Affichage des articles dont le libellé est Crimée. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Crimée. Afficher tous les articles

mercredi 29 juillet 2026

Ukraine : «la bataille de Crimée», vue depuis la Crimée. Partie 2

 

La connexion de la Crimée à la Russie continentale

par Oleg Nesterenko

Le grand pont de Crimée

L’histoire récente du Pont de Crimée, ce lien unissant la péninsule à la Russie continentale, est marquée par un attentat terroriste causant la mort de plusieurs civils en octobre 2022, tandis que le régime de Kiev persiste dans ses menaces de réitérer de tels actes, sous le regard émerveillé de la classe politique occidentale, atteinte d’un profond degré de dégénérescence morale.

Actuellement, le pont est exclusivement dédié au trafic civil routier et ferroviaire. Les convois de marchandises par poids lourds ont été redirigés, empruntant désormais la voie terrestre via le nord de la Crimée.

Concernant sa résilience, la sécurisation du site atteint un niveau quasi absolu, rendant sa destruction une entreprise des plus improbables.

Les diverses mesures de défense sous-marines, déployées en plusieurs échelons successifs, constituent une barrière impénétrable face aux menaces de surface comme sous-marines, rendant toute tentative de dommage par voie maritime impossible.

Simultanément, les dispositifs de contrôle des véhicules et des passagers empruntant le pont rendent également impossibles de nouveaux attentats terroristes par la voie terrestre.

La seule voie envisageable pour mettre le pont hors service pour un délai ne serait-ce que de quelques semaines, réside dans une attaque aérienne. Cependant, les drones en contreplaqué d’aviation, malgré leur moindre vulnérabilité face à des systèmes de défense antiaérienne qui sont les plus performants au monde, mais conçus pour l’interception des missiles, ne possèdent pas une charge utile suffisante pour affecter des installations d’une telle envergure.

Seule une salve concertée et massive de missiles de haute précision, visant un point d’impact unique, pourrait potentiellement causer des dommages. Une telle action, purement symbolique et médiatique, n’aurait aucune incidence sur les capacités militaires russes en Crimée. De surcroît, elle demeure irréalisable sans un approvisionnement massif en missiles de la part des pays occidentaux fournissant proxy ukrainien, ainsi que sans une coordination logistique et de guidage via les satellites militaires de l’OTAN.

L’Occident collectif hésite, toutefois, à franchir le pas, conscient que Moscou interpréterait à juste titre une telle initiative comme une agression directe de la part des pays de l’OTAN, ouvrant la voie à des représailles considérables.

La voie par le Nord

La liaison terrestre entre la Crimée et la Russie continentale, par la région de Marioupol, présente aujourd’hui des risques accrus pour la population civile. Des témoignages concordants que j’ai reçus de conducteurs réguliers font état d’attaques récurrentes par drones ukrainiens visant des véhicules civils et des bus de passagers, entraînant des épaves sur le bas-côté.

Néanmoins, ce danger n’est nullement critique pour de très nombreux convois militaires lourdement armés contre la menace aérienne, assurant pleinement l’approvisionnement supplémentaire des bases militaires de la Crimée ainsi que la circulation des contingents militaires.

De même, la destruction régulière de ponts reliant la péninsule à la Russie continentale n’a qu’un impact minime sur la circulation, qu’elle soit militaire ou civile. De nombreux ponts flottants, déployés en moins d’une heure, assurent pleinement la continuité des liaisons.

La population de la Crimée

La propagande ukraino-occidentale s’emploie, avec une assiduité remarquable depuis une décennie, à instiller l’idée qu’à partir de 2014, la Russie aurait activement œuvré à la fois à créer un exode forcé des Ukrainiens ethniques de Crimée vers l’Ukraine et, simultanément, à favoriser l’installation massive de citoyens russes issus de la partie continentale sur la péninsule.

Ce récit désinformateur atteint des sommets d’absurdité, égalés seulement par l’ampleur du mensonge qu’il véhicule.

D’une part, tant avant 2014 qu’aujourd’hui, le rapport des Russes aux Ukrainiens reste identique : les Ukrainiens sont un peuple frère. Ce peuple subit aujourd’hui la tyrannie d’un régime sanguinaire qui condamne des centaines de milliers de civils à une mort certaine en les envoyant de force (!) dans les tranchées et en maintenant dans des cages de prisons des dizaines de milliers de prisonniers politiques. Le peuple subit actuellement une radicalisation profonde orchestrée par un appareil colossal de propagande ultranationaliste, opérant à tous les niveaux sociétaux (même au niveau des crèches), non pas depuis 2022, mais depuis le coup d’État de 2004, ponctué d’une accalmie avant le nouveau coup d’État de 2014. Malgré cela, le peuple ukrainien reste et restera à tout jamais le peuple frère.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, depuis 2022, plus de 3 millions d’Ukrainiens ont cherché refuge non pas dans l’Union européenne, mais en Russie, rejoignant ainsi les millions d’Ukrainiens ethniques vivant dans la Fédération de Russie en tant que citoyens. La grande majorité de ces réfugiés ne manifeste aucune intention de retourner en Ukraine, anticipant un chaos et une misère généralisés à l’issue du conflit. Par ailleurs, une partie non négligeable de ces réfugiés s’est installée en Crimée, où l’ukrainien coexiste en tant que langue officielle au même titre que le russe.

Concernant le narratif fallacieux d’une «colonisation» de la Crimée par des Russes ethniques venus de la Russie continentale depuis 2014, la réalité contredit diamétralement ces allégations.

Les recensements de population en Crimée révèlent qu’en 1991, première année de l’existence de l’Ukraine en tant qu’État pour la première fois dans l’histoire, sa population s’élevait à 2,11 millions d’habitants. Vingt-deux ans plus tard, en 2013, ce chiffre était tombé à 1,95 million. Il est crucial de souligner qu’en raison de la politique désastreuse de Kiev à l’égard de la Crimée, sa population a diminué de 135 000 habitants entre 2001 et 2014, soit une baisse de 6,7%. Ce déclin démographique significatif atteste d’un véritable dépeuplement imputable aux politiques ukrainiennes.

En 2025, la population de la Crimée s’établit à 1,91 million d’habitants, un chiffre pratiquement identique à celui de 2013. Bien qu’il existe des flux migratoires entre la Crimée et la Russie continentale, ces mouvements ne se distinguent en rien des migrations observées entre d’autres régions de la Russie ou entre différentes régions de tout autre pays. Il n’existe strictement aucune politique favorisante l’implantation des russes continentaux sur la péninsule et le maintien du niveau de la population entre 2013 et 2025 est grandement due non pas à la prétendue «colonisation» par les Russes continentaux, mais, justement, à des Ukrainiens qui ont fui vers la Crimée russe la guerre et les exactions du régime ultranationaliste installé à Kiev.

Sous le couvert d’une prétendue «chasse» concernant quelques pourcents de la population de Crimée — des résidents établis depuis plus de dix ans par des flux migratoires naturels, incluant une part significative d’Ukrainiens ethniques ayant fui les zones de conflit —, que Zelensky dépeint de manière profondément mensongère comme une «colonisation russe» massive, soit chiffrée à des dizaines de pourcents de la nouvelle population, le régime de Kiev terrorise près de deux millions d’habitants. La majorité écrasante de ces derniers sont autochtones de la péninsule et sont présentés fallacieusement comme de «chers compatriotes ukrainiens souffrant sous l’occupation».

La nature intrinsèquement criminelle des extrémistes ultranationalistes marginaux au pouvoir en Ukraine depuis 2014 est connue depuis onze ans. Il est attesté qu’en 2014, l’ancien président-oligarque ukrainien P. Porochenko a annoncé officiellement leur stratégie à l’égard des régions du Donbass : «Nous aurons du travail — ils n’en aurons pas. Nous aurons des pensions de retraite — ils n’en auront pas [toutes les pensions des retraités originaires du Donbass, qui ont cotisé durant toute leur vie, ont été stoppées et volées à tout jamais par Kiev]. Nos enfants iront dans les écoles et les crèches — leurs enfants se cacheront [de nos bombardements] dans les caves !».

Ayant une connaissance approfondie de la Crimée, tant sur le plan de sa politique interne que des relations interpersonnelles avec un nombre significatif de ses habitants, issus de diverses origines, confessions et milieux socio-professionnels, je peux affirmer qu’aucune réalité politique sur la population criméenne ne corrobore les allégations propagées par les médias ukrainiens et occidentaux, caractérisées par un mensonge éhonté.

Les objectifs des frappes contre la Crimée

L’objectif de Kiev dans le cadre des frappes massives par drones militaires sur la péninsule de Crimée est triple et s’inscrit dans une stratégie aux multiples facettes.

Premièrement, il est foncièrement terroriste, visant à terroriser la population civile dans le but délibéré et ouvertement assumé de provoquer une catastrophe humanitaire par l’application de procédés clairement qualifiés de crimes de guerre selon la législation internationale en vigueur.

À titre d’illustration, dans la nuit du 18 au 19 juillet, un drone ukrainien a visé une zone résidentielle située à 150-200 mètres de la résidence de l’auteur de ces lignes, ce qui est une action purement terroriste. Non seulement la zone en question, mais l’ensemble du département de la Grande Yalta, qui s’étale sur les 72 km de la côte sud de la Crimée, est totalement dépourvu de toute autre infrastructure significative que celle du tourisme. Les installations militaires, hormis les dispositifs de défense antiaérienne récemment déployés, sont inexistantes dans la zone ciblée, conférant ainsi un caractère intrinsèquement terroriste aux frappes sur ce territoire.

Le 22 juillet, un immeuble résidentiel de grande taille à Yalta a été frappé par un drone ukrainien, causant la destruction de 7 appartements. Parmi les 17 victimes civiles, aucun mort n’est à déplorer, ce qui est un miracle. Le Comité d’enquête du ministère de l’intérieur de Russie a d’ailleurs ouvert une instruction pour acte de terrorisme.

Dans la nuit du 22 au 23 juillet, 2 civils ont été tués et 5 grièvement blessés, dont 2 enfants, suite à des frappes ukrainiennes, une fois de plus, sur des quartiers résidentiels.

Le territoire de la Crimée n’est, de surcroît, qu’un élément au sein d’un projet terroriste plus vaste orchestré par Kiev. Entre le 13 et le 19 juillet 2026, sur l’ensemble du territoire de la Russie, 433 civils ont été victimes de bombardements par des «soldats» ukrainiens : 364 personnes ont été blessées, dont 12 enfants, et 69 ont trouvé la mort, parmi lesquelles 2 enfants. Durant la semaine concernée, l’«armée» ukrainienne aurait tiré au moins 7168 munitions sur des cibles civiles.

Deuxièmement, en l’absence de succès militaires sur les champs de bataille où l’armée russe progresse méthodiquement, en appliquant le procédé du rouleau compresseur vis-à-vis des forces armées en face, le pouvoir de Zelensky ressent un besoin impérieux de fournir à ses soutiens occidentaux une image médiatique exploitable. Cette image vise à façonner les narratifs dans l’imaginaire collectif de leurs électorats respectifs, afin de justifier les répétitions des imputations de fonds considérables dans leurs caisses nationales respectives pour continuer à financer la force proxy ukrainienne. Il s’agit d’une opération spectaculaire pour le public occidental profane, ayant, pourtant, aucun impact militaire sur les capacités des forces armées de la Fédération de Russie.

Enfin, l’objectif ultime de Kiev, et non des moindres, est de détourner l’attention, tant de sa propre population qu’occidentale, des graves problèmes et scandales internes au régime ukrainien, tels que la corruption endémique impliquant Zelensky et l’ensemble de son entourage proche, la mobilisation forcée de dizaines de milliers de civils chaque mois dans les villes et villages d’Ukraine, envoyés de force à la mort sur les champs de batailles, ainsi que la phase finale de la destruction de l’industrie, des infrastructures de transport et énergétiques. Ces destructions, infligées par les forces armées russes en réponse aux attaques ukrainiennes sur les infrastructures civiles en Russie, et de nombreux autres problèmes structurels, submergent le régime de Zelensky et entraîneront l’effondrement politico-économique et sociétal immédiat du pays dès la cessation du soutien financier massif de l’Occident collectif.

La reconnaissance et l’encouragement officiels des crimes de guerre par le groupement de Macron

Un événement majeur, d’une importance stratégique, s’est produit le 22 juin 2026, passant, cependant, largement inaperçu.

Pour la toute première fois depuis le début de la phase active de la confrontation initiée en février 2022 entre la Russie et l’OTAN, via son proxy ukrainien, un représentant officiel de premier rang du pouvoir de Macron a révélé (certainement par manque de compétences personnelles) la nature fondamentale des régimes installés en France depuis 2017 et en Ukraine depuis 2019. Au lieu de continuer à mentir dans le cadre préétabli de la propagande et de la désinformation orchestrée par son gouvernement, il a officiellement divulgué la vérité les concernant, non seulement en reconnaissant la dimension purement terroriste du régime de Kiev, pleinement soutenu par l’Élysée, mais également en exprimant ouvertement sa satisfaction et son encouragement à l’égard des actions qualifiées de crimes de guerre commises par le proxy ukrainien.

Le 22 juin 2026, le haut fonctionnaire de premier rang en activité, qui n’est autre que l’actuel ambassadeur de France en Pologne, ancien ambassadeur en Ukraine au moment du déclenchement de la guerre, le russophobe notoire Étienne de Poncins, s’est exprimé sur la situation en Ukraine sur la chaîne Public Sénat :

«J’ai toujours pensé que l’Ukraine finirait par gagner cette guerre et je crois qu’aujourd’hui elle est sur la bonne voie […] Il faut savoir que la Crimée est en fait une île, il y a très peu d’accès, elle n’a pas d’eau, elle n’a pas d’électricité, elle a peu de ressources», a-t-il affirmé.

Interrogé par la présentatrice sur la possibilité de reprendre la Crimée par Volodymyr Zelensky, il a répondu : «Peut-être pas la reprendre, mais faire en sorte que la vie ne puisse plus se poursuivre, enfin, en tout cas, qu’il y ait d’énormes difficultés pour la population russe qui a été implantée en Crimée et pour Vladimir Poutine, probablement cela signifierait la défaite puisque la Crimée est son principal acquis depuis 2014».

Il est essentiel de souligner que cette déclaration n’émane guère d’un extrémiste déséquilibré quelconque à la retraite, mais bien de Monsieur l’ambassadeur de la République Française en activité, représentant officiel du plus haut niveau de son État auprès d’un pays étranger, haut fonctionnaire de premier rang et l’incarnation du président de la République Française et du gouvernement français à l’étranger.

Ainsi, c’est officiellement au nom de la République française, de son président Emmanuel Macron et de l’ensemble de son gouvernement que ce personnage a reconnu avec une grande satisfaction que l’objectif du régime de Kiev, très largement soutenu et sponsorisé par l’Élysée, est de «faire en sorte que la vie ne puisse plus se poursuivre, qu’il y ait d’énormes difficultés pour la population».

Il a omis de préciser un détail crucial : le fait de «faire en sorte que la vie ne puisse plus se poursuivre, qu’il y ait d’énormes difficultés pour la population» constitue, de manière directe et sans équivoque, un crime de guerre, tant selon la Convention de Genève que selon la Convention de La Haye, toutes deux, pourtant, signées et ratifiées par la France.

Oleg Nesterenko

président du CCIE Spécialiste de la Russie, CEI et de l’Afrique subsaharienne

1ère partie

https://reseauinternational.net/ukraine-la-bataille-de-crimee-vue-depuis-la-crimee-partie-2/

mardi 23 janvier 2024

Crimée : De la Guerre mondiale 0 à la Troisième

 

Aujourd’hui, nous nous souvenons peu de ce que nous appelons la guerre de Crimée (1853-1856), même si elle a été la plus grande guerre jamais menée dans l’Histoire jusque-là. Elle a préfiguré plusieurs des éléments qui reviendraient plus tard dans les deux guerres mondiales du XXe siècle, à tel point qu’on pourrait l’appeler « Guerre mondiale 0 ». Elle a inclus les combustibles fossiles comme cause première des conflits, un rôle renforcé de la propagande, la tendance des dirigeants à perdre le contrôle des guerres qu’ils ont entamées et l’origine de la « russophobie » encore commune en Occident à notre époque. Ces éléments peuvent nous en dire beaucoup sur ce que pourrait être une « Troisième Guerre Mondiale » à l’avenir. Ci-dessus, vous pouvez voir une peinture de Vasilii Nesterenko (2005) qui célèbre la défense russe de Sébastopol en 1855. Il est clair que la défense de la Crimée n’est pas une question insignifiante pour les Russes, qui ont perdu environ 400 000 hommes dans la guerre de Crimée.

Il y a beaucoup de matériel dispersé sur le Web au sujet de la guerre de Crimée, mais rien de ce que j’ai trouvé n’est vraiment satisfaisant pour déterrer les vraies raisons qui expliquent le désastre que cela a été. Donc, voici ma tentative pour créer un ordre de ce chaos. Ce n’est pas censé être définitif : si vous trouvez le temps de le lire, il vous appartient de juger.

L’un des thèmes curieux de la guerre de Crimée de 1853-1856 est que nous nous en rappelons si peu. Demandez à quiconque de parler de cette guerre, qui a gagné, qui a perdu, et même qui a combattu et les réponses sont susceptibles d’être au mieux vagues. Il semble que la seule chose dont on se souvienne aujourd’hui de cette guerre est la charge désastreuse de la British Light Brigade à Balaclava. C’est comme si nous ne nous souvenions de la Deuxième Guerre Mondiale uniquement pour l’épisode du sauvetage du Soldat Ryan.

Pourtant, la guerre de Crimée était la plus grande jamais menée à ce moment-là. C’était un engagement mondial qui impliquait pratiquement toutes les grandes puissances militaires de l’époque, près de deux millions de combattants et des pertes qui peuvent être estimées entre un 500 000 et un million. À plusieurs égards, la guerre de Crimée préfigurait les guerres mondiales qui se dérouleraient au cours du XXe siècle, en particulier pour le rôle de plus en plus important de la propagande. Pour cette raison, nous pouvons l’appeler à juste titre « guerre mondiale 0 ».

Mais pourquoi cette guerre ? Et pourquoi a-t-elle été tellement oubliée, du moins en Occident ? Pour que cela se passe ainsi, il doit y avoir une raison et, dans notre cas, il y a même plusieurs raisons. Nous pouvons les trouver dans un mélange de facteurs économiques et dans l’incompétence monumentale de certains dirigeants. Mais nous devons commencer par le début.

Beaucoup de luttes du XIXe siècle ne peuvent être comprises qu’en tenant compte du rôle du charbon dans l’histoire. À partir de la fin du XVIIIe siècle, le charbon a créé la révolution industrielle dans les pays dotés de ressources en charbon. Cela, à son tour, a généré un excédent économique qui a été utilisé en grande partie pour construire des pouvoirs militaires et leurs empires. Les deux plus grands empires du XIXe siècle étaient britanniques et russes, le premier dominant les mers, le second la masse continentale eurasienne. L’Angleterre possédait les plus grandes ressources de charbon au monde et c’était aussi le pays le plus industrialisé à cette époque. La Russie n’était pas aussi industrialisée que la Grande-Bretagne, mais elle avait d’énormes ressources humaines et minérales qui en faisaient un acteur majeur dans le jeu de domination du monde. À cette époque, il est devenu commun de parler du « Grand jeu », également connu sous le nom de « Bolshoya Ikra » en russe. Et à partir des langues utilisées pour définir le jeu, vous pouvez comprendre qui étaient les joueurs. Il se joue encore aujourd’hui, même si la capitale de l’Empire de la mer est passée de Londres à Washington.

Alors que les empires, basant leur puissance sur le charbon, s’élargissaient, les régions qui n’avaient pas de ressources en charbon étaient en difficulté. Bien sûr, le charbon pouvait être importé, mais cela impliquait d’avoir un système complet de distribution du charbon. Pas de charbon, pas d’industrie. Pas d’industrie, pas de pouvoir militaire. C’était la situation de l’Empire ottoman, appelé à l’époque « l’homme malade de l’Europe ». Mais l’ancien empire n’était pas malade : il était affamé de charbon. Il n’en produisait pas et les terres qu’il contrôlait étaient trop sèches pour être adaptées aux voies navigables. C’était un problème créé par la géologie et, en tant que tel, pas modifiable par la politique. Ainsi, l’Empire ottoman était destiné à être découpé par les États charbonniers, un processus qui devait se terminer avec la Première Guerre Mondiale.

Il était clair à la fois pour la Russie et la Grande-Bretagne que le Grand jeu était une compétition pour les bijoux de l’État ottoman. Les Russes descendaient du Nord, en Asie centrale et dans les Balkans. Les Britanniques traçaient leur route depuis le Sud, le Moyen-Orient et la région méditerranéenne. Dans une série de guerres menées au cours du XVIIIe siècle, les Russes ont atteint les rives de la mer Noire. Pendant le règne de Catherine II, les Russes ont vaincu encore une fois l’Empire ottoman et, en 1783, ils ont annexé le Khanate de Crimée, autrefois un protectorat des Ottomans.

Pour les Russes, la Crimée n’était pas seulement un terrain de plus pour leur immense empire. Avec le port militaire de Sébastopol, la Crimée a été un tremplin pour une expansion plus poussée vers le sud. Sébastopol a également donné à la Russie la possibilité de projeter sa puissance navale en Méditerranée. Bien sûr, les Britanniques n’aimaient pas l’idée de partager la Méditerranée avec les Russes, mais il semblait qu’ils devaient faire avec. Après tout, si les Russes travaillaient à affaiblir l’Empire ottoman du Nord, cela donnait aux Britanniques de meilleures chances d’avancer au Sud. C’était la situation jusqu’à ce que les Français fassent tanguer le bateau vers 1850, en commençant une querelle sur une question banale sur les droits des chrétiens vivant dans l’Empire ottoman, menant finalement à une grande guerre mondiale.

En ce temps-là, la France était un autre empire puissant. C’était l’un des premiers États à s’engager dans l’utilisation à grande échelle du charbon et, au début du XIXe siècle, il était devenu le pouvoir dominant en Europe centrale et occidentale. C’était l’origine de l’aventure désastreuse de Napoléon en Russie en 1812 : une tentative d’éliminer un rival majeur dans la domination de l’Europe. L’erreur colossale de Napoléon était typique des dirigeants, partout et de tous les temps : surestimer l’armée qu’il commandait.

Les erreurs ont tendance à générer plus d’erreurs en retour et cela est vrai pour les individus aussi bien que pour les empires. Quelques 40 ans après la défaite de Napoléon en Russie, la France avait reconstruit sa force militaire et l’Europe était face à une nouvelle confrontation militaire. Comme auparavant, c’était le résultat de facteurs économiques et du mauvais jugement des personnes qui contrôlaient les états les plus puissants de cette époque. Cette fois, les bêtises ont été faites principalement par Louis-Napoléon, qui s’était qualifié « Empereur des Français » et avait pris le nom de « Napoléon III ».

Pour être un empereur crédible, Louis-Napoléon avait besoin du type de prestige qui ne peut provenir que des victoires militaires. Peut-être a-t-il voulu se venger de la défaite de son oncle contre les Russes en 1812, mais, bien sûr, il ne pouvait même pas rêver faire marcher l’armée française sur Moscou. Pourtant, il pensait que les Russes étaient les ennemis de la France et il s’efforçait de construire une coalition pour combattre la Russie. Il ne pouvait pas comprendre que le jeu au milieu du XVIIIe siècle n’était plus le jeu qui avait été joué au temps de Napoléon 1er. Louis-Napoléon a commis l’erreur que décrit Lao Tzu en disant que « la tactique sans la stratégie est le bruit avant la défaite ». C’était exactement ce qui devait arriver avec la guerre de Crimée.
Victorian-Crimean-War-Cartoons-Punch-Magazine-1855-06-30-259

L’escalade qui a conduit à une guerre totale était probablement quelque chose qu’aucun des leaders impliqués ne pouvait contrôler, voire même comprendre. C’était un pressentiment sinistre de ce qui se passerait 60 ans plus tard, lorsque l’Europe devait se déchirer lors de la Première Guerre Mondiale. Peut-être est-ce un présage encore plus inquiétant de ce que la propagande peut faire lorsque la presse occidentale a commencé à décrire les Russes comme des méchants sauvages, comme vous le voyez par cette image, à partir de 1855. À cette époque, la propagande n’était pas aussi sophistiquée qu’elle l’est aujourd’hui, mais l’idée est toujours la même : ils sont mauvais et nous sommes bons.

Finalement, les Ottomans ont déclaré la guerre à la Russie en octobre 1853, sachant qu’ils étaient soutenus par la France et la Grande-Bretagne. Ensuite, la guerre a explosé le long d’un anneau de feu qui a suivi les frontières russes, de la mer Blanche au nord-ouest jusqu’à la péninsule de Kamtchatka à l’est. Au début, l’idée d’attaquer la Crimée ne semble pas avoir été dans les plans de la coalition. Mais, une fois constituée une force militaire en mer Noire, quelqu’un a du se rendre compte que le port de Sébastopol était un excellent objectif pour démontrer le pouvoir supérieur de la coalition. L’idée correspondait très bien à Louis-Napoléon : en conquérant Sébastopol, il pouvait prétendre avoir vengé la défaite française de 1812. En septembre 1854, des troupes britanniques, françaises et ottomanes arrivèrent en Crimée avec un objectif ambitieux : prendre Sébastopol.

Ils ont réussi, mais le prix fut très élevé. En août 1855, au bout de près d’un an de lutte, les Russes ont abandonné Sébastopol après avoir détruit la majeure partie de ce qui restait intact après les bombardements alliés. La chute de Sébastopol a effectivement mis fin à la guerre. Il s’en est suivi des négociations et le traité de Paris (1856) qui a essentiellement reconnu qu’aucun des deux partis ne voulait continuer à se battre. En tout cas, le résultat de la guerre de Crimée fut une défaite militaire pour les Russes, mais la seule obligation qui leur a été imposée fut de démilitariser la Crimée.

Dans le même temps, la guerre fut un succès militaire pour la coalition, mais les coûts ont été énormes et les résultats tangibles presque nuls. Les alliés avaient subi d’énormes pertes et n’ont pas pu garder la Crimée sous occupation pendant très longtemps. Quelques années plus tard, en 1870, la France a été vaincue par la Prusse. Comme il n’y avait plus de coalition pour empêcher les Russes de revenir et de remilitariser Sébastopol, ils l’ont fait. En 1877, la Russie et la Turquie étaient de nouveau en guerre l’une contre l’autre et, cette fois-ci, les puissances de l’Europe occidentale ne sont pas intervenues pour aider la Turquie. Plutôt, la Grande-Bretagne a profité de l’occasion pour arracher Chypre à l’Empire ottoman.

Comme c’est normalement la règle pour les guerres, la guerre de Crimée n’a servi à rien. Mais peut-être, dans ce cas, la futilité de toute cette aventure était plus évidente que dans d’autres. C’est peut-être pour cette raison que, dans les années qui ont suivi, la plupart des gens à l’Ouest se sont efforcés de tout oublier sur cette guerre malheureuse. Le seul souvenir laissé a été la charge colorée et dramatique des 600 à Balaclava. Nous nous souvenons toujours de cet épisode, aujourd’hui.

Mais les erreurs, comme nous l’avons vu, continuent à engendrer des erreurs et une source typique d’erreurs pour les leaders est leur tendance à voir le monde en termes d’amis et d’ennemis. Après la fin de la guerre de Crimée, il semble que les méchants de l’histoire aient été identifiés, non pas tant les Russes, mais les États européens qui avaient refusé de rejoindre la coalition contre la Russie : l’Autriche et le Royaume de Naples. Ces deux États ont été choisis comme un enjeu en valant la peine, en particulier par Louis-Napoléon. En 1859, les Français se sont engagés dans une campagne militaire visant à expulser les Autrichiens hors d’Italie, et ils ont réussi. Un an plus tard, Louis-Napoléon n’a rien fait pour empêcher le Piémont de vaincre et d’annexer le royaume de Naples, créant le « Royaume d’Italie » en 1861.

Par ces actions, Louis-Napoléon s’est tiré lui-même (et la France avec) une balle dans les deux pieds. Il n’avait pas compris le rôle croissant de la Prusse (un autre empire à charbon) en Europe centrale et que l’affaiblissement de l’Autriche signifiait donner à la Prusse une chance de s’étendre encore plus. Dans le même temps, le nouvel État italien est devenu un concurrent de la France pour la domination dans la région méditerranéenne et devait empêcher la France de se développer davantage en Afrique du Nord. Peut-être que Louis-Napoléon pensait que l’Italie serait devenu un protectorat français, comme l’avait été le Piémont. C’était une autre erreur colossale : dix ans plus tard, l’Italie était alliée avec la Prusse dans une guerre contre l’Autriche et la France. À Sedan, en 1870, la Prusse a infligé un coup mortel aux rêves impériaux français. Dès lors, l’Empire allemand devait être le meilleur chien de garde de l’Europe occidentale. Il joue toujours ce rôle aujourd’hui.

Vous voyez comment une chaîne d’événements affectant l’Europe est originaire de la guerre de Crimée de 1853-1856. À partir de cet événement, nous pourrions jouer au jeu du « Que se serait-il passé si… » Et si Louis-Napoléon n’avait pas poussé à la guerre contre la Russie ? Et s’il avait empêché l’union italienne ? C’est l’un des jeux fascinants auquel vous pouvez jouer avec l’Histoire, et je l’ai fait ici et ici. Peut-être que tout ce qui se passe dans l’Histoire est un jeu que les gouvernants jouent avec la vie de leurs sujets. Et, dans ce jeu, la Crimée semble jouer souvent un rôle important, même dans les temps modernes.

Au fil des ans, les empires ont changé de nom, mais la lutte stratégique pour la domination du monde est restée inchangée. Au cours de la Première Guerre Mondiale, en profitant de la tourmente en Russie, les forces allemandes ont pris le contrôle de la Crimée en avril 1918. Ce fut une occupation de courte durée et les Allemands se sont retirés en novembre. La Russie tsariste a disparu et, en 1920, l’Armée rouge a occupé la Crimée après qu’elle avait été sous le contrôle de l’armée blanche anti-bolchevique et ensuite envahie par les Français. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, l’Histoire se répétait une fois de plus. Les forces de l’Axe ont attaqué la Crimée en 1941 et ont réussi à prendre Sébastopol après un siège prolongé. Ensuite, l’Armée rouge a repris Sébastopol en 1944. Un modèle semble apparaître dans tous ces événements : les armées occidentales semblaient être toujours en mesure d’occuper la Crimée, mais jamais de la tenir bien longtemps.

L’Empire britannique a décliné au cours des décennies suivantes, remplacé par l’Empire américain ; l’Union Soviétique a disparu en 1991, remplacé par la Fédération de Russie. Mais l’importance de la Crimée et du port militaire de Sébastopol est restée inchangée. À notre époque, l’accent mis sur la lutte s’est déplacé de plus en plus de la guerre traditionnelle au genre de guerre « hybride » qui inclut la propagande, l’infiltration et les psy-ops. En 1954, l’administration de la Crimée avait été transférée à un autre pays soviétique, l’Ukraine. Lorsque le coup d’État d’Ukraine de 2014 a déplacé le pays dans la sphère d’influence occidentale, il a semblé que l’Occident avait trouvé un moyen facile de prendre le contrôle de la Crimée. Cela n’a pas fonctionné comme prévu. Moins d’un an plus tard, la Russie a repris la Crimée dans une contre-opération, sans verser de sang contre cette guerre hybride. Encore une fois, nous voyons comment l’Occident, apparemment, peut prendre la Crimée mais ne peut pas la retenir.

Sans surprise, le retour de la Crimée en Russie (obrazovanje en russe) en 2014 n’a pas été pris avec beaucoup de fair-play en Occident et cela a mené à une autre série de guerres hybrides, cette fois fondées sur des sanctions économiques. La lutte est encore en cours et la petite péninsule de Crimée demeure l’un des principaux points de frottement de l’équilibre stratégique mondial. Outre l’importance du port militaire de Sébastopol, la Crimée a la caractéristique de faire partie de la Russie mais, en même temps, d’être déconnectée du continent russe et d’être vulnérable aux attaques par la mer. Ces caractéristiques en font une cible possible pour un leader occidental agressif. En même temps, l’importance de la Crimée pour la Russie est si élevée qu’aucun chef russe ne pouvait même rêver d’abandonner la Crimée avant d’essayer de la défendre avec tous les moyens disponibles. C’est une recette pour le désastre, aujourd’hui comme ça l’était à l’époque de Louis-Napoléon. Que cela nous amène à une autre guerre mondiale, la Troisième Guerre Mondiale, reste à voir sans être totalement exclu.

Annexe : Point de vue d’Italie

Une partie peu connue de cette histoire est le rôle du Royaume de Naples dans la guerre de Crimée du XIXe siècle. Le Royaume avait une longue histoire d’amitié avec la Russie et, quelque 50 ans auparavant, la Russie avait envoyé des troupes à Naples pour aider (sans succès) le Royaume à repousser une attaque de la France. Il semble que les Russes considéraient le royaume du sud de l’Italie comme leur porte d’entrée dans la région méditerranéenne et entretenaient de bonnes relations avec lui. Au moment de la guerre de Crimée, il n’y avait pas d’alliance formelle entre le royaume de Naples et la Russie, mais lorsque les Britanniques ont prié le roi de Naples d’envoyer des troupes en Crimée pour rejoindre l’alliance anti-Russie, le roi a refusé. Il ne savait pas que, ce faisant, il signait la peine de mort pour son royaume. Même s’il était devenu clair que la Russie allait perdre, le roi de Naples a refusé de retourner sa veste comme l’empire autrichien l’a fait au dernier moment. Cela a transformé le Royaume de Naples en un paria aux yeux des Français et des Britanniques. Au lieu de cela, le royaume du Piémont (plus exactement, le royaume de Sardaigne) avait été plus intelligent et avait envoyé un corps expéditionnaire pour soutenir la coalition anti-russe. Nous pouvons peut-être comprendre quelque chose de la violence des combats de cette guerre de Crimée si nous constatons que, parmi les 15 000 soldats envoyés en Crimée depuis le Piémont, on rapporte que seulement 2500 personnes sont retournées chez elles en un seul morceau.

Ainsi, une grande partie de ce qui s’est passé en Italie après la guerre de Crimée s’explique par ces faits simples. Les Français et les Britanniques ont estimé que le Royaume du Piémont devait être récompensé pour son aide, alors que le Royaume de Naples devait être puni pour les raisons opposées. Le royaume de Naples n’avait pas de charbon ni de cours d’eau pour l’importer, et il était dans une position désespérément faible. La défaite de la Russie en Crimée avait empêché les Russes d’envoyer de l’aide à Naples et le royaume s’est retrouvé complètement isolé contre le royaume du Piémont industrialisé, alimenté par le charbon, bien soutenu par la Grande-Bretagne. L’expédition de Garibaldi en Sicile fut mise sur pied en 1860, avec des navires protégés par la flotte britannique. L’armée napolitaine a été vaincue, le royaume a été envahi par les Piémontais du Nord et ce fut la fin du Royaume de Naples et la naissance du Royaume d’Italie.

Ugo Bardi

Note du Saker Francophone

On pourrait se demander pourquoi nous nous acharnons à traduire Ugo Bardi avec une telle régularité, lui plutôt qu’un autre. Cet article en est une parfaite illustration. Il est l’un des rares à analyser l’Histoire et le présent avec plusieurs grilles d’analyses très pertinentes notamment l’étude des systèmes énergétiques, culturels, économiques et surtout leurs interactions dans le temps. On peut ne pas être d’accord avec tel ou tel de ses articles ou points de vue mais l’intérêt est aussi dans les questions posées.

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Michèle pour le Saker Francophone

Originellement paru sur Cassandra’s Legacy
Version française : Vers où va-t-on et Le Saker francophone

https://reseauinternational.net/crimee-de-la-guerre-mondiale-0-a-la-troisieme/

mercredi 11 janvier 2023

Crimée: quand l’histoire explique l’actualité…

 images1-157x101.jpg

La guerre froide fait rage entre l’Est et l’Ouest au sujet de la très stratégique péninsule de Crimée, dont le nom évoque, à tout historien, une guerre sanglante et très meurtrière du milieu du 19e siècle sous l’empereur Napoléon III. « C’est une guerre lointaine », me direz-vous,  « qui n’intéresse que des historiens spécialistes et n’a rien à voir avec notre époque ». Et pourtant, celui qui comprend le passé explique le présent et maîtrise l’avenir !

La Crimée fut conquise par la Russie à la fin du 18e siècle, à l’issue d’une guerre (1768-1774) contre les Tatars, des vassaux de l’Empire Ottoman. Les quelques chrétiens Arméniens et Grecs Pontique n’y étaient qu’une très petite minorité de Dhimmis depuis la fin du 15e siècle.

Aussitôt la Crimée fut peuplée de chrétiens de la Grande Russie et de la Petite Russie (l’Ukraine), de nombreuses villes furent fondées telles que Sébastopol en 1783, Odessa, Simféropol et bien d’autres encore. La contrée prit alors le nom de Nouvelle-Russie.

Cette région devint bientôt la Côte d’Azur des personnalités de l’époque. Vers 1850, de nombreuses familles princières russes y bâtirent leurs résidences d’été. Yalta peut être comparé à notre Nice, une station balnéaire de luxe, très prisée.

Palais de Livadia à Yalta, résidence d’été des Romanov800px-Yalta_livadiapalace

L’expansion économique russe bat alors son plein. La Russie construit des voies ferrées, assainit les marais et fait de la Crimée une importante tête de pont pour sa marine marchande. La population tatars est soit expatriée, soit exterminée lors des quelques révoltes, soit assimilée.

Une telle prospérité ne peut manquer de faire des envieux et de provoquer l’inquiétude des puissances rivales. La Grande-Bretagne cherchait la meilleure occasion de mettre un coup d’arrêt à cette expansion. La Russie avait proposé à l’Angleterre de régler la succession de « l’homme malade de l’Europe », l’Empire Ottoman en plein déclin. Londres contrôlerait  l’Egypte et la Crète et la Russie prendrait les Dardanelles et le Bosphore. Mais la Grande-Bretagne repoussa l’offre par crainte que la Russie n’acquièrent trop d’influence en Méditerranée et en Orient. Le Tsar passa outre et s’empara de la Moldavie et Valachie (Roumanie).

C’est alors qu’il se produisit un évènement incroyable. Après sept siècles de rivalités et guerres incessantes, la France et l’Angleterre s’allièrent et déclarèrent ensemble la guerre à la Russie le 27 mars 1854, il y a exactement 160 ans. Le conflit se déroula principalement en Crimée, où l’influence et la forte présence russe dérangeaient déjà certaines puissances occidentales….

750 000 hommes périrent dans ce conflit marqué par la célèbre bataille de Sébastopol dont la prise signa la défaite de la Russie. Le siège dura 11 mois et fut très éprouvant, les maladies comme le choléra et le scorbut firent des ravages.

Il est à noter que Napoléon fit don des canons pris lors du siège de la ville pour construire la fameuse statue de Notre-Dame de France, haute de 22m, qui surplombe le Puy-en-Velay. Peut-être certains dirigeants actuels, va-t-en guerre tout feu tout flamme, ont-ils au tréfonds d’eux-même un semblable dessein qui motiverait et justifierait leur politique étrangère…

Notre-Dame de France au Puy-en Velay

images

Cependant, à la suite de cette guerre, la Crimée resta sous le contrôle de la Russie et demeura un « centre » de la vie du pays. Les Tsars aimaient séjourner dans leur palais de Livadia, Sébastopol devint un port militaire important. Mais la contrée russophone et russophile ne cessa pas d’être par la suite, et à maintes reprises, l’objet des convoitises des puissances européennes…

L’histoire explique mieux qu’aucun discours le lien naturel qui unit la Crimée à la Russie.

Ne vous en déplaise, messieurs les tacticiens de l’OTAN !

https://www.medias-presse.info/crimee-quand-lhistoire-explique-lactualite/7584/

jeudi 1 juillet 2021

La guerre de Crimée et les chrétiens d’Orient

 

(La charge de la brigade légère. Bataille de Balaklava)

Cet article a été initialement publié par votre serviteur pour l’excellent site de Liberté politique.

C’était il y a 160 ans, les grandes puissances s’affrontaient en Crimée. Mais à l’époque, tout le monde voulait protéger les chrétiens d’Orient. Non sans arrière-pensées…

LA SIGNATURE du traité de Paris, le 30 mars 1856, mettait fin à la guerre de Crimée. La consécration, en apparence, du statu quo ante dans les Balkans, au Proche-Orient et en Mer noire. Mais quel gâchis ! 95.000 soldats français, 20.000 hommes de l’armée britannique et au moins 200.000 Russes périrent dans le conflit. Morts pour Sébastopol, pour quelques kilomètres de terre.

Le prestige diplomatique de Napoléon III, à l’issue du conflit, était immense, mais c’était une gloire bien chère payée et fondée sur de biens maigres gains, pour ce souverain habituellement si soucieux de la paix et de la préservation des vies humaines.

En vérité il faut y regarder à deux fois. La guerre de Crimée plongeait ses racines bien plus profondément et son enjeu n’était pas autre que l’équilibre des puissances européennes.

La question d’Orient aux sources du conflit

L’Empire ottoman était, du mot même du tsar Nicolas Ier « l’homme malade de l’Europe ». Dans les Balkans son pouvoir s’était effrité avec l’indépendance de la Grèce, l’autonomie chèrement acquise de la Serbie, de la Moldavie et de la Valachie. Mais c’était une force encore capable de nuire, comme l’avaient durement éprouvés les Serbes durant la décennie 1840, victimes de nombreux massacres visant à réaffirmer la suzeraineté turque sur sa province autonome.

En Afrique du Nord et au Proche-Orient Méhemet Ali, général ottoman d’origine macédonienne, avait pris le pouvoir en Égypte et conquis la Palestine et la Syrie. D’abord soutenu par les Britanniques et les Français qui voyaient en lui un utile moyen d’affaiblir la Sublime porte, il avait dû rabattre de ses prétentions, Constantinople ayant bénéficié d’un retournement d’alliances in extremis, les Occidentaux préférant une mosaïque de puissances moyennes qu’une nouvelle puissance musulmane forte et structurée autour du pouvoir égyptien. Nous étions en 1841.

Ce jeu de balancier oriental était ce que l’on appelait, depuis la fin du XVIIIe siècle, la question d’Orient.

Mais si les deux puissances atlantiques qu’étaient la France et le Royaume-Uni voyaient ainsi la préservation de leurs intérêts, c’était compter sans l’Autriche et la Russie. Ces deux États, longtemps menacés par la puissance ottomane, n’imaginaient pas autrement l’avenir de cet Empire que détruit ou amoindri jusqu’à l’insignifiance. L’empire russe, notamment, était mû ici par deux motivations civilisationnelles majeures :

– D’une part les peuples en train de se libérer du joug turc, dans les Balkans, étaient slaves et donc frères des nations russes.

– D’autre part les chrétiens de l’empire ottoman, membres pour la plupart de l’un des patriarcats orientaux en rupture avec Rome et proches de celui de Moscou, tournaient leurs regards vers l’empire des Romanov qui souhaitait s’en faire le protecteur face à une France qui, protectrice des Lieux saints et des chrétiens de Terre sainte, concevait ce rôle dans la négociation avec le pouvoir turc quand les Russes le voulaient soumis.

On ne peut comprendre ces velléités guerrières de la Russie si on ne conserve pas en mémoire le poids symbolique de Constantinople, capitale du défunt l’empire byzantin, siège du patriarcat qui évangélisa la Russie, deuxième Rome quand Moscou occupait le titre pompeux de troisième Rome.

Les considérations stratégiques en renfort des symboles

Bien sûr, on ne déclenche pas une guerre pour des symboles. Ceux-ci peuvent légitimer l’action ou contribuer à la motiver, mais ils ne sauraient être suffisants, compte tenu de l’investissement de départ à consentir pour mener le conflit.

La Russie est un État continent, mais c’est un État enclavé ! Son ouverture à l’Ouest est continentale, ses ports sur la Baltique sont trop proches des puissances navales scandinaves et britanniques pour constituer un véritable intérêt en cas de guerre. La côte nord est gelée la plus grande partie de l’année et l’accès par une flotte est difficile. Le littoral du Pacifique n’est pas tellement mieux loti, et en ces années 1850 l’absence de train trans-sibérien rendait très difficile l’exploitation de cette partie lointaine de l’empire. Il ne restait plus alors, comme ouverture, que la Mer noire, avec les ports de la Crimée. Mais ceux-ci pouvaient être facilement neutralisés en cas de guerre européenne, en fermant l’accès à la Méditerranée par le détroit du Bosphore. C’était exactement ce qui était prévu par le traité de Londres de 1841, stipulant que le passage du Bosphore par une flotte de guerre ne pouvait s’effectuer qu’avec l’accord du sultan ottoman. Il était donc nécessaire pour Nicolas Ier de tenir les détroits par lui-même pour assurer la sécurité de ses déplacements maritimes.

Par ailleurs, le soutien de la Russie aux mouvements indépendantistes slaves dans les Balkans n’était pas qu’un immense élan d’amitié européenne et chrétienne. Les Russes avaient beau parler de croisade, nul n’était dupe, le tsar rêvait avant tout d’étendre l’influence de ses États dans la région, enveloppant les Balkans.

Pour le Royaume-Uni et la France c’était un risque majeur que de voir parvenir si près de leurs zones d’influence une puissance majeure comme la Russie. De cela il n’était pas question. La Russie avait réaffirmé sa puissance ses dernières années en réprimant les soulèvements de 1848 en Europe centrale et orientale, contribuant à sauver bien des trônes. Mais elle devait demeurer une puissance confinée aux confins orientaux du continent.

Le déclenchement de la guerre

Nicolas Ier commença cependant, dans le courant de 1853, des négociations avec le sultan ottoman. Il s’agissait d’obtenir de lui la reconnaissance d’un droit de protection spécial de la Russie sur les chrétiens orientaux, permettant aux armées du tsar d’intervenir pour assurer leur protection chaque fois que nécessaire. C’était réduire à rien la souveraineté turque et faire, de fait à défaut de droit, de tous les chrétiens d’Orient des sujets du tsar. En mai 1853, Nicolas Ier passait à l’acte et ses troupes entraient en Moldavie-Valachie.

La diplomatie russe pensait pouvoir s’appuyer sur la neutralité bienveillante du Royaume-Uni, trop heureux de voir la France perdre son droit de protection des chrétiens de Terre sainte, et sur l’amitié de l’Autriche, sauvée de la Révolution par les armées du tsar en 1849.

Les appétits de Saint-Pétersbourg étaient trop inquiétants pour l’équilibre des puissances, et il n’en fut pas ainsi. La diplomatie britannique et française s’entendit pour soutenir Constantinople qui, lasse de subir les pressions russes déclara la guerre au tsar Nicolas à la fin de 1853. Automatiquement la France et le Royaume-Uni se joignirent au sultan, mais sous condition, notamment que celui-ci proclame, à l’issue du conflit, l’égalité des droits pour tous les cultes dans l’empire et confirme l’autonomie des provinces balkaniques. En somme, qu’il fut confronté à l’expansionnisme russe ou au secours occidental, l’empire ottoman affaibli restait le jouet de leurs visées géopolitiques.

Le conflit à peine commencé s’élargissait à l’Europe entière. L’Autriche, inquiète des ambitions de Nicolas Ier, pensait se joindre à la coalition avec toute la Confédération d’Allemagne. Mais la diète de Francfort refusa l’engagement, menée par un jeune député prussien craignant qu’une défaite trop cinglante de la Russie ne déséquilibre de nouveau le jeu des puissances en faveur de la France et de l’Autriche au détriment de la Prusse. C’était Bismarck.

Le royaume de Piémont, pour des raisons similaires de maintien ou d’accroissement de sa puissance, se joignit à cette lutte lointaine, qui lui permettait de s’affirmer, à peu de frais, comme un État guerrier digne de gouverner l’Italie.

La conclusion générale d’un conflit localisé

Les opérations militaires, cependant, restèrent limitées à la seule Crimée, et encore à une partie de celle-ci. Les Russes avaient échoué à s’enfoncer durablement dans les Balkans ottomans. Ayant franchi le Danube en avril 1854, un fort corps expéditionnaire de 50.000 Anglo-Français, la menace d’une intervention autrichienne et les forces mobilisées par le sultan les contraignirent à se replier également. Une colonne française avait tenté de les poursuivre en Russie. Brisée par le choléra, harcelée par les Russes, elle dû battre en retraite.

Les combats allaient donc se concentrer sur les ports de la Mer noire, enjeu stratégique du conflit. En septembre 1854 les troupes de l’empereur Napoléon III et de sa majesté la reine Victoria débarquaient en Crimée. En octobre le siège était mis devant Sébastopol. Le gâchis fut immense. Mal préparées à une expédition longue dans des conditions climatiques difficiles, les armées occidentales perdirent bien plus d’hommes du choléra et du scorbut que des combats. Sur le total des pertes européennes (115.000 environ), celles dues à des affrontements militaires ne dépassent pas 25.000 hommes. La santé des Russes n’était pas plus brillante, et leur incapacité à briser l’étau du siège par l’envoi de troupes venues de l’intérieur de la Russie était éloquente. Si l’empire ottoman était « l’homme malade », l’empire russe était un colosse aux pieds d’argiles.

La chute de Sébastopol au début de septembre 1854, après une succession d’assauts frontaux aussi coûteux en hommes qu’inutiles en gain de terrain, mettait fin à la guerre. Nicolas Ier était mort au mois de mars, abattu par l’échec de sa politique. Son fils Alexandre II, pressé par l’Autriche et les États allemands, mis face à la défaite des armées de son père, accepta de négocier.

Le traité de Paris fixa le principe de la démilitarisation de la Mer noire, sur laquelle aucune puissance n’aurait plus le droit, désormais, d’entretenir une flotte ou des ports de guerre. En outre, les provinces autonomes de l’empire ottoman dans les Balkans se voyaient confirmer leur statut, garanti par les puissances européennes. La Russie cédait à la province autonome de Moldavie le sud de la Bessarabie, c’est-à-dire l’embouchure du Danube, dont la liberté de navigation était ainsi garantie. L’intégrité du territoire ottoman était garantie, en échange de la reconnaissance de l’égalité des droits pour les chrétiens de l’empire.

La Russie était ainsi neutralisée au sud de l’Europe, tandis que Constantinople ne s’en tirait que par une fausse victoire. En effet, la garantie de la protection européenne sur les États balkaniques limitait au minimum sa souveraineté effective et préparait les indépendances serbes et roumaines (union de la Valachie et de la Moldavie) en 1878.

Quant aux chrétiens de l’empire, il fut impossible, dans la pratique, de leur donner des droits nouveaux. Les Turcs considéraient cette réforme comme une œuvre impie, et les chrétiens préféraient finalement leurs anciens privilèges, même fragiles, à une égalité de droits qui les fondait dans l’empire, au risque de perdre leur spécificité communautaire. Pour eux les persécutions n’étaient pas finies, et en 1860, débarrassée de la concurrence russe, c’est la France qui intervint au Liban et en Syrie pour défendre les Maronites martyrisés par les Druzes.

Voici le témoignage du chef d’escadron de Tucé sur les massacres de chrétiens en 1860 en Syrie : >>>« Nous avons traversé beaucoup de villes, bourgs, etc. : tout est saccagé, brûlé, pillé. Il est impossible d’opérer une œuvre de destruction d’une façon plus complète. Dans les rues, les cadavres des habitants conservaient la posture du supplice qu’on leur avait infligé. Il y en avait de toutes les sortes, crucifiés, empalés, et une foule de raffinements de cruauté dont on ne saurait se faire idée. Les journaux qui ont raconté ces horreurs sont tous restés au-dessous de la vérité. Seulement on n’accuse que les Druses de ces atrocités ; ils en ont leur part, mais ceux qui les ont le mieux aidés, ce sont les troupes turques… »

Toute ressemblance entre cette guerre de Crimée et son contexte international avec des événements récents serait absolument fortuite…

Gabriel Privat

https://gabrielprivat78.wordpress.com/2015/04/11/la-guerre-de-crimee-et-les-chretiens-dorient/#more-732

dimanche 29 novembre 2020

Mystères pontiques et panthéisme celtique à la source de la spiritualité européenne 3/3

 Le christianisme de Kyrillos s’étoffe d’un triple apport philosophique et théologique, écrit Osterrieder. Il repose :

  • a) Sur un culte de la “sophia”, une sagesse personnifiée sous les traits d’une belle jeune femme dans le culte orthodoxe de Sainte-Sophie (Haghia Sophia).
  • b) Sur une “gnose”.
  • c) Sur une interprétation du mystère de la Pentecôte, où, après réception de la grâce, le croyant voit son individualité renforcée et acquiert force et liberté.

Le séjour de Kyrillos en Crimée

Cette synthèse originale, Kyrillos l’a forgée au cours de ses multiples pérégrinations. Diplomate au service de Byzance, il est envoyé en ambassadeur chez les Khazars pour négocier leur alliance contre l’Islam qui risque de contourner le territoire byzantin par le Nord en empruntant, en sens contraire, le chemin des Scythes. Kyrillos séjourne en Crimée : il y visite les communautés grecques et les monastères troglodytes, où sont conservés quantité de manuscrits. À cette époque, la Crimée reçoit une double influence : celle du Nord varègue-scandinave et celle de l’Iran, via la Géorgie et les peuples de cavaliers de la steppe. La Crimée fait ainsi la synthèse entre les influences varègues venues par les grands fleuves russes, byzantines venues par la Mer Noire et irano-scythes venues par l’intermédiaire des peuples cavaliers. La sphère pontique, pour Osterrieder, est le site d’une formidable synthèse d’éléments divers et est le produit d’une alchimie ethnogénétique particulière, où l’Iran apporte son mazdéisme et son zoroastrisme, le continent euro-sibérien le chamanisme des peuples finnois et centre-asiatiques et la religiosité autochtone, un culte de la Terre-Mère.

Osterrieder nous signale que le culte de la Magna Mater, représenté par une mère allaitant son enfant nouveau-né, était très présent dans ce territoire de l’Ukraine et de la Crimée. Ce culte est passé dans les cultes mariaux du christianisme et a fusionné en terre russe avec le culte nordique-païen de la déesse Nerthus. Dans la tradition orthodoxe russe, Saint-Dimitri (= “Celui qui est né de Déméter”) est le saint patron des Slaves.

Mystères pontiques et traditions militaires

Pour Osterrieder, les résidus du culte de Mithra se retrouvent dans celui, christianisé, de Saint-Georges. Dans les pays slaves, Georges a hérité des attributions de Mithra. Il est en effet le protecteur de la Communauté (mir) et le garant de la paix (également “mir”). Toute communauté doit vivre en paix sous la protection de Saint-Georges, avatar de Mithra ou héritier de bon nombre de ses attributions. Saint-Georges est le protecteur de la pravda, de la juste voie qui assure la paix et l’harmonie. Il est particulièrement vénéré par les communautés paysannes.

Les “mystères pontiques” sont les dépositaires de traditions militaires et chevaleresques, dont les éléments orientaux sont :

  • a) la formation que reçoivent les kschatriyas indiens, rassemblés dans un ordre guerrier à dimensions initiatiques.
  • b) Les traditions des cavaliers persans, dont les techniques innovan­tes ont été particulièrement appréciées des Romains, notamment celle qui consistait à caparaçonner les hommes et les chevaux. Les Romains recrutaient pour leur propre cavalerie des “cataphractaires” sarmates, cavaliers en armure.
  • c) Ces traditions issues des Scythes ont transitées par l’Arménie et la Géorgie où elles ont été empruntées par les Celtes et les Goths.

Ces traditions de chevalerie scythes et persanes ont eu un impact direct sur la chevalerie médiévale européenne. Celle-ci dérive évidemment d’autres sources occidentales :

Première source : les rites et l’esprit de l’accession du jeune Germain au statut de guerrier. Le jeune homme reçoit solennellement un bouclier, une framée et, plus tard, sous l’influence de Rome, une épée. L’épée a d’abord été plus symbolique qu’utile; à elle s’est attachée une dimension sacrée.

“Equites” romains et “hippeis” grecs

Deuxième source : les equites romains ne représentaient au départ qu’une fonction sociale, impliquant des droits d’ordre censitaire et indiquant la fortune. Cette fonction sociale et militaire s’est renforcée par l’acquisition d’un certain nombre de techniques et par l’influence des Celtes et des Goths, qui apportent dans les légions les armures, les selles et les étriers. Par l’influence perse et scythe sur les Goths, l’initiation et le sens du service s’installent dans l’empire romain.

Troisième source : Les hippeis grecs bénéficient également de l’influence scythe. Rappelons-nous que les cavaliers et les archers grecs étaient souvent d’origine scythe-pontique. Dans cet espace pontique, la nécessité de la maîtrise de la steppe a conduit les peuples cavaliers à élaborer des selles (d’abord en feutre, ensuite en cuir) facilitant la monture sur longues distances, ensuite des étriers, puis, par influence celtique, les éperons.

À l’apogée de la Perse, les chevaliers développent une éthique guerrière du service reposant sur la trilogie des “pensées pures”, “paroles pures” et “actions pures” (humata, hukhata, huvarshta). Mais cette pureté ne dérive pas d’un refus du réel. Pour cette chevalerie persane, le “pensée pure” se manifeste dans le concret, par exemple, dans la concentration mentale dans le tir à l’arc et l’équitation. La “pensée pure” exclut l’erreur, postule la rigueur dans le geste. La “parole pure” implique le refus du mensonge et l’expression claire. L’“action pure” se retrouve dans la maîtrise complète du cheval, dans la fusion homme-cheval, qui culmine dans le mythe des centaures. Cette trilogie de pureté conduit le chevalier à méditer le contrôle opéré par l’âme sur le corps et les passions. La formation des jeunes chevaliers se déroulait de 5 à 24 ans. Ils acquéraient des disciplines comme le tir à l’arc, le lancement du javelot, l’équitation et l’expression de la vérité (“dire la vérité”). Les sources de cette formation tout à la fois militaire et spirituelle dérivent du zoroastrisme, dualisme issu des cosmogonies avestiques indo-européennes. La formation des kshatriyas indiens y est apparentée. La chevalerie persane développe ainsi un code d’honneur, que mentionnent les chroniques évoquant ses victoires successives sur les Romains à partir de 53 av. JC.

Les origines perses de la chevalerie médiévale

Si les troupes grecques-macédoniennes d’Alexandre se sont “persifiées” au Moyen-Orient, les légions romaines s’y sont “mithraïcisées” et les chevaliers francs (la militia carolingienne) s’y sont “orientalisés”, c’est-à-dire “persifiés”. Face à eux, les guerriers musulmans s’iranisèrent/se persifièrent également à la même époque, créant cette cavalerie au service de la foi et des hommes, la fotowwat. D’où les traces dans la littérature épique médiévale d’amitiés réciproques entre chevaliers allemands et musulmans-iraniens (Parzifal et Feirefiz). D’où les guerres chevaleresques, notamment entre Frédéric II de Hohenstaufen et Saladin.

Contrairement à ce que l’on croit généralement, la “religion légalitaire“ s’est montrée hostile à la chevalerie. Elle a voulu en faire un instrument à son service. Elle a contesté son indépendance commensale et militaire. Cette hostilité s’est tournée essentiellement contre les Chevaliers du Temple, mais aussi contre les Hospitaliers (non persécutés parce qu’ils étaient trop présents en Méditerranée et avaient été vainqueurs à Rhodes). Dans la lutte de l’Eglise contre les Cathares, les Hospitaliers avaient défendu ces derniers.

Chevalerie et “religion légalitaire”

À l’Est, Léon et Mélier d’Arménie règnent sur un pays chrétien zoroastrisé, iranisé. Les Arméniens possèdent une chevalerie, placée sous le patronage de Saint-Michel, avatar chrétien d’un archange persan. Le modèle de la chevalerie arménienne exercera une influence indubitable sur les croisés francs, suscitant la méfiance de la papauté. L’Eglise est ensuite hostile aux fêtes (solsticiales) du “feu sacré” de la Saint-Jean, remise à l’honneur par les chevaliers. La chevalerie, d’après Du Breuil, dérive son christianisme de l’héritage des Esséniens et de l’Evangile de Jean, s’opposant à la “religion légalitaire“ du pharisaïsme dans le cadre juif et du pétrinisme dans le cadre chrétien. Les grands ordres de chevalerie ne rendent pas de culte au Christ en Croix, mais vénèrent plutôt un “Pantotor” à l’instar des Orthodoxes. Les tribunaux ecclésiastiques reprocheront aux Templiers d’adorer le “Baphomet”, représentation médiévale de l’androgyne primitif.

Charles-Quint, contraint par des impératifs géopolitiques, reconnaît qu’à Malte l’OSJ est indépendant du Pape. L’OSJ est également présent en Russie en dépit du clivage catholicisme/orthodoxie, au-delà de la césure entre Rome et Byzance. L’OSJ semblait vouloir défendre un principe “pan-chrétien”, avant sa destruction en 1917. En Russie, l’OSJ disposait d’une école militaire, qu’on peut sans doute décrire comme le dernier avatar de la tradition scythe-persane. Du Breuil rêve de redonner son indépendance à la chevalerie européenne, et critique les ordres résiduaires qui sont encore en place mais ne représentent finalement plus grand chose de la tradition. Il veut les dégager de la “religion légalitaire”.

En conclusion, Osterrieder pense que si l’on avait pu fusionner et souder géographiquement panthéisme celtique et mystères pontiques, puis les fondre avec l’œuvre de Cyrille, avec sa définition de la sophia, de la gnosis et avec son mythe très particulier de la Pentecôte, le développement de la pensée européenne aurait été plus harmonieux. Elle aurait pu résister à la folie du pouvoir pour le pouvoir, à la volonté maniaque de tout contrôler, au vœu de juguler la pensée parce qu’elle est toujours trop impertinente pour les légalitaires. Effectivement, elle dissout les certitudes.

Robert Steuckers, Nouvelles de Synergies Européennes n°39, 1999.

[Université d’été de Synergies Européennes, Trente, 1998, et des Oiseaux Migrateurs, Normandie, 1998]

Bibliographie complémentaire :

  • Sylvia & Paul F. BOTHEROYD, Lexikon der Keltischen Mythologie, Eugen Diederichs Verlag, München, 1992.
  • Ian BRADLEY, Der Keltische Weg, Knecht, Frankfurt am Main, 1993.
  • Peter CHERICI, Celtic Sexuality. Power, Paradigms and Passion, Duckworth, London, 1994.
  • Paul DU BREUIL, La chevalerie et l’Orient, Guy Trédaniel, 1990.
  • Dr. FCJ LOS, De Oud-Ierse Kerk. Ondergang en opstanding van het Keltendom, Uitgeverij Vrij Geestesleven, Zeist, 1975.
  • Prínséas NI CHATHAIN & Michael RICHTER (Hrsg.), Irland und die Christenheit/Ireland and Christendom, Bibelstudien und Mission/The Bible and the Missions, Klett-Cotta, Stuttgart, 1987. Dans ce volume collectif, se référer à : Heinz DOPSCH, « Die Salzburger Slawenmission im 8./9. Jahrhundert und der Anteil der Iren » ; J. N. HILLGARTH, « Modes of evangelization of Western Europe in the seventh century » ; Herwig WOLFRAM, « Virgil of St. Peter’s at Salzburg » ; Ian WOOD, « Pagans and Holy Men, 600-800 ».

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/32

dimanche 28 août 2016

COSAQUES : L’ORIGINE DES « GUERRIERS LIBRES » suite et fin

Les pirates cosaques payèrent parfois très cher leurs prises. En 1614, 2.000 d’entre eux rentraient de Sinope où ils avaient incendié l’arsenal quand ils furent surpris par la flotte turque; beaucoup périrent ou, chargés de chaînes, furent conduits à Constantinople et exécutés. Mais leurs camarades ne se découragèrent pas pour autant. L’année suivante, ils partirent à quatre mille sur leurs « mouettes » pour une expédition encore plus audacieuse afin d’aller incendier le port de Constantinople ; une flottille turque les rattrapa en 1616 après qu’ils eurent réussi à brûler le marché d’esclaves de Keffa en Crimée, mais les Cosaques se défendirent avec acharnement et obligèrent leurs ennemis à rebrousser chemin tant ils leur avaient infligé de pertes sévères. Le grand vizir fut mis à mort pour n’avoir pas pris les mesures de défense qui convenaient, et la Porte réunit une conférence en mai 1618 en vue de trouver un antidote efficace aux Cosaques. Ce fut une conférence pour rien. Les raids continuèrent de plus belle. En 1633, 6.000 Cosaques revinrent dans les environs immédiats de Constantinople; en 1634, des Zaporogues et des Cosaques du Don s’embarquèrent sur 150 « mouettes » et, malgré une flotte de 500 galères turques et une garnison de 10.000 soldats, ils réussirent à incendier toutes les installations du Bosphore  ; cette fois-ci, la note à payer fut lourde : ils perdirent plus de 100 « mouettes », 2.000 Cosaques périrent et près d’un millier tombèrent aux mains des Turcs. Ce revers ne parut point les affecter. Leur haine solidement implantée contre les Turcs et les Tatars s’ajoutant à leur soif inextinguible de rapines, ils ne se laissaient décourager par rien, et vers 1630 le Sultan, qui était le monarque le plus puissant du monde, se trouva réduit à demander aux Polonais de les exterminer.
Les Turcs, tout puissants qu’ils étaient, avaient fini par apprécier les qualités des Cosaques. Najim, chroniqueur turc du XVIIe siècle, écrivit : « On peut affirmer sans crainte d’être démenti qu’il est impossible de trouver sur cette terre des hommes plus audacieux qui se soucient aussi peu de la vie… et qui redoutent moins la mort. Des experts des affaires maritimes disent que… leur habileté et leur intrépidité dans des batailles navales en font des ennemis plus redoutables que n’importe qui ».
Les vertus militaires des Cosaques étaient aussi élevées sur terre que sur mer. Il le fallait. Les Tatars et les Turcs représentaient une menace constante même pour leurs plus gros établissements et, en 1643 encore, plusieurs villages de Cosaques du Don furent rasés par le feu, tandis que des centaines d’habitants étaient tués ou faits prisonniers. La surveillance ne pouvait pas se relâcher une minute. Des éclaireurs sortaient des postes de guet pour sonder la steppe, prêts à allumer des signaux à la moindre alerte et, s’ils apercevaient l’ennemi qui approchait, à rentrer au galop afin de se réfugier derrière les palissades et les fossés de leur village. Les femmes et les enfants étaient exercés à se joindre aux hommes pour participer à la défense de leurs foyers.
Un Cosaque était toujours prêt à l’action, et il ne sortait jamais sans ses armes. Dès qu’il savait marcher, on lui apprenait à se battre. Un garçonnet était instruit à pratiquer le galop, à faire franchir, à la nage, des rivières à son cheval, à chasser le gibier avec un arc et des flèches. Au XVIIIe siècle, un observateur des Cosaques du Yaïk notait que « depuis leur plus tendre enfance, ils étaient accoutumés à toutes sortes d’équipements difficiles, habitués au maniement des armes à feu, de la lance, et à tirer avec l’arc des hommes d’armes ». Les Cosaques étaient adroits au mousquet, au pistolet, au sabre, à la lance, à la pique et même dans l’emploi de l’artillerie. Comme ils préféraient l’attaque à la défensive, ils portaient rarement des cuirasses et, exercés à l’école de guerre tatare, ils étaient enclins à sortir pour écraser l’ennemi plutôt qu’à l’attendre chez eux pour le repousser. La surprise était l’élément fondamental de leur méthode. Pour surprendre, la mobilité représentait l’atout maître, et le cheval était sur terre leur moyen de mobilité par excellence.
Le serviteur convenait parfaitement à son maître. Pour des Occidentaux, le cheval non ferré de la steppe avait tout l’air d’un cheval sauvage, mais il était robuste et il pouvait partager la vie rude de son cavalier. Petit, léger, ardent, il était résistant, il avait un dos solide et il mangeait n’importe quoi. Il était capable de survivre à un hiver rigoureux sur la steppe sans abri, car il trouvait sa propre subsistance (pas grand-chose) sous la neige ; quand il le fallait cependant, il pouvait franchir sous son cavalier quatre-vingts kilomètres par jour pendant deux semaines successives. « Propre, excellent, endurant, rapide, jamais méchant, commode pour supporter de grandes épreuves », voilà comment le définit un voyageur de l’époque.
Les Cosaques étaient de splendides cavaliers ; audacieux, ils rivalisaient avec les Mongols dans l’amour de l’équitation. Seuls les Zaporogues passaient pour meilleurs fantassins que cavaliers, et ils étaient des marins incomparables. Leur activité se manifesta pourtant aussi bien sur terre que sur mer, car ils maintenaient une pression constante sur les Tatars de Crimée, et ils exécutaient souvent des expéditions en Moldavie et sur les territoires polonais.
Les Cosaques mirent au point des formations et des tactiques spéciales, conformes aux conditions dans lesquelles ils devaient se battre. Ils partaient en campagne en une colonne que flanquaient leurs chariots de bagages et leur artillerie qui avançaient en une ligne parallèle ; cette formation était conçue pour procurer une rapide protection d’ensemble sur la steppe dégagée contre l’attaque subite d’une force tatare plus importante. Lorsqu’ils se heurtaient à l’ennemi, les deux files opéraient leur jonction en tête pour former une pointe, pendant qu’à l’arrière les chariots se déployaient et constituaient la base d’un triangle. Les Cosaques se dépêchaient alors d’enchaîner les chariots les uns aux autres ; s’ils en avaient le temps, ils les retournaient et les enfonçaient dans le sol. En quelques minutes, ils improvisaient un système de défense sans la moindre fissure sur toute la ligne ; ils l’appelaient le tabor ; ce système était plus facile à constituer qu’une défense en carré ou en cercle ; semblable par sa conception au corral de chariots du Far West, il avait pour but de faire face à des situations analogues, car les cavaliers tatars pratiquaient à peu près la même tactique que les Indiens de l’Amérique du Nord : sans trop s’approcher de l’obstacle, ils décrivaient de grands cercles tout autour en l’arrosant de flèches dans l’espoir d’user les Cosaques avant de lancer une charge finale dévastatrice. Les Cosaques, quant à eux, utilisaient leurs meilleurs tireurs pour abattre le plus de Tatars possible, les moins bons les approvisionnant sans défaillance en fusils à pierre chargés ; lorsque les Cosaques estimaient que l’ennemi commençait à perdre de son agressivité, ou s’ils se trouvaient à court de munitions, ils effectuaient une sortie en brandissant piques et sabres. Un millier de Zaporogues en formation de tabor pouvaient maintenir à distance 6.000 cavaliers tatars et constituer un obstacle formidable même pour des soldats instruits à l’école occidentale.
La formation habituelle de la cavalerie cosaque était la lava, c’est-à-dire une ligne incurvée à l’intérieur et, de préférence, assez longue pour s’étendre au-delà des flancs de l’ennemi. Trois lignes chargeaient successivement ; les cavaliers se détournaient vite des points forts du front ennemi pour s’infiltrer par les points faibles comme de l’eau s’écoulant d’une citerne percée. Les Cosaques se rendirent célèbres pour leurs embuscades, pour l’impétuosité bruyante de leurs assauts sur les flancs ou l’arrière de l’adversaire, pour leur maîtrise dans les pratiques les plus perfides de l’art de la ouerre. Si, dans l’ensemble, ils préféraient l’attaque fougueuse à une défense passive, ils étaient néanmoins capables le cas échéant de faire montre d’une patience suffisante pour soutenir un siège prolongé.
Les talents guerriers des Cosaques, sur l’eau comme sur la terre ferme, étaient si reconnus qu’on les recherchait beaucoup pour en faire des soldats payés. Leur habileté à se retrancher et à organiser une défense mobile, leur courage, leur esprit jamais à court de ressources, leur aptitude à supporter des privations sans se plaindre devinrent proverbiaux et, dès qu’ils se furent établis, ils reçurent de multiples invitations à combattre pour d’autres peuples ; les magnats, les barons des marches, des princes et des rois les employèrent en qualité de mercenaires.
Les Polonais les engagèrent toujours individuellement, car ils ne reconnurent jamais une communauté cosaque comme un ensemble, et ils les enrôlaient pour un service permanent, ce qui était un moyen de les intégrer dans la texture générale de l’État. Une loi de recrutement des Cosaques ukrainiens pour l’armée polonaise fut promulguée dès 1524 et, en 1572, le roi Étienne Bathory leva tout un régiment en remettant à chaque Cosaque un coupon d’étoffe et 14 zlotys par an. De temps à autre, lorsque les événements laissaient prévoir d’importantes opérations militaires, les Polonais enrôlaient aussi des Cosaques à titre temporaire. C’est ainsi qu’en 1574 ils en engagèrent un certain nombre pour une campagne en Moldavie et qu’en 1578-1579 ils en recrutèrent davantage encore pour la guerre contre la Russie ; chaque Cosaque reçut 15 florins et du tissu pour deux uniformes. Lorsque la trésorerie de la Couronne le permit, les rois de Pologne immatriculèrent beaucoup plus de Cosaques pour du service permanent, et ils les organisèrent en s’inspirant des méthodes des nouvelles armées de l’Europe occidentale. En 1625, il y avait 6.000 « Polonais » inscrits comme Cosaques, organisés en 6 régiments de 1.000 hommes ; chaque régiment était commandé par un colonel et subdivisé en centuries sous les ordres d’un centurion.
L’immatriculation (ou l’enregistrement) n’était pas seulement un moyen de lever des soldats ; en nommant les officiers et en offrant aux plus courageux des récompenses sous forme de terres, de titres et de privilèges spéciaux, les rois de Pologne pouvaient apprivoiser la masse indisciplinée de la communauté cosaque de l’Ukraine. Les 6.000 Cosaques inscrits sur les registres de l’armée ne représentaient que le dixième de tous les Cosaques aptes à servir, et l’érosion progressive des libertés des neuf autres dixièmes — ou de ceux qui ne fuirent pas pour rejoindre leurs camarades de la Sitch zaporogue — n’allait pas tarder à créer un foyer de révolte en Ukraine.
La Moscovie elle aussi employa des Cosaques « de ville » à titre individuel, mais elle recruta également des soldats parmi les Cosaques libres. En 1552, un certain nombre de ces derniers — sans doute les mêmes « brigands » qui avaient causé tant d’embarras à la Moscovie dans ses relations pacifiques avec les Tatars — avaient aidé Ivan le Terrible à s’emparer de Kazan. Ils servirent le Tsar à Astrakhan et pendant la campagne livonienne de 1579. La Moscovie recruta aussi des Cosaques ukrainiens, dont 500 d’entre eux combattirent pour elle contre le roi de Pologne à Pskov en 1581.
Le gouvernement moscovite négociait les conditions de service par l’intermédiaire des atamans cosaques; il traitait avec eux tout à fait comme un industriel traite avec des délégués syndicaux. En échange de ces services, les communautés cosaques recevaient du salpêtre et du plomb, de l’argent, du grain, de la vodka et d’autres approvisionnements. Plusieurs accords de ce genre furent conclus avec les Cosaques du Don ou du Yaïk entre 1571 et 1600, et l’engagement de Cosaques par les Tsars pour des campagnes particulières devint bientôt une pratique courante qui procurait à diverses communautés libres une source régulière de revenus. Mais il n’y eut pas d’immatriculation comme celle que les Polonais avaient instaurée auprès de leurs Cosaques en Ukraine. L’ambassadeur de Moscovie en Turquie qui alla voir les Cosaques du Don en se rendant à Constantinople en 1592 leur demanda, plus qu’il leur commanda, de vivre en paix avec la garnison turque d’Azov  ; lorsque le Tsar essaya de mettre à la tête de leur contingent militaire un homme à lui, Pierre Khrouchtchev, les Cosaques répliquèrent : « Nous avons déjà servi le Tsar, mais jamais sous un autre chef que l’un des nôtres. Nous serons heureux de servir sous les ordres de nos propres chefs, mais pas sous les ordres de Khrouchtchev ».
Philip LONGWORTH