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mercredi 24 avril 2024

Traité de Versailles – Procès de Nuremberg

 

par Francis Goumain

Le traité de Versailles et les procès de Nuremberg ont un point commun, le révisionnisme. Mais tandis qu’il est recommandé aux bacheliers d’éreinter le traité à tout-va, il est absolument interdit de toucher un cheveu des procès.

Voici par exemple une référence très précise donnée par Ingrid Weckert dans son livre « Feuerzeichen », elle cite un extrait de l’édition du 23 mars 1933 du Berliner Tageblatt :

« … En second lieu, comme nous l’avons déjà fait remarquer, la propagande d’atrocités est le dernier espoir des antirévisionnistes en Europe. Il y a chez certains une volonté constante d’étouffer dans l’œuf tout retour à la prospérité en Europe, et ce sont précisément ces ennemis jurés d’une juste intégration de l’Allemagne dans l’Europe de l’après-guerre qui, pour des motifs qui n’ont rien à voir avec ses buts affichés, font le plus usage de cette propagande de haine dirigée contre l’Allemagne elle-même. » 

Un révisionniste, dans l’entre-deux-guerres, était un partisan de l’abrogation de tout ou partie du traité de Versailles, en particulier de son article 231 plus connu sous le nom de clause de culpabilité de la guerre. Culpabilité, tout est là, il s’agissait déjà à l’époque d’infliger une condamnation morale à l’Allemagne.

Pour donner une idée de l’esprit dans lequel cet article a été rédigé, voici un extrait du discours de Raymond Poincaré, Président de la République, le 4 août 1914 au moment où la guerre éclate, discours dit de l’Union sacrée :

« Dans la guerre qui s’engage, la France aura pour elle le droit, dont les peuples, non plus que les individus, ne sauraient impunément méconnaître l’éternelle puissance morale. (Vifs applaudissements unanimes)

Et déjà de tous les points du monde civilisé viennent à elle les sympathies et les vœux. Car elle représente aujourd’hui, une fois de plus, devant l’univers, la liberté, la justice et la raison(Vifs applaudissements répétés) ». 

Argumentation qui aurait pu être reprise verbatim par les procureurs et les juges de Nuremberg.

Mais comment croire que les mêmes Alliés condamnant la même Allemagne à l’issue d’une conflagration mondiale d’ampleur similaire soient, dans le premier cas, des revanchards étriqués à l’esprit partisan, égoïste et bassement intéressé, dans l’autre les représentants irréprochables de la justice universelle ?

source:https://jeune-nation.com/culture/traite-de-versailles-proces-de-nuremberg.html

https://reseauinternational.net/traite-de-versailles-proces-de-nuremberg/

dimanche 21 mai 2023

Il y a cent ans, le 28 juin 1914 : l’attentat de Sarajevo

 

sarajevo_attentat

Le 28 juin 1914, à Sarajevo, Gavrilo Princip, un membre du groupe nationaliste Jeune Bosnie (ou Mlada Bosna), tue l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois, et sa femme la comtesse Sophie Chotek, au moment où leur accession au trône semblait imminente. Cet attentat de Sarajevo fut l’événement déclencheur de la Première Guerre mondiale.

Contexte historique et géopolitique

Le Pont Latin (qui fut plus tard renommé provisoirement en Pont Princip), devant lequel a eu lieu l’assassinat.

Depuis 1878, la Bosnie-Herzégovine était occupée par l’empire d’Autriche-Hongrie, qui l’annexa en 1908. De nombreux habitants, en particulier des Serbes, refusaient cette occupation et souhaitaient la réunification avec la Serbie ou d’autres pays slaves. Ce ressentiment finit par mener à cet attentat.

Les autorités autrichiennes choisirent le 28 juin 1914, jour de Vidovan (une fête religieuse importante chez les Serbes orthodoxes, qui célèbre la Saint-Guy), comme date de la visite de l’archiduc. Cette date correspondait également au quatorzième anniversaire de mariage du couple royal. Les Habsbourg considérant Sophie Chotek, suivant le Statut de la Maison de Habsbourg, bien que de haute et ancienne noblesse tchèque, comme de naissance insuffisante pour épouser l’héritier du trône impérial, ceux-ci avaient été contraints à un mariage morganatique, et Sophie menait depuis une vie retirée dans la ville de Vienne. Le 28 juin, François-Ferdinand profita donc de cette visite pour apparaître publiquement avec son épouse, ce qui eut des conséquences dramatiques.

Les circonstances du voyage d’inspection de François-Ferdinand à la suite des grandes manœuvres organisées en Bosnie-Herzégovine semblent avoir favorisé les assassins. Le jour choisi, 28 juin, était l’anniversaire de la défaite des Serbes à la bataille de Kosovo Polje en 1389 face aux Ottomans. Le voyage de l’Archiduc Héritier, Inspecteur Général des Armées, était considéré par la minorité serbe comme une provocation. Bilinski, ministre des finances de la Monarchie, en charge de l’administration de la Bosnie-Herzégovine, à Vienne, refusa également de tenir compte de l’avertissement de l’ambassadeur de Serbie à Vienne, Jovan Jovanovic, qu’un attentat était en préparation.

L’ordre du prince Montenuovo de ne pas rendre les honneurs militaires et donc de retirer la troupe ( 40 000 hommes) de Sarajevo, au motif que la duchesse de Hohenberg n’étant pas membre de la Famille Impériale ne pouvait pas les recevoir, priva le couple de la protection militaire. Enfin, l’erreur d’itinéraire, après le premier attentat deux heures plus tôt, obligeant la voiture à s’arrêter au milieu de la foule, a mis le couple sous le tir de Princip.

Tout ceci a laissé supposer que l’assassinat de François-Ferdinand arrangeait beaucoup de monde. Le comte Tisza, Premier ministre de Hongrie, fut même soupçonné d’y avoir participé car à l’annonce de la mort de François-Ferdinand, qui lui était franchement hostile, il s’exclama en plein Parlement à Budapest : ” La volonté de Dieu s’est accomplie !”. Ce soupçon semble toutefois infondé. Il donne cependant une idée de l’atmosphère de l’époque.

Le complot

Jeune Bosnie, un groupe de jeunes anarchistes de nationalités diverses [réf. nécessaire], était équipé de modèles de pistolets de 1910, issus de la FN Herstal, et de bombes fournies par la Main Noire, une société secrète liée au gouvernement serbe.

Le degré d’implication de la Main Noire est contesté. Certains estiment que c’est cette organisation qui fut responsable de l’attaque, et que les membres de Jeune Bosnie n’étaient que les exécutants. D’autres considèrent que Jeune Bosnie était idéologiquement très éloignée de la Main Noire, et était si peu expérimentée, que la Main Noire était persuadée que le complot n’aurait jamais réussi. Cependant, la plupart sont d’accord pour dire que la Main Noire a fourni les armes et le cyanure aux assassins.

Des liens directs entre le gouvernement serbe et l’action des terroristes n’ont jamais été prouvés. Il existe en fait des indices qui laissent penser que le gouvernement serbe a tenté, de bonne foi, d’étouffer les menaces terroristes en Serbie, puisqu’il évitait de susciter la colère du gouvernement austro-hongrois, après le contrecoup des guerres balkaniques. Selon une autre théorie, l’Okhrana aurait participé dans l’attentat avec la Main Noire.

Les relations entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie en 1914 étaient bonnes, le Premier Ministre serbe, Nicolas Pasic tenant particulièrement à ce bon voisinage, ce qui lui était reproché par les partisans d’une ligne plus dure panslave hostile à la présence autrichienne dans les Balkans.

L’assassinat

Ici encore, aucune source ne permet de déterminer avec certitude ce qu’il s’est réellement passé. Les minutes du procès permettent toutefois de savoir comment le complot a été organisé et mis à exécution. Partis de Belgrade, où ils s’exerçaient, les conspirateurs purent traverser la frontière sans encombre avec la complicité certaine d’agents au service de la Serbie et séjourner à Sarajevo quelques jours avant l’arrivée du couple princier.

Les sept conspirateurs n’avaient aucune expérience dans le maniement des armes, et ce n’est que par une extraordinaire succession de coïncidences qu’ils parvinrent à leur fin. À 10 heures 15, la parade de six voitures passa le premier membre du groupe, Mehmedbašić, qui tenta de viser depuis la fenêtre d’un étage supérieur, mais il ne parvint pas à obtenir un bon angle de tir, et décida de ne pas tirer pour ne pas compromettre la mission. Le second membre, Nedeljko Čabrinović, lança une bombe (ou un bâton de dynamite, d’après certains rapports) sur la voiture de François-Ferdinand, mais la rata : le prince avait prit la bombe dans sa main l’avait jetée par terre ; l’explosion détruisit la voiture suivante, blessant gravement ses passagers, ainsi qu’un policier et plusieurs personnes dans la foule. Čabrinović avala sa pilule de cyanure et sauta dans la rivière Miljacka. La procession se hâta alors en direction de l’Hôtel de ville, et la foule paniqua. La police sortit Čabrinović de la rivière, et celui-ci fut violemment frappé par la foule avant d’être placé en garde à vue. La pilule de cyanure qu’il avait prise était vieille ou de trop faible dosage, de sorte qu’elle n’avait pas eu l’effet escompté. De plus, la rivière ne dépassait pas 10cm de profondeur, et il ne put s’y noyer. Parmi les autres auteurs du complot, certains s’enfuirent en entendant l’explosion, présumant que l’archiduc avait été tué.

Les conspirateurs restants n’eurent pas l’occasion d’attaquer à cause des mouvements de foule, et l’assassinat était sur le point de devenir un échec. Cependant, l’archiduc décida d’aller à l’hôpital rendre visite aux victimes de la bombe de Čabrinović. Pendant ce temps, Gavrilo Princip pour qui le principal mobile de l’attentat était “La vengeance pour toutes les souffrances que l’Autriche fait endurer au peuple” s’était rendu dans une boutique environnante pour s’acheter un sandwich (parce qu’il s’était résigné, ou alors parce qu’il avait cru à tort que l’archiduc était mort dans l’explosion), et il aperçut la voiture de François-Ferdinand qui passait près du Pont Latin, le prince voulant obtenir lui-même des nouvelles de l’officier blessé. Princip rattrapa la voiture, puis tira deux fois : la première balle traversa le bord de la voiture et frappa Sophie dans l’abdomen ; la seconde balle atteint François-Ferdinand dans le cou. Tous deux furent conduits à la résidence du gouverneur où ils moururent de leurs blessures quinze minutes plus tard.

Princip tenta de se suicider, d’abord en ingérant le cyanure, puis avec son pistolet, mais il vomit le poison (ce qui était également arrivé à Nedeljko Čabrinović, ce qui laissa penser à la police que le groupe s’était fait vendre un poison beaucoup trop faible), et le pistolet fut arraché de ses mains par un groupe de badauds avant qu’il ait eu le temps de s’en servir.

Conséquences

Pendant leur interrogatoire, Princip, Čabrinović, et les autres ne dévoilèrent rien de la conspiration. Les autorités estimèrent que l’emprisonnement était arbitraire, jusqu’à ce qu’un des membres, Danilo Ilic, au cours d’un banal contrôle de papiers, prenne peur, perde son contrôle, et dévoile tout aux deux agents qui l’avaient interpelé, dont le fait que les armes étaient fournies par le gouvernement serbe.

L’Autriche-Hongrie accusa la Serbie de l’assassinat et, au cours du Conseil de la Couronne du 7 juillet 1914, posa un ultimatum. L’un des points de cet ultimatum était particulièrement irréalisable, si bien que la Serbie ne put accepter l’ensemble des conditions. Seul, le comte Tisza s’y opposa. Le lendemain, 8 juillet 1914, il rédigea une lettre qui prévenait ainsi Franz-Josef : “Une attaque contre la Serbie amènerait très vraisemblablement l’intervention de la Russie et une guerre mondiale s’en suivrait.” Le 25 juillet 1914, soutenu par la Russie, le gouvernement serbe refuse la participation de policiers autrichiens à l’enquête sur le territoire serbe. Les relations diplomatiques entre les deux États sont rompues. Le 28 juillet 1914, l’Autriche-Hongrie déclara la guerre à la Serbie, ce qui, par le jeu des alliances, amena la Première Guerre mondiale. Pendant la guerre, la Révolution russe éclate, puis la défaite allemande et le Traité de Versailles (1919), l’arrivée au pouvoir des nazis, la Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide, un cycle qui ne prit fin qu’en 1991 avec la disparition de l’URSS. Toute l’histoire du siècle changée par 2 coups de feu.

Pourtant dans le Wiener Zeitung du 29 juillet 1914, Franz-Josef déclare à ses sujets : “J’ai tout examiné et tout pesé ; c’est la conscience tranquille que je m’engage sur le chemin que m’indique mon devoir.”

Jean Des Cars (La Nouvelle Revue d’Histoire N°15)

https://www.breizh-info.com/2014/06/28/13902/il-y-cent-ans-21-juin-1915-lattentat-sarajevo/

mardi 7 septembre 2021

L'arrière-plan du “national-bolchevisme” : Versailles et l'occupation de la Ruhr

  

[Ci-contre : Dame Europe à l’instar de Diogène cherche avec sa lanterne la Paix. Dessin paru dans le journal satirique berlinois Kladderadatsch, 1923]

• Recension : Klaus Schwabe (Hrsg), Die Ruhrkrise 1923, Wendepunkt der Internationalen Beziehungen nach dem Ersten Weltkrieg, Ferdinand Schöningh, Paderborn, 1985, 111 p.

Le contexte du national-bolchevisme a essentiellement été celui de l’occupation de la Ruhr par les troupes franco-belges. Cette occupation constitue indubitablement le point culminant des tensions qui secouèrent l’Europe occidentale après Versailles et se situe aussi dans le contexte des réparations que ce Traité exigeait de l’Allemagne vaincue. L’Allemagne tentera de répondre à l’occupation militaire par la résistance passive. La France maintiendra son occupation et cherchera même à détacher la rive gauche du Rhin de l’ensemble du Reich. La République de Weimar plonge alors dans l’hyper-inflation de 1923, ponctuée, en novembre, par le putsch avorté d’Hitler et Ludendorff.

La crise ne déclenchera pas une nouvelle guerre européenne mais marquera un tournant important dans les relations internationales. La crise rhénane provoque une véritable redistribution des cartes. Expliquer les tenants et aboutissants de cette redistribution des cartes : tel est l’objectif que s’est assigné un groupe d’historiens réunis autour de Klaus Schwabe. Le Français Jacques Bariety analyse la politique française à l’égard de la Rhénanie et sa volonté de prendre le contrôle des industries de la Ruhr. Werner Link esquisse les grandes lignes de la politique américaine d’alors et Schwabe celles de la politique britannique. Karl Dietrich Erdmann énumère les alternatives proposées par les différentes formations politiques allemandes de l’époque.

La politique américaine a consisté essentiellement à arbitrer les conflits entre Européens. La politique britannique visait à juguler l’expansion de la France en Europe, en jouant l’apaisement à l’égard de l’Allemagne. Jacques Bariety nous révèle le nœud du problème franco-allemand entre 1914 et 1925 (Locarno). Avant la Grande Guerre, Français et Britanniques s’inquiètent des progrès considérables de l’industrie métallurgique allemande. En effet, le Reich avait pris la deuxième place dans le monde en ce domaine, immédiatement derrière les États-Unis. La place de l’Allemagne est due, entre autres, à une judicieuse combinaison des bassins de la Ruhr et de la Lorraine (Luxembourg compris, pays faisant alors partie de la Zollunion). La solidité de cette structure industrielle allemande a permis au Reich de tenir le coup pendant quatre ans face à toutes les puissances liguées contre lui. La destruction de ce potentiel devenait ipso facto un objectif militaire. C’est cet objectif que cherchera à asseoir le Traité de Versailles, du moins dans l’optique française.

Le plan Foch


[ci-contre : dessin de Werner Sahmann, paru dans le journal satirique berlinois Kladderadatsch, 1920 et intitulé “le Samson germanique”. Samson, représentant ici le Reich, va se redresser et renverser les piliers qui soutiennent l’édifice construit lors de la "paix ignominieuse" (Schmachfrieden) de Versailles. Le monde en fête de l’Occident va alors s’effondrer et mériter ce sort]

Bariety nous signale en outre que, pendant la durée des hostilités, aucun plan précis n’existait en France, prévoyant l’autonomisation de la Rhénanie ou son annexion déguisée. Foch sera le premier à suggérer cette politique, en constatant que la Rhénanie constituait une “place d’armes” des puissances centre-européennes, où se sont toujours rassemblées les armées prêtes à envahir la France. Le groupe réuni autour de Foch exercera une pression constante sur les gouvernements français et alliés pour influencer dans ce sens la rédaction définitive du Traité de Versailles. Cette stratégie se heurtera à un refus de la part de Wilson, président des États-Unis, et de Lloyd George, Premier ministre britannique. Clemenceau fera machine arrière de crainte de perdre l’appui de ses alliés anglo-saxons.

En 1923, quand Poincaré décide d’occuper la Ruhr, cherche-t-il à faire respecter les clauses du Traité de Versailles qui visent expressément l’affaiblissement de l’industrie allemande ou poursuit-il un projet plus vaste, la satellisation de la rive gauche du Rhin ? La question reste ouverte. Pour Bariety, il faut savoir que la France demeure seule à vouloir faire respecter les clauses les plus dures de Versailles, que les États-Unis se désintéressent de la question et que les Britanniques craignent que ne se constitue une hégémonie continentale en Europe sous l’égide de la France. De 1919 à janvier 1923, la diplomatie française hésitera entre les sanctions et les compromis (comme entre Rathenau et Loucheur en 1921). Fin 1922, la France doit admettre l’échec de sa tentative d’annihiler le potentiel industriel rhénan. Les firmes de la Ruhr, qui avalent reçu des dédommagements pour la confiscation de leurs avoirs en Lorraine et au Luxembourg, investissent ces fonds dans de nouvelles industries sises généralement en Westphalie et en Allemagne du Nord. Dès 1922, le Reich devenu républicain produit la même quantité d’acier, sur le sol allemand, qu’en 1913, où il possédait encore la Haute-Silésie et la Lorraine et où le Luxembourg appartenait à la Zollverein [Union douanière de 1834 à 1919]. La tactique suivie par les industriels allemands a été simple : ils sont allés se fournir en minerais en Suède et en Espagne. Conclusion : l’industrie allemande a pu conserver intacte son autonomie par rapport à la France et à la Belgique. La France traverse de ce fait une crise économique grave, pour avoir trop parié sur les réparations. Les mines lorraines ne travaillent plus qu’entre 50 et 30% de leurs capacités réelles. Si l’Allemagne conserve son niveau de production d’acier, la France, malgré le retour des bassins lorrains, tombe à 48% de sa production de 1913.

Le spectre de Rapallo


[Ci-contre les 8 territoires perdus par l'Allemagne : le Nord-Schleswig par le Danemark, l’ouest de la Haute-Silésie et la province de Posnanie par la Pologne, le Hultschin par la Tchécoslovaquie,  le Territoire de Memel par la Lituanie, l’Alsace-Lorraine par la France, les villes d’Eupen et de Malmedy à la Belgique. La ville de Dantzig, enclavée en Pologne, est mise sous protection de la SDN]

C’est ce désastre économique qui a conduit la France dans l’aventure de la Ruhr. Mais il y avait, selon Bariety, une autre raison, moins avouée : la terreur qu’inspirait à la France la conclusion des Accords germano-soviétiques de Rapallo (avril 1922). Le Reich faisait implicitement savoir qu’il n’était plus seul et que les Alliés occidentaux avaient intérêt à réviser Versailles ou, du moins, à l’édulcorer. Londres interprète Rapallo dans le même sens et les partisans britanniques de l’apaisement estiment qu’il faut procéder à une révision de façon à ancrer l’Allemagne dans l’Occident. Paris réagira plus passionnément : on y imagine l’alliance du potentiel industriel et technologique allemand avec la puissance révolutionnaire que déploie la nouvelle Russie et avec sa démographie galopante… La structure globale des relations internationales, favorable à la France, s’effondrerait si un axe Berlin/Moscou voyait le jour. L’État-major français et le ministre de la Défense, Maginot, font aussitôt pression sur Poincaré pour qu’il réagisse face à ce danger.

Pour Bariety, comme pour les communistes et les nationaux-bolchévistes allemands de l’époque, c’est davantage la perspective d’une alliance germano-russe qui a amené Poincaré à occuper la Ruhr que la volonté de faire respecter certaines clauses de Versailles.

Six plans allemands


[Ci-contre : caricature, légendée  “la vengeance d’une femme”, dénonçant le désarmement de l’armée allemande face à Marianne qui la nargue, parue dans Kladderadatsch, 1920]

Face à cette stratégie adoptée par la France, comment vont réagir les mondes politiques allemands ? La réponse nous est apportée, avec une remarquable concision, par Karl Dietrich Erdmann (Université de Kiel). Pour Erdmann, les réactions à l’occupation de la Ruhr sont au nombre de six :

  • 1) Celle des communistes de Karl Radek qui adoptent la “stratégie Schlageter” (Schlageter-Kurs).
  • 2) Celle de Hitler qui rêve d’une “Ruhr en flammes”.
  • 3) La Realpolitik nationale de Gustav Stresemann.
  • 4) La proposition de “modus vivendi” de Hans Luther.
  • 5) La solution préconisée par Karl Jarres.
  • 6) La position d’Adenauer.

De ces six positions, les plus antinomiques sont celles de Radek et d’Adenauer. Radek a appelé les nationalistes völkisch à se joindre au combat des communistes pour barrer la route à l’impérialisme français et pour briser le pouvoir du capitalisme allemand, jugé trop lâche pour s’opposer avec l’énergie voulue à l’occupation de la Ruhr. Géopolitiquement, cet appel s’inscrit dans la logique de Rapallo, celle qui effrayait le Quai d’Orsay. Comme les “conservateurs” Moeller van den Bruck ou Hielscher, Radek faisait miroiter une grande coalition des peuples de “l’Est”, sous la double houlette des Allemands et des Russes. Les flux d’échanges économiques se feraient désormais en autarcie du Rhin au Pacifique.

La stratégie préconisée par Radek échouera car elle fera appel simultanément à deux “mondes” politiques profondément différents, hostiles l’un à l’autre, inaptes à dialoguer. La diète “anti-fasciste” du 29 juillet 1923, à laquelle participa la KPD malgré l’appel de Radek, prouvera l’impossibilité du dialogue entre Völkische et communistes. Par ailleurs, considérablement affaiblie par sa guerre civile et par la guerre de 1920 contre la Pologne appuyée par la France, l’URSS [État fédéral institué fin 1922] avait signifié aux autorités allemandes qu’il lui était impossible de porter secours au Reich en cas d’invasion française et de guerre ouverte.

La position d’Adenauer

Adenauer, pour sa part, militait pour la constitution d’une république rhénane non entièrement détachée du Reich. Cette république, devant s’étendre du Palatinat à la Ruhr, garderait un droit de représentation à Berlin mais veillerait à combiner son réseau industriel avec ceux de la Belgique et de la France. Cette position “entre deux chaises” de la nouvelle république aurait, selon Adenauer, une fonction d’apaisement, ancrerait le Reich à l’Ouest et le détacherait de l’Est soviétisé. Adenauer ne pourra concrétiser son rêve qu’après 1945. L’opposition entre l’option Radek (ou Niekisch) et l’option Adenauer demeure d’actualité pour l’Allemagne et également pour la Belgique. L’avenir réside dans une reprise des échanges avec les industries d’Ukraine, de l’Oural, de l’Asie Centrale et non dans l’ancrage à l’Ouest atlantique, dans cet Occident qui patauge dans ses crises car les contradictions entre ses différents pôles sont trop fortes.

Et la Belgique ?

Les six contributions de l’ouvrage ne mentionnent pas les positions prises en Belgique, allant de l’hostilité résolue à l’aventure militaire (le Mouvement Flamand et les Socialistes de gauche, De Man compris) à l’enthousiasme d’une poignée de francophiles isolés. Le roi Albert Ier était franchement hostile à l’occupation, signale le professeur Willequet dans la biographie qu’il a consacré au souverain [Albert Ier, roi des Belges : un portrait politique et humain, ‎Belgique Loisirs, 1979]. Bariety signale simplement la péripétie du “putsch d’Aix-la-Chapelle”, où quelques Allemands cherchent à proclamer une “république nord-rhénane”, très liée à la Belgique et peu liée à la France. Ce putsch, entrepris à l’instigation de quelques militaires comploteurs et des milieux de l’industrie métallurgique belge, visait à éviter l’encerclement de la Belgique par la France, via une république rhénane orientée exclusivement vers Paris. Bruxelles et le Quai d’Orsay s’affrontaient secrètement, sans que l’opinion publique ne soit au courant, pour la satellisation du Luxembourg. Au Grand-Duché, en effet, des agitateurs de diverses obédiences militaient pour l’annexion à la France ou pour une union dynastique avec la Couronne belge, impliquant une subordination des Grands-Ducs (ou Grandes-Duchesses) au Roi des Belges. Le roi Albert ne voudra rien entendre de pareilles élucubrations et proclamera qu’il veillera toujours à respecter la pleine souveraineté du peuple luxembourgeois. Le cauchemar qui hantait les milieux politiques belges, c’était de voir se constituer un Luxembourg et une Rhénanie entièrement sous contrôle français. D’autant plus qu’une large part de l’opinion publique critiquait avec véhémence les accords secrets pris entre les États-majors français et belge.

► Luc Nannens (pseud. RS), Orientations n°7, 1986.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/29

samedi 30 janvier 2021

L'arrière-plan du “national-bolchevisme” : Versailles et l'occupation de la Ruhr 2/2

  


Le spectre de Rapallo

C’est ce désastre économique qui a conduit la France dans l’aventure de la Ruhr. Mais il y avait, selon Bariety, une autre raison, moins avouée : la terreur qu’inspirait à la France la conclusion des Accords germano-soviétiques de Rapallo (avril 1922). Le Reich faisait implicitement savoir qu’il n’était plus seul et que les Alliés occidentaux avaient intérêt à réviser Versailles ou, du moins, à l’édulcorer. Londres interprète Rapallo dans le même sens et les partisans britanniques de l’apaisement estiment qu’il faut procéder à une révision de façon à ancrer l’Allemagne dans l’Occident. Paris réagira plus passionnément : on y imagine l’alliance du potentiel industriel et technologique allemand avec la puissance révolutionnaire que déploie la nouvelle Russie et avec sa démographie galopante… La structure globale des relations internationales, favorable à la France, s’effondrerait si un axe Berlin/Moscou voyait le jour. L’État-major français et le ministre de la Défense, Maginot, font aussitôt pression sur Poincaré pour qu’il réagisse face à ce danger.

Pour Bariety, comme pour les communistes et les nationaux-bolchévistes allemands de l’époque, c’est davantage la perspective d’une alliance germano-russe qui a amené Poincaré à occuper la Ruhr que la volonté de faire respecter certaines clauses de Versailles.

Six plans allemands

Face à cette stratégie adoptée par la France, comment vont réagir les mondes politiques allemands ? La réponse nous est apportée, avec une remarquable concision, par Karl Dietrich Erdmann (Université de Kiel). Pour Erdmann, les réactions à l’occupation de la Ruhr sont au nombre de six :

  • 1) Celle des communistes de Karl Radek qui adoptent la “stratégie Schlageter” (Schlageter-Kurs).
  • 2) Celle de Hitler qui rêve d’une “Ruhr en flammes”.
  • 3) La Realpolitik nationale de Gustav Stresemann.
  • 4) La proposition de “modus vivendi” de Hans Luther.
  • 5) La solution préconisée par Karl Jarres.
  • 6) La position d’Adenauer.

De ces six positions, les plus antinomiques sont celles de Radek et d’Adenauer. Radek a appelé les nationalistes völkisch à se joindre au combat des communistes pour barrer la route à l’impérialisme français et pour briser le pouvoir du capitalisme allemand, jugé trop lâche pour s’opposer avec l’énergie voulue à l’occupation de la Ruhr. Géopolitiquement, cet appel s’inscrit dans la logique de Rapallo, celle qui effrayait le Quai d’Orsay. Comme les “conservateurs” Moeller van den Bruck ou Hielscher, Radek faisait miroiter une grande coalition des peuples de “l’Est”, sous la double houlette des Allemands et des Russes. Les flux d’échanges économiques se feraient désormais en autarcie du Rhin au Pacifique.

La stratégie préconisée par Radek échouera car elle fera appel simultanément à deux “mondes” politiques profondément différents, hostiles l’un à l’autre, inaptes à dialoguer. La diète “anti-fasciste” du 29 juillet 1923, à laquelle participa la KPD malgré l’appel de Radek, prouvera l’impossibilité du dialogue entre Völkische et communistes. Par ailleurs, considérablement affaiblie par sa guerre civile et par la guerre de 1920 contre la Pologne appuyée par la France, l’URSS [État fédéral institué fin 1922] avait signifié aux autorités allemandes qu’il lui était impossible de porter secours au Reich en cas d’invasion française et de guerre ouverte.

La position d’Adenauer

Adenauer, pour sa part, militait pour la constitution d’une république rhénane non entièrement détachée du Reich. Cette république, devant s’étendre du Palatinat à la Ruhr, garderait un droit de représentation à Berlin mais veillerait à combiner son réseau industriel avec ceux de la Belgique et de la France. Cette position “entre deux chaises” de la nouvelle république aurait, selon Adenauer, une fonction d’apaisement, ancrerait le Reich à l’Ouest et le détacherait de l’Est soviétisé. Adenauer ne pourra concrétiser son rêve qu’après 1945. L’opposition entre l’option Radek (ou Niekisch) et l’option Adenauer demeure d’actualité pour l’Allemagne et également pour la Belgique. L’avenir réside dans une reprise des échanges avec les industries d’Ukraine, de l’Oural, de l’Asie Centrale et non dans l’ancrage à l’Ouest atlantique, dans cet Occident qui patauge dans ses crises car les contradictions entre ses différents pôles sont trop fortes.

Et la Belgique ?

Les six contributions de l’ouvrage ne mentionnent pas les positions prises en Belgique, allant de l’hostilité résolue à l’aventure militaire (le Mouvement Flamand et les Socialistes de gauche, De Man compris) à l’enthousiasme d’une poignée de francophiles isolés. Le roi Albert Ier était franchement hostile à l’occupation, signale le professeur Willequet dans la biographie qu’il a consacré au souverain [Albert Ier, roi des Belges : un portrait politique et humain, Belgique Loisirs, 1979]. Bariety signale simplement la péripétie du “putsch d’Aix-la-Chapelle”, où quelques Allemands cherchent à proclamer une “république nord-rhénane”, très liée à la Belgique et peu liée à la France. Ce putsch, entrepris à l’instigation de quelques militaires comploteurs et des milieux de l’industrie métallurgique belge, visait à éviter l’encerclement de la Belgique par la France, via une république rhénane orientée exclusivement vers Paris. Bruxelles et le Quai d’Orsay s’affrontaient secrètement, sans que l’opinion publique ne soit au courant, pour la satellisation du Luxembourg. Au Grand-Duché, en effet, des agitateurs de diverses obédiences militaient pour l’annexion à la France ou pour une union dynastique avec la Couronne belge, impliquant une subordination des Grands-Ducs (ou Grandes-Duchesses) au Roi des Belges. Le roi Albert ne voudra rien entendre de pareilles élucubrations et proclamera qu’il veillera toujours à respecter la pleine souveraineté du peuple luxembourgeois. Le cauchemar qui hantait les milieux politiques belges, c’était de voir se constituer un Luxembourg et une Rhénanie entièrement sous contrôle français. D’autant plus qu’une large part de l’opinion publique critiquait avec véhémence les accords secrets pris entre les États-majors français et belge.

 Luc Nannens (pseud. RS), Orientations n°7, 1986.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/29

L'arrière-plan du “national-bolchevisme” : Versailles et l'occupation de la Ruhr 1/2

   

[Ci-contre : Dame Europe à l’instar de Diogène cherche avec sa lanterne la Paix. Dessin paru dans le journal satirique berlinois Kladderadatsch, 1923]

• Recension : Klaus Schwabe (Hrsg), Die Ruhrkrise 1923, Wendepunkt der Internationalen Beziehungen nach dem Ersten Weltkrieg, Ferdinand Schöningh, Paderborn, 1985, 111 p.

Le contexte du national-bolchevisme a essentiellement été celui de l’occupation de la Ruhr par les troupes franco-belges. Cette occupation constitue indubitablement le point culminant des tensions qui secouèrent l’Europe occidentale après Versailles et se situe aussi dans le contexte des réparations que ce Traité exigeait de l’Allemagne vaincue.

L’Allemagne tentera de répondre à l’occupation militaire par la résistance passive. La France maintiendra son occupation et cherchera même à détacher la rive gauche du Rhin de l’ensemble du Reich. La République de Weimar plonge alors dans l’hyper-inflation de 1923, ponctuée, en novembre, par le putsch avorté d’Hitler et Ludendorff.

La crise ne déclenchera pas une nouvelle guerre européenne mais marquera un tournant important dans les relations internationales. La crise rhénane provoque une véritable redistribution des cartes. Expliquer les tenants et aboutissants de cette redistribution des cartes : tel est l’objectif que s’est assigné un groupe d’historiens réunis autour de Klaus Schwabe. Le Français Jacques Bariety analyse la politique française à l’égard de la Rhénanie et sa volonté de prendre le contrôle des industries de la Ruhr. Werner Link esquisse les grandes lignes de la politique américaine d’alors et Schwabe celles de la politique britannique. Karl Dietrich Erdmann énumère les alternatives proposées par les différentes formations politiques allemandes de l’époque.

La politique américaine a consisté essentiellement à arbitrer les conflits entre Européens. La politique britannique visait à juguler l’expansion de la France en Europe, en jouant l’apaisement à l’égard de l’Allemagne. Jacques Bariety nous révèle le nœud du problème franco-allemand entre 1914 et 1925 (Locarno). Avant la Grande Guerre, Français et Britanniques s’inquiètent des progrès considérables de l’industrie métallurgique allemande. En effet, le Reich avait pris la deuxième place dans le monde en ce domaine, immédiatement derrière les États-Unis. La place de l’Allemagne est due, entre autres, à une judicieuse combinaison des bassins de la Ruhr et de la Lorraine (Luxembourg compris, pays faisant alors partie de la Zollunion). La solidité de cette structure industrielle allemande a permis au Reich de tenir le coup pendant quatre ans face à toutes les puissances liguées contre lui. La destruction de ce potentiel devenait ipso facto un objectif militaire. C’est cet objectif que cherchera à asseoir le Traité de Versailles, du moins dans l’optique française. 

Le plan Foch

Bariety nous signale en outre que, pendant la durée des hostilités, aucun plan précis n’existait en France, prévoyant l’autonomisation de la Rhénanie ou son annexion déguisée. Foch sera le premier à suggérer cette politique, en constatant que la Rhénanie constituait une “place d’armes” des puissances centre-européennes, où se sont toujours rassemblées les armées prêtes à envahir la France. Le groupe réuni autour de Foch exercera une pression constante sur les gouvernements français et alliés pour influencer dans ce sens la rédaction définitive du Traité de Versailles. Cette stratégie se heurtera à un refus de la part de Wilson, président des États-Unis, et de Lloyd George, Premier ministre britannique. Clemenceau fera machine arrière de crainte de perdre l’appui de ses alliés anglo-saxons.

En 1923, quand Poincaré décide d’occuper la Ruhr, cherche-t-il à faire respecter les clauses du Traité de Versailles qui visent expressément l’affaiblissement de l’industrie allemande ou poursuit-il un projet plus vaste, la satellisation de la rive gauche du Rhin ? La question reste ouverte. Pour Bariety, il faut savoir que la France demeure seule à vouloir faire respecter les clauses les plus dures de Versailles, que les États-Unis se désintéressent de la question et que les Britanniques craignent que ne se constitue une hégémonie continentale en Europe sous l’égide de la France. De 1919 à janvier 1923, la diplomatie française hésitera entre les sanctions et les compromis (comme entre Rathenau et Loucheur en 1921). Fin 1922, la France doit admettre l’échec de sa tentative d’annihiler le potentiel industriel rhénan. Les firmes de la Ruhr, qui avalent reçu des dédommagements pour la confiscation de leurs avoirs en Lorraine et au Luxembourg, investissent ces fonds dans de nouvelles industries sises généralement en Westphalie et en Allemagne du Nord. Dès 1922, le Reich devenu républicain produit la même quantité d’acier, sur le sol allemand, qu’en 1913, où il possédait encore la Haute-Silésie et la Lorraine et où le Luxembourg appartenait à la Zollverein [Union douanière de 1834 à 1919]. La tactique suivie par les industriels allemands a été simple : ils sont allés se fournir en minerais en Suède et en Espagne. Conclusion : l’industrie allemande a pu conserver intacte son autonomie par rapport à la France et à la Belgique. La France traverse de ce fait une crise économique grave, pour avoir trop parié sur les réparations. Les mines lorraines ne travaillent plus qu’entre 50 et 30% de leurs capacités réelles. Si l’Allemagne conserve son niveau de production d’acier, la France, malgré le retour des bassins lorrains, tombe à 48% de sa production de 1913.

À suivre

jeudi 3 septembre 2020

Rien n'est plus actuel que les traités de 1920

 

6a00d8341c715453ef0263e9615a87200b-320wiLes anniversaires pleuvent en cette année 2020 et on doit s'interroger : pourquoi telle date et pas telle autre ?

C'est ainsi, curieusement, le président français qui se rend à Beyrouth. Il enjoint aux Libanais d'abolir leur désastreux statut politico-confessionnel. Hélas, c'est bien notre  troisième république, pourtant furieusement laïciste chez elle, qui l'avait institué, il y a exactement 100 ans. Elle agissait au nom du mandat, reçu des traités de la première guerre mondiale. En 1943, le fondateur des quatrième et cinquième républiques décidait d'abandonner sans guère s'en préoccuper aussi bien le Liban que la Syrie, elle même déchirée par un découpage de même nature. C'est largement ce qui a produit dans le premier pays la guerre civile de 1973 et la paralysie institutionnelle qui aujourd'hui encore le rend tributaire de la pression du Hezbollah ; quant au pouvoir contesté depuis 2011 des alaouites à Damas, il a été engendré par l'éclatement si mal géré de ce mandat. Qu'on relise les Mémoires de Guerre de l'illustre général et la phrase fameuse où "vers l'Orient complique, il s'envolait avec des idées simples" pour comprendre combien cette inadvertance, et cette irresponsabilité de nos dirigeants a produit de conséquences.

Les traités de la première guerre mondiale furent tous désastreux. Le diktat de Versailles faisait office de clef de voûte du système.  Et la manière dont il a été débattu et ratifié au parlement français en 1919 indique assez combien le régime d'alors, guidé par Clemenceau, Klotz, Tardieu, ou Loucheur, se montrait incapable, en Europe et plus encore en Orient, de gérer sa victoire[1].

On se demande comment Marie Jégo et Allan Kaval ont osé publier, leur article pédant du 31 juillet dans Le Monde. A les en croire, on assisterait "cent ans après,[à]la revanche d’Erdogan sur le traité de Sèvres"car, expliquent-ils à leur lecteurs : "le dépeçage de l’Empire ottoman reste une humiliation pour la Turquie. Le président Erdogan, en déployant ses troupes en Syrie et en Libye, entend rétablir la puissance de son pays."[2]

Cette thèse doit être dénoncée comme totalement fausse et absurde, au regard de l'histoire : le traité de Sèvres n'a, non seulement jamais été appliqué ; mais, bien plus, un certain Mustafa Kemal l'a balayé. Et le cruel traité de Lausanne qu'il a su imposer en 1923, après sa propre victoire militaire de 1922, en a balayé certaines dispositions de justice et de bon sens, lesquelles attendent toujours, telle la création d'un État kurde.

A l'inverse, cette présentation de l'organe parisien Le Monde se révèle parfaitement conforme aux besoins de la propagande d'Erdogan. Le pouvoir islamo-nationaliste d'Ankara s'emploie en effet à liquider systématiquement l'héritage du kémalisme dans son pays.

Or, c'est centralement contre la paix de Versailles, et contre ce traité en particulier qu'avait été réuni du 1er au 8 septembre 1920, le Congrès de Bakou.

Et sans doute le centenaire de ce que le Komintern baptisait pompeusement Premier Congrès des peuples de l'Orient, – il n'y en eut pas de second – passera-t-il relativement inaperçu.

Je ne puis donc à cet égard que recommander le petit livre que j'ai consacré à ce sujet sous le titre "La Faucille et le Croissant".

Il est vrai que si un certain Erdogan agite désormais le souvenir du traité de Sèvres de 1920, instrument diplomatique qui n'a jamais été appliqué, si tous les utiles idiots, complices de l'islamisme, relayent sa propagande ou manifestent de la complaisance à l'égard de ses provocations, l'ignorance demeure sa meilleure alliée.

Pendant l'été 1920, en effet la révolution bolchévique a enregistré un échec international aux conséquences incalculables. Ce fut sa défaite devant Varsovie, appelée en Pologne le miracle de la Vistule du 15 août 1920. La dictature révolutionnaire moscovite mit un demi siècle à se relever et à se venger. Certes l'année suivante, elle parvint à liquider l'insurrection des armées blanches, abandonnées de l'occident, vaincues en 1921. Mais pendant 20 ans, l'URSS allait se trouver cantonnée, certes dans son immense territoire, hérité des Tsars, disposant de ses ressources naturelles colossales, mais aussi tout de même réduite à construire "le socialisme dans un seul pays" sous la férule abominable du stalinisme, traquant les partisans de la révolution mondiale théorisée par Trotski.

C'est dans un tel contexte qu'elle conçut une stratégie de revanche et de revers dirigée contre les puissances victorieuses de la première guerre mondiale, d'abord contre l'Angleterre et la France, et contre la paix de Versailles.

Vaincue à l'ouest en août, en Pologne d'abord, puis en Allemagne et en Hongrie, la Russie des Soviets chercha donc à s'allier, sous l'instigation de Lénine et de son commissaire aux nationalités, son plus implacable disciple, son futur successeur, l'ancien terroriste caucasien Joseph Staline, aux forces clairement les plus obscurantistes et les plus arriérées de l'Orient musulman. C'est ainsi qu'elle réunit, sous l'égide du Komintern et de son président le délirant Zinoviev, à Bakou capitale de l'Azerbaïdjan, cette assemblée de quelque 2 000 agitateurs et guérilleros.

Il ne s'agissait nullement alors, comme on l'a prétendu plus tard, de soutenir le combat des nations du futur Tiers Monde. L'Inde, la Chine, l'Égypte avait en effet, elles-mêmes, entrepris des soulèvements nationalistes dès 1919. Les porte-parole de ceux-ci furent pratiquement écartés, ou carrément ignorés.

La principale décision directe prise à Bakou soutint concrètement Mustafa Kemal, y compris contre son rival Enver Pacha lequel devait mourir un peu plus tard les armes à la main. Et ceci permit en 1921 la signature du traité soviéto-turc de Kars, se traduisant par le partage du Caucase liquidant l'indépendance de l'Arménie, de la Géorgie et de l'Azerbaïdjan.

Et en 1922 c'est avec des armes livrées par Lénine que Kemal parviendra à expulser d'Asie mineure des millions de chrétiens, aussi bien les populations majoritairement grecques de villes millénaires comme Smyrne ou Trébizonde, que les survivants du génocide arménien de 1915.

Rien n'est donc plus actuel à de nombreux égards que le centenaire du congrès de Bakou.[3]

JG Malliarakis

Apostilles

[1] cf. "La Ratification du Traité de Versailles" par Emmanuel Beau de Loménie.
[2] cf. leur contribution à "La mémoire vive des traités de la Grande Guerre"
[3] cf. "La Faucille et le Croissant" islamisme et bolchevisme au congrès de Bakou présenté par Jean-Gilles Malliarakis.

https://www.insolent.fr/2020/09/au-centenaire-des-traites-de-1920.html

mardi 21 janvier 2020

Au centenaire d'une paralysie hexagonale

6a00d8341c715453ef0240a4b5337c200c-320wi.jpgUne fois encore, en ce mois de janvier 2020, l'actualité nous ramène à l'histoire.
Certes la conférence internationale réunie à Berlin, ce 19 janvier autour de Mme Merkel, ne laissera pas dans les annales de la diplomatie le souvenir de sa devancière du XIXe siècle. Rappelons au besoin, en effet, que, dans la même capitale, le chancelier Bismarck avait réussi à organiser en 1884-1885 l'ébauche de l'espace eurafricain. L'œuvre impériale, si injustement calomniée de nos jours, allait notamment faire disparaître, pour un siècle, l'esclavage islamiste au sud de la Méditerranée. La colonisation préparait aussi l'éveil des populations subsahariennes à la civilisation moderne.
Alors, seule la régence de Tripoli, l'actuelle Libye, dut demeurer, – et cela durera un peu plus de 25 ans, jusqu'à la guerre italo-turque de 1911-1912 – sous la férule stérile de l'Empire ottoman. Et c'est celle que précisément le gouvernement d'Ankara s'emploie à rétablir avec le concours des Frères musulmans. Aujourd'hui comme hier "là où ils ont fait un désert, ils disent qu'ils ont fait la paix.[1]"
En ce moment encore, notre grise Europe des États, figée dans son immobilisme depuis le traité de Maastricht, engluée dans sa bien-pensance et son consumérisme, peine à penser, et se dispense de mettre en œuvre, une politique extérieure.
L'isolement de la France macronienne dans ce concert discordant prend de la sorte un caractère tragique. Un siècle après l'entrée en vigueur, en janvier 1920, du traité de Versailles, nos dirigeants confirment l'effrayant glissement de ce pays vers l'insignifiance internationale.
Ainsi en va-t-il d'un pays paralysé depuis fort longtemps.
Si l'on accepte de considérer l'histoire, il apparaît en effet que la grande coupure remonte à la guerre de 1914.
Avant cette date, même la troisième république, tant décriée, avait réalisé quelques grandes choses, en bien comme en mal : son œuvre coloniale mais aussi le métro de Paris, la loi de séparation mais aussi l'industrialisation et une instruction publique destinée à la circulation des élites, etc.
Or, après la victoire militaire de 1918, pratiquement plus rien, pas plus en politique intérieure que sur la scène européenne. L'armée qui semblait la plus puissante du monde, 20 ans plus tôt, sombra en 1940.
Faut-il en déduire que la France serait morte à Verdun en 1917 ? Louis-Ferdinand Céline, génie littéraire peu versé dans la litote, allait même plus loin puisque, combattant de la Grande Guerre, il irait jusqu'à regretter la victoire de la Marne.
En fait, l'effondrement remonte à la période qui s'étale entre l'armistice de novembre 1918 et plus ou moins l'année 1923. À cette date, le traité de Lausanne marque l'acte final du premier conflit mondial. Tous étant supposés organiser la Paix, cet ensemble de traités, Versailles proprement dit, mais aussi Saint-Germain-en-Laye, Neuilly, Trianon, Sèvres puis Lausanne, allait conduire directement à la déflagration suivante. La catastrophe de l'Europe était scellée.
L'édifice de cette paix avait été marchandé lors de la conférence des vainqueurs. Le texte fondamental, ayant été signé en juin 1919, entra en vigueur en janvier 1920. Il y a tout juste un siècle. Or, son centième anniversaire a été évoqué de façon étonnamment discrète.
Il se révèle donc particulièrement nécessaire de savoir dans quelles conditions il fut ratifié, et à la suite de quels débats.
À cet égard l'œuvre décapante et documentée de Beau de Loménie[2]éclaire particulièrement le sujet à la lumière des comptes rendus du Journal Officiel et de la presse de l'époque.
Il apparaît dès lors que le vote du parlement français, en octobre 1919, allait intervenir, après que, dès septembre, on a su que les États-Unis ne souscriraient pas aux obligations de cet étrange nouvel ordre mondial. Le président Wilson et les banques américaines en avaient imposé pourtant les principales clauses.
Le gouvernement de Paris, son chef Clemenceau, ses financiers Loucheur et Klotz n'en avaient pas moins soutenu mordicus la pertinence et la solidité. Ils basaient leur rhétorique, leurs raisonnements et leurs exhortations, sur le calcul malhonnête et ravageur des réparations qu'on allait faire payer à l'Allemagne. De ce seul pays vaincu, on prétendait créer à la fois l'humiliation punitive et la solvabilité renforcée par le maintien de son unité.
Le principal rédacteur du traité, André Tardieu, en avait reçu l’inspiration outre-Atlantique. Lui, que Léon Daudet surnomma le Mirobolant, vint avec beaucoup d'assurance chercher à intimider la représentation nationale du haut de ses certitudes gouvernementales.
Au contraire, bien avant la fameuse analyse des Conséquences politiques de la paix publiée l'année suivante par Jacques Bainville, bien avant les deux livres de Keynes se situant sur le seul terrain économique, c'est en août et septembre 1919 que l'opposition parlementaire développa, aussi bien le député conservateur Louis de Chappdelaine que Maurice Barrès, et surtout le chef de file de la droite modérée Louis Marin, une critique complète, solide et prophétique du système explosif qui allait en résulter.
Bien entendu, les discours de gauche, déconnectés du réel, encombrés d'illusions pacifistes, allaient, une fois encore, sous couvert d'utopies ruineuses, conforter la naissance d'un ordre mondialiste bercé des ritournelles de la Société des Nations.
Au gré de ce petit livre, on comprend plus clairement hélas, les origines séculaires de la paralysie française.
JG Malliarakis 
Apostilles
[1] "Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant" (Tacite)
[2] "La Ratification du Traité de Versailles" par Emmanuel Beau de Loménie. Un livre de 204 pages au prix de 20 euros port gratuit. On peut le commander :
- par chèque à : publications JG Malliarakis 28 rue Le Sueur 75116 Paris tel 06 72 87 31 59
- sur le site de l'éditeur : http://editions-du-trident.fr/catalogue#versailles.

lundi 5 août 2019

NOTRE FEUILLETON ESTIVAL : UN ETE AVEC JACQUES BAINVILLE... (16)

Aujourd'hui : 18. Bainville critique frontalement Keynes et ses "Conséquences économiques de la paix" (I/II)
1920 : Les conséquences politiques de la paix" (1)
En 1919, John Maynard Keynes écrit un livre retentissant, dans lequel il compare le Traité de Versailles à une "paix carthaginoise", c'est-à-dire à un diktat - par définition, excessif et trop dur, infligé par les Alliés vainqueurs à l'Allemagne vaincue. 
Bainville réagit immédiatement à cet ouvrage "scandaleux" au sens premier du terme. Et il le fait en recopiant volontairement, à un mot près, le titre même de Keynes : au lieu de parler des conséquences "économiques", Bainville va étudier "Les conséquences politiques de la paix".
Il ne s'agit donc pas, pour Bainville, de critiquer Keynes en tant que tel, tout Keynes, et toutes ses théories économiques, bien connues par ailleurs. Bainville n'écrit pas un livre d'économiste, proposant une alternative aux thèses d'un autre économiste : Bainville écrit un livre de géo-politique et de géo-stratégie, de diplomatie, traitant de la grande affaire que constitue l'antagonisme récurrent franco-allemand, là où Keynes, représentant la grande finance internationale - et surtout les intérêts économiques des anglo-saxons... - ne voyait que l'aspect purement économique des choses; l'aspect mercantile, matérialiste, en somme...
Pour Keynes, il importait que, sitôt la guerre achevée, "les affaires" reprennent; et comme, selon lui, l'Allemagne était un partenaire majeur de l'économie européenne, il importait de la punir pour la guerre qu'elle avait déclarée, mais pas trop; et il ne fallait pas la charger d'un fardeau tel ("L'Allemagne paiera", disaient certains Français, qui voulaient se rassurer à bon compte...) que cela l'empêche de réintégrer au plus vite le cercle des nations qui faisaient "tourner" l'économie mondiale. Lui imposer "la démocratie" suffisait pour que, d'un coup de baguette magique, ses vieux démons disparaissent, et qu'elle redevienne fréquentable. Cette sorte de pensée "magique", cette idée folle qu'il suffisait de prononcer le mot ("démocratie") pour avoir la chose (une Allemagne pacifique), c'est ce qui guidait les hommes tels que Keynes ou, plus grave, le président Wilson.
Bainville est aux antipodes de ces "nuées" : c'est un réaliste, qui ne se paye pas de mots, et qui sait que les mêmes causes produisent les mêmes effets. 
Il demande que l'on démembre l'Allemagne, afin que plus jamais elle ne puisse recommencer ce qu'elle vient de faire : mettre l'Europe à feu et à sang. 
Et, contre le Keynes des "Conséquences économiques de la paix", il écrit (page 179 des "Conséquence politiques de la paix" :
"...La propagande allemande est très habile à lancer dans le monde des formules qui servent ses intérêts. Pendant la guerre, c'était "une paix sans annexion ni indemnités", maintenant c'est "une Allemagne organisatrice de l'Est" et "la collaboration économique des vainqueurs et des vaincus". Nous savons qu'un groupe important en Angleterre, dont M. Keynes est le porte-parole, a déjà été complètement acquis par le programme allemand; si ces idées devaient être acceptées par la diplomatie alliée, l'Allemagne serait rétablie dans sa situation d'avant-guerre..." 
Alors que, comme l'écrit au même moment Léon Daudet dans le même journal que Bainville - L'Action française - le démembrement de l'Allemagne aurait "assuré la paix pour les 150 ans qui viennent..."
Et, bien sûr, Bainville demande des garanties pour la France, qui a si chèrement payé sa victoire, en perdant ce qu'elle avait de plus précieux : la plus grande part de sa jeunesse. Bainville demande que, dans ce démembrement de l'Allemagne, les régions Rhénanes - où les habitants sont rhénans, et non Prussiens... - deviennent indépendantes, séparées du joug prussien, et qu'ainsi la France trouve, sinon sa frontière directe, du moins la protection assurée qu'offrait la "rive gauche du Rhin". Bainville et l'Action française voulaient, en somme, reprendre la grande tradition de la diplomatie française, dont le chef d'oeuvre absolu furent les Traités de Westphalie... 
Mais nos excellent alliés anglo-saxons n'ont pas voulu cela. Anglais et Etats-Uniens se sont payés tout de suite : 
1. Les Anglais, en saisissant la totalité de la flotte allemande, ce qui, par la disparition immédiate d'un adversaire militaire et d'un concurrent économique, renforçait leur préeminence maritime mondiale.
2. Les Etas-Uniens en voyant leur situation considérablement renforcée à la suite de l'effroyable guerre civile européenne, laissant l'Europe exsangue.
La France, elle, fut le dindon tragique de la farce : elle avait subi le plus gros des destructions, par une présence ennemie de quatre années sur une quinzaine de ses départements, mais elle se voyait interdire par ses alliés anglo-saxons de se payer - comme eux l'avaient fait - en s'assurant la garantie de la rive gauche du Rhin, et des Républiques Rhénanes indépendantes, ouvertes à son influence. D'ailleurs Clemenceau l'a reconnu : "Nous n'avons pas obtenu tout ce que nous aurions pu et du obtenir..." 
Voilà donc, brossée à grands traits, la vision magistrale que l'on trouve dans cet ouvrage de Bainville : elle n'est pas vulgairement mercantile et matérialiste, elle est de haute diplomatie, elle est visionnaire en termes de géo stratégie et de géo politique, car elle pointe l'erreur initiale de ce mauvais Traité de Versailles - qui est de laisser l'Allemagne unifiée, au lieu de la démembrer - et elle annonce les conséquences inéluctables de cette paix perdue : un désir éperdu de revanche chez les Allemands, malgré tout humiliés, mais non dépossédés de leur force. C'est une nouvelle guerre pour dans vingt ans, dit Bainville : il ne se trompait que d'un an...
La République, qui n'avait pas su éviter la guerre, allait perdre la paix, gagnée par une France héroïque au prix d'une "pluie de sang", comme le disait Léon Daudet, qui a choisi cette formule comme titre pour l'un des tomes de ses "Mémoires". 
Mais laissons parler Jacques Bainville...
Illustration : John Maynard Keynes avait acquis une notoriété internationale par la publication de son livre "The economic consequences of the peace", en 1919, à propos du Traité de Versailles. 
Ce livre fut très mal reçu en France par les politiques, intellectuels et économistes, car Keynes fut perçu comme prenant le parti de l'Allemagne contre la France. 
Il prétendait prendre une position d'économiste, considérant que le retour au passé d'avant 1870 - le démantèlement de la puissance allemande construite depuis 1850, ce que voulait Clemenceau au nom des intérêts de la France - ne pouvait conduire qu'à la "souffrance" (!) des peuples d'Europe centrale et à la poursuite des conflits, c'est-à-dire de la "guerre civile" en Europe.
Bianville défend la thèse exactement contraire : en réalité, c'est le non-démembrement de l'Allemagne qui apportera une nouvelle guerre, "pour dans vingt ans", dit-il. 
"On" a suivi Keynes, pas Bainville. "On" n'a pas démembré l'Allemagne... et on a eu Hitler, et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, encore bien pire que la première. 
Qui a eu raison ?...

samedi 29 juin 2013

Jacques Bainville, le traité de Versailles et le retour de l’Allemagne

Rares sont ceux à qui le nom de Jacques Bainville évoque encore quelque chose. Ce journaliste historien surprenait déjà ses instituteurs quand, encore écolier, il livrait des analyses sur la situation internationale dépassant parfois les leurs. Malgré sa stimulante et synthétique Histoire de France et d’autres ouvrages remarquables il est (trop peu) passé à la postérité comme un prophète. En 1920, il publia Les conséquences politiques de la paix, complément autant que réponse aux Conséquences économiques de la paix de John-Maynard Keynes et sans doute un des livres dont l’insuffisante lecture donne à l’histoire des allures de tragédie racinienne. Gardant à l’esprit que  « erare humanum est, perseverare diabolicum », je vais tâcher de présenter ici l’essence de cet ouvrage avant de démontrer les apports considérables que l’on peut encore tirer de sa lecture.
Keynes dénonçait dans son ouvrage le traité de Versailles. La sévérité des sentences économiques (réparations, confiscations, occupations…) imposées à l’Allemagne défaite devait non seulement être improductive, feu le Reich devenant insolvable car ruiné et privé de toute perspective de redressement, mais même dangereuses pour l’Europe et le monde, la perturbation des échanges et l’instabilité empêchant toute reprise sérieuse de l’économie. On lira donc avec profit cette démonstration ainsi que la critique qu’y a apportée Etienne Mantoux (La paix calomniée-les conséquences économiques de M. Keynes). Retenons ici la thèse de Keynes : la paix est mal faite car la misère allemande parasitera l’économie générale et génèrera des frustrations chez les Allemands dont les traductions sociales et politiques ne pourront que rajouter à l’instabilité.
Bainville s’accorde sur un point : la paix est mal faite. Il ne vilipende cependant pas la dureté du traité de Versailles. L’idée maîtresse des Conséquences politiques de la paix est la suivante : pour la France, la menace germanique doit toujours être amoindrie. Le danger de l’invasion orientale remontant selon lui aux mérovingiens[i] avait été amoindri par Mazarin[ii] qui offrit une garantie française au morcellement du Saint-Empire-Romain-Germanique lors du traité de Münster en 1648 – on verra là-dessus l’article de Bernard Chalumeau. L’unité allemande, d’abord faite contre le Premier Empire, trouva à s’exprimer en détruisant le Second. La rivalité teutonne plus que millénaire pèse lourd dans les ouvrages de l’auteur (Histoire de deux peuples, Napoléon, Louis II de Bavière…) et dans l’antigermanisme de l’Action française dont il fut l’un des plus talentueux représentants. Cette menace à l’est est une hantise, quarante millions de Français étant devenus créditeurs de soixante millions d’Allemands. L’occasion pour la France de se soulager pour longtemps de ce tracas était belle, les Hohenzollern ayant abdiqué, les empires ottomans et austro-hongrois ayant été dissous (et le tsar Nicolas II ayant goûté aux joies révolutionnaires), l’Allemagne reconnue coupable n’étant pas invitée à élaborer la paix qui la concernait d’abord.
Le problème, pour Bainville, est justement que l’Allemagne fut snobée, que l’Allemagne fut condamnée, que l’Allemagne fut défendue par Keynes, que l’Allemagne fut, tout simplement. Il fallait profiter de la situation pour défaire l’œuvre de Bismarck, soit l’unité allemande autour de la maison prussienne de Hohenzollern. Or, assommer l’Allemagne, c’était lui donner reconnaissance dans l’après-guerre, au contraire des autres empires. Certes le fonctionnement impérial était abattu mais la réunion du Wurtemberg, de la Bavière, de la Saxe, etc., autour de Berlin laissait à l’est du Rhin un bloc massif alors qu’il eut été possible d’en décider le morcellement. La paix était donc trop dure pour ce qu’elle [avait] de doux, jetant une population dans une misère stérile, et trop douce pour ce qu’elle [avait] de dur, laissant à la même population un État fédéral qui devait servir tôt ou tard à jeter contre le monde une société écorchée. Bainville, comme Keynes, exprime son inquiétude de voir l’Allemagne renforcée historiquement par un traité sensé la réduire. L’un par humanisme, l’autre par réalisme, avaient bien compris qu’un Saxon repu était moins dangereux qu’un Allemand de Saxe affamé. La perspicacité de l’auteur va plus loin que cette équation selon laquelle misère et État central amèneraient menace sur la France. En gardant à Berlin le cœur d’un espace plus grand que la seule Prusse, il fallait prévoir que le principe des nationalités allait conduire aux revendications germaniques sur les Sudètes, le Holstein, Dantzig et même l’Autriche. L’Anschluss interdite en loi allait de soi en fait. Le même principe qui guidait la geste diplomatique de Wilson devait amener au désordre dans les Balkans convoités par l’Autriche, l’Italie et la Yougoslavie. L’histoire nous apprend combien était puissante la réflexion de Bainville et combien on doit rire au nez de ceux qui lui crachent dessus parce qu’il disait « Vive le Roy ». Je ne voudrais pas priver les lecteurs du bonheur amer qu’offre la lecture de l’ouvrage. Il me semble toutefois important de souligner que sa lecture par les signataires du palais des glaces aurait pu aboutir à un entre-deux guerres très différent. Cette perspicacité ne trouva pas d’auditeurs chez ceux qui donnaient des gages aux électeurs par le fameux « l’Allemagne paiera ! ». On n’a encore jamais vu des hommes mettre au feu les assignats truqués qui les faisaient manger. On peut aussi admettre qu’une réaction vengeresse qui faisait de l’Allemagne le coupable voulait que ce fût l’Allemagne qui fut lapidée. Le sang-froid et la vision de long terme pourrissent dans le cimetière des idées depuis bien longtemps. Sachant qu’il est toujours facile de juger des faits à un siècle d’intervalle, je ne me permettrais pas de condamner les dirigeants de l’époque mais en tant que Français et en tant qu’être sensible, je trouve à mes regrets un air de légitimité. Depuis Polybe, on sait que la critique est aisée mais l’art difficile. Contentons-nous donc de voir ce que l’historien de l’Action française a à nous apporter aujourd’hui
Le plus évident des apports est déjà bien connu depuis que les totalitarismes font couler de l’encre. Jamais la maltraitance économique ne permet de dompter un peuple. Elle est au contraire le plus sûr moyen de s’assurer son hostilité la plus radicale. Si les attaques portées dans Mein Kampf contre la France ont trouvé des récepteurs dans la population allemande, cela est autant une affaire d’assiettes vides que de cimetières pleins. Ni la pérennité de la paix, ni l’intérêt de la France ne se trouvèrent assurés en 1919. Il faut donc, dans la gestion des conflits, penser non seulement à vaincre mais aussi à garantir les acquis (égoïstes ou non) par une conclusion raisonnable qui préfère la justice à la vengeance et l’apaisement à la brutalité dialectique. Ce propos relève de l’évidence aujourd’hui. Ce n’était pas le cas dans l’Europe en larmes et puant la mort d’où écrivait Bainville. Ce qu’il y a d’intéressant dans l’ensemble de son ouvrage n’est d’ailleurs pas un appel au pacifisme et à la fraternité idéalisée. Il faut profiter de la paix, mais il faut le faire avec justesse, ce que ne permet pas l’étranglement économique des vaincus. Aussi propose-t-il de frapper la menace germanique au cœur sans trop compromettre le niveau de vie de la population.
La situation se résume en fait à un dialogue violent dont on croyait s’épargner les douleurs en réduisant l’interlocuteur au silence. Bainville propose de dissoudre l’interlocuteur allemand pour que la France traite à l’avenir avec un amas de puissances mineures entre lesquelles la discorde pourrait être semée. Aujourd’hui encore, chaque candidat à la domination joue du particularisme local contre les Nations (voir notre article sur les identités régionales). C’est le sempiternel « diviser pour mieux régner ». Il y avait de bonnes raisons de miser sur cette stratégie, l’Allemagne étant fédérale depuis le Saint Empire romain germanique jusqu’à la confédération du Rhin et n’ayant été dominée par la Prusse que grâce au génie de Bismarck et au prix de l’Autriche. La proposition ne manquait donc ni de justification historique (la France ne faisant que défaire par Clemenceau ce que Napoléon avait déclenché), ni de possibilité d’application concrète. Mais comme dit précédemment, ratifier devant Lloyd Georges l’occupation de la Ruhr et la confiscation des moyens militaires, c’était insidieusement ratifier devant l’histoire la pérennité de l’Allemagne, au grand bénéfice de l’Angleterre notamment. On ne saura jamais dans quelle mesure l’application des Conséquences politiques de la paix aurait changé l’histoire. On peut toutefois les relire pour obtenir de l’avenir quelque avantage.  Il s’agira d’abord de faire preuve de méfiance envers toutes les divisions que l’on tentera d’imposer à la France, sachant désormais que la pseudo libération d’une tutelle centrale ne sert en fait que le déclassement géopolitique vis-à-vis des « libérateurs ». Cette attention portée à l’unité vaut autant pour le régionalisme (voir à ce sujet Minorités et régionalismes de l’excellent Pierre Hillard) que pour la question religieuse. La fracture avec les musulmans que les fainéants et les imbéciles prétendent inéluctable devra compter sur les musulmans patriotes des « Fils de France », de Yacine Zerkoun et de tant d’autres qui prient cinq fois par jour pour leur foi et soixante fois par heure pour le pays que nous partageons. La France a d’autant plus de raison de balayer d’un revers de main ces invitations à l’éclatement que son histoire est toute différente de celle de sa voisine.
Passée cette prudence, il nous faut user du principe de morcellement face au prédateur composite en quête d’hégémonie et qui est le véritable adversaire. La division de l’Allemagne n’était pas souhaitable pour l’envahir avec plus de facilité mais pour laisser à la France suffisamment de forces pour continuer à jouer sa partition dans le concert des nations. La même pièce se joue aujourd’hui avec des acteurs différents.  Quelques éclatements peuvent donc jouer en notre intérêt :
  1. Une multipolarité géopolitique qui ne cède pas plus au droit-de-l’hommisme atlantiste qu’à la désertion par les puissances moyennes de la scène internationale.
  2. Un retour du politique  qui fractionne les blocs, à commencer par l’Union européenne telle qu’elle se présente aujourd’hui et pour éviter la constitution d’un État-marché mondial et uniformisé où les États-nations ne seraient plus que les législateurs de quelques grandes carcasses en quête de profits
  3. Une rupture manifeste des producteurs avec une oligarchie égoïste non pour affaiblir des États mais pour enrayer leur action dans un processus de prédation
En somme, les ruptures verticales de Marx et les ruptures horizontales des enracinements territoriaux. Quel regret à rompre avec une femme qui vous trompe tout en détruisant votre maison avec votre argent ? En 1919, il s’agissait donc de se libérer d’une inquiétude pour être réactif et effectif dans les autres questions internationales. Aujourd’hui, il s’agit de mettre en évidence les lézardes immenses d’un système grotesque qui contredit le réel et dont l’arrogance causera la perte. Il ne s’agit plus de détacher Kiel et Berlin mais de détacher les bras et les têtes d’une exploitation généralisée et qui fait disparaître irrémédiablement les constructions culturelles qui permettent au genre humain de ne pas traverser les âges la tête baissée, enfouie dans une capuche. Puisqu’il prétend être mondial, le nouvel ordre permet de rassembler mondialement face à lui. Il ne s’agit pas de créer un ONU supplémentaire  mais de  multiplier les indépendances puissantes, appuyées sur les identités d’une part et les forces de production réelles d’autre part. On voit aussi, à la lumière de Bainville, le danger des fausses solutions. Asphyxier l’Allemagne ne menait à rien de bon durablement. Prétendre réguler par la négociation des forces qui démontrent constamment leur absence de raison et de bon sens semble tout aussi vain. Il n’y a pas de sauvegarde durable sans implosion du moloch mondialisé. Il n’a pas de frontière mais est attaquable sur des territoires que l’on connaît déjà. La machinerie complexe qui inquiétait Péguy autant que Bernanos repose sur des consentements et des soumissions. La rébellion, paradoxalement égoïste et solidaire, lui serait donc fatale mais, comme toute révolte, elle appelle vigueur et caractère, fournitures disponibles au seul magasin de l’histoire.
Certains crieront au bellicisme, diront comme François Mitterrand que « le nationalisme, c’est la guerre » et que le modèle candidat à l’hégémonie est préférable à l’incarcération des Pussy Riot ou à l’Iran nucléaire. Je leur demanderai de bien vouloir me dire quand le monde a-t-il été pacifique et de me montrer qu’il n’y a pas de violence dans cette fonte totale de l’Homme dans le moule du facteur travail. Le plus sourd des aveugles ne pourrait voir dans l’histoire la plus récente l’action d’un bienfaiteur aux ailes blanches planqué dans le ciel d’une « skyline » quelconque. Peut-être que le retour des identités amènera de nouvelles engueulades. Est-il préférable de ne plus pouvoir parler ?
[i]Ce continuum, développé notamment dans son Histoire de France  et dans son  Histoire de deux peuples continuée jusqu’à Hitler, relève clairement de l’anachronisme et d’une lecture téléologique de l’histoire.
[ii]Il continua ainsi l’œuvre diplomatique du cardinal de Richelieu.