lundi 10 août 2026
mercredi 24 avril 2024
Traité de Versailles – Procès de Nuremberg

par Francis Goumain
Le traité de Versailles et les procès de Nuremberg ont un point commun, le révisionnisme. Mais tandis qu’il est recommandé aux bacheliers d’éreinter le traité à tout-va, il est absolument interdit de toucher un cheveu des procès.
Voici par exemple une référence très précise donnée par Ingrid Weckert dans son livre « Feuerzeichen », elle cite un extrait de l’édition du 23 mars 1933 du Berliner Tageblatt :
« … En second lieu, comme nous l’avons déjà fait remarquer, la propagande d’atrocités est le dernier espoir des antirévisionnistes en Europe. Il y a chez certains une volonté constante d’étouffer dans l’œuf tout retour à la prospérité en Europe, et ce sont précisément ces ennemis jurés d’une juste intégration de l’Allemagne dans l’Europe de l’après-guerre qui, pour des motifs qui n’ont rien à voir avec ses buts affichés, font le plus usage de cette propagande de haine dirigée contre l’Allemagne elle-même. »
Un révisionniste, dans l’entre-deux-guerres, était un partisan de l’abrogation de tout ou partie du traité de Versailles, en particulier de son article 231 plus connu sous le nom de clause de culpabilité de la guerre. Culpabilité, tout est là, il s’agissait déjà à l’époque d’infliger une condamnation morale à l’Allemagne.
Pour donner une idée de l’esprit dans lequel cet article a été rédigé, voici un extrait du discours de Raymond Poincaré, Président de la République, le 4 août 1914 au moment où la guerre éclate, discours dit de l’Union sacrée :
« Dans la guerre qui s’engage, la France aura pour elle le droit, dont les peuples, non plus que les individus, ne sauraient impunément méconnaître l’éternelle puissance morale. (Vifs applaudissements unanimes)
Et déjà de tous les points du monde civilisé viennent à elle les sympathies et les vœux. Car elle représente aujourd’hui, une fois de plus, devant l’univers, la liberté, la justice et la raison. (Vifs applaudissements répétés) ».
Argumentation qui aurait pu être reprise verbatim par les procureurs et les juges de Nuremberg.
Mais comment croire que les mêmes Alliés condamnant la même Allemagne à l’issue d’une conflagration mondiale d’ampleur similaire soient, dans le premier cas, des revanchards étriqués à l’esprit partisan, égoïste et bassement intéressé, dans l’autre les représentants irréprochables de la justice universelle ?
source:https://jeune-nation.com/culture/traite-de-versailles-proces-de-nuremberg.html
https://reseauinternational.net/traite-de-versailles-proces-de-nuremberg/
dimanche 21 mai 2023
Il y a cent ans, le 28 juin 1914 : l’attentat de Sarajevo

Le 28 juin 1914, à Sarajevo, Gavrilo Princip, un membre du groupe nationaliste Jeune Bosnie (ou Mlada Bosna), tue l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois, et sa femme la comtesse Sophie Chotek, au moment où leur accession au trône semblait imminente. Cet attentat de Sarajevo fut l’événement déclencheur de la Première Guerre mondiale.
Contexte historique et géopolitique
Le Pont Latin (qui fut plus tard renommé provisoirement en Pont Princip), devant lequel a eu lieu l’assassinat.
Depuis 1878, la Bosnie-Herzégovine était occupée par l’empire d’Autriche-Hongrie, qui l’annexa en 1908. De nombreux habitants, en particulier des Serbes, refusaient cette occupation et souhaitaient la réunification avec la Serbie ou d’autres pays slaves. Ce ressentiment finit par mener à cet attentat.
Les autorités autrichiennes choisirent le 28 juin 1914, jour de Vidovan (une fête religieuse importante chez les Serbes orthodoxes, qui célèbre la Saint-Guy), comme date de la visite de l’archiduc. Cette date correspondait également au quatorzième anniversaire de mariage du couple royal. Les Habsbourg considérant Sophie Chotek, suivant le Statut de la Maison de Habsbourg, bien que de haute et ancienne noblesse tchèque, comme de naissance insuffisante pour épouser l’héritier du trône impérial, ceux-ci avaient été contraints à un mariage morganatique, et Sophie menait depuis une vie retirée dans la ville de Vienne. Le 28 juin, François-Ferdinand profita donc de cette visite pour apparaître publiquement avec son épouse, ce qui eut des conséquences dramatiques.
Les circonstances du voyage d’inspection de François-Ferdinand à la suite des grandes manœuvres organisées en Bosnie-Herzégovine semblent avoir favorisé les assassins. Le jour choisi, 28 juin, était l’anniversaire de la défaite des Serbes à la bataille de Kosovo Polje en 1389 face aux Ottomans. Le voyage de l’Archiduc Héritier, Inspecteur Général des Armées, était considéré par la minorité serbe comme une provocation. Bilinski, ministre des finances de la Monarchie, en charge de l’administration de la Bosnie-Herzégovine, à Vienne, refusa également de tenir compte de l’avertissement de l’ambassadeur de Serbie à Vienne, Jovan Jovanovic, qu’un attentat était en préparation.
L’ordre du prince Montenuovo de ne pas rendre les honneurs militaires et donc de retirer la troupe ( 40 000 hommes) de Sarajevo, au motif que la duchesse de Hohenberg n’étant pas membre de la Famille Impériale ne pouvait pas les recevoir, priva le couple de la protection militaire. Enfin, l’erreur d’itinéraire, après le premier attentat deux heures plus tôt, obligeant la voiture à s’arrêter au milieu de la foule, a mis le couple sous le tir de Princip.
Tout ceci a laissé supposer que l’assassinat de François-Ferdinand arrangeait beaucoup de monde. Le comte Tisza, Premier ministre de Hongrie, fut même soupçonné d’y avoir participé car à l’annonce de la mort de François-Ferdinand, qui lui était franchement hostile, il s’exclama en plein Parlement à Budapest : ” La volonté de Dieu s’est accomplie !”. Ce soupçon semble toutefois infondé. Il donne cependant une idée de l’atmosphère de l’époque.
Le complot
Jeune Bosnie, un groupe de jeunes anarchistes de nationalités diverses [réf. nécessaire], était équipé de modèles de pistolets de 1910, issus de la FN Herstal, et de bombes fournies par la Main Noire, une société secrète liée au gouvernement serbe.
Le degré d’implication de la Main Noire est contesté. Certains estiment que c’est cette organisation qui fut responsable de l’attaque, et que les membres de Jeune Bosnie n’étaient que les exécutants. D’autres considèrent que Jeune Bosnie était idéologiquement très éloignée de la Main Noire, et était si peu expérimentée, que la Main Noire était persuadée que le complot n’aurait jamais réussi. Cependant, la plupart sont d’accord pour dire que la Main Noire a fourni les armes et le cyanure aux assassins.
Des liens directs entre le gouvernement serbe et l’action des terroristes n’ont jamais été prouvés. Il existe en fait des indices qui laissent penser que le gouvernement serbe a tenté, de bonne foi, d’étouffer les menaces terroristes en Serbie, puisqu’il évitait de susciter la colère du gouvernement austro-hongrois, après le contrecoup des guerres balkaniques. Selon une autre théorie, l’Okhrana aurait participé dans l’attentat avec la Main Noire.
Les relations entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie en 1914 étaient bonnes, le Premier Ministre serbe, Nicolas Pasic tenant particulièrement à ce bon voisinage, ce qui lui était reproché par les partisans d’une ligne plus dure panslave hostile à la présence autrichienne dans les Balkans.
L’assassinat
Ici encore, aucune source ne permet de déterminer avec certitude ce qu’il s’est réellement passé. Les minutes du procès permettent toutefois de savoir comment le complot a été organisé et mis à exécution. Partis de Belgrade, où ils s’exerçaient, les conspirateurs purent traverser la frontière sans encombre avec la complicité certaine d’agents au service de la Serbie et séjourner à Sarajevo quelques jours avant l’arrivée du couple princier.
Les sept conspirateurs n’avaient aucune expérience dans le maniement des armes, et ce n’est que par une extraordinaire succession de coïncidences qu’ils parvinrent à leur fin. À 10 heures 15, la parade de six voitures passa le premier membre du groupe, Mehmedbašić, qui tenta de viser depuis la fenêtre d’un étage supérieur, mais il ne parvint pas à obtenir un bon angle de tir, et décida de ne pas tirer pour ne pas compromettre la mission. Le second membre, Nedeljko Čabrinović, lança une bombe (ou un bâton de dynamite, d’après certains rapports) sur la voiture de François-Ferdinand, mais la rata : le prince avait prit la bombe dans sa main l’avait jetée par terre ; l’explosion détruisit la voiture suivante, blessant gravement ses passagers, ainsi qu’un policier et plusieurs personnes dans la foule. Čabrinović avala sa pilule de cyanure et sauta dans la rivière Miljacka. La procession se hâta alors en direction de l’Hôtel de ville, et la foule paniqua. La police sortit Čabrinović de la rivière, et celui-ci fut violemment frappé par la foule avant d’être placé en garde à vue. La pilule de cyanure qu’il avait prise était vieille ou de trop faible dosage, de sorte qu’elle n’avait pas eu l’effet escompté. De plus, la rivière ne dépassait pas 10cm de profondeur, et il ne put s’y noyer. Parmi les autres auteurs du complot, certains s’enfuirent en entendant l’explosion, présumant que l’archiduc avait été tué.
Les conspirateurs restants n’eurent pas l’occasion d’attaquer à cause des mouvements de foule, et l’assassinat était sur le point de devenir un échec. Cependant, l’archiduc décida d’aller à l’hôpital rendre visite aux victimes de la bombe de Čabrinović. Pendant ce temps, Gavrilo Princip pour qui le principal mobile de l’attentat était “La vengeance pour toutes les souffrances que l’Autriche fait endurer au peuple” s’était rendu dans une boutique environnante pour s’acheter un sandwich (parce qu’il s’était résigné, ou alors parce qu’il avait cru à tort que l’archiduc était mort dans l’explosion), et il aperçut la voiture de François-Ferdinand qui passait près du Pont Latin, le prince voulant obtenir lui-même des nouvelles de l’officier blessé. Princip rattrapa la voiture, puis tira deux fois : la première balle traversa le bord de la voiture et frappa Sophie dans l’abdomen ; la seconde balle atteint François-Ferdinand dans le cou. Tous deux furent conduits à la résidence du gouverneur où ils moururent de leurs blessures quinze minutes plus tard.
Princip tenta de se suicider, d’abord en ingérant le cyanure, puis avec son pistolet, mais il vomit le poison (ce qui était également arrivé à Nedeljko Čabrinović, ce qui laissa penser à la police que le groupe s’était fait vendre un poison beaucoup trop faible), et le pistolet fut arraché de ses mains par un groupe de badauds avant qu’il ait eu le temps de s’en servir.
Conséquences
Pendant leur interrogatoire, Princip, Čabrinović, et les autres ne dévoilèrent rien de la conspiration. Les autorités estimèrent que l’emprisonnement était arbitraire, jusqu’à ce qu’un des membres, Danilo Ilic, au cours d’un banal contrôle de papiers, prenne peur, perde son contrôle, et dévoile tout aux deux agents qui l’avaient interpelé, dont le fait que les armes étaient fournies par le gouvernement serbe.
L’Autriche-Hongrie accusa la Serbie de l’assassinat et, au cours du Conseil de la Couronne du 7 juillet 1914, posa un ultimatum. L’un des points de cet ultimatum était particulièrement irréalisable, si bien que la Serbie ne put accepter l’ensemble des conditions. Seul, le comte Tisza s’y opposa. Le lendemain, 8 juillet 1914, il rédigea une lettre qui prévenait ainsi Franz-Josef : “Une attaque contre la Serbie amènerait très vraisemblablement l’intervention de la Russie et une guerre mondiale s’en suivrait.” Le 25 juillet 1914, soutenu par la Russie, le gouvernement serbe refuse la participation de policiers autrichiens à l’enquête sur le territoire serbe. Les relations diplomatiques entre les deux États sont rompues. Le 28 juillet 1914, l’Autriche-Hongrie déclara la guerre à la Serbie, ce qui, par le jeu des alliances, amena la Première Guerre mondiale. Pendant la guerre, la Révolution russe éclate, puis la défaite allemande et le Traité de Versailles (1919), l’arrivée au pouvoir des nazis, la Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide, un cycle qui ne prit fin qu’en 1991 avec la disparition de l’URSS. Toute l’histoire du siècle changée par 2 coups de feu.
Pourtant dans le Wiener Zeitung du 29 juillet 1914, Franz-Josef déclare à ses sujets : “J’ai tout examiné et tout pesé ; c’est la conscience tranquille que je m’engage sur le chemin que m’indique mon devoir.”
Jean Des Cars (La Nouvelle Revue d’Histoire N°15)
https://www.breizh-info.com/2014/06/28/13902/il-y-cent-ans-21-juin-1915-lattentat-sarajevo/
mardi 7 septembre 2021
L'arrière-plan du “national-bolchevisme” : Versailles et l'occupation de la Ruhr
[Ci-contre : Dame Europe à l’instar de Diogène cherche avec sa lanterne la Paix. Dessin paru dans le journal satirique berlinois Kladderadatsch, 1923]
• Recension : Klaus Schwabe (Hrsg), Die Ruhrkrise 1923, Wendepunkt der Internationalen Beziehungen nach dem Ersten Weltkrieg, Ferdinand Schöningh, Paderborn, 1985, 111 p.
Le contexte du national-bolchevisme a essentiellement été celui de l’occupation de la Ruhr par les troupes franco-belges. Cette occupation constitue indubitablement le point culminant des tensions qui secouèrent l’Europe occidentale après Versailles et se situe aussi dans le contexte des réparations que ce Traité exigeait de l’Allemagne vaincue. L’Allemagne tentera de répondre à l’occupation militaire par la résistance passive. La France maintiendra son occupation et cherchera même à détacher la rive gauche du Rhin de l’ensemble du Reich. La République de Weimar plonge alors dans l’hyper-inflation de 1923, ponctuée, en novembre, par le putsch avorté d’Hitler et Ludendorff.
La crise ne déclenchera pas une nouvelle guerre européenne mais marquera un tournant important dans les relations internationales. La crise rhénane provoque une véritable redistribution des cartes. Expliquer les tenants et aboutissants de cette redistribution des cartes : tel est l’objectif que s’est assigné un groupe d’historiens réunis autour de Klaus Schwabe. Le Français Jacques Bariety analyse la politique française à l’égard de la Rhénanie et sa volonté de prendre le contrôle des industries de la Ruhr. Werner Link esquisse les grandes lignes de la politique américaine d’alors et Schwabe celles de la politique britannique. Karl Dietrich Erdmann énumère les alternatives proposées par les différentes formations politiques allemandes de l’époque.
La politique américaine a consisté essentiellement à arbitrer les conflits entre Européens. La politique britannique visait à juguler l’expansion de la France en Europe, en jouant l’apaisement à l’égard de l’Allemagne. Jacques Bariety nous révèle le nœud du problème franco-allemand entre 1914 et 1925 (Locarno). Avant la Grande Guerre, Français et Britanniques s’inquiètent des progrès considérables de l’industrie métallurgique allemande. En effet, le Reich avait pris la deuxième place dans le monde en ce domaine, immédiatement derrière les États-Unis. La place de l’Allemagne est due, entre autres, à une judicieuse combinaison des bassins de la Ruhr et de la Lorraine (Luxembourg compris, pays faisant alors partie de la Zollunion). La solidité de cette structure industrielle allemande a permis au Reich de tenir le coup pendant quatre ans face à toutes les puissances liguées contre lui. La destruction de ce potentiel devenait ipso facto un objectif militaire. C’est cet objectif que cherchera à asseoir le Traité de Versailles, du moins dans l’optique française.
Le plan Foch
[ci-contre : dessin de Werner Sahmann, paru dans le journal satirique berlinois Kladderadatsch, 1920 et intitulé “le Samson germanique”. Samson, représentant ici le Reich, va se redresser et renverser les piliers qui soutiennent l’édifice construit lors de la "paix ignominieuse" (Schmachfrieden) de Versailles. Le monde en fête de l’Occident va alors s’effondrer et mériter ce sort]
Bariety nous signale en outre que, pendant la durée des hostilités, aucun plan précis n’existait en France, prévoyant l’autonomisation de la Rhénanie ou son annexion déguisée. Foch sera le premier à suggérer cette politique, en constatant que la Rhénanie constituait une “place d’armes” des puissances centre-européennes, où se sont toujours rassemblées les armées prêtes à envahir la France. Le groupe réuni autour de Foch exercera une pression constante sur les gouvernements français et alliés pour influencer dans ce sens la rédaction définitive du Traité de Versailles. Cette stratégie se heurtera à un refus de la part de Wilson, président des États-Unis, et de Lloyd George, Premier ministre britannique. Clemenceau fera machine arrière de crainte de perdre l’appui de ses alliés anglo-saxons.
En 1923, quand Poincaré décide d’occuper la Ruhr, cherche-t-il à faire respecter les clauses du Traité de Versailles qui visent expressément l’affaiblissement de l’industrie allemande ou poursuit-il un projet plus vaste, la satellisation de la rive gauche du Rhin ? La question reste ouverte. Pour Bariety, il faut savoir que la France demeure seule à vouloir faire respecter les clauses les plus dures de Versailles, que les États-Unis se désintéressent de la question et que les Britanniques craignent que ne se constitue une hégémonie continentale en Europe sous l’égide de la France. De 1919 à janvier 1923, la diplomatie française hésitera entre les sanctions et les compromis (comme entre Rathenau et Loucheur en 1921). Fin 1922, la France doit admettre l’échec de sa tentative d’annihiler le potentiel industriel rhénan. Les firmes de la Ruhr, qui avalent reçu des dédommagements pour la confiscation de leurs avoirs en Lorraine et au Luxembourg, investissent ces fonds dans de nouvelles industries sises généralement en Westphalie et en Allemagne du Nord. Dès 1922, le Reich devenu républicain produit la même quantité d’acier, sur le sol allemand, qu’en 1913, où il possédait encore la Haute-Silésie et la Lorraine et où le Luxembourg appartenait à la Zollverein [Union douanière de 1834 à 1919]. La tactique suivie par les industriels allemands a été simple : ils sont allés se fournir en minerais en Suède et en Espagne. Conclusion : l’industrie allemande a pu conserver intacte son autonomie par rapport à la France et à la Belgique. La France traverse de ce fait une crise économique grave, pour avoir trop parié sur les réparations. Les mines lorraines ne travaillent plus qu’entre 50 et 30% de leurs capacités réelles. Si l’Allemagne conserve son niveau de production d’acier, la France, malgré le retour des bassins lorrains, tombe à 48% de sa production de 1913.
Le spectre de Rapallo
[Ci-contre les 8 territoires perdus par l'Allemagne : le Nord-Schleswig par le Danemark, l’ouest de la Haute-Silésie et la province de Posnanie par la Pologne, le Hultschin par la Tchécoslovaquie, le Territoire de Memel par la Lituanie, l’Alsace-Lorraine par la France, les villes d’Eupen et de Malmedy à la Belgique. La ville de Dantzig, enclavée en Pologne, est mise sous protection de la SDN]
C’est ce désastre économique qui a conduit la France dans l’aventure de la Ruhr. Mais il y avait, selon Bariety, une autre raison, moins avouée : la terreur qu’inspirait à la France la conclusion des Accords germano-soviétiques de Rapallo (avril 1922). Le Reich faisait implicitement savoir qu’il n’était plus seul et que les Alliés occidentaux avaient intérêt à réviser Versailles ou, du moins, à l’édulcorer. Londres interprète Rapallo dans le même sens et les partisans britanniques de l’apaisement estiment qu’il faut procéder à une révision de façon à ancrer l’Allemagne dans l’Occident. Paris réagira plus passionnément : on y imagine l’alliance du potentiel industriel et technologique allemand avec la puissance révolutionnaire que déploie la nouvelle Russie et avec sa démographie galopante… La structure globale des relations internationales, favorable à la France, s’effondrerait si un axe Berlin/Moscou voyait le jour. L’État-major français et le ministre de la Défense, Maginot, font aussitôt pression sur Poincaré pour qu’il réagisse face à ce danger.
Pour Bariety, comme pour les communistes et les nationaux-bolchévistes allemands de l’époque, c’est davantage la perspective d’une alliance germano-russe qui a amené Poincaré à occuper la Ruhr que la volonté de faire respecter certaines clauses de Versailles.
Six plans allemands
[Ci-contre : caricature, légendée “la vengeance d’une femme”, dénonçant le désarmement de l’armée allemande face à Marianne qui la nargue, parue dans Kladderadatsch, 1920]
Face à cette stratégie adoptée par la France, comment vont réagir les mondes politiques allemands ? La réponse nous est apportée, avec une remarquable concision, par Karl Dietrich Erdmann (Université de Kiel). Pour Erdmann, les réactions à l’occupation de la Ruhr sont au nombre de six :
- 1) Celle des communistes de Karl Radek qui adoptent la “stratégie Schlageter” (Schlageter-Kurs).
- 2) Celle de Hitler qui rêve d’une “Ruhr en flammes”.
- 3) La Realpolitik nationale de Gustav Stresemann.
- 4) La proposition de “modus vivendi” de Hans Luther.
- 5) La solution préconisée par Karl Jarres.
- 6) La position d’Adenauer.
De ces six positions, les plus antinomiques sont celles de Radek et d’Adenauer. Radek a appelé les nationalistes völkisch à se joindre au combat des communistes pour barrer la route à l’impérialisme français et pour briser le pouvoir du capitalisme allemand, jugé trop lâche pour s’opposer avec l’énergie voulue à l’occupation de la Ruhr. Géopolitiquement, cet appel s’inscrit dans la logique de Rapallo, celle qui effrayait le Quai d’Orsay. Comme les “conservateurs” Moeller van den Bruck ou Hielscher, Radek faisait miroiter une grande coalition des peuples de “l’Est”, sous la double houlette des Allemands et des Russes. Les flux d’échanges économiques se feraient désormais en autarcie du Rhin au Pacifique.
La stratégie préconisée par Radek échouera car elle fera appel simultanément à deux “mondes” politiques profondément différents, hostiles l’un à l’autre, inaptes à dialoguer. La diète “anti-fasciste” du 29 juillet 1923, à laquelle participa la KPD malgré l’appel de Radek, prouvera l’impossibilité du dialogue entre Völkische et communistes. Par ailleurs, considérablement affaiblie par sa guerre civile et par la guerre de 1920 contre la Pologne appuyée par la France, l’URSS [État fédéral institué fin 1922] avait signifié aux autorités allemandes qu’il lui était impossible de porter secours au Reich en cas d’invasion française et de guerre ouverte.
La position d’Adenauer
Adenauer, pour sa part, militait pour la constitution d’une république rhénane non entièrement détachée du Reich. Cette république, devant s’étendre du Palatinat à la Ruhr, garderait un droit de représentation à Berlin mais veillerait à combiner son réseau industriel avec ceux de la Belgique et de la France. Cette position “entre deux chaises” de la nouvelle république aurait, selon Adenauer, une fonction d’apaisement, ancrerait le Reich à l’Ouest et le détacherait de l’Est soviétisé. Adenauer ne pourra concrétiser son rêve qu’après 1945. L’opposition entre l’option Radek (ou Niekisch) et l’option Adenauer demeure d’actualité pour l’Allemagne et également pour la Belgique. L’avenir réside dans une reprise des échanges avec les industries d’Ukraine, de l’Oural, de l’Asie Centrale et non dans l’ancrage à l’Ouest atlantique, dans cet Occident qui patauge dans ses crises car les contradictions entre ses différents pôles sont trop fortes.
Et la Belgique ?
Les six contributions de l’ouvrage ne mentionnent pas les positions prises en Belgique, allant de l’hostilité résolue à l’aventure militaire (le Mouvement Flamand et les Socialistes de gauche, De Man compris) à l’enthousiasme d’une poignée de francophiles isolés. Le roi Albert Ier était franchement hostile à l’occupation, signale le professeur Willequet dans la biographie qu’il a consacré au souverain [Albert Ier, roi des Belges : un portrait politique et humain, Belgique Loisirs, 1979]. Bariety signale simplement la péripétie du “putsch d’Aix-la-Chapelle”, où quelques Allemands cherchent à proclamer une “république nord-rhénane”, très liée à la Belgique et peu liée à la France. Ce putsch, entrepris à l’instigation de quelques militaires comploteurs et des milieux de l’industrie métallurgique belge, visait à éviter l’encerclement de la Belgique par la France, via une république rhénane orientée exclusivement vers Paris. Bruxelles et le Quai d’Orsay s’affrontaient secrètement, sans que l’opinion publique ne soit au courant, pour la satellisation du Luxembourg. Au Grand-Duché, en effet, des agitateurs de diverses obédiences militaient pour l’annexion à la France ou pour une union dynastique avec la Couronne belge, impliquant une subordination des Grands-Ducs (ou Grandes-Duchesses) au Roi des Belges. Le roi Albert ne voudra rien entendre de pareilles élucubrations et proclamera qu’il veillera toujours à respecter la pleine souveraineté du peuple luxembourgeois. Le cauchemar qui hantait les milieux politiques belges, c’était de voir se constituer un Luxembourg et une Rhénanie entièrement sous contrôle français. D’autant plus qu’une large part de l’opinion publique critiquait avec véhémence les accords secrets pris entre les États-majors français et belge.
► Luc Nannens (pseud. RS), Orientations n°7, 1986.
dimanche 9 mai 2021
Le Traité de Versailles, une étape vers le mondialisme : explications avec Pierre Hillard à partir de Bainville

Les éditions Le Verbe Haut re-publient l’ouvrage que Jacques Bainville écrivit en 1920, sur les conséquences du Traité de Versailles. La préface de cette réédition est signée de Pierre Hillard qui nous explique ici l’extraordinaire actualité de cet ouvrage.
samedi 30 janvier 2021
L'arrière-plan du “national-bolchevisme” : Versailles et l'occupation de la Ruhr 2/2
Le spectre de Rapallo
C’est ce désastre économique qui a conduit la France dans l’aventure de la Ruhr. Mais il y avait, selon Bariety, une autre raison, moins avouée : la terreur qu’inspirait à la France la conclusion des Accords germano-soviétiques de Rapallo (avril 1922). Le Reich faisait implicitement savoir qu’il n’était plus seul et que les Alliés occidentaux avaient intérêt à réviser Versailles ou, du moins, à l’édulcorer. Londres interprète Rapallo dans le même sens et les partisans britanniques de l’apaisement estiment qu’il faut procéder à une révision de façon à ancrer l’Allemagne dans l’Occident. Paris réagira plus passionnément : on y imagine l’alliance du potentiel industriel et technologique allemand avec la puissance révolutionnaire que déploie la nouvelle Russie et avec sa démographie galopante… La structure globale des relations internationales, favorable à la France, s’effondrerait si un axe Berlin/Moscou voyait le jour. L’État-major français et le ministre de la Défense, Maginot, font aussitôt pression sur Poincaré pour qu’il réagisse face à ce danger.
Pour Bariety, comme pour les communistes et les nationaux-bolchévistes allemands de l’époque, c’est davantage la perspective d’une alliance germano-russe qui a amené Poincaré à occuper la Ruhr que la volonté de faire respecter certaines clauses de Versailles.
Six plans allemands
Face à cette stratégie adoptée par la France, comment vont réagir les mondes politiques allemands ? La réponse nous est apportée, avec une remarquable concision, par Karl Dietrich Erdmann (Université de Kiel). Pour Erdmann, les réactions à l’occupation de la Ruhr sont au nombre de six :
- 1) Celle des communistes de Karl Radek qui adoptent la “stratégie Schlageter” (Schlageter-Kurs).
- 2) Celle de Hitler qui rêve d’une “Ruhr en flammes”.
- 3) La Realpolitik nationale de Gustav Stresemann.
- 4) La proposition de “modus vivendi” de Hans Luther.
- 5) La solution préconisée par Karl Jarres.
- 6) La position d’Adenauer.
De ces six positions, les plus antinomiques sont celles de Radek et d’Adenauer. Radek a appelé les nationalistes völkisch à se joindre au combat des communistes pour barrer la route à l’impérialisme français et pour briser le pouvoir du capitalisme allemand, jugé trop lâche pour s’opposer avec l’énergie voulue à l’occupation de la Ruhr. Géopolitiquement, cet appel s’inscrit dans la logique de Rapallo, celle qui effrayait le Quai d’Orsay. Comme les “conservateurs” Moeller van den Bruck ou Hielscher, Radek faisait miroiter une grande coalition des peuples de “l’Est”, sous la double houlette des Allemands et des Russes. Les flux d’échanges économiques se feraient désormais en autarcie du Rhin au Pacifique.
La stratégie préconisée par Radek échouera car elle fera appel simultanément à deux “mondes” politiques profondément différents, hostiles l’un à l’autre, inaptes à dialoguer. La diète “anti-fasciste” du 29 juillet 1923, à laquelle participa la KPD malgré l’appel de Radek, prouvera l’impossibilité du dialogue entre Völkische et communistes. Par ailleurs, considérablement affaiblie par sa guerre civile et par la guerre de 1920 contre la Pologne appuyée par la France, l’URSS [État fédéral institué fin 1922] avait signifié aux autorités allemandes qu’il lui était impossible de porter secours au Reich en cas d’invasion française et de guerre ouverte.
La position d’Adenauer
Adenauer, pour sa part, militait pour la constitution d’une république rhénane non entièrement détachée du Reich. Cette république, devant s’étendre du Palatinat à la Ruhr, garderait un droit de représentation à Berlin mais veillerait à combiner son réseau industriel avec ceux de la Belgique et de la France. Cette position “entre deux chaises” de la nouvelle république aurait, selon Adenauer, une fonction d’apaisement, ancrerait le Reich à l’Ouest et le détacherait de l’Est soviétisé. Adenauer ne pourra concrétiser son rêve qu’après 1945. L’opposition entre l’option Radek (ou Niekisch) et l’option Adenauer demeure d’actualité pour l’Allemagne et également pour la Belgique. L’avenir réside dans une reprise des échanges avec les industries d’Ukraine, de l’Oural, de l’Asie Centrale et non dans l’ancrage à l’Ouest atlantique, dans cet Occident qui patauge dans ses crises car les contradictions entre ses différents pôles sont trop fortes.
Et la Belgique ?
Les six contributions de l’ouvrage ne mentionnent pas les positions prises en Belgique, allant de l’hostilité résolue à l’aventure militaire (le Mouvement Flamand et les Socialistes de gauche, De Man compris) à l’enthousiasme d’une poignée de francophiles isolés. Le roi Albert Ier était franchement hostile à l’occupation, signale le professeur Willequet dans la biographie qu’il a consacré au souverain [Albert Ier, roi des Belges : un portrait politique et humain, Belgique Loisirs, 1979]. Bariety signale simplement la péripétie du “putsch d’Aix-la-Chapelle”, où quelques Allemands cherchent à proclamer une “république nord-rhénane”, très liée à la Belgique et peu liée à la France. Ce putsch, entrepris à l’instigation de quelques militaires comploteurs et des milieux de l’industrie métallurgique belge, visait à éviter l’encerclement de la Belgique par la France, via une république rhénane orientée exclusivement vers Paris. Bruxelles et le Quai d’Orsay s’affrontaient secrètement, sans que l’opinion publique ne soit au courant, pour la satellisation du Luxembourg. Au Grand-Duché, en effet, des agitateurs de diverses obédiences militaient pour l’annexion à la France ou pour une union dynastique avec la Couronne belge, impliquant une subordination des Grands-Ducs (ou Grandes-Duchesses) au Roi des Belges. Le roi Albert ne voudra rien entendre de pareilles élucubrations et proclamera qu’il veillera toujours à respecter la pleine souveraineté du peuple luxembourgeois. Le cauchemar qui hantait les milieux politiques belges, c’était de voir se constituer un Luxembourg et une Rhénanie entièrement sous contrôle français. D’autant plus qu’une large part de l’opinion publique critiquait avec véhémence les accords secrets pris entre les États-majors français et belge.
► Luc Nannens (pseud. RS), Orientations n°7, 1986.
L'arrière-plan du “national-bolchevisme” : Versailles et l'occupation de la Ruhr 1/2
[Ci-contre : Dame Europe à l’instar de Diogène cherche avec sa lanterne la Paix. Dessin paru dans le journal satirique berlinois Kladderadatsch, 1923]
• Recension : Klaus Schwabe (Hrsg), Die Ruhrkrise 1923, Wendepunkt der Internationalen Beziehungen nach dem Ersten Weltkrieg, Ferdinand Schöningh, Paderborn, 1985, 111 p.
Le contexte du national-bolchevisme a essentiellement été celui de l’occupation de la Ruhr par les troupes franco-belges. Cette occupation constitue indubitablement le point culminant des tensions qui secouèrent l’Europe occidentale après Versailles et se situe aussi dans le contexte des réparations que ce Traité exigeait de l’Allemagne vaincue.
L’Allemagne tentera de répondre à l’occupation militaire par la résistance passive. La France maintiendra son occupation et cherchera même à détacher la rive gauche du Rhin de l’ensemble du Reich. La République de Weimar plonge alors dans l’hyper-inflation de 1923, ponctuée, en novembre, par le putsch avorté d’Hitler et Ludendorff.
La crise ne déclenchera pas une nouvelle guerre européenne mais marquera un tournant important dans les relations internationales. La crise rhénane provoque une véritable redistribution des cartes. Expliquer les tenants et aboutissants de cette redistribution des cartes : tel est l’objectif que s’est assigné un groupe d’historiens réunis autour de Klaus Schwabe. Le Français Jacques Bariety analyse la politique française à l’égard de la Rhénanie et sa volonté de prendre le contrôle des industries de la Ruhr. Werner Link esquisse les grandes lignes de la politique américaine d’alors et Schwabe celles de la politique britannique. Karl Dietrich Erdmann énumère les alternatives proposées par les différentes formations politiques allemandes de l’époque.
La politique américaine a consisté essentiellement à arbitrer les conflits entre Européens. La politique britannique visait à juguler l’expansion de la France en Europe, en jouant l’apaisement à l’égard de l’Allemagne. Jacques Bariety nous révèle le nœud du problème franco-allemand entre 1914 et 1925 (Locarno). Avant la Grande Guerre, Français et Britanniques s’inquiètent des progrès considérables de l’industrie métallurgique allemande. En effet, le Reich avait pris la deuxième place dans le monde en ce domaine, immédiatement derrière les États-Unis. La place de l’Allemagne est due, entre autres, à une judicieuse combinaison des bassins de la Ruhr et de la Lorraine (Luxembourg compris, pays faisant alors partie de la Zollunion). La solidité de cette structure industrielle allemande a permis au Reich de tenir le coup pendant quatre ans face à toutes les puissances liguées contre lui. La destruction de ce potentiel devenait ipso facto un objectif militaire. C’est cet objectif que cherchera à asseoir le Traité de Versailles, du moins dans l’optique française.
Le plan Foch
Bariety nous signale en outre que, pendant la durée des hostilités, aucun plan précis n’existait en France, prévoyant l’autonomisation de la Rhénanie ou son annexion déguisée. Foch sera le premier à suggérer cette politique, en constatant que la Rhénanie constituait une “place d’armes” des puissances centre-européennes, où se sont toujours rassemblées les armées prêtes à envahir la France. Le groupe réuni autour de Foch exercera une pression constante sur les gouvernements français et alliés pour influencer dans ce sens la rédaction définitive du Traité de Versailles. Cette stratégie se heurtera à un refus de la part de Wilson, président des États-Unis, et de Lloyd George, Premier ministre britannique. Clemenceau fera machine arrière de crainte de perdre l’appui de ses alliés anglo-saxons.
En 1923, quand Poincaré décide d’occuper la Ruhr, cherche-t-il à faire respecter les clauses du Traité de Versailles qui visent expressément l’affaiblissement de l’industrie allemande ou poursuit-il un projet plus vaste, la satellisation de la rive gauche du Rhin ? La question reste ouverte. Pour Bariety, il faut savoir que la France demeure seule à vouloir faire respecter les clauses les plus dures de Versailles, que les États-Unis se désintéressent de la question et que les Britanniques craignent que ne se constitue une hégémonie continentale en Europe sous l’égide de la France. De 1919 à janvier 1923, la diplomatie française hésitera entre les sanctions et les compromis (comme entre Rathenau et Loucheur en 1921). Fin 1922, la France doit admettre l’échec de sa tentative d’annihiler le potentiel industriel rhénan. Les firmes de la Ruhr, qui avalent reçu des dédommagements pour la confiscation de leurs avoirs en Lorraine et au Luxembourg, investissent ces fonds dans de nouvelles industries sises généralement en Westphalie et en Allemagne du Nord. Dès 1922, le Reich devenu républicain produit la même quantité d’acier, sur le sol allemand, qu’en 1913, où il possédait encore la Haute-Silésie et la Lorraine et où le Luxembourg appartenait à la Zollverein [Union douanière de 1834 à 1919]. La tactique suivie par les industriels allemands a été simple : ils sont allés se fournir en minerais en Suède et en Espagne. Conclusion : l’industrie allemande a pu conserver intacte son autonomie par rapport à la France et à la Belgique. La France traverse de ce fait une crise économique grave, pour avoir trop parié sur les réparations. Les mines lorraines ne travaillent plus qu’entre 50 et 30% de leurs capacités réelles. Si l’Allemagne conserve son niveau de production d’acier, la France, malgré le retour des bassins lorrains, tombe à 48% de sa production de 1913.
À suivre
jeudi 3 septembre 2020
Rien n'est plus actuel que les traités de 1920
Les anniversaires pleuvent en cette année 2020 et on doit s'interroger : pourquoi telle date et pas telle autre ?
C'est ainsi, curieusement, le président français qui se rend à Beyrouth. Il enjoint aux Libanais d'abolir leur désastreux statut politico-confessionnel. Hélas, c'est bien notre troisième république, pourtant furieusement laïciste chez elle, qui l'avait institué, il y a exactement 100 ans. Elle agissait au nom du mandat, reçu des traités de la première guerre mondiale. En 1943, le fondateur des quatrième et cinquième républiques décidait d'abandonner sans guère s'en préoccuper aussi bien le Liban que la Syrie, elle même déchirée par un découpage de même nature. C'est largement ce qui a produit dans le premier pays la guerre civile de 1973 et la paralysie institutionnelle qui aujourd'hui encore le rend tributaire de la pression du Hezbollah ; quant au pouvoir contesté depuis 2011 des alaouites à Damas, il a été engendré par l'éclatement si mal géré de ce mandat. Qu'on relise les Mémoires de Guerre de l'illustre général et la phrase fameuse où "vers l'Orient complique, il s'envolait avec des idées simples" pour comprendre combien cette inadvertance, et cette irresponsabilité de nos dirigeants a produit de conséquences.
Les traités de la première guerre mondiale furent tous désastreux. Le diktat de Versailles faisait office de clef de voûte du système. Et la manière dont il a été débattu et ratifié au parlement français en 1919 indique assez combien le régime d'alors, guidé par Clemenceau, Klotz, Tardieu, ou Loucheur, se montrait incapable, en Europe et plus encore en Orient, de gérer sa victoire[1].
On se demande comment Marie Jégo et Allan Kaval ont osé publier, leur article pédant du 31 juillet dans Le Monde. A les en croire, on assisterait "cent ans après,[à]la revanche d’Erdogan sur le traité de Sèvres"car, expliquent-ils à leur lecteurs : "le dépeçage de l’Empire ottoman reste une humiliation pour la Turquie. Le président Erdogan, en déployant ses troupes en Syrie et en Libye, entend rétablir la puissance de son pays."[2]
Cette thèse doit être dénoncée comme totalement fausse et absurde, au regard de l'histoire : le traité de Sèvres n'a, non seulement jamais été appliqué ; mais, bien plus, un certain Mustafa Kemal l'a balayé. Et le cruel traité de Lausanne qu'il a su imposer en 1923, après sa propre victoire militaire de 1922, en a balayé certaines dispositions de justice et de bon sens, lesquelles attendent toujours, telle la création d'un État kurde.
A l'inverse, cette présentation de l'organe parisien Le Monde se révèle parfaitement conforme aux besoins de la propagande d'Erdogan. Le pouvoir islamo-nationaliste d'Ankara s'emploie en effet à liquider systématiquement l'héritage du kémalisme dans son pays.
Or, c'est centralement contre la paix de Versailles, et contre ce traité en particulier qu'avait été réuni du 1er au 8 septembre 1920, le Congrès de Bakou.
Et sans doute le centenaire de ce que le Komintern baptisait pompeusement Premier Congrès des peuples de l'Orient, – il n'y en eut pas de second – passera-t-il relativement inaperçu.
Je ne puis donc à cet égard que recommander le petit livre que j'ai consacré à ce sujet sous le titre "La Faucille et le Croissant".
Il est vrai que si un certain Erdogan agite désormais le souvenir du traité de Sèvres de 1920, instrument diplomatique qui n'a jamais été appliqué, si tous les utiles idiots, complices de l'islamisme, relayent sa propagande ou manifestent de la complaisance à l'égard de ses provocations, l'ignorance demeure sa meilleure alliée.
Pendant l'été 1920, en effet la révolution bolchévique a enregistré un échec international aux conséquences incalculables. Ce fut sa défaite devant Varsovie, appelée en Pologne le miracle de la Vistule du 15 août 1920. La dictature révolutionnaire moscovite mit un demi siècle à se relever et à se venger. Certes l'année suivante, elle parvint à liquider l'insurrection des armées blanches, abandonnées de l'occident, vaincues en 1921. Mais pendant 20 ans, l'URSS allait se trouver cantonnée, certes dans son immense territoire, hérité des Tsars, disposant de ses ressources naturelles colossales, mais aussi tout de même réduite à construire "le socialisme dans un seul pays" sous la férule abominable du stalinisme, traquant les partisans de la révolution mondiale théorisée par Trotski.
C'est dans un tel contexte qu'elle conçut une stratégie de revanche et de revers dirigée contre les puissances victorieuses de la première guerre mondiale, d'abord contre l'Angleterre et la France, et contre la paix de Versailles.
Vaincue à l'ouest en août, en Pologne d'abord, puis en Allemagne et en Hongrie, la Russie des Soviets chercha donc à s'allier, sous l'instigation de Lénine et de son commissaire aux nationalités, son plus implacable disciple, son futur successeur, l'ancien terroriste caucasien Joseph Staline, aux forces clairement les plus obscurantistes et les plus arriérées de l'Orient musulman. C'est ainsi qu'elle réunit, sous l'égide du Komintern et de son président le délirant Zinoviev, à Bakou capitale de l'Azerbaïdjan, cette assemblée de quelque 2 000 agitateurs et guérilleros.
Il ne s'agissait nullement alors, comme on l'a prétendu plus tard, de soutenir le combat des nations du futur Tiers Monde. L'Inde, la Chine, l'Égypte avait en effet, elles-mêmes, entrepris des soulèvements nationalistes dès 1919. Les porte-parole de ceux-ci furent pratiquement écartés, ou carrément ignorés.
La principale décision directe prise à Bakou soutint concrètement Mustafa Kemal, y compris contre son rival Enver Pacha lequel devait mourir un peu plus tard les armes à la main. Et ceci permit en 1921 la signature du traité soviéto-turc de Kars, se traduisant par le partage du Caucase liquidant l'indépendance de l'Arménie, de la Géorgie et de l'Azerbaïdjan.
Et en 1922 c'est avec des armes livrées par Lénine que Kemal parviendra à expulser d'Asie mineure des millions de chrétiens, aussi bien les populations majoritairement grecques de villes millénaires comme Smyrne ou Trébizonde, que les survivants du génocide arménien de 1915.
Rien n'est donc plus actuel à de nombreux égards que le centenaire du congrès de Bakou.[3]
JG Malliarakis
Apostilles
[1] cf. "La Ratification du Traité de Versailles" par Emmanuel Beau de Loménie.
[2] cf. leur contribution à "La mémoire vive des traités de la Grande Guerre"
[3] cf. "La Faucille et le Croissant" islamisme et bolchevisme au congrès de Bakou présenté par Jean-Gilles Malliarakis.
https://www.insolent.fr/2020/09/au-centenaire-des-traites-de-1920.html
mardi 21 janvier 2020
Au centenaire d'une paralysie hexagonale
[2] "La Ratification du Traité de Versailles" par Emmanuel Beau de Loménie. Un livre de 204 pages au prix de 20 euros port gratuit. On peut le commander :
- par chèque à : publications JG Malliarakis 28 rue Le Sueur 75116 Paris tel 06 72 87 31 59
- sur le site de l'éditeur : http://editions-du-trident.fr/catalogue#versailles.
lundi 5 août 2019
NOTRE FEUILLETON ESTIVAL : UN ETE AVEC JACQUES BAINVILLE... (16)

Bainville réagit immédiatement à cet ouvrage "scandaleux" au sens premier du terme. Et il le fait en recopiant volontairement, à un mot près, le titre même de Keynes : au lieu de parler des conséquences "économiques", Bainville va étudier "Les conséquences politiques de la paix".
Il ne s'agit donc pas, pour Bainville, de critiquer Keynes en tant que tel, tout Keynes, et toutes ses théories économiques, bien connues par ailleurs. Bainville n'écrit pas un livre d'économiste, proposant une alternative aux thèses d'un autre économiste : Bainville écrit un livre de géo-politique et de géo-stratégie, de diplomatie, traitant de la grande affaire que constitue l'antagonisme récurrent franco-allemand, là où Keynes, représentant la grande finance internationale - et surtout les intérêts économiques des anglo-saxons... - ne voyait que l'aspect purement économique des choses; l'aspect mercantile, matérialiste, en somme...
Pour Keynes, il importait que, sitôt la guerre achevée, "les affaires" reprennent; et comme, selon lui, l'Allemagne était un partenaire majeur de l'économie européenne, il importait de la punir pour la guerre qu'elle avait déclarée, mais pas trop; et il ne fallait pas la charger d'un fardeau tel ("L'Allemagne paiera", disaient certains Français, qui voulaient se rassurer à bon compte...) que cela l'empêche de réintégrer au plus vite le cercle des nations qui faisaient "tourner" l'économie mondiale. Lui imposer "la démocratie" suffisait pour que, d'un coup de baguette magique, ses vieux démons disparaissent, et qu'elle redevienne fréquentable. Cette sorte de pensée "magique", cette idée folle qu'il suffisait de prononcer le mot ("démocratie") pour avoir la chose (une Allemagne pacifique), c'est ce qui guidait les hommes tels que Keynes ou, plus grave, le président Wilson.
Bainville est aux antipodes de ces "nuées" : c'est un réaliste, qui ne se paye pas de mots, et qui sait que les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Il demande que l'on démembre l'Allemagne, afin que plus jamais elle ne puisse recommencer ce qu'elle vient de faire : mettre l'Europe à feu et à sang.
Et, contre le Keynes des "Conséquences économiques de la paix", il écrit (page 179 des "Conséquence politiques de la paix" :
"...La propagande allemande est très habile à lancer dans le monde des formules qui servent ses intérêts. Pendant la guerre, c'était "une paix sans annexion ni indemnités", maintenant c'est "une Allemagne organisatrice de l'Est" et "la collaboration économique des vainqueurs et des vaincus". Nous savons qu'un groupe important en Angleterre, dont M. Keynes est le porte-parole, a déjà été complètement acquis par le programme allemand; si ces idées devaient être acceptées par la diplomatie alliée, l'Allemagne serait rétablie dans sa situation d'avant-guerre..."
Alors que, comme l'écrit au même moment Léon Daudet dans le même journal que Bainville - L'Action française - le démembrement de l'Allemagne aurait "assuré la paix pour les 150 ans qui viennent..."
Et, bien sûr, Bainville demande des garanties pour la France, qui a si chèrement payé sa victoire, en perdant ce qu'elle avait de plus précieux : la plus grande part de sa jeunesse. Bainville demande que, dans ce démembrement de l'Allemagne, les régions Rhénanes - où les habitants sont rhénans, et non Prussiens... - deviennent indépendantes, séparées du joug prussien, et qu'ainsi la France trouve, sinon sa frontière directe, du moins la protection assurée qu'offrait la "rive gauche du Rhin". Bainville et l'Action française voulaient, en somme, reprendre la grande tradition de la diplomatie française, dont le chef d'oeuvre absolu furent les Traités de Westphalie...
Mais nos excellent alliés anglo-saxons n'ont pas voulu cela. Anglais et Etats-Uniens se sont payés tout de suite :
1. Les Anglais, en saisissant la totalité de la flotte allemande, ce qui, par la disparition immédiate d'un adversaire militaire et d'un concurrent économique, renforçait leur préeminence maritime mondiale.
2. Les Etas-Uniens en voyant leur situation considérablement renforcée à la suite de l'effroyable guerre civile européenne, laissant l'Europe exsangue.
La France, elle, fut le dindon tragique de la farce : elle avait subi le plus gros des destructions, par une présence ennemie de quatre années sur une quinzaine de ses départements, mais elle se voyait interdire par ses alliés anglo-saxons de se payer - comme eux l'avaient fait - en s'assurant la garantie de la rive gauche du Rhin, et des Républiques Rhénanes indépendantes, ouvertes à son influence. D'ailleurs Clemenceau l'a reconnu : "Nous n'avons pas obtenu tout ce que nous aurions pu et du obtenir..."
Voilà donc, brossée à grands traits, la vision magistrale que l'on trouve dans cet ouvrage de Bainville : elle n'est pas vulgairement mercantile et matérialiste, elle est de haute diplomatie, elle est visionnaire en termes de géo stratégie et de géo politique, car elle pointe l'erreur initiale de ce mauvais Traité de Versailles - qui est de laisser l'Allemagne unifiée, au lieu de la démembrer - et elle annonce les conséquences inéluctables de cette paix perdue : un désir éperdu de revanche chez les Allemands, malgré tout humiliés, mais non dépossédés de leur force. C'est une nouvelle guerre pour dans vingt ans, dit Bainville : il ne se trompait que d'un an...
La République, qui n'avait pas su éviter la guerre, allait perdre la paix, gagnée par une France héroïque au prix d'une "pluie de sang", comme le disait Léon Daudet, qui a choisi cette formule comme titre pour l'un des tomes de ses "Mémoires".
Mais laissons parler Jacques Bainville...
Illustration : John Maynard Keynes avait acquis une notoriété internationale par la publication de son livre "The economic consequences of the peace", en 1919, à propos du Traité de Versailles.
Ce livre fut très mal reçu en France par les politiques, intellectuels et économistes, car Keynes fut perçu comme prenant le parti de l'Allemagne contre la France.
Il prétendait prendre une position d'économiste, considérant que le retour au passé d'avant 1870 - le démantèlement de la puissance allemande construite depuis 1850, ce que voulait Clemenceau au nom des intérêts de la France - ne pouvait conduire qu'à la "souffrance" (!) des peuples d'Europe centrale et à la poursuite des conflits, c'est-à-dire de la "guerre civile" en Europe.
Bianville défend la thèse exactement contraire : en réalité, c'est le non-démembrement de l'Allemagne qui apportera une nouvelle guerre, "pour dans vingt ans", dit-il.
"On" a suivi Keynes, pas Bainville. "On" n'a pas démembré l'Allemagne... et on a eu Hitler, et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, encore bien pire que la première.
Qui a eu raison ?...
samedi 29 juin 2013
Jacques Bainville, le traité de Versailles et le retour de l’Allemagne
- Une multipolarité géopolitique qui ne cède pas plus au droit-de-l’hommisme atlantiste qu’à la désertion par les puissances moyennes de la scène internationale.
- Un retour du politique qui fractionne les blocs, à commencer par l’Union européenne telle qu’elle se présente aujourd’hui et pour éviter la constitution d’un État-marché mondial et uniformisé où les États-nations ne seraient plus que les législateurs de quelques grandes carcasses en quête de profits
- Une rupture manifeste des producteurs avec une oligarchie égoïste non pour affaiblir des États mais pour enrayer leur action dans un processus de prédation





