, C. Perroux peut m'entendre, qu'il écoute : « Oui, les peuples retrouveront le sens de la tradition et du lignage ; ils reconnaîtront leurs héros et leurs rois, mais il leur faut d'abord renoncer à la promesse d'un Jour Meilleur. Le jour où cette espérance mortelle sera définitivement étranglée, le jour où l'on saura, poétiquement (1) que tout finit toujours mal, mais qu'il faut combattre quand même, sous le ciel de fer, sur l'arène brûlante cerclée de ténèbres, ce jour-là nous comprendrons à nouveau le sourire mystérieux de la kourè. Notre civilisation aura retrouvé le sens du tragique ».

Un recours à Nietzsche aurait sans doute beaucoup apporté au livre de C. Perroux, car le « Sarmate ingénieux et inventif » a ouvert pour toujours une brèche dans le mur clos du jardin philosophique de l'Europe, nous donnant, malgré nous, une vue sur l'abîme. Nietzsche semblait inconvenant, sans doute, à C. Perroux, et il ne l'a pas cité une seule fois. Nous le regrettons, car la dernière page de son livre, très belle et très pure, nous remplit de sérénité en évoquant l'Éternel Retour en des termes que n'aurait pas désavoués le divin Frédéric : « l'amoral est toujours au-delà du Crépuscule, le soleil se meurt jamais que pour renaître, et c'est de la plus profonde nuit que naît la première lueur du matin ».

 Tribune libre de Pierre de Meuse, Vouloir n°50-51, 1988.

Note : (1) C'est-à-dire, entre autres, de manière profonde, mais voilée. 

http://www.archiveseroe.eu/maurras-a48746380

dimanche 28 juin 2020

La querelle du paganisme et du christianisme 4/5

Nul n'ignore aujourd'hui, surtout chez les Rivaroliens, l'influence hégémonique de la pensée juive sciemment destructrice des traditions européennes et, au vrai, de toute tradition enracinée. Aussi la tentation est-elle grande, pour un Européen, de renoncer à l'héritage chrétien quand ce dernier - surtout depuis que ses dépositaires les plus autorisés en viennent, par une aberration révoltante, à cautionner un tel point de vue - prétend se définir comme frère cadet du judaïsme. Afin de ne pas tomber dans le piège ci-dessus décrit, il convient de rappeler trois choses simples :

Ce qui est premier en intention est ultime en exécution; le christianisme ne procède nullement du judaïsme, c'est le judaïsme qui procède proleptiquement du christianisme.

De plus, l'erreur théologique (depuis Vatican II) des "autorités" apparentes de l’Église catholique, quelque périlleuse qu'elle soit, est une errance accidentelle, et non l'expression des contradictions intrinsèques du message chrétien. L'esprit démocrate-chrétien, rendu possible par Léon XIII, développé par Benoît XV, par Pie XI et par Pie XII, est une perversion surnaturaliste de la saine philosophie convoquée par l'explicitation du dogme catholique encore respecté par ces papes, mais bientôt attaqué à son tour par les successeurs modernistes de ces derniers; c'est cela même que ne veulent pas comprendre, au plus grand détriment de la Tradition, les supposés défenseurs contemporains du catholicisme intègre. Et c'est sur cette méprise que jouent les néo-païens pour rejeter le christianisme en bloc.

Enfin, la charge de légitime aversion que suscite en autrui l'entreprise délétère du judaïsme moderne n'est pas imputable à son origine orientale (cette dernière, comme on l'a vu, relève méthodologiquement de la pédagogie divine, et non de l'essence de ce qui est à transmettre); une telle charge trouve sa source réelle dans le fait que le judaïsme n'est devenu l'ennemi du genre humain qu'en se refusant à sa sublimation chrétienne. Ce n'est pas le paganisme qui est l'objet de l'aversion des juifs, c'est le christianisme. Et le judaïsme n'est antipaïen que parce qu'il est conscient - mieux que les néo-païens - de la vocation chrétienne du paganisme véritable.

L'Europe est chrétienne par essence. Les détracteurs du christianisme sont des détracteurs de l'Europe, ils sont les alliés objectifs du judaïsme. Un temps viendra, qui n'est probablement pas très éloigné, où la ligne de démarcation entre fossoyeurs et propugnateurs de l'héritage européen se révélera dans sa claire nudité seront du côté de l'Europe les vrais catholiques; rejoindront les assassins de l'Europe les antichrétiens de tout poil, même ceux d'entre ces derniers qui prétendent sauver l'Europe en exténuant ce qui, en elle, reste du catholicisme. Les néo-païens ne retiennent de l'Europe que ce qui les arrange, reconstruisant les racines du génie européen au gré de leurs passions subjectivistes tout inspirées par les idées modernes issues de la Renaissance panthéisme, gnosticisme, nominalisme, scientisme, nihilisme subjectiviste se voulant héroïque, romantisme, etc. Les choses ne sont certes pas simples, les apparences sont trompeuses; et il est plus facile de réduire le christianisme à ses caricatures (surtout quand les dépositaires de l'autorité chrétienne en sont en partie responsables), afin de se targuer d'un retour aux grandeurs antiques et païennes supposées incompatibles avec le christianisme - par là elles-mêmes dénaturées et réduites au cache-sexe d'un abandon à la modernité qu'on prétend combattre mais dont on se satisfait complaisamment - que de faire l'effort de penser de manière rigoureuse, et de penser avec sa raison au lieu de divaguer avec ses tripes, ses images, ses rancœurs, ses références littéraires adolescentes (si séduisantes quand vient l'âge de la sénilité) et ses anathèmes faciles. S'il est permis d'illustrer ce qui précède par un détail minuscule, il n'est pas inopportun de faire mémoire du ralliement d'un Alain de Benoist, d'un Alain Soral - autant d'esprits fanatiquement antichrétiens - à la cause de Marine Le Pen : leur Europe, leur paganisme, c'est le « club Med » pour Blancs qu'ils appellent de leurs vœux; leur "héroïsme" est celui des surhommes de bandes dessinées, leur "culture" celle des esthètes décadents. Leur ralliement (eux les supposés champions de la lutte contre l'Amérique et ses affidés), explicite ou tacite, à un mouvement politique atlantiste, libéral, antirévisionniste, démocrate et sioniste, ne s'explique pas seulement par leur haine - qui les unit entre eux - de la morale et de la vision du monde catholiques. Il s'explique aussi par leur dilection inavouée et inavouable pour ce que leur paganisme d'intention leur interdit d'aimer, mais que leur paganisme réel reconstruit et artificieux - à savoir un néo-paganisme n'ayant de païen - que le nom leur fait logiquement rencontrer et plébisciter la déification de l'homme, matrice de la modernité et de ses vices (subjectivisme, avortement, euthanasie, individualisme, etc.). Il n'y a pas plus de différence, quant au fond, entre le néo-paganisme et le mondialisme, qu'entre les responsables de la droite libérale et ceux du Parti socialiste. Le paganisme réel était objectivement l'attente, quoique non subjectivement consciente, du christianisme qui l'assume et le transfigure, par là le révèle à lui-même en l'achevant (aux deux sens du terme) ; le néo-paganisme est le refus de la vérité du paganisme réel, à savoir du catholicisme, ainsi le refus de l'essence du paganisme, mais en se parant des attributs les plus extérieurs, les plus accidentels et les plus datés du paganisme. Le pape saint Pie X se plaisait à dire (ce n'était pas tout à fait une boutade) que les racines du modernisme se trouvent dans l'orgueil et dans l'étude des Pères de l’Église. Les modernistes en religion, par-delà l'œuvre dogmatique de la Scolastique, ont excipé - profitant de l'indétermination conceptuelle des commencements - d'un retour aux Pères de l’Église (apophatisme unilatéral), ainsi d'un "traditionalisme" verbal supposé plus vénérable que celui du concile de Trente, pour faire dire à la doctrine des Pères le contraire de ce dont elle était objectivement porteuse, afin de faire se fourvoyer l'Eglise tout entière dans le modernisme qui détruit la Tradition.

À suivre

jeudi 2 août 2018

Le mythe des « deux ordres privilégiés »

trois ordres ancien régime.jpgToute personne était privilégiée 
La répartition de la société en ordres n’est qu’un aspect de la philosophie du droit, sous-jacente à l’Ancienne France, qui se manifeste par le principe généralisé du privilège. Le droit est conçu comme l’attribution d’une chose extérieure à une personne en fonction de son mérite (dignitas) ; il repose sur une définition grecque (Aristote, Ethique à Nicomaque, Livre V) et romaine de la justice consistante à rendre à chacun ce qui lui revient. 
     Ainsi, le principe d’organisation sociale repose sur le rôle rempli par la personne (persona). Dans la relation de la partie (la personne) et du tout (la société), l’égalité recherchée est géométrique : la justice est distributive. Le privilège est donc un droit attribué à une personne individuelle ou collective en compensation d’une charge remplie au service de la chose publique ou d’une activité concourant au bien commun. 
Chaque sujet du roi, c’est-à-dire chaque personne relevant en dernier ressort de sa justice, participe aux privilèges, dispose des franchises et libertés des différents corps sociaux auxquels il appartient : famille, paroisse, ville, province, profession, ordre. S’il entre dans les ordres religieux, il est protégé par les privilèges de l’Église, comme celui du for, mais doit assurer la pacification du royaume par la diffusion de la morale et de l’instruction. S’il naît dans une famille anoblie, il hérite de ses titres, à condition de participer à la défense de l’ordre public dans les domaines militaire et judiciaire. S’il exerce une profession réglementée, il obtient les avantages de ce métier afin de contribuer efficacement à la prospérité du pays. 
     Le paysan, quant à lui, à la catégorie qui représente l’immense majorité de la population du royaume. Il est libre et n’est pas attaché à la terre ; cependant, son statut juridique découle surtout des privilèges de la circonscription territoriale dans laquelle il vit, seigneurie et paroisse. 
     Enfin, chacun peut être particulièrement distingué : c’est le cas, par exemple, lors d’un octroi de lettres d’anoblissement. Le sujet du droit dans l’Ancien Régime n’est donc pas l’homme mais la personne, individuelle et collective. Ce ne sont pas les hommes qui sont inégaux mais leurs activités qui sont plus ou moins élevées : l’échelle des biens (ordre religieux, ordre politique, ordre économique) entraîne la hiérarchie sociale (clergé, noblesse, tiers état). 
Dans son discours inaugural des États généraux de Blois de 1576, le chancelier de Birague explique que l’ordre du royaume repose sur le principe d’une juste distinction sociale et donc sur une hiérarchie complémentaire : « La police et économie de la Monarchie de France, consiste en plusieurs points, concernant tant l’ordre, degré, et qualités qui doivent être entre les personnes, que les règlements qui doivent être dans les choses publiques et privées... Est nécessaire qu’en premier lieu les personnes soient policées et rangées en bon ordre, pour commander et obéir chacun en son degré respectivement, et pour tenir la main à l’observation des lois, et règlements »
Guillaume Bernard, Mythes et polémiques de l’histoire

dimanche 8 octobre 2017

Aristote en politique: bien commun, cité heureuse et autarcie

      Les leçons d’Aristote, philosophe moral et politique (laissons de côté ici l3e naturaliste) ne sont pas caduques. Elles doivent bien entendu être lues et comprises dans leur contexte. Mais leurs principes restent en bonne part actuels. Rappels d’une doctrine.
      La notion de cité est déterminante dans la philosophie politique d’Aristote. Quelle forme prend cette détermination ?  Pour Aristote l’appartenance à la cité précède et en même temps influe de manière décisive sur la définition de sa philosophie politique, c’est-à-dire du bien en politique. En d’autres termes, l’hypothèse préalable d’Aristote à l’élaboration même de sa pensée politique, c’est que l’existence d’un monde commun, un monde qui s’incarne dans la cité,  précède la définition du bien commun et le conditionne. Pour comprendre ce cheminement, nous verrons d’abord ce que veut dire « la cité » pour Aristote (I). Nous examinerons quelle conception il en a.  Nous verrons ensuite (II) comment la pensée politique d’Aristote prend place dans son analyse de la pratique (praxis).
     La philosophie pratique est pour Aristote la « philosophie des choses humaines ». C’est donc la philosophie de la politique. La pensée aristotélicienne suppose un monde commun, la notion de cité et d’appartenance à la cité. Politikonvient de polis. L’étymologie de politique renvoie à la cité. La pensée d’Aristote n’est jamais une pensée hors sol. Elle part de la cité pour chercher le bien de la cité.
Une communauté d’hommes libres
     I - La cité (en grec polis) est un Etat avant d’être une ville. Mais c’est aussi une communauté d’hommes libres avant d’être un Etat. C’est une communauté de citoyens libres qui partagent la même histoire, les mêmes héros, les mêmes dieux, les mêmes rites et les mêmes lois. Fustel de Coulanges a souligné l’importance de la religion dans la fondation des cités (La cité antique, 1864). Ainsi, chaque cité grecque a un panthéon différent. La cité en tant que polis n’est pas d’abord une donnée spatiale. Mais il se trouve que (a fortiori dans un paysage accidenté comme celui de la Grèce, ou de la Grande Grèce [Sicile]), la cité correspond aussi à un lieu déterminé, à une géographie particulière. Cette communauté de citoyens dans un lieu particulier, c’est une communauté politique souveraine au côté d’autres communautés politiques, rivales, alliées ou ennemis.
4055472570.jpg   « Il est donc manifeste que la cité n'est pas une communauté de lieu, établie en vue de s'éviter les injustices mutuelles et de permettre les échanges. Certes, ce sont là des conditions qu'il faut nécessairement réaliser si l'on veut qu'une cité existe, mais quand elles sont toutes réalisées, cela ne fait pas une cité, car [une cité] est la communauté de la vie heureuse, c'est-à-dire dont la fin est une vie parfaite et autarcique pour les familles et les lignages » (Politiques, III, 9, 6-15).  
     Dans Politiques (nous nous référerons à la traduction de Pierre Pellegrin, Garnier Flammarion, 1990), Aristote s’attache à déterminer quels doivent être les rapports des hommes entre eux. C’est là le cœur de la politique. Cela ne concerne que les hommes qui vivent dans un cadre politique, c’est-à-dire dans une cité. Les Barbares sont donc exclus et, à l’intérieur même de la cité, les esclaves et les femmes. Les Barbares sont certes, tout comme les esclaves et les femmes, des êtres rationnels, mais ce ne sont pas des êtres politiques.
     Que sont les êtres politiques au sens grec ? Si l’homme possède le langage, et pas seulement la voix, c’est qu’il est destiné à vivre en société. Par le langage, l’homme peut se livrer au discours et à la délibération. Aristote explique cela ainsi : «  § 10. […] la parole est faite pour exprimer le bien et le mal, et, par suite aussi, le juste et l'injuste ; et l'homme a ceci de spécial, parmi tous les animaux, que seul il conçoit le bien et le mal, le juste et l'injuste, et tous les sentiments de même ordre, qui en s'associant constituent précisément la famille et l'État. § 11. On ne peut douter que l'État ne soit naturellement au-dessus de la famille et de chaque individu ; car le tout l'emporte nécessairement sur la partie, puisque, le tout une fois détruit, il n'y a plus de parties, plus de pieds, plus de mains, si ce n'est par une pure analogie de mots, comme on dit une main de pierre ; car la main, séparée du corps, est tout aussi peu une main réelle. […] § 12. Ce qui prouve bien la nécessité naturelle de l'État et sa supériorité sur l'individu, c'est que, si on ne l'admet pas, l'individu peut alors se suffire à lui-même dans l'isolement du tout, ainsi que du reste des parties ; or, celui qui ne peut vivre en société, et dont l'indépendance n'a pas de besoins, celui-là ne saurait jamais être membre de l'État. C'est une brute ou un dieu.  » Or chacun comprendra que les brutes sont plus courantes que les dieux.
    Aristote poursuit : « § 13. La nature pousse donc instinctivement tous les hommes à l'association politique. Le premier qui l'institua rendit un immense service ; car, si l'homme, parvenu à toute sa perfection, est le premier des animaux, il en est bien aussi le dernier quand il vit sans lois et sans justice. […]. Sans la vertu, c'est l'être le plus pervers et le plus féroce ; il n'a que les emportements brutaux de l'amour et de la faim. La justice est une nécessité sociale ; car le droit est la règle de l'association politique, et la décision du juste est ce qui constitue le droit » (Politiques I, 1253a).
      Mais, comment vivre bien en société, c’est-à-dire en fonction du bien ? Comment faire ce qu’ordonne la vertu ? « Comment atteindre à ce noble degré de la vertu de faire tout ce qu’elle ordonne » (Politiques, IV, 1, 6).
     Comment s’incarne cette recherche de la vertu ? Aristote voyait pour la cité trois types de constitutions possibles : la monarchie, l’aristocratie, le gouvernement constitutionnel (politeia) ou république. Le premier type, la monarchie, est le gouvernement d’un seul, qui est censé veiller au bien commun. Le deuxième type, l’aristocratie est censée être le gouvernement des meilleurs. Le troisième type, le gouvernement constitutionnel, ou encore la république, est censé être le gouvernement de tous.
     Ces trois régimes ont leur pendant négatif, qui représente leur dévoiement. Il s’agit de la tyrannie, perversion de la monarchie, de l’oligarchie (gouvernement de quelques-uns) comme dévoiement de l’aristocratie, de la démocratie comme perversion du gouvernement constitutionnel (Politiques, III, 7, 1279a 25). « Aucune de ces formes ne vise l’avantage commun » conclut Aristote.
 3055149930.jpg   Notons que la démocratie est, pour Aristote, le gouvernement des plus pauvres, à la fois contre les riches et contre les classes moyennes. Le terme « démocratie » est ainsi pour Aristote quasiment synonyme de démagogie. (Cela peut choquer mais nos élites n’ont-elles pas la même démarche en assimilant toute expression des attentes du peuple en matière de sécurité et de stabilité culturelle à du « populisme », terme aussi diabolisateur que polysémique, comme l’a montré Vincent Coussedière dans Eloge du populismeet Le retour du peuple. An I ?) 
    Pour Aristote, la politique est un savoir pratique. Il s’agit de faire le bien. Dans la conception aristotélicienne de la cité, tout le monde est nécessaire mais tout le monde ne peut être citoyen. Seul peut être citoyen celui qui n’est pas trop pris par des tâches utiles. « Le trait éminemment distinctif du vrai citoyen, c’est la jouissance des fonctions de juge et de magistrat » (Politiques, II, 5, 1257a22). Le paysan et l’artisan ne peuvent être citoyens, pas plus que le commerçant.
      L’esclavage, qui n’était pourtant pas très ancien dans la Grèce antique, est justifié par Aristote. Il permet aux citoyens de s’élever au-dessus de certaines tâches matérielles. « Le maître doit autant que possible laisser à un intendant le soin de commander à ses esclaves, afin de pouvoir se livrer à la vie politique ou à la philosophie, seules activités vraiment dignes d'un citoyen » (Politiques, I, 2, 23). La vision qu’a Aristote de la société est incontestablement hiérarchique.  
     Toutefois, l’inégalitarisme d’Aristote n’empêche pas qu’il défende l’idée d’un minimum à vivre pour tous. « Aucun des citoyens ne doit manquer des moyens de subsistance » (Politiques, VII, 10, 1329a). Ce point de vue est logique car Aristote définit le but de la communauté comme « la vie heureuse » : « Une cité est la communauté des lignages et des villages menant la vie heureuse c’est-à-dire dont la fin est une vie parfaite et autarcique. Il faut donc poser que c'est en vue des belles actions qu'existe la communauté politique, et non en vue de vivre ensemble ». (Politiques, III, 9, 6-15).
        Le bonheur de la cité et l’autarcie sont donc liés. L’autarcie est l’une des conditions du bonheur, et un signe du bonheur. Cela, qui est notre cité, est limité et cela est bien, justement parce que ce qui est bien tient dans des limites. Que nous disent les limites ? Que le bien a trouvé sa place. Qu’il est à sa place. Cette notion d’autosuffisance ou encore d’autarcie s’oppose à un trop grand pouvoir des commerçants, c’est-à-dire de la fonction marchande. C’est aussi une vision hiérarchique où sont respectées les diversités et les inégalités, car si toutes les diversités ne sont pas des inégalités, beaucoup le sont.
     La question de la taille de la cité n’est pas un détail dans la pensée d’Aristote. Elle fait partie du politique, comme le remarque Olivier Rey (dans Une question de taille, Stock, 2014). « Une cité première, note Aristote, est nécessairement celle qui est formée d’un nombre de gens qui est le nombre minimum pour atteindre l’autarcie en vue de la vie heureuse qui convient à la communauté politique [...]. Dès lors, il est évident que la meilleure limite pour une cité, c’est le nombre maximum de citoyens propre à assurer une vie autarcique et qu’on peut saisir d’un seul coup d’œil. » (Politiques, VII). En d’autres termes, dès que l’autarcie est possible, la cité doit cesser de grandir.
       Ni trop petite ni trop grande, telle doit donc être la cité. C’est le concept de médiété que l’on retrouve ici. La cité doit être comprise entre 10 et 100 000 habitants, précise Aristote (Ethique à Nicomaque, IX, 9, 1170 b 31). Il est évident que 10 est un chiffre que l’on ne doit pas prendre au premier degré. Aristote veut dire que la population de la cité doit au moins excéder une famille, qu’elle est toujours autre chose et plus qu’une famille. L’idée d’un maximum d’habitants est la plus importante à retenir. Etre citoyen n’est plus possible pour Aristote dans une cité trop grande, trop peuplée. Et il semble bien que le chiffre de 100 000 habitants soit l’ordre d’idée à retenir. (On notera que les circonscriptions françaises pour les députés étaient à l’origine de la IIIe République de 100 000 habitants. Un vestige des conceptions d’Aristote ?). En résumé, Aristote rejette le gigantisme.
     Rappelons ce qu’Aristote dit de la vertu majeure de médiété. « Ainsi donc, la vertu est une disposition à agir d'une façon délibérée, consistant en une médiété relative à nous, laquelle est rationnellement déterminée et comme la déterminerait l'homme prudent. Mais c'est une médiété entre deux vices, l'un par excès et l'autre par défaut ; et c'est encore une médiété en ce que certains vices sont au-dessous, et d'autres au-dessus de "ce qu'il faut" dans le domaine des affections aussi bien que des actions, tandis que la vertu, elle, découvre et choisit la position moyenne. C'est pourquoi, dans l'ordre de la substance et de la définition exprimant la quiddité, la vertu est une médiété, tandis que dans l'ordre de l'excellence et du parfait, c'est un sommet » (Ethique à Nicomaque, II, 6, 1106b7-1107a8).      Disons-le autrement : la vertu est l’absence d’excès, ni excès de prudence qui serait alors timidité peureuse ni excès de témérité, qui serait hardiesse inconsciente, et cette façon de s’écarter des excès est une excellence. Pour la cité, le principe est le même : il s’agit de suivre une ligne de crête entre les excès que serait une trop petite et une trop grande taille. En tout état de cause, la question de la bonne taille est importante. Du reste, on ne peut remédier à une trop grande taille par la fermeture des frontières. Selon Aristote, il ne suffirait pas « d’entourer de remparts » tout le Péloponnèse pour en faire une cité (Politiques, III, 1, 1276a). Il faut éviter la démesure. Après, il est trop tard.
     C’est parce qu’elle est parfaitement adaptée à elle-même que la cité tend par nature à l’autarcie. Sa finitude est sa perfection. « Cette polis représente la forme la plus haute de la communauté humaine », note Hannah Arendt (La politique a-t-elle encore un sens ? L’Herne, 2007). Néanmoins, la coopération, l’association entre cités est possible. C’est l’isopolitéia, le principe d’une convention ou encore association entre cités dont l’un des aspects était souvent le transfert de populations pour rétablir les équilibres démographiques (cf. Raoul Lonis, La cité dans le monde grec, Nathan, 1994 et Armand Colin, 2016). Exemple : Tripoli veut dire « association de trois cités ».
     II – Comment la politique s’inserre-t-elle dans ce qu’Aristote appelle praxis ? Et quelles conséquences peut-on en tirer sur la cité ?
    Praxis, technique et production
2340014810.jpg   Dans la philosophie d’Aristote, on rencontre plusieurs domaines : la theoria (la spéculation intellectuelle, ou  contemplation), l’épistémé (le savoir), la praxis (la pratique) et la poiesis (la production, qui est précisément la production ou la création des œuvres). Nous avons donc quatre domaines.   La theoria c’est, à la fois, ce que nous voyons et ce que nous sommes. L’epistémé, c’est ce que nous pouvons connaitre. La poiesis, c’est ce que nous faisons. La praxis, c’est comment nous le faisons.
      Praxis et poiesis sont proches sans se confondre. La production (poiesis) est inclue dans la pratique (praxis). C’est parce que nous travaillons de telle façon que nous produisons tel type de choses. Mais tout en étant inclue, elle s’y oppose. En effet, la pratique trouve sa fin en elle-même, elle n’a pas besoin de se justifier par une production, par un objet produit, une œuvre produite. La pratique est liée à notre être propre.
    Pour le dire autrement, la production est une action, mais toute action n’est pas une production. Certaines pratiques ne sont pas des productions. Elles n’ont pas pour objet une œuvre comme produit. Un exemple est celui de la danse.
    Une production a par contre sa fin à l’extérieur d’elle-même : travailler pour construire une chaise, ou un attelage de chevaux, par exemple. En outre, ce qui relève de la production mobilise aussi la techné, l’art des techniques. Avec la poiesis, il s’agit de produire quelque chose d’extérieur à soi, ou d’obtenir un résultat extérieur à soi (par exemple, réaliser un bon chiffre d’affaire pour un commerçant). Par opposition à cela, la pratique ou praxis possède en elle-même sa propre fin. Elle est en ce sens supérieure à la production. Ainsi, bien se conduire, qui est une forme de praxis, est une activité immanente à soi.    
         L’enjeu de la praxis est toujours supérieur à celui de la poiesis. Le but ultime de la praxis, c’est le perfectionnement de soi. Ce qui trouve en soi sa propre fin est supérieur à ce qui trouve sa fin à l’extérieur de soi.
     Or, qu’est-ce qui relève de l’action hors la production ? Qu’est-ce qui relève de la praxis ? C’est notamment l’éthique et la politique. Les deux sont indissociables. Ce sont des domaines de la pratique. Là, il s’agit moins de chercher l’essence de la vertu que de savoir comment pratiquer la vertu pour produire le bien commun.  « L’Etat le plus parfait est évidemment celui où chaque citoyen, quel qu’il soit, peut, grâce aux lois, pratiquer le mieux la vertu, et s’assurer le plus de bonheur. » (Politiques, IV, 2, 1324b). L’ordre social et politique optimum est celui qui permet la pratique de la vertu, qui travaille ainsi à atteindre le bien commun. C’est ce qui permet le bonheur des hommes dans la cité.
       Si la vertu politique ne se confond pas avec la philosophie, les deux se nourrissent réciproquement. En recherchant la sagesse, l’homme arrive à la vertu, qui concerne aussi bien l’individu que l’Etat et est nécessaire dans les deux cas. En effet, la politique est « la plus haute de toutes les sciences » (Politiques, III, 7).
      Comment pratiquer la vertu ? Est-ce une question de régime politique ? Qu’il s’agisse de monarchie, d’aristocratie ou de république (régime des citoyens), tous ces régimes peuvent être bons selon Aristote selon qu’ils modèrent les désirs extrêmes et sont animés par la vertu. La politique a des conditions en matière de morale et en matière d’éducation. Dans le même temps, il n’y a pas de morale (ou d’éthique) ni d’éducation qui n’ait de conséquences politiques. Les deux se tiennent. (Platon, ici d’accord avec Aristote, avait souligné que la politique était avant tout affaire d’éducation, d’expérience et de perfectionnement de soi).
       En tout état de cause, le collectif, le commun doit primer sur l’individuel. En matière d’éducation, c’est l’Etat qui doit enseigner ce qui est commun, la famille assurant l’éducation dans le domaine privé. « C’est une grave erreur de croire que chaque citoyen est maitre de lui-même ; chacun appartient à l’Etat. » (Politiques, V, 1, 2) (Mais l’Etat n’est pas un lointain, c’est un proche car nous avons vu que les cités avec des populations de grande taille sont proscrites).
     La philosophie d’Aristote n’est pas égalitariste, avons-nous déjà noté : chacun a sa place et sa fonction. Pierre Pellegrin résume cela en expliquant que pour Aristote « chacun doit recevoir proportionnellement à son excellence ». Aristote ne pense pas que les hommes soient tous les mêmes même si « tous les hommes pensent que la vie heureuse est une vie agréable » (Ethique à Nicomaque,1153b15), et que le bonheur est ce « qui est conforme à la vertu la plus parfaite, c'est-à-dire celle de la partie de l'homme la plus haute » (Ethique à N., X, 7).    
         La justice, c’est que chacun fasse ce qu’il doit faire en allant vers la perfection dans sa fonction.  Le bien suprême, le bonheur (eudaimonia) des  hommes consiste dans la pleine réalisation de ce qu’ils sont dans la société. Il y a chez Aristote un lien permanent entre justice et politique d’une part, morale et éducation d’autre part. Ce lien consiste à faire prévaloir en nous la partie rationnelle de notre âme sur la partie irrationnelle.
            Les idées d’Aristote sont toutes conçues par rapport à la cité. C’est à la fois leur limite et leur force. Aristote suppose un préalable à toute pensée politique. C’est l’existence d’un monde commun, une cité commune, un peuple commun. Le bien commun, c’est la justice, et la condition de la justice, c’est l’amitié (philia).  « La justice ira croissant avec l’amitié » (Ethique à Nicomaque, VII, 11).
    962139850.jpg    L’amitié n’est pas le partage des subjectivités comme dans le monde moderne, c’est autre chose, c’est l’en-commun de la vertu. « La parfaite amitié est celle des hommes vertueux et qui sont semblables en vertu. » (Ethique à Nicomaque, VIII, 4, 1156 b, trad. Jules Tricot). Hannah Arendt a bien vu cela. Elle rappelle que l’amitié n’est pas l’intimité mais un discours en commun, un « parler ensemble » (Vies politiques, 1955, Gallimard, 1974). « Pour les Grecs, l’essence de l’amitié consistait dans le discours », écrit Hannah Arendt. Le monde commun créé par le partage de l’amitié implique un sens commun du monde et des choses, comme l’avait vu aussi Jan Patocka (Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire, Verdier, 1981). L’amitié  contribue à la solidité de la cité. « Toute association est une parcelle de la cité » (« comme des parcelles de l’association entre des concitoyens »).  Le principe de l’amitié n’est pas véritablement différent de celui de la politique. Il implique la justice et la vérité. « Chercher comment il faut se conduire avec un ami, c'est chercher une certaine justice, car en général la justice entière est en rapport avec un être ami » (Ethique à Eudème, VII, 10, 1242 a 20).
       La politique est donc affaire de contexte – ce qui est une autre façon de parler de monde commun : « il ne faut pas seulement examiner la meilleure organisation politique, mais aussi celle qui est possible » (Politiques, IV, 1, 1288b).
      Pour Aristote, l’homme n’entre jamais en politique en tant qu’homme isolé. Il porte toujours un monde, qui est celui des siens, celui de  sa cité. Après avoir expliqué que la cité vise naturellement l’autarcie, c’est à dire le fait de se suffire à soi, Aristote explique : « Il est manifeste […] que la cité fait partie des choses naturelles et que l’homme est un animal politique  et que celui qui est hors cité, naturellement bien sûr et non par le hasard des circonstances, est soit un être dégradé soit un être surhumain, et il est comme celui qui est injurié en ces termes par Homère : ’’sans lignage, sans foi, sans foyer’’ (...). Il est évident que l'homme est un animal politique plus que n'importe quelle abeille et que n'importe quel animal grégaire. Car, comme nous le disons, la nature ne fait rien en vain ; et seul parmi les animaux l'homme a un langage » (Politiques, I, 2, 1252a).
    La cité d’Aristote n’existe pas que pour satisfaire les besoins. En visant la vie heureuse, qui est un objectif collectif même s’il concerne chacun, elle condamne l’individualisme et met au premier plan l’amitié. Celle-ci n’est pas une affaire privée mais une affaire publique. La vie heureuse est l’affaire de tous et c’est un projet pour tous. Elle est ce qui anime une cité dans laquelle règne la justice.  « Il n’y a en effet qu’une chose qui soit propre aux hommes par rapport aux autres animaux : le fait que seuls ils aient la perception du bien, du mal, du juste, de l’injuste et des autres notions de ce genre. Or, avoir de telles notions en commun, c'est ce qui fait une famille et une cité. » (Politiques, I, 2, 1253a8). L’individu seul pourrait ne viser que son plaisir. La cité le pousse à dépasser sa subjectivité pour se hisser vers la recherche du bien commun.
Pierre Le Vigan.
Pierre Le Vigan est écrivain. https://www.amazon.fr/-/e/B004MZJR1M
Son dernier livre est Métamorphoses de la ville. Disponible en Format numérique ou broché